LES JOURS ET LES NUITS DU COSMOS – DEUXIEME PARTIE – 1 – L’EAU, LA LUNE ET LA MERE

DEUXIEME PARTIE

LES REPLIS DU SERPENT

I

L’EAU, LA LUNE ET LA MERE

 

Dans cette laborieuse remontée du temps que nous effectuons, il est curieux de constater comment, presque insensiblement, les faits — historiques, archéologiques — se raréfient, cependant que leur rareté croissante durcit et rend plus nécessaire les cadres théoriques de notre recherche.

Au point où nous en sommes, ainsi, il apparaît certain qu’avant l’ère des Gémeaux fut une autre période, qui dut être dominée par le mythe du Serpent, créatrice d’un cycle lunaire et illustrée par la spirale. Celle-ci se retrouve à Suse comme dans les poteries du Fayoum. Le calendrier lunaire précède le calendrier solaire en Egypte, en Extrême-Orient ; au Mexique, il s’est maintenu — en partie — jusqu’à la conquête espagnole. Quant au Serpent, il fut l’emblème des dieux anciens de l’Egypte et de l’Inde, ainsi que des Camés mayas, que les Jumeaux vainquirent. Mais le lien symbolique qui devait unir la lune, la spirale et le serpent échappe à un premier regard, et l’on comprend que les premiers historiens des religions ne l’aient pas même cherché.

Au contraire, nos tableaux de concordance nous découvrent ce que put être ce lien, en même temps qu’ils précisent l’époque où le Mythe initial dut naître, mûrir et s’accomplir en un Royaume difficilement imaginable.

En effet, l’ère des Poissons a connu son éveil de 200 avant J.-C. à 200 après J.-C. ; son « royaume » s’est situé entre 750 et 1250 après J.-C.

L’ère du Bélier a connu son éveil de 2350 à 1950 avant J.-C. ; « royaume » : 1400-900.

Pour l’ère du Taureau, nous avons les dates : éveil : 4500-4100 ; « royaume » : 3550-3050.

Pour l’ère des Gémeaux : éveil : 6650-6250 ; « royaume » : 5700-5200.

Il s’ensuit que l’ère antérieure aux Gémeaux dut connaître son éveil entre 8800 et 8400, et son « royaume », son apogée entre 7850 et 7350. Quant à ses symboles, multipliés par les mutations successives, ils doivent détenir tous les caractères que les astrologues donnent au signe du Cancer : influence lunaire, introspection et connaissance, retour au fœtus et à la mère, etc.

Un premier symbole : l’Eau

Historiquement, ce dernier Signe présente une singularité : il marque la limite où notre zodiaque (qu’on peut dater de l’époque hellénistique) cesse de correspondre avec les zodiaques antérieurs. Alors que les Mages, les Chaldéens, les anciens Grecs et les Sumériens avant eux, connaissaient les Poissons, le Bélier, le Taureau et les Gémeaux, ils ne connaissaient pas le Cancer, non plus qu’ils ne reconnaissaient comme Signes le Lion, la Vierge, la Balance…

Pour eux, le Signe que nous nommons Balance était le Signe de la Tempête, du Vent, du Sanglier ; la Vierge était la Déesse des Moissons[1] ; le Lion s’identifiait au Soleil. Du moins utilisaient-ils en tant que symboles « secondaires » la Vierge, le Lion et la Balance. Mais le mot même « Cancer » leur était inconnu ; on n’en trouve pas trace certaine avant l’ère des Poissons, bien que le Signe et les mythes qui lui sont rattachés fussent parfaitement appréciés dès le 2ème millénaire en Egypte (L’Amdouat) et en Sumer (Le Livre de la Création) ; dès le 3ème millénaire en Chine. Simplement, le symbole-clé du signe n’était pas alors le Cancer mais le Serpent.

Plus tôt, qu’était-il ? Il faut y rêver. Selon notre tableau « Théorique », le premier temps du Mythe aurait recouvert près de cinq millénaires, du 9ème au 4ème, c’est-à-dire une époque où l’on chercherait en vain des repères et des preuves historiques. Au contraire, l’archéologie peut nous être d’un certain secours.

En Asie occidentale, de nombreux gisements (fouilles d’Eguam, de Jéricho) nous révèlent vers 7000 l’existence d’un peuple de pêcheurs plus ancien que les Natoufiens. La marque principale de cette civilisation serait l’existence de cimetières situés à l’intérieur des bourgs. A Muharet-el-Wad, on a pu dénombrer quatre-vingt sept individus, parmi lesquels soixante-quatre adultes, recroquevillés dans la position du fœtus.

Datant de la même époque, des pagaies ont été trouvées à Star Carr en Angleterre, ainsi qu’un canoë creusé à Pene en Hollande (6250). Nommés Maglémosiens, du nom du grand marais (magle mose) de Mullerup, au Danemark, ces peuples de l’Europe du Nord paraissent avoir vécu entre le 8ème et le 6ème millénaires, sur l’emplacement de la Grande-Bretagne, de l’Allemagne du Nord et sur les bords de la mer Baltique, puis s’être étendus vers la Russie de l’Est, la Suède centrale et la Norvège du Nord, à mesure que les glaciers de la dernière glaciation disparaissaient de l’Europe septentrionale.

Leurs outils et leurs armes se composent de têtes de pioches, de haches, de pointes de javelots, d’hameçons, d’aiguilles à filet, d’outils pour travailler le cuir. Les techniques décoratives, rudimentaires selon le jugement contemporain, s’expriment généralement par l’inscription de lignes très fines ou de petits trous disposés en chevrons ou en lignes spiraloïdales. Ces mêmes motifs se retrouvent à Suse I (5500-5000) et dans les plus anciens vestiges égyptiens, du Fayoum, où ils paraissent avoir préexisté aux motifs symétriques de l’ère des Gémeaux.

Peuple de pêcheurs, les Maglémosiens n’ont pas laissé de ruines de cités ou de bourgs, non plus que de sépultures reconnaissables. Ils semblent avoir constitué un passage (d’une durée de deux millénaires) entre les peuples d’Amérique du Nord et de Sibérie centrale, uniquement nomades, de l’ère du Lion, et les civilisations plus évoluées d’Asie orientale et de Lybie, dont les dieux étaient la pluie et la lune.


[1] Chez les Arabes encore, l’Epi : Elsembala.

 

Les dieux de la pluie

Les premières sépultures égyptiennes, au Fayoum, en Haute-Egypte (datées par le radiocarbone du 6ème millénaire) sont nettement postérieures aux traces maglémosiennes et même aux sépultures pré-natoufiennes, auxquelles elles ressemblent souvent. Elles se situent en la période des pluies abondantes (6000-4000), dont l’optimum sera atteint au début de l’ère du Taureau, et couvrent donc l’ère gémique tout entière. Pour une raison inconnue, les Fayoumiens se sont tenus à l’écart de cette civilisation nouvelle ; ils ont continué d’adorer des dieux de la pluie (Min, Seth) et d’appliquer les rites primitifs du Cancer, jusqu’au 5ème millénaire inclus.

De nombreux silos exhumés ont fourni des traces de vannerie tressée, ainsi que des faucilles d’os ou de bois munies de lames de silex (où je crois distinguer des vestiges d’une civilisation de la Vierge et, plus spécialement, de sa première mue : 8000-4000, syncrétisme vierge-dieux de la pluie[1]). Les traces d’habitation indiquent l’usage de tentes ou de huttes de branchages ; les récipients sont de formes simples, sans décoration, sans anse ni bec.

Un peu plus au nord, au seuil du Delta, El Omari et Merimdé ont fourni des des vestiges d’une civilisation similaire, datée du Ve millénaire (pour Merimdé) et du IVe millénaire pour El Omari ; cependant, des motifs en spirales y apparaissent sur les poteries et les morts y sont encore enterrés selon la coutume pré-gémique, au milieu des habitations plutôt qu’en dehors du village.

Ce rite mortuaire très caractéristique s’attache particulièrement à reproduire la position du fœtus dans le ventre de la mère, fût-ce en liant les membres, ainsi qu’à sauvegarder la partie la plus noble de l’individu : la tête. On ne la détache plus du tronc comme dans une période antérieure, mais on l’évide du cerveau, dont la cavité est remplie d’argile. Enfin, le motif de la spirale sur les poteries démontre la préoccupation majeure de ces antiques peuplades : une figuration de la totalité, c’est-à-dire de la « chose » contenue (dans le cercle ou le nœud), dont on peut faire le tour.[2]

Ainsi, dès leurs débuts, les rites cancériques se manifestent sous le triple aspect qu’on leur verra au cours des âges : prépondérance donnée au cerveau, à l’esprit ; retour à la matrice maternelle ; obsession de la matrice elle-même : centre du monde, univers clos. Entre la création instinctive du Lion (le hasard de la Roue) et la création purement « gratuite » des Gémeaux (la céramique, la danse), les œuvres cancériques offrent un caractère de préméditation et d’intellectualisme qui les distingue entre toutes. Après que l’homme eut appris qu’il pouvait faire naître des formes de ses mains et avant qu’il s’en divertît, il s’en émerveilla longuement.

Cette « prise au sérieux » de l’esprit porte un nom : la connaissance. Se sachant créateur, l’homme voulut savoir le « comment » de la création. Il observa la vie dans les eaux mortes et les phases de la lune ; il regarda les enfants naître et il ouvrit le ventre de la femme enceinte pour découvrir comment l’homme peut y tenir. Alors, il sut reproduire la forme du fœtus, image de l’univers ; alors, il sut que la femme est l’esclave de la lune ; il connut que les plantes ont besoin de la pluie.

Le rapport lune-pluie est l’un des mieux connus des ethnologues[3] et je ne m’y attarderai pas, sinon pour souligner qu’historiquement il se trouve vérifié en tous lieux du monde, entre le VIIe et le Ve millénaires, précisément. C’est l’époque que Posnanski assigne aux vestiges lunaires de Tiahuanaco, alors que les Péruviens ne sont qu’un peuple de pêcheurs, dont les ressources — les coquillages et les poissons — et le matériau de construction, le roseau de lagune, apparaissent liés à l’élément liquide. Et, de même, en Palestine, en Hollande, au Danemark, en Angleterre, ce sont des peuples de pêcheurs que nous trouvons.

Une fois encore, le Mythe recouvre l’évènement. Il n’est guère de Livres et de légendes sacrés qui ne gardent le souvenir de ces âges anciens où « sous la chaleur solaire (en l’âge du Lion) se formèrent des nuages et des orages ; d’énormes chutes d’eau se produisirent, et le fracas du tonnerre réveilla les Zophesamins, qui s’épouvantèrent et se divisèrent en mâles et femelles. Ceux-là, les premiers, divinisèrent les produits de la terre, les astres, et les adorèrent.[4] »

Ces Zophesamins (les « animaux intelligents », dit le texte) sont vus, selon les peuples, très différemment. Dans le Popol Vuh, les seigneurs Camé, qu’annonce et symbolise le grand serpent Zakicaz, sont des Méchants dont les Jumeaux triomphent — par le feu, la sarbacane et le Jeu de la balle. Au contraire, dans l’épopée polynésienne des Maui, le premier homme naît d’un ver de vase, et le père du héros Kisikisi, le vieil Atalaga, fait pleuvoir à son gré.



[1] C’est alors que le dieu humain Min est figuré par un verrou (selon SETHE).

[2] Le culte du crâne humain et le motif de la spirale se retrouvent encore associés en Nouvelle-Zélande, aux Marquises, etc. Différemment, la position fœtale et l’ensevelissement dans un sac qui rappelle le placenta caractérisent les momies péruviennes de l’âge archaïque (Musée de l’Homme).

[3] Sur les rapports « lune-serpents » : R. BRIFFAULT, « The Mothers » ; FRAZER, « The Belief in Immortality”; HENTZE, “Mythes et symbols lunaires”. — Sur les rapports “lune-eaux”: J. BIDEZ et F. CUMONT : « Les Mages hellénisés » ; P. SAINTYVES, « L’astrologie populaire », Paris, 1937 ; KRAPPE, « Genèse des Mythes » ; W.SCHMIDT, « Ursprung ».

[4] EUSEBE, cité par le Père LAGRANGE : Etudes sur les religions sémitiques.

 

La Lune et le Serpent

Les Védas et les livres brahmanes enseignent que « la lune est dans les eaux » et que « la pluie vient de la lune »[1]. Apânapâ, « le fils de l’eau », était également dans l’Inde un mythe lunaire ; Anâhitâ, déesse iranienne des Eaux était « lunaire dans sa condition céleste » ; Sin, dieu babylonien de la lune, contrôlait les eaux[2]. Une tribu brésilienne nomme « Mère des Eaux » la fille du dieu de la lune ; d’autre part, le rapport de causalité entre la lune et les marées était connu des Grecs, des Celtes, des Maoris de Nouvelle-Zélande, des Eskimos[3]. Enfin, nous le verrons, les Kenningar islandais associent dans une même formule la lune et le Serpent.

Or le Serpent est lié à la pluie et à l’eau dans la plupart des grandes tribus australiennes et africaines ; il l’était également chez les Incas et dans l’Inde de l’époque prébouddhique, où le génie-serpent se trouvait toujours dans le voisinage des lacs, des sources, des étangs. Egalement, le Serpent est un symbole lunaire chez les Mayas, chez les Grecs (Artémis, Hécate tiennent des serpents dans les mains), chez les Phéniciens. D’après certaines superstitions de l’Europe centrale, si l’on enterre les cheveux arrachés à une femme qui se trouve sous l’influence de la lune (à l’époque des règles), ils se transforment en serpents[4]. Une très belle légende africaine, le « conte des Wakaranga » identifie en un seul mythe la pluie, la lune et le reptile.

« Le jeune homme marqué au front d’un signe en forme de lune épousa la jeune fille. Lorsque la pluie faisait défaut, le jeune homme allait dans la caverne et disait au serpent : « Je suis le jeune homme marqué au front d’un signe en forme de lune. Rampe sur mes pieds, sur mon corps et sur la marque de mon front ». Le serpent le faisait, et il pleuvait ».[5]



[1] Rig Véda, I, 105, 1 ; Aitareya Brâhmana, VIII, 28, 15.

[2] Mircéa ELIADE, opus cité.

[3] BRIFFAULT : The Mothers ; KRAPPE : Genèse des Mythes ; W. SCHMIDT : Ursprung.

[4] Mircéa ELIADE, opus cité.

[5] Le dossier Afrique (Collection Marabout).

 

Le Serpent et la Mère

La religion-mère du Cancer, ce qu’elle fut, où elle naquit, quel dieu elle adorait, nous ne pouvons évidemment que l’imaginer, puisque sa disparition se situe au Ve millénaire, antérieurement aux débuts de l’Histoire. Au contraire, dans sa 1ère mue, entre 3700 et 700, le Mythe peut faire l’objet d’une plus sérieuse étude. Les anciennes déesses-mères phéniciennes sont datées du début de cette période ; elles se survivront jusqu’à la fin de l’Assyrie, au VIIIe siècle et renaîtront, dans la mue suivante, à Carthage, en Egypte, à Rome.

L’alliance d’un mythe quelconque avec le mythe qui a précédé son prédécesseur semble constituer le tournant décisif d’une « grande année » : le tournant qui conduit à la première mue. L’Islam, 1ère mue du Taureau, repose sur le Croissant (syncrétisme Taureau-Cancer) ; les cultes mycéniens, 1ère mue des Gémeaux, reposent sur l’aigle ou le lion double (et sur les Dioscures, fils du Cygne), syncrétisme Gémeaux-Lion.

De même, l’apparition de la Déesse-Mère au seuil de la 1ère mue du Cancer laisser penser qu’ici le premier syncrétisme (d’origine hérétique) dut consister en une alliance entre la Vierge et le Serpent (que la Genèse biblique précisément nous conte). La Vierge sait et devient mère, c’est-à-dire consciente de sa création.

Alors, les « animaux intelligents » s’épouvantèrent et se divisèrent en mâles et femelles… Car, plus tôt, savaient-ils seulement que la vie naît de l’union de l’homme et de la femme ou ne croyaient-ils pas, comme hier encore certaines peuplades australiennes, que la vie est un don des dieux ?

Dans la Bible, le rapport « savoir-maternité » est souligné par la menace divine : « Maintenant (que tu sais) tu enfanteras dans la douleur. » On peut croire, en effet, qu’inconsciente ou se croyant le réceptacle d’un dieu, la femme souffrait moins dans l’enfantement. Mais, désormais, liée à la lune et aux marées, savante, la femme s’identifie triplement au Serpent. Il faudra l’avènement de l’ère des Poissons pour qu’à nouveau une Vierge soit le calice d’un Dieu et puisse de son talon écraser le Diable.

On ne s’étonnera plus que, partout, les déesses-mères soient marquées du Serpent, ou qu’elles tiennent des reptiles (comme les Mères crétoises et, plus tard, les déesses lunaires en Grèce), ou que l’Ureus, le Naja les couronne (Isis sous son aspect lunaire). Parfois aussi, le syncrétisme Taureau-Cancer (le « croissant » en forme de lune et de cornes) prend la place du Serpent, comme au front de l’Ishtar assyrienne ou des déesses de Tyr et de Sidon. Enfin, les dieux eux-mêmes portent le symbole cancérique — en des lieux aussi éloignés l’un de l’autre que l’ancien Pérou et la ville sumérienne de Lagash, où le dieu hérétique Gish-Zi-da tient le caducée classique aux reptiles enlacés.[1]

Nous sommes alors en 2200-2100, l’époque où les Hittites et les Sémites de Canaan, en l’attente de leur dieu-bélier, adorent des divinités-serpents[2]. Ce culte imprégnera de telle sorte les premiers Hébreux que Moïse, loin de le proscrire, le pratiquera lui-même pendant l’Exode. Pour combattre l’invasion des « reptiles brûlants » dont les morsures déciment le peuple élu, Yahvé lui conseillera l’érection d’une idole, le Serpent d’Airain, dont la vue fermera les plaies et purifiera le sang[3]. On ignore tout de la nature de l’épidémie qui frappait le Peuple ; mais l’anecdote témoigne déjà de la « vertu thérapeutique » du Signe.

A travers les croyances chinoises, selon lesquelles le Serpent était un remède à d’innombrables maux, et les cultes hermétiques et gnostiques, le symbole s’en est maintenu jusqu’à nous, qui reconnaissons l’emblème de la Médecine dans le Serpent Double.



[1] Dionysos lui-même était rattaché au cycle cancérique de la façon suivante : transformé en serpent, Zeus avait eu de Perséphone un fils, Zagreus, que les Titans dépecèrent, mais dont Athéna déroba le cœur. Ce fut ce cœur, réduit en poudre, qui rendit Sémélé mère de Dionysos. Zagreus (le « preneur d’hommes ») est également le nom de Pluton en même temps que l’un des acteurs principaux dans les mystères d’Eleusis (sous le nom d’Iakhos). Enfin, le Sabazius phrygien et thrace, dieu bélique, lui fut parfois identifié comme fils de Rhéa ou de Cybèle.

[2] Adolphe LODS : Israël, des origines au milieu du VIIIe siècle, La Renaissance du Livre.

[3] Les Nombres, XXI, 719.

 

Les dieux de la Pierre

Unique « faux dieu » permis au peuple élu, le totem du Serpent d’Airain nous introduit à l’étude d’un autre syncrétisme cancérique. C’est alors (au milieu du second millénaire) que, sous la forme de la Pierre Noire, les mythes du Serpent et du Bélier commencent à faire l’objet de cultes divers chez les peuples sémitiques hostiles aux Hébreux : Hétéens, Amonites, Madianites, etc. Il ne semble pas que le culte béthelien ait été antérieur à 1700 ou 1800 avant J.-C. Mais d’autres rites mégalithiques paraissent pouvoir être datés de 2800-2600 ou même 3000.

Ces rites sont liés :

1° au culte des déesses-mères et du Taureau sacré (syncrétisme Taureau-Cancer) ;

2° à la notion d’inhumation collective (dans une même grotte ou sous un même tumulus).

Leur origine se situe, selon l’archéologie, en Crète (Minoen ancien), dans les Cyclades du Sud et dans l’ancienne Achaïe. Il est communément admis que leur expansion géographique aurait suivi les bords de la Méditerranée, traversé l’Espagne du Sud et remonté vers le Golfe de Gascogne, puis la Bretagne, l’Irlande, le pays de Galles et le Danemark. Dans tous ces pays, en effet, se retrouvent des dolmens et des pierres levées. Il est remarquable que les étapes du périple coïncident avec des régions riches en cuivre, bien que des objets de métal n’aient été découverts que dans les tombes ibériques (Palmella).

Longuement considérées comme essentiellement « celtiques », pierres levées et galeries mortuaires ne peuvent donc pas avoir été l’œuvre des Celtes primitifs très antérieurs à cette immigration et dont les cultes initiaux se rattachaient aux mythes solaires.

En revanche, on peut admettre que le culte de la pierre (qu’il de bethel, d’hermaï ou de pierres levées) est toujours lié à des mythes cancériques (Cancer + Taureau, Cancer + Bélier…). Une curieuse évolution en est les « pierres trouées » de l’Inde ancienne (Mohenjo-Daro), dont le culte existe encore de nos jours. Le trou de la pierre est dit « porte de la délivrance » (mukyi-dvâra). Cette formule semble s’appliquer à la délivrance du Cosmos et du cycle karmique, dont Coomaraswamy fait une notion solaire (syncrétisme Cancer-Lion).[1]

Au contraire, nées au lendemain du « royaume » d’Israël, trois divinités seront toutes trois des dieux du Seuil, liées au culte de la Pierre et au mythe du Bélier.

Dans l’Inde, Agni, représenté par un jeune homme bicéphale monté sur un bélier, est dit le Grand Portier : il s’incarne dans la Pierre de l’autel brahmanique ou du foyer.

A Rome, Janus, dont les deux faces regardent, comme celles d’Agni, l’une vers l’intérieur (de la maison, du temple), l’autre vers l’extérieur, est rigoureusement lié à l’idée de la limite, du seuil. Plus tard, dans les campagnes gallo-romaines, une simple pierre ou borne en sera une illustration suffisante. Des Janus limiteront les champs. Aucun animal ne figure le dieu, mais les boucles en accroche-cœur qu’il porte sur les temples reproduisent les cornes doubles. Associé à l’idée du Diable (le Serpent) dans la mythologie chrétienne, le Faune grec a le front pareillement orné.

Quant à Hermès (Mercure), sa double personnalité est indiquée par les deux serpents de son sceptre (caducée), ainsi que par les deux ailes qu’on lui voit, tantôt à son casque, tantôt à ses pieds. Nous avons étudié brièvement ses rapports avec le Bélier (la Toison d’Or) et avec le culte des Pierres sacrées, auxquelles il emprunta son nom (les « hermaï »).



[1] COOMARASWAMY : The darker side of the dawn, 1935.

 

Le Serpent gémique

Ainsi, à la même époque (VIIIe – VIIe siècles avant J.-C.), Indiens, Hellènes et peuples du Latium reconnaissaient une divinité gémique (visage double, ailes doubles), bélique et cancérique (la Pierre, le Serpent). En effet, les alliances Serpent-Taureau (le Croissant) et Serpent-Bélier (la Pierre Noire) succédaient à un syncrétisme Serpent-Gémeaux très antérieur. Dès le réveil des Gémeaux, au XVIe siècle avant J.-C., il dominait non seulement en Egypte, en Perse, mais en Extrême-Orient, où le dieu suprême, le Souverain d’En-Haut, se soumettait à la dialectique gémique du Yin et du Yang et où le Serpent se présentait sous la forme de deux reptiles (ou deux fœtus) reployés ou lovés l’un en l’autre.

Illustrations des deux principes Mâle et Femelle (mais aussi du chaud et du froid, du sec et de l’humide), le Yang et le Yin s’expriment essentiellement par la ligne pleine (continue) et la ligne brisée (ou discontinue). Sous une forme mythique, c’est l’éternel conflit que racontent les combats d’Osiris et de Seth, d’Ormuzd et d’Ahriman, le « bon souverain » ou le « meilleur dieu » étant toujours celui qui organise et qui maintient, le planificateur et le constructeur (ou la lumière étale) par opposition à l’Esprit de trouble, de ténèbres, menteur et infidèle à sa propre parole, qu’on ne peut jamais complètement détruire parce qu’il est également un aspect de la vie. Or, Seth est un dieu de la pluie et c’est sous l’aspect d’un serpent qu’Ahriman intervient dans la chronologie mythique de l’Avesta.

Un culte encore vivant en Australie (dans l’Aruhem Land et le Northern Territory) allie les deux grands mythes cancérique et gémique dans un rituel que Mircéa Eliade a longuement analysé[1]. Pour le Kunapipi, « la puissance sacrée détenue par les Etres surnaturels est libérée par la répétition des actes posés par ces Etres dans le temps du Rêve ». Or, le Rêve est le domaine du Cancer, la Reproduction, le pouvoir des Gémeaux.

Deux sœurs jumelles, les Wauwalack, sont les héroïnes du rite. « Sœurs qui sont, en réalité, des Mères » : le nom du culte, Kunapipi, se traduit en effet par « Mère » ou « Vieille femme ». D’ailleurs, l’aînée des Sœurs vient d’accoucher et l’impureté qui résulte de ces couches récentes éloigne d’elle tous les animaux et les êtres de la création, à l’exception du Serpent, Julunggul, qui, attiré tout au contraire par l’acte de la maternité, poursuit les Sœurs.

Pour l’éloigner la plus jeune danse ; mais il les dévore toutes les deux, ainsi que la hutte où elles s’étaient réfugiées et, se dressant, tout droit, la tête au ciel, il s’identifie au Phallus vainqueur (dans lequel nous avons appris à symboliser le Taureau). Les Sœurs et l’enfant reviendront à la vie — une seule fois — pour être à nouveau dévorées.

Sur ce mythe, d’autres se sont créés parmi lesquels celui d’un second serpent python, Lu’niugu, qui veut imiter Julunggul et dévore tous les jeunes gens qu’il rencontre ; mais quand il les déglutit, il les rend morts — et même à l’état de squelette ; Le thème des Gémeaux se reconnaît ici, puisque les indigènes représentent ce python par deux poteaux nommés Jelmalandji, si bien que les deux Serpents ont pris la place des deux Sœurs.

Je n’analyserai pas le rite lui-même, très précisément décrit dans les ouvrages spécialisés[2], sinon pour indiquer qu’y est reconnaissable le symbolisme du « regressus ad uterum », le retour au ventre de la Mère primordiale, qui fut sûrement l’un des rites essentiels de la religion du Cancer en ses beaux jours (comme l’attestent les sépultures de Jéricho et du Fayoum) et qui se retrouve dans un grand nombre de traditions asiatiques.

L’une de celles-ci est la cérémonie upanâyama, consignée dans l’Atharva Véda (XI, 5, 3) et qui se présente comme l’introduction du néophyte auprès d’un précepteur. L’élève quitte sa retraite au terme de « trois nuits » pour être rendu à la vie, « né une seconde fois ». L’image bouddhique qui exprime cette renaissance, « il brise la coquille de l’œuf » est l’exacte formule bantoue : « Maintenant, le poussin sort de l’œuf, nous sommes pareils aux pots fraîchement retirés du feu ».

« Il est remarquable, ajoute Mircéa Eliade, que la même image réunisse deux motifs à la fois embryologiques et initiatiques : l’œuf et le pot. » Or, l’œuf, c’est le cycle fermé, le serpent lové, le Yin et le Yang en un ; le pot, c’est la matrice où l’enfant naît : les deux formulations essentielles du Cancer en un symbole.

 



[1] Mircéa ELIADE : Naissances mystiques, Gallimard.

[2] R. M. BERNDT : Kunapipi, Melbourne, 1951.

 

La magie noire

A ce stade, nous n’avons que faire des Australiens et des Bantous pour nous fournir des « preuves ».

« En revenant à l’origine, on évite la vieillesse, on retourne à l’état de fœtus », dit un texte taoïste qui enseigne l’art de la « respiration embryonnaire ». Un autre texte nous éclaire singulièrement sur l’alchimie moyenâgeuse, en nous expliquant à la fois la terminologie hermétique et le recours passionné à la Grande Mère Isis des adeptes du Grand Œuvre : « C’est pourquoi Jou-lai, dans sa miséricorde, a révélé la méthode du travail du Feu et enseigné aux hommes à pénétrer à nouveau dans la matrice ».

Nous savons par les exemples des Gémeaux et du Taureau que la première mue d’un mythe peut évoluer en magie. Ces pratiques d’envoûtement par simulacre que nous avons vues s’étendre au monde entier entre le début de l’ère chrétienne et le « royaume » chrétien, puis renaître aux XIIIe et XIVe siècles, nous en retrouvons l’équivalent dans la seconde mue du Cancer, avant et après le « royaume » bélique. Mais cette magie-ci n’est pas l’émanation du simulacre et du jeu (ni de l’incantation, comme la magie taurique) ; c’est le secret d’Hermès, le « tout en un » qui débouche d’une part sur l’alchimie, de l’autre sur la magie noire.

Le principe directeur en est que la partie, analogue à l’ensemble, contient toutes les vertus de la totalité. Sur le plan inférieur, une des applications en sera qu’un seul crachat contient la maladie qui atteint tout le corps : à partir de ce crachat, le sorcier sauve le malade — ou le perd ; et le médecin contemporain court le même risque (car le vaccin n’est autre qu’une homéopathie qui ne veut pas dire son nom : dans les deux cas, on donne le mal pour en guérir).

Sur le plan supérieur, une autre application du principe sera que l’énergie cosmique peut être dominée, domptée dans le moindre atome de matière. Ainsi, l’Indien Otawa ne brûle jamais une arête de poisson dans la crainte d’écarter le poisson de ses filets. « Si tu sèmes tes ongles ou tes cheveux, tu sèmes ta mort », dit un proverbe polonais (parce qu’il suffira de détruire l’ongle ou le cheveu pour atteindre celui ou celle qui l’a perdu). Presque toutes les superstitions de notre époque (la troisième cigarette, le lever du pied droit, l’échelle, le chat noir ou le corbeau) s’apparentent aux mêmes traditions : elles expriment la peur de l’objet qui, pour une quelconque raison, contient et manifeste l’évènement dans sa totalité.

Or, ces croyances et ces pratiques apparaissent dans l’Histoire, pour la première fois d’une manière assurée, au cours du second millénaire, puis aux IXe et VIIIe siècles avant J.-C. Ce fut contre ces « sorcelleries » que Samuel, puis les rois de Juda durent s’élever ; ainsi qu’à l’autre bout du monde les derniers souverains Tcheou. Ce sera par ces pratiques que les mages perses, les prêtres d’Epidaure et de Byblos se feront, encore au temps du Christ, une considérable clientèle.

Ici, le mythe de la Mère s’identifie pleinement à l’illusion de la Connaissance et le Serpent au Cerceau du Monde. Mais ici également, nous sommes déjà au seuil de la seconde mue du Cancer et nous devons, avant de l’étudier, en revenir à l’histoire des religions chinoises, que nous avons négligées jusqu’à présent.

 

Jean-Charles Pichon 1963

 

 

 

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