LES ALCHIMIES IV – L’abrégé des formulations

IV

L’abrégé des formulations

 

Les deux dialectiques — En ce temps, celui de Thessalos ou celui de Ripley, les dialectiques majeures sont de la Figure et du Mouvement d’une part, l’Espace et le Temps de l’autre. Mais qu’y deviennent les dialectiques (postérieures ou antérieures) de la Substance et de l’Essence, de la forme et de la matière, des différentes espèces (aspects, spécialités) et des différents genres (le génie, la généralité)?

Pour le dire nous serions contraints d’en revenir aux deux lectures : Promesse/réponse, ou aux deux actes/Evénements des Quêtes, si, précisément, ce recours nous était encore possible. Mais le temps de la Promesse commence à peine : sous la dictée de Paul, le poète Lucanus écrit son évangile (que, peut-être?, ont précédé les « logos » de Matthieu) : Marc et surtout le prêtre Jean ne composeront leurs évangiles que plus tard. Ou bien, le temps de la Réponse est révolu, depuis deux siècles déjà.

Quant aux Quêtes du Graal, les actes du chevalier et du roturier, elles ne commenceront que quatre siècles après Thessalos, en la fin du 5ème siècle. Elles sont achevées depuis 900, plus ou moins par la fin des Carolingiens, ou les Occultations des Islamiques : les peuples en pleurent le terme (la fin du Temps) depuis l’an Mil.

Non seulement le Graal ou l’Or/substance ne sont plus des projections, à l’avenir pour les Teinturiers, au passé pour les scolastiques, mais ils sont maintenant inimaginables, sinon comme un chevauchement, un joint impénétrable, de l’unité motivante et de l’unité articulaire : terme de la fable l’Um, cause du principe l’Ua.

Il faut donc concevoir les lectures et les actes hors de leur existence réelle, en des temps qui ne les connaissent pas.

Que reste-t-il? Ces deux dialectiques :

a) humaine, celle du Je, qui ne distingue guère que le Yin et le Yang, le continu et le discontinu, mais en des changes multiples, sans cesse répétés, comme Lulle l’a montré : de l’autre à l’un, ou de l’un à l’autre, dans le mouvement, ou plutôt les mouvements (direct, précessionnel), comme par les 4 « facteurs » de la particule élémentaire de nos physiciens.

b) extrahumaine, celle des dieux, telle que Je ne peut que la rendre numérique (la quantifiant), la figurer ou la nommer (en jouant de l’homonymat et de la synonymie). Car l’un des termes de la dialectique est le cercle (la forme vide) qui fait que les cycles se répètent, mais que dans le cercle, les états ne se répètent pas, comme on le voit par l’enfance (ou la civelle) et par la maturité (ou l’anguille). Le terme de l’analemme, de l’ellipse, ou du triangle, du cône, de la pyramide, est le sommet de la figure, l’Etre EN SOI.

Je ne dispose que des systèmes, même si le système comprend plusieurs « ensembles » : de l’Un ou de la forme vide (1 et 0). Les dieux — ou dieu — disposent de l’Ensemble Même, de tous les systèmes imaginables, et cet Ensemble est l’UN, l’unité de l’univers, dans le chevauchement de l’Um et de l’Ua, du chevalier et du roturier, de la fable et du principe toujours.

Une dialectique demeure-t-elle possible, qui jouerait du contenu et du contenant d’une part (le Système ou l’Ensemble contenant), du continu et du discontinu de l’autre, dans une alternance incessante? Ce devrait être entre le Simultané, du contenu et du contenant, et le Successif, du yin et du yang.

Or, le divin exclu, au-delà des Lectures, la Coupe n’existe pas encore (où l’on boit le Sang), ou bien elle n’existe plus (la Partition royale). Mais une attente s’impose, dont Je ne sait pas encore à quoi elle tend; ou bien une détente/déliement — Je ne sait plus après quelle tension.

Cent prophète ont porté l’attente : Socrate, Platon, Bolos ou Carnéade : elle est mûre autour de l’an 0, même si le prophète juif n’attend pas le même dieu que le grec, l’hellénistique, l’indien. Et, sans doute, parmi ces prophètes, un certain nombre — le plus grand nombre — regardent encore vers l’Est : la Grèce, l’Egypte, l’Asie Mineure, l’Inde au-delà : les grands combats, Philippes, Actium, et ceux d’Alexandre d’abord, en Perse, dans l’Inde, auront eu lieu à l’est de Rome. Mais c’est vers l’Ouest qu’ont regardé les plus grands : l’Egyptien ou le Juif (Daniel); Pythagore fut italique et les Gréco-indiens ont reproduit les sciences des hellénistiques.

Cent érudits, médecins, astronomes, « physiciens » continuent seulement la voie de Galaad vers l’Est, au 16ème siècle : ils n’en finissent pas de couper, de partager, en une diversité de figures impressionnantes : l’homme-zodiaque, les orbites de Copernic, les volumes parfaits de Kepler, les « abrégés » mythologiques de Scève, de Nuysement, des Rose-Croix, les séries convergentes et divergentes des nombres (que, dès le départ, Mercator figure sur la sphère ou le globe terrestre, etc.

Mais des prophètes, déjà, regardent vers l’Ouest, de Thomas More à Nostredame, de Nostradamus à Montaigne. Vers 1620, ce sera vers l’Occident que les derniers nostalgiques (les juifs) et les libertaires protestants se précipiteront, par le May Flower. Ceux-là ne veulent plus rien « couper », depuis longtemps soumis à la circoncision ou las des analyses scientistes. Une autre lance les dirige, une autre flèche : la pression même de la magie, de l’aventureuse contingence. Ils vont à la recherche d’autres légendes, d’autres mythes.

Ce n’est pas le cercle qui nie le triangle, mais c’est la simultanéité des triangles qui nie la triangulation de l’Unique :

L’ère de l’Ichtus, le Christ/poisson, n’est plus qu’une ligne (2 courbes, au mieux) entre le Passé et l’Avenir. Ce qu’on nomma sa formulation ne fut que le déclin de IAV (aujourd’hui, Jéhovah); ce qui apparait son déclin est aussi la formulation d’un dieu tout autre : l’Esprit, saint ou libre, le Kalkin des hindouistes, le Maitreya des bouddhistes, le Messie triomphant des juifs et des chrétiens.

Il ne s’agit plus d’un cycle mais de 3 : un Ouroboros triple. Il ne s’agit plus d’un triangle ou d’un cône, mais d’une multitude de figures, certaines reconnues comme telles (les Volumes Parfaits), d’autres indiscernables encore, dans une dimension « n » ou quelque dimension irrationnelle (fractalisée).

C’est ce que vont tenter de dire deux alchimistes, tous les deux à demi légendaires, avec près de dix-sept siècles d’écart : du 1er siècle avant J.-C. au 16ème siècle après le Christ.

Cléopâtre, reine d’Egypte, et Basile Valentin.

 

Les deux Cléopâtre, les deux Valentin — Pour comprendre l’étrange figure (la protéger dans une 4ème dimension?), il faut supposer que les deux droites : 3/5 et 5/4 sont les diamètres de deux cercles, le premier plus petit que le second, tangents en 5. Ou bien, si je prends quelque 1′ ou quelque 7′ pour centres, il s’agit de deux courbes, inverses, en deux cercles, sécants.

Or, les œuvres de « Cléopâtre » et de Valentin montrent clairement qu’ils ont conçu, tout à la fois, ces cercles tangents et sécants, en même temps que les 3 triangles, car Cléopâtre vivait encore dans le triangle (archaïque) de l’Amon-bélier, et Valentin vivait déjà dans le triangle (éventuel) de l’Esprit Libre. Vivant aussi — déjà/encore — dans le temps de l’Amour, il leur fallait porter les deux figurations. D’où, la duplicité de leur œuvre.

Dès le premier regard, pourtant, une distinction de taille : la duplicité du Renaissant est volontaire; rien ne permet d’affirmer que celle de l’égyptienne le fut.

Le nom même : Basile Valentin témoigne de cette volonté, puisqu’il s’agit des deux vocables qui dénommèrent les deux grandes voies gnostiques des premiers siècles chrétiens.

Parmi les composants de l’Ichtus, les disciples de Valentin avaient choisi la « voie d’eau », conçue comme une voie de vérité : la trinité de l’Hermès, que les bouddhistes de Gautama, à même époque, nommaient la Voie Etroite — le Soter cancérique, le Sator/sauveur, et le Kronos/Saturne, le Basis scorpionnaire, différemment.

Les disciples de Basile avaient choisi la Croix des dieux du Bien, le Christus certes, mais aussi la Vierge, sa mère, les Gémeaux de sa dualité, et le Grand Arkhon, le Grand Eon, qui avait envoyé la flèche ou le Messie. Le jeu des « éons » était ici des plus complexes, ces anges répartis en des groupes distincts, qu’on pouvait croire successifs, les « plérômes », bien qu’ils fussent simultanés, en l’UN, comme les bases étagées du Triangle d’Aristote, ou comme des cercles concentriques. Le Basis ou Pistis se tenait hors des cercles, exclu depuis Sumer (l’Apsu) et tout le travail des Basilidiens tendait à la réintégration du Verbe dans l’ensemble des plérômes divins — comme du Scorpion au Sagittaire.

On ne sait en quel temps le Basile Valentin de la Renaissance a réellement vécu, mais son œuvre : Les douze clés, n’a été publiée qu’en 1617, c’est-à-dire en même temps que toutes les œuvres des Rose-Croix (1596/1624). D’une certaine manière, même, on peut dire que la Rose-Croix et Les douze clés portent une pareille tradition — ou légende. Comme du fondateur — supposé — de la première (Christian Rosenkreutz), on dira de Valentin qu’il a vécu au 15ème siècle, c’est-à-dire au temps de Ripley. D’autres en feront le contemporain de Paracelse (1538), comme la Rose et la Croix font le sceau de Luther, dans les débuts du 16ème siècle, etc.

D’une manière ou de l’autre, ces traditions et ces coïncidences remplissent tout le seizième siècle : ni les 12 ni la Rose-Croix ne seront absents des œuvres de Luther, de Paracelse, de Rabelais ou de Fludd, de 1520 à 1600. Mieux : les deux figures mêmes, de la Rose (ses courbes) et de la Croix (ses droites) suffisent à formuler les deux parties de l’œuvre de Basile Valentin : les 6 premières clés d’une part, les 6 dernières de l’autre.

Tout au contraire, les deux fragments de l’œuvre de « Cléopâtre », Le Dialogue avec les philosophes, et l’Ouroboros de l’alchimie (un seul feuillet) ne peuvent être tenus pour une duplicité volontaire : il se trouve seulement que, seuls, ces deux fragments nous restent. Mais, de fait, l’un : l’Ouroboros annonce les Valentiens, l’autre, le Dialogue, les Basilidiens.

Puis, il est sûr qu’une autre tradition ou légende recouvre l’écriture de ces ouvrages, sur tout un siècle aussi. La Reine d’Egypte vécut au 1er siècle avant le Christ : épouse adolescente de Jules César, maîtresse aguerrie de Marc-Antoine, victime d’Octave-Auguste : origine, préambule d’amour à tout l’Empire.

Mais on ne parle pas de ses œuvres — prétendues — avant la fin du 1er siècle après le Christ, c’est-à-dire au moment de la lettre de Thessalos. L’auteur du Dialogue est-il bien celui de l’Ouroboros?

Mais il reste que le basilidisme du Dialogue répond aux 6 premières figures des Clés, et que le valentinisme de l’Ouroboros répond aux 6 dernières figures. Car il s’agit, ici et là, de figurations de l’alchimie toutes différentes, pour ne pas dire : contradictoires.

Les genres ou les sexes — Traitant de l’ère d’Amour, qui commence pour Cléopâtre, qui s’achève pour Basile Valentin, les deux auteurs ne peuvent mieux caractériser les deux voies que par les Sexes, qui se séparent ou qui s’unissent. Ces sexes sont, substantiellement, des « genres » : le genre masculin, qu’ils nomment l’Epoux ou le Marié, et le genre féminin, la Mariée ou l’Epouse.

a) dans le Dialogue, la séparation des sexes, l’Epoux d’une part, l’Epouse de l’autre, ou bien de la forme et de la matière, se constate à l’est, en Egypte géographiquement et, plus précisément, dans l’antique Maison des Morts, que tous les textes des Pyramides, puis les textes des Sarcophages ( Le livre des morts) ont longuement décrite ou explicitée.

A l’Ouest ou l’Occident attend le dieu futur, le Grand Poisson Osiris, en un « sommeil », dont la Vierge Isis (ou l’adolescente Cléopâtre?) le tirera. Car l’Union se fera là-bas (à Rome?) et pour cette Union seule il est convenable d’œuvrer — de l’est vers l’ouest.

Cette voie, cependant, ne serait qu’horizontale. Elle ne suffit pas à l’accomplissement de l’œuvre; Cléopâtre le démontre par la symbolique des végétaux : « Certains poussent sur la montagne et en descendent, à mesure qu’ils poussent plus nombreux hors de la terre. D’autres ne poussent que dans les vallées, les plaines ». Il est vrai qu’on les cueille, celles-ci, en certaines saisons, selon la croyance zodiacale. Mais, sur le mont et dans la plaine, l’air et la chaleur les mûrissent, la terre et l’eau les font pousser. La Croix est reconstituée, horizontalement de l’est vers l’ouest, verticalement de la montagne à la plaine (de haut en bas) mais aussi de bas en haut ou de la terre à l’air, par la pousse des plantes. Les philosophes ne se laissent pas prendre à la figure cruciale, qu’ils tiennent pour mythologique. Ils répondent : « l’eau baignait le cercueil en la Maison des Morts, elle succédait à la lumière, au feu de la vie. Tu nous dis que l’eau pénètre la terre, au début de la germination, et qu’elle remonte jusqu’au ciel par le nuage. L’eau contient-elle, comme l’inondation les terres, est-elle contenue et pénétrante? » Autrement dit : lequel places-tu au nord, au sud, du feu ou de l’air? Et de quoi servent tes paroles, si elles ne permettent aucune figuration?

La reine répond : »Vous ne comprenez pas, faute d’un Centre. Vous croyez que la maturation des choses (éléments, végétaux ou pierres) correspond à leur cueillette, ou à leur extraction du milieu d’origine. Mais il n’en est pas ainsi : la manifestation est d’une époque, la maturation d’une autre. Entre les deux moments (l’Eveil et le Royaume des mystiques) se déroule l’arc-en-ciel sublime des couleurs, sous l’action du Feu, comme du vert de l’aube ou du printemps, au pourpre de l’automne ou du coucher de soleil. Ce qui est vrai du Feu l’est de l’Eau : les vagues ou lames (de l’Eau) blessent le corps en Hadès, elles détruisent le corps, dans le tombeau où il repose. Mais, à l’ouverture du tombeau, les morts sortent d’Hadès, comme l’enfant de la matrice ou l’enfant de la mère, et c’est alors l’eau (ou le lait) qui nourrit le ressuscité ».

b) Où Zosime placera la mort de l’homme de cuivre, dans les flammes de l’enfer, et le regard impuissant — quoique lucide — du barbier d’argent, et Thessalos l’autre impuissance de l’homme du zodiaque et l’inspiration du topologue, Cléopâtre annonce la résurrection et le change des Eléments (Feu, Eau) du maléfique au bénéfique, bien que cette résurrection doive passer par la Maison des Morts.

Basile Valentin, en ses premières figures, raisonne tout de même.

A la « destruction centrale » de Ripley, il oppose un changement de jeu, qui doit conduire à l’Unité nouvelle.

Les 6 mènent ici des Epoux séparés (en 1) aux Epoux unis, par l’Evêque (en 6). La Mort est bien entre les deux figures (en 4), mais les combats l’ont précédée, en 2, sous l’action/observation de Mercure, et en 3, où le Dragon supporte le Coq viril et le Renard féminin. Une autre trinité suit en 5 : le Lion, le Soleil, Eros archer. Le Feu est le 3ème acteur, l’Evêque du Christ ou de l’Amour, le Dragon de la Passion, qui unira le Roi et la Reine.

S’il n’existait que le Dialogue, nous ne saurions quel fut le 3ème acteur de Cléopâtre. Nous savons que, pour Valentin Basile, ce fut le Sel (dont certains donnent la paternité à Paracelse) entre le Mercure/hermès, humidifié, et le Soufre  — sec — des anciens alchimistes. Car, jusqu’au 16ème siècle, l’alchimie ne jouait que du Mercure et du Soufre, de la voie humide et de la voie sèche, nommant le 3ème facteur : le Mixte (ou la dialectique de Boèce). L’Evêque n’est-il pas dans le monde des humains le représentant du Christ ou de l’Amour, le Sel de la Terre?

Mais il est sûr que, pour les deux auteurs, les Sexes ne figurent que l’Amour, maître en l’ère du Poisson, où pénètre la Reine d’Egypte et d’où le Renaissant se tire. Ils ne disent, les gendres, que l’ère de l’Ichtus, qui triomphe de l’un à l’autre auteur. Tout autres seront l’Ouroboros de Cléopâtre et les 6 dernières figures des Douze Clés.

 

Les espèces, monétaires ou de valeur — Qu’est-ce qui survit au cycle, utilisable dans la Promesse de l’Eden, celle de l’Alliance, celle de l’Eucharistie? Dans le Taureau, le Bélier, le Poisson, le Verseau un jour? Si les matières doivent périr, les genres se dissoudre (par l’union et hors de l’union), quelles formes, quelles espèces doivent survivre, immortelles?

Pour le Renaissant et pour la Reine d’Egypte, il faut répondre : les formes géométriques, qui sous-tendent les images et leur survivent.

Mais, bien sûr, Cléopâtre et Basile Valentin n’expriment pas cette réalité par de mêmes termes.

a) Une Cléopâtre II régnait sur l’Egypte cent vingt ans avant que César ne devînt dictateur. Des Cléopâtre V, VI et VII se succèderont avant et après que l’Egypte fût conquise par Rome. Pourquoi donc prêter à la concubine de César et de Marc-Antoine l’unique feuillet de la « Fabrication de l’or »? C’est que, bien évidemment la figure qu’il porte résume la conclusion — hermétique — du Dialogue.

Cette conclusion rend grâce aux maîtres de la Reine de lui avoir révélé le grand mystère : de mystérieux « frères » (des Esséniens ou les auteurs de quelque évangile apocryphe?), et le grand-prêtre égyptien Comarius, entre autres. Mais le Secret gisait dans l’ombre depuis longtemps « enseveli avec de nombreux sages et prophètes ».

Irremplaçables, les Eléments ne peuvent rien accomplir par soi-même : tout est dans le change « qui soumet le Feu à l’Eau, la Terre à l’Air, comme l’Air l’a été au Feu, la Terre à l’Eau, ou le Feu et l’Eau à la Terre, ou l’Eau et l’Air, afin de réaliser leur unité ». Ces changes — ou ces échanges, plutôt — épousent une forme trinitaire, lorsque les Eléments sont quatre. La Reine ne dit pas comment, mais l’algèbre zodiacale précise sa pensée : l’Hermès trismégiste est triple (le Poisson, le Cancer, le Scorpion) comme les Rayonnants de la Synarchie le furent (par le Souverain Ra, l’Archer Horus et le Bélier d’Amon), comme les 3 de Terre (la Mère Première, Ghéa, la Vierge Isis, la vache Hathor) ou les 3 d’Air, un jour. En cette trinité perpétuelle réside l’Un qui est Tout.

Dix figures des premiers siècles disent la Trinité de l’Eau ou d’Hermès. Il s’agit toujours de 3 cercles concentriques : l’Ouroboros lové triplement sur soi-même. Mais l’Ouroboros de Cléopâtre est le seul qui se présente explicité.

Le cercle extérieur porte la mention : « Le Tout est Un », c’est la mention de la Table d’Emeraude, selon laquelle le Tout de l’univers fait unité : un Ensemble au-delà de tous les systèmes. Le cercle intermédiaire joue des 2 et des 3, avec cette légende : « Le Serpent est un, lui qui possède le Venin et les deux compositions (l’une bénéfique, l’autre maléfique) ». A l’intérieur du cercle se reconnaissent les symboles de l’or, de l’argent et du mercure, en précisant le caractère trilogique. La troisième figure, légèrement à gauche, représente le Serpent lui-même, qui se mord la queue. La mention est : « Un est Tout », c’est-à-dire qu’en toute unité réside une totalité, ne serait-ce que celle d’un « système de symbole ». Mais une figure de droite ne figure que l’alambic, avec deux points ou deux becs. Sur le fourneau est inscrit le mot : Flamme (phota). Car le Bès ou Basilic — le serpent légendaire — n’est pas un symbole d’eau sans être le germe — le Verbe — de toute création, la fille/mère du Taureau.

Ainsi le zodiaque est-il l’Unique, la Science même, trinitaire en chacun de ses 4 Eléments ou Cardinaux, dualiste en tant que yin ou yang, continu ou discontinu, mâle ou femelle.

Mais, surtout, système de symbole d’une part, grande image de l’autre, en tant que genre ou espèce (aspect/singularité). Selon que je le considère comme une création de l’homme, signe de « ma » liberté, ou comme la reproduction, la ressemblance d’un ensemble qui échappe à tout homme…

Dans un autre manuscrit, qu’aucun commentateur n’attribue à la Reine (Ms de Paris, 2327 f 196), le cercle intérieur porte les 4 pieds, base de toute chose, il est coloré en vert; le cercle intermédiaire est jaune; le cercle extérieur, rouge, porte 3 oreilles au-dessus de la tête du Serpent. La figure évoque à la fois trois des Empereurs mythiques chinois, du Rouge au Vert par le Jaune, et l’énigme du Sphinx, de vingt siècles antérieure : l’Etre est quadripartite en sa naissance, tripartite au soir de sa vie, duel au midi.

On pourra même y voir comme un écho de la millénaire acupuncture chinoise (ses chakras) ou un pressentiment de l’homme zodiacal, dont le 17ème siècle sera féru : le Poisson correspond aux pieds, le Bélier à la tête. Entre les deux s’échelonnent les autres signes, du Verseau au Taureau (de bas en haut), par le sexe géant de Bès (Basis) ou l’obscène scarabée.

Cependant, trop ambigu, l’étrange Ouroboros ne transmet plus le rigoureux message de Cléopâtre : tout au plus rend-il plus compréhensible les 6 dernières Clés de Basile Valentin.

Jean-Charles Pichon

Ce contenu a été publié dans Les Alchimies. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *