LES ALCHIMIES III – La symétrie des abrégés

III

La symétrie des abrégés

 

La confusion, la distinction — La confusion ressemble à la fusion, au chevauchement de la « monture », mais elle n’en est que la ressemblance, car elle ne mène plus à rien, à aucun déplacement ou change. Elle n’est plus qu’une matière dépourvue de tout sens et de tout cens : l’amalgame des parages, l’hétéroclite des banlieues.

La distinction elle-même s’y fait ambivalente, car ce peut être l’élection, la lignée de Gauvain, ou le discernement – cruel mais sain – du roturier : tantôt la face cachée de la pierre, tantôt la casse des feuillets d’ardoises, qui, l’une et l’autre, sauvent du délit.

L’extrême confusion des scolastiques, mais aussi des conciles chrétiens, à partir du 11ème siècle, répond à celle des « teinturiers » et des Virgile, avant Boèce, mais aussi à celle des premiers conciles (avant le 6ème siècle).

Elles pourraient tenir, toutes deux, à l’imposition de la nouvelle dialectique : de la Figure et du Mouvement.

Depuis le 5ème siècle (Aeineias ou le temps d’Arthur) jusqu’au 13ème (Villeneuve ou les premières lectures du Graal), les figures apparaissent localisées : elles sont à l’ouest ou à l’est dans l’espace, si je traite des voies horizontales. Mais aussi, dans le temps, Je a pu dire celles de l’enfance, affabulées, celles de l’adulte, principielle. Ou bien, joignant l’espace cosmique et le temps cyclique, il a pu dire le midi et le minuit dans le Jour, les deux Saint-Jean dans l’année (la plus longue nuit, le plus long jour) – en jouant ensemble, alors, d’Ouranos et de Kronos, de la Croix d’Ixion et du cercle d’Hermès.

Cette localisation qualifiait les figures. Ni le quêteur ni l’alchimiste ne pouvait confondre l’est avec l’ouest, la fable avec le principe, le midi avec le minuit. Ils ne pouvaient pas amalgamer les différentes coupes ou tables, ni l’arc d’Arès avec la nef d’Eros, bien qu’ils fussent tous les deux l’Archer (le Sagittaire), ni la lance avec les couteaux, bien qu’ils soient tous les deux des instruments de change, de pénétration ou de partage.

Non seulement, situées, les figures s’opposent, mais les passages de l’une à l’autre, eux-mêmes situés dans le temps ou l’espace, comme des « régions » (phases ou niveaux) ne peuvent être non plus confondus. Ce chemin-ci est orienté, celui de Galaad ou de Boèce (et celui des Modernes, depuis). Ce chemin-là ignore le choix volontaire et le principe, de joint scientiste, il se présente comme fabuleux, mythologique, soit pour Lancelot et Gauvain, soit pour le « teinturier » antique. Dans le temps, une voie est celle de l’enfance, l’autre est de l’adulte ou du raisonnable; ou bien du déclin de la lumière l’une, de son renouveau l’autre. Leurs oppositions les nomment et définissent.

Le mouvement change tout. Parce qu’il interdit le positionnement, ou parce qu’il n’en fait qu’une probabilité, une contingence. Le mouvement ne peut être quantifié, et cela qu’il s’agisse d’un mouvement spatial ou d’un temporel. Dans l’espace, le passage sera + ou – peuplé (un désert, une forêt); dans le temps, il sera + ou – rapide : le cavalier va plus vite que le piéton. Ici et là, le passage se dira + ou – moins passager, qu’il s’agisse d’une ruelle ou d’un vol de canards. Cette homonymie : le passage passager dit toute la confusion de la quantification. La charge énergétique, liée à la vitesse, peut-elle équivaloir le peuplement d’une rue?

Comme la vitesse se lie à la charge du passant (sa fréquence à son énergie), le peuplement de la rue est fonction de sa longueur (supposé que le passage y soit mesurable en termes de quanta) en fonction de l’heure ou du jour : le peuplement y est plus grand à l’ouverture, à la fermeture des bureaux, et presque nul le dimanche, tout à fait nul en août.

A vouloir qu’un quantum commun unisse la probabilité de position (dans l’espace) et la quantité de mouvements dans le temps, Planck ne créera, au 20ème siècle, qu’un « facteur d’indétermination », c’est-à-dire une source d’erreur. Il ne traitera que de la matière la plus secrète : l’indiscernable particule/onde, mais le principe d’indétermination ne joue pas seulement dans le monde invisible, subatomique. Il ne s’impose que mieux dans le monde visible des « passages passagers », des rues et des vols.

Les alchimistes des 13ème et 14ème siècles ne jouaient que du triangle et de la croix, ou bien de l’analemme (les deux serpents) et de l’Ouroboros (le serpent qui se mord la queue). Un disciple de Planck se rira de ces distinctions naïves. Et pourtant!

Si le mouvement — le change — est un déplacement, le voyageur passe d’une région, phase ou saison, à l’autre, comme de Rome au pays de Galles, ou à l’inverse. Dans les deux cas, ce ne sera pas sans traverser la Gaule.

Les deux triangles — ou les deux serpents de l’ellipse — formulent des voies contraires qui passent par les mêmes régions :

  

En cette figure, Aeineias (B’) et Villeneuve (B ») disent la même chose : ils traversent une même région B. En A’ Le Chrétien et en A » L’anonyme ont dit la même chose, en A. Du solstice d’hiver au solstice d’été, ou de celui-ci à celui-là, la lumière franchit un même passage : l’équinoxe (de printemps à l’aller, de l’automne au retour).

En cette figure, Aeineias (B’) et Villeneuve (B ») disent la même chose : ils traversent une même région B. En A’ Le Chrétien et en A » L’anonyme ont dit la même chose, en A. Du solstice d’hiver au solstice d’été, ou de celui-ci à celui-là, la lumière franchit un même passage : l’équinoxe (de printemps à l’aller, de l’automne au retour).

Les passagers alors (dans le sens de passants) semblent décrire un cercle, zodiacal, du jour ou de l’année. Mais, dans le cercle, la loi ne joue plus : le voyageur y passe par des phases différentes, incomparables les unes aux autres, comme du nord-ouest au sud-ouest, du sud-est au nord-est, ou comme d’un Elément, d’un Jeu, d’une science à l’autre. Ou à l’inverse. Seul, le point de départ est le point d’arrivée. Tout au long des parcours, Scot Erigène inverse Boèce, le principe la fable ou Galaad Gauvain. L’Or est substance encore en A’ et A »; il est symbole en B’ et B ». Il peut s’identifier aux Quêtes vécues en A, aux lectures des Quêtes en B. Mais, l’or quêté (par les Antiques) n’est pas l’or regretté, qu’il convient de rénover (pour les Modernes).

Comment donc traiter, comme d’une seule figure, du triangle et de la croix, de l’analemme et de la circonférence? De l’homonymat (de gré, d’amalgame, d’agrégation, de parade) et de la synonymie de rôle et d’emploi, dans la fonction de l’acteur, de la station et de l’état, dans les dispositions de l’acteur? Ce ne peut être qu’en disant, tout ensemble, les fonctions et les dispositions de l’acteur. En la fin des lectures du Graal, ou au commencement des Quêtes, c’est ce qu’ont fait Lulle et Zosime.

Zosime — L’ambiguïté du nom est telle que certains datent l’œuvre de l’alchimiste de la première moitié du 3ème siècle, d’autres de la seconde moitié du 4ème. De fait, le nom et l’œuvre remplissent les deux siècles, le 3ème et le 4ème, tandis que les références au nom et les commentaires de l’œuvre se retrouvent chez Olympiodore, au 5ème siècle, et même chez Le Chrétien.

Ce commentateur y voit un historien, lui-même compilateur de toutes les œuvres précédentes; cet autre, un théoricien, sinon le fondateur de l’alchimie symbolique. Lindsay admet l’hypothèse — très vraisemblable — de deux auteurs : l’un, qui put vivre sous le premier empereur néo-chrétien, Sévère-Alexandre, et le second sous le règne de Constantin, cent ans plus tard. La tradition, qui parle d’un seul auteur, lui accorde la paternité de 28 ouvrages, dont 4 seulement nous restent : un traité des Teintures, des lettres à sa sœur, des Visions et des fragments de ce qui aurait pu être un ouvrage historique.

Si Zosime ou les Zosime ont écrit 28 ouvrages, ces quatre textes en donnent à peine le septième. Pour le reste, compilations et théories, il nous faut nous en remettre aux commentaires ou références qui ont suivi. Tout essai de synthèse, par voie de conséquence, n’en peut être qu’aléatoire.

L’ouvrage sur les Teintures est, des quatre, le plus complet. Il traite moins des « figures » que des « mouvements », mais il s’agit de mouvements formels, ou symboliques, que Zosime symbolise par des acteurs : les Anges (Aïons) et les Démons ou Génies.

 

Zosime — L’ambiguïté du nom est telle que certains datent l’œuvre de l’alchimiste de la première moitié du 3ème siècle, d’autres de la seconde moitié du 4ème. De fait, le nom et l’œuvre remplissent les deux siècles, le 3ème et le 4ème, tandis que les références au nom et les commentaires de l’œuvre se retrouvent chez Olympiodore, au 5ème siècle, et même chez Le Chrétien.

Ce commentateur y voit un historien, lui-même compilateur de toutes les œuvres précédentes; cet autre, un théoricien, sinon le fondateur de l’alchimie symbolique. Lindsay admet l’hypothèse — très vraisemblable — de deux auteurs : l’un, qui put vivre sous le premier empereur néo-chrétien, Sévère-Alexandre, et le second sous le règne de Constantin, cent ans plus tard. La tradition, qui parle d’un seul auteur, lui accorde la paternité de 28 ouvrages, dont 4 seulement nous restent : un traité des Teintures, des lettres à sa sœur, des Visions et des fragments de ce qui aurait pu être un ouvrage historique.

Si Zosime ou les Zosime ont écrit 28 ouvrages, ces quatre textes en donnent à peine le septième. Pour le reste, compilations et théories, il nous faut nous en remettre aux commentaires ou références qui ont suivi. Tout essai de synthèse, par voie de conséquence, n’en peut être qu’aléatoire.

L’ouvrage sur les Teintures est, des quatre, le plus complet. Il traite moins des « figures » que des « mouvements », mais il s’agit de mouvements formels, ou symboliques, que Zosime symbolise par des acteurs : les Anges (Aïons) et les Démons ou Génies.

Les Teintures sont dites naturelles (œuvres des anges) ou opportunes (œuvres des démons). Mais, dans les « Lettres à la sœur », l’alchimiste traite d’une troisième espèce d’acteurs : l’homme et ses fourneaux, qui procèdent également par la voie naturelle ou la voie opportune. Pour accéder à la première, il suit que la soumission, la croyance, la prière suffisent : on la dirait, tout aussi bien, une voie mystique. Pour cheminer en la seconde, l’effort, le soin, la technique apparaissent nécessaires, mais non pas suffisants, puisque, à tout moment, le démon intervient; le recours à l’opportunité (par la connaissance du zodiaque) y serait un remède, semble-t-il, plutôt qu’un délit, par la révélation de la face cachée — et de l’ensemble cosmique.

Les 3 acteurs pourtant : anges, démons, fourneaux ne recouvrent ici que la dialectique cruciale : nature, opportunité, rationnelles d’une part, irrationnelles de l’autre.

Une symbolique tout autre, éparse dans les fragments, les lettres et le traité, oppose deux acteurs bien différents : l’homme de cuivre et le barbier/médecin à la chevelure d’argent. Il n’est pas trop aventuré de voir en l’homme de cuivre une symbolique du Métal (humidifié) et dans le barbier d’argent une symbolique du Minéral (en sa voie sèche). Ou, dans le chemin du cuivre une voie horizontale, de l’ouest vers l’est et, dans le chemin de l’argent, une voie verticale, du haut en bas, une « retombée » métaphysique. En effet, le barbier se présente comme un Témoin, qui voit les choses de haut : il assiste à la corruption de l’homme de cuivre, puis à son étrange renouveau ou retour. Pour lui, visiblement, tout être fait le tour, décrit le cercle. Au contraire, l’homme de cuivre ne peut qu’œuvrer et mourir de son ouvrage, s’il refuse le miracle de la renaissance (du cycle). Essayons de comprendre ce que cela signifie.

Les Quêtes du Graal (leurs lectures, maintenant connues par les aventures celtiques seulement, puisque Arthur ne règnera qu’au 5ème siècle) traiteront d’un Temps/durée, compris entre la Promesse du Sang et la Réponse de la partition. Les Quêtes, vues de la sorte, ne sont que des transports : du Sang, depuis le Golgotha jusqu’au pays de Galles, ou de la partition, par Galaad, dans le sens inverse par l’homonymat de la Coupe.

Les alchimies, depuis Olympiodore jusqu’à Villeneuve, ne traitent que d’un objet de l’espace : l’Or. Mais leurs études montrent que l’esprit des alchimies, ange ou démon, et l’alchimiste lui-même, par la voie humide (qui rassemble) et la voie sèche (qui désassemble) opèrent dans le Temps, comme une étoile ou une planète (le soleil, la lune) se manifeste ou disparait.

Dans l’espace, cependant, les zones ou champs se répètent, comme la Gaule entre les deux extrêmes (l’Orient et l’Angleterre).

A un certain moment de la coagulation ou de la dissolution, la même opération s’impose, sur le cuivre ou sur l’argent.

Par le ou les triangles.

Dans le temps, les zones ou champs ne s’équivalent plus : les actes des démons ne sont jamais ceux des anges, ni la voie opportune une voie naturelle, ni le principe une magie, ni l’adulte un enfant.

Dans le cercle.

Le temps quitte la triangulation ancienne (Passé, Présent, Avenir) pour épouser le cercle, et la Croix dans le cercle : le spirituel irrationnel, le rationnel humain, mais aussi la flèche naturelle des anges, la flèche opportune des démons.

Et, par suite, l’espace quitte la quadrature spatiale (les Cardinaux) pour épouser la forme du triangle : l’invisible devient visible (ce qui n’était pas là y prend racine), le visible ou perceptuel devient invisible ou conceptuel, comme la fable le principe, ou l’image le symbole. Le 3ème facteur, au cœur, est alors l’Un, le chevauchement de l’Instant : hic et nunc, au sommet.

Les quadratures, presque indiscernables, de Zosime ne jouent que du mouvement, des changes, mais ce sont des changes temporels, des mutations, comme du barbier d’argent à l’homme de cuivre ou à l’inverse, non pas des changes spatiaux, des déplacements.

On chercherait en vain dans son œuvre mention de l’occident et de l’orient, du nord et du midi. Tous ses ouvrages (connus) ne traitent que du temporel, et de même l’idée qu’il se fait — confuse — de la triangulation : anges, démons, fourneaux. Simplement — et ce n’est pas rien — il dédouble les « fourneaux » humains, en naturels et opportuns, de même que les Esprits en anges et démons.

A l’autre bout des chaînes, mais innomé, est l’Or/substance, le chevauchement du barbier d’argent et de l’homme de cuivre, dont Zosime ne dit rien (dans les fragments connus) : le barbier est toujours témoin, dans la Noosphère de Chardin, l’homme de cuivre seul espère et se corrompt, exige ou désespère, jusqu’aux flammes du Néant qui, enfin, le détruisent, dans la Biosphère de Chardin.

L’étrange est que la voie des démons, opportune, zodiacale, recompose ici le cercle (noosphérique selon Chardin), et que la voie des anges, naturelle comme triangulaire (le passé, le présent, l’avenir) recompose ici le triangle ou l’ellipse, biosphérique selon Chardin. C’est que la première figure (l’Ouroboros) se donne pour mythologique, par les 12 signes ou les 12 dieux, et que la seconde (analemmique) se donne pour mystique, de soumission, de Foi.

 

Raymond Lulle — Lorsqu’il(s) écrive (nt), le ou les Zosime, les Quêtes n’ont pas commencé, la Table Ronde n’existe pas, Arthur même n’est pas né : le seul fondement des Teintures est la Promesse, qu’un jour, l’Etre en Soi, l’Or/substance dominera sur le monde entier.

Mais étrangement, par les philosophes antiques, Zosime sait qu’au chemin de l’espoir ou de la Croyance (des anges ou du barbier d’argent), correspond et s’oppose le chemin de la destruction, de la rationalité (des démons, de l’homme de cuivre); et que l’un n’est pas sans l’autre.

Quand Lulle écrit, aux frontières de l’an 1300, non seulement les Quêtes sont achevées, depuis longtemps, mais les Lectures de la Quête ont eu leur terme. Il ne reste plus à découvrir que les conséquences de la Réponse : l’éparpillement de la matière et ce que les savants de la Belle Epoque nommeront l’infaillible « entropie ». Déjà, cent chemins ont été rouverts, qui tous ramènent vers l’Orient : les pèlerinages des 10ème et 11ème siècles, puis les Croisades, des pauvres, des enfants, des jaques, mais des seigneurs aussi, des évêques et des rois, sans autre résultat que de brèves royautés de Jérusalem, non moins éphémères que celle de Galaad sur Sarraz.

Ces grands mouvements de foule ont eu leur terme, par la captivité et la mort de Saint Louis, en même temps qu’éclataient tous les empires d’Amour, de la Croix ou du Poisson : des Abbassides ou des Zaguès (en Ethiopie), des prêtres Jean, des Song en Chine, des « Métèques » ou Chimus en Amérique, des Caraïtes juifs ou de la Doctrine du Cœur des Islamiques, de la Grande Chrétienté partout ailleurs. Non seulement Lulle est seul, comme Galaad, mais il n’a pas une arme, ni la lance ni l’épée : tout au plus les ciseaux d’une logique maîtresse, d’un principe assuré.

A son premier voyage vers l’est, esclave des Maures, il a été en proie à de tels maux que son corps ne sera plus jamais le même. Torturé de nouveau, à son dernier voyage, il mourra sur le navire qui le ramène en France. Il ne voulait pas combattre le Musulman, mais seulement le convaincre — ou le séduire. Entre les deux voyages il n’aura fait qu’écrire sur les 12 entités : L’arbre de la science, qui porte les 12 fruits, selon l’Apocalypse, ou les 4 qui multiplient 3, selon Boèce ou Erigène, puis Les douze principes (vers 1310), qui affinent le premier propos.

Mais, alors que l’œuvre de Zosime (ou des Zosime) demeurait mythologique ou fantastique, magique, avec ses personnages de rêve, ses anges et ses démons, en l’ignorance du jeu de la forme et de la matière, les ouvrages de Lulle se fondent sur la dialectique hautement rationnelle, dans le refus outragé de tous les panthéismes et de toutes les magies. C’en est au point que certains commentateurs nieront que Lulle ait été un alchimiste : il ne croit pas que, désormais, on puisse « faire » de l’or.

Que dit-il donc? Qu’il y a un temps où la matière peut être substance, divine, l’En Soi; et un temps autre, où les apparences, les aspects, les espèces de l’objet, donnent lieu à la Forme/essence.

Mais de l’une à l’autre, ou à l’inverse, la matière et la forme ne sont que des chemins, exactement antinomiques.

La Matière stagne ou se corrompt, mais elle parle à l’imagination et à l’intelligence. Lorsqu’on la croit dissoute, elle parle à la mémoire (du cycle, entre autres).

La Forme se régénère, elle se compose; ordonnancée, localisée, elle parle au sens (sensoriel); ses stations figurent le mouvement véritable, qui débouche en une volonté.

La matière, ou stagnante ou corrompue, sous-tend la figure ou l’aspect, qui sont hors d’elle, en leur mouvement, par les sens, comme la « durée » de l’objet sous-tend ses apparences successives.

Mais la régénération de la forme (par sa composition) sous-tend l’intelligence et l’imagination des sages et des poètes, qui les suscitent.

Au cœur de la matière/substance, dans l’Un, la forme n’est plus qu’une volonté d’être autre, par l’institution de la monture.

Aux frontières de la forme (vide, alors), toute la matière s’est faite mémoire (informatique, à ce qu’on prétend aujourd’hui).

Par cette mémoire, une forme se crée, cyclique, au-delà de la destitution ou de la mouture (le relief).

Les 12 s’ordonnent ou se succèdent dans l’alternance du continu : régénération, mouvement, matière, corruption, intelligence, mémoire, et du discontinu : volontés, stagnations, imaginations, formes, compositions, aspects sensoriels.

Ni l’ange ne suit la voie de Gauvain, ni le démon celle de Galaad. Mais l’un succède à l’autre sans cesse, car il est des cycles de toutes grandeurs, et le jeu se joue dans la seconde comme dans les vingt-six mille ans. A tout instant, dans l’Instant même, le discontinu cède au continu, la perception à la conception, l’imagination à l’intelligence, la régénération à la composition, etc.

A la limite, les Figures seules se localisent : par l’Un ou dans la Forme Vide. Mais celle-là ne peut être que contournée, impénétrable (la substance), celle-ci, pénétrée, ne révèle rien que le vide. Le seul problème de l’homme/je est celui du Mouvement, en ses formes ou matières diverses, concrètes encore (la stagnation, la corruption) ou bien abstraites déjà, par l’intelligence, l’imagination; statiques ou dynamiques. Tels sont en somme les actes de l’homme de cuivre, tournés vers l’est ou vers la mort, et les regards du barbier d’argent, tournés vers l’ouest ou vers la vie.

On se rappellera que Lulle écrit une soixante d’années après Attar et l’auteur inconnu de l’Aurora consurgens (Thomas d’Aquin, après le reniement de sa Somme?). Instruit de l’Islam, il connait sûrement Le colloque des oiseaux; chrétien et alchimiste, il ne peut ignorer l’Aurora.

Aussi voit-on ses 12 Principes coïncider avec les 7 Vallées ou Paraboles :

la régénération/composition en 1,

le mouvement et les sens en 2,

la matière et la volonté en 3 et 4,

la stagnation ou corruption en 5,

l’intelligence/imagination en 6,

la forme vide (mémoire informatique) en 7.

Mais, dans l’arbre de la science, le zodiaque d’une part, le délit d’Adam de l’autre, les 12 avaient reconstitué le cercle : ils jouaient encore de la Pierre en sa carrière, non pas de l’analemme des feuillets et de leur joint. Ou, si l’on veut, l’Arbre fondait la croix, dans le cercle; les Douze Principes inventent — réinventent — les triangles, inscrits dans les ellipses.

Comme au temps de Zosime, il semble que tout soit dit. Nous allons voir qu’il n’en est rien.

 

Les abrégés — Les alchimies n’étudient plus — ou pas encore — le cycle de l’Icthus, du Poisson, car cette étude ne leur donnerait aucun moyen de créer ou de recréer l’Etre en Soi : l’Or/substance. Elles doivent étudier l’ensemble des cycles (cinq selon Hildegarde, six selon Glaber, mais trois seulement pour Joachim de Flore), c’est-à-dire le Grand Cycle, contenant des 12, auquel aucun prophète n’atteint. Les Saintes Ecritures ne disent que ces 3 : l’Eden, l’Alliance, l’Eucharistie.

L’Apocalypse, ou les Voyages de Gilgamesh, ceux d’Ulysse, en disaient beaucoup plus, par les 12 Signes ou les 12 Iles. Mais qui les lit ou sait les lire? Ils sont proscrits — ou incompris. Les angoisses du temps : les invasions barbares des 3ème et 4ème siècles, ou les invasions du 13ème et les fléaux du 14ème contraignent le docte même en son époque, difficilement et douloureusement. En ce qui concerne le 14ème siècle, les Pestes Noires ont détruit le quart ou le tiers de l’humanité en moins de trente ans (1320/1350). Cent ans plus tard, autour de 1450, d’autres épidémies ravageront les grandes villes, dont Paris. En ces mêmes années, où la Byzance chrétienne s’effondre (comme Israël en -712), une puissance nouvelle naît : celle de l’adolescence, comparable à celle des esclaves jadis; les étudiants se révoltent et, de cette révolte, répétée sur vingt ans, surgit une autre valeur : le génie de Villon. Elle se fonde sur la Création, comme la neuve valeur du 7ème siècle avant le Christ s’était fondée sur le Dialogue, la Semblance théâtrale et les Gémeaux.

Ces temps où tout s’écroule sont donc aussi des temps où tout se renouvelle. Certains regardent vers l’Ouest, déjà : les créateurs de Rome (Romulus et Rémus) ou les premiers découvreurs de l’Amérique qu’en 1492, Christophe Colomb symbolisera. Le chemin orienté, de Galaad ou de Lulle, se fait de nouveau le chemin de l’aventure et du miracle, dépourvu de toute orientation. Cette inversion peut se figurer par la montée ou la descente d’un alpiniste, mais l’imagination impose d’autres inversions.

Près du sommet, les voyageurs ne voient que lui. Mais, plus bas sur la pente qu’ils montent ou qu’ils descendent, ils ne distinguent plus — ou pas encore — le mont, perdu dans les brouillards.

Au contraire, la vallée leur apparait — encore ou déjà — perceptible.

Quelque part, à mi-pente, le voyageur distingue le sommet, ses glaces et ses fissures, surtout, ET la vallée, non loin, ses pâturages et ses villages. Mais, pour les voir clairement ensemble, il lui faudrait s’élever, en un hélicoptère ou un aéroplane. D’assez haut, il ne verra pas ensemble seulement le sommet et la vallée, mais d’autres monts, d’autres vallées, et le « pays » tout entier.

Le « pays », ici, s’impose comme le Grand Cycle dans le temps. Mais c’est un pays plat, aux reliefs abolis, où la forêt mange les arbres et le village les maisons, où les promeneurs ne sont que des points et les cortèges des lignes à peine suggérées. Une réalité géométrique, une coupe ou un tailloir, bien différente de la réalité concrète.

Il n’étonne pas que les peuples — et le jeune, l’apprenti qui les incarne — refusent cette plate abstraction. En leurs révoltes, les étudiants de Paris, mais aussi d’Angers ou de Montpellier, ne prennent plus au sérieux les Topiques de Boèce : le quadrivium des sciences et le trivium des arts, dominants jusqu’alors. Ils en font un jeu de cartes, le Criq (ou des Quatre et des Trois). Ils décrochent les enseignes des boutiques, des tavernes, pour marier autrement la Truie et l’Ours, la Pierre et le Grès. Ils se donnent une langue, le Jargon, l’argot, bien éloignée de la langue universitaire; ils se donnent des fonctions, des rôles : crocheteurs, truands ou Coquillards, bien différents des beaux emplois : juges, avocats, médecins ou professeurs auxquels les Facultés les destinent. Par les Jaqueries les peuples aussi ont commencé de se révolter, sinon ces Peuples nouveaux qui conquièrent la Terre : Aztèques, Incas, Mongols ou Turcs.

Mais cette fébrilité, ce vouloir passionné d’une rapidité, d’une vitesse plus grande, ils ne se fondent pas sur le peuplement, comme il se devrait. Au contraire, le Monde se dépeuple sans cesse : toute la population du globe ne comptera plus qu’à peine cinq cent millions d’humains vers 1600. Les « passages passagers » ont cessé de se confondre : la charge ne fait plus la vitesse, mais l’espace nargue le temps.

Il est fatal qu’un alchimiste au moins en prenne conscience : ils furent cent, de première grandeur, aux 14ème et 15ème siècles. Mais le plus précis d’entre eux les résume tous : Georges Ripley.

 

Georges Ripley — Il est mort en 1490, au moment même où l’Amérique va être découverte, où peintres et médecins, architectes, musiciens renouvellent toutes les sciences et tous les arts, porteurs aussi de sens nouveaux, et où deux empires neufs vont se partager la Terre, l’Espagne et le Portugal, de par la volonté du pape monstrueux et génial : Borgia.

Son œuvre porte le titre : Les Douze Portes, car le temps des « principes » semble révolu. Il s’agit maintenant de seuils à franchir ou non, de « passages » et non de voyages, fussent-ils de Galaad.

Ce n’est pas que Ripley néglige les positionnements, de l’est ou de l’ouest, mais il ne fait pas de l’un le départ et de l’autre le terme :

« L’Occident est le commencement de la pratique (par l’exercice de la volonté), l’Orient est le commencement de la théorie (par la mémoire, éventuellement informatique). Le principe de la destruction (le temps qu’il vit) est entre les deux ».

Mais, pour atteindre à cette synthèse topologique, il aura joué de facteurs tout autres : concrètement, les sexes, abstraitement le cercle, le zodiaque, et la croix — des saisons.

« De l’Occident avance-toi vers la ténèbre.

Altère et dissous le mari et la femme entre l’hiver et le printemps (à l’équinoxe). Change l’eau en une terre noire et élève-toi, à travers les couleurs variées, vers l’Orient, où se montre la pleine lune.

Après le purgatoire (ou la terminaison, la forme vide) apparait le soleil blanc et radieux. C’est l’été après l’hiver, le jour après la nuit. La terre et l’eau se sont transformées en air (le domaine du Phénix, ou du Roi des Oiseaux selon Attar). »

D’où : « Il faut commencer au soleil couchant » si l’on veut voir venir l’heure du Grand Midi.

La révolution n’est pas mince, que Ripley ose formuler. Car, jusqu’alors, les alchimistes ont tenu l’Un (l’En Soi ou la Substance) pour le moment et le lieu souverains : l’Objet des quêtes. Mais, pour Ripley, ce n’est rien que l’union de l’épouse et de l’époux.

Le véritable objet, au terme opposé, est le purgatoire de la forme vide : le Grand Midi, vers lequel toute l’humanité se dirige. Nourri de Dante, sans doute, ou des voyages de Sindbad (pour qui le Grand Océan, de l’est, sous-tend un ciel nouveau), il fait du purgatoire le lieu/moment où le soleil d’un nouveau jour se lève, où s’imposera le 8ème Ciel, la 8ème sphère du Paradis. Intuition inconcevable, que rien ne semble justifier, quand tout s’effondre, quand l’humanité se meurt, par dépeuplement, quand tous les principes s’abolissent! Mais Dante a dit que 1515 porterait le grand renversement, et Ripley le croit. Vingt autres prophètes le croient aussi (d’Ailly, de Cues) ou le croiront (Ulrich de Mayence, le Révolutionnaire du Rhin, Paracelse, Nostredame, Montaigne ou Rabelais), comme nous allons le voir.

Dès le 13ème siècle, un disciple de Joachim de Flore, le frère Gérard a fragmenté les temps à venir en 5 règnes (et 5 révolutions), sur l’exemple des Assyriens/Mèdes, puis des nouveaux Perses (un « empire du sud » : l’Espagne), puis des nouveaux Grecs, athéniens ou spartiates (persans ou turcs, islamiques), puis d’une nouvelle Macédoine et d’un autre Alexandre, et d’un nouvel empire romain, au terme. Il les a définis comme une victoire croissante des laïques contre le Clergé, des orientaux sur les occidentaux (puis à l’inverse), des peuples contre les rois et de l’Ordre Nouveau, enfin, sur toutes les confusions.

Le renversement, ainsi, de la victoire de l’Orient à celle de l’Occident, au cœur du 3ème règne, constitue le nouveau centre d’un processus en forme de boucle, qui renverse le cheminement vers l’est en un nouveau voyage vers l’ouest. Car les 4 saisons de Ripley se répètent tous les ans, comme la partition du jour tous les jours, ou celle des ères toutes les grandes années, etc.

C’est bien le temps qui est cyclique, circulaire, zodiacal, en ses 12 portes. En l’Espace (l’autre « espèces ») ne se formulent que les deux côtés du triangle, séparés en la base, mais joints en leur sommet, par la copulation des mariés.

On dira que cette distinction n’avait rien que de logique, de rationnel, en la fin du 15ème siècle, après l’Apocalypse, le Coran et Dante, Joachim de Flore, Frère Gérard, Hildegarde, Catherine de Sienne, d’Ailly et de Cues. Mais que dira-t-on, en retrouvant une dialectique semblable au 1er siècle après J.-C.?

 

Thessalos — Sa seule œuvre — connue — est datée du règne de Néron, mais elle peut l’être plus précisément, car il s’agit d’une lettre, d’une épitre à cet empereur, qui ne s’ouvrit aux doctrines des mages et des prophètes d’Orient qu’après 58 et se suicida dix ans plus tard. Quelque 1 440 ans séparent l’œuvre de Thessalos de celle de Ripley.

Aucun mystère ici, et aucun hermétisme, bien que l’épitre comportât un recours au divin!

Venu de l’orient (la Lydie), l’alchimiste a fait voile vers Alexandrie (à l’ouest) pour apprendre la science des Teintures. De nombreux ouvrages, dont celui du Roi Nechepsou, lui ont enseigné les antipathies (les époux disjoints) et les sympathies (leur union) des minéraux et végétaux entre eux. Ces accords ou désaccords (les Opportunités de Zosime) se fondaient uniquement sur le zodiaque, sur les cycles du temps; car le remède du printemps n’est pas celui de l’automne, ni la bonne drogue du matin celle du soir. Mais, après de nombreux échecs, Thessalos a dû reconnaitre l’insuffisance de sa méthode.

Dans un second voyage, vers l’occident toujours (de sa Lydie vers Thèbes), l’alchimiste a compris que l’Œuvre ne se fondait pas seulement sur les cycles du temps, et que l’effort du plus savant n’y peut suffire.

Au fond de la grotte la plus obscure, en la Ténèbre, il a fait usage d’une poudre inconnue (du phosphore?) pour évoquer le dieu sauveur : Asklépios. Dans la fulgurance, l’ancien dieu médecin lui est apparu et lui a parlé. Il lui a révélé le secret topologique qui, de l’Orient à l’Occident, mais aussi de la montagne à la vallée, situe les emplacements, les dispositions favorables à la cueillette des ingrédients alchimiques. Car, s’ils ne doivent pas être cueillis n’importe quand, ils ne peuvent être trouvés n’importe où. Ce secret, que le dieu lui a interdit de divulguer, Thessalos se propose de le confier à l’empereur, si Néron daigne le recevoir. Car il s’agit d’un secret d’une telle complexité que même un roi comme Nechepsou n’en a connu qu’une partie : les affinités des pierres et des plantes avec le Cosmos (en même temps qu’entre elles). Mais « l’esprit divin qui, dans son extrême subtilité, traverse chaque substance, s’est répandu, plutôt qu’ailleurs, en ces endroits que l’influx astral atteignit successivement, au cours de la révolution cosmique ».

Une symétrie parfaite n’est pas niable entre le schème de Ripley et la lettre de Thessalos : ils conjuguent tous deux une figure cyclique, zodiacale et l’analemme ou les ellipses que dessinent les 2 voies (de la forme et de la matière, des anges et des démons, de l’opportunité et de la nature, de la fable et du principe encore). Ils font tous deux du Cercle une figure temporelle, que partage la croix (des saisons) et des triangles, des pyramides, des cônes, des figures de l’espace. Si la première est générale, liée au Genre — à ce point qu’elle se répète d’un jour, d’un mois, d’une ère à l’autre, la seconde se fonde sur les espèces, comme le dit d’ailleurs le mot : Espace, et c’est pourquoi les chemins de l’alchimie exigent d’autres guides que les chemins de la métallurgie, deux mille ans plus tôt. Le secret de l’Amour et de ses quêteurs n’est pas (ne sera pas pour le Lydien, ne fut pas pour le Chrétien) celui de l’Alliance et de ses tribus, ni celui de l’Eden et de ses générations.

Mais, surtout peut-être, la symétrie s’impose entre les deux époques, de Thessalos et de Ripley. Car, ici et là, les deux voies se croisent. Quand Ripley meurt, tandis que tous semblent vivre le chemin du principe, vers l’est, un autre occident se projette : l’Amérique découverte. Lorsque le Lydien écrit, Rome — à l’ouest — est le but par excellence (et c’est à l’empereur que lui-même écrit), mais bien des nostalgiques regardent encore vers l’est, et, finalement, c’est vers la Grèce que Néron accomplira son grand voyage.

Enfin, il se trouve que, dans les deux époques, l’Or n’est pas un symbole pour tous. De Thessalos à Zosime datent les persécutions les plus violentes contre les faiseurs de fausse monnaie : elles atteindront leur apogée en la fin du 3ème siècle, alors que Zosime oppose les démons et les anges. Une telle violence ne renaît qu’aux siècles qui séparent Lulle de Ripley.

En 1450, on ébouillante, dans une chaudière, avant de pendre son corps, le faux-monnayeur, « traître à son Roy et à Dieu ». En dépit de sa mauvaise vie, même un Villon ne pourra que s’en remettre aux anges et dire son horreur des démons, car là réside encore le partage, comme le proclament toutes les inquisitions.

Il est à craindre que, vus de l’avion ou du deltaplane, le sommet et la vallée n’offriraient que ces figures contradictoires : soit le domaine des anges : l’Or/substance, en sa pleine valeur, et la fausse monnaie, le domaine des démons (en toutes les valeurs frauduleuses). Mais les cycles du temps et les lieux de l’espace disent tout autre chose.

 

L’Espace et le Temps — Pour les quêtes du Graal et l’alchimie de la substance, les 4 cardinaux contenaient l’Espace, mais les unes et l’autre ne parlaient que d’étendue : de la pierre ou du bloc, de la table ou de la coupe. Leurs délits même n’étaient que des étendues : des faces apparentes ou du joint.

Au contraire, quand ils traitaient du Temps, ils ne disaient que des durées : du matin ou de l’enfance, de l’après-midi ou de l’âge adulte. Inverses, les deux durées, magique l’une, morale l’autre, se joignaient ou, plutôt, se chevauchaient en un moyeu/milieu, qu’on pouvait dire la puberté ou l’ermitage, le Graal En Soi ou l’Or/substance. Dans l’Instant, hic et nunc (mais aussi le Sic et le Non d’Abélard) s’alliaient la Fable, son espérance naïve, et le principe, en sa permanente nostalgie. Ou bien : la flèche de la perception et celle, contraire, de la conception, du Passé au devenir l’une, du devenu à l’Avenir l’autre.

Hors des Quêtes et de leurs lectures, on dirait que l’Espace et le Temps se présentent autrement, à l’inverse.

Pour Thessalos et Ripley, c’est le Temps qui se fait quadrilogique. La Croix dans le cercle, la « partition » le définit, elle seule permet de le répartir en 4 zones, qui sont également 4 triangles, isocèles et rectangles.

L’ingrédient se cueille en mars ou en juillet, il est du printemps ou de l’été; mais les chemins aussi, du jour, du mois, de l’année, se situent en ce quadrant-ci ou en celui-là, et le Couple, séparé en plein midi, se retrouve uni au minuit. Le Passé, l’Avenir, le devenir et le devenu se font une quadrature : inconciliables, les premiers, quand les seconds se concilient et se chevauchent.

Différemment, l’Espace n’est plus — ou pas encore — l’étendue, de ce corps ou de cet instrument. Il peut être ce qui sépare les discontinus, comme on dit encore un « espace » pour dire l’intervalle qui les sépare. Il déborde les corps qui s’y meuvent ou les objets qu’on y transporte. Cet Espace est trilogique : Je ne lui reconnait que les 3 dimensions. Si les lignes, courbes ou droites, dessinent la première, l’unique, en la seconde, par le joint de l’horizontal et du vertical, les triangles, les carrés se reconstituent.

Dans les 3 dimensions s’imposent les volumes : le cône, la pyramide, la sphère ou le cube, projetant seulement le rêve d’une 4ème, qui jouerait du contenu et du contenant. Car Je lui-même n’a que ces trois dimensions, s’il ne traite que de l’Espace.

Mais le centre du temps quadrilogique, où le situer? Au centre du cercle, à l’embranchement des voies horizontale et verticale? Ou bien en des foyers divers, en cette ellipse-là (de l’étendue et de la durée) ou en celle-ci, du Temps et de l’Espace? Ni Zosime, Lulle, ni Thessalos, Ripley n’ont considéré ce problème géométrique, trop préoccupés — déjà ou encore — par la matière de l’UN.

Jean-Charles Pichon

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