LES JOURS ET LES NUITS DU COSMOS – LES PANTHEONS – 2 – LA PREMIERE MUE

II

LA PREMIERE MUE

 

Depuis le début de notre siècle, l’étude comparée des religions a commencé de dessiner une passionnante synthèse entre des cultures et des civilisations que, jusqu’alors, on avait crues très différentes (bien que, dès 1767, le missionnaire Cœurdoux ait fait apparaître des premiers rapports, par la confrontation des langues, entre les religions indiennes et iraniennes). Ces recherches ont été reprises et poursuivies, sur le plan linguistique, par Antoine Meillet, Benveniste, E. Forrer, Pieter, etc.

Il y a trente ans, par la confrontation des mythes, Georges Dumézil obtenait de plus singuliers rapprochements entre les cultes celtes et romains d’une part, entre les croyances romaines et indo-européennes de l’autre. Sa méthode, définie par lui-même, consiste à « s’attacher aux faits homologues, entre lesquels l’homologie est telle qu’elle suggère une commune origine ». Un exemple significatif en serait la célèbre comparaison entre la légende irlandaise du Cûchulainn et la geste des Horace et des Curiace ; un autre exemple, ce trait commun aux religions indo-européennes et à la civilisation italo-celtique : une hiérarchie fondée sur la contradiction. A un niveau « populaire et producteur » s’oppose un niveau sacerdotal et souverain ; puis, à l’intérieur de celui-ci, un aspect violent et magique s’oppose à un aspect juridique civilisateur. Cette dialectique d’organisation devait correspondre, pense-t-on, à une dialectique mythique. Le thème des Gémeaux conviendrait parfaitement ici.

Or, la double expansion des Indo-européens et des Celtes à travers l’Espagne, la Gaule, la Bretagne, la Germanie, puis à travers l’Europe Centrale, l’Anatolie, la Grèce, les Etats italiques — et la Gaule de nouveau, avait laissé dans ces divers pays des traces de leur passage qui paraissaient corroborer ce que la confrontation des mythes et des langages avait fait apparaître ; en sorte que, vers 1930, on put croire le problème résolu.

Toutefois, la religion initiale de ces peuples, de même que leurs origines (nordiques selon les uns, indiennes selon les autres), continuaient d’intriguer l’historien, puisque des dieux aussi divers, contradictoires, que les divinités de l’Ouragan, de la Terre Fertile et du Soleil se retrouvent dans leurs panthéons, sans oublier le culte des pierres levées et celui des urnes funéraires.

Par la suite, la volonté nazie de ramener toutes les races « créatrices » à une commune origine aryenne (indo-européenne) conduisit à de tels excès qu’un revirement se produisit. Ce revirement atteint aujourd’hui l’excès contraire, et l’on voit le docteur Gordon affirmer que les Crétois du 3ème millénaire avant J.-C. appartenaient à la même race que les Hébreux ; que les Akkadiens, les Sumériens, les Egyptiens eux-mêmes étaient des Sémites ; et qu’on devrait attribuer à ces derniers la fondation des premiers Jéricho !

 

Les Achéens

Je pense qu’on peut se garder d’un excès comme de l’autre et admettre que les Sémites, bien avant les Hébreux de Moïse, s’étaient établis en Syrie (les Phéniciens), en Palestine (les Cananéens), en Colchide (les ancêtres des Phrygiens) et peut-être en certains lieux d’Akkadie et de Sumérie.

D’autre part, il n’est pas douteux que des invasions étrangères (venues des steppes ou de l’Europe Centrale) balayèrent vers 2400-2300 toute l’Anatolie, la Mésopotamie, la Syrie, détruisant les anciennes villes gémiques (Troie II) et nourrissant de leurs apports des peuples autochtones et vieillis qui allaient redevenir des races neuves : les Elamites, les Peuples de la Mer…

En même temps, les nouveaux venus étaient amenés à modifier ou reconsidérer leurs anciennes croyances (dieu de l’atmosphère, dieu solaire) et leurs anciens symboles (le cheval, le lion) pour accueillir dans un neuf syncrétisme les religions des peuples asservis : le culte des Gémeaux, puis du Taureau, et du Bélier beaucoup plus tard.

On veut voir dans ces peuples les ancêtres à la fois des Achéens, des Mitanniens, des Philistins, des Thraces, des Sardes. Mais, en fait, on ne peut les définir avec exactitude qu’en les opposant à ce qu’ils n’étaient pas, c’est-à-dire des Sémites, des Sumériens, des Egyptiens, des Minoenyens (déjà installés en Crète).

S’ils ont participé d’une quelconque manière au renouveau des peuples indigènes du nord de la Mésopotamie et de l’Irak (descendants des Halafiens, ancêtres des Elamites, etc.), il faudrait voir en eux également ce peuple mystérieux descendu du Zagros, les Goutéens, qui pendant un siècle et demi, de 2200 à 2050, domina le su de la Sumérie, avant de se fondre avec les autochtones des Pays de la Mer (riverains du Golfe persique). J’ai dit pourquoi la similitude entre le nom : Goutéens et celui du roi de Lagash, Goudéa, ne me semblait pas une coïncidence. Or, les « deux lions » de la vision du roi se retrouvent dans les symboles de l’Elam, dans les symboles assyriens, et plus tard au fronton de la grande porte de Mycènes…

Quoi qu’il en soit, pendant six siècles, le peuple mystérieux ne fait plus parler de lui. Bien que certains historiens, Allemands de la période nazie, aient tenté de l’identifier aux premiers occupants de la Grèce (dès 2000 avant J.-C.), aucun des textes cunéiformes retrouvés à Terguth, à Thèbes ou à Pylos n’en porte mention.

Il faut attendre la « guerre de Troie » (vers 1300) pour le voir combattre, sous le nom d’Achéen, aux côtés d’Agamemnon.

Que les Achéens occupèrent Mycènes, cela est attesté entre autres par la décoration d’un poignard métallique retrouvé au Wessex (domaine celte) et semblable à celle d’armes enfouies dans les tombes à fosses de Mycènes. D’un autre point de vue, les tombeaux profonds et circulaires de la ville des Atrides annoncent les tombeaux étrusques ; et le « mégaron » (grande salle rectangulaire munie d’un porche et d’une pièce intérieure) caractérise également les habitations mycéniennes et troyennes (de l’époque Troie II).

A ces trois « moments » de l’histoire achéenne se retrouvent les mythes des deux lions et des deux taureaux, auxquels maintenant nous sommes initiés. Stefan Przeworski a montré l’importance de la panthère et du lion dans l’Anatolie ancienne. Les fouilles turques d’Aladja Heuyk ont exhumé des enseignes en cuivre du 4ème millénaire qui figurent le cerf (symbole ouranien) entre deux taureaux ou le même animal entre deux panthères.[1] Enfin, les deux lionnes de la grande porte de Mycènes et le culte achéen de Castor et Pollux annoncent le Janus et les deux fondateurs, Romulus et Rémus, que le roi romain Numa empruntera aux Etrusques.

Ainsi avons-nous, par l’architecture et la symbolique, une chaîne sans faille, qui nous conduit de l’ancienne Anatolie à Rome. S’y superpose un lien non moins serré : toute la mythologie grecque.



[1] René DUSSAUD, Les Religions des Hittites et des Hourrites… Presses Universitaires, 1945.

 

Les trois étapes de la mythologie

Deux mille ans séparent les livres sacrés babyloniens de leurs modèles, l’homme du déluge et le roi Gilgamesh. En ce qui concerne les Gémeaux, l’hiatus de temps s’élargit. Les premiers textes mythiques que nous ayons retracent des évènements dont quelquefois nous ne pouvons qu’imaginer le lieu et dont l’époque doit se situer entre 6000 et 4000 avant J.-C. En outre, ils racontent les débuts d’une religion née d’un signe zodiacal dont aujourd‘hui la terre a quitté le champ de forces depuis six millénaires. Il est impossible dans ces conditions que nous puissions accéder par eux à la mystique particulière de cette religion. C’est seulement à des symboles (modifiés et dénaturés par la pensée grecque) qu’il nous est permis de nous référer.

La mythologie héroïque des Grecs peut se diviser en trois parties bien distinctes.

1° La première (la plus proche de nous) concerne Thésée, Jason, les Argonautes, la quête de la Toison d’Or. Sous un voile allégorique, elle décrit vraisemblablement des évènements réels : l’exil des habitants de Mycènes après la destruction de leur ville — vers 1250 avant J.-C., l’introduction du Bélier en Grèce — vers 800, la fondation d’Athènes et de Sparte enfin.

A la même série appartient l’histoire symbolique des dernières dynasties mycéniennes, tout entière contenue dans le récit de la guerre de Troie et des malheurs des Atrides. Cette famille avait pour ancêtre Tantale, roi de « Phrygie », père de Pélops. De l’élodienne Hippodamée, Pélops avait eu deux enfants : Atrée et Thyeste, fondateurs de Mycènes. Jaloux de son frère couronné roi, Thyeste déroba à Europe, femme d’Atrée, (que le Zeus-Taureau allait conquérir) un bélier à la toison d’or, présent de Mercure-Hermès. C’est ce même bélier que nous avons vu sauver Pryxos du sacrifice divin ; puis, sur le dos de l’animal mythique, le futur roi de Colchide aurait gagné les rives orientales de la Mer Noire.

Par la suite, Atrée se vengea de son frère en lui faisant manger les corps de deux de ses fils. Le troisième enfant, Egisthe, élevé avec les fils d’Atrée : Agamemnon et Ménélas, allait devenir le meurtrier de son père adoptif et, plus tard, de son cousin Agamemnon, qu’il trompait avec Clytemnestre. Deux siècles de crimes et de forfaits politiques s’inscrivent sans doute dans cette légende.

 

Ulysse

Dans sa tragédie Ajax, Sophocle nous raconte comment le héros devint fou pour s’être vu préférer Ulysse : les armes d’Achille mort qu’Ajax convoitait ont été données, en effet, au roi d’Ithaque, le rusé, l’habile, le plus hébraïque des Grecs.

Dans sa démence, le héros massacre un troupeau de béliers et de moutons, dans lesquels il a cru reconnaître Ulysse et ses guerriers. Par ce symbole parlant, toute une antinomie entre deux modes de pensée, entre deux conceptions du monde se découvre à nous. Car la rivalité entre Ulysse et Ajax, de même que le conflit antérieur entre Thyeste et Atrée, expriment assurément la réalité d’un double courant (bélique et taurique) décelable à travers l’histoire de l’Asie Mineure tout entière de 1600 à 1200 environ.

Jusqu’à la guerre de Troie, le courant taurique triomphe. C’est le temps du formidable mais éphémère empire du Mitanni (1500-1300) qui en vient à réunir sous son emprise le nord de la Syrie (région d’Alep) et l’Assyrie jusqu’au Zagros ; le temps aussi des grandes conquêtes hittites. En Achaïe de même, il faut attendre Ulysse pour que les dieux de l’intelligence et de la prudence l’emportent sur la religion du « héros ».

Comme Abraham et Jacob, Ulysse n’a qu’un sens fort incertain de l’honneur et de la vertu guerrière : un jouet, un cheval de bois, lui livre Troie, que la bravoure seule n’avait pu abattre. Plus tard, de retour à Ithaque, son attitude envers les « prétendants » de Pénélope, son déguisement, sa ruse, sa victoire obtenue par l’adresse plutôt que par la force, rappelleront singulièrement l’attitude d’Abraham envers les admirateurs de son épouse Sarah ou celle de Jacob envers le ravisseur de sa fille : la tromperie leur semble à tous trois la meilleure défense. Elle l’est en effet, comme le prouve David s’avançant demi-nu, armé d’un bâton dérisoire (et d’une fronde invisible) vers le redoutable champion Goliath.

Dans le petit livre extrait de sa volumineuse histoire,[1] Arnold J. Toynbee analyse longuement les raisons qui rendirent la phalange spartiate si terrible à ses ennemis et ne cache pas qu’il y reconnaît la leçon donnée par l’hébraïque David au Philistin Goliath. La rapidité vaut mieux que la lourdeur ; l’élan donne une autre puissance. Il ne semble pas douteux que les futurs Grecs ont en effet appris du peuple israélite une nouvelle manière de combattre ; mais une révélation technique de cet ordre ne va pas sans un profond bouleversement moral. Ajax ne s’y trompait donc pas : Ulysse était bien un bélier, dont la divinité, la savante Minerve, Athéna la chouette, haïssait le meurtre et la brutale violence.[2]

Ce n’est point par hasard non plus si le père de Télémaque se présente à nous, d’abord sous les traits d’un grand voyageur, comme tous les hommes du Bélier. Il se pourrait d’ailleurs que L’Odyssée ne soit autre chose que le récit de la quête du nouveau Grec à la recherche d’un nouveau dieu. Sous leurs formes les plus humaines, ce sont des divinités astrales qui tentent Ulysse ou le retiennent quelque moment : les Lotophages, en qui se reconnaissent des servants de la Vierge, dont le lotus fut le symbole (le lys et l’hermine en France) ; les habitants de la terre des vents, adorateurs du dieu de l’Ouragan ; Calypso et Circé, les Magiciennes… Ou qui menacent sa vie : le cyclope, l’hydre Scylla. A noter encore qu’un bélier le sauve des mains du cyclope, hideuse figure du soleil-lion[3] ; et que des troupeaux de moutons, des pasteurs justes et sages, une vie patriarcale se trouvent justement là où il ferait bon vivre : au pays des Phéaciens, près de la douce Nausicaa…

 



[1] Arnold J. TOYNBEE : Guerre et Civilisation, Gallimard.

[2] L’identification de la chouette, du castor et du bélier persiste jusqu’au 2ème siècle de notre ère, où « L’Ane d’Or » d’Apulée racontera les métamorphoses des amants (émasculés) d’une sorcière, la chouette, en ces animaux. (I, 7-10).

[3] On se rappelle l’épisode : pour s’évader de la grotte où le Cyclope le tient enfermé, Ulysse s’accroche à la toison d’un bélier et quitte sa prison caché au milieu du troupeau. Dans peu de légendes, l’esprit de ruse et l’esprit bélique se trouvent aussi clairement associés.

 

La Toison d’Or

Entre la sanglante histoire des Atrides et ce périple zodiacal, un évènement considérable s’était produit : l’effondrement de tous les empires aryens d’Asie Mineure et d’Achaïe : l’Elam, le Mitanni, le royaume hittite, Mycènes même. Fuyant Argos, Tyrinthe, la Laconie, l’Elide et l’Achaïe, Jason et ses héros sont partis vers de nouvelles terres pour y conquérir des villes et des dieux.

C’est en effet vers cette époque, le 13ème siècle, qu’apparaît brusquement sous le stylet des scribes égyptiens, la première mention d’un peuple conquérant terrible, qui envahit l’Asie Mineure, balaye l’Anatolie, détruit l’empire hittite, s’attaque aux pharaons eux-mêmes : le Peuples de la Mer. Après son passage, les ruines s’amoncellent, et notamment dans toute la Syrie-Palestine, où les plus grandes villes phéniciennes, Tyr, Ougarit, Sidon, seront durement éprouvées, Ougarit (Ras Shamras) au point de ne jamais renaître.

Contenus, puis défaits par Ramsès III, les envahisseurs semblent s’être repliés vers les rivages palestiniens, entre Gaza et Gezer, où, vivant du travail du fer et de la céramique, ils subsisteront pendant plusieurs siècles. La Bible nous raconte les luttes acharnées que durent livrer contre eux le jeune peuple d’Israël, ses Juges et ses Rois.

L’identification des Mycéniens avec les Philistins des Livres des Juges et des Rois n’est plus à démontrer. Chaque fouille palestinienne y apporte un argument supplémentaire. Parmi les plus récentes, sont les fouilles d’Hazor, la ville conquise par Josué, puis reperdue et reconquise, où se retrouvent des poteries aux effigies mycéniennes, ainsi qu’un admirable lion de pierre, semblable par sa facture aux célèbres lionnes.[1]

Or, cette longue cohabitation (deux siècles) entre les Philistins et les Hébreux n’a pas été sans laisser chez les deux peuples des traces importantes et nombreuses. L’évolution des dieux hérétiques de Béthel, de l’antique bélier jusqu’au veau d’or, en témoigne d’une part ; de l’autre, l’esprit nouveau qui, désormais, imprègne le panthéon achéen. Le Livre de Samuel atteste la véritable crainte sacrée qu’inspirait aux Philistins le dieu tout-puissant et invisible d’Israël. Ce qu’on redoute à ce point, tôt ou tard, on s’efforce de l’imiter.

En effet, cependant que les Achéens combattaient en Palestine, un obscur « moyen âge » enténébrait l’Attique et le Péloponnèse. Et quand, au 8ème siècle, Athènes resurgira de cette nuit, ce sera sous le double signe de Pallas-Athéna et de Thésée, son premier roi, le triomphateur du Taureau, l’un des navigateurs de la nef Argo.

Selon la légende (transparente), l’équipage de la nef comptait, outre Jason et Thésée, les Gémeaux Castor et Pollux, Hercule le vainqueur du Lion, Orphée le chantre à la voix d’or. Son but, on le sait, était de retrouver et de ramener en Grèce la toison du Bélier dérobé par Thyeste et que Phryxos, l’ancêtre des Phrygiens, avait sacrifié à Dieu dès son arrivée en Colchide — cette même Colchide dont, étrangement, les habitants, les Hétéens, se retrouveront à Béthel, la ville sacrée de Jacob.

Suspendue à un orme (arbre gémique) dans un champ dédié à Mars (planète bélique), la Toison d’Or était gardée par un dragon. Avant de pouvoir s’en emparer, Jason dut dompter deux taureaux et leur faire labourer le champ, puis y semer les dents du dragon ; celles-ci devinrent des géants, qu’il lui fallut abattre. A la manière d’Ulysse et de Jacob, il les fit s’entretuer : élégante manière de vaincre sans péril.

Ce ne peut être une coïncidence si le Taureau (les deux taureaux gémiques), les Gémeaux et le Cancer (le dragon-serpent) — c’est-à-dire les trois Signes antérieurs au Bélier — se retrouvent dans cette autre Odyssée. Il n’est pas jusqu’à la Vierge, l’enchanteresse Médée, fille du roi de Colchide, dont les sortilèges n’aident Jason à réussir son rapt. Effectivement, les Hétéens (Hittites) adorent la Vierge au premier chef.

La légende se présente donc comme la minutieuse recette à employer pour passer d’un premier syncrétisme (ici, Gémeaux-Taureau) à un autre (ici, Gémeaux et Bélier). Une fois le champ étranger (bélique) préparé par le travail des deux taureaux, une graine de la très antique religion du Cancer, elle-même mutante (ce sera la Déesse-Mère dans le panthéon grec) favorise la naissance d’une mue léonine (les géants) qu’il suffit de dompter enfin. Sur le plan historique, c’est littéralement que ces géants aryens aux dieux solaires ou léonins (Elam, Ourartou — l’ancienne Médie — Mitanni, Hittites) se sont entretués entre 1400 et 1100 avant J.-C. Puis, sur ces ruines, avec l’appui de la Vierge (Minerve) et du Bélier, les Gémeaux instaurèrent en Grèce une civilisation nouvelle, dont les héros ne furent plus Achille et Ajax, nobles brutes, mais Ulysse et Thésée, les aimés d’Athéna.

La Toison d’Or rendait sage, riche et puissant quiconque la possédait : nous sommes en « ce temps-là » du royaume bélique… Cette sagesse, cette richesse, cette puissance de l’esprit seront donc désormais le partage d’Athènes. Et l’on ne saurait s’étonner que la population athénienne, vers 685 avant J.-C., fût partagée en « tribus », chacune divisée en douze « naucraries », sur le modèle des royaumes d’Israël et de Juda.

La principale de ces « tribus », celle des égicores ou pâtres, constituait la classe sacerdotale, dont le dieu devait être bélique (sinon, pourquoi des « pâtres » ?). Elle était en cela parfaitement distincte de la classe des géléontes (cultivateurs), ainsi que de celles des ergades, les artisans, et des hoplites, les guerriers.[2] Vers le même temps, en Inde, les Brahmanes constituaient des castes analogues, et les Mayas au Mexique.

Dans cette Athènes archaïque, le régime est essentiellement patriarcal, comme dans les tribus d’Israël. Le père a le droit de tuer son enfant ; pendant des siècles, il gardera le droit de le vendre. Bien mieux : les grands législateurs d’Athènes et de Sparte, Solon et Lycurgue, apparaîtront d’abord comme des arbitres, des juges — et, là encore, c’est à Moïse, à Josué, à Samuel qu’il faut songer.



[1] The biblical archaelogist, vols XX, n°2, et XXII, n°1, 1957, 1959.

[2] HERODOTE, II, 66. — PLUTARQUE : Solon.

 

 

Le héros taurique : Hercule

2° La seconde épopée mythologique raconte les exploits d’Héraklès, de Belléphoron, de Persée, etc. Selon Hésiode ces héros seraient issus de la génération qui combattit devant Troie et devant Thèbes. En fait, ils se distinguent radicalement de leurs successeurs, Ulysse et Jason, par leur caractère dionysiaque, auquel se reconnaît le héros taurique type.

Comme les premiers rois de Kish et de Warka (et comme Noë, qui les représente dans la Bible), Dionysos est d’abord celui qui découvre le fruit de la vigne. En effet, la « boisson magique », sous des noms divers, se consomme partout où le Taureau est adoré : aux Indes, le Soma était un élément du culte au temps où Indra s’encornait ; à Sumer, Gilgamesh lui-même cherche dans la boisson divine à reconquérir le paradis perdu.

Gilgamesh également fut un grand voyageur : selon la tradition, il eut à effectuer vingt mille heures de marche pour atteindre le démon de la Montagne des Cèdres (sans doute l’Amanos au nord de la Syrie).[1] Et, de même, Dionysos parcourt la Thrace, la Béotie, l’Attique, la Laconie, les Iles ; puis, hors de la Grèce, la Syrie, le Liban, l’Ibérie caucasienne, la Mésopotamie, l’Inde même. Partout, il libère les hommes et les « ressuscite », quand il ne les rend pas ivres-fous.

Il n’est pas impossible que les voyages du Bacchus grec correspondent aux grandes migrations des indo-européens entre 2000 et 1700 avant J.-C., de même que les voyages d’Ulysse symboliseraient le périple des Achéens entre 900 et 700 jusqu’aux rivages de Sicile et d’Italie. Ce qui nous intéresse principalement ici est que toutes ces fables héroïques (qu’elles concernent Dionysos, Héraklès ou le premier Thésée) offrent quelque rapport avec le mythe du Taureau.

Pour punir les filles de Minyos, roi d’Orchomène, Dionysos se changeait en taureau (puis en lion et en panthère) et leur faisait perdre la raison, de terreur. Ampélos, le très cher ami du dieu, sera piétiné et tué par un taureau sauvage (ainsi d’Enkidou, l’ami de Gilgamesh). Ce fut un taureau crétois, le Minotaure (fils de Dionysos et de Pasiphaé) qu’Héraklès, puis Thésée, eurent à combattre et ce fut tout un troupeau de bœufs qu’Héraklès dut ramener d’Ibérie sur l’ordre d’Eurysthée : le long et pénible voyage d’Hercule à travers la Gaule, la Ligurie, la Sicile, est soigneusement jalonné par la légende. Et chacun des épisodes qui la constituent offre à n’en pas douter quelque sens symbolique. Un seul exemple : afin de permettre aux bœufs de boire en paix, le héros doit combattre l’Hydre, figure transposée du Cancer, dont l’allié, en effet, est un crabe cuirassé, autre figure du Signe.

Remarquons toutefois que ces mythes tauriques ne sont jamais traités sérieusement par les Grecs. Si Zeus se change en bovidé pour enlever Europe, cela reste un exploit de garnison ; et les plus grands ennemis que le bouvier Hercule eut à combattre furent le crabe cuirassé qui le mordit au talon et le taon qui dispersa ses bœufs.

Il apparaît donc qu’Hésiode avait raison. La tolérance du Taureau dans le panthéon achéen ne doit pas être antérieure au 15ème siècle avant J.-C. (époque où le dieu de Babylone a déjà entamé sa dégénérescence) ; il ne survivra pas à la guerre de quatre siècles qui opposera les Mycéniens aux Hittites, aux Egyptiens, puis aux Hébreux. Cette tolérance correspondait ainsi à la période d’agressivité des « Peuples de la Mer » entre la guerre de Troie et le retour en Grèce (au 9ème siècle de notre ère).

Il ne faut pas en déduire que la religion de Mardouk n’a pas ému les anciens Grecs à un moment de leur histoire, mais simplement que les récits qui en portent le témoignage ont été composés (ou récrits) à une époque, le 8ème siècle avant J.-C., où ces mythes n’offraient plus aucun caractère sacré pour les Athéniens.

Il en va autrement pour Sparte. Au même ordre taurique, en effet, appartient le mythe de Cadmos, ancêtre des héros thébains, frère de Phœnix, de Cilix et d’Europe. Conduit par une vache, après le rapt de sa sœur par Zeus-Taureau, le héros fut emmené par l’animal fatidique jusqu’à l’emplacement de Thèbes, qu’il fonda. Avant de sacrifier la vache à Athéna, Cadmos eut à combattre un serpent monstrueux, dont il sema les dents (c’est, transposé dans le caractère laconien, le mythe attique de Jason). De ces dents naquirent des guerriers, dans lesquels les Spartiates reconnaissaient leurs ancêtres (et c’est, transposée sur le plan mythique, l’assimilation technique que Toynbee fait apparaître). Ainsi se recoupent parfois les légendes et les faits avec une précision tout « historique ».



[1] Cependant, ce voyage de Gilgamesh n’est pas encore la longue errance bélique des patriarches ou même d’Ulysse. C’est la recherche du Royaume, mythe éternel de toutes les religions naissantes jusqu’à la Quête du Graal.

 

Les Gémeaux

3° La troisième série de récits mythologiques ressortit à un type bien différent. Mon hypothèse est qu’elle retrace non plus des faits mais de purs symboles religieux, dont l’origine, au-delà de l’âge taurique, remonte à l’ère des Gémeaux.

Le lien sensible entre les conquérants de la Toison d’Or et les anciens héros dionysiaques était assuré par Thésée, vainqueur du Minotaure et Argonaute, en même temps que créateur d’Athènes. Le lien sensible entre l’ère dionysiaque et l’ère gémique serait assuré par Héraklès, héros taurique et frère jumeau d’Iphiclès. Son premier acte, encore bébé, n’avait-il pas été de tuer les deux serpents (cancer-gémeaux) envoyés par la Déesse-Mère Héra pour étouffer les deux enfants ?

Une Thébaine, Alcmène, ayant la même nuit subi l’étreinte de Zeus et de son époux Amphitryon, avait mis au monde les deux frères, de sorte qu’Iphiclès était considéré comme le fils d’Amphitryon, Héraklès comme le fils de Zeus. Cette généalogie des deux héros illustre celle de tous les gémeaux attiques. Ce fut sous la forme d’un cygne que Zeus rendit Léda enceinte, la nuit où son époux Tyndare la rejoignait ; à la suite de cette double possession, Léda mit au monde deux fils et deux filles : Pollux et Hélène, réputés enfants du Dieu, Castor et Clytemnestre, réputés enfants de Tyndare.[1]

Zétos le maçon, Amphion le poète (types plus archaïques[2]) étaient également jumeaux, fils de Zeus et d’Antiope. Vainqueurs de Lycos, roi de Thèbes et de son épouse Dircé (attachée aux cornes d’un taureau sauvage), les deux frères organisèrent et fortifièrent la ville. Zétos épousa Thébé, Amphion Niobé, laquelle, pour avoir offensé les dieux, vit mourir tous ses enfants et fut changée en rocher au sommet du mont Sipyle.

Les destins des jumeaux sont rarement favorables. Iphiclès sera tué par le taureau, Héraklès brûlé vif dans la dépouille du Lion qu’il avait abattu. Hélène deviendra la trop célèbre héroïne de Troie et sa sœur, Clytemnestre, épouse de Tantale puis d’Agamemnon, assassinera son second époux avec l’aide de son amant Egisthe, avant d’être châtiée par son propre fils, Oreste. En effet, les destins des grands mythes gémiques s’annonçaient difficiles en une époque où la religion renaissante devait combattre non seulement le Taureau encore vigoureux mais tous ces dieux : le Cancer, le Lion, la Vierge, également désireux de renaître et soutenus par des Etats puissants.

Une exception : les Dioscures. Lorsque Idas eut puni Castor en lui tranchant la tête (à la suite d’une complexe histoire de troupeau de bœufs mal partagé), Pollux obtint de Zeus l’immortalité pour son frère, à condition que Castor et lui acceptent de vivre un jour sur deux, alternativement.

On peut déduire de ces légendes un certain nombre de conclusions que rien jusque aujourd’hui ne dément. La première sera que la naissance de jumeaux, à un certain moment de l’Histoire, fut tenue pour « miraculeuse ». Il fallut que l’un des deux enfants fût l’œuvre d’un dieu.

La seconde sera que la substitution de la religion taurique à la religion gémique dut être reçue par les « fidèles » comme le seront plus tard les substitutions de la religion bélique à la religion taurique, de la religion des Poissons à celle du Bélier : un véritable déicide, plus monstrueux d’être laissé sans châtiment. En contrepartie, aux temps qui suivirent le « royaume » taurique, d’effroyables hécatombes durent être perpétrées parmi les croyants de l’ancienne religion. C’est un taureau qui tue le frère d’Héraklès et l’ami de Dionysos ; c’est à cause d’un troupeau de bœufs que Castor meurt… Ainsi, les massacres juifs des 13ème et 14ème siècles n’eussent pas reproduit un seul précédent (le ravage des cités babyloniennes par les Sémites aux 9ème et 8ème siècles avant J.-C.), mais également d’autres persécutions (de quatre mille ans antérieures) dont la légende a conservé le souvenir.

Notre troisième conclusion sera que, si le mythe d’Héraklès raconte l’agonie des Gémeaux, le mythe des Dioscures raconte leur renouveau ou « mue ». Et ce renouveau, cette mue paraissent étroitement liés à la naissance (ou renaissance) de l’astrologie. C’est en qualité de « constellation » que les jumeaux survivent, symbole transparent…



[1] Fils de Tyndare, roi de Lacédémone, les Dioscures étaient particulièrement vénérés des Spartiates, qui les représentaient par « deux pièces de bois parallèles, sans sculpture d’aucune sorte, jointes par deux traverses ». (PLUTARQUE : De l’amitié fraternelle.)

[2] Comme nous l’avons vu, l’art de bâtir et le chant étaient probablement parmi les primitives réalisations du Signe. D’où, le maçon Zétos et le poète Amphion.

 

La nostalgie de l’Age d’Or

Ce bref résumé ne tend pas à donner un tableau complet de tous les mythes grecs, mais il dessine assez nettement la courbe de leur évolution.

Antérieurement au second millénaire, la religion du être uniquement gémique : en Anatolie, sûrement, si l’on en croit les vestiges qu’on y trouve, et peut-être dans cette très antique Argos qu’Homère nommait « pélasgique », par opposition à l’Argos postérieure, et même, plus étrangement, « Argos ionienne »[1] , la rattachant ainsi au monde anatolien.

Or, le nom d’Argos contient l’idée de paresse, de négligence (Xénophon l’emploie dans ce sens) et l’épithète « jasien » qu’on lui rattache parfois, vient de « jasion », hiéroglyphe de la terre cultivée et synonyme de « mauvaise herbe ». Le Pélasgien est ainsi l’homme de l’âge d’or gémique, qui « possède la blonde Cérès dans un guéret heureux ». C’est pourquoi le culte nostalgique des herbes sauvages (parmi lesquelles l’ache et la mauve) persistera jusqu’au temps du Christ. Plutarque note qu’à Délos, dans le temple d’Apollon, on faisait manger de l’ache aux fidèles, « avec certaines plantes communes, qui poussent d’elles-mêmes », en souvenir d’une nourriture primitive.[2]

Platon assure que, dans ces temps anciens, « les arbres donnaient des fruits en abondance et que les hommes dormaient nus sur le sol, sans avoir besoin de lit, car toutes les saisons étaient alors tempérées ».[3]

Sénèque écrit : « Le genre humain ne s’est jamais trouvé dans un état plus digne d’envie, et si la Divinité permettait à un mortel de former lui-même la terre et d’enseigner à ses semblables, elle ne pourrait les mettre dans une situation plus heureuse… Chacun jouissait de la nature : cette mère suffisait au soutien de ses enfants. »[4]

Ovide ne dit rien d’autre : « Contents des aliments que la terre créait sans y être contrainte, les hommes recueillaient les fruits de l’arbousier, les fraises des montagnes, les cornouilles, les mûres suspendues aux ronces cruelles et les glands tombés de l’arbre de Jupiter aux larges branchages ».[5]

Puis, Saturne est précité dans le Tartare, Jupiter règne sur l’univers. « Alors, vint l’âge d’argent, d’une valeur moindre que l’âge d’or, mais plus précieux que l’âge d’airain à la couleur fauve. Pour la première fois, les hommes entrèrent dans les maisons… Pour la première fois, de longs sillons couvrirent la semence de Cérès et le poids du joug fit gémir les jeunes taureaux. »

Si l’on admet, comme les concordances y invitent, que le « royaume » gémique a pris fin vers 5000, au moment où s’ouvrait l’ère du Taureau (dont le « royaume » doit être daté de 3500 à 3000), on voit que la très brève description de l’âge d’Argent par le poète illustre ce passage même du « royaume » gémique (âge d’Or) au « royaume » taurique (âge de Bronze). Nous avons noté, en effet, que le bronze fut une création du Taureau. D’autre part, Jupiter, le dieu à l’aigle, père d’Héraklès et de Pollux, est bien le dieu gémique par excellence.

Dans cet « âge d’argent » d’Ovide, reproduit d’Hésiode, on pourrait reconnaître l’Etat fabuleux que Platon décrit longuement dans le Critias, l’Atlantide. Des rois jumeaux y règnent. Hérétiques gémiques, les Atlantes honorent le Cheval, symbole solaire. Leurs « douces lois » laissent aux hommes, encore, une certaine liberté ; et le Jeu est déjà, semble-t-il, leur occupation favorite. S’il n’ose rêver de rétablir l’Age d’Or, Platon ne juge pas insensé l’espoir de recréer cette cité idéale.[6] On peut penser que son effondrement correspondit à l’effondrement de l’ancien royaume anatolien ainsi qu’à la disparition de la double royauté égyptienne (vers 4000).



[1] HOMERE : L’Odyssée, XVIII , 246.

[2] PLUTARQUE : Banquet des sept sages, 14.

[3] PLATON : Le Politique,  272a.

[4] SENEQUE, lettre XC.

[5] OVIDE : Métamorphoses, I, 89-120.

[6] PLATON : La République, 592 b.

 

Le symbole de l’Aigle

Pendant tout le temps où croît l’Esprit taurique et où s’impose son Royaume (de l’antique Warka jusqu’à la fin de Sumer), nous voyons les cités gémiques — Suse, Troie — sans cesse détruites et recréées. Puis, au lendemain du Royaume taurique, les mythes gémiques renaissent, confusément d’abord, sous forme d’hérésie (à Lagash), ou d’emprunts nettement plus nostalgiques que religieux (en Elam, en Akkad). Il faut attendre Mycènes, ses deux lionnes et ses silos de blé, il faut attendre Orphée pour que le Dieu renaisse, à demi gémique, à demi solaire, comme le prouvent les emblèmes jupitériens de l’Aigle et du Foudre.

Il ne serait pas concevable, en effet, que cette longue suite de syncrétismes que nous venons d’étudier n’eussent pas présenté un symbole commun, illustration de l’alliance Gémeaux-Lion (ou Gémeaux-Soleil). Ce symbole existe : c’est l’Aigle.

Symbole solaire, Plutarque en fait le ministre de Zeus[1] ; Pline le croit à l’abri de la foudre[2] ; Lucien le prétend capable de « soutenir, sans baisser la paupière, l’éclat des rayons du soleil »[3]. Symbole gémique, il se présente souvent sous la forme d’aigle double ou bicéphale. Ce sont deux aigles qui punissent Prométhée du vol du feu divin. Mais, double ou unique, l’emblème se retrouve, au cours des second et premier millénaires, sur tous les bords de la Méditerranée.

Le dieu assyrien Nin-Girsou était représenté par l’Aigle, le Taureau et le Lion (vase d’Entéména). Quinte-Curce rapporte qu’aux attelages du char de l’Achémide, le joug supportait deux divinités jumelles, Ninus et Bellus, reliées par un aigle d’or aux ailes éployées.[4] En Egypte, le symbole essentiel des nomes avait été le Faucon. Mais Horapollon affirme qu’au second millénaire, l’Aigle était devenu l’image du roi solitaire et impitoyable[5] en même temps que l’emblème de la « sécurité citadine » : l’oiseau enlevant une pierre dans son bec ou dans ses serres représentait un homme qui habite une ville en toute sécurité.[6]

Ce trait est à rapprocher du vol d’aigles qui indique à Romulus et à Rémus l’emplacement où ils devront bâtir Rome.

 

 



[1] PLUTARQUE : Dion, XXVI.

[2] PLINE : Histoire naturelle, II, 56.

[3] LUCIEN : Icarom, XIV.

[4] QUINTE-CURCE : Vie d’Alexandre, III, 3.

[5] HORAPOLLON : Hiéroglyphes, II, 56.

[6] HORAPOLLON : Hiéroglyphes, II, 49.

 

Rome

Les Sabins prétendaient descendre des Grecs émigrés de Lacédémonie, ce que l’archéologie tendrait à mettre en doute. Mais tous les peuples qui occupaient alors le Latium et les environs de Rome se prévalaient plus ou moins d’une ascendance grecque ou troyenne — gémique dans les deux cas. Et ce que nous savons des Etrusques révèle effectivement de curieuses ressemblances entre leurs croyances et celles d’Anatolie. Les Jumeaux, entre autres, y figurent.

Ce fut également aux Etrusques que les premiers rois romains empruntèrent l’emblème de l’Aigle.[1] Plutarque nous apprend que le premier de ces rois, Numa, avait modifié le calendrier, selon les enseignements égyptiens, en remplaçant l’ancienne année de 10 mois par une année de 12 mois. Désormais, février (mois de purification) et janvier (mois de Janus) ouvrirent l’année aux lieu et place du mois vernal.[2] Cependant, aucun des rois qui suivirent n’abolit le symbole aquilin : sous Tarquin le Superbe, encore, il figurait la royauté.

Le rite de purification institué par Numa annonçait également une civilisation bélique, dont Rome, jusqu’aux empereurs, ne s’éloignerait plus. Elle donne leur véritable caractère aux lares familiaux, au culte des Pénates, à l’entretien du Feu sacré, au sacerdoce des Flamines.

Quant à Janus, le dieu au double visage, il reflète cette autre dualité dont le mythe imprègne toute l’histoire romaine : Romulus et Rémus. Il arrivera pourtant que le culte des Fondateurs ne semble plus assez respectueux aux Romains.

En 509 avant J.-C., la République était fondée. Imitant les rois jumeaux de l’Atlantide, les deux rois de la vallée du Nil et les deux rois de la Sparte légendaire, deux consuls allaient désormais se partager le pouvoir à Rome. Douze ans plus tard, pendant la guerre du Latium, le dictateur Aulus Posthumius fera vœu d’élever un temple à Castor et Pollux, comme les Dioscures en avaient un dans la ville ennemie, Tusculum.

Les Gémeaux descendirent du ciel pour se mettre à la tête de la cavalerie romaine et gagnèrent la bataille ; puis ils entrèrent dans la Ville avec les troupes. Sur le Forum, à l’emplacement où burent leurs chevaux blancs, on leur édifia le temple promis.

En 1715, date légendaire de la fondation de Rome, les Jumeaux étrusques avaient vu deux groupes d’aigles ; Rémus un groupe de six, Romulus un groupe de douze. C’était donner à Rome l’alternative d’une double durée, et cette ambiguïté tourmenta non seulement les prêtres mais le peuple — jusque sous Auguste, qui mit fin à ces terreurs en décrétant l’éternité de l’Empire.

Il y avait un siècle déjà (sous le consulat de Marius, en 106 avant J.-C.) que l’Aigle était redevenu l’emblème des légions, à la tête desquelles il remplaçait le loup, le minotaure et le sanglier. Se présentant inspiré par l’oiseau de Jupiter, Auguste proscrivit les cultes étrangers.[3] Désormais, lors de l’apothéose d’un empereur, on lâcha dans le ciel un aigle, qui était supposé ravir et porter au Maître des Dieux l’âme du souverain défunt.

Au premier siècle après J.-C., Romulus et Rémus devaient se contenter d’une « chaumière » et d’un « figuier » sur le Palatin. L’arbre mythique des comices, dit : figuier ruminal, perdit ses branches et son tronc se dessécha en l’an 59 (812 de Rome). L’évènement parut si grave et frappa si vivement les esprits que Tacite, cinquante ans plus tard, le consignait dans ses Annales (XIII, 58).



[1] Denys d’HALICARNASSE : Antiquités Romaines, XVIII.

[2] PLUTARQUE : Numa.

[3] Cette proscription fut renouvelée par Tibère, en 19 après J.-C., après que Livie lui eut donné des jumeaux (TACITE : Annales, II, 84 et 85).

 

L’esprit des Gémeaux

Or, cette approche de la mystique gémique que ne nous permettaient pas les traces, trop vagues et trop succinctes, de Suse I, de Troie I et de l’Egypte des « nomes », l’étude de la « première mue » nous autorise à l’entreprendre. Nous avons vu qu’à l’origine, la révélation du Signe dut reposer sur l’effroi de découvrir un être — le jumeau — parfaitement semblable à un autre être, alors que, selon le mot gidien, « pas un brin d’herbe ne reproduit exactement un autre brin d’herbe ». Cet étonnement mêlé de crainte sacrée appelait la croyance primitive que le « double » était la création miraculeuse d’un dieu.

En même temps, le hasard d’une charogne dans un champ découvrait aux hommes du Signe que la mort fait la vie, établissait un lien entre la mort de la plante et la vie de l’homme. Cette révélation mystique de « l’engrais » qu’enrichissait bientôt le sens nouveau de la technique (répétition du geste) condamnait ipso facto la vie nomade. Tous les héros gémiques sont créateurs de villes, en Egypte et en Achaïe comme au Mexique.[1]

Séjournant, l’homme s’assagissait ; s’assagissant, il joua. Le jeu, sous toutes ses formes, présente ce caractère de « gratuité » que révélaient à la fois le vol libre de l’oiseau et le sentiment profond que la vie naît de la mort : l’inutile même n’est pas sans prix ; il faut accepter de perdre pour gagner. Sous toutes ses formes également, le jeu, ce temps perdu, repose sur la répétition, sur la technique : en connaître les règles, c’est savoir reproduire les mêmes actes en fonction des actes du partenaire, dans le cadre d’une parfaite symétrie.

Gratuité, règles et symétrie se redécouvrent dans la danse, la plus haute création gémique ; à un degré moindre, dans la céramique des âges archaïques — et, sur le plan moral, dans l’amitié.

Ces trois innovations devaient marquer les étapes de l’évolution du Mythe et constituer son univers au moment de sa « première mort ».

A Mycènes, la religion, tout en restant gémique et en devenant solaire, subit les influences du taureau sumérien (après son passage par la Crète, sous le nom du Minotaure, le fils de Dionysos[2]). Alors le sens de l’abstraction, hérité du Taureau, renforça les premières données du Mythe : les Règles du Jeu se soumirent au Nombre, les techniques artisanales devinrent des lois de production (mathématiques), la confraternité devint la base de l’éthique (en Lacédémone, particulièrement).

Enfin, au lendemain du Royaume d’Israël, les deux apports béliques : la Justice et le culte familial achevèrent l’édifice de la Cité, jusqu’à cette perfection qu’en furent le droit, les jeux et les principes romains.

C’est ainsi que Mycènes avait été fondée à l’ombre de Cnossos, sous la terreur du Minotaure ; qu’Athènes s’inspira de l’esprit du Bélier ; qu’à partir de Néron, l’histoire des Latins n’est plus dissociable de la montée et de l’expansion du christianisme.



[1] Où ce fut l’Aigle américain (le Condor) qui indiqua aux Aztèques l’emplacement de leur ville sainte : Tenochtitlan (Mexico).

[2] Parlant du temple de Junon (Héra), l’Haerum, situé à mi-chemin entre Argos et Mycènes, Georges Lanoé-Villène précise « qu’on a pu donner aussi le nom de Vallée des Mugissements à cette partie du territoire mycénien à cause de Junon, « au visage de vache », hiéroglyphiée par cet animal dans l’ésotérisme ». (Le Livre des Symboles, Lettre C, Editions Bossard, 1929).

Jean-Charles Pichon, 1963

 

 

 

 

 

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