LES ALCHIMIES I – L’objectif des inversions

Deuxième partie

LES ALCHIMIES

 

Illustration Pierre-Jean Debenat

 

I

L’objectif des inversions

 

L’Or — L’objet de l’alchimie n’est pas le Graal, c’est l’Or.

Entre les deux objets, la contradiction éclate à tous les regards. Le Graal est un creux, fait pour être rempli, un orifice fait pour le déversement; ou bien une forme vide, inscrite, par la coupe, dans un plan et qu’il convient encore de couper, de partager pour en découvrir les secteurs, les parties, la partition.

L’Or est une excroissance, une pierre, un bloc, un monticule.

Le Graal, pourtant, nous a révélé ces délits : ce qui se voit, pareils aux parures, aux gréements, à la matière dont la coupe est faite — et ce qui se cache, la jointure des feuilles ou des niveaux, pareil à une défense (un parage), à un gré : ce qui convient à chacun. La Parade ou l’Agrégation, tout aussi bien. Pierre ou ensemble de paillettes, l’Or est cette parade ET cette agrégation. Un chevauchement d’aspects et de jointure géniale, en même temps que le fondement du bloc : la face cachée ou enterrée, ET les feuillets ou plaques inutilisables, une fois détachées. L’Or n’est pas les délits sans être leur remède.

Il suit que, comme le Graal de Perceval fut au centre de toutes les quêtes — en même temps que leur ensemble, depuis la Promesse de l’an 0 ou 30 jusqu’aux Réponses du 13ème siècle, l’Or/substance est au cœur de toutes les alchimies — en même temps que leur seul objet, depuis Démocrite à ce qu’on dit, vers -360, jusqu’à leur terme, vers 1800. Le milieu entre ces deux dates, leur moyenne, donnerait : -360 + 1080 = 1800 – 1080 = 720.

Mais nous noterons que les débuts de l’alchimie furent rationnels, bien antérieurs à la Promesse, et que ses fins furent rationnelles aussi, très longtemps après la formulation de la Réponse. Les alchimistes englobent le Graal : elles le débordent de tous côtés. Un moment, donc, elles ne font qu’un avec les quêtes, de 450 à 882 plus ou moins, d’Arthur à l’Occultation des Islamiques ou du début de la Grande Byzance à la fin réelle des Carolingiens, car Byzance se chercha d’abord, et les descendants de Charlemagne se survécurent, depuis 330 jusqu’à 930.

Le centre/milieu, le moyeu de l’Œuf, se situerait alors en : 882 – 216 = 450 + 216 = 666.

Plus précisément nous savons que ni l’après-Charlemagne (814) ni le temps de Justinien (mort en 565) ne furent le Royaume de Dieu, du dieu d’Amour. Ils ne pouvaient être le temps du Graal de Perceval ou de l’Or/substance. Sur ces quelque 244 ans (568/812), le moyeu-moyenne serait : 568 + 112, 812 – 112 = 650.

L’œuvre qui glorifie l’Or/substance fut celle d’Etienne, professeur de 610 à 641. Elle se situe probablement entre l’Hégire (622) et l’apparition de Sigebert (638), c’est-à-dire vers 630. Car, avant 622, l’Esprit n’a pas atteint son point 0 (d’origine), et, après 638, le Roi/Lion n’a atteint que le sien (son terme). 630 est, de nouveau, le moyeu/moyenne entre 0 et 1260.

Comme je ne peux parler du Graal sans traiter de l’ermitage de Perceval, je ne peux dire l’Or sans traiter de l’œuvre d’Etienne. Même si, dans le processus des alchimies, le moyeu/moyenne peut être toujours localisé plus loin, en 640, 666, 720, etc.

On notera qu’avant Perceval ou Etienne (l’ermitage du premier, l’œuvre du second), le Royaume de Dieu, la Toussaint (Tous des Saints) fut toujours située trop tôt : en 590 par le pape-saint Grégoire, au début du 6ème siècle par Augustin, en la mort d’Arthur ou par l’abolition des rites et des dieux païens (524), par les traditions celtiques et les conciles chrétiens, etc. Mais ni l’espoir, puis le désespoir des Attendants, ni l’étonnement, puis la nostalgie des survivants ne peuvent rien changer aux dates : 622/638. S’ils n’ont pas compris que le Royaume était le roi fait néant ou l’apogée du Christ le point 0 de l’Esprit, c’est évidemment que ces inversions sont proprement inconcevables pour JE. Le Verseau naît de la mort du Lion, qui est la seule victoire absolue du Poisson : une telle formule/code était inacceptable, et même pour ceux qui avaient su que l’Ichtus naît de la mort de la Vierge, la seule victoire, tragique mais proclamé de IAV.

Des hommes, pourtant, avaient admis et proclamé ce message-ci : Orphée, Akhenaton (après la mort de la Vierge aimée). Des hommes énoncent ce message-là : Mahomet, Cankara dans l’Inde, devant la mort certaine du Souverain.

Or, l’acceptation de l’Arrêt inévitable n’abolit pas seulement les deux délits de l’Etre : elle en énonce les solutions, les remèdes. Elle remplace la Promesse par la Réponse, en décrivant l’Objet en soi.

 

Etienne — Etienne est un autre Perceval. Ce n’est certainement pas un serf, car un serf enseigne rarement l’Ontologie; rien ne prouve qu’il fût un noble, puisqu’un prénom le nomme. Un prénom et une ville : Alexandrie, où il donna la plupart de ses conférences.

Homme de l’Ouest, sans doute de Rome, il a pu être l’un de ces moines que, vers 600, Saint Grégoire le Grand envoyait à travers le monde dans les 12 directions. Mais africain, il a, plus tôt qu’un autre, pu connaitre les débuts de l’Islam : l’existence du prophète de la Mecque et de Médine, que le reste du monde ignorait. Promené de gauche et de droite comme l’ermite chevalier, son langage est celui d’un Mage, d’un Apollonius de Tyane, en même temps que celui de Grégoire lui-même : exaltant mais sage, presque rationnel. Car son objet, l’Or/substance est l’objet/moyeu de l’alchimie, son Graal; mais, pas plus que la Coupe première, il ne peut être pénétré.

Impénétrable, il ne peut être que conté, comme une fable, ou décrit comme un cercle qu’on circonscrit. Comme toutes les œuvres de l’époque : le Coran, les premiers hymnes grégoriens, les Conférences d’Etienne, sur la nature de l’Or, n’ont que ce projet-là. Ce leur est assez que chanter, glorifier, adorer l’Indicible.

La 1ère conférence, fondamentale, se présente comme un chant de louange, de félicité qui serait également un traité de grammaire ou de géométrie. La nature de la substance, faite des 3 personnes, y est donnée pour « Une et Identique en toutes ses parties », engendrant et satisfaisant le Tout, immatérielle et tenant solide la matière, etc. Cette pierre ou ce bloc, pourtant, n’est pas au cœur du monde sans être l’univers, pareil à cette Maison dont Grégoire disait que les 12 fenêtres éclairent tout à la fois la maison par le monde (la lune et le soleil) et le monde par la maison : la lumière de la lampe ou du flambeau portés.

Quant aux autres conférences, il n’est pas si aisé de les traduire ou de les résumer, car elles traitent alchimiquement des corps constitutifs de l’Or, mais elles en traitent comme de formulations (ésotériques, géométriques) qui se trouveraient être des matières (impénétrables). Pire : elles ne disent pas la Forme et la Matière, que nous pourrions comprendre : elles parlent du genre et de l’espèce, deux notions que nul commentateur des Conférences ne se charge plus d’expliquer.

Autour du Nombre, magique, ou dans le Nombre, inexprimé mais que l’on peut tenir pour l’unité minima de l’Etre, les 4 ordonnent la Terta somia, où les 4 ne sont guère que les points cardinaux.

La branche verticale de la Croix se constitue d’étapes ou de marches, depuis celles de l’Empire (byzantin encore) jusqu’à celles de l’escalier. Ces niveaux, cependant, Etienne ne les donne pas pour des ères successives, car ils ne sont qu’en Dieu — hors du Temps — comme les Sephiroth de la Kabbale, les Fenêtres de Grégoire ou ces Manifestations de l’Un que les chiites de l’Islam, bientôt, vont découvrir dans le Coran. Etienne les nomme : epipédés, car ce ne sont que des pas circonvolutifs, chacun transporte l’ensemble qui embrasse les parties. Mais, généralités, comme ces ensembles, ils n’en sont pas moins des « gènes », constitutifs de l’Etre qu’ils ne peuvent que décrire, par quelque « génie » propre.

La conjugaison de ces divers vocables : généralité, gène, génie, donne le vocable : GENRE : ce qui contient l’espèce, selon les 3 Natures éclaircies depuis Boèce et, par-delà, depuis Bolos (vers 200 avant le Christ). Un peu comme l’ARN de nos biologies.

Différemment, la branche horizontale de la Croix s’institue et se destitue d’idées ou de concepts, qui furent d’abord des perceptions, des aspects (les faces visibles de la Pierre), et se révèlent à la fin comme des spécialités ou des spécificités, par opposition aux généralités : l’évidence, puis la notion d’Arbre, en regard de la forêt contenante.

Par ces vocables : aspect, spécialité, spécificité se formule le vocable : eidos, qu’Etienne définit tantôt comme un aspect, tantôt comme une idée, c’est-à-dire une ESPECE.

Le mot gardera ce triple sens depuis le 7ème siècle jusqu’à nous. Les espèces diront les aspects du Corps et du Sang, dans le Pain et le Vin; elles diront les parties d’un genre : le parallélogramme est une espèce du genre quadrilatère, le crocodile une espèce du genre des reptiles; elles diront une approche, un peu à peu ou à peu près du genre : ce conférencier est une espèce de professeur, ou ce beatnik est une espèce de clochard, etc.

Or, comme aspect, spécialisation ou mélange, l’espèce se fonde sur la ressemblance, l’équivalence, la même chose. Le pain est le corps, solide, le vin est comme le sang, liquide, c’est pourquoi je les identifie les uns avec les autres. Le crocodile a quelque chose de commun avec la couleuvre (vertébré, ovipare, etc.), c’est pourquoi j’en fais des parties de l’ensemble « reptiles ». Le conférencier vit des paroles comme le professeur, le beatnik vit de rien comme le clochard, l’un est donc une espèce de l’autre.

Au contraire, le genre, le génie, la généralité se fondent sur le nonpareil, la chose différente de toute espèce, que le genre la contienne, ou qu’il l’instaure ou que, simplement, il déplace, mue ou nomme autrement. Cette chose autrement n’est pas la partie mais l’ensemble, la généralité. Elle n’est pas l’effet (ce qui se produit après, naît du mélange), mais elle en est la cause, gène. Elle est incomparable, n’étant en rien semblable à ce qu’elle n’est pas.

Puisque l’Espèce se présente comme simultanée, ou dans l’ensemble, ou en même temps que le comparable, ou comme approche d’un genre, il suit que les Genres ne peuvent être que successifs : un système après l’autre — en ce temps, ce cycle, cette ère. Ce sont ici le successif qui se fait vertical : le genre, l’épipédés, et le simultané qui se fait horizontal : l’espèce, l’eidos.

Mais cette distinction va tout à l’inverse de celle de nos épistémologues (Hallyn), pour lesquels les simultanés seraient verticaux, les successifs horizontaux. D’où, notre difficulté — notre impuissance — à comprendre Etienne.

D’où, sans doute aussi, son refus d’expliquer : c’est ainsi, dit-il. Cela est la Pierre, cela est le Bloc — ou le Graal, le Temple, l’Eden n’est qu’ainsi, à l’inverse de toute analyse ou de toute pénétration.

Mais une autre conséquence de l’hymne-conférence, du « nombre étrange », de la Croix trinitaire, est cette énigme : du genre ou de l’espèce, lequel contient l’autre?

Comme aspect formel, l’espèce contient le genre (une généralité conceptuelle); mais, en tant que généralité, le genre contient l’espèce (le genre des reptiles l’espèce des crocodiles, ou les quadrilatères les parallélogrammes).

Etienne ne se soucie pas de ce contenant et de contenu, car le plus petit, le milieu-centre, est aussi le milieu-ambiance, le plus grand. Si la Table n’est plus ronde (elle peut être carrée), elle est toujours la Table d’Emeraude pour laquelle le plus petit est le plus grand.

Les 3 faces ou côtés visibles de la Pierre obtenus dans les 4 côtés ou les 6 faces de la Pierre Arrachée. Ou les 4 de la Croix (les feuilles détachées) contenus dans les 3 Personnes : l’Avant, l’Après, le « Hic et Nunc« …

Cinquante ans plus tôt, le problème a fini de se poser : il se posera de nouveau cent ans plus tard. Qu’en fut-il vers 570, avant l’avènement de Grégoire? Qu’en sera-t-il vers 720 ou 730, après l’avènement et le triomphe de Pépin le Bref, le premier des Carolingiens?

Nous le savons par l’œuvre du Chrétien, vers la fin du 6ème siècle, et par celle de l’Anonyme, au début du 8ème siècle. La Substance trône ici et là (déjà/encore), mais on la quête encore, on la regrette déjà : on l’entrevoit, comme une fable réalisable, on la connait et s’en souvient, comme d’un principe nécessaire. Du lieu ineffable le Chrétien s’approche; de l’Inexprimable, l’Anonyme a commencé de s’éloigner.

Il leur faut savoir lequel contient l’autre, du genre ou de l’espèce.

 

Le Chrétien et l’Anonyme — Ils ne sont pas mieux définis que par ces noms. La tradition ignore tout de l’un et de l’autre. Les meilleurs commentateurs (un Jack Lindsay) font du Chrétien un précurseur d’Etienne, de l’Anonyme un de ses disciples. Car le genre et l’espèce les hantent tous les deux.

Ils ont — mieux que tout autre — parlé du Dehors et du Dedans, mais surtout, de la Membrane, qui sépare l’un de l’autre. De l’entrée et de la sortie. On peut parier que saint Grégoire a lu le Chrétien, et que l’Anonyme connut le Coran.

Tous les deux tiennent à l’œuvre d’Etienne, par prémonition ou par exégèse : il leur suffit de vivre pleinement leur temps.

Dès le départ, il faut l’admettre, si déconcertant que cela soit : bien qu’il précède Etienne, le Chrétien ne l’annonce pas; bien qu’il suive le Conférencier, l’Anonyme n’est pas son disciple.

Le Chrétien est un disciple du dernier philosophe païen : Boèce (mort en 524). S’il traite du genre et de l’espèce, c’est d’une généralité (et de la spécificité, qui s’y oppose), ou bien d’un ensemble de parties (une totalité) et de la partialité, qui s’y oppose. Il parle souvent de l’Arbre et de la Forêt, mais à titre d’images et sans tirer de ces symboles l’évidence qu’ils imposent. Totalité, une forêt contient ses arbres, leurs espèces (bouleaux, chênes, etc.). Mais, en tant que spécialité, cet Arbre peut être pris dans la forêt ou s’élever seul, en dehors d’elle : il contient donc l’ensemble « général », duquel il peut sortir.

La grande révélation de Le Chrétien, ainsi, est que cela — l’objet — ne peut atteindre la totalité sans se faire l’unité, sa spécificité, la chose même. En tant que telle, la chose embrasse le genre, l’englobe — en même temps qu’autre chose (la non-forêt, la solitude), bien que la généralité (de la forêt) englobe toutes ses parties ou espèces.

Si le philosophe anonyme annonce, ce ne peut être Etienne, qu’il suit, au 8ème siècle, mais ce peut être Scot Erigène, qui œuvrera au 9ème siècle. Pour lui, le genre (Genos) et l’espèce (Eidos) détiennent des facultés distinctes, c’est-à-dire magiques. Au point que le genre est ce qui conserve une réalité (une physis) propre, ainsi que l’or, le cuivre et, donc, tous les métaux; l’espèce est ce qui imite, reproduit, ressemble et rassemble, comme la terre en ses aspects (rouge, ocre, jaune) ou, si l’on veut, les minéraux (l’or en est un).

Il n’hésite point, par suite, à dire le genre quadripartite : il comporte en soi les 4 éléments : la terre d’où il sort, l’eau que contient le métal, le feu qui l’évapore, l’air où s’ébat le phénix ressuscité. Quant aux espèces, elles obéissent aux 3 Natures : celle qui unit, celle qui divise, celle qui associe ou dissocie (coagule ou dissout).

En ce monde magique, le Serpent ou l’Hermès peuvent bien symboliser le Serpent qu’est la courbe, ou l’Hermès ambigu que protège le caducée : l’indissoluble union. Ce qui divise, partage — ce n’est pas sans disjoindre, déchirer, morceler — sera symbolisé par le Lion de la fable. Ils seront également, non moins clairement, l’Eau celui-là, le Feu celui-ci. Toute cette magie se retrouvera dans Erigène.

Boèce, Erigène — Le Chrétien a vécu l’effondrement des Justiniens, de la Byzance romaine; peut-être a-t-il connu Grégoire. L’Anonyme a vécu le début des Carolingiens, ou le triomphe du nouveau Moïse : Pépin le Bref, c’est-à-dire le 1er schisme de l’Islam et les 1ères défaites des Conquérants (Omeyyades).

Tous deux convertis, chrétiens, ils ont vécu dans le Royaume, la Toussaint, où le Graal a triomphé de tous ses adversaires : le dieu de Justice et le dieu de Création. Car, en ce Temps d’Amour, la force est abaissée, le code ridiculisé, les hindouistes et les brahmanes se font bouddhistes, les juifs se convertissent au Christ (les caraïtes), les Prêtres Jean dominent, même sur les déserts, de Mongolie ou d’Ethiopie. En Amérique du Sud, les Chimus, les Minimoltèques (Métèques) honorent le Poisson.

Mais Boèce ne vit pas encore dans le Royaume. Si l’Eglise l’emprisonne et le tue (en 524), c’est qu’il défend une croyance païenne, inacceptable. L’agent de l’Eglise, l’Empereur fait fermer tous les temples grecs et interdire tous les « mystères » anciens. Mais c’est à tort que, dans le Consolateur des Philosophes, l’église et l’empereur veulent voir un vestige des anciennes croyances.

Boèce est l’initiateur d’un système que tous les scolastiques utiliseront, que les Renaissants honoreront et que Kant reproduira, en la fin du 18ème siècle.

Car le système est rationnel. Mieux : il est le fondement de notre Raison. Lorsque JE cherche, dit Boèce, il se spécialise : ces espèces de savoir se nomment les Sciences, soit de l’Air : l’astronomie, soit de la Terre : la géométrie (qui deviendra la Topologie); soit de l’Eau : l’arithmétique rythmique, que la musique exprime au 6ème siècle; soit du Feu, que le nombre quantique formule exactement, car le Feu, comme le nombre en soi, est là ou n’y est pas : rien ne le prépare et rien ne le suit, à la différence du rythme, qui perdure ou s’atténue, de la surface que suscite la ligne, de la ligne que suscite le point, et bien sûr de la course des astres, existant ailleurs quand ils ne sont pas ici.

Mais, dit Boèce, ces spécialisations, ces espèces de recherches, de quêtes, ne seraient rien que des fantasmes sans les lois générales qui leur permettent d’être. Ces généralités, il les nomme les Arts, au nombre de 3. JE parle un certain langage pour soi : le Signe, dont la Grammaire opère le cens, le recensement : je parle latin ou franc. Je parle de quelque chose, rhétoriquement, d’une manière plus ou moins belle, ou tolérable ou non à la limite, au Seuil. Par ce Signe je parle en ce Seuil, et je parle pour Toi, qui m’entends ou ne m’entends pas, réponds ou ne peux pas répondre (si je parle latin à un Franc). Cette Grammaire, cette Rhétorique et ces Dialectiques sont des arts.

Il existe une grammaire de l’astrologie : son langage, le zodiaque, une rhétorique, liée à ce seuil : le cosmos que je crois être, cent dialectiques, savantes, innées, etc. Il existe une grammaire de la musique : le solfège ou l’harmonie des notes; un seuil à la musique, une limité, une clé; et une dialectique, car toute musique est faite de sa contradiction (les notes et la clé), mais aussi entendue ou non, etc.

La généralité des arts, contenue en toute spécialisation des sciences, prétend à contenir cette dernière, pourtant. Le savant n’aime point parler des arts qui le dirigent : il en fait des parties, négligeables, de cette science, la sienne. Il ne veut pas savoir que toute partie d’une totalité (l’arbre dans la forêt) est aussi la loi en soi, la plus générale, des Arts, dont est tissée toute science, toute spécialité.

Emmanuel Kant nommera les 4 : la Quantité, la Qualité, la Relation et le Mode, mais il se référera toujours aux 3 (Jugements) : l’associatif, le dissociatif, l’hypothétique, pour dire le Signe grammatical, le Seuil rhétorique, et le dialectique ambiguë : douze siècle siècles d’Histoire ou un peu plus (1 260 ans, de 520 à 1780) sont contenus dans cette équivalence.

Le choix de Scot Erigène est autre. La tradition plutôt que l’Histoire dit qu’il aurait pu vivre de la fin de Charlemagne à la fin des Carolingiens. On date son œuvre de 850 (plus ou moins 36 ans).

Mais, de toutes les façons et par tous les calculs, c’est hors de la Toussaint, du Temps de tous des saints : l’Islam a vécu ses schismes, l’Eglise a vécu les siens (la Papesse Jeanne, vers 848), Rome, envahie par les Barbares (Islamiques ou Vikings) a survécu et triomphé, par Dieu. Il ne reste plus rien de la Rome antique et de Byzance, qui devront se faire autres.

Que dit Erigène? Quelque chose qui, d’une certaine manière, ne cesse d’être dit depuis douze siècles, depuis Platon. Les 4, ici, ne sont pas les Sciences (spécialisées) mais comme des Jeux ou des genres (selon l’Anonyme) : des changes, de déplacement et de vertige, ou de mutation, de transformation, de mimecry; mais aussi de contradiction, de combat, de PAT, par l’agôn, ou de risque, au carrefour, dans le PAN, par l’aléa.

Plus clairement que les sciences, les jeux se rattachent aux Eléments, aux dieux élémentaux, que Platon disait : Ghéa, la Terre Première, les dieux de l’Air, dont Dionysos, le dieu de Feu, le Souverain (mais Hélios comme lumière, ou le dieu des Armées), le dieu de l’Eau ou du Rythme, Hermès, le Vieux Serpent, ainsi que Jésus — en tant que Sophia, Sagesse.

La complexité d’une science tient aux 3 Arts qui l’autorisent et par quoi se retrouve, en chacune, la trinité de la Quête : le Signe, le Seuil et l’Appareil dialectique. La complexité de l’élément ludique, ce « genre », tient à la trinité qui recouvre toutes les Quêtes où JE soi-même s’implique : les 3 vertus. Mais ces Vertus ne sont plus celles de Platon, païennes : le Vrai, le Beau, le Bien. L’Eglise les a nommées la Foi, l’Espérance, la Charité, selon les 3 Vies d’Augustin : du corps, de l’Esprit et de l’âme.

Car, objective, la science ne peut être qu’un leurre, si elle ne fonde sur les arts, ces principes subjectifs : des relations de JE à la réalité. Aux feuillets que sont la Musique, l’Arithmétique, la Géométrie ou l’Astronomie, il faut ce joint : le principe (le Jugement, dira Kant) qui les rattache toutes à la science, ce système, ce bloc.

Mais, subjectif, le Jeu/élément demeure un aspect, parmi les autres, du Réel, une contingence hasardeuse, si elle ne respecte l’Unité de l’Ensemble, dans l’objectivité absolue des Vertus (par la projection ou la coupe, entre autres).

D’où, la plus étrange et la moins comprise des affirmations d’Erigène : les Espèces montrent Dieu en sa diversité, ses changes, comme les 3 Rayonnants des Patriarches se sont faits les 3 Composants de l’Arche : l’or, l’acacia, la toison du bélier, ou comme les 3 du Trismégiste se font les 3 Vertus chrétiennes; mais aussi comme la Terre et le Feu s’incarnent dans le Buisson de Feu, ou le corps et le sang dans l’Eucharistie.

Mais le dieu, quel qu’il soit, en ses 4 Genres ou Génies, est autre chose que ces aspects. Ce que Scot Erigène nomme le Spirituel (contre l’aspect/espèce) et qui deviendra l’Essence des scolastiques (contre les apparences). Les éléments de cette essence, les espèces, ne sont que des jeux, trompeurs si JE ne considère pas les 4 ensemble, comme le quêteur, d’abord, ne voit que les faces apparentes de la Pierre enterrée.

Quel lecteur de 524, devant La Consolation des Philosophes, pouvait imaginer l’œuvre d’Etienne, concevoir l’Or en sa splendeur?

Et quel lecteur de 864, devant l’œuvre d’Erigène (sur La Nature de l’Etre) pouvait revivre cette splendeur?

Même la distinction d’Etienne (le genre au vertical, l’espèce à l’horizontal) n’a pas encore de sens, ou n’en a plus. Car c’est Scot Erigène qui commente la Croix (des éléments), ne faisant guère de la triangulation des Personnes qu’une espèce/aspect parmi d’autres. Mais l’important pour Boèce est cette triangulation des Arts, le principe général des sciences. Boèce honore le triangle et, dans cette figure, le délit du Joint (le sommet). Erigène joue de la Croix, mais ce n’est plus que le jeu des Eléments, dans le mépris — ou, du moins, la relativisation — des Vertus. Ce qui le fascine dans le Jeu unitaire, ce ne sont plus que les faces apparentes de la Pierre, l’autre délit. Il se soumet à cette fascination au point de ne plus considérer les 3 (de la Trinité ou de la Vertu globale) que comme 3 côtés du carré, 3 jeux sur 4. Car, si l’Essence, le Spirituel, le Genre comportent les 4 Jeux ou Eléments, n’est-ce pas le réduire en soi que le réduire aux 3 aspects ou aux 3 vies : le corps solide, le sang liquide et l’âme de l’Eucharistie, la Transsubstantiation elle-même?

Mais pour Etienne, un court instant, et même dans le siècle, le 7ème, qui sépare Le Chrétien de l’Anonyme, ce mystère n’en est plus un. Ni le genre ne rabaisse l’espèce, ni à l’inverse. Ce qui comble le Tout (la partie) est ce qui suscite le Tout (la spécificité), car la plus petite partie, le Un parmi les nombres, est une totalité en soi : l’ensemble des fractions qui conduisent à l’Un.

On dira ces calculs, ces jeux de figures et ces jeux de mots abstraits, des simplifications abusives du problème. Ou bien trop matériels, faits de chevauchements, englués de cohérence, par suite impénétrables. Mais il s’agit du noyau de l’Etre, du moyeu de l’Œuf, de l’enchâssement suprême en même temps que souverain.

De sa réalité, les historiens prétendent qu’on ne peut rien dire : le royaume de l’Ichtus (ou le roi fait néant) ne se démontrerait que par son attente, jusqu’au Pontificat de Grégoire, ou par sa nostalgie (l’Occultation des Islamiques, vers 900), qui ira jusqu’ aux craintes de l’An Mil (la fin du Temps) et au désespoir des Grandes Pestes.

Mais la légende dit que le Graal était le seul salut, et l’Or/substance l’unique valeur. De fait, en ce temps, tous furent des saints, ou ils tendirent à l’être (des hommes de Jésus, du Bouddha de Charité, de Tonapa ou de Kukultan en Amérique); Ariens et Nestoriens, Bouddhistes, Caraïtes, islamiques chiites, Soufis ou Doctrinaires du Cœur, etc. Les rois ne furent plus que des saints (Sigebert, Dagobert II), les Papes le furent, après Grégoire, les érudits (des moines) et les guerriers même, convertis. « Le temps du Bon Dieu », dit Michelet. Qu’est-ce que cela veut dire? Un temps sans médecin, car l’hostie seule guérit. Un temps sans banque et sans monnaie, car le troc seul régit les échanges nécessaires, comme un objet d’art contre cet objet naturel : de la nourriture, du bois, de l’eau.

On objectera que Sindbad, l’islamique, en ses voyages/quêtes, peu après l’an 800, recherche l’or, la soie, l’ivoire et s’en remplit les poches. Mais justement il ne cherche que des objets précieux, et rares, qui offriront le troc le meilleur. Il rejoint dans le temps celui des Mérovingiens, deux siècles plus tôt, ou les Marchés d’Echange qui unissaient, au 6ème siècle, l’Orient et l’Occident. L’objet a une valeur « d’échange » en soi — et l’Or, plus que tout autre objet.

Nul ne parle des trésors de Dagobert II : il est à croire qu’il les abandonna, devenant un saint. On parle des trésors, des possessions de Grégoire le Grand, mais c’est pour dire qu’il ne possédait rien qu’aussitôt, il ne distribuât. Le pape qui se voulait l’esclave du serf ne pouvait conserver aucun bien. Quel « paiement », dû ou non, un moine comme Etienne aurait-il accepté de recevoir? Le dernier des grands moines bouddhistes, qu’on donne pour le fondateur du Tantrisme, Milarepa, deux siècles plus tard encore (et fort loin de la Toussaint) ne chantera, en ses Mille et Un chants, que l’ivresse de ne rien posséder. Au 11ème siècle, bien sûr, il sera difficilement compris.

Le paradoxe spatial — Graal ou Or/substance, il ne s’agit jamais que d’un Objet divin, que les hommes ne peuvent pas percevoir avant qu’il ne soit en leur présence, et qu’ils ne peuvent reconstituer une fois qu’il a disparu.

Pire : ils ne le perçoivent pas dans sa totalité avant de l’avoir, pierre, arraché à sa gaine terrestre, car ses aspects, ses apparences ne sont que des parties de l’En-soi; nominativement : les délits de la pierre.

Ils n’en distinguent pas les composants réels, les feuilles ou les paillettes, avant de les avoir effeuillées, détachées du joint qui les lie au bloc, car ce joint, comme factice, est aussi un délit — du bloc.

Il se pourrait que le paradoxe tînt à ce compte : le Joint est le délit du bloc, mais toute jointure n’est pas un délit : la face cachée de la pierre unit toutes ses faces : elle porte une totalité. Si ce 2ème Joint, non délictueux, n’est pas le « principe » des scientistes, il peut être la race, la distinction ou la lignée du noble chevalier. Des alchimistes antiques, et de leur art, ce 2ème Joint a fait la cohérence, en dépit de l’autre distinction — délictueuse — des faces et des aspects (de la fable, du conte).

La disjonction des faces visibles est le délit de la pierre, mais toute disjonction n’est pas délit : celle des feuillets découvre une autre réalité, qui permet l’acte et la réponse, des nouveaux alchimistes, chrétiens ou islamiques entre autres. Ici, d’autres merveilles, ou d’autres symboliques s’expriment par les systèmes de l’honnête chercheur, le véritable savant.

Le continu (le Yang chinois) n’est pas un mal en soi, car il peut être contenu dans la diversité, et assurer cette dernière d’une cohérence certaine. Le discontinu (le Yin) n’est pas plus mauvais, en tous cas. Car la raison peut le découvrir dans le bloc, considérer les feuilles et les utiliser.

C’est au point qu’en certaines périodes, le Yin peut se faire une continuité, et le Yang une discontinuité (comme pour Lie tseu, au 2ème siècle avant J.-C.).

Les formes discontinues recouvrent une unité (par la Figure); la matière la plus secrète, impénétrable, découvre sa diversité, ou ses quantités de mouvements. L’onde de lumière impose la perfection de sa figure : elle ne peut être que localisée, positionnée. Les fréquences des corpuscules découvrent leurs différences de masse; non seulement plus ou moins grandes mais positives ou négatives, axées dans un sens ou dans l’autre, elles permettent de distinguer le proton de l’électron, le spin 2 du spin 1/2, le fermion du boson, etc.

Le continu et le discontinu, le contenant et le contenu, alors, peuvent être dits des Sciences, des Eléments, des Jeux : les cardinaux de la Croix. Mais ce n’est qu’aux passages de la membrane, d’un Centre, que les quêtes désignent par Perceval et que l’histoire de l’alchimie désigne en l’alchimiste Etienne.

De part et d’autre de ce moyeu, douze siècles, ou treize, ne seront pas un trop long temps pour révéler tous les motifs magiques et tous les effets rationnels de la prodigieuse machine vivante.

Jean-Charles Pichon

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