LES PRECIS RIDICULES – II (4) –

 

IV

Les machines célibataires :

JARRY

 

Le texte : Gestes et Opinions du docteur Faustroll, entre autres machines célibataires contemporaines.

Il a peut-être paru surprenant qu’on ne puisse donner une antériorité certaine à l’œuvre de Lie tseu sur la Kosmopoiia ou à l’inverse.

Mais voici deux groupes d’ouvrages tout proches de nous : les travaux de Jung et de Pauli d’une part, les Machines célibataires de l’autre, et il n’est pas facile de décider de l’antériorité des uns sur les autres.

Pour mieux faire comprendre cette difficulté, je prendrai un exemple différent : celui des travaux relatifs aux « cycles moyens » temporels : la Grande Année et l’ère précessionnelle, entre autres.

La connaissance de ces cycles, encore très précise au 16ème siècle (Nostradamus, Kepler) et combattue au 17ème, n’était plus que latente au 18ème, déformée ou annulée au siècle dernier.

Aujourd’hui, selon sa culture particulière, chaque ésotériste cyclologue se donne un précurseur différent : Guénon, Paul Le Cour, Künkel, Filipoff et se présente lui-même volontiers comme le « premier » synthétiseur des systèmes différents.

Une courte chronologie n’est pas inutile ici :

1908 : René Guénon définit la demi-Grande Année, de quelque 12 960 ans (6 X 2 160), mais ne lui donne que 12 882 ans;

1917 : O. Spengler publie Le destin de l’Occident, dont l’intervalle de 2 160 ans est l’une des clés;

1922 : Hans Künkel définit numériquement l’ère du Verseau (La Grande Année;

1933 : L. Filipoff date l’ère du Taureau de -4 100, l’ère du Bélier de -1 980, etc. (Les précurseurs d’Hipparque);

1937 : Paul Le Cour publie L’Ere du Verseau et Christian Meir-Parm date l’entrée dans l’ère de février 1962.

Dans le printemps et l’été 1963 paraissent quatre ouvrages qui précisent les notions d’ères précessionnelles et en tirent quelques prospectives pour l’avenir immédiat. De février à juillet :

Les cahiers de cours de Moïse, de Jean Sendy (Julliard),

Le royaume et les prophètes, de l’auteur (Laffont),

Aspects du mythe, de Mircéa Eliade (Gallimard),

La nouvelle culture du Verseau, de Methodi Constantinov (Courrier du Livre).

Ils passent à peu près inaperçus. Mais, désormais, les livres seront nombreux qui reprendront et développeront les arguments et les calculs de ces ouvrages. Une synthèse sur la question, la plus complète à ce jour, est celle de Robert Amadou : La précession des équinoxes, dans Aquarius (1979, éditions Albatros).

Daterons-nous les œuvres charnières sur le Verseau de la période 1908/1920, de la période 1933/1937, de l’année 1963 ou de 1979? Il faudra dire, évidemment, que, dans cette soixantaine d’années 1908/1968 est paru un grand nombre d’ouvrages qui ont remis au goût du jour une science méprisée ou rejetée pendant trois siècles.

Etrangement, les trois mêmes périodes : 1905/1920, 1950/1960 et 1978/1980 ont vu se développer, parallèlement en quelque sorte, les thèses de l’a-causalité et la reconnaissance ou la compréhension des « machines célibataires »; dans les trois cas :

a) les précurseurs ont publié entre 1910 et 1920, Guénon, Spengler, mais aussi Roussel (1910), Roussel de nouveau et Kafka (1914), Duchamp (1911), pour la première ébauche de La mariée mise à nu. La première édition du Docteur Faustroll est datée de 1911.

Or, Jung donne pour date au commencement de ses travaux sur l’a-causalité l’année 1920 et les premiers travaux de Kammerer étaient achevés en 1919;

b) en 1958, Eliade a publié ses premiers textes sur « l’éternel retour » et j’ai développé la thèse de l’influence des cycles sur l’œuvre de Nostradamus.

C’est en 1954 que Michel Carrouges a publié son étude sur Duchamp, Kafka, Roussel et Jarry, entre autres, sous le titre : Les machines célibataires (Editions Arcanes).

Et c’est en 1950 que Jung a publié la première version (en langue allemande) de l’ouvrage complété et traduit en anglais en 1960.

c) depuis 1978, j’ai dit le renouveau d’intérêt pour les cycles. Il correspond à la première synthèse de tous les courants scientifiques en faveur de l’a-causalité : Janus, d’Arthur Kœstler et, peut-être, à l’éclaircissement de l’œuvre de Jarry que constitue le présent ouvrage.

On dira que les appareils des machines célibataires sont évidemment antérieurs à l’appareil jungien; mais qu’importe, en réalité, si celui-ci a été décrypté avant ceux-là?

Les machines célibataires

Des sept ouvrages que Michel Carrouges présente comme les « précurseurs » des machines célibataires, pas un seul ne fut toléré ni même reconnu du vivant de l’auteur. Ce sont : très détaché, Le scarabée d’or d’Edgar Poe, puis L’Eve future, de Villiers de l’Isle-Adam (1886), l’œuvre de Jarry, la Mariée mise à nu par ses célibataires, même, de Marcel Duchamp, Les impressions d’Afrique et le Locus Solus, de Raymond Roussel et La colonie pénitentiaire de Kafka, tous antérieurs à 1914.

Une dizaine d’autres ont suivi, que Carrouges ne cite pas tous, d’Apollinaire, de Mme Hillel-Erlanger, de Leiris, de Cocteau, de Maurice Fourré, etc., pour la plupart contenus dans la période de l’immédiate après-guerre.

En toutes ces œuvres la Machine comporte les 4 parties auxquelles nous sommes maintenant accoutumés, et son décryptage consiste uniquement en l’étude de chacune d’elles.

1 – Au nord-est : le commandement indistinct

A l’origine des écrits hermétiques, nous motions la mention des « livres cachés » dans le temple. Puis, alors même que Bolos trouvait ces livres, il ne pouvait les comprendre – jusqu’au moment où il lisait la phrase célèbre sur « la nature qui domine, celle qui vainc et celle qui séduit ».

Egalement, dans la Kosmopoiia, au niveau le plus haut, l’Etre, même nommé – doublement – demeure inintelligible (en sa nature informe et, donc, en sa totalité).

La même inscription illisible est au sommet droit des machines :

dans Poe, l’écrit n’est pas seulement chiffré, mais d’abord invisible. Il faut la proximité – hasardeuse – d’un feu pour que les signes en soient révélés;

dans Kafka, l’inscription est trop ancienne; il ne se trouve plus personne pour la lire, car le Vieux Commandant est mort;

dans Duchamp, les 3 cases dessinées par le peintre demeurent vides, car Duchamp ignore les signes « schématiques » qui pourraient les remplir et devraient correspondre « à la tripartition de la Voie lactée »;

dans le Locus Solus, se produit initialement « la formulation muette d’anciennes paroles perdues », que seul Canterel peut traduire phonétiquement. Je ne sais pourquoi, lisant ce texte, je pense toujours à Carteret, le magicien du verbe, auquel il est interdit d’écrire;

dans Villiers de l’Isle-Adam, l’Eve future Hadaly est tout entière cette inscription. Car le robot féminin n’est qu’un ordinateur, où s’inscrivent en relief « les gestes, la démarche, les expressions et les attitudes de l’être adoré »;

enfin, dans le Docteur Faustroll, l’initiateur de l’aventure, l’huissier, trouve porte close et ne peut donc lire son commandement à personne, s’en déchargeant aux mains de M. le Maire du Qème arrondissement.

Il faut ajouter que, dans six sur sept des appareils décrits, la lecture impossible se double d’un « délit » indéterminé ou d’une figure ignoble. Le condamné de Kafka est puni pour n’avoir pas obéi à l’ordre qu’il ne pouvait connaître; dans Roussel, le crime, non moins incertain (une agression érotique manquée) vaut au « soldat d’autrefois » d’être enfermé dans la mosaïque que dessine l’appareil sur le sol. S’il vient saisir les 27 livres de Faustroll, n’est-ce pas que l’huissier considère leur possession comme un délit?

La figure ignoble est, dans Duchamp, une « larve cosmique », dans Poe le scarabée. Dans l’Eve future, le professeur met le héros en garde contre le « crime universel » qu’est la fabrication de la femme-objet et ce héros lui-même, confusément, se sait coupable « de n’avoir pas su aimer ».

Dans Le Surmâle, autre ouvrage de Jarry, décrivant  la partie supérieur de l’appareil, un train, l’auteur évoque le papillon Sphinx de mort entré dans sa chambre de célibataire et qui cognait à coups réguliers le plafond : « top, top, top ».

2 – Au nord-ouest : la mariée ou le pendu

Dans le dessin de Duchamp, cette seconde partie se présente comme la mariée même, pendue. Dans la hie de Locus Solus, elle s’offre comme une triple griffe perpendiculaire, agrippante et pénétrante. Dans une œuvre secondaire de Poe, Le puits et le pendule, il s’agit d’une faux dont le tranchant, inexorablement, se rapproche du condamné; dans Le scarabée d’or, c’est un fil, descendu de l’arbre par « l’œil de la tête de mort », qui révèle l’emplacement du trésor. Dans Kafka, cette seconde partie est également une « dessinatrice » ou « demoiselle » qui, perpendiculaire à l’inscription, va la retranscrire dans la chair du condamné.

Ce bourreau féminin (la mariée, la demoiselle, la hie) est lui-même victime : le pendu. Carrouges va plus loin : il suppose que le délit inconnu – ou mal connu : impossibilité de lecture ou érotisme manqué n’est jamais sans rapport avec la solitude de la demoiselle ou de la mariée (le drame de la femme incomprise et rejetée dans L’Eve future). Le coupable, quel que soit son crime, s’est arraché d’abord à la Nature, à l’Etre, à la Loi éternelle que la Femme figure : son châtiment n’est autre que son délit.

3 – Au sud-ouest : le lit de supplice

A l’inscription illisible et au pendu en suspension, dans la partie supérieure de l’appareil, correspondent les deux parties inférieures.

La première est l’endroit, couche, rigole, route où peinent les suppliciés.

Dans Kafka, le condamné y est attaché, nu, et un bâillon étouffe ses cris, tandis que la herse le lacère. Dans Roussel, le lieu de supplice est la mosaïque sur le sol dont est captif le vieux soldat. C’est un bateau-lit qu’emprunte Faustroll pour fuir.

Parfois le supplice est tout autre : dans le Surmâle, il s’agit de l’effort surhumain que s’imposent les cyclistes pour battre le train; dans Le puits et le pendule, de l’angoisse du captif pris entre la faux qui le menace et le puits qui s’ouvre près de lui; dans l’Eve future, ce sera l’impuissance du héros à aimer la femme illusoire.

Mais, toujours le lieu de torture est plus bas que le tourmenteur, par exemple la route que le train.

Il n’est autre que la durée, de la vie vouée à la mort, de l’entropie thermodynamique, de la désintégration de l’isotope, etc., que la Kosmopoiia, jadis, figurait par les 7 rires de Dieu.

Ces 7 sont, chez Roussel, antérieurs aux « histoires du cube de verre », les 7 « ludions »; chez Jarry : les 7 cyclistes du Surmâle ou les 7 jours de la mort universelle dans Faustroll, dont je parlerai plus loin.

Chez les autres auteurs, les supplices sont divers, progressifs, minutieusement décrits, mais ils ne sont pas nombrés.

Dans le dessin de Duchamp, les 7 cônes frappent d’abord le regard. Mais ils se situent au centre (dans la partie inférieure de l’appareil) plutôt que franchement à gauche. Ils surmontent les 3 engrenages dont l’utilité n’est pas définie.

Illustration Pierre-Jean Debenat

4 – Au sud-est : le cimetière, l’éclaboussure

Kafka nomme cette partie « cimetière des uniformes ». D’autres auteurs la figurent par une succession de scènes ou de tableaux (Roussel, Villiers de l’Isle-Adam). Nous verrons l’importance qu’elle prend dans Faustroll. On ne peut pas ne pas penser au « cimetière des symboles hiéroglyphiques » de Flamel ou aux symboles sans signification de Scève.

Si l’Illisible est le Phénix, la herse du supplice le bec du Pélican et les supplices comme les 7 couleurs du spectre ou les 7 mutations de la Salamandre, la 4ème partie de l’appareil se présente d’abord comme le Grain qu’on met en terre et qui ne peut rejaillir qu’autre.

D’où, le double caractère de la 4ème partie : d’une part, un lieu de mort, d’autre part un lieu de « traversée ».

La mort est partout ici. Celle du héros, bien sûr, mais aussi celles de personnages annexes, visiteurs ou bourreaux. Dans Kafka, le supplice du Nouveau Commandant suit la mort du condamné; dans Villiers de l’Isle-Adam, la mort de l’Eve future, enfermée dans une caisse faite comme un sarcophage, est un cataclysme général : le naufrage du navire qui transporte à la fois le héros et sa caisse. Dans Faustroll, le désastre est universel.

Cette mort n’est pas n’importe quelle : elle s’accompagne d’une série de phénomènes dégoûtants : le vomissement (et c’est pour ne pas révéler sa nature non-humaine, en ne vomissant pas, que l’Eve est enfermée le temps de la traversée), ou les éjaculations de la « matière jaune » dans Faustroll, les gesticulations dérisoires, les simulacres mécaniques de l’amour dans le Surmâle.

Mais, essentiellement, elle est un dénuement ensemble qu’un dénouement : la nécessité absolue, en même temps qu’un enrichissement absolu : la découverte du trésor dans le Scarabée d’or.

« Comme le condamné devient calme à la sixième heure! » écrit Kafka. « L’esprit le plus simple s’ouvre alors. Cela commence autour des yeux, puis rayonne et s’étend. Un spectacle qui vous tenterait de vous mettre aussi sous la herse… » (traduction de Vialatte).

Finalement, l’homme qui parle ainsi, l’officier, ne peut résister à la tentation. Il prend la place du condamné, sous le prétexte de vérifier le fonctionnement de l’appareil. Cette simple curiosité « technique » achève de détraquer la machine. L’officier ne connaît pas la délivrance promise, il meurt pour rien : « ce que tous les autres avaient trouvé sous la chine, l’officier ne l’y trouvait pas… »

Pour celui qui n’est pas « conforme », la 4ème partie n’est vraiment qu’un cimetière, car il n’est d’autre salut possible que la révélation de l’illisible inscription par les plaies de son propre corps ou les étapes de sa propre souffrance ou les péripéties absurdes de tous les « voyages ». De tous les morts des Gestes et opinions, seul, le docteur Faustroll atteint à « l’inconnue dimension »; de tous les personnages de Locus Solus, seule, Faustine connaîtra l’espoir de son futur accomplissement.

Carrouges n’a pas tort, ici, de parler de « traversée du miroir », répétant Carroll et Cocteau. A la traversée ne survit – au-delà de la mort – que le voyageur qui sait souffrir sans s’émouvoir, ni de la douleur ni du désir ni du regret, lecteur jusqu’au bout de l’indicible.

Son propre vomissement ou flamboiement, alors, n’est autre que sa délivrance. Le dernier dessin de Duchamp, à l’extrémité droite de sa figure, est cette « éclaboussure ».

Les nombres de Locus Solus

Chez la plupart, les nombres ne sont pas précisés, et seulement visibles sans l’œuvre de Duchamp. Au reste, les appareils des précurseurs, Poe, Villiers de l’Isle-Adam, sont simples : les quatre parties de l’appareil en découvrent tout le secret.

Au contraire, Roussel est prolixe en même temps que minutieux. Pour ne citer que son ouvrage le plus achevé, Locus Solus se présente comme cette description détaillée d’une visite au fabuleux domaine de Canterel.

1 – Le 1er chapitre est centré sur 4 figures : un fétiche et 3 bas-reliefs montrant :

– une jeune femme extasiée dans un rouge crépuscule,

– la même inconnue, royale, royale, extrayant d’un coussin bleu un bouffon rose et borgne,

– le borgne rose désignant un bloc de marbre vert (l’Ego) à l’entrée d’un tunnel fermé par une grille.

Cependant, Canterel ne signale pas 3 couleurs mais 4 : le bleu, le vert, le rose et l’or.

2 – La hie ou demoiselle figure la 2ème merveille du domaine. Il ne s’agit en fait que d’un immense appareil dentaire mû par le vent et le soleil, la mosaïque sur le sol, dont le motif est le reître captif, se composants de dents de différentes grandeurs et de différentes couleurs, que la hie situe en leurs places.

3 – Le 3ème chapitre contient la description de 7 ludions en suspension dans l’aqua-micans d’un immense diamant. Le commentaire de Canterel ne laisse pas de doute sur le caractère historique de l’ensemble, depuis -331 (Alexandre le Grand) jusqu’à l’enfance de Wagner (1813) : 2 144 ans au lieu des 2 154 de Platon et les 2 160 de l’ère traditionnelle.

4 – Le 4ème secret de Canterel se présente comme un cube de verre de proportions non moins considérables et que l’allée circulaire ceinture comme une île. La promenade conduit les hôtes à travers 8 cellules, où 8 personnages, morts et artificiellement ressuscités, accomplissent répétitivement des gestes bizarres et prononcent des paroles absurdes, mais dont les histoires, aux péripéties causalement déduites, sont ensuite longuement contées.

5 – La 5ème étape est une chambre. Y joue le nombre 6. Aux 6 fusées issues de 6 flacons succèdent les 6 objets : une lampe, un poinçon, une règle, une tablette de cire, un appareil acoustique et une feuille de carton évidée qui enserre un grenat plat et taillé en losange, dont l’usage également sera explicité.

Dans le crépuscule, c’est par un sentier montant, escarpé, que, quittant l’esplanade, Canterel a guidé ses hôtes vers la chambre. La nuit venue, une « longue descente » conduit au 6ème lieu.

6 – Placé sous le double signe de Cyrus (date précisée : -550) et de Paracelse, 2 100 ans plus tard, le 6ème secret de Canterel allie la médecine, les tarots et l’alchimie. Les « voyants » : Félicité, Luc et Siléis sont 3; 3 les oiseaux prophétiques; 3 les notes de musique, les tarots utilisés, les corps traités par l’alchimiste : Charbon, Soufre et Salpêtre, dont le produit – la poudre à canon – se retrouve dans les composantes du sang de Félicité et provoque l’explosion qui achève le chapitre.

7 – Jung arrête sa quête aux techniques (astrologie, I King, tarots) qu’il considère comme des méthodes possibles de pénétration de la réalité a-causale, mais qu’il ne sait lui-même pratiquer. Le 7ème chapitre les résume dans l’art du Coq de Noël, astrologue et chiromancien. L’une des clés en est la triple question :

l’ai-je eu?

1         l’ai-je?

l’aurai-je?

Le nombre est donc le 3, mais aussi le 6, les réponses se groupant en « six familles d’esprits ».

Ayant éclairé le destin de Faustine par son horoscope (Saturne dans Hercule), le Coq en découvre le parfait symbole dans ses cartes, sous la rubrique « l’ai-je eu? » : la fuite hors de Byzance, sur un cheval noir, de la courtisane Chrysomallo – vers la « puissante flamme unique qui désormais l’accaparera tout entière ».

Une étrangeté du périple est qu’il ne commence point par le nord-est, comme les appareils antérieurs, mais du milieu du jour et du milieu de la partie supérieure, ainsi que le précisent les sens de la promenade, minutieusement décrits :

Une autre originalité du texte est sa constante antinomie entre la sécheresse descriptive des symboles et la prolixité mélodramatique des récits qui les explicitent. Il faudrait détailler, entre autres, les 8 histoires du cube de verre, d’autant plus extravagantes en leur quête d’une causalité que les « motifs » répétitifs en furent plus froidement décrits.

Mais plus significatifs encore sont les sept ludions en suspension dans l’aqua-micans du grand diamant qui surmonte l’esplanade où œuvre la hie. Retrouvées les paroles perdues que Cantarel traduit phonétiquement, ces personnages se révèlent être :

– Alexandre le Grand, menacé d’être étranglé par un fil d’or que tire un oiseau,

– Pilate, terrassé par une lumière-croix,

– le poète Gilbert qui, sous l’éclat de la lune, invente le sistre impair,

– le nain Pizzighini, qui sue le sang à chaque printemps,

– Atlas, qui botte le firmament dans le Capricorne,

– Voltaire, stupéfait par l’éclat du visage d’une vierge en prières,

– Mme Wagner lisant le destin de son fils (Perceval?) dans les dessins d’une éclatante limaille de fer.

Ici, le thème du Reflet (de la lumière, du printemps, de l’éclat) alterne avec des termes de création (Alexandre, Gilbert, Voltaire, Wagner) comme, dans la Kosmopoiia, les thèmes du Serpent et ceux du Reflet.

Le Surmâle

Différemment, les 7 rivaux du train dans le Surmâle non seulement reproduisent, en les décalant d’une ère précessionnelle, les 7 rires de la Kosmopoiia, mais ils impliquent le même retournement entre les 4 premiers et les 3 derniers.

Comparons :

Phos     Eshakléo      Nous   Genna

Hermès    Kairos    Psyché

et :

les 4 cyclistes vivants

le mort   le nain   le surmâle

Le mort simule la vie de telle sorte qu’on ne le distingue pas de ses compagnons vivants; le Nain est, de tous temps, un symbole hermétique, le surmâle est le fils du Roi, le Prince.

Les symboles sont ici décalés comme des signes zodiacaux :

Cancer          Lion    Vierge

aux signes :

Gémeaux      Cancer   Lion.

Quant au retournement, il est souligné par le fait que, avant la révélation de la mort du 5ème cycliste, comme les célibataires et le train (qui emporte la femme) se trouvent à la même hauteur, la courbe de la route se renverse, de telle sorte que les cyclistes ont l’air de « mouches courant sur un plafond ». Et c’est à cette occasion que Jarry évoque les « top top top » du grand Sphinx atropos au plafond de la chambre.

Mais, que Jarry ait lu ou non le texte hellénistique, qu’il l’ait aussi profondément compris ou qu’il ait, par intuition pure, recréé le même appareil, ces petites rencontres sont peu de chose auprès du prodigieux panorama ésotérique qu’offre son livre le plus secret et le plus riche : les Gestes et Opinions.

LA PATAPHYSIQUE

De toutes les machines célibataires la plus parfaite est la Pataphysique d’Alfred Jarry, entièrement contenue dans Les Gestes et Opinions du Docteur Faustroll. Publié    seulement en 1911, après la mort du poète, ce Précis se décompose en huit livres, de tons et de caractères divers. Le premier porte la date du 8 février 1898, qui put être celui de sa composition. Le dernier n’est pas daté mais, pour une raison décisive, que j’exposerai, il ne peut être antérieur à l’invention de la constante de Planck (1900), en sorte que Jarry a sans doute travaillé au livre pendant les neuf dernières années de sa vie (1898/1907).

L’inscription qui se trouve au seuil de toutes les machines célibataires constitue l’essentiel du 1er Livre. Elle porte le nombre 27, comme la Kosmopoiia et se compose 1) des 27 livres de la bibliothèque de Faustroll, 2) des 27 « élus » tirés de ces livres.

Il faut citer :

 » De Baudelaire, le Silence d’Edgar Poe, en ayant soin de retraduire en grec la traduction de Baudelaire.

« De Bergerac, l’arbre précieux auquel se métamorphosèrent, au pays du soleil, le rossignol et ses sujets.

« De Luc, le Calomniateur, qui porta le Christ sur un lieu élevé.

« De Bloy, les cochons de la Mort, cortège de la Fiancée.

« De Coleridge, l’arbalète du vieux et le squelette flottant du vaisseau qui, déposé dans l’as, fut crible sur crible.

« De Darien, les couronnes de diamant des perforatrices du Saint-Gothard.

« De Desbordes-Valmore, le canard que déposa le bûcheron aux pieds des enfants, et les cinquante-trois arbres marqués à l’écorce.

« D’Elskamp, les lièvres qui, courant sur les draps, devinrent des mains rondes et portèrent l’univers sphérique comme un fruit.

« De Florian, le billet de loterie de Scapin.

« Des Mille et une Nuits, l’œil crevé par la queue du cheval volant du troisième Kalender, fils de roi.

« De Grabbe, les treize compagnons tailleurs que massacra, à l’aurore, le baron Tual par l’ordre du chevalier de l’ordre pontifical du Mérite Civil, et la serviette qu’il se noua préalablement autour du cou.

« De Kahn, un des timbres d’or des célestes orfèvreries.

« De Lautréamont, le scarabée, beau comme le tremblement des mains dans l’alcoolisme, qui disparaissait à l’horizon.

« De Mallarmé, le vierge, le vivace et le bel aujourd’hui.

« De Mendès, le vent du nord qui, soufflant sur la vaste mer, mêlait à son sel la sueur du forçat qui rama jusqu’à cent vingt ans.

« De l’Odyssée, la marche joyeuse de l’irréprochable fils de Pélée, par la prairie d’asphodèles.

« De Péladan, le reflet, au miroir du bouclier étamé de la cendre des ancêtres, du sacrilège massacre des sept planètes.

« De Rabelais, les sonnettes auxquelles dansèrent les diables pendant la tempête.

« De Rachilde, Cléopâtre.

« De Régnier, la plaine saure où le centaure moderne s’ébroua.

« De Rimbaud, les glaçons jetés par le vent de Dieu aux mares.

« De Schwob, les bêtes écailleuses que mimait la blancheur des mains du lépreux.

« D’Ubu Roi, la cinquième lettre du premier mot du premier acte.

« De Verhaeren, la croix faite par la bêche aux quatre fronts des horizons.

« De Verlaine, des voix asymptotes à la mort.

« De Verne, les deux lieues et demie d’écorce terrestre. »

On pense aux recensements insensés de Scève, mais on y pense seulement. Car les 27 « élus » ne sont en rien insensés. De l’ésotérisme universel ils ne retiennent que les symboles-clés du Verseau (l’arbre, le miroir, le vent) ou de ses alliés dans la Personne (le fils de roi, le créateur, le ténébreux), soit en eux-mêmes, soit dans leurs dérivés (le mime pour le miroir, la lumière pour le roi, etc.), ainsi que les nombres-clés : les 4 cardinaux, les 13 tailleurs, les 53 arbres [(27 X 2) – 1], etc.[1].

S’il n’eut recueilli ces clés, jamais Faustroll n’aurait atteint au terme de son aventure.

Les chapitres suivants décrivent le voyage à travers les 13 îles : ils n’apportent rien de plus, apparemment, que les séries analogues de Roussel, Leiris, Apollinaire et Cocteau (dans Le sang d’un poète).

La mort de l’univers emplit le 4ème Livre. Soit, pendant 7 jours :

– la mort de tous les vidangeurs et militaires,

– des femmes,

– des petits enfants,

– des quadrupèdes comestibles, ruminants, à l’ongle divisé,

– des cocus et clercs d’huissiers,

– des bicyclistes.

La lumière se mue en fumée le 7ème jour.

Illustration Gilles et Pierre-Jean Debenat

Le 5ème Livre décrit les cérémonies bourgeoises de la mort de Latente obscure, avec tout son apprêt sentimental, émotionnel et musical; car « une veine de liquide se rompt à certains intervalles de préférence à d’autres et, selon sa nature, rend certains sons mieux que d’autres. »

Cette résonance n’est pas seulement musicale : elle peut être colorée. Ainsi, écrit Jarry, « Quand Vincent van Gogh eut déluté son creuset, et refroidi la masse en bon état de la vraie pierre philosophale… toutes choses se transmutèrent au métal-roi… » Et le peintre dit : Que c’est beau le jaune!

L’or de l’alchimiste est « jeune et vierge, de tout point semblable à celui dont les petits enfants conchient. »

Le 6ème Livre va donc décrire, tandis que la Machine à Peindre fonctionne, « s’inclinant et déclinant en directions infiniment variées », les éjaculations de la bête Cyclamen (jaune), orthographiée « Clinamen » pour y révéler la nécessaire inversion.

La couleur est ici triplement plaque tournante, comme elle le fut jadis en Grèce, en Chine et dans l’Inde. Elle symbolise les fantômes nés de la mort et le ton de l’ouvrage s’y modifie, comme de la fantaisie la plus échevelée à la méditation la plus profonde; mais aussi elle situe, aux 0,6 de la durée, et plus précisément ensuite, le pont où se renverse la mortelle entropie en cycle inverse, comme les 13 éjaculations renversent les 13 îles.

Celles-ci ouvraient sur l’avenir; celles-là recréent le passé, c’est-à-dire l’ère du Poisson ou de l’Ichtus, depuis -540 jusqu’au temps de Nuysement (1620). Il s’agit de :

1 – Nabuchodonosor changé en bête (le coucher du soleil) : -540,

2 – le fleuve et la prairie (à la robe verte) : -375,

3 – vers la croix (blanche en travers du dragon vert) : -210,

4 – la fuite de l’ange Lucifer (le bleu, le rose) : -45,

5 – Amour (le cœur rouge et bleu) : 120,

6 – le bouffon (rouge) : 285,

7 – le doigt de Dieu : toujours plus loin (vers le haut) : 450,

8 – la peur fait le silence (le noir) : 615,

9 – aux enfers : le sang liquide (vers le bas) : 780,

10 – de Bethléem aux Oliviers [le J-N-R-I (le rouge)] : 945,

11 – simple sorcière, en route vers le diable (rouge) : 1110,

12 – la recréation du monde (à l’exception de la Forme) : 1275,

13 – les médecins et l’amant (le vert, les gémeaux, la vaine dévotion) : 1440/1605.

Les dates sont de moi et je ne puis assurer qu’elles soient exactes, à vingt ans près. Mais il est certain qu’une telle succession d’éjaculations résume les deux mille ans d’Histoire, depuis la fin de Babylone jusqu’au 17ème siècle.

Le 7ème Livre décrit la mort de Faustroll, à l’âge de 63 ans, puis le passage de son âme « abstraite et nue » au « royaume de l’inconnue dimension ».

Le 8ème Livre se compose de deux lettres d’outre-tombe, d’un dialogue sur l’Erotique, d’un fragment de catachimie et de l’ultime savant calcul relatif à « la surface de Dieu ». Ce sont les seuls fondements authentiques de l’immense science de Pataphysique dont il est à craindre que, jusqu’à présent, ses admirateurs eux-mêmes n’aient perçu que le prenant délire.

Alors qu’il s’agit peut-être du plus précis des appareils ridicules.

Je crois du moins que Jarry en avait l’ambition. Je ne peux trouver un autre sens à l’extraordinaire dialogue entre Mathetès et Ibicrate (Petits crayons de Pataphysique d’après Ibicrate le Géomètre et son divin maître Sophrotatos l’Arménien, traduits et mis en lumière par le docteur Faustroll), si différent de ton des premiers livres!

« La juxtaposition des deux signes (+ et -), du binaire et du ternaire, donne la figure de la lettre H, qui est Chronos, père du Temps ou de la Vie, et ainsi comprennent les hommes… »

Mais :

« Le tétragone de Sophrotatos, se contemplant soi-même, inscrit en soi-même un autre tétragone, qui est égal à sa moitié, et le mal est symétrique et nécessaire reflet du bien, qui sont uniquement deux idées, ou l’idée du nombre deux… »

Les nombres de Jarry

En 1905, il faut être à demi-fou pour écrire un traité d’ésotérisme et fou complètement pour le chiffrer. Tout le siècle précédent a été rempli des élucubrations les plus démentielles en ce domaine : emploi immodéré du nombre d’or (tel que θ – 1 = 1/θ), du nombre π, des nombres mystérieux prétendument inscrits dans la Grande Pyramide ou recueillis de quelque ancien grimoire.

Mais, depuis trois siècles, les mathématiciens ont joué de constantes non moins surprenantes que le nombre d’or. J’ai cité le Nombre d’Avogadro. Dès 1620, Neper avait inventé les logarithmes sur la base de e = 2,178; au siècle suivant, Euler le nombre è – 1 = 1,718, limite à l’infini de la série des factorielles inverses et base, au 20ème siècle, de l’étude de la désintégration d’un corps radioactif. Enfin, Planck nombrait le « quantum d’action » d’un électron ondulatoire (de fréquence f) : h = 6,624⁻²⁷ (plus proche de 6,6 lors des premières estimations de h).

Pour le profane, les nombres e, e – 1, h n’étaient pas moins irrationnels (dans le sens de fantastiques) que le nombre d’or. Il ne peut donc surprendre que les nombres de Jarry n’aient prêté qu’au sourire. Lui-même ne quittait pas son masque bouffon : « J’ai vu les deux rangées de spectres et le spectre jaune m’a rendu mon centimètre par la vertu du chiffre 5,892 X 10⁻¹⁵ » (VIII, 1ère Lettre d’outre-tombe).

« Le soleil est un globe froid, solide et homogène. Sa surface est divisée en carrés d’un mètre, qui sont la base de longues pyramides renversées, filetées, longues de 696,999 km » (VIII, 2ème Lettre).

« Subitement, la seconde retrouvée par la valeur absolue de 9,413 kilomètres… »(VIII, 2ème Lettre).

Certainement, Jarry parodie le langage scientifique ici (le calcul de la longueur d’onde par le temps), le langage pseudo-ésotérique là (les calculs déduits des dimensions des pyramides). Le chiffre 5,892 X 10⁻¹⁵ est visiblement une parodie de la constante de Planck.

Il n’est qu’un malheur : les nombres 5,892, 9,413, 696,999 ne peuvent être hasardeux.

Le rapport 9,413/5,892 = 1,5975

et 696 999 = 1,5975¹⁴ (puisque le schéma compte 13 phases).

Lorsqu’on pense au travail que représente la recherche de la 14ème puissance de 1,5975, en un temps où le calculateur électronique n’existe pas, on ne peut croire que Jarry s’y soit livré par plaisanterie.

Examinons.

h se présente comme « la surface décrite par le quantum d’action de la particule ou par le rapport fréquence/énergie f/e. »

Or, la surface de tout cercle est donnée par la formule : πR².

Le rayon d’action de la particule est alors :

a) au carré :

R² = h/π = 2,094 (pour h = 6,6),

et b) :

R = √h/π = 1,44.

D’autre part, la durée d’un corps est donnée par les 12/7 de Platon ou les 1,718 (e – 1) de la physique contemporaine.

En considérant e – 1 comme un autre rayon au carré (du cercle inscrit chez Platon), R’ = √e – 1 = 1,310,

et le rapport R²/R’ est 1,5975.

En possession de ces deux nombres : le rapport constant R²/R’ = t = 1,5975 et R = 1,44, Jarry dispose des matériels mathématiques qui permettent de calculer les orbites de résonance, c’est-à-dire les inscriptions successives des deux cercles de Platon : le cercle de la durée et celui de l’éternité archétypale, calculé en fonction du seul quantum d’action :

1,44 X 1,5975 = 2,308, peu différent de 12/5 : 2,4,

1,44 X 1,5975² = 3,688,

1,44 X 1,5975³ = 5,892,

1,44 X 1,5975⁴ = 9,413, etc.

En ordonnées :

Ces nombres sont si peu ridicules que, depuis de Niels Bohr, postérieure à celle de Jarry, h = h/2π, et ce nombre h est effectivement considéré comme la constante « cinétique » qui permet de calculer les positions successives de la particule sur les orbites subatomiques, par la fonction :

Niels Bohr considère comme une circonférence (π2R) la constante h, que Jarry considère comme une surface (πR²)[2].

S’il ne retrouve pas ainsi la série cinétique des orbites subatomiques, il retrouve la série atomique des corps chimiques, que commande la formule 2 n².

Mais il retrouve bien davantage : la mesure limite de l’infini : 696,999 Unités de temps, ou 1,44 X 696,999 = 1 000 Unités.

En temps platoniciens (1 260 ans), le nombre devient :

1 000 X 1 260 = 1 260 000 ans

ou, plus exactement :

1 003,6785 X 1 254  : 1 258 612,8 ans.

C’était, en 1905, la plus longue période calculée par un ésotériste occidental[3].

Et c’était aussi la première synthèse – presque parfaite – de l’ésotérisme millénaire (Platon, Ptolémée, Jean, Joachim) et de la physique du 20ème siècle. J’en noterai une application :

Platon situait le retournement du temps entre 81/64 et 12/8, ou entre 1,2154 et 1,5 dans la durée. Entre 1 524 ans et 1 835 ans dans l’ère précessionnelle.

Jarry donne le nombre : 1,44 = 1 814 dans l’ère précessionnelle, à 1 814 – 1 260 = 554 ans de l’Unité (ou Royaume), c’est-à-dire aux 0,6 de la durée de 900 ans, ainsi que la physique contemporaine date le retournement précessionnel (ou « résonance ») des 0,6 de la durée de l’électron.

Il reste que les précisions croissantes données au nombre h depuis 1905 affinent les nombres de Jarry et les approchent de ceux de Platon. R² = h/π ne vaut plus 2,094 mais 2,108.

R ne vaut plus 1,44 mais 1,451 ou 1 + 0,451.

Il n’est pas impossible que les limites de ces corrections, à l’infini, soient les nombres 2,154 et 0,464, tels que le rapport q X 1/q = 1 soit en effet 2,154  X  0,464 = 1, permettant la série :

0,2154 X 2,154 = 0,464; 0,464 X 2,154 = 1;

1 X 2,154 = 2,154; 2,154 X 2,154 = 4,64;

4,64 X 2,154 = 10; 10 x 2,154 = 21,54; etc.

Le point cardinal

On dira qu’aucune autre machine célibataire n’atteint à la précision de Faustroll. Il faudrait, pour en être sûr, les analyser plus minutieusement que je ne l’ai fait, pour ne pas fatiguer le lecteur.

J’en donnerai pour exemple Le point cardinal (1927), où Michel Leiris reproduit très en détail les quatre parties de l’appareil.

1) au nord-est se reconnaît la « rampe », comme une « herse de lumière »,

2) puis la chute verticale, une cascade remplaçant ici la mariée, la hie ou la dessinatrice,

3) au sud-ouest, la forêt, semée d’inscriptions obscènes, « le sexe à la clé de voûte, d’où pendait une lampe à huile dont la flamme tenait lieu de toison ». Les graffitis de la forêt sont des tatouages à même la peau d’une femme nue et qui figurent toute l’histoire du monde, recréant ainsi les séries « historiques » de Roussel et de Faustroll.

Quant aux machines, elles marchent au gaz et entraînent le narrateur dans un autre lit de supplice : « Une eau limoneuse, entre deux rives industrielles, bordées d’usines à gaz et de tas de charbon »,

4) le voyage s’achève dans un cimetière d’uniformes et de livrées annoncé comme « champs catalauniques » (19 lettres). S’y combattent des chariots et des guerriers. Quand la bataille s’achève, les 19 lettres de l’inscription s’inscrivent dans le sol, tandis que le nombre 19 se projette en flammes aériennes dans le Ciel, où le 1 et le 9 se séparent.

Je n’aurais pas vu le moindre rapport entre les 27 de Faustroll et les 19 de Leiris si je n’avais eu en mémoire les 19 Lettres Vivantes du prophète iranien du 19ème siècle, le Bâb, fondateur du bâbisme (le béhaïsme aujourd’hui) et l’affirmation du prophète que les Lettres seront 27 le jour où le Nouveau (dieu) sera survenu[4].

Comparons :

Il ne manque, à ce dernier schème, comme aux 19 lettres du Bâb, que les 4 supérieurs ou Anges et les 4 inférieurs ou précessionnels, du Motif proprement dit : le nouveau dieu.

C’est qu’en effet, Dieu ne s’identifie pas à l’Unité. Dans le 8ème Livre de Faustroll, Jarry a démontré que Dieu est trigone et l’âme pareillement, mais que l’homme est tétraèdre « parce que ses âmes ne sont pas indépendantes ». Si les âmes se font indépendantes (par la synchronicité a-causale), l’homme est Dieu.

Jarry a conclu son livre par l’affirmation décisive : Dieu est le point tangent de zéro et de l’infini, que toutes les machines contiennent en germe mais quel Kant avait déjà formulée.

Le motif et l’émotivité

Pas plus que la Kosmopoiia, les machines célibataires ne peuvent être réduites au numérique. Une pensée archétypale est au travail dans ces étranges recensements.

Dès les premières machines, d’Edgar Poe et de l’Isle-Adam, on voit se poser et s’opposer deux attitudes du JE; non pas, comme on aurait pu s’y attendre, le sujet et l’objet, mais le lecteur (voyeur, observateur…) et le délinquant.

Chez les deux auteurs, les deux attitudes se jouxtent très étroitement, au point de se confondre. Si la récupération du trésor est un délit (dans Le scarabée d’or), cette récupération ne se réalise que par le décryptage du parchemin; si la création de l’Eve future est le délit par excellence, cette création n’est autre qu’une lecture (phonographique, puis cybernétique), puisque l’Eve n’est qu’un robot.

Plus tard, chez Kafka et Roussel, les deux attitudes se séparent et se diversifient à la fois. Chez Kafka, le délit l’emporte : il est la cause (ou motivation) du supplice. Mais la lecture est double : impossible dans l’épellation, car le chiffre de l’inscription a été perdu, mais réalisée dans la révélation, quand les lettres s’inscrivent dans la chair du condamné.

Chez Roussel, la lecture l’emporte : Les Impressions d’Afrique comme le Locus Solus ne sont guère que des lectures. Mais, en chaque scène de l’un et chaque tableautin de l’autre est décrit un délit, ainsi que son châtiment. Ces délits sont de deux ordres, soit un appauvrissement, soit un accaparement. Et le châtiment est le dénuement ou le hasard.

La pataphysique de Jarry reprend et ridiculise toutes ces notions. Lectures sont le voyage à travers les 13 îles, et les 27 ouvrages retenus par Faustroll; mais délits sont les 27 Verbes soulignés en chaque ouvrage et les 13 éjaculations.

Châtiment est la mort, au terme de leur durée, de tous les personnages, mais lectures – révélées – les Nombres et les Principes au-delà de la mort de Faustroll.

Cependant, les notions d’épellation et de révélations (dans la Lecture) sont ici à peine soulignées, sauf par le rire du singe : Ha Ha, que l’épellation ne peut éclairer sans le secours de la révélation. Quant aux notions de dépouillement et d’accaparement, (dans le Délit), elles sont si bien mêlées qu’elles en deviennent indiscernables.

C’est que, à la notion de Lecture, Jarry substitue celle de motif, à la fois « figure » et « motivation »; à la notion de Délit, il substitue celle d’émotivité, à la fois « peur de manquer » : la nécessité ou le besoin, et « la volonté d’acquérir », par hasard, événement ou chance.

Ce faisant, il dédouble la dialectique kantienne entre Nécessité et Contingence.

Il montre que la Nécessité n’est pas seulement une « causalité » (ou une motivation) mais aussi le dénuement, dans le sens populaire du vocable. Et que le Contingent n’est pas seulement le hasard de Kant et de Monod mais aussi la limite quantique, comme dans les expressions : le contingent militaire, le contingent fiscal, le contingent import-export, etc.

Ainsi se dessine une nouvelle quadrilogie, qui n’oppose plus seulement la logique subjective (causale) et la non-logique objective (contingente), mais aussi la Certitude d’une part, la Probabilité de l’autre.

Contrairement à la prétention rationaliste, nous savons aujourd’hui que la causalité, la spécialisation, l’accroissement des combinaisons possibles par la multiplication des facteurs, n’est pas le chemin de la certitude, mais celui de l’indétermination, de l’incohérence et de la destruction au bout.

Les poètes l’ont toujours dit.

Illustration Pierre-Jean Debenat

La liberté

Les appareils des précurseurs, Poe, Villiers de l’Isle-Adam, Kafka encore, n’ont pas  rejeté la notion de délit, ni, par suite, le principe de causalité. Ce sont des machines d’esclaves, dépourvues de sens (à l’exception de celui, tout causal, de la dessinatrice ou du pendu). Dès qu’interviennent les sens, chez Roussel, chez Jarry, on voit que les motifs se multiplient, se précisent :

– historiques dans le sens causal,

– répétitifs dans le sens inverse,

et répètent en somme les 7 rires d’une part, les 4 pythons et les 3 reflets de l’autre, de la Kosmopoiia.

Mais, d’une autre manière, les machines du Locus Solus et de Faustroll ont rejoint le précis de Nuysement. Le problème n’y est plus que celui du dépassement de la mort. Et le dépassement, en ses 4 possibilités, est tel que les notions de délit et de châtiment, de jugement, de justification, n’interviennent jamais plus. En même temps, la seule vertu de nos pères, la sensibilité ou l’émotivité, devient le péril par excellence; si bien qu’il ne peut justifier la Justice.

Sans doute, en 1905/1910, la Justice est loin d’avoir déserté. La France vit encore des remous de l’affaire Dreyfus; et le prophète de Sion, Théodore Herzl, a vu, avant de mourir, triompher son idée d’une reconstruction de l’antique Israël.

C’est au nom de la légalité, du Bon Droit contre le mauvais que vont être déclenchées les terribles hécatombes de 1914, puis, de 1939 (dès 36, en Espagne). Depuis lors, les mêmes législations et d’autres, du travail par les syndicats, de l’amour, du couple, de la procréation par les lois de plus en plus nombreuses, de la sociologie et de l’économie par des planifications sans nombre, ont poursuivi dans la même voie, qui n’est pas celle de la liberté.

Mais Roussel et Jarry n’ont pas écrit pour leur époque. Leurs précis portent les deux siècles à venir. Ils en annoncent seulement le terme : un temps – tout autre – où la notion de délit aura totalement disparu, en même temps que la justification par l’émotivité, pour laisser en présence le contingent et la nécessité-besoin (le motif et la motivation) d’une part, la réitération et la précession de l’autre. Comme dans le schème :

L’homme que ce schème décrit est le libéré, conscient à la fois de sa place dans l’univers (dans l’espace et le temps) et de son pouvoir réel. Libéré parce que responsable, non pas en regard d’une quelconque causalité mais en regard de l’éternel possible : l’instant, où le devenir le relance, toujours vierge en l’action non encore devenue, pour tisser à nouveau son fil, s’il est un ver, ou pour créer le nouveau cristal, le nouveau corail, le nouveau fractal, qui le motivera de nouveau.

Si les œuvres hermétiques ont mené jusqu’à l’absurde les jeux de nombres platoniciens, on voit que les machines célibataires mènent jusqu’à l’absurde les jeux de mots kantiens. Car le Motif vaut bien l’Afférence!

Il reste que ces jeux nous en disent plus sur la nature de l’Etre que la sériosité rationnelle et la gravité religieuse :

que les dieux dégénèrent et que, si l’Amour fut dieu, l’émotivité n’est plus que la chaîne de l’esclave, seulement balancé entre la peur du risque et l’espoir de la bonne heure,

mais que les dieux renaissent et que, par-delà le Juge et le Jaloux, c’est à nouveau le démiurge, Libérateur, qui dispose des figures et des motivations, qui impose le quantum, ainsi que l’inversion, quand l’heure en est venue…

sinon pour le bonheur de l’homme, du moins pour sa résurrection.

 

Jean-Charles Pichon


[1] Les deux seuls élus qui ne sont pas tirés d’œuvres contemporaines sont encore des figures du Libérateur : le Calomniateur ou Tentateur de Luc et le fils de Pélée, Achille.

[2] En fait, comme nous le verrons, il s’agit d’un volume (conclusion : le Scepticisme).

[3] Car le Para indien vaut également 1 000 Unités.

[4] Lire L’Islam dans le Coran (Editions E-dite).

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