Un amour absorbant

Cette nouvelle nouvelle fut publiée en 1967 dans la revue « Fiction », N° 12.

Un amour absorbant

 

Monsieur,

Si j’omets mon adresse, ce n’est pas que je veuille vous cacher le lieu de ma retraite. De toute façon, vous ne pourriez m’y répondre, ni (ce qui, je l’avoue, me serait plus précieux) m’en faire sortir. Tout aussi volontiers, j’avouerai que, dans les mois qui viennent de s’écouler, j’ai pleuré, souvent, et prié pour que quelqu’un ait la puissance de me porter secours. Alors, les lettres que j’écrivais n’étaient pas à l’intention d’un directeur de journal ou de revue. Je plaçais tout mon espoir dans tel docteur très illustre dont je tairai le nom pour ne pas l’offenser, dans tel savant, qui habite, il est vrai, fort loin d’ici, mais dont le génie et l’humanité, ce que je croyais être de l’humanité, auraient dû faire qu’il me comprît et m’aidât. J’ai écrit de même au Président de la République, à Monsieur le Préfet de Police. Ni les uns ni les autres ne m’ont répondu. Je souffrirais de cette indifférence si je pensais, si je pouvais penser, que mes lettres aient été remises à leurs destinataires. Mais, très probablement, elles ne l’ont pas été. Et ce serait une grande chance que celle-ci vous parvienne.

Pourtant, je veux l’espérer. Parce que, d’une part, personne ne peut vivre sans espoir ; d’autre part, ce n’est plus mon salut qui m’importe. Il n’est pas impossible enfin que mon récit, négligé ou méprisé par les savants, intéresse, littérairement en quelque sorte, la publication que vous dirigez. Je dois risquer cette chance — et celle, moins grande encore, qu’un de vos lecteurs y discerne autre chose qu’une fiction. Un seul me suffirait, provisoirement, car si quelqu’un savait mon secret quand je viendrai à disparaître, il pourrait à son tour, avant d’être enfermé, le communiquer à d’autres. Le moyen est primitif et presque dérisoire, lorsqu’on pense à quel point le temps presse, lorsqu’on songe aux millions de journaux qui divulguent la vie privée des milliardaires. Mais c’est ainsi, je n’y peux rien. C’est le seul moyen dont je dispose.

Je ne suis pas un ignorant, mais le bagage me fait défaut qui m’eût permis, sans doute, d’être pris au sérieux ou, tout au moins, d’expliquer mieux les choses. J’étais l’aîné de trois enfants, l’un de mes frères est tombé à la guerre en juin 1940. Quand mon père est tombé paralysé au lendemain de l’autre guerre, il m’a fallu quitter le lycée, où cependant j’étudiais bien, pour travailler à mon tour. Mon père avait, toute sa vie, servi la S.N.C.F. ; naturellement, ce fut dans cette voie que je me dirigeai. On fut assez gentil pour moi, mais je dois dire que j’étais sérieux et consciencieux. Tous les deux ou trois ans, régulièrement, pendant vingt ans, j’ai accédé à un échelon supérieur. En 1939, bien que je fusse encore jeune (je suis né en 1905), je gagnais correctement ma vie et celle de ma famille. Le 2 septembre, je fus requis sur place, à Lyon-Perrache, où je travaillais, et je pus croire, égoïstement, que la guerre ne bouleverserait en rien la vie que je m’étais faite. Mais, quelques mois plus tard, une bombe écrasa la maison de mes parents, à Rennes, alors que s’y trouvaient ma femme et ma petite fille : elle tua tout le monde. Les psychiatres ont voulu voir dans le choc que je ressentis à cette occasion la cause de ce qu’ils nomment mon « délire cosmique ». Bien qu’il me soit difficile d’établir de ceci à cela un lien d’effet à cause, je me devais de vous révéler cette opinion des docteurs.

De même, il me faut reconnaître la réalité de la maladie que je fis alors, provoquée moins par la fatigue que par le désespoir de me retrouver seul au monde. Ce fut, pour tout dire, la fin de ma carrière. Un congé de longue maladie n’étant point parvenu à me rendre la santé, je végétai pendant toute la guerre. Je me décidai enfin à demander ma retraite anticipée. Elle me fut accordée en 1945, après vingt-cinq ans de labeur au service de l’Etat, et je pus me retirer dans la petite maison que j’avais achetée dans la région bordelaise, un pays que j’aime bien. Je ne m’étais pas remarié, mais une femme avait accepté de vivre avec le solitaire. Je menais une vie tranquille et un peu morne, peut-être, pour un quadragénaire, mais je m’étais pris de passion pour la chasse et je ne refusais jamais, afin d’augmenter mes revenus, les bricolages qui se présentaient. Tout cela n’intéresse pas directement l’histoire que je dois vous raconter. Il est nécessaire, pourtant, que vous ne doutiez pas de ma guérison à l’époque où elle commence. Un de mes bons amis, là-bas, était le docteur Garrot. Vous pourrez lui écrire : il attestera sûrement que j’avais reconquis alors mon intégrité mentale. Mon bonheur eût été complet, je crois, si ma compagne avait pu me donner un enfant. Mais peut-être ne le voulait-elle pas. Je ne le saurai jamais, car j’ai vécu trop peu de temps avec elle.

Ce fut en effet treize mois après mon installation dans la région, exactement deux jours après l’ouverture de la chasse, que je fis connaissance avec la lueur. Je me promenais dans la campagne, le fusil sous le bras, accompagné de mon chien, lorsque je vis, à quelque distance, une fillette qui gardait sa chèvre. Je suppose qu’elle ne la gardait pas vraiment, car elle était bien jeune, mais que ses parents, plutôt, l’envoyaient dans les champs pour se débarrasser d’elle. En tout cas, je la regardai avec attention, parce que je la trouvais gentille et délicieusement frêle. Le temps était chaud et même lourd, bien que le ciel fût nuageux. Tout à coup, un rayon de soleil, oblique et dense, traversa les nuages et tomba droit sur la jeune fille. Je dis : un rayon de soleil, parce que je pensais d’abord que ce n’était que ça, mais l’idée me vint aussi, presque tout de suite, qu’un rayon de soleil n’était pas aussi lumineux. En effet, la petite fille se mit à briller de telle sorte que j’en fus aveuglé. Quand je rouvris les yeux, elle n’était plus là. A sa place se dressait une meule de foin que je n’y avais pas vue plus tôt. Je crus que l’enfant se cachait dans cette meule pour me jouer un tour et j’y plongeai la main. Le foin était chaud et parfumé. Tout à côté, la chèvre tirait sur sa corde.

Malgré moi, je levai les yeux vers le ciel : nulle éclaircie ne s’y voyait plus. En même temps, mû par un instinct étrange, je me déplaçai brusquement et sans cause vers ma droite. Une chaleur redoutable, qui pourtant ne brûlait pas, surgit si près de moi que j’en sentis le souffle. Je courus, suivi de mon chien, qui gémissait lugubrement. Enfin je m’arrêtai et je regardai. Plus semblable à une barre d’or qu’à un rayon, la lueur demeurait piquée dans le sol, à cent mètres de moi. Lentement elle se résorba, comme une échelle qu’on eût tirée à soi du sommet d’une tour ; mais je ne voyais pas de sommet et il n’y avait pas de tour. Elle disparut, je me mis à courir et, de nouveau, la lueur se matérialisa à la place même que je venais de quitter. Je m’enfuis sans tourner la tête.

Longtemps après, me sembla-t-il, je parvins à ma petite maison. Je m’assis, en sueur et hors d’haleine, sur une chaise de cuisine et, sans prendre le temps de me délivrer de mon harnachement, je racontai toute l’aventure à celle qui vivait avec moi. Je vis à ses yeux qu’elle prenait peur. Elle ne tenta pas de m’apaiser par de bonnes paroles, par un simple élan de tendresse. Elle s’en alla, me laissant seul. A la nuit tombée, elle revint. Je n’avais pas bougé ; je serrais encore dans mes mains jointes le fusil de chasse, protection bien dérisoire portant. Elle me dit avec sévérité :

—    « Qu’as-tu fait de la petite Maud ? »

Je ne compris pas immédiatement mais, lorsque j’eus compris, une nouvelle sorte de terreur m’envahit. La petite fille disparue. On allait m’accuser de l’avoir enlevée, tuée, que sais-je ? Ma compagne le croyait et, si elle croyait, qui voudrait me croire, moi ? Les gendarmes allaient venir et je n’aurais rien à leur opposer qu’une invraisemblable histoire. Il me fallut un quart d’heure pour changer de vêtements et préparer une valise. Lorsque je voulus embrasser celle que j’aimais, elle me repoussa.

Relisant ma lettre, commencée hier, je vois bien que je n’ai pas su raconter les choses. Mais je ne vois pas comment j’aurais pu, différemment, les raconter, car elles se sont passées ainsi. A moins que je n’eusse mieux fait de vous dire tout de suite ce que je sais aujourd’hui, que je n’ai compris que peu à peu, laborieusement et difficilement, au cours de ma vieillesse vagabonde. N’aurait-ce pas été moins croyable encore ?

Il y a très longtemps aujourd’hui que j’ai quitté ma maison, ma compagne. J’ai tenté d’avertir les hommes, je leur ai donné mes preuves, dont la moindre n’est pas le nombre croissant des disparitions que la Préfecture de Police enregistre chaque année, inexpliquées dans soixante-dix pour cent des cas. Ils se passionnent pour cette ineptie : les soucoupes volantes, sans vouloir admettre que le danger est ailleurs, plus proche et plus quotidien. Enfin, ils m’ont fait enfermer.

Dès le début, je savais qu’ils me feraient enfermer, dès qu’ils pourraient mettre la main sur moi. C’est pourquoi je me suis enfui. N’importe quel médecin de bonne foi devrait admettre que cette fuite prouve mon équilibre, et je ne dis rien de toutes les difficultés que j’ai su vaincre afin d’échapper aux poursuites, changeant de nom quand il le fallait, créant des labyrinthes inextricables où, fatalement, le policiers devaient se perdre. Pendant un temps, j’ai pu coucher dans des hôtels et manger à ma faim. Ç’a été le temps de la quête intellectuelle et de l’étude des livres. Je ne séjournais jamais longtemps dans une même ville. Dès qu’un journal parlait d’une disparition, je me transportais dans la région où elle était signalée. L’expérience m’avait appris qu’une disparition demeure rarement isolée ; au contraire, trois ou quatre cas en quelques jours ne sont pas rares ; puis la lueur émigre. Pendant une période de l’année, qui correspond assez exactement à notre hiver, je sais qu’elle n’opère plus en France. Elle doit alors agir en d’autres pays, probablement aux antipodes, mais je n’y suis pas allé voir. Cette découverte me fortifia dans l’idée que la lueur venait d’une autre planète de notre système solaire, mais non pas d’un autre univers.

Vous l’avez sans doute remarqué : lorsqu’on s’intéresse très fort à une recherche déterminée, lorsqu’on s’y consacre au point d’y perdre le boire et le manger, on dirait que le hasard nous livre comme à plaisir les éléments qu’il faut pour la mener à bien. Cela est vraiment curieux. En ce qui me concerne, j’ai eu la chance, ou le malheur, durant cette période d’hésitations préliminaires, d’assister à deux autres métamorphoses, toutes deux sur des routes de campagne, dans des régions où une disparition venait d’être signalée alors que je m’y trouvais déjà, ce qui m’avait permis d’agir sans délai. L’une se produisit aux environs de Poitiers : un homme marchait devant moi, à une vingtaine de mètres. Soudain il s’arrêta pour regarder, me sembla-t-il, des enfants jouer dans un champ. Aussitôt, la lueur tomba sur lui. Ce fut l’affaire d’un instant, mais je n’avais pas fermé les yeux, cette fois, et je pus voir l’homme se tordre étrangement, comme s’il avait été environné de flammes, et sauter de toutes ses forces, le plus haut qu’il put. L’échelle brillante fut retirée à une vitesse incroyable et un petit chien blanc marbré de noir courut en jappant sur la route. Cette fois encore, la lueur me poursuivit, mais je lui échappai facilement. Puis, ce fut une femme qui s’apprêtait à s’asseoir sous un chêne, à deux kilomètres de Nantes. Elle venait d’étendre son vêtement sur le sol quand elle fut prise. Il me sembla qu’elle avait disparu sans laisser de traces. Cela me surprit à tel point que, malgré le danger qui me guettait moi-même, je m’approchai de l’arbre. Il y avait sur la cape étendue un petit serpent vert qui ondulait en sifflant.

J’ai écrit le mot « métamorphose ». Je n’y ai pensé que bien plus tard, après avoir entendu des paysans vannetais s’étonner de la présence, en bordure de leur champ, d’un laurier qui n’y était pas la veille ; après avoir assisté à la chasse donnée, en pleine ville de Toulouse, à un singe de grande taille dont on ne s’expliquait pas davantage la présence, puisque aucun cirque ne s’était établi dans les parages. A Vannes, un jeune conscrit avait fait une fugue, disait-on, le lendemain du conseil de révision ; à Toulouse, un professeur de mathématiques avait, subitement, abandonné sa femme et ses trois enfants. Il était parti sans laisser d’adresse. Ailleurs, ce fut un ours qui volait des fruits dans un verger, et ce n’était pas le pays des ours. Un loup reparut dans le Gévaudan, énorme et semant la panique.

Naturellement, je n’ai pas pu, dans les cas, savoir qui avait disparu. Mais le mot « métamorphose », quand je l’eus découvert, m’éclaira. Il ne s’agissait donc pas d’une offensive nouvelle. Au temps des Grecs et des Latins, déjà, Ils avaient essayé quelque chose d’analogue. Mais Leurs méthodes n’étaient pas encore au point : Ils ne transformaient pas l’homme entièrement en une plante ou une bête : seule une moitié du corps subissait l’avatar, se changeait en croupe et en pattes de cheval ou en queue de poisson. On comprend que les Egyptiens, voyant naître soudain de tels phénomènes, en aient fait des divinités. Au début aussi, les centaures, les minotaures et les sirènes étaient placés, par l’imagination des poètes, à mi chemin entre l’Olympe et l’humanité. Puis, les hommes devenant moins crédules, Ils durent interrompre, pendant deux mille ans, des expériences trop voyantes. Ils désirent par-dessus tout, c’est évident, ne pas attirer sur Eux l’attention des hommes. Mais, aujourd’hui, leur procédé amélioré, Ils peuvent agir tranquillement, impunément, aussi longtemps que personne ne jettera le cri d’alarme.

Je devenais leur ennemi mortel, leur victime toute désignée ; pourtant, je n’étais pas sans défense. Je connaissais leur talon d’Achille : le manque de mobilité de leur moyen d’attaque. Et de multiples conditions me semblaient requises pour qu’ils mènent à bien l’expérience : le plein air, un ciel à la fois beau et nuageux, l’absence de témoins. Je me demandai, à ce sujet, si j’étais bien le seul humain à Les avoir pris en flagrant délit. Je me le demande encore. S’il y en eut d’autres, il est probable qu’ils n’ont jamais osé parler, de peur qu’on ne les accusât d’être les auteurs mêmes des disparitions qu’ils auraient signalées, ou de peur qu’on ne les crût pas, comme il m’est arrivé.

L’hiver, la ville, la nuit, m’étaient de parfaites sauvegardes ; je pouvais m’y défendre. Cependant, ma situation matérielle empirait. Les petits travaux que j’effectuais : des enveloppes à domicile, une matinée d’homme-sandwich, un remplacement, ne me permettaient pas souvent de dormir dans un hôtel. Je devins un clochard. En ville, je mangeais la soupe populaire ; à la campagne, je mendiais dans les fermes où, parfois, on m’engageait pour quelques jours, le temps des moissons, des vendanges ou de la récolte des petits pois. Je travaillais mal, en raison de mon âge et de la vie difficile que j’avais eue, mais aussi de la menace toujours présente. Mes rares confidences et mes questions nombreuses me faisaient regarder d’un drôle d’œil. Enfin, il me fallut passer à l’action.

J’avais longuement étudié ce problème : comment entrer en rapport avec Eux ? Nos langues probablement, Leur étaient hermétiques, mais Ils devaient percevoir en nous une pensée puissante et dirigée ; particulièrement si, comme je le croyais, nous Leur servions depuis des millénaires de sujets d’observation, de sujets d’expérience. Mon but était de Leur faire comprendre que nous pouvions sympathiser, que nous ne Les connaissions pas mais que nous ne demandions qu’à Les connaître et que, de toute façon, mes sentiments personnels restaient très amicaux à leur égard. Naturellement, ce n’était pas vrai : Ils me causaient une peur effroyable. Mais je parvins, à force de volonté, à triompher de ma terreur : je me persuadai que je parviendrais à les abuser.

Ce fut un jour de juin que je quittai la ferme. Je marchai délibérément à travers champs, parcourant une distance de trois quatre cents mètres, jusqu’à un chemin que d’épais taillis dérobaient à la vue de mes compagnons de travail. Je revois nettement ce petit sentier, clair et sinueux sous le soleil : il descendait vers une rivière où les filles et les garçons aimaient se baigner. Tout à coup, le ciel s’obscurcit et je compris que j’étais arrivé. Je fis encore quelques pas, poussé par une épouvante si forte que je me mordais les lèvres au sang. Alors, je pensai à tous les êtres, fourmis, abeilles, qui ne raisonnent pas comme nous, que nous ne connaissons pas très bien, mais qui ne nous font pas de mal si nous sommes bons pour eux. Cette pensée me donna le courage de m’arrêter. Aussitôt, le rayon tomba sur ma main, je ne l’avais pas vu venir.

Il était chaud, doré, pas du tout redoutable, assez semblable, tout de même, à un rayon de soleil qui, passant par une fente des persiennes, fait danser des poussières dans une chambre obscure. Tout de suite, j’en fus enveloppé et je ressentis la joie. Une petite fille venait sur le chemin. Non : elle ne venait pas, elle était immobile, à cinq mètres ou dix, je ne sais pas. Je reconnus ma fille, Jeanne. Elle ne pouvait être là. Je n’avais pas oublié qu’elle était morte à Rennes, en 1940. Mais je reconnaissais son sourire triomphal et je triomphai, moi aussi. « Puisqu’Ils ont le pouvoir de susciter en nous de telles illusions, je dois avoir celui de correspondre avec Eux. » Ce n’était pas une vraie pensée, encore moins un raisonnement. Il y avait des mois que je m’entraînais à transformer en émotions directes les arguments qu’il me fallait leur suggérer. Amis. Nous sommes vos amis (caresse). Tendresse (bouffée de tendresse). Paix (la paix de l’âme). Nous sommes pacifiques. Aimons. Nous vous aimons. Le rayon répondait. Le rayon était chaud et bon, fraternel. T’aimons nous aussi. Vous aimons. Amour universel. Semblable à nous. Nous venons vers toi. Viens vers nous. Saute vers nous. Saute ! Ma fille me regardait et l’on me disait : ta fille ! Pense : ta fille ! Là où la mort n’existe pas, tu dois venir. Tu veux venir. Saute !

Je ressentis le besoin de sauter et je n’y résistai pas. Je ne compris pas, d’abord, ce qui m’arrivait, lorsque je me retrouvai, étendu sur le sol, à plat ventre, les joues écorchées et le nez en sang. Je ne bougeai pas, pourtant, comme épinglé au sol par le rayon doré. Mais la douleur avait fait fuir ma petite fille. Hors de cette pointe sur mes reins, j’avais échappé à l’emprise de la caresse. Je me souvenais de tout. Il me fallait réfléchir, vite ! Je soulevai lentement mon visage. Je m’étais aidé de mes avant-bras. Je vis ma main, que le rayon avait touchée. Elle était brune et envahie de poils. Qu’est-ce que je serais, moi ? Une sorte de singe ? Un ours ? La pression se faisait insistante sur mon dos. Lève-toi. Saute. Amis ou pas amis ? Semblable à nous. L’amour, c’est l’identité. Je laissai retomber mon visage sur le sol. Ma main droite ? Elle était comme morte, étrangère à moi-même, horriblement brune et poilue, mais la gauche, oui, la gauche obéissait. Je grattai la terre avec cette main, comme une bête. Je voulais m’ancrer là où j’étais tombé, n’en pas bouger. Je ne voulais plus sauter. Je savais quel besoin de tendresse démesuré Les lance à la conquête de l’univers.

—    « Non ! » dis-je. « Non, jamais ! Salauds ! »

Je le dis et le pensai. Je projetai hors de moi toute la haine dont j’étais capable pour les choses innommables, mortes, informes, poilues, verdâtres, démembrées. Non ! Je ne veux pas de Votre amitié. Je ne peux pas être semblable à Vous. Vous Vous jouez de nos désirs, de nos peurs. Mais nous ne savons pas qui Vous êtes. Nous ne Vous imaginons pas. Vous ferez de moi un monstre, une bête, une herbe, une poussière, mais Votre pareil, jamais ! Vous ne pouvez pas vaincre la mort. A peine des pensées, tout cela, rien que le suc nourricier de la haine :

« Non ! »

La haine l’emporta. Soudain, il n’y eut plus aucune pression sur mes reins. J’attendis un peu, je me relevai prudemment. Le ciel était redevenu bleu et clair. Il n’y avait plus trace de rayon nulle part. Mais, à l’endroit où je m’étais affalé, il y avait comme une poussière d’or, ce qui serait resté d’une lueur tendre et chaude, faite de corpuscules autrefois vivants, anéantis en un instant par la puissance de la haine. Et il y avait, au milieu du chemin, la pierre sur laquelle j’avais trébuché.

Qu’ajouter ? Je Les avais vaincus. Je ne pouvais plus me taire. Au lieu de regagner la ferme où je travaillais, j’allai tout droit à la gendarmerie du bourg. Le gendarme de garde, puis le brigadier, me considéraient d’un œil soupçonneux, parce que me cheveux gris, mon nez écorché, ma veste trouée me donnaient l’apparence d’un vieil ivrogne. Ils me gardèrent toute la nuit. Plus tard, la malchance fit qu’on retrouva le corps d’une fillette qui s’était noyée dans une rivière, au bas du chemin. Je vis beaucoup de gens. Tous n’étaient pas des policiers. J’attendais impatiemment le jour de mon procès pour dire la vérité au monde ; mais on ne voulut pas me le permettre. Bientôt, je ne vis plus du tout les policiers. Je ne vis plus le juge, qui avait l’air si bon. Il n’y eut plus autour de moi que des médecins.

Pendant toute une année, j’ai demandé des nouvelles du monde. Je savais que le nombre des disparitions allait croissant, et ça me faisait mal d’y penser. Mais on ne voulait rien me dire. Au début, j’avais parlé de la lueur, on m’invitait à en parler, mais je finis par comprendre que c’était pour se moquer de moi. Alors, j’ai commencé d’écrire des lettres. Mais je crois que celle-ci est la dernière que j’écrirai. Car, de nouveau, voici l’été. On ne me laisse pas en paix sur mon lit. On m’oblige à sortir dans le jardin, avec les autres pensionnaires. Ma vieille terreur, alors, me presse de marcher, vite, autour des plates-bandes, sous les arbres. Mais, parfois, on m’appelle. Un infirmier ou un docteur. Je dois m’arrêter pour répondre. Et, tout le temps que je demeure immobile, je sais qu’Ils me guettent, là-haut, derrière leur écran de nuages. Puis, je regagne un abri, le dortoir, le réfectoire. Et, déjà, je Les appelle à mon tour. Je leur jure que, cette fois, je ne Les tuerai pas, quoi qu’Ils me fassent, pourvu qu’Ils me permettent, cette fois encore, de la voir venir vers moi avec ses bras tendus et cette façon de sourire qu’elle avait…

 

Jean-Charles Pichon

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