LA TERRASSE DU DOME

8 MAI 1980

D’une terrasse sur un boulevard.

La même terrasse que quarante-quatre ans plus tôt.

Et l’illusion de ne pas l’avoir quittée, ou passagèrement,pour de brefs voyages – dont certains auraient pu durer plusieurs années, comme en d’autres univers, loin de ma seule patrie.

Cinquante Paris aussi défilant devant moi,cinquante mille ou cinquante millions de Parisiens, porteurs d’une douzaine de livrées. Ces gens n’ont pas cessé d’être autres ou des nôtres (comme on disait jadis : ce sont de nos gens), éveillant en moi l’impression égale, non moins fausse, de n’avoir pas changé en ces quarante-quatre ans.

A la table voisine, sur ma droite : deux femmes, dont l’une a mon âge et veut bien le paraître, dont l’autre, plus jeune, refuse le sien, dorée comme un soleil. Celle-ci ressemble à Sylvia Montfort, le museau étroit et dur, le regard inquisiteur. Mais, celle-là, je la connais. Elle a suivi des chemins que j’ai parfois traversés.

Impression trop vive : je me nomme. Nous nous sommes rencontrés, n’est-ce-pas ? Elle ne voit pas, la dame. J’égrène les lieux, les âges. Le cinéma ? L’édition ? Les bars d’il y a dix ans, dix-huit, vingt-cinq ? Je ne peux insister sans insolence. Non, Monsieur, je ne vois pas.

Aux autres tables, voisines ou non, sur ma gauche, sur ma droite, d’autres visages connus, comme dans un cauchemar. Des comédiens, des écrivains. Une vieille baderne qui n’a cessé de fuir et dont la morgue s’est engrossée de ces dérobades, glorifiées. Une tenancière, célèbre à de certains moments, qui recevait le général, les stars et les poètes. RenéFallet, sa moustache et sa rousseur. En 1950. Montand, vingt ans plus tard. Une fille qui fit les belles soirées d’Enghien. Une autre, qui ne désirait l’homme que dans le noir des salles surchauffées. A toutes et tous poser la question : quand donc ? En n’en attendre que la réponse : non, Monsieur, vous faites erreur.

Ce ne sont que des masques. Des relents d’adoration,de sujétions idolâtres, de vertigineuses individuations. Ces chemins communs que nous traversâmes, où nous nous rencontrâmes surement, ils ont zébré l’écran,parcouru quelque livre, zigzagué à travers les colonnes d’un journal. Ces diversités ne sont qu’illusoires, mais une vie réelle court par là-dessous. Et,de même, les deux cents, deux mille stations à cette terrasse qui n’en font qu’une en cet instant, de longs oublis les ont clairsemées sans les disjoindre, ou comme saupoudrées d’absences papillotantes, d’une poussière d’absence.

Quelque chose demeure par-dessous les masques et les voyages, les abolitions, les oblitérations, quelque chose pareille à un unique visage, à un unique séjour à la terrasse du Dôme, à Vavin, à Paris.

Ce visage, ce séjour, le dire.

Ne pas le chercher loin.

Mais, précisément, où ?

Cette âme qu’on prétend permanente ou qu’on nie, elle est tout sauf durable. D’une année à l’autre, les sièges du Dôme furent moins lourds ou de bois plus clair ; les peintures au mur, dans la salle du fond, surréalistes un temps, furent géométriques, monochromes,concrètes. Le comptoir fut un bar, un comptoir de nouveau. Le garçon qui m’apporte enfin ma bière, je ne l’ai jamais vu ici (ailleurs, oui, dans une encoignure de rue, à Rome, qui se voulait une cafétéria : ce même rasage trop accentué autour de l’oreille et l’œil, comme dénudé aussi, étonné de son dénuement).

Ce qui demeure ? L’après-midi, lavé par une courte pluie, le passage de l’homme pressé et qui vient d’effleurer ma jambe, trop avancée, comme toujours quelqu’un l’effleure, à cette place et à cette heure, à demi tourné vers moi, se demandant, une seconde, s’il va demander pardon, puis se repentant de la pause, le corps plus droit, l’épaule agressive, prêt à justifier son inattention – par la violence s’il le fallait –avant de poursuivre sa route et de s’asseoir plus loin. Le feu de l’abdication,qui recompose le masque.

Tout change, rien ne meurt.

                                     H.

Combien lentement cela change ! Mais combien assurément ! La tentation, ainsi, de reprendre au plus loin le cours de l’histoire – le jour de l’Exposition, où je suis venu ici pour la première fois- déborde l’exactitude que je nomme réalité (m’accordant du moins le droit à cette confusion entre la chose indiscernable, immobile dans le temps ?, et le pouvoir que j’ai de la cerner au plus près, pour rendre cette heure semblable, ou plus pareille à cela, à ce que fut, voilà quarante-quatre ans, ma première heure à la terrasse du Dôme, à l’angle des boulevards Raspail et Montparnasse, au carrefour Vavin). Car le spectateur, ici, a changé comme la chose.

Mais la reprendre au plus court, l’histoire, pour m’y reconnaître ? Je ne sais même plus de quelle date je devrais partir, parmi les vingt séjours que je fis à Paris, de 1976 à 1979, trop brefs – deux jours, un seul parfois – pour que j’en perde une heure dans un bistrot. Trop las, mon corps, dès la sortie de la gare, pour le traîner dans la cohue des boulevards, à travers les expositions de cuir fauve et de faux ors des couples hippies ou yippies, pour le contraindre à enjamber les dessins aux craies jaunes et rouges, trop souvent négligés par des passants hagards, encore plus las que moi !

L’association de pensées a fait le joint, je suppose. D’un homme qui marchait au-devant de moi tout à l’heure, traînant la jambe, au besoin de m’arrêter pour boire une bière au Dôme. Une frêle association, complètement étrangère au propos que je tiens. Mais l’histoire ne dit pas quel fil Ariane tendit au vainqueur du Taureau. Depuis que je me suis assis, sans me l’avouer clairement, je me souviens de H. Le boiteux me restitue l’image de la boiteuse.

Elle était petite, si petite que d’abord je n’aurais su dire si elle était jeune ou âgée, jolie ou laide. Elle faisait la putain, je le compris aussitôt. Elle buvait une bière à la place voisine d’où maintenant la femme que j’ai connue sous le nom de Magali Noël pendant le tournage d’un film jette un regard réprobateur vers ma jambe étendue, qu’elle pressent provinciale. Elle boit un pastis, la femme, que, goutte à goutte, elle attiédit d’eau chaude. Nos bières étaient trop froides déjà. La putain le dit, avec une brève grimace charmante à mon usage.

Je ne venais pas du Montparnasse, je ne vivais pas en Bretagne alors, arrivé à Paris la veille, gare de Lyon. Mais j’étais habillé comme aujourd’hui, du même complet gris-noir, moins vieux, et d’un imperméable (il était blanc) que j’avais posé près de moi, comme aujourd’hui, en même temps que, sous la table, une serviette de cuir que j’emmenais partout, gonflée de quelques – au pluriel – manuscrits inachevés ou non, à présenter, à proposer, dans les dix heures ou les vingt-quatre, à quelque – au singulier – marchand d’imagination. Sans trop d’espoir. Car je traversais alors un de mes nombreux déserts, où la moindre oasis éclatait en mirage quand je m’en approchais.

Nous avons parlé du mois de mai, trop froid, et d’un autre Mai, proche. De la difficulté de vivre dans une grande ville et de ma chance d’habiter une campagne où le soleil n’a d’obstacles à vaincre que les nuages blancs et les feuillages de mai. Elle, raidie d’abord et soupçonneuse, guettant mes sourires plutôt que mes mots, ne se faisant pas une claire idée, dit-elle, de mon âge et de ma profession. Moi, content de l’incertitude et peu pressé de satisfaire une curiosité trop effrontément mercantile. Heureux de jouer l’anonymat, mais loin de songer, comme naguère, à m’inventer un personnage, des voyages et des expériences horribles, pour éprouver. Heureux, tranquille, et, comme toujours quand je suis tranquille, bientôt offrant.

A suivre…

Ce contenu a été publié dans Non classé, Récits. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *