LES JOURS ET LES NUITS DU COSMOS – QUATRIEME PARTIE – 2 LES CYCLES DU RETOUR

II

LES CYCLES DU RETOUR

 

Résumons-nous.

1° Pour l’éveil mythique des dieux des Poissons, nous avons les dates légendaires :

483 : Parinirvâna du Bouddha en Inde,

336 : création de Sérapis en Egypte.

et, pour dates extrêmes de l’éveil historique :

200 avant Jésus-Christ : premiers textes messianiques, concile bouddhique historique, éveil de Rome à l’universel,

200 après Jésus-Christ : développement irrépressible du christianisme en Occident et du bouddhisme en Orient.

2° Pour l’éveil du Bélier, nous avons les dates :

Vers 2350 avant Jésus-Christ : apparition des Cananéens,

vers 1850 : développement du Mythe, en Egypte avec Joseph et ses fils ; sur les bords de la Mer Noire et à Béthel avec les Hétéens.

3° Pour l’éveil du Taureau :

Vers 4500 : apparition du peuple d’Ubaid,

vers 4200 : début de la nouvelle ère en Egypte.

Le crépuscule du dieu taurique (Mardouk) s’ouvre vers 100 avant J.-C., soit entre 141 (Mithridate enlève Babylone aux Hellénistiques, restaurateurs du Taureau) et 64 (début de la domination romaine sur Babylone).

L’aurore de la 1ère mue taurique est doublement datée :

En Inde : entre 400 et 600 après Jésus-Christ, avènement du nouvel hindouisme et croissance de Çiva ;

En Arabie : entre 400 et 600, développement du culte de la Pierre Noire, création d’Allah antérieurement à Mahomet.

1ère mue du Taureau (Croissant et Bélier) :

622, l’Hégire.

4° Pour l’éveil des Gémeaux, une seule date, hypothétique, nous est donnée par les vestiges natoufiens : vers 7000-6800.

Le 1er crépuscule des Gémeaux (destruction de l’Anatolie, troubles en Egypte) se situe vers 2250.

La 1ère mue des Gémeaux (Gémeaux solaires) peut être triplement datée :

En Egypte : restauration, nouvel Empire : 1580 avant Jésus-Christ ;

En Achaïe : double lion à Mycènes : 1600-1500 ;

Au Mexique : période dite pré-maya : vers 1500 ;

En Chine, l’avènement des Yin, aux dieux plus contestés (mais culte assuré de l’Empereur Blanc), se situe à la même époque.

Cette première mue s’achève, en Europe, par la prise de Byzance (1453 après J.-C.) et l’abolition de tous les rites gémiques (agraires ou magiques) ; au Mexique, par la fin des derniers Mayas (1461).

Suit un crépuscule de trois siècles (jusqu’au milieu du XVIIIe siècle).

Une aurore gémique, encore rationalisée, se laisse percevoir depuis 1760-1780.

5° Pour l’éveil du Cancer, nous sommes réduits aux hypothèses (religions de la pluie et de la lune dès le VIIIe millénaire ?) ; de même, pour l’éveil de la 1ère mue (dont il nous reste pourtant ces vestiges : pierres levées, pierres trouées, pierres noires).

Le crépuscule de cette 1ère mue se situe clairement entre 700 et 400 avant J.-C. (suppression de Chang-Ti en Chine ; suppression de l’Assyrie et fin — provisoire — des déesses-mères). Ce crépuscule est jalonné, en Chine, par les cultes successifs, affolés, des ducs Ts’in.

L’aurore de la 2e mue (400-200) est indiquée, en Occident, par la lente renaissance des déesses-mères (Egypte, Carthage) ; en Chine, par l’enseignement de Lao-Tseu. Elle aboutit, en 200 avant J.-C., à la résurrection du Serpent en Chine, à Sparte, dans l’Inde ; de la Pierre Noire à Rome ; d’Hermès en Grèce. Egalement : à l’institution concrète de l’Empire.

Interrompue par l’avènement du « royaume » du Christ et du Bouddha (de Tonapa, de Kukulkan, etc.), cette mue renaît et se prolonge (Alchimie et Magie Noire, Serpent Jaune en Chine, Serpent à plumes au Mexique) jusqu’au XVIIIe siècle.

La seconde mue cancérique est donc à dater de 200 avant J.-C. à 1800 après J.-C. ; son crépuscule de 1800 à nos jours (effondrement des Empires).

6° L’éveil du Lion nous est historiquement inconnu : les plus anciens vestiges d’un culte solaire ou léonin (Pérou, Tchécoslovaquie) sont confusément datés des Xe, IXe ou VIIIe millénaires.

Nous savons seulement que les légendes mythiques de tous les peuples (Japonais, Chinois, Mongols, Indiens, Egyptiens, Iraniens, Sumériens, Celtes, Péruviens, Mayas) gardent souvenir d’une ère solaire aux mythes léonins : œil du ciel, cheval, géant, lion, antérieure à l’ère cancérique aux mythes lunaires. Vers 2800-2500, Sumériens, Egyptiens, Phéniciens ou Indiens pleurent la disparition du dieu ou content que ses blessures sont le fait du Serpent.

C’est vers 2350 avant J.-C. qu’apparaît le Lion sur les bas-reliefs élamites et akkadiens (ainsi qu’à Lagash). Cette mue connaît (ou crée) l’institution concrète de la Royauté. Elle dure jusqu’à l’effondrement des Perses, vers 320 avant J.-C.

L’aurore de la dernière mue du Mythe correspond à l’avènement des Parthes (Mithridate : 141 avant J.-C.), puis du Wotan nordique, des Huns asiatiques, etc. En 109, Rome reçoit l’Aigle royal comme unique emblème des légions.

On peut considérer qu’au Pérou la naissance (ou la renaissance) chimu se situe vers la même date.

En Perse, l’anéantissement des Sassanides (VIIe siècle après J.-C.) ne mit pas fin à cette mue : la religion de Mazda y était encore vivante au Xe siècle, malgré la pression musulmane.

Au Pérou, l’antique civilisation solaire des Chimus s’écroula également vers le IXe ou le Xe siècle. Au lendemain du « royaume » (dieux-poissons), le Viracocha des Incas sera plutôt un dieu cancérique qu’un dieu solaire.

La même notation vaut pour les cultes solaires des peuplades tatares et mongoles, christianisées par de légendaires Prêtres Jean (les Nestoriens) et transformés en cultes gémiques à partir de Gengis Khan et des Mongols chinois ; ainsi que pour les Celtes, dont les conversions massives commencent dès le VIIIe siècle.

7° La dernière mue de la Vierge (la seule que nous connaissions) se situe entre 2200 et 1200 avant J.-C. : elle correspond au dernier développement des royaumes crétois (Minoen moyen et Minoen récent) et à l’établissement d’un vaste Etat hittite, dont les dernières traces, vers le Taurus, datent de 1100 avant J.-C.

8° Antérieurement à ces cultes de la Vierge, nos tableaux suggèrent que ces mythes nés sous le Signe de la Balance auraient achevé leur dernière mue vers 3300 ; l’historien des religions les connaît sous le nom de mythes ouraniens et en retrouve des traces nostalgiques tout au long du IIIe millénaire. Ces traces, plus clairement rattachées à la Balance dans les Livres des Morts égyptiens, sont comparables aux nostalgies que la Vierge perdue fera naître (en Phrygie, puis en Grèce) tout au long du Ier millénaire avant J.-C.

9° Des mythes du Scorpion, nous ne connaissons que les nostalgies (antérieurement à 4000) : légendes sumériennes, vestiges égyptiens.

 

La synthèse

Or, il se trouve que ces diverses données peuvent être inscrites dans un unique tableau, dont l’extrême précision, au terme d’une recherche empirique menée sur dix millénaires à travers soixante civilisations, doit mériter le nom de « preuve ».

La concordance

J’avais établi aux deux tiers ce tableau des mythes mutants (entrepris sur la base des documents archéologiques, historiques et légendaires les moins suspects de partialité), quand je me suis avisé de sa surprenante rigueur.

Non seulement les mythes se succédaient selon des rythmes comparables et prévisibles (ce que m’avaient enseigné déjà le Rig Véda, l’Avesta, l’Apocalypse), mais ils se correspondaient dans le temps et dans l’espace, et de telle sorte qu’il fallait croire en leur mutuelle dépendance. Pour n’en prendre que quelques exemples, il était évident que la première mue gémique (Gémeaux-Lion) subissait une éclipse de deux siècles pendant le crépuscule de la seconde mue du Lion (350-150) : domination de la Macédoine sur la Grèce, création des royaumes séleucides ; ou que la première mue taurique (Taureau-Cancer) subissait une éclipse de deux siècles pendant le crépuscule de la seconde mue du Cancer (de 1800 à nos jours) : effondrement de la Turquie, éparpillement et colonisation de tous les Empires musulmans (Moyen-Orient, Afrique du Nord, Pakistan, etc.).

Pareillement, la première mue gémique ne retrouvait jamais sa pleine puissance après la mort du Lion (1050), ni la première mue cancérique (Cancer + Vierge) après la mort de la Vierge (1100 avant J.-C.), etc.

Il paraissait donc que l’éternel retour entraînât non seulement une « similitude » de tous les schémas mythiques mais une véritable interdépendance ou « déterminisme de simultanéité ». J’aboutissais, en quelque sorte, à une « algèbre temporelle » à laquelle seraient soumis tous les évènements de l’Histoire, comme en rendent compte les tableaux suivants.

Je m’aperçus alors qu’en fonction de ce second tableau, une autre formulation des cycles pouvait être établie, fondée sur l’ensemble des mythes « vivants » à chaque période :

Le flux et le reflux

Il apparaît immédiatement que le nombre des Dieux ou des Mythes vivants va en diminuant pendant certaines périodes (de 6 à 3), puis en croissant (de 3 à 6). Il serait logique de penser que leur nombre croît quand l’influence cosmique est la plus grande, qu’il diminue quand l’influence cosmique fait défaut.

Or, les dates qui ressortent de nos tableaux :

déclin :          3250-2350

                        1100-200 avant Jésus-Christ

                        1050-1950 après Jésus-Christ

regain :         2350-1100 avant Jésus-Christ

                        200 avant Jésus-Christ — 1050 après Jésus-Christ

correspondent sensiblement aux courbes d’éloignement et de rapprochement du Royaume :

Bélier : éveil : 2350-1950 ; montée au Royaume : 1950-1400 ; Royaume : 1400-900 avant Jésus-Christ.

Poissons : éveil : 200 avant J.-C. — 200 après J.-C. ; montée au Royaume : 200-750 ; Royaume : 750-1250.

Néanmoins, les deux mouvements ne coïncident pas exactement ; la divergence la plus étrange entre eux étant que la courbe de « reflux » s’amorce (par l’agonie définitive d’un Mythe) au cœur même du Royaume, où l’on pourrait penser que l’influence cosmique est à son maximum[1].

L’explication que je trouve au phénomène est que le rythme « précessionnel » demeure une invention humaine, postérieure aux premières « astrologies » sumérienne et chinoise : une grille vraisemblable posée sur un « réel » inconnu. Le second rythme est d’une autre nature et, de quelque manière, les Indiens pré-védiques, les Celtes et même les Péruviens du lac Titicaca aux VIIIe ou VIIe millénaires en avaient déjà connaissance ; car sa « réalité » devait s’imposer aux hommes aussi clairement que les alternances de la lumière et des ténèbres ou des périodes de froid et de chaleur.

Par la suite, on pourrait déduire de ces alternances des « palais » différents : le printemps, l’été, l’automne, l’hiver — ou des « moments » diurnes et nocturnes : l’aurore, le jour, le crépuscule, la nuit ; mais c’est arbitrairement alors qu’on établirait ces étapes dans un mouvement interrompu. Quand quitte-t-on le jour pour le crépuscule, le crépuscule pour la nuit ? Scientifiquement, on l’établit avec une extrême rigueur par des horaires fondés sur les mouvements de la terre ; humainement, on le ressent avec moins de précision — et les deux connaissances ne coïncident pas toujours. Le soleil éclaire encore, alors qu’il n’est plus là ; il éclaire avant d’apparaître.

Mais c’est une autre image à laquelle je songe : le mouvement des marées sur une plage du Nord où, quand la mer se retire, elle se retire si loin qu’on ne la distingue plus. Elle s’approche (le flux) sans que personne en ait conscience. Un homme a de meilleurs yeux et l’annonce, seul d’abord ; mais personne ne l’écoute. Un peu de temps passe, puis on commence d’entrevoir la mer, de distinguer que quelque chose bouge là-bas. Alors, elle vient très vite, et de plus en plus vite. Les coquillages sortent du sable, comme attirés par une promesse de fraîcheur ; sur les rochers, les algues desséchées revivent — et la mer envahit la plage.

Son premier acte y est de destruction : les châteaux de sable, les tentes oubliées là et les gens qui s’attardent sont submergés, noyés ou balayés. Enfin, voici la mer étale, l’eau salée, fraîche, où les petites vies vont renaître, les grandes se purifier. Le Royaume…

Mais, quand le reflux a commencé, de même, personne d’abord ne s’en aperçoit. Le Royaume est toujours là : l’eau qui, lentement, se retire, baigne encore, rafraîchit, ravive les existences. Une heure s’écoule avant que la plage soit de nouveau veuve de la mer. Et, même alors, l’humidité l’imprègne, l’odeur saline purifie l’air, il y a des trous dans le sable où l’eau est demeurée. Il faudra qu’encore un peu de temps passe pour que la mer ne soit plus qu’un souvenir, que des milliards d’animalcules meurent sans connaître la joie de la vie et que les enfants reconstruisent des châteaux sur un sol cru durable et stable, dans l’oubli que la mer existe et périodiquement revient.

Cette analogie contient toutes les phases du grand mouvement alternatif que nous avons analysé : les deux fléaux s’y retrouvent : raz de marée, puis sécheresse ; le prophète également, et ces quelques-uns, rares, les saints ou les poètes, qui gardent le souvenir comme un trou de sable l’eau. L’incrédulité s’y retrouve, puis le temps d’attente et la joie. Si bien que ceci doit être autre chose qu’une image : un parallèle exact entre le flux et le reflux des mers et cet autre va et vient cosmique, où s’approchent des planètes ou s’en éloignent de grandes vagues d’énergie, comme soumises aux pulsations régulières de quelque « cœur » inconnu de notre Voie Lactée.


[1] Cependant, cette amorce du « reflux » est caractérisée par une soudaine perte d’innocence, un amoindrissement de confiance dans le Dieu, au cœur même du « royaume ». Vers 1100 avant J.-C ;, les « tribus » d’Israël demandent un roi. Vers 1050 après J.-C., la naïveté, la pureté de l’art roman cèdent à l’enrichissement, à l’orgueilleuse splendeur des cathédrales gothiques.

Jean-Charles Pichon 1963

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