5 – LA QUETE DE L’ABSOLU

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LA QUETE DE L’ABSOLU

Il est de coutume chez nos éducateurs de prétendre que seul un esprit scientifique (sous-entendu : rationnel) se préoccupe d’exactitude. L’Histoire ne confirme pas ce propos. Le mot du mythologue Hésiode et l’analemme de nos églises provençales datent des temps de « l’obscurantisme » : le Moyen Age grec et le Moyen Age chrétien. On y voit cependant que la conscience et l’étude du « degré de liberté » y furent bien supérieures à ceux des âges rationalistes, du 3ème siècle avant J.-C. ou de notre 19ème siècle entre autres.

C’est que, précisément, l’esprit religieux ne met pas en doute l’imprécision de tout calcul humain, sinon même l’impuissance de l’homme à pénétrer le secret de la réalité : il croît en Dieu.
Mais il faut attendre l’hermétisme du 2ème siècle avant J.-C., ou le relativisme du 20ème siècle, pour entendre le « savant » parler comme un mystique.
Le premier aveu de l’imposture scientiste date de 1930 (le discours de Planck à Berlin); et, si de nombreux aveux de l’insuffisance scientifique se sont succédé depuis cette date, il a fallu attendre 1976 pour lire, de la plume d’Alfred Kastler, prix Nobel de Physique :
« Il est impossible, à l’observateur humain, de connaître le déroulement de la « réalité objective ». Il ne peut en acquérir qu’une connaissance discontinue, limitée aux processus d’observation. Chaque observation est une intervention qui altère ce déroulement ». (Cette étrange matière, p.156, Stock).
Or, ce passage de la « lecture » au « délit » caractérise exactement le passage du rationalisme au retour du « spiritualisme », universellement méprisé pendant la période précédente.
Il reste qu’un certain fatalisme aveugle ne vaut pas mieux que le rationalisme en son fanatisme athée : si, pour celui-ci, il n’y a pas de problème, pour celui-là, il n’y a pas de solution.
Au contraire, le joueur ésotérique offre de grandes ressemblances avec le rationaliste ludique : ils espèrent tous deux vivre en dépit de l’énigme et vivre joyeusement : un Paracelse, un Boscovitch sont d’abor des aventuriers, comme un Pythagore ou un Empédocle, deux mille ans plus tôt. Aussi bien, tantôt cet ésotérisme précède le rationalisme : au 6ème siècle avant J.-C., au 16ème siècle, tantôt il le suit, comme dans les temps de l’hermétisme ou dans ceux que nous commençons de pressentir.
Avec le recul, on pourrait dire que les deux divertissements ne se distinguent guère l’un de l’autre : le même Gay Sçavoir les anime, la même fantaisie les conduit, qu’ignorent aussi bien le tragique religieux et l’outrecuidance du cuistre.
On m’opposera que, du moins ici, le reproche du rationaliste « sérieux » est fondé : la précision n’est pas le principal souci de ces quêteurs. Sans doute, puisque l’homme du Gay Sçavoir a renoncé à l’ambition d’appréhender ce qui est : le réel même, en-deçà ou au-delà de la connaissance, de la similitude (de l’observation) et de l’esthétique (ou de la rhétorique), c’est-à-dire bien en-deçà ou au-delà des mythes trinitaires : le Vrai, le Bien et le Beau. Ils n’ont plus à rechercher la précision d’une étude qui ne peut y atteindre de toute façon. Mais une autre rigueur les conduit : la soumission aux règles qui régissent leur jeu.

Les couleurs et les sons – C’est même en de telles quêtes qu’on ne distingue plus clairement, parfois, le mythologue du scientifique. Qu’est-il exactement, le pythagoricien qui établit les intervalles constants entre les 6 notes (car le si ne sera révélé que plus tard)? Qu’est-il, Newton, établissant le spectre des couleurs, à l’inverse de la gamme des 7?
Ces calculs ne sont pas scientifiques : il est aisé d’en discuter les résultats : on dira que les couleurs fondamentales ne sont pas 7 mais 3 (le rouge, le jaune et le bleu) ou qu’elles sont en nombre infini.
On inventera d’autres intervalles que ceux de Platon, établissant la gamme sur d’autres toniques do que les 522 vibrations.
Les uns nieront que les « sons » soient autre chose que des « bruits », comme la musique concrète, sans tenir compte du fait que le bruit procède d’ondulations sonores émises dans un ensemble désordonné et que le son musical procède de sinusoïdes élémentaires liés par un rapport déterminé.
Les autres, plus « physiciens » que « musiciens », voudront se fonder sur 3 séries de vibrations, puisque les couleurs de base ne sont que 3, ou que la « vie » élémentaire (celle du cristal) se présente comme une structure de périodicité régulière à 3 dimensions (découverte de Haüy) ou que les circonvolutions temporales qui reçoivent les sons fréquence par fréquence les reçoivent en 3 exemplaires, sur 3 zones voisines. [1]
De ces 3, la dodécaphonie tirera ses 12 intervalles, etc.
Mais, en dépit de ces disputes, nos yeux voient les couleurs, nos oreilles entendent les sons. Les couleurs sont, de l’infrarouge à l’ultraviolet : le rouge, l’orange, le jaune, le vert, le bleu, l’indigo, le violet. Les sons musicaux demeurent, du do (1) au do (2) : ré, mi, fa, sol, la, si.
Ordonnées par leur longueur d’onde (au micron) les premières et ordonnés par leurs fréquences, les seconds, les couleurs et les sons musicaux se présentent, en dépit des incrédules, dans le double sens rigoureux :

Entre 5/12 et 9/12 se situent toutes les couleurs visibles, entre 12/11 et 12/6 toutes les notes audibles.
Des divagations sans nombre, ésotériques ou scientistes, nées de la trouvaille de Newton, très peu valent d’être seulement citées. J’en donnerai, à titre d’exemple, L’astral des sons et L’astral des couleurs, publiés par le « professeur » Paviot en 1920-1924, où l’auteur établit des correspondances « précises » entre les deux gammes des sons et des couleurs d’une part, les mouvements des planètes de l’autre, et les rattache tous aux grands ésotérismes de la Kabbale et des Tarots.
La divagation ne provient pas, ici, du rapprochement, non plus étrange que ceux que révèlent les œuvres des kabbalistes eux-mêmes ou d’un Nicolas de Cues au 15ème siècle, un Paracelse au 16ème siècle, un Kepler, un Neper, un Leibniz encore. Mais dans un ridicule souci de « précision », qui conduit l’auteur à jouer, comme Jarry (mais ironiquement celui-ci), des 9ème et 10ème décimales des nombres, multipliant sans fin ses schèmes et ses tables.
Le scientiste, on le sait, n’agit pas autrement.
Tout autre est l’attitude du joueur, que frappe uniquement l’évidence et qui « ne fait pas le détail ».
A un tel homme il apparaît, à l’évidence, que le parallélisme entre les sons et les couleurs ne peut être que ludique. Car nous vivons dans les couleurs; nous ne vivons pas dans les sons musicaux. Le monde de la couleur est celui de l’apparence, c’est-à-dire du positionnement ou de la localisation : l’indiscernable y demeure l’exception, au point que le rationaliste le refuse : l’invisible n’existe pas.
Au contraire, la durée est le monde de la cohérence et, donc, à la limite, de l’impositionnable, du non-localisable : la note musicale y est l’exception.
Par suite, les degrés de liberté qui oblitèrent les deux mesures ne sont en rien comparables, ainsi que nous l’avons vu.
Dans l’univers de la couleur, il s’agira d’une « variation d’amplitude » ou d’un simple degré de lecture, à 1/q de l’unité/primauté. Dans l’univers de la fréquence, qui est aussi celui de la matière – en sa durée –, il s’agira d’une « variation d’alternance », dont pourra rendre compte, entre autres, la série (et la sommation) dite des « factorielles inverses », ainsi que toutes les mesures relatives à la densité ou à la pression dans l’univers macromoléculaire, à la « quantité de mouvements » dans l’univers subatomique : l’unité ne s’y présente plus comme primordiale mais comme primaire, causale.
Cependant, le mathématicien ou l’ésotériste ludique ne pourront borner leur étude à cette « apparence » et à cette « durée ». Car il leur faudra savoir ce que devient la matière de l’objet au-delà de la durée de l’objet; et d’où vient l’apparence (ce que peut être l’apparence en-deçà de l’ultraviolet).
Ils reconnaîtront une certaine « odeur », non mesurable, à la mort même, un certain « goût », non mesurable mais situable dans le temps. Ils établiront le tableau irrationnel, mais non pas irréel :


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[1] Non moins étrangement, ces 3 séries, dites de Zerlin, se fondent sur un intervalle commun : 21,75, puisque elles se fondent sur 65,25 (3 X 21,75), 87 (4 X 21,75) et 108,75 (5 x 21,75). A rapprocher des 3 biorythmes, 22, 27, 33 jours et des poussières, qui reproduisent les 3 séries de Zerlin au1/3.

Les jeux, les sciences … Ce ne peut être qu’un exemple.
En effet, nous savons que, d’une part, le problème ne peut être saisi en sa totalité (car le Réel le serait, à travers la donnée du problème absolu) et que, d’autre part, chaque problème, lié à l’époque qui l’impose, comporte sa formulation propre, dépendante des mythes qui prédominent alors.
Si l’ésotérisme des « sens » paraît revenir à la mode, renouvelant les schèmes du 3ème millénaire avant J.-C., d’autres approches furent préférées en d’autres époques : celle des mania ou « jeux » par les platoniciens, celle des « sciences » depuis le 9ème siècle (dans la chrétienté ou l’Islam) jusqu’au plus profond Moyen Age chrétien.
a) Œuvre de Platon, semble-t-il, l’ésotérisme des mania identifie le Combat au regard (par le dieu Apollon en Occident, ou par les Arts Martiaux en Orient), le Risque ou Aléa à l’ouïe (par le dieu Hermès et tous les dieux d’Eau, les maîtres de l’Onde), le Vertige à l’absorption de mets ou de boissons particulières, aphrodisiaques ou envoûtantes (par les déesses-mères ou de Terre), le Mimecry – à la fois le mime et le travesti – à l’odorat (par Dionysos ou, sur le Gange, par les divinités de l’Air).
Ce sont ici les jeux de combat et de risque qui se présentent comme numériques, quantitatifs : dans le combat, on marque des points, et l’un des combattants, toujours, peut être dit « supérieur » à l’autre; tout risque est une loterie, où les chances de gain ne sont en somme que des probabilités.
Au contraire, le vertige et le travesti échappent à la numération. Un seuil y est atteint : de complète « possession » ou de parfaite « identification », mais ce seuil est imprévisible; il est littéralement le don du dieu, Héra ou Dionysos, plus que dépendant de la quantité de boisson absorbée ou d’oripeaux revêtus. A celui-ci une coupe d’hydromel ou de soma ne peut-elle pas suffire? A celui-là un simple onguent ou une goutte de parfum?
b) Œuvre de la décadence romaine (on citera les noms de Capella et de Boèce), l’ésotérisme des sciences identifie le Nombre au combat et au regard; le Rythme au risque et à l’ouïe. En effet, l’Arithmétique et la Musique sont essentiellement mesurables. Puis le dieu des Nombres, Iahvé (ou Zeus en Grèce) fut aussi le dieu des Combats; mais le dieu du Risque et celui de l’Ouïe, en leurs noms multiples – de Toth au Grand Serpent, du Python à l’Hermès – furent aussi les dieux du rythme, les fondateurs de la Musique, les maîtres de l’ondoiement, les « oints », autant que de l’ondulation. Comme le bâton s’oppose au serpent, la corde s’oppose à l’arc.
La connaissance des nombres facilite le combat; celle des rythmes la domination du risque. Différemment, c’est la mesure, très incertaine, des territoires qui protège du vertige mortel; c’est l’approche, plus douteuse encore, des mouvements des astres et des planètes, qui révèle au mortel le Mimecry qu’il peut ou qu’il doit assumer en cet instant précis.
Ainsi, la quadrilogie de Boèce : l’Arithmétique et la Musique, la Géométrie et l’Astronomie se juxtapose-t-elle, pour ainsi dire intuitivement, à celle des « sens » et des « jeux ».
Mais, dans les trois schèmes, des jeux, des sens et des sciences, on voit que l’objet de l’étude n’est que l’approche du Réel : elle se garde encore – ou à nouveau – de traiter du Réel même.

Les images de la réalité – Sans aucun doute, cette modestie tient à l’époque où vit l’instructeur égyptien, Platon, Boèce : à la jointure soit de l’irrationnel au rationnel (Platon), soit à l’inverse (Capella, Boèce). Une telle époque ne peut être que celle de la quête ludique, à mi-chemin du « problème inexistant » et du « problème insoluble ».
D’autres temps ont fait naître de plus grands audacieux, qui ne craignirent pas de s’attaquer au réel même.
Le 19ème siècle a suscité de tels hommes; le 3ème siècle avant J.-C. aussi. Là s’imposent les grandes théories, soit des « âges de l’humanité », soit de la domination de l’homme sur la matière.
Au 3ème siècle avant J.-C., l’aristotélicien ne doute pas de pouvoir résumer les âges de l’humanité dans un schème défini; au début du 19ème siècle, Hegel n’en doute pas davantage. Depuis les grandes civilisations d’Orient, adoratrices de la déesse-mère ou de la Dame de la Montagne (Damkina), il fait redescendre l’homme vers les plaines et adorer les dieux de Feu, puis s’approcher des fleuves, des mers et adorer des dieux d’Eau. L’avenir doit donc être dédié à l’Air; il le situe dans la très lointaine Amérique et s’interdit de le définir, mais il date la fin de l’Histoire ou du vécu de 1806, sa propre époque, ainsi que le font tous les prophètes.
L’autre grande innovation du 19ème siècle, la thermodynamique, ne se distingue pas mieux de la grande invention aristotélicienne : les 4 Qualités.
Tout le réel, dit Aristote, est contenu dans la dialectique de la forme (volumineuse) et de la matière (périssable). Les formes s’accroissent, par le chaud, et se réduisent, par le froid : les principes de la thermodynamique ne diront rien d’autre. Mais la masse du corps ne s’accroît ni ne se réduit : rien ne se crée, rien ne se perd dans un système donné : la matière se condense (s’associe) dans le volume réduit; elle se disperse (se dissocie) dans le volume agrandi. Dispersés, les « atomes » de matière se heurtent l’un l’autre : ils se combattent, engendrant la chaleur, qui disperse l’énergie. De sorte qu’en fin de compte, quelque chose se perd, sous forme de chaleur (jusqu’à la destruction de la matière/énergie, dans l’ionisation).
Mais, d’autres facteurs que le chaud et le froid peuvent produire les mêmes effets (nous sommes dans le monde de la causalité) d’association et de dissociation : l’humide, qui rassemble, la sécheresse, qui disperse. Si les métaux se laissent traiter, ainsi, c’est qu’ils comportent tous une part d’humidité; au contraire, le minéral est sec, et, dans cet état de sécheresse, le sable se disperse en grains.
Cette distinction, déjà, annonce le Mercure et le Soufre de l’alchimie, et, par-delà, bien sûr, l’Onde et le Corpuscule de nos physiciens.
Or, ici, c’est le Froid qui précède le Chaud : on chauffe un corps, alors qu’on ne peut que le laisser se refroidir; c’est l’association (l’humide) qui précède la dissociation (le sec) car on ne peut dissocier  ce qui est désuni.
Les Epoques et les Qualités, par suite, tout en maintenant les quadrilogies précédentes, les bouleversent par l’introduction d’une notion nouvelle : le sens (non plus la sensation, mais le vecteur).

Le sens vectoriel – Cette notion, du moins, était pressentie dans les mania de Platon : ses deux cercles « du Même et de l’Autre » se mouvaient en sens inverse, comme d’ailleurs les deux cercles du « ciel antérieur » et du « ciel postérieur » dans le plus ancien commentaire du Yi King, vers -1100.
En effet, si j’établis un ordre, hypothétique, de succession entre les 4 jeux, seul le Mimecry précède l’Agon (le Combat) : tout combat est un spectacle et tout combattant un acteur, un comédien, comme on le vérifie hors de l’humanité, par le travestissement animal avant le combat : l’un ébouriffe ses plumes, l’autre ses poils; le chat se fait un tigre et le roquet un lion; le lézard se souvient de son ancêtre dragon : tous épouvantent l’ennemi avant de l’attaquer ou de le fuir.
Puis, le Risque précède le Vertige. On craint avant de se précipiter; on évalue avant de se soumettre. Avant que la perte se fasse vertigineuse, elle n’a été que probabilité de gain.
Le schème de Platon devait donc être, dans les deux cercles :

les seules sécantes possibles des deux cercles reliant le travesti au combat et le risque au vertige.
Mais, dans le schème des Qualités, les deux cercles se font ellipses et les deux ellipses analemme : la dominante y devient – ou redevient – le vecteur dans le seul sens possible du temps :

Et l’ésotérisme éternel :


Les « sciences » déplacent ce bel équilibre. Car le discernable (les couleurs) commence en-deçà de 1/2 (à 0,4) et le cohérent (le rythme) n’atteint pas au 2 : e-1 vaut 1,718 et Si 1,8. Le schème devient :

Or, que peut signifier un Temps qui devient couleurs? Un rythme qui devient Espace? L’ésotérisme cède à la métaphysique ou la science systématique à la crédulité mythique : la vitesse/limite de la Lumière, l’antimatière, le Saint-Esprit ne sont pas loin.

D’autres alchimies – Ce n’est pas que notre siècle ne soit tout rempli de quadrilogies plus surprenantes les unes que les autres. Mais la plupart ne débordent pas le problème technique qui les suscite et le système qui les développe.
Trop de musicothérapeutes rêvent d’accorder aux rythmes musicaux l’harmonie des planètes, sans concevoir que l’astronomie est une science autre que la musique. Mais le physicien nucléaire ne rêve pas moins quand il prétend, par le « peuplement » paramagnétique, imiter le phénomène de la précession (dit « de Larmor ») et provoquer de cette façon une « résonance » prolongée. Comme s’il se pouvait que le laser et le maser ne soient d’abord des destructeurs d’un équilibre naturel que le physicien, apparemment, ne soupçonne plus.
D’autres ésotéristes s’attachent à découvrir, en-deçà de la mort, des couleurs inconnues, comme un « vert » régénérateur en-deçà de l’ultraviolet. Mais que font-ils d’autre, nos physiciens, quand ils dotent de « formes sans matière », les quarks, les hadrons rejetés du noyau de l’atome, et supposent, en chaque quark, l’existence des trois couleurs?
Aucun de ces chercheurs ne pressent l’inversion paradoxale aux seuils de 5/12 et de 12/7 (ou de 6/12 et de 12/6). Il leur faut un schème plus simple, ou, sinon, plus rationnel, tel que le plus petit y soit toujours contenu dans le plus grand et l’antérieur toujours causal (de l’effet toujours postérieur) :

dans la seule étendue et la seule durée qu’ils nomment l’Espace et le Temps.
Par d’autres, l’inversion est parfois soupçonnée.
On citerait De Saussure, et son schème cruciforme, où l’horizontal porte le nom de « synchronique » (dans un temps déterminé) et le vertical le nom de « diachronique » (d’une époque à la suivante). Mais le schème ne déborde pas le plan de la sémantique.
De même, ne débordent pas le plan de la psychanalyse les quadrilogies de Lacan, de Nemo, ni celui de la psychologie publicitaire la distinction du marketing pharmaceutique entre les quatre espèces de clients médicaux : le théoricien, le praticien, le conservateur et le progressiste.
Bien que j’admire Jung et Pauli, et ne puisse placer leurs recherches au même niveau que les précédentes, le même blocage se reconnaît dans leurs schèmes, dont la diversité révèle l’incertitude :

Jung cependant déborde le problème technique (que pose la psychanalyse), comme un autre technicien, le célèbre ingénieur Buckminster Fuller, aujourd’hui un vieillard mais qui ne renie pas l’intuition de sa jeunesse : les quatre coordonnées, sur laquelle s’est fondée son œuvre, et qui la défend en ces termes :
« Je suis persuadé que ce système de coordonnées est entièrement conceptuel, à quatre dimensions, beau et toujours démontrable. J’en suis maintenant au point où il m’apparaît tout à fait incontestablement que tel est le système de coordonnées de la nature, dont le caractère conceptuel va permettre […] de saisir exactement comment la nature constitue toutes ses structures et réalise toutes les combinaisons et toutes les transformations » (Intervention de 1977 à l’Unesco).
Buckminster date sa découverte des années 1929. C’était à peu près l’époque où un autre novateur, un ésotériste celui-là, Dom Néroman, construisait sa propre machine, à l’image des deux « cercles » de Platon. Les noms qu’il leur donnait : le Matériel et le Spirituel n’ont pas la précision des vocables platoniciens, mais le partage qu’il opérait, en chaque cercle, entre le « supérieur » et « l’inférieur » recréait également les quatre coordonnées du créateur américain.

En outre, l’imprécision des termes : supérieur, inférieur, lui permettait l’application de sa machine aux problèmes les plus divers, tout comme les « coordonnées ».
Enfin, un troisième novateur, ou quatrième, en comptant Jung, W. Reich atteignait à la même lucidité dans les années qui précédèrent sa mort – son assassinat? – dans les prisons américaines.
Les 4 sont ici : la tension et la détente, la charge et la décharge. Ils définissent l’Etre réel comme un orgasme universel, qui ne connaîtrait le repos, comme l’homme, qu’en de rares instants de détente, au1/4 du Temps :

Si audacieuses et surprenantes qu’elles soient, ces belles machines ne présentent pas toujours le caractère d’innovation que leurs créateurs leur ont prêté – ou leur prêtent. Elles m’évoquent irrésistiblement les 4 opérations de l’alchimie : l’œuvre au noir, l’arc-en-ciel, l’œuvre au blanc et le Grand Œuvre, que le sire de Nuysement, vers 1600, symbolisait dans ses visions hermétiques par le Grain, la Salamandre, le Pélican et le Phénix :


Les grandes machines ésotériques
Rationalisés ou non, tous les schèmes qui précèdent se fondent sur une « quadrilogie fermée », même si leur auteur, Fuller, Neroman, Reich, prétend à en recouvrir l’univers. Car chacun s’est spécialisé dans sa technique particulière et n’en veut pas sortir. Il en est de même des quadrilogies psychanalytiques, sémantiques (diachronie/synchronie, métonymie/métaphore), thermodynamiques (relation/modalité, quantité/qualité) bien que le psychanalyste ou le sémanticien, le physicien ou le philosophe prétende y voir une clé non seulement de son étude mais de la réalité tout à coup décryptée.
Car toutes ces quadrilogies ne sont que des dialectiques dédoublées : la relation s’y oppose à la modalité comme l’acausalité à la causalité, ou la charge à la décharge, etc.
Elles se présentent donc comme des « plans doubles, dialectisés » dans le cadre systématique de nos trois dimensions, qu’elles ne débordent pas.
Tout autrement se présentent les « machines » purement ésotériques dont la quadrature, de base, en sa formulation même, s’arrache aux trois dimensions et s’offre à l’observateur comme une « quadrature ouverte », en raison de ce dépassement.
Il est remarquable que toutes se situent en des périodes déterminées de l’Histoire : soit au point 0 du rationalisme (son « retournement »), soit en l’apogée des époques mystiques (le point maximum de l’Esprit Nouveau, après lequel le Mythe Vivant ne peut plus que décroître), c’est-à-dire, en un autre langage, soit au point du remembrement, qui amorce la remontée mystique, soit au point du démembrement, qui annonce la retombée : aux minima et maxima de la courbe d’activité solaire, aux nouvelles et pleines lunes, au midi et minuit du jour, aux solstices de l’année, etc.
Michel Carrouges a nommé les premières « des machines célibataires », entendant par ce mot les machines de la Belle Epoque : de Kafka, de Jarry, de Roussel, de Duchamp, et ce nom doit leur être gardé pour parler de machines du 3ème millénaire avant J.-C. ou de l’époque préchrétienne.
Les secondes ne portent pas encore de nom générique, bien que la ressemblance soit évidente qui rapproche les grandes machines de l’ésotérisme hindouiste (essentiellement védique) du Pentateuque et du Coran, entre des centaines.
L’étrangeté des unes et des autres atteste que tout n’est pas humain ici. L’irrationnel préside à ces constructions délirantes : soit le rire des dieux soit la présence d’un dieu, qu’on entende par le mot : dieu une « Nature primordiale » ou l’Eros-Arkhon de Platon et des gnostiques ou l’Archetypus Intellectus (Intelligence archétypale) des Libertins, des Quiétistes, des Romantiques, des Symbolistes, de Kant et de Jung.
Différemment : la Terre Première ou la Caper, l’Archer ou le Sagittaire, le Verbe Intérieur ou le Scorpion, dans l’ordre immémorial des Signes, sur trois fois deux mille ans.
Divagations? Sans doute. Mais les « machines » sont là.

Illustration Pierre-Jean Debenat

Le rire des dieux – Une argile du 3ème millénaire, dont l’auteur se nomma Tabi-Outoul-Enlil, dont le dieu dut être Enlil, la divinité du Souffle, raconte l’aller et le retour d’un exclu de sa ville et qui, au terme de son périple, y revint. Le voyage traverse onze portes, dont les noms mêmes suggèrent les localisations : soit :


soit :


Le second schème est réductible aux quatre phases :


à condition de concevoir la dialectique Purification/Vie comme le lieu ou le seuil d’une double inversion.

Lie tseu – On ne peut pas ne pas rattacher cet ésotérisme à celui du taoïste Lie tseu, quelque 2 000 ans plus tard : « Il y eut une grande Mutation, un grand Commencement, une grande Formation, une grande Création.
En la Mutation la force ne se manifeste pas encore;
le Commencement est la source de la force,
de la Formation naît la forme,
la matière jaillit de la Création.
On appelle Chaos l’état dans lequel les 10 000 êtres n’étaient pas encore séparés.
On nomme Mutation l’état où l’être, changeant, ne peut être situé en aucune forme.
Changeant, cet être mue et devient Un.
Le Un change et devient 7.
De 7 il devient 9.
Il change de nouveau et redevient l’Un.
Ce Un est le Commencement.
Le pur-léger monta et devint le Ciel,
Le trouble-lourd descendit et devint la Terre.
Par leur mélange harmonieux, les souffles intermédiaires produisirent l’homme
et de même, ciel et terre contenant les germes, les 10 000 naquirent par mutation ». (Le vrai classique du vide parfait, 1,2 : Genèse des mondes).
Aux 4 « lieux » : Commencement, Mutation, Formation, Création correspondent les 4 « existences » : la force, le chaos, la forme, la matière (dont 3 seulement sont vivables). Y correspondent aussi les 4 nombres : 1 – 7 – 9 – 10 000 (ce dernier nombre pour : innombrable). Des 4 « lieux », de même, enfin, l’un ne peut être localisé : la Mutation. C’est-à-dire que les 3 (le lieu, l’existence et le nombre) ne peuvent être identifiés aux 4, bien que, l’un des 4 échappant de fait à l’analyse, la tentation soit grande de le tenter. De même, nous avons vu que les 3 caractères de la particule subatomique : la polarité, la discernabilité, la durée-cohérence ne peuvent être juxtaposés aux 4 structures : proton, neutron, positron, électron, bien que chacune des structures soit polarisée ou neutre, localisable ou non, de longue ou de courte durée.
Toutes les machines du rire, tant anciennes que modernes, traitent de ce problème : ce sont, dans les 4 lieux, les 4 et les 3 de la Kosmopoiia (dieux, anges, rires, répétitions) ou les 4 figures qui sont 3 du Locus Solus, les transformations incessantes de nombres chez Jarry et Keiris.

Plus étrangement, les nombres y sont généralement ceux de la Kosmopoiia et de Lie tseu : le 7 et le 9 ou leurs multiples ou leurs associations avec l’introuvable Unité :
les 27 : 3 X 9, ou les 36 : 4 X 9, mais aussi 4 X 7 (-1) pour 27 et 5 X 7 (+1) pour 36,
les 19 de Leiris, à la fois 12 (4 X 3) + 7 (4 + 3) et l’accolement de 1 et de 9 (dans Le point cardinal),
les 6 (7-1) et les 13 (2 x 7)-1 de Roussel et de Jarry, etc. (Cf. Les Précis ridicules).
Enfin, en ce qui concerne les machines modernes, Carrouges a démontré qu’elles reproduisent toutes le modèle :

sans malheureusement se préoccuper de leurs sens (soigneusement décrits chez Jarry et Roussel), sinon en ce qui concerne le sens vertical de la Lecture au Supplice : le fil dans l’œil du mort dans le Scarabée d’or, la Demoiselle chez Kafka et Roussel (la Mariée pendue chez Duchamp), etc.

Dans le Locus Solus du moins la promenade des hôtes reconduit bien du sud-est au nord-ouest (son point de départ) et dans La colonie pénitentiaire, la fin du supplice, au sud-est, reconduit de même à la Lecture de l’indéchiffrable inscription. Mais la « résurrection » n’est-elle pas toujours, chez Poe et Villiers de l’Isle-Adam, Jarry et Leiris même, une « révélation », c’est-à-dire une lecture encore, des caractères ou du secret d’abord jugé indéchiffrable?
Non seulement les machines ont une forme commune et usent des mêmes nombres, mais, évidemment ou non, elles sont régies par un seul sens de marche :


à l’exception de la partie supérieure à l’est, dont le sens est mal défini (en raison de son informité).

Les divines machines – L’œuvre de William Hope Hodgson, La maison au bord du monde, à laquelle j’ai emprunté mon titre, était inconnue de Carrouges quand il publia son étude, en 1954, bien qu’elle fût antérieure d’un demi-siècle, contemporaine de la Pataphysique jarriste.
Identique quant au rythme et à la forme aux machines de Faustroll et du Locus Solus, la machine de Hodgson s’en distingue en cela que le rire n’y a plus place. Les Figures du nord-ouest (sur la montagne) sont glacées ou sinistres; les Monstres qui sortent de l’abîme situé sous la maison terrifient le héros (et le lecteur avec lui). Le « voyage dans l’espace » ne lève que l’angoisse et le « retour des temps », au sud-est de la machine, n’est que la description d’une suite de malheurs : la mort du chien, le retour des diables, l’effritement de toute matière, l’incendie de la maison et la mort du héros.
Une telle angoisse – métaphysique – fait le caractère permanent des grandes machines religieuses que sont les « Jardins » mayas, les 10 et les 12 de la Kabbale primitive, le jeu des anges et des démons dans le Coran, les « chronologies » hindouistes.
Pour ne traiter que de ces dernières :
a) j’ai montré dans mon livre L’Islam dans le Coran, plus longuement que ne peux le faire ici, comment l’architecture de la prophétie se fonde sur les deux sens :
de la succession des Lettres-signes (des Anges) dans la partie supérieure de l’appareil, par tranches de 114 ans (19 X 6),
de la succession, inversée, des Serments (et des Djinns) dans la partie inférieure, par tranches de 361 ans (19 X 19).
Les 4 sont ici : le Visible, l’Invisible, le sens du dernier (le moindre) au premier (le meilleur) et du premier (la cause) au dernier (l’effet). Le Djinn procède dans ce dernier sens ou du passé causal vers l’avenir effectif. Mais cet avenir n’est que l’abîme où tombent de fait toutes les vies : ainsi se recréent l’éternel retour et le sens inverse du temps, du devenir au devenu. Ainsi, au point de rupture, le Djinn devient un ange; il glorifie un ordre qu’il a voulu détruire :


Tous les grands prophètes de l’Islam, de Djâbir jusqu’au Bâb, ont médité sur un tel schème (généralement incomplet, selon que les uns et les autres jouaient des 114 ou des 361).
b) Beaucoup plus complexe, car il se formule – fragmentairement – dans un grand nombre de livres sacrés, l’ésotérisme hindou distingue plus clairement les 4 « univers ».
L’unité ou Mahayana vaut 0,1 ou 1 ou 10; exactement 10 yugas de 0,01 ou 0,1 ou 1, répartis dans le sens dégressif : 4 + 3 + 2 + 1 = 10.
Le Manavatara vaut 71 yugas (exactement : 71,4), c’est-à-dire : 0,714 (5/7), 7,14 ou 71,4.
Les Para et Parardha, au 1/2 l’un de l’autre, valent 5,50, 50, 500, 5 000, etc., et 10, 100, 10 000 unités. Ils valent également, par suite, 14 Manavataras, puisque :
14 X 71,4 = 1 000
14 X 7,14 = 100
14 X 0,714 = 10.
Enfin, les Manavataras se prennent 7 dans un sens et 7 dans l’autre. En sorte que la machine ne peut être que celle-ci :

Il est d’autres machines, bien sûr, qui ne présentent pas la forme universelle, mais elles se présentent alors comme des cercles (concentriques ou non). Or, s’il n’est pas toujours possible de les reconduire aux 4 Lieux (par exemple le jeu des 12 et des 5 dans le calendrier tibétain-mongol), il est toujours possible de ramener les machines quadripartites à un tel jeu de cercles.
Par exemple, le schème hindouiste à la succession/imbrication de 5 cercles. Soit, du plus grand au plus petit :
* – le Grand dieu
* – le demi-dieu
* – le manavatara (14 fois plus petit)
* – le mahayaga (0,714 ou 7,14 ou 71,4 fois plus petit)
* – le yuga (10 fois plus petit).
Il en est de même pour les figures, non plus statiques, mais mobiles que formulent les 13 et 9 mayas ou les 12 et les 10 kabbalistiques. D’une certaine manière, l’un des deux ésotérismes n’est qu’un état différent de l’autre :


Une telle mobilité caractérise les mandalas bouddhistes et les Livres des morts (égyptien, tibétain), ainsi que la figure double (inspirée de l’alchimie) de la Croix dans la Rose, que Boehme, Fludd et Andréa commentèrent en la fin du 16ème siècle.
La différence est que, dans les mandalas, le cercle extérieur demeure fixe et les figures internes (à 4, 6 ou 8 branches) seules se peuvent modifier, alors que dans la Rose-Croix, la Croix demeure immuable, quel que puisse être son nom, mais la Rose s’effeuille à chaque tour de roue.
Dans le Livre des morts égyptien, les « figures » se modifient, de « porte » en « porte » dans un univers éternel, immuablement osirien. Dans le Livre des morts tibétain, le principe qui meut les figures (démons, couleurs) demeure immuable, mais les cercles contenants se transforment l’un en l’autre, selon les couleurs-sites que leur concèdent les dieux.

La critique des machines – Devant cet afflux de « machines » –ésotériques ou religieuses, philosophiques ou scientifiques – qu’on nous propose, la réaction peut être double :
– soit le sentiment qu’elles traitent toutes d’un seul objet indiscernable (l’Etre) et figurent donc, imparfaitement ou non, la réalité.
– soit la perception – ou la reconnaissance – d’une confusion si grande que rien ne s’y laisse plus distinguer : ni la limite d’application d’une machine déterminée, ni l’orientation morale ou éthique qui en conditionne le fonctionnement, ni l’Unité même, de causalité ou de finalité, sur laquelle elle se fonde.
Plus exactement, l’Unité se dissimule sous les Signes (dieu, ange, livre, zodiaque, spectre des couleurs, gamme des sons, etc.) qui dénomment les parties de la machine informelle; puis, ces nominations renvoient à des « passages » ou « seuils » soit proprement mythiques, dans les machines les plus simples, soit insensés (dépourvus d’un sens défini) dans les machines plus compliquées, telles que les taoïstes, hermétiques, « célibataires ».
Simpliste ou mythique, la machine possède une orientation claire, bien précisée : je pense à celles de Saussure, de Reich, du marketing pharmaceutique, etc.; mais elle ne peut prétendre à recouvrir ce qui est et la quadrature qui la fonde n’est autre chose qu’une double « dialectique fermée », sans issue sur l’extérieur. A la limite, elle ne peut donc être située dans l’ensemble possible des cycles et se présente seulement comme une construction en marge des quêtes universelles.
Complexe ou mal déterminée, la machine se situe aisément dans l’ensemble des grandes quêtes humaines, mais, parce qu’elle se présente elle-même comme cet ensemble, elle nie ses limites, sans lesquelles elle n’est rien.
Pourtant le sentiment demeure d’une quête commune, non seulement unanime en son objet mais, relativement aux signes, seuils et sens choisis en chaque recherche, pareillement (et fragmentairement) aboutie.
En sorte que l’attraction l’emporte sur la critique et que l’échec renouvelé de tant de quêteurs illustres n’épuise pas le besoin de poursuivre la quête, dans l’espoir de triompher du triple paradoxe :
la diversité de l’unité,
l’indétermination vectorielle des Sens,
l’impossibilité d’une Localisation à la fois définie (dans un système donné) et cependant ouverte (à d’autres systématiques) dans la Totalité.

Jean-Charles Pichon

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