LES JOURS ET LES NUITS DU COSMOS : PREMIERE PARTIE : LES PANTHEONS 1 Les Gémeaux

PREMIERE PARTIE

LES PANTHEONS

 

I

LES GEMEAUX

 

Illustration Pierre-Jean Debenat

 

Au-delà de l’ère du Taureau, notre principal support : l’Histoire, nous abandonne. L’historien piétine au seuil du 4ème millénaire (premières dynasties thinites en Egypte, âge de Kish en Sumer) et n’ose plus rien aventurer.

Nos concordances, sans doute, permettraient d’établir qu’une religion fondée sur le mythe des Gémeaux put s’instaurer 2150 ans avant l’avènement du Taureau, soit vers 6250, après une lente croissance secrète de huit siècles. Mais les trois exemples étudiés (Taureau, Bélier, Poissons) apparaîtraient insuffisants à un certain nombre d’esprits pour en induire une hypothèse nécessairement théorique. Ici, notre méthode doit donc être modifiée, de manière à donner le pas aux mythes sur des datations imprécises.

Une liste astrologique arabe du 8ème siècle porte en face du nom de la planète Alhiotl (dans les Gémeaux) la mention : « Homme qui se réjouit d’un concert d’instruments ». C’est accorder d’emblée à l’homme du Signe la qualité de joueur et de baladin. Or, dans la collection « Le Zodiaque », l’ouvrage consacré au Signe définit cet homme d’un mot : l’arlequin.[1]

Arlequin, celui qui joue, qui voltige et distrait. L’image, tout à la fois, rappelle que les Gémeaux sont un signe d’air, dont la planète privilégiée, Mercure, est le domaine d’un dieu ailé, et souligne l’aspect ludique, changeant du symbole : Arlequin ne sait pas choisir.

En effet, Osiris pourra être faucon, taureau, bélier, sans cesser d’être; Zeus, lui aussi, se fera taureau, cygne ou pluie d’or… Quant aux Gémeaux eux-mêmes, on les verra des dieux, comme les frères maudits de la Genèse babylonienne et les Açvins indiens, ou de simples hommes comme Romulus et Rémus. Ils pourront également être l’un homme, l’autre dieu, comme Castor et Pollux, les Dioscures. Pour l’historien des religions, ce protéisme n’est qu’une difficulté supplémentaire, car il n’est pas aisé de suivre l’évolution d’un Signe à ce point fantasque, alors que les symboles nous en sont mal connus.

Quelques traits cependant demeurent reconnaissables dans tous les panthéons gémiques. Ce signe d’air sera toujours représenté symboliquement par un oiseau : faucon, aigle, condor, et humainement par un couple fraternel : les lahamous sumériens, Ahriman et Ormuzd, Osiris et Seth, Castor et Pollux, etc. Historiquement enfin, la naissance du mythe semble correspondre à l’avènement des premières communautés agricoles et, plus précisément, à la période où l’homme apprit à vaincre certains fléaux naturels, la sécheresse entre autres, et à « forcer la nature ».

Etudiant les survivances du « cycle agraire » dans le monde contemporain, Mircéa Eliade[2], ainsi, me paraît avoir été amené à y découvrir un thème gémique caractérisé : l’échange « homme-plante », valable dans les deux sens : la plante guérit l’homme, mais les souffrances de l’homme font la vie de la plante.



[1] Publié sous la direction de F.-R. BASTIDE (Le Seuil).

[2] Mircéa ELIADE, Traité d’Histoire des Religions (Payot).

 

La plante guérit l’homme

Dans certaines régions d’Afrique et de Scandinavie, on soigne l’enfant malade en le faisant passer entre deux arbres fruitiers liés ensemble ou dans la cavité d’un arbre. Légendairement, cette tradition rejoint l’espoir de la naissance ou de la renaissance. Dionysos fut mis, dès sa venue au monde, dans une corbeille qui contenait les prémices des récoltes; la même légende s’attache à la naissance de Moïse l’Egyptien, à celle de Sargon 1er d’Akkad.

C’est à Byblos, tout contre un arbre (érica ou cèdre) qu’Isis retrouva le coffre où gisait le corps d’Osiris, son époux. L’arbre, merveilleusement, avait grandi au point de recouvrir et de contenir le cercueil flottant. Rappelons qu’Osiris est le dieu gémique par excellence, comme l’attestent les deux plumes qui lui servent de coiffure et le récit très compliqué de ses luttes contre son frère jumeau Seth.

Nyberg a réuni un très grand nombre de faits qui prouvent la croyance quasi universelle que l’enfant né auprès d’un arbre aura un meilleur destin; parfois, il est à sa naissance emmailloté ou frotté avec des herbes et des branches vertes.[1] Dans les Indes, un couple sans enfant plante deux arbustes, un manguier mâle et un figuier femelle (Arasu et Vepu) et les unit par des fibres. Ce mariage des arbres assurera la fécondité du couple humain.

Dans nos régions occidentales, la tradition du Mai témoigne du maintien de croyances analogues. En Europe centrale, au début de l’été ou à la Saint-Jean, un arbre est planté sur la place du village; il en était de même en France à la fin du Moyen Age. En Angleterre, le 1er mai, on promène des couronnes de branchages et de fleurs. En Suède, le pin, dépouillé de ses branches, est orné de fleurs artificielles; puis les cendres de l’arbre, « le mât de Mai », sont dispersées dans les champs pour favoriser les prochaines récoltes. Chez les Slaves de Carinthie, à la Saint-Georges, un jeune homme est enveloppé de branchages verts; dans d’autres régions de la Russie, les feuillages ont disparu : le « Georges Vert » est seulement revêtu d’un drap de cette couleur. Toutes les festivités possibles, orgie, danses, musique, « gaudrioles », accompagnent le Mai ici et là. Ou bien, on distribue des cadeaux et des gages, ne fût-ce que l’humble brin de muguet…

La mort fait la vie

Mais, également, la mort de l’homme fait la vie de la plante. En Egypte, le blé naissait d’Osiris mort; sous la forme d’un vautour (l’oiseau), c’est en se plaçant au-dessus du cadavre d’Osiris qu’Isis devient enceinte d’Horus.[2] En Iran, la plante rivas naît de l’homme primordial Gayomart, violemment sacrifié. W. Schmidt rapporte qu’en Australie, les cérémonies d’initiation d’une tribu comportent le scénario suivant : le néophyte est enterré, puis on plante sur lui un arbuste. Par ses mouvements, le jeune homme fait trembler l’arbre; alors, il se lève et sort de la tombe.[3]

Sur le cadavre d’un homme, un jour, les céréales poussèrent mieux. Ce jour-là, les hommes purent s’éloigner des rives du fleuve et de ses alluvions, pénétrer, assurés, à l’intérieur des terres. Ils purent mépriser la croyance antique aux « eaux fécondantes ». L’eau ne fut plus la seule matrice de la vie : la mort la suppléa.

En certains cas, cette fusion de l’homme et de la plante en vient au point de créer de véritables liens de filiation. Les Miao adorent le bambou comme leur propre ancêtre; à Formose, aux Philippines, au Japon, des cultes similaires ont pu être observés. Une tribu de Madagascar, les Antaifasy, se disent les descendants du bananier; dans le Penjab, Udumbara, nom d’un peuple, est aussi le nom de la « ficus glomerata ». Et les habitants de l’ancienne Corinthe (Ephyre) se croyaient fils de champignons poussés après la pluie.[4]

La pierre des nautes parisiens qui porte l’effigie des Gémeaux montre également un homme au torse pris dans un arbre, sans qu’on puisse déterminer si l’homme devient un arbre (comme dans les « Métamorphoses » d’Ovide)[5] ou s’il ne naît pas de l’arbre plutôt. Cette incertitude, ou cette dialectique, est sans doute la clef du mystère osirien : la vie et la mort sont liées par un éternel retour de l’une à l’autre. De la mort naît la vie : mystère agraire; fondement de la mystique du « double »; intuition révolutionnaire, scandaleuse et géniale des créateurs du mythe.

Or — c’est cela qui nous intéresse — partout, ce thème demeure lié au thème des Gémeaux. Les dieux de l’Egypte et de l’Iran étaient des frères semblables. Chez les Bagandas, en Afrique centrale, la femme qui donne naissance à des jumeaux devient capable de féconder les bananiers : une feuille de cet arbre portée entre ses jambes se vend à bon prix aux fermiers voisins.[6] Selon un mythe indochinois, c’est un couple de jumeaux, frère et sœur, réfugié dans une courge, qui fertilise le fruit : de la graine de la courge sont sorties toutes les races humaines.[7] Dans les traditions indiennes, les jumeaux, Krpï et Krpa, naissent de l’union de Gautama et d’une touffe de roseau; dans la tradition iranienne, le couple Mashyagh et Mashyânagk naît de la plante rivas fécondée par Gayomart, et d’un roseau, dans la tradition japonaise, les dieux Izanagi et Izanami.

Ailleurs, le symbole avien complète le mythe. En Equateur, la tribu des « Canari » a conservé la légende de jumeaux échappés au déluge, que nourrissent des « oiseaux » à visage de femme; dans le Honduras, la Femme-Blanche donne le jour, bien que vierge, à trois fils qui se ressemblent, avant de disparaître dans le ciel sous forme d’un oiseau.[8]


[1] NYBERG, Kind und Erde.

[2] MARIOTTE, Dendérah, IV.

[3] W. SCHMIDT, Ursprung, III.

[4] OVIDE, Métamorphoses, VII, 5.

[5] La métamorphose de Crocus (Ovide, IV, 283). Les Pierres des Nautes, datées du règne de Tibère, peuvent encore se voir au musée de Cluny.

[6] FRAZER, The Magic King et Golden Bough.

[7] MATSUMOTO, Essai sur la mythologie japonaise.

[8] MAX FAUCONNET, Mythologies des deux Amériques, dans « La Mythologie Générale » (Hachette).

 

Les origines

Les dieux les plus anciens de l’Egypte sont le scorpion, le soleil, le serpent et le faucon. Avec la déesse Nekbet, ils forment ce que devait être le panthéon d’un grand peuple avant la naissance du Taureau : les Gémeaux (ou l’oiseau), le Cancer (ou le serpent), le Lion (ou le soleil), la Vierge et le Scorpion.

Ces dieux, dont on retrouve les traces à Négada comme au sud du Fayoum, n’ont pas, bien entendu, ni la même ancienneté ni la même importance. Le Scorpion, notamment, arrive tout à la fin du cycle de ses survies, quel que soit ce cycle. Les scorpions-dieux de Thèbes et l’énorme tête de massue du roi Scorpion découverte à Hiérakoupolis sont les derniers vestiges religieux ou mythiques dont nous ayons connaissance. L’époque thinite[1] nous montrera encore des Isis, des serpents, des faucons; mais le Scorpion aura disparu d’Egypte comme de Sumérie (sauf dans la légende du soleil). La Crète, Mycènes, la Grèce et Rome l’ignorent.

La datation des dynasties préthinites est encore très controversée. Pour l’égyptologue Kees, elles ne déborderaient pas le 4ème millénaire; pour l’égyptologue Sèthe, elles prendraient origine au milieu du 5ème.[2] Les « légendes » nous découvrent un tout autre passé. Selon l’historien égyptien Manéthon (reproduit par Eusèbe et Julius l’Africain), il y aurait eu, antérieurement au premier roi thinite, Manès, des « Mânes » au pouvoir pendant 5813 ans et, antérieurement à ceux-ci, trente rois memphites et dix rois thinites (2140 ans). Suivre cet historien reviendrait à situer les origines de l’Egypte historique vers 11000 avant J.-C. Mais un autre manuscrit, dit « papyrus de Turin », indique une plus longue suite de rois, « les serviteurs d’Horus », directement antérieurs à Manès et qui auraient régné pendant 13420 ans.

L’archéologue contemporain distingue, à l’époque préthinite, quatre civilisations distinctes : le Badarien, l’Amratien, le Gerzéen, le Maadien.[3] Il semble qu’en Haute-Egypte du moins, le Badarien ait précédé l’Amratien et celui-ci le Gerzéen. Les tombes mises à jour à Négada (amratiennes et gerzéennes) furent classées par leur découvreur, Petrie, en zones de séquences-dates fondées sur l’ancienneté des poteries, la plus récente, SD 79, correspondant au règne de Manès.

La méthode de Petrie est déduite de cette argumentation que, si une tombe recèle des poteries SD 30-37, SD 30-50, SD 35-71, elle ne peut être antérieure à SD 35, puisqu’elle contient un type qui ne se rencontre qu’à partir de cette date, ni postérieure à SD 37, puisqu’elle contient un type qui disparaît à cette date.[4]

Or, si brillante que semble la déduction, elle demeure assez fragile; parce qu’elle repose tout entière sur l’hypothèse que « les imitations d’un vase sont moins parfaites que le vase et qu’elles lui ressemblent de moins en moins à mesure qu’elles se font plus nombreuses et s’éloignent davantage de l’époque où le prototype a été créé ». En fait, il ne semble pas qu’un rapport si étroit existe « entre la qualité des palettes et leur âge »; les ébauches également sont moins parfaites que l’œuvre achevée : des types de SD 77 paraissent moins dégradés que des types plus anciens, SD 42-50, comme si la technique s’était perfectionnée de ceux-ci à celle-là.

Surtout, Petrie a été conduit, par son système, à assigner aux quatre civilisations prédynastiques des durées beaucoup trop réduites (le Badarien de SD 21 à 29; l’Amratien de 30 à 37; le Gerzéen, de 38 à 60…) : ni les techniques ni les peuples anciens n’évoluaient en quelques années (ou bien nous devrions renoncer à notre théorie la plus chère : l’accélération croissante du Progrès!).

Depuis Petrie, d’autres classifications ont été proposées. Peet et Droops divisent la période prédynastique en quatre classes : poterie avec englobe d’ocre rouge; poterie noire, en général polie; poterie en argile épurée; poterie en terre non épurée, à surface rugueuse. Junker délimite trois périodes seulement : polie, lissée, grossière.

Des parallèles ont été établis entre ces civilisations et les différents niveaux mésopotamiens et iraniens, selon lesquels les types SD 79-77 (protodynastiques) correspondraient au dynastique sumérien ancien (Kish : 3300-3000); le Gerzéen et le Maadien (prédynastique moyen et récent) à Suse II en Iran, Warka en Mésopotamie — époque « post-déluge » : 3600-3300; le Badarien et l’Amratien (prédynastique ancien) à Suse I et aux plus anciens vestiges ubaidiens en Mésopotamie : 4500 – 3800. L’ensemble relie le Néolithique égyptien, vers 5000, aux premières dynasties thinites, si l’on date celles-ci du 4ème millénaire seulement.



[1] Appelée ainsi, parce que, selon Manéthon, le fondateur de la dynastie, Manès, aurait été originaire de Thinis.

[2] Selon Petrie, 4326-4078; selon Borchard, vers 4553-4050. Mais, selon Meyer, en 3315 ou 3197, selon Gauthier, entre 3200 et 3000, et selon Scharff, vers 3000.

[3] Mis en lumière par MM. Petrie, Scharff, Meyer… (sous des noms parfois différents : ainsi Petrie ne parle pas du Maadien, mais divise le Gerzéen en deux branches).

[4] Docteur EMILE MASSOULARD, Préhistoire et Protohistoire d’Egypte, Institut d’Ethnologie, 1949.

Les croyances

Dès l’époque gerzéenne, nous avons déjà noté l’apparition du bœuf et du taureau. Les vestiges de cette période (à Gebel-el-Arak notamment) témoignent en effet d’une forte influence de Kish et de Suse sur la civilisation égyptienne (homme aux deux lions, femmes se tenant par la main, de caractère typiquement élamite); ils tendraient à prouver que vers 3500-3200, aux temps de la première dynastie de Kish et de Suse II, des expéditions victorieuses seraient venues du Nord jusque dans la vallée du Nil.

Au contraire, les premières décorations gémiques, « deux têtes d’oiseau séparées par une encoche ou une saillie », « deux moitiés d’oiseau accolées », etc., ont été retrouvées dans des tombes de l’ère amratienne (Mahasna : SD 34-43). D’autre part, à l’époque (indéterminée : entre 5000 et 4000) où l’Egypte était divisée en « nomes » ou régions, le faucon, emblème des Gémeaux, se retrouve en majorité dans la plupart des cultes régionaux.

Dans le 3ème nome, l’enseigne mythique est faite de deux plumes et la divinité est la déesse vautour Nekbet. Le 4ème se reconnaissait primitivement dans un sceptre recourbé d’un bout et fourchu de l’autre (emblème probable du Scorpion), puis dans le dieu-faucon Montou. L’oryx et le faucon figuraient conjointement le 16ème nome. Ailleurs, où le symbole ailé manque, d’autres symboles gémiques sont évidents : le 13ème et le 14ème adoraient un arbre, « nedjéfet »; le 5ème admettait les deux dieux Seth et Nénoun, dieu-faucon, qui fut identifié tardivement à Horus.[1]

A l’époque où les nomes cèdent à une organisation bipartite du pays, cette organisation même se présente comme un reflet des croyances gémiques.[2] Deux royaumes se partagent l’Egypte, l’un dont la capitale était Balamoun; l’autre, Ballas. Horus était le dieu de la Basse-Egypte (emblème : l’abeille), Seth le dieu de la Haute-Egypte (emblème : le jonc); de leur rivalité naissaient tous les conflits entre les deux royaumes.[3] Enfin, l’étude du calendrier égyptien fait ressortir qu’à cette époque « l’année était purement agraire. L’inondation, la croissance des plantes, la récolte en constituaient les divisions principales et le début de l’inondation en marquait le commencement ».[4]

Il serait donc tentant de voir dans les pays du Nil le berceau de la religion gémique, puisqu’il semble, pour les raisons que nous avons dites, que cette religion prit naissance en même temps que l’agriculture. Et, en effet, les fouilles révèlent, dès le Néolithique égyptien, l’existence de scies ou d’éléments de faucilles caractéristiques des premières civilisations agricoles.

Cependant, les céréales (orge et blé), très diversifiées dès cette époque en Palestine, Syrie, Cilicie — jusqu’aux plateaux au nord de l’Irak — étaient beaucoup plus rares et moins diverses en Egypte. Même de nos jours, le blé sauvage de l’espèce « Triticum dicoccoïdes », d’où est sorti le blé néolithique du Fayoum, ne pousse naturellement qu’en Arménie, Syrie, Palestine, Transjordanie et dans l’ouest de la Perse. On admet que ces cultures auraient été introduites dans les Hauts Royaumes égyptiens par d’autres civilisations venues de l’Irak et de la Jordanie; les religions liées à ces cultures auraient suivi le même chemin.[5]

Sèthe fait valoir à ce sujet un argument spécieux mais non pas négligeable. L’identité des mots égyptiens « Droite » – « Ouest », « Gauche » – « Est » prouverait que ces civilisateurs sont bien venus du Nord par le désert du Sinaï; s’ils étaient venus du Sud, l’identité des mots droite-ouest, gauche-est, serait inexplicable.

Enfin, antérieurement aux dieux gémiques (et même alors que les « Egyptiens » n’occupaient pas encore la vallée du Nil mais habitaient le plateau de Lybie), ces peuples paraissent avoir adoré Seth, divinité de la pluie et de l’humidité. Son emblème était un petit quadrupède inconnu, à museau pointu, aux oreilles hautes et droites, à la queue mince et longue (selon certains, un âne; selon d’autres, un chacal). Min, second dieu libyen, aurait été de même une divinité de la fécondité; son emblème, un dard à deux pointes, le rattache peut-être au cycle ouranien, peut-être au cycle du Scorpion.

Mon hypothèse (si je puis m’en permettre une en conclusion de tant d’incertitudes!) est que les premiers « Egyptiens » venus de Libye se seraient installés sur les rives du Nil, en Haute-Egypte, où Seth continua longtemps d’être adoré, et dont les alluvions favorisaient les cultures humides et sauvages. Puis, sous l’influence des peuples du Nord, se serait constitué un autre royaume, aux techniques agricoles plus évoluées, aux dieux gémiques, dont Horus, le faucon, l’abeille (et, tardivement, le fils d’Osiris) est le plus clair symbole. Toute l’histoire de l’Egypte prédynastique n’aurait donc été qu’une lutte entre deux conceptions de l’agriculture, puis de la vie.

Or, le début du Néolithique égyptien est daté par Moret et Joleaud de 8000-7000 avant J.-C.; par miss Caton-Thompson de 5800 seulement. En ce qui concerne d’autres régions voisines (l’Asie Mineure), cette dernière date peut être assurément reculée.


[1] Selon la reconstitution de l’égyptologue Sèthe. Kees s’est au contraire soucié de rattacher ces « dieux locaux » à un panthéon de « dieux cosmiques » dont on remarque avec une certaine surprise qu’ils correspondent à nos signes zodiacaux. A côté du dieu-Soleil, nous trouvons en effet des dieux à tête de Lion (Shou et Tefnout), des dieux-faucons (gémiques), une déesse-vache (Nout), une déesse-panthère (la Panthée cancérique) Mafdet, etc.

[2] Encore une fois, la datation de ce passage des « nomes » à l’organisation bipartite est impossible à préciser. Sèthe le suppose antérieur à 4200 avant J.-C.; Kees, à 3400 seulement. Une indication très vague nous est donnée par la liste « de Palerme », qui énumère neuf rois couronnés de la couronne rouge de Basse-Egypte et dix coiffés de la couronne blanche de Haute-Egypte. La division bipartite aurait duré dix générations environ.

[3] Plus tard, peu avant l’unification, le royaume du sud se trouva lui-même soumis à deux métropoles jumelles : Nékhen et Nékheb.

[4] NAUGEBAUER. Cet égyptologue estime que le calendrier solaire doit dater de la fondation d’Héliopolis, qu’il situe vers 3500, alors que d’autres (Sèthe, Meyer) le datent de 4241 avant J.-C. (début de la nouvelle « Ere » égyptienne). Les fouilles archéologiques tendent de plus en plus à donner raison à ces derniers.

[5] PEAKE, The origins of agriculture, London, 1928.

Religion originelle (avant 2300)  :

1. Louisiane – 2. Suisse – 3. Anatolie du Nord (Angora) – 4. Asie centrale (Turkestan) – 5. Chine du Nord – 6. Sud de la Corée – 7. Céram, Timor, etc. – 8 Sud-Ouest de l’Australie.

Première mue (entre 1550 avant J.-C. et 1450 après J.-C.) :

A. Rome – B. Grèce – C. Egypte – D. Anatolie – E. Perse – F. Tibet – G. Chine du Sud et Indochine – H. Philippines, Bornéo, etc. – I. Indonésie et Australie occidentale – J. Afrique du Sud, Madagascar – K Amazonie (Centre Amérique du Sud) – L. Mexique et Amérique centrale.

 

Les Natoufiens

D’après le radiocarbone[1], des pêcheurs natoufiens campaient autour de Jéricho vers 7000 avant J.-C.; ils récoltaient le grain au moyen de faucilles munies de lames de silex. Deux ou trois siècles plus tard, on relève dans les mêmes régions l’existence de maisons constituées de chambres rectangulaires groupées autour d’une cour-cuisine; les murs en étaient faits de pierres liées par une sorte de tourbe et les sols recouverts de plâtre de chaux bruni.

Cela n’indiquerait rien encore, qu’un Néolithique « évolué ». Mais les découvertes de Jéricho I et de Jéricho II ont donné aux archéologues une tout autre vision de la vie en Asie Mineure vers le 7ème millénaire. En effet, les deux villes (datées, l’une de 6800, l’autre de 6200), se révèlent avoir été tout autre chose que des « agglomérations de huttes » : escaliers et murailles en font de véritables cités.

Des vestiges typiquement religieux (concernant l’inhumation, entre autres) nous interdisent d’y voir d’antiques cités gémiques. Du moins nous prouvent-ils que la civilisation des Gémeaux ne jaillit pas du désert, mais, de même que le Taureau, le Bélier et les Poissons, en marge d’une civilisation déjà puissante. Ce point nous est confirmé par la manière même dont le culte des morts, très vite, sera pratiqué chez les Natoufiens : les morts enterrés avec leurs vêtements, leurs armes et leurs ornements personnels. Bien mieux : dès 6500 avant J.-C., les crânes remplis d’argile et les yeux « renforcés » de coquilles incrustées, indiquent la volonté de conserver au défunt son apparence individuelle : ils annoncent les rites pharaoniques, de même que la récolte des céréales sauvages ou cultivées (question encore débattue) et l’apparition d’un type primitif de moulin à bras pour écraser le grain annoncent le début d’une civilisation essentiellement agricole. Momification et culture se maintiendront sept mille ans, à travers toute l’histoire égyptienne d’une part, d’autre part à travers la triple histoire de l’Anatolie, de Mycènes et des Etrusques.

Ajoutons que des fouilles récentes montrent un même degré de civilisation, vers le 6ème millénaire, dans les collines kurdes au nord de l’Irak. Il ne s’agit assurément pas d’une tradition circonscrite en un seul lieu, mais bientôt aussi répandue que le sera la religion du Taureau deux mille ans plus tard. De toute façon, nous nous trouvons ici à l’origine d’une civilisation antérieure à la plus ancienne Egypte, dont elle possède déjà deux caractères primordiaux, l’un mystique et l’autre matériel : croyance à la survie d’un « double » et activité agricole, également basées l’une et l’autre sur un seul rythme dialectique : la mort fait la vie, la vie fait la mort.



[1] La méthode dite du « radiocarbone » repose sur le fait que leur radioactivité diminue lorsque des organismes meurent, de sorte qu’en mesurant leur réserve restante de C. 14, il est possible d’estimer le temps écoulé depuis leur mort. On doit savoir gré à certains vulgarisateurs d’avoir précisé les limites de cette méthode. « En dehors des possibilités de contamination (qui ne peuvent être évitées même avec les plus grandes précautions en recueillant les échantillons et qui peuvent avoir provoqué des troubles dans le processus d’appauvrissement en C. 14)… il y a un élément inhérent d’incertitude statique dû à la désintégration fortuite des atomes. » (Graham Clark, La préhistoire de l’humanité). Cela signifie en clair non seulement que « les dates du C. 14 doivent être exprimées en tenant compte d’un certain degré d’erreur », mais que ces dates peuvent toujours être modifiées dans le sens d’une antériorité plus grande.

 

Le « royaume » gémique?

Les livres sacrés des Hébreux et des Sumériens nous ont permis de nous familiariser avec les religions du Bélier et du Taureau, de les mieux connaître. En ce qui concerne les Gémeaux, ces livres manquent (soit qu’ils aient été détruits en même temps que les civilisations auxquelles ils donnèrent naissance, soit qu’ils jamais existé, l’invention de l’écriture étant communément fixée au 4ème millénaire avant J.-C.).

Même les secours de l’archéologie nous font ici défaut. Pour des raisons politiques, la Turquie a pendant longtemps interdit les fouilles qui nous éclaireraient sur la religion et les mœurs de l’antique Anatolie. Les découvertes  de Schliemann à Troie, sensationnelles à l’époque, n’y suffisaient pas (de très loin); et les archéologues qui poursuivent ses recherches dans toute la Turquie n’ont pu que révéler le considérable ouvrage qui doit s’y accomplir.

La dernière Troie exhumée (la plus ancienne) pourrait être datée, croit-on, de 3500 avant J.-C.; la seconde aurait été anéantie entre 2800 et 2400 avant J.-C.; la troisième, qu’on suppose rasée par les Hittites, lui aurait succédé de peu; trois autres séparent cette dernière de Troie VII-A, la ville d’Hector et de Priam, assiégée puis conquise par les Mycéniens.

Or, tandis que les Troie VII à III recèlent un « fouillis de dieux » : griffons, lions, cerfs, femmes et colombes, caractéristique du panthéon hittite, il semble que les villes les plus anciennes aient contenu des vestiges comparables à ceux qu’on découvre aujourd’hui dans le reste de la Turquie : lion double et oiseau double (ainsi que le cerf ouranien).

On les découvre aussi à Suse.

 

Suse

Pour l’historien, la Perse archaïque commence d’exister avec les premiers royaumes élamites (encore très proches des communautés agraires) vers 2300-2200 avant J.-C. La religion y est un composé de croyances solaires (léonines) et tauriques, comparables à celles qu’on découvre dans l’Inde vers le même temps. Le lion paraît en être le symbole principal.

Néanmoins, cette « apparition » de l’Elam sur la scène historique aux alentours de l’an 2000 était bien plutôt une renaissance — d’un peuple plusieurs fois millénaire, dont la dernière cité, Suse III, semble avoir disparu, rayée de la carte, entre 2800 et 2700. Sept ou huit siècles plus tôt, au lendemain du déluge, une autre cité, Suse II, se dressait déjà au même emplacement; et, trois millénaires avant les invasions élamites, une première cité, Suse I, dont les vestiges nous indiquent l’existence d’une haute et complexe civilisation.

Si la sculpture et le bronze sont les révélations qu’apporta le Taureau, la céramique et le cuivre furent les techniques gémiques les plus favorisées. Partout où se trouvent l’une et l’autre, on est certain de déceler le symbole osirien : l’oiseau.

Le décor des vases, plats et coupes de Suse I est, pour la plus grande part, géométrique. Quand des personnages y interviennent (ibex, bouquetins, palmipèdes, échassiers), ils sont fortement stylisés ; de même, les personnages humains, en général accotés et caractérisés par leurs mouvements « en chaîne » (bras levés pour adorer, mains unies pour la danse). Outre quelques spirales, qui ne sont pas du Signe, les dessins attestent une recherche de symétrie où l’on doit reconnaître l’esprit même des Gémeaux : lignes parallèles, triangles réunis par la pointe, redoublement des contours, etc. Enfin, les fouilles de Tépé-Mussian (à cent cinquante kilomètres à l’ouest de Suse) ont mis à jour des céramiques peintes, datées de 5000 à 4500, qui montrent le même souci de parallélisme et de symétrie, ainsi qu’un grand nombre d’oiseaux, stylisés ou non.[1]

Pour fragmentaires qu’elles soient, ces diverses découvertes permettent une manière d’esquisse de ce que put être l’histoire de la civilisation gémique entre le 7ème et le 3ème millénaire.

Vers 7000    un peuple agriculteur, les Natoufiens ;

6500-6000  traces rudimentaires de la religion ; la croyance au « double » ; les                premières momies ;

vers 6000     vestiges agraires et gémiques en Fayoum ;

vers 5500     Suse I en Iran ; Négada en Egypte, « les serviteurs d’Horus » ;                          développement du culte en Anatolie ;

entre 4500  décorations gémiques de Mahasna ; les « momies » en Egypte ;

et 3800

vers 3800     effondrement de Troie I ; disparition des « royaumes jumeaux » en              Egypte ;

vers 3000     les dynasties thinites en Egypte ; désaffection pour les cultes                            gémiques ;

vers 2800     disparition de l’antique civilisation en Iran ; destruction de Suse III ;

vers 2300     destruction de Troie II ; fin de la civilisation en Anatolie ; crise                          religieuse en Egypte, fin de l’Ancien Empire.

Cela est trop peu, sans doute, pour prétendre établir une véritable « concordance » entre la religion gémique et celles qui lui ont succédé ; mais c’est assez pour suggérer que le schéma valable pour celles-ci le serait également pour celle-là.

Jean-Charles Pichon 1963


[1] Musée du Louvre (Mission de Morgan).

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