LES JOURS ET LES NUITS DU COSMOS – QUATRIEME PARTIE – 1 LE SECRET DE L’APOCALYPSE

QUATRIEME PARTIE

LE FLUX ET LE REFLUX

 

I

LE SECRET DE L’APOCALYPSE

 

APOCALYPSE, Paul Paris (peinture sur galet). Photo Patrick Lanoë

 

J’ai retardé jusqu’à présent l’analyse de l’Apocalypse, que j’aurais pu ébaucher plus tôt, parce que cette analyse, pour être parfaitement claire, devait s’appuyer sur les études des divers Mythes et de leurs mutations successives, dont Saint Jean, l’auteur du poème, avait nécessairement une certaine connaissance.

Historiquement, la Vision dut être composée entre 70 et 90 de notre ère, c’est-à-dire en un temps où :

1° les premières œuvres chrétiennes ont vu le jour : les Epîtres de Paul, les premiers Actes (de Paul) et trois évangiles sur quatre : le premier de Matthieu, celui de Luc et celui de Marc, ainsi que de nombreux textes que l’Eglise rejettera : évangile des « Hébreux », évangile des « Egyptiens » ;

2° le temple de Jérusalem n’existe plus ; à la veille de leur dispersion définitive, les sectes juives s’opposent de tout leur pouvoir à la propagation de la religion nouvelle ;

3° le Taureau a disparu du monde (premier « crépuscule » du Mythe) ;

4° les dieux gémiques (Ormuzd et Ahriman en Perse, Castor et Pollux en Grèce, Romulus et Rémus…) gardent un prestige certain, parmi les chrétiens eux-mêmes (première mue) ;

5° le Lion renaît dans les cultes solaires des Grecs (Apollon), des Egyptiens (Horus), des Nubiens (Madoulis), des Scandinaves (Wotan) et des Romains (l’Aigle impérial), ainsi que dans le Mithraïsme des Parthes (dernière mue) ;

6° le Cancer est entré dans sa seconde mue : dieux-serpents en Inde, au Pérou ; dieux-Camé au Mexique ; Serpent Jaune et Tao en Chine ; Hermès, Isis-mère, Junon-Canathos sur tous les bords de la Méditerranée ;

7° la nostalgie de la Vierge affleure encore dans les œuvres littéraires (Lucain, Ovide, Virgile et bientôt Apulée), ainsi que dans les mystères d’Eleusis.

Période exceptionnelle et qu’on dirait unique, si elle ne se renouvelait tous les 2150 ans… Nos arrières-petits-fils verront, de même, dans deux siècles :

1° les premiers rites du Verseau naître au jour, et l’enseignement du Dieu Nouveau se propager ;

2) les chrétiens à la veille de leur disparition ;

3° le Bélier disparu du monde ;

4° les dieux tauriques (hindouistes et musulmans) jouir d’un prestige croissant, parmi les servants du Verseau eux-mêmes ;

5° le Serpent renaître en Chine et chez les Kurdes (maîtres d’un nouvel Empire), ainsi que dans certains pays d’Amérique du Sud ;

6° les Gémeaux affermis dans leur seconde mue ;

7° la nostalgie du Lion produire ses dernières œuvres, avant que le Verseau n’ait recréé à ses fins le Mythe révolu[1].



[1] Vers 2000 avant J.-C., les villes sacrées du Taureau (Sumer) étaient détruites l’une après l’autre, les dieux gémiques n’existaient plus (premier crépuscule), mais les déesses-mères dominaient les cultes akkadiens et phéniciens, et les Cananéens adoraient le Serpent ; le Lion entrait dans sa deuxième renaissance (Elam, Indo-européens, Goutéens), la Vierge revivait en Crète, chez les Hittites — et la nostalgie des dieux de l’Ouragan (de la Balance en Egypte) imprégnait la plupart de ces panthéons. Alors, Abraham institua le premier sacrifice du Bélier.

 

Les sept églises

Au milieu de cette extrême confusion, au Ier siècle après J.-C., l’auteur de l’Apocalypse, Jean, intervient pour mettre un peu d’ordre et de clarté, annoncer la mort des dieux morts, la faiblesse des dieux moribonds, rassurer les servants nostalgiques de la Vierge et leur annoncer que la Déesse va revivre dans le Dieu nouveau. Enfin, pour faire un choix entre les mythes vivants, rappeler que celui-ci est un allié, celui-là un adversaire, et enseigner une longue patience à ceux qui croient le « royaume » proche.

« Je suis l’Alpha et l’Oméga, dit le Seigneur, Celui qui était et qui vient, le Tout-Puissant. » Pendant dix-huit siècles, ce mot a été pris comme une simple profession de foi, quand il était le résumé d’une démonstration sans faille, dont le poème tout entier déroule les anneaux.

Au début de la Vision se dresse l’Ange aux sept chandeliers d’or, dont l’auteur dit qu’ils sont les sept Eglises d’Ephèse, Smyrne, Pergame, Thyatire, Sardes, Philadelphie et Laodicée. Et l’Ange, « le Premier, le Dernier, le Vivant » adresse aux sept Eglises sept messages différents, dont chaque mot a été pesé.

Ephèse a connu l’Agneau (par la prédication de Paul) : l’Ange a pour elle une tendresse particulière et lui promet l’arbre de vie. Smyrne demeure en la puissance « des Juifs menteurs et de la synagogue de Satan » : aussi, le ton se fait plus sévère. Pergame, l’ancienne capitale belliqueuse d’Attale, est encore un trône de Satan, parce que, longtemps, elle a mangé les viandes offertes en sacrifice « et adoré le Taureau Balaam » ; mais Pergame, elle aussi, recevra la Pierre blanche, sur laquelle est écrit le Nom que personne ne connaît (et qui compensera l’hérésie de la Pierre Noire).

Thyatire également se nourrit de « viandes sacrées » ; plus gravement, elle écoute la fausse prophétesse Jézabel et se livre à l’impudicité ; mais que Thyatire brise ses « vases d’argile » et l’Ange lui promet l’étoile du matin. L’Etoile du Matin, les vases d’argile et la prophétesse évoquent tous trois les cités gémiques (l’Egypte et la Grèce) et c’est la vieille menace de Moïse au pharaon que l’Ange redit à ceux qui ne se repentiront point : « Je frapperai de mort leurs enfants. »

Pour Sardes, l’Annonciateur n’a que menaces : tous y seront « surpris par le voleur », à l’exception de ceux qui auront gardé leurs vêtements sans souillure. Car « tu as la réputation d’être vivant, mais tu es mort ; sois vigilant et affermis le reste de vie qui t’est donné ». Ce « reste de vie » peut être soit la mue (seconde) du Cancer, soit la dernière mue du Lion. Mais la violence du ton ne se retrouvera que dans les versets relatifs au Serpent Ancien.

Philadelphie aussi (ou ce qu’elle représente) est une chose presque morte ; il lui reste très peu de puissance, mais elle a gardé la Parole et l’Ange lui promet la préservation à travers l’épreuve prochaine, « afin que nul ne lui ravisse sa couronne ». La Couronne, symbole de la Royauté, ne commande qu’une seule interprétation ; et Jean lui-même la précise quand il promet d’écrire sur Philadelphie le nom de la Jérusalem Nouvelle : le « royaume » à venir.

Enfin, à Laodicée, qui « n’est ni froid ni chaud », l’Envoyé ne promet ni l’arbre de vie, ni le pardon, ni la couronne — mais, ironiquement, conseille d’acheter un or éprouvé au feu, afin que sa richesse soit véritable. Laodicée se situait en territoire séleucide, et sa divinité, Laodiké, avait été la déesse-vierge des Antiochos.

 

Les quatre animaux

Tout cela est obscur encore, bien qu’évidemment ces Cités n’aient pas été choisies par hasard et qu’on puisse pressentir dans leur énumération un « sens » qu’il reste à découvrir.

Puis, Jean est enlevé en esprit jusqu’au trône de Dieu, où sont « vingt-quatre vieillards assis et où brillent sept lampes : les sept Esprits de Dieu ». Du trône sortent des éclairs, des voix et des tonnerres ; autour du trône sont quatre animaux « remplis d’yeux » : un lion, un taureau, un aigle et celui qui a « comme la face d’un homme ». En ce lieu est apporté un livre scellé de sept sceaux et le Livre est remis à une cinquième bête, un Agneau à sept cornes et à sept yeux : il est reconnu digne de le recevoir et d’en briser les sceaux, « parce qu’il a été immolé pour le salut de tous les hommes ». Et les vingt-quatre vieillards et les quatre animaux adorent le nouvel élu.

Les exégètes ont généralement donné aux quatre animaux deux sens très différents : les quatre points cardinaux ou les quatre empires terrestres de Mésopotamie, d’Egypte, de Rome et de Grèce. Les plus subtils ont fait remarquer que les deux sens pouvaient se compléter : par rapport à Jérusalem, centre du monde, le taureau mésopotamien est au nord, le lion parthe à l’est, l’aigle grec et romain à l’ouest et « celui qui a la figure d’un homme » pourrait être, au sud, l’Egypte (mais pour quelle raison ? On ne le dit pas).

De toute façon, les commentateurs sont d’accord pour reconnaître en eux la représentation idéale de « toute la création vivante », en quel cas j’imagine qu’ils doivent figurer les quatre signes antérieurs au Signe de l’Agneau, puisqu’ils sont, de même « nature » que lui, figurés aussi par des Bêtes. Le taureau est le Taureau ; le lion, le Lion ; l’aigle, les Gémeaux ; « celui qui a la face d’un homme », la postérité de David. Ce sont là tous les mythes vivants au temps de l’Apocalypse, à l’exception du Cancer (le Serpent) pour lequel la haine de Jean est si forte qu’il ne peut se résoudre à le placer au pied du trône de Dieu[1].



[1] Je n’ai pas trouvé d’explication pleinement satisfaisante pour les 24 vieillards ; mais il se pourrait que Jean ait « arrondi » à 2000 ans, symboliquement, l’écart « précessionnel » entre deux Signes, que d’ailleurs il connaissait mal ; les 24 vieillards représenteraient alors les 24 millénaires (en fait 25 800 ans) qui séparent deux renouvellements cosmiques.

 

Les six premiers sceaux

Il est singulier qu’on se soit toujours appliqué à rechercher dans le poème une vision « prophétique » et jamais une vision symbolique, synthétique de l’histoire de l’humanité. Il y est pourtant clairement dit que six sceaux sur sept ouvrent l’esprit à ce qui fut : c’est pourquoi l’Agneau les brise aisément ; le septième demeure caché jusqu’aux deux tiers du poème. Or, les six premiers sceaux découvrent :

1° un cheval blanc monté par un homme qui porte un arc. On reconnaît là le Centaure, c’est-à-dire le Sagittaire, dont le « royaume » se serait situé entre le XIXe et le XVIIe millénaires ;

2° un cheval roux, celui qui ôta la paix sur la terre. « Et l’homme qui le montait reçut une épée. » Homme de guerre armé de l’aiguillon, j’y reconnais le Scorpion, dont le « royaume » dut s’épanouir entre le XVIIe et le XVe millénaires ;

3° un cheval noir ; celui qui le monte porte une balance, et ce détail dispenserait de tout commentaire, si l’auteur n’ajoutait : « Et j’entendis une voix qui disait : Une mesure de blé pour un denier ! et : Ne gâte pas l’huile et le vin ! » Ce trait, qui rattache à la Balance l’art du commerce et la richesse avaricieuse, en fait également un signe aboli, sans Dieu, auquel Jean prête l’une des caractéristiques du peuple juif à son époque (puisque le Bélier prolonge le Signe ancien[1]). Le règne de la Balance se serait établi entre le XVe et le XIIIe millénaires ; sa « grande année » s’est achevée vers 3300-3200.

4° un cheval de couleur pâle. « Celui qui le montait se nommait la Mort et l’Enfer le suivait. On lui donna pouvoir sur la quatrième partie de la terre pour faire mourir par l’épée, la famine et la dent des bêtes fauves. » Le règne de cette créature aurait duré du XIIIe au XIe millénaires. Il correspond, innommé, au passage dans le signe de la Vierge et au commencement de la dernière glaciation.

Cette période est plus longuement décrite et révélée par l’ouverture des 5ème et 6ème sceaux : elle s’et prolongée jusqu’au VIIIe millénaire (et englobe, par conséquent, le « royaume » du Lion et les débuts du Cancer), cependant que les servants de la Vierge continuaient d’implorer le dieu qui les abandonnait. Il faut reconnaître en ces derniers ceux qui se lamentent ainsi : « Jusques à quand, ô Seigneur Saint et Vénérable, ne ferez-vous pas justice et ne redemanderez-vous pas notre sang à ceux qui habitent sur la terre ? » « Alors, on leur donna des robes blanches et on leur dit de se tenir en repos, jusqu’à ce que fussent rassemblés tous leurs compagnons, qui devaient mourir avec eux ».

Selon le tableau des concordances, nous sommes entre 11000 et 10500, au lendemain du règne de la Vierge, au temps de ses premières persécutions par les Nouveaux Croyants du Lion. Mais, brusquement, la terre tremble, le soleil noircit, la lune s’engloutit, les étoiles tombent du ciel. « Et le ciel se retira comme un tapis qu’on roule ; les montagnes et les îles furent déplacées. » A cette recrudescence terrible du fléau, les hommes ne songèrent plus qu’à fuir ; les plus puissants comme les plus pauvres cherchèrent asile dans les montagnes, pour y attendre la fin de la colère de Dieu.

« Alors, quatre anges retinrent les quatre vents et l’ordre fut donné de ne plus faire de mal à la terre, à la mer, aux arbres et aux plantes, afin de permettre aux hommes d’être rachetés par l’Agneau. » Alors, on dénombra les Justes des tribus, qui seraient marqués du septième sceau.

« Quant à ceux qui étaient revêtus de la robe blanche (les servants de la Vierge), ils seront reçus de Celui qui trône, ils n’auront plus faim, ils n’auront plus soif et nulle chaleur brûlante ne les accablera. Et Dieu essuiera les larmes de leurs yeux » — parce que les Poissons succèdent à la Vierge et que, d’une certaine manière, ils l’accomplissent.



[1] Ainsi les astrologues contemporains en viennent-ils à donner au signe de la Vierge un caractère d’avarice et de continence, par analogie (peut-être inconsciente) avec la continence avaricieuse des « bien-pensants », serviteurs de la Vierge Marie.

 

Les temps historiques

Après les six premiers sceaux viennent les sept trompettes (après ce qui fut caché dans le Mythe le plus ancien, le plus ésotérique, ce que proclame la légende ou l’histoire). Les quatre premières racontent les évènements qui marquèrent la fin du Fléau : une grêle de feu (de même, Ovide évoque, au lendemain du déluge, la course affolée de Phaéton, qui embrase l’univers[1]), la montagne jetée dans la mer, la chute de l’étoile Absinthe qui empoisonne les eaux et l’obscurité (d’un tiers) du Soleil, de la lune et des astres.

De cette étoile tombée (où je vois la fin du « royaume » cancérique, au VIIe millénaire) naît une épaisse fumée, qui se trouve être une nuée de sauterelles, dont le pouvoir est de tourmenter les hommes pendant cinq mois, de telle façon qu’ils souhaitent la mort ; mais ils ne meurent pas[2]. Cette cinquième trompette a été précédée par le cri d’un grand aigle : « Malheur aux hommes, à cause du son des trois dernières trompettes dont les anges vont maintenant sonner ! »

Dans l’Aigle, nous avons appris à reconnaître un symbole gémique, en sorte que ces évènements doivent bien être datés du VIIe millénaire (éveil des Gémeaux). C’est alors que surviennent de nouveaux combattants, « sauterelles cuirassées », qui nous sont décrits comme des hommes aux chevelures de femmes, « et le bruit de leurs ailes était comme un bruit de chars à plusieurs chevaux qui courent au combat ». Leur chef se nommait en hébreu Abaddon et « Apollyon » en grec. On peut y reconnaître les grands guerriers celtes, adorateurs du Lion ou du Soleil, qui durent, vers cette époque, traverser l’Asie Mineure et toute l’Europe, allant vers l’Ouest. Mais il peut également s’agir de ce mystérieux empire d’Anatolie qui disparut au cours du IIIe millénaire et dont nous ne savons rien ; ou bien d’un ancien empire égyptien, antérieur à 4000 et que nous tenons encore pour légendaire. Dans tous les cas, ce qui est décrit ici ne peut être que la première mue du Lion (Balance + Lion + Cancer) aux dieux ouraniens, daté par nos concordances de 5800 à 2800 environ.

Plus précisément, la 6ème trompette annonce un évènement que nous reconnaissons sans erreur possible : la libération des quatre anges liés sur le grand fleuve Euphrate. Les nouvelles armées portent des cuirasses couleur de feu, d’hyacinthe et de soufre et leurs chevaux ont des têtes de lion. Enfin leurs queues, semblables à des serpents, ont des têtes qui mordent et blessent.

Ce détail (queue-serpent du cheval) évoque l’Indra pré védique ; et son étrangeté même exclut l’idée d’une coïncidence. Mais, d’autre part, l’image définit le scorpion, dont précisément la « queue » seule est dangereuse. Or, nos concordances donnent pour fin à la « grande année » du Scorpion 5500-5400 environ (vestiges légendaires en Sumer, archéologiques en Egypte) et pour dates extrêmes de sa dernière mue : 6600-5400.

La dernière mue du Lion (Parthes et Sassanides) sera un syncrétisme Lion-Taureau : Mithra ; la dernière mue de la Vierge (Hittites, Cnossos) un syncrétisme Vierge-Gémeaux : Arunna et les aigles (ou taureaux ou lions) doubles, Britomartis à la hache double. De même, la dernière mue de la Balance, achevée vers 3200, semble bien avoir été un syncrétisme Balance-Cancer : dieux ouraniens et déesses-lunes. Il s’ensuit que la dernière mue du Scorpion dut être, effectivement, un syncrétisme Scorpion-Lion. Du moins savons-nous qu’à l’époque où certains « nomes » honoraient encore une déesse-scorpion, Selkit, les Egyptiens adoraient également des dieux identifiés au Soleil (Ur ou Horus).



[1] OVIDE, Métamorphoses, II, 209 à 271.

[2] Nous verrons que 42 mois également 1260 ans ; 5 mois égalent donc 150 ans. A partir de la fin du « royaume » du Cancer (la chute de l’étoile Absinthe) vers 7000, cela nous donne 6850 ; or, selon nos tableaux, l’ère des Gémeaux s’ouvre vers 7100 et leur « éveil » commence en 6650.

 

Les sept tonnerres et les deux témoins

Tourmentés par les « Lions-Scorpions », les hommes ne se repentaient pas de leurs meurtres et de leurs enchantements ; « ils continuaient de rendre des cultes à des idoles d’or, d’argent, d’airain, de pierre et de bois ». Ces traits nous peignent l’image que Jean pouvait se faire des anciens empires élamites (Suse I), des antiques cités halafiennes ou anatoliennes datées de 5000 avant J.-C.

En effet nous voici à l’éveil du Taureau, dont « sept tonnerres » disent l’histoire ; mais Jean reçoit l’ordre de taire leur enseignement. Est-ce par pudeur, comme on n’oserait aujourd’hui rappeler certains excès du peuple juif ? Est-ce par politique, en un temps où la vieille Babylone sans dieu s’ouvre à tous les exilés ?

Les deux explications valent plus encore pour le silence dont Jean, de même, entoure l’histoire du Bélier (car il n’est point facile de parler « objectivement » d’un Dieu Vivant, dont les fidèles sont partout — et généralement estimés). De la religion d’Abraham et de Moïse, Jean dira seulement qu’il en reste un « petit livre » (la Bible ?), que l’Ange lui donne à dévorer. « Et il était dans ma bouche doux comme du miel (symbole effleuré de l’Abeille) ; mais il laissa une amertume en mes entrailles. »

C’est par un subterfuge, cependant, qu’il va conter ce qu’il brûle de dire : l’agonie des religions du Taureau et du Bélier. Car, si toutes les évolutions mythiques se correspondent, qu’importe de décrire celle-ci ou celle-là ?

Ayant averti le lecteur qu’il lui fallait « prophétiser sur beaucoup d’autres peuples, nations, langues et rois », l’auteur de l’Apocalypse va entreprendre de « mesurer le Temple de Dieu, son autel et ceux qui l’adorent » ; quant au parvis du Temple (les formes extérieures du Mythe), il ne s’en souciera point, toutes les Nations y ayant libre accès.

Le Mythe qu’il choisit, quatre détails le décrivent :

1° le roseau qu’on lui donne ;

2° le symbole de la dualité : les deux témoins, les deux candélabres, les deux oliviers ;

3° les pouvoirs que reçoivent les élus : celui de faire pleuvoir et d’empêcher la pluie ; celui de changer les eaux en sang ; celui de frapper la terre de toutes sortes de plaies ;

4° le nom de leur grande ville « appelée en langage figuré Sodome ou Egypte, là même où leur Seigneur a été crucifié ».

Le « roseau » évoquait déjà l’Egypte, et les « miracles » des témoins étaient ceux-là que les prêtres du pharaon effectuèrent devant Moïse et que Moïse, mage égyptien lui-même, reproduisit en les amplifiant. Enfin, la dualité est d’essence gémique, ainsi que nous le savons ; en sorte que les « deux témoins » seront considérés indifféremment comme Seth et Osiris (le Seigneur supplicié et ressuscité), Ormuzd et Ahriman, Castor et Pollux, etc.

La Ville Sainte (ce put être Suse ou Thèbes, comme ce sera plus tard Warka ou Jérusalem) est livrée aux Nations pendant 42 mois, et les peuplent « la foulent aux pieds » ; puis les témoins, revêtus de sacs (signe d’exil et d’affliction) ont le droit et le pouvoir de prophétiser encore pendant 1260 jours. On remarquera que 42 mois égalent 1260 jours.  De ce nombre, Joachim de Flore fera 1260 ans ou 42 « générations » de 30 ans : les conséquences qu’il tire de son calcul sont fausses, car il voit en ces 1260 ans le temps du « royaume », dont l’Apocalypse précise plus loin qu’il n’excède pas 1000 ans. Mais j’en crois le principe exact et que le « jour » de Jean correspond précisément à une année.

Replacées dans le contexte historique, les dates ci-dessus nous donneraient : pour la fin du « royaume » gémique : 4250 ; pour la destruction du Temple et le début du « deuil » : 3000 ; pour la mort des deux témoins et leur résurrection : 1850. L’Histoire ne les infirme pas. La date choisie par les Egyptiens eux-mêmes comme début de leur nouvelle ère est 4253 (ou 4241) ; les dernières grandes cités gémiques 5Suse II) disparaissent vers 2800 ; le crépuscule gémique (invasions indo-européennes) et le renouveau du Mythe (Mycènes) se situent entre 2250 et 1550. C’est alors que les corps des deux témoins, tués par « la bête de l’abîme » (le Taureau Noir de l’abîme : Enkil) demeurent exposés sur la place d’Egypte aux regards des Nations, en châtiment des maux qu’ils firent subir à la terre — car, au-delà de son « royaume » aucune Eglise ne se maintient innocente.

Cette exposition dure très peu de temps : trois « jours » et demi. Puis, un esprit de vie anime les deux cadavres et ils s’élèvent au ciel, comme, dans la légende grecque, les Dioscures gagnent leur constellation.

Historiquement, ces trois « jours » correspondent aux années les plus noires de la période intermédiaire en Egypte, aux « 70 rois en 70 jours » de Manéthon, entre 2250 et 2242. Mythiquement, la mort des trois jours et la résurrection qui suit se rattachent étroitement au thème des Gémeaux. Nous l’avons noté au sujet de la cérémonie indienne « upanayana » (syncrétisme Gémeaux-Cancer), et au sujet du Thespésios de Plutarque (Gémeaux-Lion). C’est également le mythe du jumeau Huhnapu renaissant dans le maïs glorieux.

On doit donc supposer que Jean avait connaissance des traditions et mythes égyptiens et grecs, très populaires en son temps ; mais il fallait aussi qu’une science approfondie de l’éternel retour lui eût suggéré ces rythmes, sur le triple modèle de la légende gémique, de l’histoire babylonienne et de l’histoire d’Israël.

En ce qui concerne la religion taurique, ses Villes Saintes (Eridou, Warka, Kish, puis Ourouk, Our, Lagash) n’ont cessé d’être profanées et piétinées, soit par des schismes ou hérésies, soit par des nations étrangères : Elamites, Akkadiens, Oumman-manda, Ammorites, Goutéens, etc., tout au long du IIIe millénaire — de 3000 jusque vers 1850 à peu près. Quant à l’exil du Taureau, il englobe la domination ammorite, puis kassite, puis élamite, puis sémitique et, pour finir, assyrienne — jusqu’au renouveau, très éphémère, de Babylone sous Nabuchodonosor (605).

En ce qui concerne la religion bélique, il est certain qu’au IXe siècle avant J.-C., au lendemain du schisme d’Israël, son temps de « royaume » est achevé. Désormais, ses Villes Saintes, Béthel, Jérusalem, seront livrées à la profanation — des hérésies et des idoles étrangères (en Juda même, dès Athalie : 843), puis des envahisseurs assyriens et babyloniens, perses, séleucides, ptoléméens, romains…

Il est également remarquable que le calcul prophétique de Jean nous donne comme date, pour la fin de cette période (la fin de la résistance juive) le Ve siècle après J.-C. (-850 +1260 = 410 ; -800 + 1260 = 460), alors que la dernière résistance religieuse du Peuple et son véritable exil doivent être datés de la mort du dernier Patriarche et de la fin du Patriarcat : 425.

 

Les signes précurseurs

Immédiatement après l’intermède des Témoins (« témoins » des cycles de l’éternel retour comme des bornes-janus le sont des limites d’un champ), la 7ème trompette sonne enfin, pour annoncer que « l’Empire du Monde passe au Christ, qui règnera désormais sur les siècles à venir », c’est-à-dire l’entrée dans le Signe des Poissons. Selon les initiés judéo-chrétiens et selon les astronomes grecs et égyptiens (Hipparque, Ptolémée), ce changement zodiacal s’était produit dès le VIIIe siècle. Mais l’entrée dans le Signe n’est pas l’avènement du Dieu, que de nombreuses restaurations de mythes anciens doivent précéder. Aussi bien, ces « faux prophètes », le poème va d’abord les décrire.

Le premier Signe mutant est symbolisé par le Serpent : un serpent-dragon à sept têtes et à dix cornes (images de ses syncrétismes successifs), qui traîne dans son sillage le tiers des étoiles du ciel, soit quatre signes zodiacaux sur douze : le sien, plus les trois aux quels il a survécu, les Gémeaux, le Taureau et le Bélier.

Ainsi que dans certaines traditions australiennes, le Serpent veut dévorer une Femme et l’enfant qu’elle porte (le Christ encore dans le sein de la Vierge) et la Femme doit s’enfuir dans le désert, où Dieu lui a préparé une retraite, afin qu’elle et l’enfant y soient nourris pendant 1260 « jours ».

La précision a suscité mille commentaires au Moyen Age, l’opinion la plus répandue étant que cet épisode devait être pris comme une affabulation de la Fuite en Egypte de Joseph, de Marie et de Jésus. A partir de là, Joachim de Flore calculait que le « royaume » du Christ devait s’achever en 1260, et l’évènement lui a donné singulièrement raison. Je ferai cependant remarquer :

1° que Jean ne parle pas d’un « royaume » mais d’une « vie préservée », comme dans l’attente du Règne ;

2° qu’en conséquence, dater la fuite au désert de la naissance de Jésus reviendrait à reporter le début du Règne (et la victoire de l’Eglise) à 1260 ; or, il ne se peut qu’à la fin du Ier siècle, l’Apocalypse ait reculé le Royaume aussi loin dans le temps ;

3° que les évènements qui suivent sont antérieurs à la naissance du Christ et non pas postérieurs ;

4° qu’enfin, il se pourrait que le récit de « la Fuite en Egypte », dont traite un seul évangéliste (Matthieu, 13-23), ait été inventé beaucoup plus tard et ajouté au texte primitif pour justifier précisément le passage de l’Apocalypse. Nous savons en effet qu’un premier évangile de Matthieu, le seul authentique, se présentait comme un simple recueil des Paroles de Jésus, et que l’évangile que nous connaissons sous ce nom est de beaucoup postérieur[1].

Pour toutes ces raisons, je tiens que les 1260 « jours » de Jean représentent la période d’attente, puis d’éveil du Dieu, soit : de l’entrée dans le Signe des Poissons (vers 740-700 avant J.-C.) jusqu’à l’avènement de l’Eglise triomphante (520-560 après J.-C., selon ce calcul). Or, les grandes conversions des chefs barbares commencent à la fin du Ve siècle (Clovis : 499) et l’unification de l’Eglise est datée de 533.

Vaincu par l’ange Gabriel et précipité sur la terre, « le Serpent ancien, qui est appelé Satan », recouvre des forces et poursuit la Femme. Revêtue des deux ailes du grand aigle, elle s’enfuit de nouveau au désert, où elle est nourrie « un temps des temps et la moitié d’un temps », et le serpent, dépité, l’abonne pour faire la guerre au reste de ses enfants. « Il s’arrêta aux sables de la mer ».

Selon certains commentateurs, le serpent désigne ici le conquérant Alexandre et les rois séleucides, Antiochos III, Antiochos IV, de la domination desquels les Ptolémées égyptiens délivreront Juda. Il est certain que l’Aigle est le symbole des Gémeaux ; ce sera dans les royaumes gémiques, l’Egypte, la Grèce, Rome, que naîtra et se développera l’ébauche du Dieu Nouveau, Sérapis (vers 330), dont Hadrien dira que les chrétiens le confondent avec leur Christ. Mais le Serpent n’était le dieu privilégié ni d’Alexandre ni des Antiochos[2].

Une fois encore, je pense qu’il ne faut pas se presser de rattacher les épisodes de l’Apocalypse à des évènements historiques (secondaires dans la Vision de Jean) et d’identifier ses symboles à des Etats ou des empires définis. La victoire de l’Ange, plutôt, me semblerait correspondre au « crépuscule » du Serpent (700-400) : effondrement des cultes assyriens et phéniciens d’Ishtar et d’Astarté. La renaissance du Serpent (400-200) correspondrait alors au renouveau de ce dieu (Serpent de Pallas, Pierre Noire, Isis-Mère, Hermès, Asclépios, etc.) et représenterait le réveil de tous les peuples qui l’adorent : Spartiates, Carthaginois, Romains…

Le 2ème Signe mutant est une « bête de la mer », plus difficile à définir. On retrouve en elle des symboles cancériques (le léopard, c’est-à-dire la Panthée), tauriques ou béliques (les cornes) et solaires (sa gueule est une gueule de lion) ; enfin, ses pieds sont ceux d’un ours. L’une de ses sept têtes est blessée à mort, mais elle guérit et toute la terre, saisie d’admiration, la suit et la respecte : « Qui peut combattre comme elle ? » Au temps de l’Apocalypse, deux empires légitiment ce cri : Rome et les Parthes. Chez tous les deux, les dieux solaires sont adorés (Mazda ou l’Aigle au foudre des légions) et les deux panthéons sont également complexes. Cependant, c’est à Rome que la « panthée » recouvre la déesse-mère, et c’est la Perse renaissante sous les Parthes qui se laisse le mieux comparer à une bête blessée à mort. On peut donc croire qu’ici encore l’auteur de l’Apocalypse entend figurer le réveil d’un Mythe (dernière mue du Lion) et plusieurs empires successifs plutôt qu’un empire défini.

En effet, il précise d’une part qu’il a été donné à la bête de mer d’agir pendant quarante-deux mois, c’est-à-dire tout le temps où l’Enfant est préservé ; d’autre part que, si puissants et cruels qu’ils soient, les empires combattants meurent d’avoir combattu. « Si quelqu’un emprisonne, il sera emprisonné ; si quelqu’un tue par l’épée, l’épée le tuera. C’est la patience et c’est la foi des saints. »

Le 3ème Signe est une bête de la terre ; elle a deux cornes semblables à celles d’un agneau, mais elle parle comme le serpent. « Elle fit qu’à tous, petits et grands, riches et pauvres, libres et esclaves, on mit une marque sur la main droite ou sur le front, et que nul ne put acheter ou vendre s’il ne portait la marque du nom de la Bête ou le nombre de son nom. Or, c’était un nombre d’homme : 666. » Tous les commentateurs — depuis Saint Augustin lui-même — ont cru reconnaître dans cette description l’empereur Néron. Les arguments tirés du nombre 666 ne sont guère convaincants, car ils reposent le plus souvent sur une application des règles cabbalistiques, qui furent postérieures à la prophétie. Il reste que l’Empereur s’ouvrit très jeune aux influences messianiques (des prêtres juifs, puis de Paul lui-même) et que la description pourrait convenir à l’homme qui voulut que tous fussent égaux, « petits et grands, riches et pauvres », et que tous portent sa « marque » dans la Rome nouvelle : Néropolis. Mais on ne peut dire de lui qu’il ait parlé comme le Serpent (se soit soumis aux mythes cancériques) : farouchement opposé aux cultes romains, dont celui de la Déesse-Mère, il avait professé — jusqu’au délire final — la plus grande vénération pour la déesse-poisson Atargatis.

Enfin, bien qu’il soit dit que 666 est un nombre d’homme (de création humaine, en opposition aux mythes imposés par Dieu), il n’est pas dit que la 3ème bête soit un homme. Mais si la première bête symbolise le Cancer (Serpent) et la seconde le Lion, il faut que celle-ci prophétise un réveil prochain du Taureau, dans un syncrétisme Taureau-Cancer, dont la « marque » sera le Croissant et l’idéogramme Aleph, première lettre de l’alphabet hébraïque. Or, Aleph est égal à l’unité (1 ou 60 chez les Chaldéens), tandis que le nombre 6 est représenté, dans le même alphabet, par la lettre « Vav », qui se prononce V ou ne se prononce pas, selon la vocalisation. 666 se traduit alors AVA ou AA ; et c’est l’instant de rappeler qu’au Ier siècle après J.-C., le Taureau n’est plus guère figuré, en Jordanie et en Transjordanie, que par les inscriptions palmyréniennes et safaïtiques où se lit le nom d’Allah[3].

Si l’on admet cette interprétation, on ne peut qu’être frappé par l’ampleur et la précision de la prophétie, et notamment de l’incidente : « Cette bête exercera toute la puissance de la première bête (le Serpent) en sa présence. » A partir du VIIe siècle, en effet, tous les empires du Serpent menacés par le Dieu nouveau, l4islam sera la seule puissance conquérante en face de la montée de l’Esprit — et cet empire durera précisément jusqu’à la fin de la seconde mue du Cancer, au XVIIIe siècle.

Le 4ème signe dénombre les 144 000 fidèles de l’Agneau sur la montagne de Sion, parmi lesquels sont les hommes « vierges », rachetés d’entre les hommes, comme ayant été les prémices de l’Agneau. Le 5ème annonce la chute de la seconde Babylone (Jérusalem) et promet aux martyrs une vie éternelle : « Heureux dès maintenant les morts dans le Seigneur ; qu’ils se reposent de leurs travaux, car leurs œuvres les suivent ! »

Les 6ème et 7ème signes proclament le Fils de l’Homme et confirment son triomphe. Il sera celui qui moissonne et cueille le fruit mûr (langage que pouvaient comprendre les servants des Gémeaux) ; et ses soldats chanteront le cantique de Moïse (pour que le lien ne soit pas rompu, qui unit le Bélier à l’Agneau).



[1] Sous sa forme actuelle, il n’apparaît pas avant le XIVe siècle.

[2] Alexandre restaura le Taureau ; les Antiochos tentèrent de restaurer la Vierge.

[3] De même, les Celtes rattachaient au mythe du Taureau le nombre 666 (mort du roi Bress).

 

Les sept coupes et le royaume

Si l’on doutait encore que le poème soit tout entier construit sur le principe de l’éternel retour, le doute, à partir du XVIe livre, ne serait plus permis ; car les évènements qui préparent au triomphe de l’Eglise du Christ et au Royaume apparaissent calqués sur ceux qui préparèrent jadis le triomphe d’Israël et de son Royaume.

Aux dix plaies qui désespérèrent l’Egypte (et qui symbolisaient elles-mêmes les fléaux du second millénaire, où s’abîmèrent Babylone, Troie, Cnossos, Mycènes, etc.), correspondent ici sept coupes que déversent sur l’humanité des anges de la Colère. La première sera un mauvais ulcère, « cancer » dirait-on aujourd’hui ; la seconde, le sang d’un mort qui empoisonne la mer ; la troisième, un poison répandu également dans les fleuves et les sources ; la quatrième, une sécheresse ; la cinquième, la venue des ténèbres ; la sixième, le dessèchement de l’Euphrate (que traverseront à pied sec des rois venus d’Orient, comme jadis le Peuple traversa la Mer Rouge).

Nous reconnaissons l’erreur où tombent volontiers les « prophètes » : déduire trop fidèlement l’avenir du passé — ou est-ce le mal traduire ? Le Fléau qui précédera le royaume chrétien n’aura aucun rapport avec les prédictions de l’Apocalypse[1] ; un mot le contiendra : les invasions barbares.

Au contraire, Jean est grand prophète quand il annonce que les trois Bêtes renaissantes (le Serpent, le Léopard-Lion et le Faux-Agneau dont le nombre est 666) susciteront des « esprits impurs semblables à des grenouilles », qui inciteront au combat les rois de toute la terre. Et ce sera, de nouveau, la victoire des élus sur ces autres Philistins, « en un lieu dit Armageddon » (parce qu’il s’y reproduira la victoire de Déborah et des Hébreux sur leurs ennemis, près de la ville de Mageddo).

La septième coupe est répandue dans le ciel même, où éclate un grand tremblement : les villes civilisées s’anéantissent et la Grande Babylone (la troisième dans le récit), représentée par une Femme pourpre assise sur le Serpent aux sept têtes — qui sont aussi sept montagnes —, « ivre du sang des saints, des martyrs de Jésus », connaît enfin la destruction. Car « Dieu a permis de donner toute royauté à la Bête, à la Prostituée, jusqu’à ce que la Parole soit accomplie. »

Le spectacle est à coup sûr inattendu de la Femme à l’Enfant et son ennemi le Serpent confondus en un seul symbole ; c’est pourquoi l’Ange prévient le prophète de ne pas s’en étonner. « La bête que tu as vue jadis était et n’est plus. » Celle-ci est donc une autre, bien qu’elle soit également la même (en une autre de ses mues) et l’une quelconque de ses sept têtes — et une huitième à venir, qui sera sa perdition. « Quant à la Femme que tu as vue, c’est (maintenant) la grande cité qui a la royauté sur tous les rois. » Au Ier siècle après J.-C. (comme à la fin du Moyen Age) : la Ville aux sept collines, Rome.

Le poème s’achève par l’annonce de la fin provisoire d’un « royaume » (le Serpent sera de nouveau délié au terme d’un millénaire, pour sa dernière mue) et l’annonce du triomphe d’une Eglise nouvelle après la mort définitive de la Bête. C’est la description de la Ville du Bonheur, où jaillit le fleuve de vie, clair comme du cristal ; et, tout auprès du fleuve, pousse l’Arbre de Vie, « qui donne douze fois par an ses fruits, un fruit par mois, et dont les feuillages guérissent les nations » : l’arbre cosmique à douze branches.

C’est aussi l’une des prophéties les plus ambiguës qui soient. Elle annonce bien évidemment le « royaume » chrétien ainsi que le savaient les prophètes du Moyen Age, de Glaber à Nostradamus. Mais, d’une autre manière, elle prédit les épreuves qui achèvent ce royaume : la mer empoisonnée et les fleuves desséchés (la sortie du Signe des Poissons) et le renouveau dernier du Serpent ancestral. En sorte que les derniers évènements du poème se situent sous le Signe suivant : « Et je vis un nouveau ciel et une nouvelle terre ; car le premier ciel et la première terre avaient disparu, et il n’y avait plus de mer ».

L’ultime vision de la Jérusalem Nouvelle ne serait plus, en ce cas, celle du « royaume » chrétien mais du « royaume » du Verseau, après la destruction de la Prostituée de Rome (la même Femme jadis préservée) et la mort définitive du Serpent. Selon nos tableaux de concordances, cette dernière agonie doit s’achever entre 3100 et 3200 et le « royaume » s’établir vers la même époque : 2150 ans après le « royaume » chrétien, soit de 2900 à 3400.

Sur cette prophétie, Nostradamus n’hésitait pas à prédire les derniers grands combats entre l’Orient et l’Occident et le dernier effondrement « lunaire » pour les années 1607, 1700, 1727 de l’ère du Verseau ; à partir de la date, précisée dans « l’Epître à Henri II », du 14 mars 1557 : les années 3164, 3257, 3284. D’autre part, Nostradamus donnait 7000 ans au règne de la Lune (et des lunaires), dont il situait le départ du IVe millénaire avant J.-C. Soit, à dater de la 1ère mue du Cancer : 3800 avant J.-C. — 3200 de notre ère.



[1] Aucun rapport, sauf un : leur finalité — la destruction du vieux monde.

 

Les cycles de l’Apocalypse

Tel est le livre de Saint Jean, la tentative la plus ambitieuse, mais aussi la plus réussie depuis le Rig Véda, d’une synthèse de l’Alpha et de l’Oméga (des cycles de l’éternel retour), établie en fonction de la légende et de l’histoire. On ne concevrait pas que cette œuvre n’ait pas reposé sur une théorie numérique des cycles, apparemment différente des systèmes indien et zoroastrien, et qu’il nous faut étudier plus précisément.

La constatation la plus évidente est que le système johannique ne se contente pas, comme le système perse, de circonscrire l’évolution d’un seul mythe (ou, comme le système indien, un rythme unique valable pour chaque dieu) ; mais il tient compte de tous les mythes dont les « grandes années » se poursuivent et dont, en effet, les mues ou les syncrétismes se déroulent simultanément. C’est ainsi que des mutations du Serpent, du Lion, du Taureau ont lieu pendant l’éveil du Dieu chrétien ; précédemment, les deux témoins gémiques ont survécu aux royaumes taurique et bélique, etc.

Cependant, chaque « grande année » ne semble pas être l’objet d’une étude particulière. Qu’il s’agisse de la profanation du Temple, de l’exil du peuple élu ou même d’une mue combattante (la dernière mue du Lion), le nombre 1260 convient parfaitement.

Il convient de même à définir la période qui va de l’entrée dans un nouveau Signe jusqu’au Royaume de Dieu : temps de préservation de la Femme et de l’Enfant ; alors que le temps du Royaume (qui correspond à « l’enchaînement » des autres mythes) durerait un millénaire.

Si l’on rassemble en un tableau ces renseignements éparpillés dans le poème, on obtiendra la succession :

1° un temps de « préservation » de l’Esprit Nouveau, de l’entrée dans le Signe au Royaume — 1260 ans ;

2° le Royaume — 1000 ans ;

3° un temps de profanation et de piétinement du Temple — 1260 ans ;

4° un temps d’exil et d’affliction, d’une durée de 1260 ans, qu’achève brusquement la mort des « témoins » — et leur résurrection dans une première mue.

L’ensemble : 1260 + 1000 + 1260 + 1260, nous donne le chiffre 4780, qui correspond à peu près aux 4800 de la Krita indienne (400 + 4000 + 400). Mais, quant aux diverses mues du Dieu, l’Apocalypse se montre beaucoup moins précise que le Rig Véda. Nous savons seulement que les mues combattantes ont le droit et le pouvoir de se déchaîner pendant les 1260 ans qui précèdent chaque « royaume » (sur lesquels, 5 « mois » ou 150 ans pourraient représenter l’apogée de la destruction, le temps de violence par excellence, si l’on se réfère à la première indication numérique donnée par le poème : le fléau des sauterelles, nées de l’étoile Absinthe) et que ce droit et ce pouvoir sont donnés à chaque Mythe jusqu’à sept fois successives, les sept têtes du Serpent. 1260 X 7 = 8820 ans.

La « Grande Année » johannique atteindrait donc 13600 ans (8820 + 4780) contre 12954 ans selon Platon et 12000 selon le Rig Véda et l’Avesta. Or, ces écarts ne peuvent surprendre. Pour Platon, le rythme « précessionnel » est de 2159 ans ; pour Saint Jean, de 2260 ans ; d’où une différence de 101 ans pour chaque signe — et de 606 pour la moitié du zodiaque. Corrigée en ce sens, la Grande Année de l’Apocalypse n’atteindrait que 12994 ans, avec un écart de 40 années sur le rythme platonicien. Quant au calcul du Rig Véda, il offre avec de Platon et de Jean cette différence essentielle qu’il débute à l’éveil du Dieu, cinq siècles après l’entrée dans le Signe ; pour le reste, nous ignorons tout de l’idée que les prêtres indiens pouvaient se faire du rythme précessionnel… quinze siècles avant J.-C.

On ne se cache pas qu’en ce qui concerne l’Apocalypse, tous les calculs possibles manqueront de rigueur et que le peu de clarté qu’on y trouve est susceptible d’interprétations différentes. Ce manque de précision déçoit — jusqu’au moment où l’on s’avise d’établir un tableau de concordances conforme aux seules indications indiscutables du poème. Il apparaît alors que les 1000 ans de Royaume et les 1260 ans de « non-royaume » s’enchaînent indéfiniment sans solution de continuité, si bien que le temps de préservation de l’Esprit Nouveau est aussi le temps de profanation du Temple antérieur et le temps de déchaînement du Mal.

En partant de la date-clef de l’entrée dans les Poissons : 747 selon Ptolémée (nombre que j’arrondis à 750), nous obtenons ainsi :

750 avant Jésus-Christ — 510 après Jésus-Christ : non-royaume, profanation du Temple du Bélier ; mues combattantes ; préservation de l’Esprit Nouveau.

510 — 1510 : royaume (chrétien) ; exil du peuple juif ; autres mythes enchaînés — à l’exception des nouveaux Philistins (servants du Croissant et du nombre 666).

1510 — 2770 : non-royaume, profanation des Temples chrétiens ; hérésies et schismes ; mues combattantes ; préservation de l’Esprit Nouveau.

2770 — 3770 : royaume (du Verseau) ; exil des peuples chrétiens ; autres mythes enchaînés, etc.

 

Et, en remontant le temps :

750 avant Jésus-Christ — 1750 avant Jésus-Christ : royaume (bélique) ; exil des chaldéens (babyloniens) ; mythes enchaînés — à l’exception des Peuples de la Mer, les Philistins (servants d’un syncrétisme Gémeaux-Lion).

1750 — 3010 : non-royaume, profanation des Temples du Taureau (Kish, Lagash…) ; mues combattantes ; préservation de l’Esprit Nouveau.

3010 — 4010 : royaume (taurique), etc.

Sur une durée de quatre millénaires, ces dates peuvent sembler satisfaisantes : elles ne le seraient pas au-delà. Pour la principale raison que l’écart précessionnel de 2150 ans (approché par Platon à 9 ans près) est ici de 2260 ans ; d’où un décalage croissant de l’évènement historique, à mesure qu’on s’éloigne, dans le passé ou dans l’avenir, de la date-clef. Les cabbalistes et les prophètes chrétiens s’en montreront souvent embarrassés, soit qu’ils déforment le sens des rythmes johanniques, comme Joachim de Flore, soit qu’ils en modifient les nombres, comme les cabbalistes, qui attendaient pour 1490 (au lieu de 1520-1560) la fin du « royaume » chrétien.

Je ne vois guère que Nostradamus pour avoir respecté le schéma de l’Apocalypse (à quelques années près), quand, à dater de 1557, il affirmait vouloir prophétiser tous les évènements à venir (du Verseau) jusqu’à la fin de la nouvelle ère : 3790.

 

Le Newton de la Mythique

Le cycle de Saint Jean présente le second inconvénient de commencer dès l’entrée dans le Signe, en un temps où le Mythe n’est aucunement créé. Il y a maintenant cinq siècles que le Verseau a fait suite au Signe des Poissons, et je ne sais personne qui soit capable d’en imaginer le Dieu.

Enfin, aucun « royaume » ne dure un millénaire. Le royaume hébraïque (le temps de ses miracles) ne déborde pas cinq siècles, de l’Exode (1440) au schisme d’Israël (933) ; le royaume chrétien ne commence pas avant le VIIIe siècle et s’achève au XIIIe.

Il n’en est pas moins vrai que le rythme apocalyptique d’un « jour » et d’une « nuit » du Cosmos, même s’il doit être modifié, demeure une découverte inestimable. D’une part, il simplifie le système complexe des mutations, et de telle sorte que les mutations y apparaissent négligeables, conséquences ou « contre-champs » de l’absence de royaume. D’autre part, le schéma johannique rend intelligible un système qui ne l’est sous aucun autre aspect.

En effet, notre esprit admet difficilement l’hypothèse de Grandes Années simultanées, régies par une formule que justifie seulement le déroulement de l’Histoire ; mais nous pouvons admettre un rythme de pulsations cosmiques comparable à l’alternance des jours et des nuits, ou des saisons. Mieux : il doit satisfaire notre besoin de logique que les millénaires y soient soumis comme la journée de vingt-quatre heures et l’année. Car comment des périodes strictement définies seraient-elles contenues dans du temps informe ? Ou bien, ne faudrait-il pas prétendre que rien ne peut l’être, l’heure pas plus que le millénaire ? Et, s’il en est ainsi, de même que pour vivre l’homme dut inventer le jour et la saison, ne lui convient-il pas de créer, en quelque étape de son évolution, une « horloge de l’éternité », où d’autres rythmes apparaissent ?

Je déplorais l’absence dans les sciences mythiques d’un théoricien dont l’œuvre fût comparable à celle d’un Newton : c’était trop vite dit. Trahi pendant seize siècles (depuis saint Augustin) par l’exégèse chrétienne, puis catholique, il se pourrait que Saint Jean eût été ce découvreur.

 

Digression sur les fléaux

De toutes les prophéties de l’Apocalypse, la plus produite et commentée est naturellement celle de la libération de Satan, le serpent ancien, au terme du « royaume ». Naturellement : la menace d’une catastrophe excite plus l’esprit qu’une promesse de bonheur. Au « royaume », on ne commence de croire que lorsque le temps en est proche ; le Fléau, on le craint d’instinct, comme par une très longue habitude de craindre. Cela en vient au point où la plus merveilleuse profession d’espérance, l’Apocalypse, est reçue comme l’annonce de la Fin des Temps, d’un cataclysme universel.

Cependant, la menace, ici, n’était point tellement effrayante : « Quand les mille ans (du Royaume) seront accomplis, Satan sera relâché de sa prison, et il en sortira pour séduire les nations qui sont aux quatre extrémités de la terre, Gog et Magog, afin de les rassembler pour le combat : leur nombre sera comme le sable de la mer… » (XX, 7-9).

Dans ces versets, l’annonce d’une ou de plusieurs guerres est tempérée par le verbe « séduire », qui indique une promesse, fallacieuse peut-être mais significative : les destructeurs et les bourreaux ne daignent rien promettre. Puis, des « nations » se rassembleront : gage d’ordre et d’équilibre. Enfin, le nombre des combattants (a fortiori, celui des humains) sera « comme le sable de la mer » : gage de richesse et de développement démographique.

Deux siècles avant Saint Jean, l’auteur du songe de Daniel avait prophétisé qu’une époque viendrait où « les méchants feront le mal et aucun méchant ne comprendra ». « Depuis le temps où se sera interrompu le sacrifice perpétuel et où se sera dressée (en Israël) l’abomination du dévastateur, il y aura 1290 jours. Heureux qui tiendra et parviendra jusqu’à 1335 jours[1] ! »

Nous savons que les « jours » bibliques sont des années ; en sorte que le « mois » biblique égale 30 jours (une génération de 30 ans). Selon qu’on date « la fin du sacrifice perpétuel », c’est-à-dire la fin du « royaume » bélique, du schisme (933) ou de la destruction d’Israël (721), la prophétie nous reporte vers 357 ou 569 après J.-C. ; c’est-à-dire, précise le prophète, « quand on aura achevé de briser la force du peuple saint ». Cette ultime résistance (le Nouveau Patriarcat) fut brisée en 425, et c’est tout au long du Ve siècle que les hordes « barbares » ont déferlé sur les Empires « civilisés ».

La plupart des commentateurs veulent que la prophétie de Jean et celle de « Daniel » se recoupent ou s’identifient. Mais il semblerait plutôt qu’elles ne peuvent concerner les mêmes évènements. En effet, les Gog et Magog de l’Apocalypse s’instaurent après une « royauté » chrétienne, dont la durée aura été de 1000 ans ; soit, en partant du temps même où l’Apocalypse fut écrite, vers 1080. Mais l’auteur du poème sacré n’aurait pu décompter les mille années à partir de sa propre époque, puisque le « royaume » n’existait pas encore et que lui-même prédit les plus terribles épreuves avant son avènement. Il ne pouvait guère en espérer l’avènement avant trois ou quatre siècles, c’est-à-dire pour le moment où Daniel avait prévu la fin de l’Horreur, 1335 « jours » après la fin du « royaume » bélique, vers la fin du VIe siècle[2]. C’est alors que Satan sera « enchaîné pour mille ans » et l’Eglise du Christ triomphante.

S’il était besoin d’une preuve littérale à cette interprétation de la prophétie johannique, les mots « Gog » et « Magog » nous la donneraient, puisque Jean les emprunte aux psaumes d’Ezéchiel, où leur sens n’est pas douteux :

Voici que je viens à toi, Gog,

prince de Rosch, de Mosoch et de Thubal…

Perses, Ethiopiens et Libyens seront avec eux,

tous avec le bouclier et le casque[3].

Les Ross étaient un peuple mystérieux dont les Byzantins et les Arabes musulmans feront les anciens occupants des régions du Taurus et des bords de la Volga. La coutume est de voir en « Mosoch » le peuple des Scythes, dont la menace, au VIIe siècle avant J.-C., avait lourdement pesé sur le royaume de Juda. Quant aux mots : Perses, Ethiopiens et Libyens (Egyptiens), ils n’exigent aucun commentaire, la domination éthiopienne sur l’Egypte étant datée, historiquement, de 730 à 663 avant J.-C. L’ensemble représente l’idée qu’Ezéchiel pouvait se faire des divers peuples combattants au lendemain de l’effondrement du « royaume » bélique, de ceux qui reprennent les armes quand Dieu n’est plus écouté.

Presque tous, sur le plan mythique, adoraient le Soleil, l’Ours, la Panthée et les déesses-mères, divinités du Lion et du Cancer. 2150 ans plus tard, le Gog et le Magog de l’Apocalypse seront donc les Empires adorateurs du Cancer (Lune ou Serpent) dans sa deuxième mue ou des Gémeaux (dans leur première mue) : Mongols en Chine, Aztèques et Incas en Amérique du Sud, Empires combattants d’Europe…

Dans un cas comme dans l’autre, le « déliement de Satan » ouvre la période de « liberté » qui, quatre siècles plus tard, s’épanouira dans le renouveau matérialiste des petits royaumes hellénistiques, de la Chine de Houang-ti et de la Rome universelle — ou de nos XIXe et XXe siècles savants ; époques où les peuples, en effet, sont « comme le sable de la mer » et les promesses pareilles aux rêves, illimités[4].



[1] Livre de Daniel, XII, II, 12.

[2] L’Apocalypse nous a donné le nombre : 1260 « jours » après l’entrée dans les Poissons : vers 704 avant J.-C., selon nos calculs. Soit : 556 après J.-C. Mille ans plus tard, nous sommes en 1556. Nostradamus calculait : 1557.

[3] Ezéchiel, XXXVIII, 3-5.

[4] Une des superstitions de nos contemporains est que ce développement démographique caractérise notre époque et n’a point eu d’antécédent. Or, LIE TSEU, au IIe siècle avant J.-C., parlait déjà de petits rois provinciaux dont les sujets étaient au nombre de « plusieurs millions » (Le vrai classique du vide parfait) ; Corinthe, ai Ier siècle, comptait plus de 500 000 habitants ; la Rome impériale 1 200 000 à 1 500 000 habitants. A quels chiffres s’élevaient alors les populations de l’Empire romain et de l’Empire parthe, de la Palestine et de la Syrie, des pays celtiques et hellénistiques, de l’Egypte et de l’Ethiopie, etc. ? Le nombre : un milliard nous semble excessif : il est sans doute insuffisant, à tenir compte des formidables hécatombes qui ont précédé le « royaume » chrétien (Ve siècle). C’est ainsi qu’entre 1315 et 1350, la famine et les pestes auraient anéanti plus de la moitié des populations de l’Europe (pour ne rien dire du reste du monde, duquel nous sommes mal informés).

 

Le fléau dévastateur

Le Fléau prédit dans le Livre de Daniel précède le « royaume », qu’il prépare : déluge de 3800-3700, invasions du second millénaire, ruée barbare de notre Ve siècle. Il se présente comme une destruction radicale de l’ancien monde, où nulle nation n’est épargnée.

Pour n’évoquer que les deux derniers exemples :

1° Les invasions de 1700-1500 avant J.-C. ont balayé l’Assyrie, la Babylonie, l’Elam (les Kassites), l’Asie Mineure (les Hittites, les Hourrites), l’Egypte (les Hyksos) et probablement mis fin à la dynastie Kie en Chine, cependant que d’autres fléaux (déluges ou invasions) détruisaient au Pérou la seconde Tiahuanaco, au Mexique la première civilisation maya, et qu’en Inde la ruée aryenne faisait table rase de l’ancienne culture. Lorsque le Fléau s’apaisa, il ne restait plus rien, en Asie Occidentale, des anciens royaumes de Mésopotamie ni de l’antique Phénicie ; Cnossos n’existait plus, ni Suse, ni Ougarit. Les rares Etats qui survécurent ou renaquirent : l’Egypte, l’Achaïe, la Médie, adoraient le dieu ou les symboles du Bélier.

2° En 378 après J.-C., la défaite des légions romaines devant les Goths ouvre aux barbares les routes de l’Empire. Les légions ne sont plus invincibles : l’Empire romain a donc vécu ! Effectivement : entre 378 et 450 (élection de Marcien, premier empereur sacré par l’Eglise), les barbares auront rasé le vieux monde : les Alains, les Suèves, les Burgondes domineront en Germanie, en Gaule ; les Wisigoths en Aquitaine. Alaric aura pillé Rome (410), les Vandales seront maîtres en Afrique et les légions auront évacué la Bretagne. Ce ne sera pas avant la fin du Ve siècle que les « barbares » commenceront de se convertir et que Byzance (sous Justinien) pourra espérer revivre.

A l’autre bout du monde, en Chine, le vieil empire connaît de même son Attila (Lieou Ts’ong : 310-318), « cinq espèces de barbares » s’y combattent et le déchirent — et cet état de choses dure jusqu’à la conversion de Leang Wou-ti au bouddhisme (502) et la dynastie Souei, qui suivra (589).

Or, de leur temps même, ces grands dévastateurs étaient reçus comme des « envoyés » ou des « fléaux de Dieu ». Aussi bien les prêtres d’Amon sous la domination hyksos que les Assyriens sous celle des Kassites savaient que le seul salut possible serait l’accueil et l’adoration du Nouveau Dieu. Ce fut alors qu’à Babylone le bélier remplaça le taureau comme victime de sacrifice, qu’Amon prit une tête de Bélier, que les Philistins tremblèrent devant l’Arche d’Alliance. Ainsi, en notre VIe siècle, les moines bouddhistes, les Toltèques du Yucatan, les chrétiens de Byzance et de Rome savent que le triomphe du Dieu Nouveau est le seul remède à leurs malheurs.

 

Le déliement de Satan

Tout autre est le réveil de Satan au terme du « royaume ». Là, point de déluge ni de barbares ; mais, d’abord, un immense accablement (au cœur de la chrétienté moribonde, comme au Mexique ou en Chine) ; puis, la famine ou la peste.

Si des peuples combattants profitent du désespoir pour créer des empires (Mongols, Aztèques, Incas ou Espagnols), ce sont des organisateurs, des dictateurs farouches, non de simples destructeurs comme les Goths ou les Huns. Si cruels qu’aient été les rites aztèques, la tyrannie de Gengis Khan, les outrances de l’Inquisition, il reste qu’aux quatre extrémités de la terre, Gog et Magog furent de grandes cités, dont les chefs « séduisaient » par l’apparat, le luxe, les divertissements et les fêtes populaires. Ils ne donnaient pas le bonheur à leurs peuples ? C’est que rien ne l’aurait pu, que le mal était plus profond et qu’en soi-même personne ne trouvait plus d’espérance. Les saints mystiques ne savaient que souhaiter la mort[1] et les bons moines se flageller.

Dans nos schémas, la prophétie de Daniel prend place au début de la Montée de l’Esprit, de la Marche à la Lumière, immédiatement après l’éveil du Dieu Nouveau ; la prophétie du « déliement de Satan » et de Gog et de Magog prend place après la sortie du « royaume ». Or, il semble que, précisément, le premier fléau provienne d’un excès de forces, qui doit se dépenser en Dieu ou hors de Dieu : excès de nourriture cosmique, débordement d’une énergie que ne limitent plus l’ancienne morale ni la raison. Attila doit détruire comme Augustin prêcher ; car chacun doit aller jusqu’au bout de lui-même, comme un enfant brisera tout ce qu’il touche ou comme un autre s’émerveillera de toutes les formes de la vie. Au contraire, le second fléau provient d’un brusque retrait des forces, d’une faiblesse irrémédiable, d’un mortel découragement.

L’une et l’autre prédictions, ainsi, nous confirment l’hypothèse nouvelle d’un « rythme cosmique » analogue au double mouvement du flux et du reflux, de l’éveil et du sommeil, de l’inspiration et de l’expiration, que, sous des aspects divers, nous pouvons observer chez tous les êtres vivants.

 

Jean-Charles Pichon 1963



[1] « Je meurs de ne pas mourir » (SAINTE THERESE D’AVILA).

 

 

 

 

 

 

 

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