LE ROYAUME ET LES PROPHETES : TROISIEME PARTIE -3-

III

L’ATTENTE DU ROYAUME

 

 

Etonnement des chrétiens : « Le Dieu est là, et nous sommes au cœur de son signe. Pourtant, nous ne voyons pas s’élever le Royaume. En Palestine les juifs, à Rome les empereurs nous persécutent; les Grecs nous raillent. Nous mourons et l’Esprit ne nous secourt pas. Où est le nouveau Temple, où sont les foules ravies, les Justes? » Rien ne vient et rien ne paraît, sinon des textes innombrables, qui annoncent que le Royaume est là, quoique invisible, ou bien que son heure sonnera bientôt.

Dès les Epîtres de Paul, la question de l’avènement de la Parousie avait été clairement posée et Paul, après l’avoir annoncé imminent[1], s’était repris et porté garant que l’âge de l’Antéchrist n’était pas le Royaume[2]. Peu après, l’Apocalypse de Saint Jean précisait que la nouvelle Jérusalem ne s’instaurerait pas sur terre pour régner « dans le Christ » pendant un millénaire, avant de longues et terribles épreuves : ç’avait été, on s’en souvient, la prophétie de Saint Etienne.

Des mouvements chrétiens (tel, celui des Montanistes) continuaient cependant de prêcher l’avènement tout proche de la Cité de Dieu. Ils se fondaient sur une certaine connaissance de l’histoire égyptienne : succès de Jacob et de Joseph auprès des pharaons, ou hétéenne : établissement sur les bords de la Mer Noire d’un royaume du Bélier antérieur à ceux d’Israël et de Juda. Datant leur cycle, en somme, de la Toison d’Or, ils devaient effectivement prévoir l’avènement du Royaume chrétien vers le 3ème ou le 4ème siècle au plus tard. L’argument séduisit; Montanus le Phrygien fit de nombreux adeptes tout au long du second siècle, parmi lesquels le célèbre Tertullien lui-même.

Les chrétiens n’étaient pas les seuls à croire en l’éternel retour. A la fin du second siècle, Marc-Aurèle écrivait : « Souviens-toi que les mêmes choses tournent inlassablement dans les mêmes orbites et que, pour le spectateur, il revient au même de les voir un siècle ou deux, ou l’éternité durant. »[3] Le grand initié juif, Siméon ben Yochaï ne parle pas autrement, tandis qu’Apulée fait dire à la déesse Isis, à la fois Vierge et Mère : « Le jour qui naîtra de cette nuit fut de tous les temps, par une pieuse coutume placé sous mon invocation. Ce jour, les tempêtes seront calmées, les flots n’auront plus d’ouragans, la mer deviendra navigable et mes prêtres, par la dédicace d’une nef à nouveau vierge, offriront les prémices du voyage[4]… »

Par la suite, les Apologistes les moins hérétiques, un Irénée ou un Lactance persistèrent à prêcher le Millenium (le Royaume de mille ans) en le reculant seulement de plus en plus dans le futur et sans se lasser de prédire que les plus dures épreuves le précéderaient. Les épreuves ne vont pas manquer, puisque à l’époque où les persécutions s’arrêtent le déferlement barbare recouvre l’Occident.

Mais, juste à ce moment (fin du 4ème siècle) où les grandes invasions commencent d’anéantir le monde ancien pour faire le lit du nouveau, où la pression des Huns et des Germains s’accroît, où les légions romaines cèdent devant les barbares (378), les basiliques grecques et romaines deviennent des temples du Christ; le paganisme est proscrit de l’Empire (391), Saint Augustin élu évêque d’Hippone (396); le concile d’Ephèse siège (431). L’Eglise triomphante réfute à la fois la doctrine de l’éternel retour et son premier corollaire : le rôle joué par Néron dans l’avènement prévu de la religion nouvelle.

L’attitude de Saint Augustin est ici des plus singulières. Car si, d’une part, il explique que l’Apocalypse doit être interprétée sur le plan spirituel et non astrologique et s’il condamne expressément la théorie des cycles[5], on le voit d’autre part ne pouvoir s’en arracher lui-même et développer longuement la thèse des « synchronismes historiques » à partir de l’exemple, entre autres, de l’empire assyrien et de l’empire romain[6].

Mais l’Eglise commande, qui, victorieuse, ne tolère plus l’idée d’être provisoire et mortelle. Elle craint la vision de ses Temples un jour détruits comme l’ont été ceux de Babylone et de Jérusalem. Elle refuse d’être un simple maillon dans la ronde des Signes, car deux mille ans, est-ce bien si long, lorsqu’on a déjà cinq siècles derrière soi?

C’est l’époque où elle fait mutiler les œuvres de Tacite et de Plutarque, « disparaître » Lucain en 65, ajouter dans Suétone une phrase et déplacer dans les Annales, du livre XVII au livre XIV le récit des massacres ordonnés par Galba et que les âges à venir devront croire l’ouvrage du « monstrueux » Néron.[7]

C’est l’époque où elle fait écrire cette étonnante Vie de Constantin, publiée sous le nom d’Eusèbe de Césarée, où l’on voit l’empereur, frappé par la vision d’une croix dans le ciel lors de la bataille du pont de Milvius contre Maxence, se convertir et, sur- le- champ, rendre le célèbre édit de tolérance en faveur de la religion nouvelle. (La bataille est de 312, l’édit de 311; celui-ci ne fut pas promulgué par Constantin, mais par son prédécesseur Galère; Constantin se convertira en 337, à la veille de sa mort et sera baptisé par un évêque arien, donc hérétique, Eusèbe de Nicomédie).

C’est l’époque où les censeurs suppriment dans le traité d’Irénée, Contre les hérésies, les chapitres favorables à la théorie des cycles;[8] c’est l’époque également où la doctrine du Millénium doit se réfugier dans ces ouvrages mystérieux, occultes, qu’on nomme les « sibyllines chrétiennes » et qui, tous, continuent de prédire le Royaume, preuve qu’il n’est pas encore survenu. Il se fait lentement, contre le déchaînement des grands guerriers barbares libérés de la culture et de la loi romaines; bientôt, contre les Arabes.

L’un de ces textes, connu sous le nom du Pseudo-Méthodius et longtemps attribué à l’évêque Méthodius (4ème siècle) prophétisait en clair, sur le modèle des guerres et guérillas des Juges contre les Philistins, l’avènement de nouveaux infidèles qui allaient envahir l’Egypte, l’Afrique du Nord, la Mésopotamie, la Perse, et même étendre leur empire jusqu’aux Lieux Saints de Palestine, d’où ils chasseraient  provisoirement — les chrétiens. Après leur défaite seulement, s’instaurerait le Royaume de Dieu.

L’exactitude de ces prophéties épouvantera suffisamment nos historiens rationalistes pour qu’ils se refusent à dater l’ouvrage antérieurement au 7ème siècle. Admettons-le : c’est donc qu’au 7ème siècle encore le « royaume » chrétien n’est pas né. Mais, prophétiques ou non, ces textes nous font comprendre et mieux admettre la condamnation de l’éternel retour par l’Eglise en butte aux adversités.

N’était-ce pas assez que d’avoir à combattre les Infidèles après les hérétiques, les Docteurs trop savants et le barbare inculte, le paysan captif de ses croyances magiques, le seigneur convaincu que l’incendie et le pillage règlent tous les problèmes? Fallait-il qu’au surplus des œuvres ésotériques viennent rappeler que le triomphe même ne dure qu’un jour et que nul « royaume » n’est éternel?

Autant, en ses débuts, l’Eglise avait souhaité rattacher le Christ au signe des Poissons, autant elle devait maintenant détruire tout rapport entre le dieu et le zodiaque, parce qu’elle voulait durer. Tâche difficile : les Evangiles étaient immodifiables; la liturgie même fourmillait de concordances, d’insinuations : du sacrement du baptême jusqu’au jeûne du vendredi (jour de Vénus, donc de l’amour universel) et du « poisson » du vendredi jusqu’à l’anneau pontifical, qui porte l’emblème du Signe. Mais si l’on ne peut changer les livres et les rites, on peut modifier le reste et, pour commencer, restituer avril au Bélier.

Jusqu’alors, les chaldéens (comme les Chinois) n’avaient pas manqué, l’heure venue, d’effectuer dans leurs figures représentatives du ciel les changements nécessaires. Ce qui avait été le mois du Taureau dans l’ancienne Sumer était devenu, vers les temps d’Abraham, le mois du Bélier, etc. On annula cette pratique. Lorsque Hipparque eut découvert (ou redécouvert) la précession des équinoxes, qui déplaçait le « point vernal » de 30° tous les 2150 ans, une question se posa pour la première fois aux astrologues d’Alexandrie : « Attacherait-on la nouvelle division écliptique aux repères sidéraux ou au repère tropique de l’équinoxe? »[9]

Dans le premier cas, les signes correspondraient aux constellations du même nom; dans le second cas, la longitude du soleil conserverait les valeurs cardinales (0°, 90°, 180°, 270°) aux dates tropiques cardinales, mais les signes cesseraient de correspondre aux constellations. La première solution avait été celle des Babyloniens; elle serait celle des astrologues de Caligula et de Néron, celle des Chinois et des Indiens. Mais, aux premiers siècles de notre ère, sous l’influence de l’Eglise chrétienne, le seconde fut finalement préférée; non pas que l’Eglise se préoccupât de la longitude solaire, mais il fallut qu’avec le Christ le temps s’arrêtât, que la « précession » fût escamotée, le zodiaque immobilisé dans l’espace.[10] Cet entêtement alla si loin qu’au 16ème siècle, les Jésuites, découvrant que les astrologues chinois ne respectaient pas le schéma occidental, donnèrent le nom de « constellations » aux « siéou » du système asiatique — bien que les Siéou y fussent au nombre de 28 et que ce système ne se rapporte pas à l’écliptique, comme le zodiaque, mais à l’équateur — afin que la distinction entre « Signes » et « Constellations » fût sauvegardée.

Mais pourquoi cet entêtement? Dans quel but?

Le temps marcherait quand même. Qui sait? N’y avait-il pas l’espoir que la fin du monde surviendrait avant la fin du signe et, avec elle, la Parousie, la résurrection des morts, le Jugement dernier? Une Eglise accepte de périr si le monde finit en même temps qu’elle. Ainsi, les prophètes juifs avaient, pendant huit siècles, prophétisé le retour du Seigneur victorieux, sans admettre que ce retour marquerait seulement la fin de la prépondérance spirituelle du Bélier.


[1] SAINT PAUL : 1ère Epître aux Thessaloniciens.

[2] SAINT PAUL : 2ème Epître aux Thessaloniciens.

[3] MARC -AURELE : Pensées, 14.

[4] APULEE : L’Ane d’Or, XI, 5.

[5] La Cité de Dieu, XII.

[6] La Cité de Dieu, XVIII, 2 et suivants.

[7] Saint Néron, Robert Laffont, 1962. Editions Edite, 2000.

[8] On ne découvrira ces chapitres, par hasard, qu’en 1575, dans un manuscrit échappé à la censure.

[9] L. DE SAUSSURE : Origine de l’astronomie chinoise.

[10] Cela, naturellement, n’est vrai que pour notre Occident chrétien. Voilà pourquoi, au mois de février 1962, les astrologues de l’Inde ont annoncé la conjonction de sept planètes dans le Capricorne, alors que leurs confrères parisiens la prétendaient dans le Verseau.

 

Nouveau regard sur les hérésies

Cette imposture, certains chrétiens ne l’acceptèrent jamais; quant aux peuples, ils ne l’oublièrent pas : en Espagne, « la fête de la Sardine » et même la mince drôlerie de notre « poisson d’avril » en témoignent encore aujourd’hui.

Cependant, d’innombrables querelles opposaient sur ce point (et bien d’autres, qui en découlaient) l’église de Rome et l’église de Byzance; de renaissantes hérésies déchiraient la chrétienté.

Parmi celles-ci, l’une des moins connues n’est pas la moins importante : l’hérésie des Pauliciens. La croyance de cette secte était qu’une grande partie de l’histoire du Christ devait être interprétée symboliquement. Elle rejetait l’Ancien Testament (vestige de la religion du Bélier) et certaines parties du Nouveau (entre autres, la moitié des Actes, et les Epîtres de Pierre); elle condamnait tout à la fois le culte de la Vierge, comme paganiste, le baptême et l’eucharistie comme étant d’origine « impure », l’ordination comme contraire à l’Esprit Nouveau.

Fondée en 660 par Constantin de Manalis, en Syrie, la secte parvint tout d’abord à constituer un Etat indépendant en Asie Mineure. Déportés en 752, une partie des Pauliciens se maintinrent en Thrace dans l’ombre pendant cinq siècles pour y reparaître vers 1300. Une autre partie de la secte, réfugiée dans les Balkans, notamment en Bulgarie, s’y tint tranquille aussi jusque vers 1300, date à laquelle elle reparut sous le nom de secte des Bogomiles.

Hostiles à la Vierge et aux sacrements, au culte des saints et des images, qu’ils nommaient des inventions diaboliques, les Bogomiles eurent de nombreux martyrs tout au long des 13ème et 14ème siècles, avant de disparaître, comme en France les Cathares, eux-mêmes originaires des Balkans.

Il n’entre pas dans mon propos d’analyser les théories cathares; je remarquerai seulement que leur hiérarchie spirituelle (des « purs » aux « parfaits »), fondée sur un ascétisme croissant, rappelle curieusement, d’une part, la hiérarchie spirituelle du mazdéisme et d’autre part l’échelle de purification enseignée par les bouddhistes, religions et cultes, nous le verrons, essentiellement conscients d’un éternel retour cosmique. On sait que la secte fut entièrement anéantie sur l’ordre du pape Innocent III, au terme des guerres d’extermination les plus atroces de l’histoire.[1]

Or, ce même 13ème siècle où paraissent, pour être bientôt détruites, les sectes bogomiles et cathares, c’est également le temps que Joachim de Flore avait indiqué pour être le commencement de la fin; où paraît (en 1280) le premier texte en faveur de la séparation de l’Eglise et de l’Etat (Questio in utramque partem); où les Grecs chassent les Latins de Constantinople (1261); où les chrétiens perdent la Terre Sainte (1291). Bientôt, les papes s’installeront à Avignon (1309), les Templiers seront condamnés, parce qu’ils voient dans la Croix le signe de la Bête, le patriarcat orthodoxe s’intronisera à Moscou (1321) et l’abbé Engelbert d’Admont publiera le livre qui sonne le glas de la chrétienté; l’Esprit se détache de la foi; les chrétiens se détachent de Rome; en tous points, c’est la fin du monde.

Voilà que vont apparaître les Béguins et les Flagellants, bien plus dangereux que les Albigeois, car les nouveaux mystiques n’espèrent plus rien; ils ne savent qu’accuser Rome d’avoir perdu le Royaume. A nouveau nous assaille l’intuition d’une richesse inestimable, révolue, en regard de laquelle les inventions des hommes, leur politique, leurs rigueurs et leurs rêves sont en effet « la vanité des vanités », le néant multiplié par lui-même.

Du moins, cette richesse incomparable, ce « royaume », nous pouvons à présent le dater exactement. Jusqu’au 8ème siècle, les textes sibyllins l’attendent et l’espèrent; à partir du 13ème siècle, Joachim de Flore, Engelbert d’Admont, puis tout le peuple chrétien déplorent sa perte. Ainsi avions-nous vu, avant Moïse, les peuplades sémites d’Egypte rêver de la Terre Promise; après David et Salomon, les prophètes d’Israël pleurer le royaume déchu.

De 800 à 1300 de notre ère, de 1450 à 950 avant J.-C., « quelque chose » s’est produit deux fois, que nous devons maintenant nommer.



[1] On peut encore retrouver certains des thèmes communs à cette longue suite d’hérésies dans l’Anthroposophie de Rudolf Steiner (1861-1925), selon laquelle le Christ serait une réincarnation de Dionysos et de Mithra.

 

Ce temps-là…

« Il n’y avait ni châtiment ni crainte; des paroles menaçantes n’étaient point lues sur des tables d’airain affichées en public; une foule suppliante ne craignait pas les regards de son juge; mais, quoique personne ne punît les fautes, on était en sécurité. » Ovide s’exprime ainsi dans ses Métamorphoses, et Sénèque ne parle pas différemment de ces « temps fortunés, où les bienfaits de la nature étaient communs à tous les hommes, avant que le luxe et l’avarice eussent établi des sociétés particulières et usurpé le bien commun. »[1]

En bref, on a reconnu l’Age d’Or, auquel nul historien sérieux ne voudrait consentir la moindre réalité. Il est vrai que le ton des écrivains latins n’a rien de convaincant, comme s’ils ne croyaient plus, eux-mêmes, au vieux rêve de l’humanité. Mais le ton, le rythme, l’accent deviennent tout autres dans les vieux textes babyloniens, dans les Soutras indiens, dans les livres inspirés de la Bible.

« En ce temps-là, il n’y avait pas de roi en Israël; chacun faisait ce qui était bon… » Ainsi s’achève le Livre des Juges, et l’on y croit.

Si nous apprenions à mieux lire, à lire seulement ce qui est écrit, bien des erreurs et contresens nous seraient épargnés, car les mots portent un « sens plein » qui contient l’évènement même. Nous l’avons vu par ces ruptures décisives que furent, dans l’histoire des religions respectives, le remplacement de « chrétien » par « catholique », d' »israélite » par « juif ». Un autre exemple n’en sera pas moins éclairant : l’expression « in illo tempore« , « en ce temps-là », où Mircéa Eliade voit l’une des clés de l’éternel retour (parce que le rite-anniversaire : akitu, fête du premier de l’an, pâque juive, eucharistie, aurait pour but, précisément, de réactualiser en ce temps-ci, le nôtre, « ce temps-là » où le dieu lui-même institua le rite et triompha du mal : le chaos ou le péché).

Mais trop souvent l’expression semble prise comme une simple indication d’éloignement dans la durée, « ce temps-là » signifiant alors un temps lointain, sur lequel nous ne pouvons plus exercer notre sens critique, aucun contrôle. Chez d’autres historiens, et chez Eliade lui-même, l’expression sera prise comme une annulation pure et simple de l’Histoire; elle signifiera : en dehors du temps, dans l’orbe de la légende ou du sacré.

Or, les textes démentent la première interprétation. Car les mots « en ce temps-là » ne désignent pas toujours une époque éloignée, ni même l’époque où vécut le dieu. S’ils se trouvent dans Le Livre de la Création, dans La Genèse, dans L’Evangile, ils se lisent également dans Le Livre de l’homme qui a vu, dans le Livre des Juges et dans les Fioretti. Et, qu’il s’agisse du temps de David et de Salomon ou de celui des chevaliers de la Table Ronde, nous voyons, un siècle après l’évènement, l’expression déjà employée, alors qu’elle ne l’est pas au sujet d’évènements quelquefois antérieurs. Quel historien s’aviserait d’écrire : « En ce temps-là, Sargon investit les villes de Sumer » ou bien : « En ce temps-là, Claude fut nommé consul »?

Pas davantage « ce temps-là » n’est hors du temps; c’est au contraire, historiquement, le mieux connu qui soit. De la longue période qui va du lendemain du déluge à la conquête akkadienne (mille ans), le poème de Gilgamesh est le témoignage le plus complet qui nous reste, alors que des milliers d’autres récits, documents, actes, ont disparu ou nous parviennent irrémédiablement tronqués. Au surplus, des ruines de monuments, du temple d’Eanna, de la muraille d’Ourouk, etc., témoignent après cinq mille ans de la réalité des faits. (A tel point que, malgré l’horreur de l’historien pour la « légende », l’existence de Gilgamesh n’est plus jamais contestée).

De même, après David et Salomon non plus qu’avant Moïse, l’histoire des Hébreux ne présente nulle part cette densité, cette « vérité » qu’expriment les ruines d’Hazor et les livres circonstanciés de la Bible. Car ce que racontent l’Exode, les Nombres, le Livre de Josué, le Livre des Juges, les Livres des Rois, ce sont des évènements, des faits, dont les vestiges de pierre que mettent à jour les fouilles palestiniennes nous font toucher l’exacte réalité. Et, tout près de nous, quel témoignage d’un « temps » unique serait plus précis, plus matériel que Notre-Dame de Paris?

Ainsi, loin de s’isoler de l’Histoire ou de s’y perdre, ce qui arrive « en ce temps-là » est paradoxalement ce qui triomphe des siècles, comme si ce temps-là détenait des pouvoirs de survie que les autres n’ont pas.

Mais, en effet, des autres temps il se distingue en cela qu’il ne comporte aucun moment insignifiant ou isolé, sans conséquence, « libre ». Ce qui s’y passe se rattache à une totalité : l’ensemble du temps vécu depuis les origines du monde. Et c’est aussi pourquoi ce temps est celui des prophètes : Joachim de Flore et Savonarole n’ont que la peine de puiser dans l’histoire d’Israël, Elie et Osée dans celle de Sumer. Deux mille ans plus tôt, alors, c’était hier (quand, dans l’autre temps, le nôtre, c’est une éternité).

Des jeunes gens qui s’aiment relieront sans effort les instants de leurs rencontres, parce que le temps de leurs rencontres ne se compare à nul autre. Ainsi ne peut se confondre avec nulle autre cette période privilégiée qui jamais ne se retrouve la même et qui pourtant revient, à chaque fois différente, aussi régulièrement que le jour ou l’été : âge héroïque de Kish, royaume d’Israël, haut moyen âge chrétien.



[1] SENEQUE : Lettre XC.

 

Le Royaume de Dieu

Néanmoins, situé dans le temps, ce « temps-là » ne l’est pas dans l’Histoire. On ne peut qu’être frappé par la gêne, l’incompétence de l’historien qui veut y appliquer les méthodes les mieux éprouvées d’autre part. Au cœur le plus obscur (ou le plus éblouissant) du Royaume, de 1200 à 900 avant J.-C., de 900 à 1200 après J.-C., l’historien pénètre dans un monde où il lui semble soudain que toute relativité s’est abolie, et que les évènements se répondent et s’enchâssent pour constituer une totalité impénétrable, l’image humaine et temporelle la plus parfaite de l’absolu.

Jusqu’alors, l’historien a vu vivre des peuples, des civilisations. Avant 1200 : l’Elam et l’Assyrie, l’Egypte, Mycènes, le Mitanni s’écroulent ou se reconstruisent; provisoirement, un peuple l’emporte sur quelque autre, par une technique améliorée, de meilleures conditions économiques, de meilleurs chefs, puis, à son tour, il doit céder la place. Cela s’explique toujours et, très visiblement, des « hommes » sont responsables de ces victoires et de ces échecs. AU 8ème siècle avant J.-C., de même, on retrouvera une Egypte « historique » et de nouveaux Etats : la Médie ou la Perse, puis la Grèce, puis Rome (tous marqués, nous le verrons, par l’esprit du Bélier); alors, l’Histoire — la relativité — recouvrera ses droits et ses pouvoirs : on saura que tel roi fut victorieux ou détrôné, et l’on imaginera pourquoi.

Mais, entre ces deux dates, il n’est rien que la nuit — et la Clarté. « Moyen âge grec », dit-on (avouant par la même l’étrange concordance entre les deux Royaumes); ou bien : « absence de documents », car du désert rien ne s’élève si ce n’est le livre sacré, la légende, le mythe. Et toutes ces œuvres : les derniers Védas, le livre de Zoroastre, les légendes achéennes et phrygiennes (Argonautes, Toison d’Or, Ulysse), la Bible enfin ne font que redire à tous vents les échos de la Parole bélique : esprit patriarcal, familial, justicier. Pourquoi tous les empires se sont-ils effondrés? Pourquoi sont-ce des Sémites qui triomphent soudain en Assyrie, en Babylonie, en Médie? Pourquoi ces descendants des Hittites, les Phrygiens, adorent-ils maintenant Sabazius, dieu-bélier? Pourquoi l’Agni indien et l’Ammon égyptien arborent-ils maintenant des têtes de bélier? Comment ce petit peuple sans défense, l’Israélite, a-t-il donné aux Mèdes le sens de la Justice, a-t-il rendu les Achéens sensibles au mythe de la Toison d’Or, à la ruse benoîte d’Ulysse, à la Sagesse de Pallas? Comment est-il devenu le seul organisme vivant dans un monde mort, et son message la seule voix qui s’y fasse entendre, des rives de l’Indus aux bords du Nil?

2150 ans plus tard, l’Histoire butte sur le même trou d’ombre ou de clarté. A l’exception de ruées barbares sans puissance contre l’Esprit, seul cet Esprit domine l’univers. En pleine victoire, l’Islam immobilisé doit supporter des prophètes hérétiques, ivres d’amour qui, tel Hallaj, rêvent d’y acclimater la Croix. L’indestructible Celte se convertit et des navigateurs bretons vont porter jusqu’en Amérique, bien avant Colomb et même avant les Vikings, le message du Renouveau. Au Pérou, les chimus de Pachacamac adorent un dieu-poisson; au Mexique, le Toltèque impose son Quetzalcóatl, en lequel les Espagnols reconnaîtront un « dieu chrétien ». Aux Indes, le bouddhisme accède à ses œuvres les plus mystiques; jusqu’alors combattu en Chine, il y balaie soudain toutes les autres croyances, tandis qu’au cœur de l’Afrique musulmane ou de l’Asie mongole, se dressent ces empires chrétiens de l’Orkhon et de l’Ethiopie, qu’une même fabuleuse légende englobera sous le nom d’empire du Prêtre Jean.

Socialement? C’est encore plus simple. Deux royaumes se partagent l’Occident et le Moyen-Orient. L’Empire de Byzance, presque aussi vaste que l’Empire romain, s’est étendu de l’Italie jusqu’à l’ancienne Mésopotamie (l’Arménie). Les papes de Rome, qui font et défont les empereurs, dominent sur tous les pays d’Europe (à l’exception de quelques villes d’Espagne, encore aux mains des infidèles). Puis, au cœur du Royaume, ces villes mêmes, sinon Grenade, et jusqu’à la Terre Sainte seront reprises à l’Islam, soudant l’Orient et l’Occident. Hors le dieu nouveau rien ne subsiste, rien ne triomphe, rien ne peut être perçu qui ne soit la défaite, l’ignorance et la nuit…

 

Caractère du Royaume

Ce Royaume, Joachim de Flore en avait situé l’apogée entre 1200 et 1260, qui fut précisément le temps des cathédrales; c’était commettre l’erreur des Juifs, pour lesquels le Royaume se fut situé aux temps de David et de Salomon, entre 1000 et 930 avant J.-C. Il se peut que les Œuvres, éclatantes, immortelles, s’y manifestent alors comme le fruit le plus mûr — ou comme le chant du cygne. Mais autre chose, ici, est en question qu’une œuvre, si parfaite fût-elle.

Selon les livres saints, le royaume biblique, le temps du miracle, commence dès les jours de l’Exode, vers 1440 avant J.-C. : les victoires de Moïse sur les prêtres égyptiens, le passage de la Mer Rouge, le buisson de feu, la manne dans le désert, le soleil arrêté dans sa course, la toison du bélier préservé de la rosée, les combats de Gédéon, de Samson en participent, « car, en ce temps-là, chacun faisait ce qui était bon… » Le Livre des Juges s’achève un siècle au moins avant que le Temple fût construit.

De même, à partir de 750-800 après J.-C., le lecteur qui parcourt le plus banal précis d’Histoire ne peut qu’être frappé par un changement considérable. Plus tôt : une suite d’échecs, de difficiles compromis — crises de l’arianisme, du monothélisme, lutte contre les barbares, avènement de l’Islam, conquêtes arabes de la Terre Sainte, de l’Espagne, etc. Entre 750 et 800 : le démembrement soudain de l’empire arabe, le silence des hérésies (et même des textes sibyllins), la naissance de l’Etat pontifical, l’avènement de Charlemagne, son couronnement…

Certes, les épreuves sont loin d’être achevées : il y aura encore la Querelle des Images (jusqu’en 843), le sac de Saint-Pierre de Rome par les Arabes (846), le siège de Paris par les Normands (886), les invasions hongroises, sarrasines, normandes (entre 920 et 960). Le Saint Empire romain ne sera fondé qu’en 962, la Russie convertie seulement en 987. Mais l’essentiel n’est pas là, et l’on a vu de même, entre 1300 et 1000 avant J.-C., le peuple élu ne cesser de combattre, contre les fils d’Ammon, contre les Philistins (et l’Arche d’Alliance même, ainsi que Rome plus tard, aux mains des infidèles).

L’essentiel est dans cet « esprit » qui, insensiblement, gagne et imprègne le monde; esprit chrétien en Occident, esprit bouddhiste dans les pays d’Orient. Il est dans ces institutions nouvelles et magnifiques : la Trêve de Dieu, la loi d’Asile, qui répètent en les amplifiant les « villes de refuge » instituées par Josué treize siècles avant le Christ; dans ce développement tranquille et harmonieux du culte que fut le mûrissement de la liturgie. Il est dans l’incessante et incroyable victoire des saints contre des brutes, bardées de stupidité plus encore que de fer.

Pour une fois, je donnerai raison à Daniel-Rops : « L’homme du 20ème siècle, même croyant, baigne dans une atmosphère intellectuelle à composantes scientifiques; il est pénétré de l’idée qu’il existe des lois naturelles qui régissent l’univers; il pense en fonction du principe de causalité. L’homme du Moyen Age s’appuie sur d’autres bases. Puisque Dieu est, et qu’Il est tout-puissant, les faits de la terre n’obéissent à la logique humaine que dans la mesure où Il le permet, où Il n’intervient pas pour en modifier le cours. »[1]

Parlant de « ce temps-là », Eliade exprime plus simplement et plus clairement peut-être, la même idée : « La dialectique des hiérophanies permet la redécouverte spontanée et intégrale de toutes les valeurs religieuses, quelles qu’elles soient et à quelque niveau historique que puisse se trouver la société ou l’individu qui réalise cette découverte. L’histoire des religions se voit ainsi ramenée, en dernière analyse, au drame provoqué par la perte et la redécouverte de ces valeurs, perte et redécouverte qui ne sont jamais, qui ne sauraient même jamais être définitives. »[2]

Du 9ème au 13ème siècle, les « valeurs » sont redécouvertes et le miracle est quotidien. Des hosties coule le sang; les chevaliers triomphent grâce aux reliques qu’ils portent dans le pommeau de leur épée; les anges, les saints défunts, Jésus lui-même apparaissent et parlent aux hommes — et les démons et leur seigneur, le Diable, interviennent tout aussi visiblement. Parfois, le miracle est d’un tel ordre que l’esprit raisonnable ne peut le nier sans nier un fait d’Histoire : la victoire du petit peuple hébreu sur les meilleurs guerriers du temps, ou l’incroyable première croisade, jetée aux sables du désert dans une totale ignorance des conditions matérielles auxquelles elle devra s’adapter, tragique et cependant la seule triomphante, car Jérusalem ne tombera que cette fois-là en l’emprise des croisés (1099).

En ce temps-là, naît l’art nouveau, la création d’emblée parfaite : les pyramides de Saggara, les ziggourats de Warka et de Kish; le premier temple de Jérusalem; les premières cathédrales gothiques. En ce temps-là, s’incarne dans un langage nouveau et populaire l’Esprit ressuscité, à travers ces chefs-d’œuvre : le poème de Gilgamesh, les livres « inspirés » de la Bible, les chansons de gestes ou les Fioretti — le chant grégorien.[3]

En ce temps-là, joue le peuple et les fêtes sacrées ne se distinguent pas des réjouissances vulgaires : le compère lutine sa commère dans le lutrin, le chasseur pénètre dans l’église avec sa meute, l’homme et la femme dorment nus.[4] En ce temps-là, les monstres mêmes ont cette sorte de beauté qu’on admire dans les gargouilles des cathédrales, comme dans les descriptions du monstre Khombaba de la montagne des Cèdres, ou du géant Goliath; car la vie imprègne toute chose, y compris l’ennemi, et rien de la vie n’est méprisable. Puis, on triomphe trop aisément pour trouver le temps de haïr.

En fin de compte, ainsi, l’irremplaçable valeur de « ce temps-là » ne tient pas aux divertissements des peuples, à la richesse des rois, aux victoires des héros, aux œuvres des artistes. Elle tient à ce que les hommes sont pleinement conscients de leur place dans l’univers, chaleureux, inspirés et justes. Elle tient à cette aide qui leur vient de partout, du cosmos tout entier, dont les énergies soudain les enveloppent, les imprègnent et les surélèvent.

Cette aide, tous la ressentent, et les « païens » eux-mêmes, qui n’ont pas su nommer l’esprit nouveau. N’est-il pas significatif que la croyance aux fées, la renaissance de la magie, de l’alchimie, de la sorcellerie… suivent de près de telles époques, âge de Salomon ou âge des cathédrales, comme si l’homme le plus frustre ressentait tout à coup la réalité sensible d’un « rapport » qui va s’atténuant?

Pour le croyant, ce rapport unit les hommes à Dieu. « Je vis un nouveau ciel et une nouvelle terre… Et je vis descendre du ciel, d’auprès de Dieu, la ville sainte, une Jérusalem nouvelle, vêtue comme une mariée parée pour son époux. Et j’entendis une voix forte qui disait : Voici le Tabernacle de Dieu avec les hommes : il habitera avec eux et ils seront son peuple; et lui-même il sera Dieu pour eux au milieu d’eux. »[5]

Car ce temps-là est l’accomplissement de la Promesse, son âge adulte, et l’esprit nouveau s’y incarne comme l’intelligence et la force en celui qui a bien grandi. Chaque peuple le vit différemment, mais aussi pareillement — en Dieu. J’ai signalé comment le Livre des Juges explique les épreuves, les combats d’Israël par des fautes dont le peuple élu se serait rendu coupable envers Yahvé. A étudier le livre, on distingue aisément que cela seul compte aux yeux du narrateur : tout le reste est accessoire. Or, cet esprit se retrouve au Moyen Age où, de même, les premières épreuves de la chrétienté sont reçues par tous comme une conséquence des péchés de l’Eglise (de Byzance, d’abord, puis de Rome), comme le signe que Dieu se retire de son peuple. Et ce n’est pas une coïncidence si les phrases de Daniel-Rops que nous avons citées, touchant le Moyen Age chrétien, font écho à celles de François Guizot parlant d’Israël.

« La Bible n’est pas un poème où l’homme raconte et chante les aventures de ses dieux, mêlées à ses propres aventures; c’est un drame réel, un dialogue continu entre Dieu et l’homme personnifié dans le peuple hébreu; c’est d’une part la volonté et l’action divine, de l’autre la liberté et la foi humaine, tantôt dans une pieuse union, tantôt dans un fatal désaccord. »[6]

C’est qu’en ce temps-là, tout se tient : le passé, le présent et l’avenir; le cosmos et l’humanité. L’évènement est un retour en même temps qu’une cause, un châtiment, un signe. Rien de ce qui fut n’est sans correspondance avec ce qui sera; et rien qui s’accomplit sur terre n’est sans rapport avec l’univers entier. En regard de cette saisie de l’universel (et de l’intemporel), tout le reste est en effet sans importance, fût-ce le miracle. Car si, en ce temps-là, le miracle abonde, il n’est que l’effet d’une plus vaste abondance, comme la satiété suit une riche nourriture. Et c’est bien également comme une faim dévorante, soudaine, que les hommes éprouvent la sortie de ce temps-là.



[1] DANIEL-ROPS : L’Eglise de la Cathédrale et de la Croisade, Fayard.

[2] Mircéa ELIADE : dernières phrases du Traité de l’Histoire des Religions. Ce n’est pas moi qui souligne.

[3] Que tous ces textes soient postérieurs au Royaume n’infirme pas la thèse. La découverte de fragments du livre de Gilgamesh, datés du 3ème millénaire, prouve la conservation du « ton » à travers tous les remaniements postérieurs. De même, daté du 14ème siècle, le livre des Fioretti conserve le « ton » des hexamètres du 13ème.

[4] En ce qui concerne cette nudité et cette sensualité heureuse, voir, pour Sumer, Edouard DHORME; pour le moyen âge chrétien, FUNCK-BRENTANO — et le Livre de Samuel pour Israël.

[5] Apocalypse de Saint Jean, XXI, 1-4.

[6] François GUIZOT : Méditations sur l’essence de la religion chrétienne, 6ème méditation. Paris, Michel Lévy, 1866.

 

La fin du « temps »

Cette brutale absence de Dieu, cette perte de l’Eden, cent prophètes chrétiens, juifs, musulmans, indiens en ont pleuré l’horreur. Nul n’en a mieux que l’Ecclésiaste décrit l’humaine souffrance :

« Quand s’obscurcissent le soleil et la lumière, la lune et les étoiles, et que les nuages reviennent après la pluie, au jour où tremblent les gardiens, où se courbent les hommes forts, où celles qui moulent s’arrêtent parce qu’elles sont moins nombreuses, où se cachent celles qui regardaient aux fenêtres, où les portes se ferment, où s’affaiblit le bruit de la meule; où l’on se lève au chant de l’oiseau et disparaissent les filles du chant; où l’on s’éloigne des lieux élevés, où l’on a des terreurs en chemin; où l’amandier fleurit, la sauterelle s’alourdit et la câpre n’a plus d’effet, car l’homme s’en va vers sa maison d’éternité, accompagné par les pleureurs… Alors se rompt le cordon d’argent, se brise l’ampoule d’or; le cruche se casse à la fontaine, la poulie tombe dans la citerne; la poussière retourne à la terre qu’elle fut, l’esprit à Dieu qui l’a donné. »[1]

Dans ce merveilleux poème, tous les signes historiques de la fin d’Israël, de la fin de la chrétienté ne se retrouvent-ils pas? L’obscurcissement du ciel (ou des esprits), l’affolement des gardiens (les prêtres), l’affaiblissement des forts, le dégoût du travail, l’absence de joie, la peur et l’impuissance? On peut ajouter l’hécatombe : les historiens de l’Asie Mineure et les égyptologues sont d’accord pour dater des années 800 avant J.-C. un surprenant dépeuplement de l’Egypte, de la Mésopotamie, de la Syrie, de la Grèce, etc. Selon Coulton et selon Hecker, le 14ème siècle chrétien fut non moins éprouvé : un tiers de la population aurait péri du fait des pestes dans les deux seules années 1348 et 1349.

Tel mot de l’Ecclésiaste évoque la fin du jour, tel autre la fin de la vie. Vieillesse du jour : le crépuscule, vieillesse et mort de l’homme, vieillesse et mort d’une civilisation parfaite en son âge d’or, unique — les trois phénomènes se ressemblent; ils concourent au même but : détruire pour recréer.

Mais la recréation du « royaume de Dieu » ne demande pas une nuit, ni le temps qu’exige le mûrissement d’un homme. Des siècles passeront dans l’absence et la crainte, dans l’impatience et le vertige de l’attente. Pire : dans l’isolement de chacun parmi tous, comme de la terre dans l’univers, car, si Dieu ne s’adresse plus aux hommes, où trouveront-ils la force et la consolation?

 

Jean-Charles Pichon     1963



[1] Livre de l’Ecclésiaste, XII, 2-7.

 

 

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