RAY BRADBURY ET L’ARBRE

RAY BRADBURY ET L’ARBRE

par Jean-Paul Debenat

Photo Pierre-Jean Debenat

Photo Pierre-Jean Debenat

Ray Bradbury (1920-2012), l’un des créateurs de la Science-fiction moderne, demeure avant tout l’auteur des Chroniques martiennes, et de Fahrenheit 451 (1953) qui inspira à François Truffaut un film qui fit date, portant le même titre.

Bradbury est un poète en prose. Styliste donc, il se distingue par l’élégance et la finesse de sa prose imagée. Impressionniste, il accorde aux couleurs et aux sons une place prépondérante. Le lecteur se montre sensible à la mélancolie, au parfum élégiaque qui émanent de ses récits : romans, novellas ou nouvelles.

L’Arbre d’Halloween, novella de 165 pages dans la traduction française[1], correspond aux « visions nostalgiques » de l’auteur qui touchent un large public. Il s’agit d’un conte fantastique, apparemment des plus traditionnels et des plus charmeurs :

« C’est une petite ville au bord d’un petit fleuve et d’un petit lac dans un petit comté au nord d’un Etat du Midwest. »

L’après-midi d’Halloween, froid, sombre déjà, est rempli des cris d’allégresse de huit gamins déguisés qui en attendent un neuvième, Pipkin. Impatients, ils se dirigent vers la demeure inquiétante qui dresse ses tourelles grises en dehors de la ville.

Derrière la maison, aux mille fenêtres, se découpe l’Arbre d’Halloween, aux mille citrouilles qui prennent vie, à la manière du personnage qui apparait alors. Il semble se confondre avec l’Arbre : il lui pousse des branches. Il se présente : « Montsuaire, tel est mon nom ».

Montsuaire invite les enfants à construire un cerf-volant. Ils s’y accrochent et sont emportés au travers des grandes époques de l’Histoire humaine. Chaque déguisement, celui de l’Homme-singe par exemple, met en lumière un Temps particulier. Ainsi, le gamin qui s’est enveloppé de bandelettes, incarnation d’une momie, permet de découvrir… l’Egypte, les pyramides flambant neuves, le  Sphinx tel un « chiot géant »…

Des frises illuminent les murs. Sur l’une d’elles, un enfant reconnaît Osiris. Montsuaire commente : « Osiris, fils du Ciel et de la Terre, assassiné chaque soir par son frère des Ténèbres. Osiris, tué par l’Automne, massacré par son propre sang ».

Emportée par le cerf-volant, la ribambelle de gosses s’approche de l’Angleterre, à la rencontre du Dieu des Morts druidiques. Mais sans tarder, les Romains vont s’acharner sur les chênes sacrés des druides :

« Et Samhain, le Dieu des Morts, arraché au sol et tranché à la base, perd l’équilibre… Les légionnaires allument de nouveaux feux et brûlent de l’encens en hommage à des idoles installées par leurs soins. Mais ces flammes ont à peine eu le temps de luire qu’à l’Orient scintille une étoile. Sur les sables de déserts lointains […] trois hommes sages, trois Mages, ont entrepris un long voyage. »

Le périple se poursuit et à chaque Temps visité le même processus se déroule :

« D’une ère à l’autre c’est partout différent mais sans cesse la même chose. Le jour s’en va et la nuit vient. Redoutez-vous toujours, toi là-bas l’Homme-singe ou toi la Momie, de ne plus jamais revoir le soleil ? »

Avec ce conte, classique mais bondissant d’une ère à une autre, Bradbury aborde le grand thème des cycles de l’Humanité. Dans un domaine réservé aux enfants en priorité, il traite habilement et simplement d’une conception du Temps qui, sous sa plume, devient ludique. Mais elle reste poétique, sans jamais être prise à la légère. Sur le registre propre à cet auteur estimable, l’Histoire cyclique se pare d’atours qui séduisent et, j’en suis sûr, conduiront le lecteur à des approfondissements ultérieurs.

Voilà donc un complément aux travaux de fonds de Jean-Charles Pichon… et à la fresque réalisée par mon fils, Julien Debenat.

Jean-Paul Debenat

P.S. On aura remarqué le rôle de premier plan attribué à Montsuaire jouant du cerf-volant — et des vents — en virtuose. En outre Montsuaire est identifié à l’Arbre.

Quant à Pipkin, il est le grand absent, pendant la majeure partie du périple échevelé des gamins. Il est, en taille, le plus mince, le plus léger, le plus bondissant. Il est indispensable à tous et on dirait que ce voyage aérien n’a d’autre but que de retrouver Pipkin, prisonnier de la « Chose d’Ombre » et de le libérer.

Pipkin s’apparente à la figure du Tricheur divin (ou Fripon divin). Pour mieux s’en assurer, on lira Le Fripon divin de Paul Radin (commentaires de C.G. Jung et C. Kerényi ).

Et en attendant, voici quelques lignes sur l’une des incarnations du Tricheur divin ; ici il s’agit de Coyote, figure partagée par bon nombre d’Amérindiens :

« Coyote est le paradoxe personnifié. Sa nature ambigüe, ses qualités fuyantes, ses facultés d’adaptation, le placent au cœur des mythes navajos. Il vit hors du temps, imperméable à toutes les vicissitudes. Son agitation permanente permet aux Navajos d’éprouver un soulagement par leur capacité à rire d’eux-mêmes.

Par ses bouffonneries, Coyote les libère de l’appréhension d’enfreindre involontairement leurs nombreux tabous. Il est à la fois profane et sacré, maladroit et héroïque. Il vit à mi-chemin entre nature et culture, entre ordre et chaos. Il n’est ni animal, ni homme, ni dieu, mais tout à la fois. On ne peut le tuer, car il repousse les limites de la vie et de la mort. C’est l’incarnation du possible. »

Moi, Sam Begay homme-médecine navajo, O.D. Editions, Paris, 2010.

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[1] Première publication en 1972 aux U.S.A. Réédité, dans la traduction d’Alain Dorémieux chez Gallimard en 2015.

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