LE GRAAL – IV – Les mises au point de l’objectif

IV

Les mises au point de l’objectif

 

L’Evénement est une Grande Image. L’un et l’autre disent à l’observateur comme les choses apparaissent ou disparaissent. Car JE n’en est pas le maître : il ne peut dire par quoi cela se fait.

J’ai rêvé, cette nuit, un songe qui revient souvent. Celui d’un Livre dont l’élaboration a nourri des centaines de rêves; je l’ai songé comme désir, puis comme besoin, à travers ses fragments, hétéroclites (poèmes, nouvelles, études); je me suis vu l’offrant à divers éditeurs, en vain, car il était impubliable. Je l’ai caché, ici ou là, pour le dérober aux convoitises de mes ennemis.

Mais, cette nuit, après cinquante années de songes, je l’ai vu entier, publié, j’en ai perçu la récompense : une joie extraordinaire. Je l’ai feuilleté, relu, fragmentairement, car c’est un livre énorme : j’en ai admiré les figures nombreuses, combien diverses! Certaines semblent extraites d’un catalogue de mode, d’autres d’une manufacture. Ce poème est un catalogue, cet inventaire est un roman. Cependant, l’énigme en est autre.

En aucun rêve, je n’ai lu tout le Livre; le composant ou le feuilletant, je n’en ai distingué que des mots ou des figures, des phrases au plus, ou des images complexes. Mais il ne fait pas de doute pour moi que le Livre existe, quelque part : la plus infime partie témoigne d’une totalité. Quelque chose s’y conserve intacte d’un bout à l’autre : le JE qui l’a écrit — et ce n’est pas moi. Ce mystère, je ne peux mieux le comparer qu’à ces autres. Je regarde un arbre, en mon jardin, je ne vois que lui, mais je sais la place qu’il occupe dans l’univers, bien que je ne puisse dire, parfois, où est le nord, où est le sud en mon jardin. Tel croyant sait l’Hégire, le Coran et le temps que les Califes mirent pour l’ordonner, mais il ignore que le temps des Califes fut celui du « roi fait néant ». Tel autre historien sait tout des Dagobert et de Sigebert, mais il ne croit pas au Temps de Tous les Saints, la Toussaint. Un autre, théologien, sait et croit tout de la Vie des Saints ou des Légendes sacrées du 7ème siècle, des derniers conciles, des premiers papes-saints, mais il ne croit pas en la mort du Roi, il ne sait rien — ou presque — des commencements de l’Islam.

Cependant, l’univers existe, autour de l’arbre de mon jardin. Le 7ème siècle en soi fut ce temps incomparable, où le Souverain mourut (se faisant le Suprême, le dernier), où l’Islam se fonda, où l’Hostie sanctifia et guérit tous les êtres. Aussi sûrement que, dans la puberté, l’enfant se fait un adulte, en même temps que le crépuscule l’aube, ou l’agonie d’un dieu le point 0 d’un autre.

Le Livre — l’univers ou le temps — n’est jamais lu en son entier : il ne peur l’être, car il appartient à l’Autre Monde, au Rêve; il n’en existe pas moins, existant à ce point que nulle partie, nul fragment n’en peut être perçu (ou conçu) sans témoigner de sa Totalité réelle.

Or, le Livre est aussi l’objectif — et le seul — que se donnent tous les quêteurs, rationnels ou mystiques, scientistes ou religieux, bien qu’il ne soit jamais qu’enfoui au cœur d’un rêve : le songe éternel de l’humanité. Puisqu’il existe, ce Livre, et qu’il est l’Objectif, point n’est besoin, ni même souhaitable, d’en faire l’effet d’une cause, le produit d’un acte, et de chercher à sa quête des personnages, des acteurs (différents d’une quête à l’autre, nécessairement). Mieux vaut en chercher les moyens, les instruments : non pas d’une création, d’une connaissance, d’une semblance suspectes, mais de la mise au point de l’objectif.

 

La contradiction — La principale obscurité des quêtes provient d’une double antinomie.

L’acte de Gauvain est toujours un PAT, un passage à tabac, un acte de violence, qu’il s’agisse d’un combat ou d’une possession. L’acte de Galaad est toujours un choix, au carrefour, au passage à niveau ou PAN. Le premier prend, le second mise ou se mise. Mais aussi, 2 objets étant donnés, Je et l’Autre, Gauvain se doit toujours de les ramener à l’unique, par la victoire de l’un sur l’autre ou par la « prise d’amour ». Il semble que ce PAT doit être une pression, la plus forte qu’il se peut.

Les 2 objets, tout au contraire, (la droite, la gauche) naissent pour Galaad du carrefour, du PAN. Une pulsion parait les contenir : quand c’est à l’un de passer, ce n’est pas à l’autre. Le refus du combat, et de toute violence, fait que l’Orphelin, effectivement, attend ou passe : il n’interdit jamais aux autres de suivre leur propre destin.

a) Mais le monde de Gauvain est celui du récit, de la fable, où les évènements se produisent au hasard et dans la contingence; c’est aussi le monde des simultanés, où chaque objet, en somme, n’a qu’une position, une localisation particulière, sans rapport de causalité de l’un à l’autre. Mieux : le récit est ré-citation, répétition à l’infini des actes. S’il n’est plus de succession, tout acte ne peut plus que se reproduire sans fin. Comme, d’ailleurs, Gauvain reproduit l’Ancien Arbre, de l’Eden; ou bien la Table Ronde l’ancienne Table d’Emeraude, la Table de la Loi. Dire qu’il connait son héritage, comme noble et fils de Roi, c’est dire que son père, son grand-père, son plus lointain aïeul revivent en lui. Et les monstres mêmes qu’il affronte : le Dragon, la Sorcière, furent connus de Caïn et de Salomon. Car il ne vit que les archétypes du Conte; les 12 signes zodiacaux en bref : la Vierge, les Gémeaux, l’Archer (ou Sagittaire), etc., différemment localisés. Mieux : les PAT qu’il affronte lui demeurent des hasards; il peut y vaincre ou y être vaincu : dans une tradition très ancienne, antérieure aux Quêtes de Galaad, il est mort au cours d’un combat. Celui qui ne fait que prendre sait qu’il peut être pris : ni le guerrier ni l’amant ne sont toujours « en forme ». Une même pulsion fait la défaite de l’un ou de l’autre, après avoir fait leur triomphe.

b) A l’inverse, le monde de Galaad est celui du principe, de l’édification. Il parvient au carrefour mais n’hésite jamais. L’intuition est sans faille qui lui donne pour règle de passer ou de ne pas franchir la ligne pour l’instant interdite. Puis, quand il passe, il a choisi la bonne route, vers la gauche ou la droite, vers l’ouest ou l’est, sans cesser d’aller droit, et vers l’Orient, son But. Une pression singulière, intense, ne lui permet pas longtemps de dévier de sa route, jamais de son principe. Une disposition profonde (sa volonté?) lui permet, lui impose, de se jouer des positions, des localisations. Il n’est pas une figure que le mouvement contraint de changer d’emplacement ou de forme; mais il est un mouvement, qu’aucune figure ne peut contraindre à changer de sens, de direction.

Si un système de symbole physique — sa pulsion — arrête, et peut tuer, le Vieil Arbre, cette G.I., aucune image ou Grande Image ne suspend la marche du Nouvel Arbre, cette succession de symboles, ce système de symbole physique qu’est Galaad, en sa constante pression.

Comment donc s’y retrouver?

Les instruments — Les plus sages commentateurs du Graal, les Jung, Carl et sa femme, Madame Von Franz, répondent : par l’instrumentation des Quêtes, puisque, d’une part, elle apparait diverse d’une quête à l’autre, mais d’autre part, se rassemble en la Quête qui unit les instruments les plus divers. Ils nomment ces instruments ou ces outils : la Table Ronde, l’Arme : la Lance, l’Epée ou les Couteaux, la Coupe enfin, dont un jeu de mots fait tantôt le vase, le verre où l’on boit, tantôt le partage, la partition, le « tailloir ».

D’un bout à l’autre des Lectures, pourtant, ces outils ne sont pas les mêmes. Ceux de la Promesse : la Cène, la Lance qui pénètre le flanc du Christ, le premier Graal, qui recueille le sang, composent un outillage bien défini. Ceux de la Réponse, au Moyen Age, composent un outillage tout autre : le second Graal, vide, grée à chacun; la Table Ronde de Charlemagne (les 12 Preux) n’a que peu à voir avec la Cène, sinon les 12. Quant à la Lance, elle disparait des contes; les Couteaux (ou ciseaux) ont pris sa place.

D’un bout à l’autre des Actes, de Gauvain à Galaad, les instruments se modifient non moins. Dans le Château de l’Ouest, Gauvain encore distingue la Lance, mais le Sang s’égoutte dans les 2 coupes, et le chevalier ne comprend pas pourquoi, comme il ne sait le pourquoi de la grande épée brisée (annonce de la mort du Roi) ou de l’étrange Tailloir que présentent les anges : un plat que la Croix partage en quatre.

Pour Galaad, le tailloir est devenu l’Ecu, vierge de tout blason — puisque le bon chevalier n’est pas un noble — que partage une croix de sang.

Il ignore la Lance mais il a rassemblé les morceaux de l’Epée, ou une autre Epée — celle de l’Epopée ou de la Rhapsodie — lui a été remise, en un étrange fourreau, fait de guenilles vulgaires, que la Dame remplace par la plus belle des gaines, aux cent couleurs (et ce n’est pas sans user de l’aiguille et des ciseaux). Le Graal, ici, n’est qu’un : le trésor de Sarraz, en Orient, mais n’est-il pas une autre coupe : une Partition pareille aux 4 fleuves de l’Eden, ou aux 4 patriarches ou aux 4 évangiles?

Puisque chacun — chaque élément, chaque cardinal d’abord — y voit ce qui lui convient?

Un 3ème s’impose bien ici, mais ce n’est que le 3ème personnage, le noble orphelin, l’homme de la Promesse encore et de la Réponse déjà : Perceval. Car, par lui seul, l’énigme du Château est éclaircie, celle de Sarraz projetée. Entre la 1ère Table Ronde : la Cène, et la dernière, celle des Preux, il ne connait que celle d’Arthur, le vrai fondement de toutes les quêtes (clairement consacrée au Zodiaque). En son temps même, l’ordonnancement du Coran ne fonde-t-il pas l’Islam sur la Table Gardée : l’ordonnancement des Signes et des Constellations, des Serments et des Lettres?

Mais, surtout, avec lui s’introduit dans la Quête le 4ème instrument, ignoré de Gauvain — et d’ailleurs méconnu de Madame Von Franz — l’ancienne Arche de Noé, devenue la Nef.

Ce moyen de transport, brusquement apparu, modifie tout l’ensemble. Il impose le contingentement à ce qui parut une contingence, il autorise le schème :

Gauvain : la Lance, l’ambiguïté des coupes,

Au cœur : la lance, mais les ciseaux, la nef et le tailloir,

Galaad : la nef et l’autre coupe (la partition).

Quelque chose demeure d’un terme à l’autre : la Table Ronde; quelque chose s’est transformée au point d’en être méconnaissable : la Coupe; quelque chose modifie et se modifie, comme la Lance en Ciseaux, par l’Epée brisée, puis par les Couteaux; quelque chose sauvegarde, conserve intact, d’un lieu à l’autre : la Nef.

La Nef triomphe du PAT et de sa pulsion. Elle impose au dernier voyage une pression irrésistible, vers l’Est, comme l’Amour, le Poisson, le fait à tout carrefour.

A l’inverse, les 2 coupes, l’épée brisée ou le tailloir ont dit les diverses pulsions du PAT, moins assuré qu’il ne le prétend, car il est le bien (la correction) et le mal (la violence, la cruauté), ou la victoire ou la défaite, au hasard des rencontres et des conflits.

L’Arme fait du PAT un carrefour, un PAN : quand c’est à l’un de passer, le bien ou le mal, le victorieux ou le défait, ce n’est pas à l’autre. Le passage à niveau n’a pas un autre objet que de rappeler cette loi.

La Nef fait du PAN, du carrefour, un PAT; la pression, du vent, de la marée, qui la meut (et le principe, qui la dirige) ne lui permet que cet objet : Sarraz.

Il y eut donc un objet cohérent ou impénétrable, que la Table illustre — et que l’Arme pénétra (la lance) avant de la partager (par les couteaux). Il y aura donc un objet vide, le cercle final, que les ciseaux ont divisé avant que JE puisse y boire : le Coupe.

La Table, l’Arme, la Nef, la Coupe ne figurent pas seulement la quadrature du Graal. Elles en figurent le Signe, le Seuil et l’Appareil double : les deux voies, du noble et du roturier, de l’homme de la fable et de l’homme du principe, de l’homme du PAT (esclave de ses pulsions) et de l’homme du PAN, que son existence ou son besoin (une pression toujours) dirige dans le bon chemin.

Les instruments imposent un recensement spatial : vers l’ouest, vers l’est, ou bien une « retombée », de la Promesse à la Chute, une « édification », comme du Défi à la Réponse. Mais le jeu n’est pas moins d’un ordre temporel.

La voie de Gauvain procède du plus lointain Passé, par les générations de rois et de princes qui l’animent, mais c’est vers un « devenir », qu’il est — le devenant — bien plutôt qu’il ne le veut, car il est sans principe.

La voie de Galaad le porte vers l’Avenir (l’avenir même de l’homme-je), mais il n’a pas de Passé, seulement ce « devenu » qu’il est en cet instant et ce lieu, hic et nunc.

Si le premier se meut du Passé vers le devenir, le second se meut du devenu vers l’Avenir, par la fable celui-là, le principe celui-ci, justifiant tous les deux l’affirmation scientiste, mais aussi rationnelle : nul ne chemine jamais que d’hier à demain, ou de la cause vers l’effet.

Il reste que Perceval établit le chevauchement (au cœur même de la Table) : il est ce devenir que porte un long passé, puisqu’il est noble, mais aussi ce devenu, où commence, à l’inverse, l’action de Galaad. Il n’est que du devenir ou devenu, comme l’Acte même, car : je bois ce verre, je l’ai bu, je ne l’ai pas bu avant de pouvoir — ou devoir — le boire. Le principe seul prétend qu’il se meut dans le sens inverse, de la cause devenue à l’effet en devenir.

Mais il est ce principiel, ce rationnel aussi. Et ce sont les deux voies (d’enchâssement et d’édification alors) qui le tourmentent en son ermitage, puisqu’il ne peut décider entre les deux chemins. Celui qu’en fait, le roi fait néant implique, et celui auquel incite l’espérance du Verseau.

JE dit que ce drame ne fut point particulier à Perceval : Adam, puis le Peuple l’ont connu.

Les quatre mises au point — Considérons l’objet comme un simple objectif : un arbre dans le jardin, une table dans le salon.

Pour le voir tout entier et bien, il faut nécessairement que JE en soit assez proche pour le considérer en tous ses éléments, et assez loin pour le considérer dans son ensemble : le jardin ou le salon.

Si JE en est trop loin, il lui faut agrandir l’objet avant d’en découvrir les composants. Si JE en est trop proche, il lui faut réduire l’objet pour le considérer en son domaine, son contenant. Les deux actes s’obtiennent par une mise au point de l’objectif, en tournant, simplement, vers la droite ou la gauche, l’appareil en question : longue-vue ou microscope.

Mais si l’objet se meut ou mue, il ne sera pas suffisant de le réduire ou de le grandir pour le bien voir. Il me faudra le reconnaître (le même) en des places différentes, ou bien, tout au contraire le discerner différent (comme la particule ou le bacille changent dans un milieu donné).

Il n’est de lecture de l’objet, ainsi, qu’au travers de ces 4 facteurs : sa cohérence, son partage, sa maintenance, sa transformation. Et c’est pourquoi les 4 définis comme approches privilégiées du Graal : la Tale, la Partition, la Nef et les Couteaux, ne sont pas seulement les instruments de la Quête, mais — à peine modifiés — ceux de toutes les Grandes Images.

1) Sans doute, la Table n’est pas toujours la Table Ronde. Elle put être la Table de pierre ou le Joût (le Jacût, fait de diverses couleurs, qui deviendra la livrée du roturier, du Jaque, ou le costume bigarré de l’arlequin). Mais il y eut un temps — très lointain, dans la Grande Image de l’ancienne Egypte — où la couleur fut le Vert, de l’espérance ou de l’herbe des champs. Cette Table d’Emeraude fut un Livre, le Livre de Toth, qui contenait toutes les vérités (comme l’Arbre du Bien et du Mal), parce qu’il contenait tous les Mots. Le Pentateuque se fonde sur la Table des lois, qui contient toutes les prescriptions requises, tous les principes — pour maintenir le Peuple en son élection. Parallèlement aux Tables Rondes des chevaliers, l’Islam possède sa Table Gardée, qui non seulement contient « tous les signes du ciel », les 12 du Zodiaque, mais également les tient et les maintient contre les œuvres du Découvreur ou du Démon.

Toutes ces tables existent de par leur cohérence et leur totalité. Leur fonction est de maintenir, de conserver, ou les formes des mots (les hiéroglyphes primaires) ou les couleurs, les lois ou les tribus, les apôtres, les imâms, les preux.

2) Tous les transferts que symbolise l’Arche, passages ou voyages, ne se font point par l’eau, le fleuve ou la mer, comme ceux des Noé sumériens ou bibliques, ceux de Jason ou d’Ulysse, de Sindbad ou de Galaad. L’arche n’est pas nécessairement une nef. Mais elle est toujours l’outil, le moyen qui transporte l’objet, sinon le personnage, le JE, d’un point à l’autre. En ce cas, il s’agit d’une Arche d’Alliance, dont la première fut, de l’Elohim à Noé, l’Arc même dans le ciel (symbole d’Air, alors) et dont l’ultime sera le cintre ou l’ogive des cathédrales, au 13ème siècle. La ligne courbe figure l’arc ainsi que l’ogive. Elle fait survivre, fût-ce dans le Ciel ou sur Terre, la courbure de l’Eau, de la Musique ou du Risque.

Le plus audacieux défi de Moïse, ou du dieu qui lui prescrivait les choses, Iahvé, le dieu de Feu, fut sans doute de faire un signe de Feu de l’Arche : le réceptacle de toutes les foudres, et dont le simple toucher frappe à mort l’ignorant. Mais, par ce défi, l’Arche d’Alliance relie la Nef de Noé à celle de Galaad, ou celle de Gilgamesh à celle de Sindbad, par les barques de Jason, d’Amon, d’Ulysse.

Quand la Nef entre en jeu dans les quêtes cisterciennes (Gauvain l’a ignorée), elle est donnée pour l’œuvre de Salomon, provenant tout droit de l’Arche d’Alliance : elle est faite du bois de l’Arbre édénique; en son cœur trône la Table de pierre, qui garde l’Epée emprise. Car l’Arche n’est rien d’autre que la préservatrice de la Table immortelle, elle-même protectrice de l’Epée invincible.

Mais, à cet enchâssement, de l’Arme dans la Table, et de la Table dans l’Arche (de la table des Lois dans l’arche d’Alliance) correspond le changement inverse, non plus resserrement mais la dispensation, non plus l’enchâssement mais l’édification.

3) Car l’arme ne pénètre pas toujours, comme la Lance, la Vis, le Tire-bouchon : il arrache d’abord, le couteau (la lame); elles fendent et coupent, les lames doubles : les deux couteaux, les deux moitiés de l’Epée brisée ou les Ciseaux.

Les ciseaux sont propres au Graal : les âges précédents ne les utilisent pas. Mais aucun n’ignora l’Arme : le couteau fut dans la main de Caïn avant d’être en celle d’Abraham. A l’arc, l’Assyrien du 3ème millénaire associait déjà le flèche (et le Livre d’Egypte, à la même époque, le Livre des deux chemins, associait la voie courbe, de Toth, à la voie droite de Râ).

Quand il pense « promesse » ou « conservation », JE évoque la table, sa cohérence, ou l’arche, qui conserve intact dans le parcours.

Mais il ne pense point « réponse » ou « change » sans évoquer la lancer, l’épée ou les couteaux. Si JE fait du délit l’acte du JE, il emprunte toujours ce symbole. Adam a tranché quand il a choisi l’Arbre de connaissance; ou les fils  de Jacob lorsqu’ils vendirent Joseph; ou Judas. Mais Caïn, ou le Peuple adorant le Veau d’Or, ou Lyonel, quand il essaie de tuer Bohort, ils ne choisissent, ils ne tranchent pas moins. Le « Tu ne tueras point! » d’Elohim, de Iahvé, de Jésus, brille au cœur de l’Histoire d’un éclat absolu, car tous ces dieux ne sont que le Dieu de Vie. Il n’en reste pas moins qu’en un cœur de l’Histoire, JE tue. Il commet le délit et ne peut pas ne pas le commettre : le Souffle, la Vierge, le Roi sont morts, tués par Celui même qui proscrivait le meurtre.

Tous les prophètes le disent : que serait ce dieu-là sans l’orage, la foudre, l’Arkhon qui fut son père (« Celui qui m’envoie », dit Jésus). L’Ange au glaive flamboyant de l’Eden interdit, le Buisson de Feu, le nouvel archer/Eros ornent ou défendent le dieu, quel qu’il soit. La justice partage non moins que la Création, et l’Amour comme la Justice (par la préférence). Un dieu désarmé, que serait-il?

4) L’Arche conserve la Table, mais l’Arme la pénètre ou la partage, la détruit. Le dernier instrument est donc cette coupe même, cette partition en quoi l’Arme partage la Table. C’est toujours une croix dans le cercle. Le blason de Gauvain, l’écu partagé de Galaad, mais aussi le partage de l’Eden entre les 4 fleuves, du Vent/souffle par les 4 Vents, du Peuple entre les Cardinaux, des Chevaliers par l’Est et l’Ouest, la retombée et l’édification.

Les 4 se retrouvent toujours quelque part, qui ne sont, plus clairement, que les 4 instruments : la Table, de terre, l’Arche, d’eau, l’Arme, de feu, la Coupe, d’air.

Elle n’est pas toujours, cette coupe, l’urne, le vase, le Graal plein ou vide. Elle peut n’être que le Partage même, la partition (du blason, de l’écu, de la table, du morceau de musique). Mais ce blason, cet écu, cette table partagée, cette fugue, ils sont ce qui permet de poursuivre l’œuvre, et d’abord la lecture du Livre, fragment par fragment, quantum par quantum, cadran par cadran — et cela, même quand JE ne peut plus saisir l’Ensemble, comme par les sciences de la Raison. Il s’agit toujours d’une croix.

Le délit ou les 3 — Dès la Promesse/Défi, dès le début, l’étonnement! Les fleuves sont 4, les patriarches, les évangiles ou les califes qui ordonnèrent le Coran. En fin de compte, les instruments ou les moyens ne sont que ces 4 aussi : la Table, l’Arche, l’Arme et la Coupe.

L’étonnement naît de là : que penser de ces 4 (Cardinaux, Eléments ou Jeux) alors que les personnages s’offrent comme innombrables, péniblement réduits aux 12, aux 6, aux 3? Plus étrange : les personnages sont différents, d’une G.I. à l’autre, JE ne peut reconduire cette écriture (hiéroglyphique) à une autre (la phénicienne, la grecque) sans une série d’équivalences, plus ou moins approximatives, telle que celle que constitue le double lexique, un dictionnaire de traduction. Peut-être que « love » dit la même chose que « amour », mais ce peut être « like ». Peut-être que l’aleph juif est l’alpha grec, bien qu’il s’agisse de tout autre chose.

Or, les moyens, outils ou instruments, révèlent bien cette concomitance entre les G.I. différentes, successives, comme de la Création à la Justice, de la Justice à l’Amour, etc. Mais il se trouve que JE les reconduit difficilement aux 4. L’Arche peut être de Feu, bien que la Nef soit d’Eau et l’Arc-en-ciel de l’Air.

La table est pierreuse, terrestre, mais Toth en fait « le trésor au fond des mers », car la Connaissance est rythmique, comme l’Eau. La Coupe porte un breuvage, une nourriture dionysiaque, bien qu’elle soit aussi — et d’abord, peut-être  — une partition. Que penser d’une arme qui tantôt pénètre et puis libère, comme la lance pénètre la chair et dispense le sang, tantôt coupe et partage, comme les deux couteaux, les ciseaux?

D’une autre manière — la bonne? — les instruments ne sont que ces 3 : un signe, immuable, que porte le vocable; un seuil non moins certain : maintenance ou changement; un appareil, de A vers B ou de B vers A : la conservation, la redite, l’éternel retour, ou l’autrement, le change, à l’infini. La fable et la sentence, le conte et le principe, l’enchâssement et l’édification.

De la Table à la Croix, ou bien du Cercle aux deux perpendiculaires fut le chemin de Galaad (mais la Table n’était alors que d’Emeraude, le Jakût) et Galaad lui-même un roturier, un Jaque. D’où, l’écu, partagé mais sans blason particulier, de l’adulte et de l’arlequin. Comme du défi à la réponse. DE la partition (et de la Croix du Christ) aux diverses tables rondes, ou de l’est à l’ouest furent les péripéties du voyage de Gauvain (et des Apôtres, avant lui), comme de la promesse au défi.

Au mot Délit, le vieux français et de nombreuses techniques maçonnes encore prêtent ces deux sens :

a) toute face d’une pierre autre celle sur laquelle elle reposait dans la carrière, c’est-à-dire toute face découverte;

b) le joint, recouvert alors, entre des feuillets, d’ardoise par exemple.

En ces sens, étrangement, le « découvert » comptable n’est pas moins un délit que le « recouvrement ». Mais que peut être une lecture, sinon ce dévêtement : une épellation, le commencement d’une compréhension, ou ce revêtement : une révélation de la chose cachée, à la fin?

Quel plus grand défi peut-il y avoir que de faire des deux lectures contraires des délits?

Mais peut-être, plutôt, le délit, ici et là, n’est-il rien qu’une erreur. Dans une lecture A, l’erreur est le recours aux seules faces distinctes, apparentes, de la pierre, ou bien aux 3 côtés découverts du carré. Cette épellation ignore la 6ème face ou le 4ème côté : le Fondement de l’unique : pierre ou carré.

Dans une lecture B, le joint qui unit les 2 feuillets ou les 2 plaques, 3ème facteur, fait de l’ensemble : le bloc d’ardoise, une unité factice ou illusoire; il interdit de distinguer clairement les composants du bloc.

Le 1er délit est celui de Gauvain ou de la Fable : la contingence d’évènements prodigieux ou magiques, apparemment déliés (car leur fondement, caché, fut la promesse, la race ou l’élection — une distinction encore — enracinées dans un lointain passé).

Le 2ème délit est celui de Galaad, son Principe, qui rassemble au départ des éléments épars, de tailles et de couleurs, quelquefois, différentes.

A la 1ère erreur, la seule réponse possible est l’arrachement qui, séparant la pierre de la carrière, en révèle le 4ème côté, ou la 6ème face, et recouvre en effet l’impair (3 côtés ou 5 faces) par le pair : 4 ou 6. Cet arrachement est le PAT, l’action violente ou le combat, auquel le chevalier noble doit enfin recourir.

A la 2ème erreur, le seul remède est le détachement, d’une feuille après l’autre : le 3ème facteur, le joint, s’élimine dans l’acte, il ne reste dans la main que les 2 feuilles détachées. Comme au carrefour, dans le PAN, se découvrent les 2 voies, sinon les 4.

Néanmoins, les deux remèdes ou réponses, l’arrachement, le détachement, ne sont jamais que des déliements : l’autre délit. Par la violence Gauvain, par le partage Galaad n’ont fait que se distancer de la Promesse première : le Graal chrétien. D’où, les 2 Coupes de Gauvain, le noble, et d’où le second Graal : la coupe/partition du roturier.

Par cet arrachement, l’enfant quitte l’enfance, le féerique, la fable. Par ce détachement, l’adulte ne cesse de fuir, de carrefour en carrefour, jusqu’à cette entropie, cette dissolution auxquelles doit mener l’analyse scientifique, puis la complexification scientiste du Rationnel.

Or, le vocable : délit porte le double sens : le défi de l’erreur, le déliement de la réponse. Il se présente comme homonyme, porteur des sens contradictoires.

Mais aussi les deux vocables : les apparences d’une part, le joint de l’autre, contiennent un seul sens : le délit. Et, de même, l’arrachement et le détachement portent ce sens unique : le déliement. Les lectures de l’objet (A et B) d’une part, les actes de Gauvain et de Galaad de l’autre peuvent être des synonymes, comme délits les premières, déliements les seconds.

Puis, la lecture, sa faute, et l’acte, son déliement, se retrouvent liés, comme l’image et le symbole physique, en la G.I. et le S.S.P., au cœur des lectures et des actes, en Perceval, sinon au cœur de Perceval : son ermitage. Car, hic et nunc, précisément, le Perceval ermite ne sait plus où est le bien, le mal, le bon, le mauvais. A la limite : où est la faute, où le châtiment; où le défi, où la réponse. Fuyant à la fois l’arrachement et le détachement, l’Ermite rejette à la fois le Poisson de l’Evangile et le Gré sarrasin, pour faire du Graal « l’Obscure connaissance de soi-même ».

Livré au choix, l’adolescent ne peut plus choisir, ni entre les lectures, car il sait que l’une et l’autre sont des erreurs : l’irrationnelle, la rationnelle, le conte et la sentence, ni entre les deux actes, tous deux des déliements, par la violence ou le partage, l’arme ou la partition.

Il est pourtant cette Monture : montage/coursier, cet enchâssement d’une part, cette édification de l’autre, que reconstituent sans cesse les 4, outils ou instruments, moyens.

Les acteurs et les moyens — JE le voit nettement : les personnages sont synonymes. Dans un espace/temps donné, comme dans le millénium chrétien et islamique : les Apôtres d’une part, les Chevaliers de l’autre : ces vocables sont différents, discontinus. Pour les joindre, il convient de les traduire les uns en les autres, par un lexique commun, le 3ème facteur (toujours les 12 signes du Zodiaque).

Mais aussi d’un ensemble à l’autre, comme les 12 Fils ou Tribus, dans l’ère de Justice, aux 12 Apôtres ou Chevaliers dans l’ère d’Amour, le 3ème facteur, le joint, est nécessaire.

C’est encore le Zodiaque, puisque Apôtres, Chevaliers, Preux de Charlemagne (Imâms aussi) sont 12.

Au contraire, les moyens, outils ou instruments, sont homonymes. Les mêmes vocables, aux sens multiples, se retrouvent ici et là : de la Promesse à la Réponse dans l’ère, ensemble, de l’ère de Justice à l’ère d’Amour, différemment.

Ce sont toujours : la Table — les tables rondes du Graal (de la Cène à Charlemagne); ou la Table d’Emeraude ou la Table des Lois; l’Arme, qui pénètre ou arrache, la Lance, ou partage, les Ciseaux, dans le Graal; ou le couteau et les Couteaux depuis six mille ans au moins, depuis Caïn jusqu’à Galaad, par les couteaux du Sacrifice biblique.

Et ce sont toujours l’Arche — depuis l’Arc de Lancelot jusqu’à la Nef de Galaad; mais aussi le 1er signe d’alliance, l’Arc-en-ciel de Noé, au sortir de son arche, et le dernier : l’arche de Moïse, qu’on dit d’alliance.

Et la Coupe, toujours présente : celle où l’on boit (le Fruit de l’arbre, la coupe de Bacchus, de Dionysos, de Ganymède, de Josèphe d’Arimathie) et celle qui présente partagé le plat, le tailloir, l’écu, la partition toujours, depuis les 4 Eléments ou les 4 cardinaux.

Si la Coupe est délit (la faute, la coulpe, qui avoue le coupable), l’Arme est la cause de cette coulpe-là : les ciseaux de la coupe. Mais, si la Table garde et préserve, se donne pour la loi, c’est l’arche/nef qui la déplace sans la changer, immuable en tous les parcours.

L’homonymat des instruments est comme une mer que ne peut briser aucun îlot, comme une campagne que n’interrompt aucun village. La synonymie des acteurs fait de plusieurs villages les séjours des mêmes hommes, que distinguent pourtant leurs religions, leurs races ou leurs ethnies. Les tribus habitent cet îlot du temps; les chevaliers celui-ci, que seul un principe (des Droits de l’homme, par exemple) peut équivaloir — ou traduire, d’un langage, d’une religion, d’une race dans l’autre. Mais tous, ici ou là, utilisent la table, l’arme, l’arche et la coupe; car, tous, ils ont besoin d’un fondement, du PAT, du PAN et du partage (qui leur permet de se nourrir).

Parmi d’autres G.I., cet îlot, ce village, le Graal met l’accent sur les personnages (comme d’autres îlots avant lui); il ne peut, néanmoins, ignorer les outils, les instruments que ces acteurs utilisent. Ils le reconduisent à l’éternel, à l’universel qu’est l’Etre Même, dont l’un fera l’Océan, l’autre la Terre — et d’autres, peut-être l’Espace ou le Temps, l’Air ou le Feu.

Reste à savoir, ou distinguer ce qui se passe, ce qu’il advient hors de l’îlot ou du village, hors du foyer ou de la forme céleste (que l’un dira planète, un autre étoile, celui-ci un trou noir, celui-là un nuage).

En-deçà ou au-delà que deviennent les personnages et les outils, les acteurs et les moyens?

Le goût de la symétrie dans la contradiction porte à croire que les moyens y seront apparents, dans une diversité donnée pour telle, mais que la symétrie des personnages y sera plus secrète, cachée. C’est ce qu’il convient de démontrer, par l’étude des fables et des principes qui ordonnent ou désorganisent la grande terre ou l’océan de l’Alchimie. Entourant l’île ou le village du Graal, JE doit admettre, d’avance, que l’Alchimie précède le Graal (comme l’enfant précède le père, ou la seconde génération la première) d’un grand nombre de siècles : les douze siècles (0/1260) n’y suffiront plus.

Il se peut même que le Graal ne soit que li milieu, le centre, le cœur, de l’alchimie. Contenu en elle, après être apparu, de tant de lectures et de faits, promesses ou réponses, évènements ou actes, l’obscur contenant.

Quant au scandale divin : le transfert ou le change de Promesse en Défi, il n’est rien que l’évolution du dieu A au dieu B, si je joue de plusieurs cycles divins, de plusieurs îlots ou villages dans la mer ou le pays du Temps :

— du Créateur taurique (de l’Eden) au Justicier bélique : « Tu ne toucheras pas à l’Arbre ». Réponses : le crime de Caïn, le prodige de Cadmos, les créations de Nemrod — qui prolongent la Création bien au-delà de la Justice;

— du dieu de l’Alliance, bélique, à Celui qui impose le pardon à Jacob, à Joseph, aux tribus. Réponses : le châtiment des Benjamites par les Danites, puis par Juda (David), puis par les Lois, de Salomon, de Lycurgue, de Solon, qui prolongent la Justice bien au-delà de l’Amour;

— du Graal/nourriture au Graal/partition, de l’Ichtus au Paraclet, à l’Esprit Libre, au Verseau. Réponses : le retour au dieu du Pentateuque, l’Inquisition, la scolastique kabbalistique, les Croisades, etc.

La Réponse est essentiellement, principiellement, abstraitement, un retour, une maintenance à force du dieu antérieur, démontré, confirmé — et rationalisé — par vingt siècles d’Histoire.

Illustration Pierre-Jean Debenat

 

Jean-Charles Pichon

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