LA KABBALE DENOUEE

Lorsque ce texte est publié en 1984 par les Editions COHERENCE, l’auteur suppose que le lecteur a pris connaissance de l’ouvrage antérieur « Les Précis ridicules »; il mentionne fréquemment des notions qu’il y a développées, et qu’il considère comme acquises.

 

LA KABBALE DENOUEE


LA KABBALE DENOUEE PAR HEIDEGGER

C’est bien souvent qu’au cours d’un séminaire ou d’une rencontre, l’un de mes auditeurs m’a demandé de lui expliquer la Kabbale. Il ne pouvait comprendre que, m’étant attaqué aux Machines les plus hermétiques ou les moins connues, de l’Odyssée à Jarry, je pusse négliger le splendide appareil de l’ésotérisme juif.

Mais, très précisément, le caractère hermétique de certaines Machines et le caractère secret – voire inconnu – des autres encourageaient l’audace. Il n’en est pas ainsi de la Kabbale, dont tout le monde sait, ou croit savoir, quelque chose, et que cent exégètes, naïfs ou maladroits, ont explicotée à leur gré. Encombré de tels délires et de tant d’interprétations diverses, je redoutais sans doute l’échec. Ce m’était assez de connaître la succession, tout historique, des kabbales, par les seuls commentaires de prix (depuis le grand ouvrage de Guershom Sholem, en 1950, jusqu’au petit ouvrage de Guy Casaril, onze ans plus tard) et c’était ce dernier livre que je conseillais aux impatients (*).

Soyons plus simple! Le goût me manquait pour ce travail, le goût que d’aucuns nomment  « inspiration » et que motive toujours une rencontre opportune. Ce fut celle de l’Introduction à la métaphysique, de Heidegger, retrouvée, par hasard pur, au milieu de vingt ouvrages techniques dans la petite bibliothèque d’un technicien, en Belgique, chez Hoyoux, où j’animais un séminaire sur le Verseau.

Quel rapport peut-il exister, de la Machine de Heidegger aux perles rares de la Kabbale, dont le philosophe ne dit pas un mot? Il pourrait m’être personnel et tenir à mes études – les plus récentes – sur les problèmes de l’Informatique, dans le sens proposé par Herbert A. Simon. Le fait est que l’essai du philosophe allemand m’a dénoué la Kabbale et que mon petit ouvrage doit tout à ces trois livres :

L’Introduction à la métaphysique par Heidegger (10/18),

(*) Rabbi Siméon bar Yochaï et la Cabale (Maîtres spirituels, Le Seuil),

La science des systèmes : introduction critique à l’analyse des systèmes, 1969, (traduction J. L. Le Moigne, 1974, Paris, Epi Ed.).

Quant au reste, la rencontre, elle n’est sûrement le fait ni de ces auteurs, ni de moi-même.

 

LA KABBALE DENOUEE

L’enfance a ses problèmes : sensuels, de subsistance et d’affectivité; l’adolescence a les siens : plus abstraits mais déjà sexuels, de subsistance encore, mais surtout de cohérence, liés à la pensée. Dans le temps de l’adulte, les problèmes sont tout autres : essentiellement abstraits et de cohérence encore (non distingués de la subsistance, du maintien de la « personnalité »), mais aussi de conflit et liés à la crainte déjà, de la vieillesse et de la mort. Dans la vieillesse, cette crainte se fera préparation, tolérance, sagesse – ou refus et désespoir.

La moindre étude des cycles montre qu’il en est de même en toutes les phases d’un cycle. Les problèmes que pose la lune dans le cycle mensuel ne sont pas ceux que posent les saisons dans le cycle annuel. Les problèmes qui se posèrent à la Rome républicaine ne furent pas ceux qui se posèrent aux Rome successives : royale, républicaine, impériale, en douze siècles d’existence. Les problèmes de la petite civelle (et, d’abord, rejoindre une rivière) ne sont pas ceux de l’anguille adulte : vivre en rivière, puis la quitter avant la fraie, etc.

Il s’ensuit que tout problème qui se pose à l’esprit comporte deux solutions : l’une qu’on peut nommer la solution-in et qui résout le problème propre à ce cycle-là (sans le résoudre nécessairement en d’autres phases), l’autre qu’on nommera la solution-ex et qui prétend résoudre le problème pour l’ensemble de la succession des cycles.

Si je traite de la sensibilité de l’enfant, une permissivité excessive pourra sembler une solution-in très acceptable; mais une telle solution pourra ne point préparer au passage de l’adolescence et détruire l’adulte.

Au contraire, la volonté prématurée de faire de cet enfant-là un « homme » dans la conscience des âges qui suivront, pourra se présenter comme une solution-ex; mais l’expérience prouve qu’elle peut détruire l’enfant.

Il n’est pas possible, dans un cycle lunaire, de ne pas tenir compte du cycle des saisons, si l’on se veut du moins un bon agriculteur. Mais le dédain absolu du cycle mensuel ne permet peut-être pas de faire produire à la terre son meilleur rendement, comme les Anciens le savaient mieux que nos contemporains.

Les problèmes propres à la République exigeaient certainement la solution de Brutus. Mais cette solution (in) servit-elle ou non les destins de Rome?

C’est-à-dire que toute solution (in ou ex) n’est pas nécessairement la bonne – ou la mauvaise. Une autre notion intervient ici : la conciliation. Certaines solutions (in ou ex) permettent la liaison et concilient de fait des problèmes in et ex; d’autres solutions demeurent opposées, contradictoires, comme de rigueur et de clémence dans l’éducation de l’enfant, de superstition (la lune rousse) et de trop grande rationalité, de justice et d’ordre, etc.

Cette autre dialectique : liaison/opposition témoigne d’une autre réalité : la permanence de l’objet à travers les cycles successifs (l’individu, la lune, Rome, à travers l’enfance et les autres âges, ou d’un mois à l’autre dans l’année, ou de la Royauté à l’Empire), et les métamorphoses de l’objet d’un cycle à l’autre. Si celle-là exige la solution-ex, seules les solutions-in tiennent compte de celles-ci. Elles seront donc, les unes et les autres, bonnes (conciliables) ou mauvaises (inconciliables) selon qu’elles traitent de la permanence ou des avatars de l’objet.

Le risque d’erreur est double :

soit nier le Contenant (ex) et tenter d’extrapoler le problème d’un cycle donné à l’ensemble des phases dont il n’est qu’une partie. Ce sera, par exemple, l’infantilisme de ceux qui continuent de considérer, comme actuels, en l’âge adulte, les problèmes affectifs (ou physique, anal, oral) de la prime enfance; ou le fanatisme d’une Eglise pour laquelle le dieu de l’Intemporel, Dieu, ne peut être que son dieu propre;

soit tenter de résoudre le problème-in d’un cycle donné par des considérants ou des données d’un cycle tout autre, comme lorsqu’on veut prêter à l’enfant les besoins sexuels de l’adulte (toute la psychanalyse freudienne s’y corrompt). Ou comme lorsqu’on traite la terre d’automne comme au printemps, une république comme un empire.

Des notions demeurent actuelles de ce cycle-ci à celui-là : les plus individuelles généralement, la santé, la vocation, le complexe héréditaire, ou la « nature » de Rome. D’autres notions doivent être renversées ou inversées : les moins individuelles généralement, liées à l’âge, aux phases du temps, comme d’un besoin sensuel à un besoin affectif ou comme du culte de la similitude (et de la fraternité) à celui de la cohérence (et du savoir).

Distinguer celles-ci de celles-là, les ex des in, et les conciliables des inconciliables, c’est tout l’art du « dénouement », en quoi réside l’ésotérisme universel.

 

LE DENOUEMENT

Douze siècles recouvrent la Kabbale proprement dite, du 6ème au 18ème siècle, si l’on entend par ce vocable l’étude ésotérique sui se fonde sur les 22 lettres hébraïques et les 10 premiers nombres ou Sephiroth. Mais cette conservation des modules de base ne constitue que cette Machine-là. Elle n’entraîne pas la préservation d’une seule notion cohérente ou, plutôt, elle n’entraîne que la préservation d’une seule notion : celle de dénouement, dans le double sens du mot : l’action de défaire un nœud (le détachement) et la formulation d’un évènement final ou terme : le Royaume, le Retour de Iahvé, l’avènement d’un Messie qui conclura la pièce.

On notera tout de suite qu’en ces douze siècles, le peuple juif n’a cessé de vivre l’alternance de périodes fastes, de conciliation (d’éclat, d’intelligence, de création) et de périodes néfastes, de non-conciliation entre le détachement et le terme, que l’Histoire recueille sous le nom de « périodes de trahison ».

Dans les périodes de conciliation, les deux acceptions de « dénouement » ne se distinguent pas l’une de l’autre : c’est par l’acte de défaire le nœud que le messianisme s’assure ou que l’intelligence de ce messianisme donne la bonne méthode pour défaire le nœud.

Au contraire, dans les périodes néfastes, l’une des acceptions de « dénouement » s’oppose à l’autre : le détachement n’est plus alors qu’une notion morale, qui signifie : abandon, mise à l’écart, dénuement, sainteté, et, finalement, « rupture »; en tant que « rupture », précisément, le terme n’est plus que la partie d’une phase ou d’une opération, dont jouera le cabaliste, dans l’ivresse du jeu.

Quand le dénouement intellectuel (le détachement) se dévoie ainsi en « partage », « séparation », « rupture », que le séparé soit le Peuple, par la diaspora, ou une partie du Peuple comme en Espagne (la sepharad) ou Dieu même, comme l’En sof, le dénouement spirituel ou messianique (le terme) se dévoie en la croyance en l’éternel Retour de ce terme-là, Sagesse, Justice, IAV, comme d’une structure éternelle.

Mais « défaire un nœud » n’est pas « perdre le fil » : le dénouement n’est pas rupture. Et le terme – dénouement ne peut être le Retour, car la distinction même des joyaux du collier, ou des fleurs du bouquet interdit que le nouveau collier ou le nouveau bouquet, au terme, soit le même qu’avant le dénouement.

Le double dénouement s’oppose tout à la fois à la perte et au retour.

C’est cela qu’ont su les véritables kabbalistes, dans les périodes fastes : du Yetsira, du Zohar, de Safed, de la libération juive. C’est cela qu’ont oublié ou nié les autres, dans les périodes de conversion, de persécution, de rationalisme, que je nomme les périodes intermédiaires. Si bien que l’étude de la Kabbale, ou plutôt des kabbales, réside toute en l’étude des perles de collier, des fleurs de ce bouquet, des pétales de la fleur. Mais cette Histoire même est contenue dans une autre, comme le cycle mensuel dans l’annuel ou comme l’enfance dans la vie de cet individu-là.

Les 50 chapitres de la Genèse (les 5 dizaines) contiennent la Tradition; les 5 livres du Pentateuque la loi. Les 5 grands prophètes d’Israël et de Juda : Elie, Isaïe, Jérémie, Ezéchiel et Daniel, racontent les combats du Peuple pour la préservation de sa foi au temps des destructions d’Israël, puis de Juda. Cinq joyaux de la Kabbale, dont le cinquième est à venir, disent ou diront la survie de son espérance depuis l’avènement de l’Amour.

L’ensemble relie 5 ères précessionnelles, sur quelques 7000 ans d’Histoire :

I – du Formateur au Créateur : la Genèse

II – du Créateur au dieu de Justice : le Pentateuque

III – du dieu de Justice au dieu d’Amour : les Prophètes

IV – du dieu d’Amour au dieu-Esprit : la Kabbale.

En ce temps-là, mythique, tout le reste est accessoire : les déluges, l’histoire des Sémites en Egypte, celle des rois hébreux (les Chroniques), les prophètes mineurs, les cabalistes de la rupture et du retour.

Ce décompte n’est pas l’objet de mon livre : le recensement des connexions-in, propres à la Kabbale. Pour l’éclairer, il faudrait bien d’autres histoires, des périodes anecdotiques précisément, controversées, intermédiaires, que furent les deux généalogies de Seth et de Caïn, le temps des Hyksos, les hérésies des Reines, la formulation du Talmud, et d’où surgirent le premier chapitre de la Genèse, l’Exode, Elie, le Yetsira.

Mais il est nécessaire de le garder en mémoire, pour saisir les connexions-ex de la Kabbale avec le cycle qui la contient : l’approche, la présence et l’absence du dieu de Justice, sur 6480 ans, ou dans cette « saison-ci » (l’Eté) de la présente Grande Année… Un peu comme le Saint-Empire, le califat turc, la Révolution française et les délires de notre époque ne se comprennent, ne se saisissent que dans le double sens d’un autre dénouement.

 

LE YETSIRA

A l’origine de toute science est la formulation du « système de symbole » dont elle use. L’ésotérisme des Tribus, prédominant depuis Joseph jusqu’à Ezéchiel, ne peut exister avant l’invention des 12 Tribus, ni la physique nucléaire avant la constante de Planck. Quelle que soit la date de son écriture, le Sepher Yetsira, ainsi, est à l’origine de toute kabbale, car il n’est rien que l’exposé du système de symbole que la Kabbale parle et commente.

Il s’agit d’un petit précis de quelques pages (six courts chapitres) qu’on date communément de l’achèvement du premier Talmud et du temps où va débuter la retranscription de la Bible massorète. Un temps fertile en évènements : les dates 500/560 circonscrivent la fin des Celtes, la mort d’Arthur, la première tradition du Graal, l’avènement et la fin des Justinien; les dates 570/622 concrétisent la mort du Roi (le Roi fait néant), l’avènement de la Chrétienté avec Grégoire le Grand, la naissance de Mahomet, la révélation du Coran et l’Hégire même.

Avant ces dates, le Royaume d’Amour est attendu. La fin n’en sera pleurée qu’alentour de l’an 1000.

Cependant, l’auteur du Yetsira est inconnu. En dépit de nombreuses allusions au livre, pendant la période Gaonim, en Mésopotamie, il ne sera commenté et ne commencera d’être répandu qu’au 10ème siècle.

En effet, les 7ème, 8ème et 9ème siècles auront été tout absorbés par les conquêtes de l’Islam, puis, à partir du schisme (756) par le triple triomphe de l’Amour chrétien (les Carolingiens), islamique (la doctrine du Cœur des Abassides) et juif (les Caraïtes d’Anan ben Joseph). Ailleurs, par le triomphe  du Grand Véhicule du Bouddha de Charité, des prêtres Jean en Afrique et des dieux d’eau, chimus, mayas en Amérique du Sud.

Devant la mystique nouvelle (du Poisson), toutes les sectes s’aboliront et tout ésotérisme perdra de son intérêt. L’Amour est compréhension bien plutôt que connaissance : Pistis s’y fait la Pitié. La Volonté même, d’Arès, l’ancien Archer, s’y fait la bonne volonté d’Eros. Ni la Vierge et le Semblable d’une part, ni le Verbe de l’autre, ces alliés de l’Amour, n’avaient été ceux de Jéhovah.

Pour le Yetsira déjà – c’est son génie – les 3 agents de Dieu ne sont plus les 3 Rayonnants de Loth (les structures de Feu) mais ce sont les 3 Sepharim : Sephar, Sipour et Sepher, très comparables aux 3 Personnes du Trismégiste : Sator, Soter et Saturne, les structures d’eau, qu’il nomme en son premier chapitre.

Ce premier chapitre prononce les 32 sentiers de Sagesse : les 22 lettres hébraïques et les 10 Sephiroth, qu’il créé sur le modèle des 10 premiers nombres : 4 d’une part, 6 de l’autre (les dimensions doublées).

Le 2ème chapitre chante les 22 et en isole l’Aleph, le Mêm et le Shin, qu’il nomme les trois Mères et que le 3ème chapitre signifie.

Des 22, le 4ème chapitre isole également les 7 lettres doubles, et ce n’est pas une petite preuve de la persistance de l’influence du Yetsira depuis quinze siècles que l’on continue de nommer « doubles » les 7 lettres, bien que l’une d’elles, le Reh, ne soit plus double depuis mille ans. Le chapitre identifie les 7 aux 7 planètes dans l’Espace, aux 7 jours de la semaine dans le Temps et aux 7 « portes de l’âme ».

Le 5ème chapitre dit les 12 lettres restantes : 22 – (3 + 7), formulatrices du Zodiaque, des 12 mois dans l’année (des 12 heures de l’horloge, des 12 ères de la Grande Année, etc.) et des 12 « sens » de l’homme très comparables aux 12 « causes » bouddhistes.

Le 6ème chapitre établit le rapport constant (les connexions in et ex) entre le Un-totalité, les 3 lettres-mères, les 7 et les 12 : 1 sur 3, 3 sur 7, 7 sur 12.

Le Yetsira ne dit pas, mais il est impossible de n’y pas songer, que les inverses de ces rapports donnent : 12/7 ou (e – 1), sommation des factorielles inverses et limite de toute durée radioactive, 7/3 ou 2,33, pour (2e – 3 = 2,436) et 3/1 = 3, les trois constituants de l’Unité. Quant à 22/7, c’est le nombre Pi, à 0,004 près.

Ce cercle de valeur Pi, que constituent les 22/7, le Yetsira le nomme l’enceinte et lui prête 231 portes.

Hors de l’Unité (le dieu infini ou l’En sof) :

7 X (12 – 1) = 77.

Au double, les 7 étant redoublées et 22 recouvrant l’ensemble des lettres :

14 X 22 = 308.

Le petit cercle contient les 77 et la totalité des 308 portes. Le grand cercle contient donc : 308 – 77 = 231 portes.

Ce jeu peut apparaître sans intérêt. Mais, si je double à nouveau les 14 et les 22, j’obtiens : 28 X 44 = 1 232, le « temps de présence » de Dieu pour les prophètes médiévaux.

1232 – 308 = 924, la dégénérescence du dieu mais l’incubation de l’entité suivante selon Joachim de Flore.

L’ensemble : présence/entropie constitue l’ère du dieu :

1 232 + 924 = 2 156, le nombre de Platon et la constante 1 000 Tau ou 1 000 fois 3(e – 2).

En l’an mil, le temps est venu de tels calculs, comme on le voit par les œuvres du musulman Biruni et du chrétien Glaber, par l’œuvre du juif Gabirol aussi, qui, toutes, reconnaissent la succession des ères, affirmant venue la fin du Temps d’Amour (ou du Poisson) et annoncent pour bientôt le difficile Passage. Il ne semble pas qu’alors les 231 aient étonné l’ésotériste conscient. Le scandale du Yetsira est autre.

Savant ou non, le juif a honte de la longue conversion caraïte (trois siècles) au dieu d’Amour; il ne souhaite rien que l’oublier. Tel est le premier point.

Le second point est que, déjà, le kabbaliste s’effraie de l’annonce d’un autre dieu dont on ignore tout, mais dont les symboles renaissants (l’Arbre, le Graal, l’Esprit Libre bientôt) ne paraissent en rien annoncer le retour de IHV-Jéhovah. Que va-t-il se passer maintenant? Quand le Peuple va-t-il recouvrer la Maîtrise, la Domination du monde?

Le juif a besoin d’une science de la succession : il ne peut admettre le Yetsira, son seul « lexique », que s’il y découvre les clés d’une succession telle que son dieu se retrouve au terme.

D’où la prétention, dès le 11ème siècle, de faire ou des 3 lettres-mères ou des 4 nombres-dieu les premières lettres ou les premiers nombres. Puisque les 10 se lisent, comme lettres : 3 + 7, ou comme nombres : 4 + 6, il s’en déduira la figure qui dominera jusqu’au Zohar :

 

Si les trois sont 1, 2 et 3, les 7 sont : 4, 5, 6, 7, 8, 9 et 10.

Si les quatre sont 1, 2, 3, et 4, les 6 sont : 5, 6, 7, 8, 9 et 10.

Les 12 sont les canaux qui mènent de 1 à 2 et à 3, de 2 et de 3 à 4, de 4 à 5 et à 6, de 5 et de 6 à 7, de 7 à 8 et à 9, de 8 et de 9 à 10.

Il n’est qu’un malheur : ni les 3 mères ni les 4 souffles-dieu ne peuvent être les premières lettres et les premiers nombres.

Les Quatre sont en Dieu (le Souffle, le Souffle du Souffle, l’Eau du Souffle, le Feu de l’Eau) et, comme tels, ils équivalent l’Unité.

Très précisément : comme 1, 4, 7 et 10 équivalent 1 dans la règle des Trois ou la preuve par 9.

Aleph, Mêm et Shin ne sont pas les 1ère, 2ème et 3ème lettres de l’alphabet. Elles s’incorporent aux 7 lettres doubles. Mêm vient après les quatre premières (Beth, Guimel, Dalèt et Kaf) : elle est donc la 5ème dans les 10. Shin vient avant la dernière, Tav : elle est donc la 9ème dans les 10.

Dans le premier calcul, Aleph est hors du compte, qui commence à Beth; dans le second, Aleph est la première lettre des 10. C’est-à-dire qu’Aleph est double : l’Unité-totalité d’une part, l’Unité-origine de l’autre.

Dès son premier chapitre, le Yetsira semble avoir averti de se garder de telles interprétations, « de ne point en parler et de ne point y penser »(I, 7), car la pensée s’y perd, la bouche est impuissante. Le jeu par lequel les Aïons (les éléments du Temps) vont et reviennent ne sont pas de l’ordre de la raison : l’Alliance en a tranché.

Mais, si une telle foi était de nouveau concevable au temps du Yetsira, à la veille du Royaume, elle ne l’est plus cinq siècles plus tard, alors que l’accord de la Forme et de la Substance ne se conçoit que malaisément.

On admettrait que les Trois puissent être tantôt cela (les Sepharim), tantôt ceci (les lettres-mères), et même qu’ils soient les 3 dimensions, dans les 6 : haut/bas, Levant/Ponant, Nord/sud, comme les 2 sens du Temps et un cens dans l’Espace. Mais comment peuvent-ils s’identifier aux 4, l’Aleph comme Souffle, le Mêm comme Eau, le Shin comme Feu?

Comment comprendre cette quadruple lecture des 3? Par le jeu des questions et des réponses.

En effet, le merveilleux agencement se conclut par trois énigmes apparemment insolubles :

a) les 3 font-ils une cohérence, telle qu’ils ne peuvent être saisis que tous les 3 ensemble : les 3 Rayonnants, dans le Feu, ou les 3 Sepharim, tout hermétiques – ou doivent-ils être distingués l’un de l’autre comme l’Aleph du Mêm et du Shin?

b) les 4 sont-ils les quatre premiers nombres, dans la succession, comme l’affirme le premier chapitre, ou les équivalences unitaires (1, 4, 7 et 10) dont témoigne leur imbrication : le Souffle, le Souffle du Souffle, l’Eau du Souffle, le Feu de l’Eau?

c) l’Unité elle-même, par suite, est-elle la totalité de l’ensemble et, donc, le plus grand nombre 10 (sinon l’exaltation des 10) ou le nombre 1, premier de toute série?

On voit que les trois énigmes se ramènent à une seule :

A – Le Yetsira décrit-il une succession de modules distincts, calendériques, depuis l’origine unitaire? Il joue alors des 4 premiers nombres (+ 6) ou des 3 premières lettres (+ 7);

B – ou décrit-il une simultanéité cohérente en l’Unité-totalité, telle que les 3 y doivent être saisis dans leur trinité, créatrice des 4, des 7 et des 10?

L’énoncé même des deux questions montre qu’elles peuvent être prononcées autrement et inversées :

C – le Yetsira décrit-il une succession cohérente, axée depuis l’incohérence ou la dualité Bèt vers un dénouement final : Aleph, la totalité de l’ensemble?

D – ou décrit-il une simultanéité de modules distincts, comme par exemple, les 6 termes des 3 dimensions, qu’épellerait le dénouement des structures par l’établissement d’un sens inviolable?

Les trois ne sont alors que les 3 questions a, b et c.

Les quatre sont les réponses A, B, C et D.

A – la succession distincte (calendérique),

B – la simultanéité cohérente qu’est le complexe vivant, en sa durée,

C – la succession cohérente vers une finalité sensée,

D – la simultanéité discernable par l’autre dénouement-déliement.

Non seulement les 3 reconduisent aux 4, mais ils les contiennent, un peu comme dans l’alchimie déclinante (l’autre ésotérisme de l’époque), les 3 : le mercure, le soufre et le mixte, reconduisent aux 4 Qualités d’Aristote : le chaud, le froid, le sec, l’humide et contiennent les 4 modes de la réalité : la Forme, la Substance, l’apparence (ou la forme sans la substance) et la matière (la substance sans la forme).

Il est temps de marquer un arrêt.

 

INTERLUDE I : LES QUATRE SCISSIONS

Avant que d’étudier l’histoire des Kabbales (ce qu’il est advenu de l’ésotérisme du Yetsira), interrogeons-nous sur ce lexique même : que signifie-t-il?

Dans son Introduction à la métaphysique, le philosophe allemand Heidegger ne dit pas un mot de la Kabbale, lui préférant les Grecs Parménide et Sophocle. Mais il se fonde sur la même question qu’elle : pourquoi cela est-il là plutôt qu’autre chose (ou rien)?

Un autre penseur contemporain, le prix Nobel Herbert A. Simon voit en cela le fondement de toute informatique, ésotérique (une conte de fées) ou scientifique (un problème mathématique) et il le nomme : « symbole » ou, plutôt, « système de symbole » physique.

Puis il précise que le caractère physique du système de symbole dote l’informatique de son efficacité. Car, si le système n’est pas un tel objet physique (gène, corpuscule, élément chimique, neuro-biologique, etc.) l’information sera n’importe quoi, n’importe quel délire mythomaniaque à la limite.

Mais Simon n’ignore pas que tout substrat physique tend à son extinction, au terme de sa « durée », c’est-à-dire qu’il n’a d’autre avenir que la fin de son cycle propre. Or, le système de symbole déborde cette durée. Simon cite à cet égard le système informatique BACON, qui permet de retrouver des formulations aussi diverses qu’une équation de Kepler, vieille de quatre siècles, une équation d’Ohm, vieille de plus d’un siècle, et une équation récente, relative à la chimie des gaz. Et j’ai moi-même montré, dans le même esprit, comment l’ésotérisme universel des 12 recouvre aussi bien celui des Tribus, dans l’ère de Iahvé, celui des Opérations de l’alchimie, vieux de dix siècles, et celui des Catégories de Kant.

Concrètement lié à l’objet physique, en sa durée, le système de symbole déborde l’objet. On peut même dire qu’il s’arrache à toute causalité scientiste, dont le terme est justement la mort, et c’est pourquoi Herbert A; Simon ose écrire : les lois découvertes par un programme informatif quelconque ont beaucoup plus l’allure de lois descriptives que de lois explicatives. « Que ta bouche, ici, se taise, dit le Yetsira, et que ta pensée n’aille pas au-delà ».

Heidegger va au-delà.

Dans la mesure, dit-il, où cela est du Temps, cela ne peut être exclu de son apparence (éventuellement physique) et de sa durée. La considération révèle l’apparence (en comprenant le mot : ce qu’on voit, ce qu’on considère, mais également ce qui est « considérable », qui peut être considéré, ce qui est important, « à considérer » et qui doit être considéré, cela plutôt qu’autre chose); la pensée révèle la durée, plus que toute autre la pensée savante, qui ne connaît qu’un sens, de la cause à l’effet.

Mais le Temps n’est pas seulement saisi par cette considération et par cette pensée. Hors du cycle déterminé de cette durée-là, le Temps englobe l’ensemble des cycles, ne serait-ce qu’en son devenir, de ce cycle-ci à celui-là. Enfin, surtout peut-être, il est la fin du jour et son retour, si bien que ce retour ne serait pas possible sans cette fin : il est nécessité, devoir, et c’est ce devoir qui justifie ceux admettent la nécessité de leur fin pour un autre réveil, comme Antigone.

Telles sont les 4 scissions par lesquelles Heidegger formule cela : le rapport du Temps à l’apparence, à la durée, au devoir et à l’éternel devenir.

Il se constate au premier regard que les 4 scissions du philosophe présentent la même difficulté de figuration graphique que les 4 « réponses » du Yetsira. Car les scissions comme les réponses font appel à deux ordres de dialectique distincts mais imbriqués : le successif et le simultané d’une part, le discernable et le cohérent de l’autre.

Il est clair que la « fin nécessaire », dont Heidegger fait le Devoir suprême, est le terme obligé de toute durée cohérente, c’est-à-dire que, dans le successif, l’incohérence achève toute pensée (ou l’entropie le cycle-in de toute matière).

Mais dans ce même cycle-in et simultanément, l’objet est discerné, par l’apparence, en même temps qu’il poursuit sa vie.

L’apparence est alors comme le terme contingent – ou hasardeux – du temps horloge : le matin donne sa couleur au ciel, le midi son éclatante lumière, le soir son bleuâtre achèvement. Il y a eu succession du temps indiscernable (cyclique) au discernement de l’apparence.

Mais, simultanément, le temps calendérique (le cycle-ex) a poursuivi sa ronde en même temps que ce jour-là, ce mois-là, cette année-là allait vers sa « fin nécessaire ». Plus : en chaque phase de ma durée (en mon enfance, mon adolescence, mon âge mûr, en la vieillesse commençante), j’ai vécu de nombreuses fois la fin et le début du jour, le renouvellement du mois, le recommencement du cycle d’activité solaire.

Des choses du Temps seront donc successivement indistinctes puis distinctes (le jour en soi, le jour venu), et d’autres cohérentes puis incohérentes (la durée de ma vie, sa fin).

Mais ces mêmes choses seront simultanément plus ou moins discernables et plus ou moins cohérentes, dans le rapport exact où la fréquence (musicale) diminue quand la longueur de la corde croît, ou la longueur de l’onde qui situe la couleur. Comme le jour qui atteint à sa plus grande lumière ou le mortel qui atteint au midi de sa vie n’ont déjà plus que la moitié de leur durée à vivre.

En situant horizontalement le schème que la Kabbale situe verticalement, je ne formulerai pas seulement l’ordonnancement des 4 scissions ou des 4 réponses, mais celui des « Quatre en Dieu » :

Ici, de nouveau, les 4 se sont faits 3 : le Souffle, le Feu et l’Eau, comme les 4 réponses sont contenues dans les 3 questions, ou comme Heidegger lui-même en reviendra aux 3 à partir des 4. Mais la démonstration n’en serait pas évidente en ce moment de mon livre, plus qu’elle ne l’était sans doute pour le kabbaliste du 11ème siècle, démuni à nouveau de la science des Tribus et de celle du Yetsira.

Ce qui lui importait – ce qui nous importe – c’était, et c’est, de devenir précisément cela, l’objet physique sans lequel tout système de symbole n’introduit qu’au délire.

 

LE 13ème SIECLE

Quelque chose achève sa durée, dont le crépuscule est déjà là : le Temps du Poisson, de l’Ichtus, de la Charité-Charitas, de l’Osmose de la Forme et de la Substance, dont on ne saisit plus l’alliance sans l’intervention d’un « mixte ». Le dieu n’éclaire plus les hommes. Mais la fin de la clarté n’est pas la fin du jour, le denier éclat reste à venir : le festoiement du ciel après le coucher de soleil, le chant du cygne alors que l’oiseau semblait mort.

 

Illustration Pierre-Jean Debenat

C’est après l’Eden de Jamdet-Nash (-3700/-3300) que s’est institué le royaume de Kish, de Gilgamesh (vers -3200). C’est après la Terre de Justice (la Terre promise des Juges) que s’est établie Jérusalem, le royaume de David et de Salomon (-1030/-930). C’est après la Toussaint (le Temps de tous les saints, le Temps d’amour ou du Bon Dieu, selon Michelet) que s’ouvre le siècle merveilleux dont certains datent le début de la « Grande Résurrection » (1164), comme les schismatiques de l’Islam, et dont tous datent la fin de 1260.

Car le siècle englobe tout à la fois les derniers Saints populaires (les autres seront canonisés par Rome) et les plus grands prophètes de l’Islam et de l’Orient, de la Chrétienté et du Peuple :

– fondateurs de la Bonne Volonté au Japon, puis Bushido et samouraïs, bouddhisme des Song en Chine,

– Ramanuja, Madhva, Nichiren dans l’Inde,

– Shorow ardi, Ibn Arabi, Rumi, Attar et les derniers soufis dans l’Islam,

– sainte Hildegarde, sainte Brigitte, Joachim de Flore, le Graal cistercien, l’Esprit Libre dans la chrétienté,

– de Maïmonide à Aboulafia, vingt kabbalistes de première grandeur au profond du peuple.

Ils proposent tous le même message : la fin éblouie de l’Amour (la queue du Paon) et le point zéro, dans l’autre sens, de l’Arbre régénéré. Vingt ouvrages porteront ce titre : l’Arbre, de Nichiren, du Bushido, de la Kabbale, tout un chapitre de la Queste cistercienne, etc. Ce qu’ils entendent par ce symbole? Les uns, le futur Bouddha, les autres le futur Christ, ou le Mystérieux Inconnu du Zohar, le nouveau Krishna (le Noir), le dernier Imâm (selon les schismes de l’Islam, soit le 7ème, soit le 12ème). Pour les plus audacieux, un dieu tout autre : l’Esprit de liberté, le Libre Esprit, le Graal même, ou l’Urne du Génie, le Vase régénérateur, le Verseau. Mais toujours l’Arbre Ancien, le Kish-kanu de Sumer, ou le Bacchus, le Dionysos, renés de l’Arbre (les deux fois, cinq fois, sept fois nés), dont les Eglises triomphantes, chrétiennes, bouddhistes, coraniques font la Figure la plus redoutable du Diable, du dia-bole.

De toutes les Eglises, c’est naturellement la plus humiliée, celle des juifs, qui rejette avec le plus d’horreur le pressentiment, car elle n’attend rien de plus du Verseau que du Poisson, rien de plus de l’Esprit que du Fils.

Mais, de l’avis commun, le temps de son Avènement n’est pas proche. Selon le Coran, 44 surates de 19 ans (44 X 19 = 836 ans) séparent la dernière trilogie A.L.M. du premier Serment signifiant, de la 33ème à la 77ème. Selon Joachim de Flore, les cisterciens et les grandes saintes, 900 ans d’incubation séparent 1260 de l’Avènement futur.

Selon les Amauriciens et autres « spirituels », cinq épreuves sont à venir, qui couvriront chacun 180 ans. En se fondant sur la Kabbale calendérique 10 X 216 = 2160 et sur les 231 du Yetsira depuis la Reconstruction du Nouveau Temple, on obtiendrait les dates :

-516               (-15 : -531, la fin de la Captivité de Babylone),

-300               (les royaumes hellénistiques et la corruption de Juda),

-84                 (+15 : -69 la conquête romaine),

132                (la dernière révolte, + 30 : la Diaspora),

348                (+ 45 : 393, les Nouveaux Patriarches, et les Mishna),

564                (+ 60 : 624, Mahomet, le Coran, le « Roi fait néant », etc.),

780                (+ 75 : 855, le Royaume d’Amour, l’hérésie caraïte),

996                (+ 90 : 1086, la nuit de Dieu, la Fin du Temps),

1212              (+ 105 : 1317, le Temps des Prophètes, le Chant du Cygne),

1428              (+ 120 : 1548, la Renaissance Universelle, qui sera – mais les                           kabbalistes l’ignorent, la Grande persécution du Peuple),

1644              (+ 135 : 1779, le Renouveau attendu, qui se présentera comme un               nouveau rationalisme, les kabbalistes le savent),

1860              (+ 150 : 2010, l’aggravation du rationalisme jusqu’à son inverse : le             matérialisme des sans-dieu),

2076              (+ 165 : 2241, le futur Messie), etc.

Selon un tel décompte, les 10 Sephiroth couvrent les 2 160 ans, de -516 à 1644 : un messie Zwi s’en souviendra. Mais, à 150 ans près (10 X 15), ce pourra être en 1494 : des kabbalistes y croiront, ou en 1794 : un Baal Shem en sera sûr.

Neuf siècles, ou huit, ou sept, est-ce trop pour formuler l’Objet dont il s’agit? Pour préparer le dénouement – déliement des lettres, le dénouement-terme futur?

En effet, quand s’achève le siècle prodigieux, par la fin de la Chrétienté, des Song et des Zaguès, des Saints et des Prophètes, vers 1260/1270, quel en est le fruit? Dans le monde entier, le nouvel Objet de la Queste, en prenant le mot dans son triple sens :

a) ce qui se présente comme « autre » en marge du « même », c’est-à-dire un système de symbole nouveau;

b) ce qui se présente comme un but, l’objectif, c’est-à-dire un seuil à franchir, un renversement à faire;

c) ce qui, hors du sujet, peut se manier, objectivement, parce qu’on en a fait le tour, en a dénoué les composants.

Comme tous les prophétismes chrétiens, islamiques ou indiens (sans oublier le délire mongol, aztèque, inca, ou des Royaumes noirs en Afrique), la Kabbale se fonde sur le triple objet : signe, seuil et appareil. On le nommera : les Sephiroth, le Mystérieux Inconnu et les techniques de dénouement de la fin du siècle, pour cette nouvelle « grammaire » qu’est le Bahir, cette nouvelle « rhétorique » qu’est le Zohar, cette nouvelle dialectique qu’Aboulafia porte en sa perfection.

L’objet-signe : les Sephiroth

Second dictionnaire de la Kabbale systématique, le Sepher ha Bahir fut l’œuvre des juifs de Provence, que développera d’abord le Foyer de Gérone, entre 1180 et 1250.

La raison d’être de ce second vocabulaire est essentiellement le rejet des 12 (lettres simples) d’une part, la simplification du double ésotérisme du Yetsira de l’autre : le successif et le simultané, le cohérent et le discernable.

Le rejet des 12 se déduit du rejet de l’hypothèse « Verseau »; le souci d’une simplification, évidemment rationnelle, de la volonté de comprendre l’inexplicable (de « connaître » Dieu). Le rejet prétend modifier le « dénouement-terme », la volonté de simplification tend à mettre à la portée de tous le jeu des nombres et des lettres. Les commentaires naïfs de la promesse coranique y aident, qui, depuis le 10ème siècle, ont remplacé les 12 et les 7 par les 10 « Intelligences ». Toute pensée rationnelle, dès ses débuts, se fonde sur un système décimaire : elle joue des 10 Pi plutôt que des 12 Nombres d’or au carré, puisque l’un et l’autre produit donnent : 31,416.

 

Les Sephiroth ne sont donc plus ni des Nombres ni des Lettres, mais 10 notions ou vertus, dont la disposition présente deux embranchements de 3 sephirot chacun, de part et d’autre d’un « tronc » de 4 sephirot.

Les 4 au centre sont : I Kether (la Couronne), VI Tiphereth (la Beauté), IX Yesod (le Fondement) et X Melchouth (le Royaume).

A la droite du lecteur sont les propriétés (positives) de la Clémence : II Hochma (la Sagesse), IV Ghedoula (la Clémence), VII Netsach (le Triomphe).

A la gauche du lecteur sont les propriétés (négatives) de la Rigueur : III Bina (l’Intelligence), V Gheboura (la Rigueur) et VII Hod (la Gloire).

Des deux voies, celle-là est en somme la voie « progressive » de l’antique sagesse hébraïque au futur Triomphe, par la clémence caraïte, piétiste ou hassidim, que suivent surtout les juifs du Nord, de l’Allemagne ou de la Pologne. Celle-ci est la voie dégressive, rétrograde et nostalgique, mais rigoureuse, que suivent les juifs du Sud (en Provence, en Espagne), de la future Intelligence de l’Esprit, déjà entièrement pressentie, à l’ancienne Gloire hébraïque, par la rigueur des Kabbalistes véritables.

Si cette interprétation est bonne, la kabbale du Bahir et ses commentateurs perçoivent encore les Sephiroth dans un ordre chronologique, ou plutôt dans un sens et dans l’autre du Temps. Mais déjà cette même kabbale joue de la simultanéité dans l’Espace et l’Intemporel. Les 4 au centre sont pris alors pour les 4 Eléments-Souffles du Yetsira, les 6, de part et d’autre du « tronc », pour les 3 Dimensions dédoublées dans les 6 : Haut/Bas, Nord/Sud, gauche/droite.

Cela semble d’autant moins douteux que les 22 lettres subsistent ici : elles se trouvent être les 22 Canaux qui unissent chaque sephira à ses 2, 3 ou 4 voisines : I à II et III, II à I, III et IV, etc.

En même temps et dans le même espace que comme successions de valeurs les 10 sont donc saisis sans le simultané d’une Machine comparable à la double hélice macrobiologique de Watson.

L’objet-but : l’Arbre

Au contraire, le Zohar est par excellence le livre prophétique, le messianisme du Dénouement futur, mais c’est un messianisme quasi instantané, car toute respiration fait cycle (par l’inspiration et l’expiration) : le dénouement-terme, ici, n’est pas une autre chose que le dénouement-déliement; ou bien le Terme n’y est pas la fin sans être l’épellation de ce terme-là, de ce nom de Dieu.

Comment le Zohar y parvient-il?

D’une part, il condense et synthétise dans l’Arbre des Sephiroth toutes les tentatives faites depuis mille ans : les Talmuds, le Yetsira, les espoirs caraïtes puis hassidim pour définir l’Esprit à naître (le Mystérieux Inconnu). Il se donne donc pour auteur non plus l’auteur réel, peut-être Moïse de Léon (1240/1305), mais un auteur de légende, Siméon bar Yochaï, un talmudiste du 2ème ou 3ème siècle, montré ici comme une synthèse des patriarches et de Moïse, des Rois et des Prophètes, ou comme L’homme qui a vu de l’antique Sumer, l’Ulysse de l’Odyssée, le Simbad des Mille et Une Nuits, ce Coran de la Kabbale. Son ampleur seule – trois mille pages – exige de telles comparaisons mais aussi – soyons justes! – la splendeur de son style, la pénétration de sa pensée.

Il annule la dialectique entre le Successif et le Simultané.

Quand, dès sa première page, il partage non seulement l’Histoire du Peuple, mais l’Objet de sa quête, la réalité, en Clémence et Rigueur, il propose, pour montrer la permanence de sa dialectique, le symbole de la Rose, blanche ou rouge mais faite de splendeur et d’épines. Si les couleurs se suivent, par substitution, c’est ensemble que s’offrent les épines et la fleur.

Ce qui fut jadis pour le Peuple une alternance de peines (la captivité en Egypte, la captivité de Babylone, puis dans le monde entier par la Diaspora) et de joies, de triomphes, de Glorification : les Patriarches, puis Moïse, puis les Rois, le Nouveau Temple après l’ancien, la Kabbale même, n’est plus perçu temporellement mais spatialement, car toujours la Rose fleurit au milieu du buisson d’épines, non seulement portée mais protégée par elles, qu’elle soit rouge ou blanche.

La dialectique : rigueur/clémence, péché originel/rachat n’est plus seulement la conséquence temporelle de l’éternelle justice divine : elle est la preuve de sa mansuétude, de son amour, car c’est en même temps que la rigueur s’impose (de la durée de l’Objet à sa fin) et que la clémence règne (par le retour de la Lumière dans le jour, dans l’année, dans l’ère).

La branche centrale de l’Arbre – son « tronc » – est alors perçue comme le Souffle premier, la Balance, l’Equilibre, entre la voie de la Clémence, de sa Sagesse et son Triomphe, et celle de la Rigueur, de sa Gloire et de son Intelligence. C’est très exactement le Mixte entre le Mercure (l’humide, la matière) et le Soufre (le sec, les apparences), survivances dérisoires de la Substance et de la Forme.

Et ce sont les 4 Premiers du Yetsira entre le Nord et le Sud, l’Est et l’Ouest, le haut et le bas.

Ou bien, si les branches externes ne sont que les 4 (de la Croix), le Tronc central recouvre les 6, comme les 3 Sepharim en dehors, puis le Mêm, le Shin et l’Aleph (identifié à la 10ème Lettre, le Royaume).

Le Bahir a supprimé les 12, le Zohar supprime la succession des ères, des noms de Dieu. Il substitue aux causes (ceci avant cela) la simultanéité du déchirement, de l’opposition, et de l’accord, de la liaison toujours possible, par la Clémence, des voies contraires. A la pression, au conflit, il substitue la pulsion, le carrefour.

Car ce fut toujours dans les temps d’épreuve, de rupture, que s’annonça le merveilleux déliement du nœud, du Connaître Dieu, révélé par les Patriarches, par les Prophètes, Esdras ou Bar Yochaï, par le Zohar aujourd’hui. Midi flamboie dans la journée du vieux comme dans celle du jeune homme; l’été a connu ses nuits comme l’hiver.

Conséquence directe : l’Esprit, l’Arbre n’est pas à venir, mais il est déjà là; il y a toujours été. Mille ans plus tôt, dit le Zohar, un jour que Bar Yochaï et ses disciples étaient réunis pour parler de Dieu, un Inconnu est venu, le Fils du Grand Poisson, pour leur rappeler la loi de la Clémence. Un autre jour, ou le même, cheminant, Eléazar et Abba rencontrent de nouveau l’Inconnu : au terme de leur chemin est la colline aux Arbres où le Vent soufflant les transporte d’émerveillement et de terreur. A leur arrivée, Yochaï leur révèle qu’ils ont entendu et « vu » face à face la Lumière de la Loi, Dieu même.

Quand une pensée juste (exacte) s’accomplit, dit l’Inconnu, cet accomplissement fait un « ciel nouveau ». La Présence n’est plus le fruit d’une attente rarement satisfaite, plus souvent déchirée, rejetée à l’origine : elle est le fruit de l’Equilibre vécu dans l’éternel, hic et nunc, ici et maintenant. La merveilleuse Trinité, des Rayonnants, des Sepharim ou des Souffles, ne fait plus, successivement, les 3 moments du jour, de l’année ou de l’ère des 2 000 ans, mais les 3 moments de tout cycle, y compris celui d’une respiration, au 1/ 25 920 du jour.

A la limite, l’Objet n’est plus du temps, mais il est n’importe quel objet physique ou non : une simple pensée, la Rose ou l’Or rouge. Il peut être le corps humain et le temps approche où l’Arbre des sephirot se transmutera en ce corps, sans que le schème se modifie, des 3 et des 7, des 10, depuis la 10ème sephira, le Souffle vital, sexuel, jusqu’au Feu de la Tête, par les 3 Serpents sepharim (l’Eau du Souffle) situés du thorax à la gorge.

Pour l’astrologue et l’historien ésotériste, les 12 sont le produit des 3 et des 4, si bien que chacun des 12 est, d’une part, l’un des 4 (par exemple, Eléments), d’autre part l’un des 3 (Têtes d’Hécate ou Grues, Sepharim, Rayonnants). Le Zohar refuse ce décompte, qui le reconduirait aux 12, rejetés. Mais il reconnaît les 3 en n’importe quel ensemble de 3 lettres : par exemple Aleph, Yod et Noun, qui donne aussi bien l’En sof que l’En Soi (AIN ou ANI) ou n’importe quel ensemble de 3 notions liées à des lettres, comme les 3 composants de Scheschina : Kaddosh-Hou-Barouch (le dieu immanent ou femelle) inversent le dieu transcendant : Kaddosh-Barouch-Hou.

Au dangereux remplacement modal des 3 « mesures » d’une phase d’un cycle à l’autre, la Kabbale tirée du Zohar préfèrera la permutation d’une des 3 Lettres, qui fera l’essentiel du Tserouf.

 

L’objet-outil : le Sepher ha Tserouf – 1290

Cette œuvre est l’une de celles, nombreuses, pour la plupart impubliées, d’Abraham Aboulafia, le mendiant de Dieu, qui vécut dans la seconde moitié du 13ème siècle et qu’on donne pour le fondateur de la kabbale extatique.

Le Tserouf ou méthode de combinaison des Lettres n’est cependant qu’un des objets de maniement du prophète. On y distingue les trois moyens : la ghémétrie, qui joue du nombre de la lettre, le notarikon, qui joue des initiales des mots, et la temoura ou permutation des lettres et des nombres.

A ces pratiques objectives s’adjoint une ascèse personnelle ou contrôle du « verbe » intérieur, qui autorise le saut d’un plan d’univers à l’autre (le Dilloug).

Ce que cela signifie? Que le jeu est plus complexe que le Zohar ne l’imagine. Le rouge et le blanc ne sont pas nécessairement successifs : une rose rose contient l’un et l’autre à la fois. Mais la constatation de la splendeur et la dure épreuve des épines ne sont pas vraiment simultanées : je n’admire pas dans le temps que je suis piqué. Car nul objet n’est perçu que par un sujet, qui inverse – volontairement ou non – la coexistence en une succession, ou à l’inverse.

On pourrait dire, ainsi, qu’aucune des deux méthodes n’est seulement objective, bien qu’elles tendent toutes deux à l’objectivité. Le Dilloug n’est autre que le Saut par lequel Platon et plus tard Kant, mais aussi Pascal, Nietzsche et Camus caractérisent le passage d’une orbite de pensée à l’autre (Idées, Catégories, champs de la Grâce, Révélations). Or, ce saut n’est pas possible en tout moment du jour ou de l’année, ni sans doute en tout moment de l’ère : il demeure lié au conditionnement cyclique du sujet.

Et le Tserouf n’est guère qu’un recensement ludique de l’objet, comme dans les pratiques des Correspondances (Baudelaire), des Symboles (Mallarmé), des sur-réalités (Breton) ou des constituants du Grand Jeu (Daumal).

Jusqu’où peut mener un tel maniement, Roussel et Jarry nous le montrent, mais aussi les textes hermétiques ou zen, les recherches de Jung sur les archétypes. Ici de même, par ces exemples, nous voyons que l’époque n’est pas indifférente, qu’il s’agisse des 3ème et 2ème siècles avant J.-C., ou de nos 19ème et 20ème siècles. C’est-à-dire qu’en tout temps, le quêteur n’est pas disposé à de tels jeux.

Vers 1260, ainsi, il semble que, par la triple saisie de l’Objet (Signe, Seuil et Appareil) le temps soit venu de formuler l’Attendu. Mais la même impression s’impose à la lecture de l’Evangile Eternel de Joachim de Flore, du Colloque des Oiseaux d’Attar ou de la Queste du Graal cistercienne. Les uns seront oubliés, comme le Bahir, d’autres aussi mal compris que le Zohar. Une sainte Hildegarde ou un Rumi dans l’Islam demeureront aussi solitaires qu’Abraham Aboulafia, rarissime accord de la Science et de la Sainteté, de la Rigueur et de la Clémence, du Tserouf et du Dilloug, entre un Maïmonide au 12ème siècle et un Louria au 16ème siècle.

Si cependant, il fallait choisir entre les trois sources de la cabale contemporaine, ce n’est pas Aboulafia que nous choisirions, car, mieux que lui, les safedistes et le Besht parleront de l’objet-outil. Ce n’est pas non plus le Bahir, car l’objet-signe du Yetsira demeure incomparable. Ce serait le Zohar qui, seul, assigne au quêteur conscient le parfait objet de sa quête : la formulation, la compréhension et la création de l’Attendu, qu’on entende par ce mot le dénouement-terme des millénaires ou le terme-mot que suscite toujours un déliement judicieux.

 

INTERLUDE II – LES TEMPS

Le double effort de connaissance et de messianisme qui fait l’essentiel de la Kabbale se brise en la fin du 13ème siècle. Il ne renaîtra que deux siècles et demi plus tard (231 ans) au milieu du 16ème siècle.

En ces deux siècles, le Peuple a été écrasé :

1) par des fléaux communs à toute l’humanité : les ruées mongoles, puis turques (sous d’autres noms ailleurs), les Grandes Pestes du 14ème siècle, qui ont détruit le tiers de la population mondiale,

2) par un fléau particulier au Peuple : les persécutions, institutionnelles d’abord (les décrets d’expulsion de France et d’Angleterre), plus ou moins inappliquées, puis trop réelles à partir de 1391 en Espagne.

Les conversions que ces persécutions entraînent ne sont en rien comparables au grand mouvement populaire et spontané du 8ème siècle : les Caraïtes. Le nouveau converti, le Marrane, cède pour préserver sa vie, et non plus pour « vivre avec Dieu » comme l’homme qui connut le Royaume. Très souvent, rassuré, vivant dans un pays où l’on ne persécute pas encore, il reniera sa conversion, portée au compte de la terreur.

Mais cette Peur a le même effet que la conversion caraïte : elle brise la quête, elle dénonce l’erreur du Bahir et du Zohar.

Une erreur double : le système de symbole physique dont ils usent n’est ni assez systématique, ni assez physique, et tout s’ensuit.

a) Il n’est pas assez systématique. La nomination des Sephiroth le corrompt. Car on peut jouer – à l’infini – des Lettres doubles et des Mères ou des dix Nombres, mais on ne peut jouer à l’infini de la Rigueur et de la Clémence.

Car la rigueur fut d’un temps et la clémence d’un temps autre : ce furent le temps de la Justice ou celui de l’Amour, le Bélier ou le Poisson. Mais voici, en ce cycle, venue l’heure du loup, vers les trois heures d’horloge, le siècle des fléaux et de l’épouvantement. Où localisera-t-on la Peur parmi les 10?

Si la Peur dénature l’Intelligence, la Compromission achève la Rigueur; il n’y a plus de retour à la Thora. Si elle ridiculise la Clémence, il n’y a plus de Royaume à venir : l’abandon de la Sagesse divine interdit le cheminement hasardeux de l’utopie.

Il faudrait dire que l’une des deux voies est éternelle, inévitable, maintenue d’un temps à l’autre, de la durée à la mort (à l’entropie), et je pourrai la nommer la voie de la Rigueur, ou du Devoir, comme Heidegger; mais que l’autre voie peut être ceci ou cela, rouge ou blanche, ainsi qu’un mélange des deux, rose du rouge au blanc, car il n’est rien, en ce sens, que des apparences, des couleurs, changeantes comme le ciel au cours d’une journée. Si l’une des voies est celle de la matière, l’autre est celle des formes.

b) Or, si je traite des apparences et de la matière, des accidents et de l’essence, de l’Autre et du Même, l’objet ne peut être trop physique. Ce n’est pas assez que le nommer vertu : la Clémence, la Rigueur, ou « mania » comme Platon : le Risque, le Combat, ou « science » comme Boèce : le Rythme ou le Nombre. L’objet de toute quête est ce vivant, cet homme, cet Etat, cet Empire. Ici, le Peuple.

Ce véritable objet de la quête kabbaliste est en effet livré au temps qui le manie, accroît ou réduit sa forme, le charge ou le décharge d’énergie. Comme le vent fait de la feuille et l’automne du fruit. C’est lui, le Peuple, qui dégénère en même temps que son dieu (autrefois IAV, maintenant Jéhovah); c’est lui qu’on persécute et qui trahit, comme le vieillard trahit la vie, en vieillissant.

Dans son Introduction, Heidegger effleure seulement la dialectique temporelle. Il la définit cependant, et c’est par une trilogie.

Dans un sens le Temps évolue de ce qui ne fut pas encore le Maintenant (l’Avant) vers ce qui ne l’est plus (l’Après). Dans l’autre sens, il évolue de ce qui n’est plus (l’Après) à ce qui sera (Devant).

Sans qu’il en soit dit davantage, il me semble clair, tout à coup, que ces deux sens du temps exigent le dédoublement de l’Avant en passé et devenir, le dédoublement de l’Après en devenu et avenir.

Dans un sens, tout se situe après l’actuel (hic et nunc) : la chose devenue et l’utopique avenir. Dans l’autre sens, tout se situe avant l’actuel : ce qui l’a précédé, le passé, et ce qui le formule : le devenir.

Mais, d’autre part, si je considère l’actuel comme le renversement même, du devenir au devenu, ce qu’il est indiscutablement, je dois « penser » le passé et l’avenir comme des phases du temps autres, hors de l’actuel, sinon hors de ce cycle-là.

L’objet-même n’a ni passé ni avenir. Je vais fumer cette cigarette ou enflammer cette allumette. Plus tard, l’une sera fumée, l’autre enflammée; elles ne seront plus. Mais aussi ce qu’elles seront devenues, cendre, n’aura pas été avant d’être. Au contraire, un autre objet aura pu être une autre cigarette, une autre allumette, destinées à être fumée ou enflammée, au passé. Il sera cendre à l’avenir.

Le cycle fait de cette cigarette, de cette allumette, une chose autrement, non plus tabac ou bois mais cendre. Il fait de l’autre objet un même objet, dont la destinée sera semblable à celle de l’objet même.

Par exemple, ce jour fut hier, mais je ne le considérais pas comme un hier quand je le vivais : il n’a pas de passé; il ne sera pas demain et n’a donc pas d’avenir. Au contraire, un autre jour sera demain, à l’avenir; après-demain, il ne sera plus qu’hier, au passé. En cela, il est, sera, fut le même jour (ou très semblable) que celui que je vis, qui était à venir, devient, est devenu, toujours autrement.

Ici, et maintenant, l’actuel m’apparaît tantôt comme un nunc, du devenir au devenu, tantôt comme un hic, d’où je considère les autres objets ou cycles, passés ou avenirs.

Dans le cycle même s’ordonne une succession, que l’objet même dote d’une cohérence (jusqu’à la fin du cycle : (e – 1) ou 12/7).

Dans l’autre cycle – ou dans les autres, innombrables – s’ordonne une simultanéité de passés (les cigarettes non fumées, les allumettes non enflammées) et d’avenirs (le prochain souffle, le prochain feu).

Cherchant à représenter ces 3 : l’Avant, l’Après, l’Actuel, ou ces 6 : devenir/devenu, passé/avenir, hic/nunc sous le couvert des 4 ou de la dialectique dédoublée, je ne peux réaliser une autre figure que celle-là :

En diagonale se révèle la lecture troisième : du passé au devenir, avant l’actuel; du devenu à l’avenir, après l’actuel.

L’actuel/l’inactuel, le devant/le derrière, l’avant/l’après redéfinissent les 3, par trois acceptions différentes de chacun des 4 : le devenir, le devenu, l’avenir et le passé dans les 3 lectures : horizontale, verticale, et diagonale. Mais ces 3 lectures ne sont pas plus la passé, le hic et l’avenir, ou le devenir, le nunc et le devenu que les 3 Mères ne sont les 3 Rayonnants ou les 3 Sepharim.

Il est clair, ce schème admis, que le dénouement des nœuds auquel procède le sage ne joue jamais que du passé atropique (la Thora, le Talmud, le Yetsira, le Zohar) vers un éventuel devenir topique, par un tserouf, sans parvenir à le rendre assez systématique. Et que l’attente d’un dénouement final, dont procède l’espérance du saint, ne joue jamais, par utopie, que de quelque avenir, entropique pour l’objet physique qu’est le Saint lui-même. C’est-à-dire que le Sage joue de l’Avant et le Saint de l’Après, alors qu’ils croient jouer à l’inverse.

Tout cela ne peut que finir mal.

 

SAFED

Voilà un Peuple qui, depuis cinq mille ans en tant que sémite, trois mille cinq cents ans en tant que fils d’Abraham, trois mille en tant qu’hébreu, deux mille en tant que juif, porte non seulement l’héritage du « premier » homme, mais la mission de conserver la Parole de création, puis l’Alliance de justice, puis la Nouvelle Alliance de Miséricorde.

 

Machine d'Alliance

Or, le Nouveau Temple n’a pas détruit l’Ancien, ni cet Ancien l’Arche de Moïse, ni cet Arche le Pacte d’Abram. Mais, si ce Pacte fut l’œuvre du dieu-voix El et le transfert du Pacte à l’Arche l’œuvre de l’Inspiration Interne d’Isaac, Jacob et Joseph, puis l’Arche l’œuvre de l’Archer, le dieu du Nombre, puis l’Ancien Temple le triomphe de la Terre Promise et le Nouveau fondé sur l’attente de l’Arbre-Esprit, il faut bien que l’Inconnu, le fils du Grand Poisson, « sorti comme une flèche dans la main de l’Archer » (selon le Zohar), prépare à la suprême Sagesse, au triomphe de la Clémence, après laquelle sera le Messie-Bélier revenu.

Du Souffle-dieu à la future Justice, cinq entités portent l’histoire du Peuple : la Ténèbre Mi (en El-Mi, Qui suis-je?), l’Archer, la terre Première, l’Arbre, le Poisson, dans la suite directe des signes zodiacaux, comme de la Balance au Bélier.

Mais, en même temps, nous savons que la kabbale du 13ème siècle a rejeté les 12. Elle se fonde d’une part sur les 10 « caractères » ou « valeurs » qu’elle nomme les Sephirot, d’autre part sur les 3 « mesures » que définissent diversement les « modalités » successives de Mi, l’Archer, de la Terre Première, du Souffle dans l’Arbre, du Fils du Poisson, « Sepharim » dans le Mi et dans l’ère du Poisson mais éternellement Aleph, Yod et Noun (en Sof et En Soi).

Les composants de l’ésotérisme sont donc au nombre de 13 : 3 + 10.

Dès la fin du 13ème siècle, un Gikatila, disciple d’Aboulafia, démontrait par ces 13 la permanence de la Sagesse divine :

L’Unité (Echad) est composée des lettres A/E =1, Heth = 8 et Dalèt = 4.

L’Amour (Ahabah) est composé des lettres A = 1, Hé = 5, Beth = 2 et de nouveau Hé.

1 + 8 + 4 = 1 + 5 + 2 + 5 = 13.

L’Amour n’est autre que l’Unité.

Il est trop évident que, par les 13 (au lieu des 12) et par le sens direct des Signes (au lieu de leur sens précessionnel), un tel ésotérisme ne portait plus en rien la Marche de l’Histoire : ce faux déliement ne pouvait projeter qu’un terme faux.

Mais le Peuple n’en prit conscience qu’en 1492.

Car la double série, des 231 (voir plus haut) et des nouvelles structures, sur quelque 6 000 ans donnaient toutes deux les dates 1488/1492 pour l’avènement de la Justice triomphante, la Jérusalem nouvelle. La croyance au Retour ne démentait pas ces dates, car c’était vers -672/-668 que le Taureau Mardouk avait vaincu le Bélier (Kingu) par le renouveau de Babylone : 70 ans plus tard, Jérusalem rasée, le Peuple était captif en Babylone. L’expansion, quasi universelle, du Pentateuque et des prophètes, par l’imprimerie, attestait de fait le renouveau proche.

En 1492, les Souverains très Chrétiens, libérateurs de l’Espagne, en rejetaient les juifs et ouvraient le cycle de leur plus terrible persécution. Ce ne fut pas seulement la déception, mais le désespoir.

Mais, la même année, Colomb découvrait l’Amérique.

Personne ne semble avoir noté que le double évènement : la libération de l’Espagne et la « trouvaille » de l’Amérique, portait le double avenir du Peuple :

a) lointain, une Terre Nouvelle, dont les émigrés juifs, des le 16ème siècle, faisaient leur terre d’asile,

b) presque immédiat, le retour en Palestine, que, désormais, les Purs ne quitteraient plus.

Quant à savoir laquelle des deux Terres porterait le triomphe juif, la question reste posée quatre siècles plus tard. Disons que, sans les Etats-Unis, son œuvre rationnelle, le juif n’aurait jamais atteint à sa domination intellectuelle sur le monde (de Lincoln à Einstein), et que, sans la communauté de Safed, Israël n’eût jamais été.

Or, dans le même temps qui sépare les premiers émigrés juifs en Amérique (vers 1530) du « May Flower », cent ans plus tard, Safed est né, a crû, s’est assoupi. C’est sensiblement le temps qui sépare le premier « messie » juif Molcho du dernier, Zwi. Et, plus étrangement, inconcevablement, c’est le temps même où, sur la terre entière, prolifèrent les prophètes de l’Arbre ou de l’Esprit : Sikhs et Tantriques de l’Inde, le nouveau zen et la Triade en Chine, More, Ulrich, Paracelse, Rabelais, Boehme, Fludd, Andrea et vingt autres en Occident, un Kepler, un Campanella. La Rose-Croix est née d’un emblème de Luther, en 1525 : elle disparaîtra – pour près de deux siècles – en 1624. Le concile de Trente et les nouvelles Inquisitions l’auront tuée.

Ce messianisme universel n’affirme rien que la kabbale de Safed n’ait confirmé.

Etrangement aussi, un seul homme, le talmudiste Joseph Caro (1488/1575) a été le pont entre le faux messie Molcho (1530) dont il fut l’ami, et le créateur de l’esprit de Safed : Cordovero, dont le beau-frère et le maître, Alkabetz, fut également son ami.

Avec la même rigueur, trois temps contiennent tout l’esprit de Safed :

Cordovero, le théoricien,

Louria, l’apôtre, dont la pensée nous sera transmise par son disciple Vital,

le temps des commentateurs, dont un Herrera fut au nombre des plus grands.

Moïse Cordovero (1522/1570), auteur du Verger des Grenades, put n’apparaître, à l’époque, que comme un codificateur du Zohar, dont il conserve le vocabulaire et les sens. Du moins en rétablit-il la signification réelle, en un temps où l’annonce essentielle du Zohar : l’immédiateté de l’Attendu était reçue comme une promesse de Régénération immédiate. Non seulement, dit Cordovero, l’Arbre n’est pas, historiquement, là, mais il n’est pas près de naître.

Pour la première fois dans l’histoire des kabbales, le dieu transcendant (l’En Sof) se présente clairement comme entièrement séparé du monde créé. Si, d’une certaine manière, il continue de contenir toute la réalité potentielle, toute la réalité actuelle, en Lui, n’est pas de Lui.

De cette doctrine, un siècle plus tard, Spinoza tirera son Ethique : modalités de Dieu, les mondes ne sont cependant que des « modes » de ses Attributs : l’Etendue et la Pensée. De ces modes, l’humanité joue comme elle le peut, tantôt par le réalisé dans l’Etendue, tantôt par le passé-devenir ou l’avenir-devenu par la Pensée.

Pour apprécier le caractère révolutionnaire de ce message, il faut se rappeler que, depuis les origines, le Peuple ne doutait pas d’avoir été rejeté de Dieu pour ses trahisons successives. Cordovero dit : « Non. C’est Dieu lui-même, l’Inconnaissable, qui, en certaines périodes, se retire du monde. Lorsque le monde chute, tous les peuples souffrent de l’exil, non pas le juif seulement ». La doctrine porte absolution : le Peuple n’est plus coupable de ses trahisons successives, il a vécu successivement les temps où il ne pouvait pas ne pas trahir.

Plus exactement, cette « succession » des jours, des ans, des ères et des signes ou des dieux n’est pas ce qui importe à Cordovero. Comme tous les grands prophètes du 16ème siècle, et les moins grands : de More à Scève, il lui faut distinguer le moment où la nuit cède à l’aube dans le jour, le doux hiver au temps des ravages dans l’année. Son dieu retiré du monde, c’est positivement la fin de la Substance, de l’Essence, de l’Infini. Voilà les temps de la Raison, dit-il, avec les mêmes mots – ou presque – que Thomas More recréant l’Utopie ou que Paracelse annonçant, en 1535, l’éloignement du serpent Sator, la vaine croissance et le déclin du Lys, le prochain obscurcissement du Roi ou l’agonie du Lion…

Mais accessoirement, isolées de l’Aleph, les Sephiroth ne sont plus que 9 (4, 7 et 10 au Centre; les 6 mutantes dans les deux sens du Temps). Trois canaux unissent les 3 lettres premières; si l’une manque, les 3 manquent aussi. Les 22 ne sont plus que 19 : 22 – 3, et le Coran a déjà prévu ce temps où les gardiens de l’abîme ne seront plus que les 19 (surate 74).

Différemment, les 32 voies (que multiplient 10 = 320) ne seront plus que 32 X 9 = 288. Sur ce nombre s’établit la nouvelle kabbale, de Louria, de Vital et des autres.

L’apôtre de Safed, Isaac Louria (1534/1574) est de la race de Bar Yochaï, de Maïmonide, d’Aboulafia. Il vit la Quête : il ne l’écrit pas.

De ce que publiera son disciple Haïm Vital (1543/1620), nous ne savons pas exactement ce qui appartient au disciple, au maître. Mais on tient le calcul pour fidèle dont traitent Les vases brisés.

Puisque Dieu s’est retiré du monde, disent Louria et Vital, les hommes – et les structures qu’ils utilisent – sont des graals, des vases au-delà de la rupture, Shevrath Kelim où les lumières qu’ils continrent se sont répandues dans l’Univers. L’éloignement de Dieu est la lumière du monde mais c’est une lumière dispersée, sans cohérence. Chacun y prend l’éclat qu’il veut, pour en faire l’image, le reflet de son dieu (Partsoufim).

Plus précisément, Vital dit que, délivré de son enveloppe brisée, le génie-lumière révèle sa nature profonde, qui rejette ou hait la Forme et ne vit que d’énergie/lumière, de matière libérée. Si Dieu n’est plus qu’un point (le point de tangence entre zéro et l’infini, dira Jarry), les 288 Eclats peuvent être des « propriétés » de la chose brisée, ou des jours dans l’année, ou des années dans l’ère.

Etrangement, le nouveau décompte recouvre les 12 en même temps que les 9 (10 – 1). Si la Grande Année de 25 920 ans contient 12 ères de 2 160 ans, elle contient aussi 9 ères de 2 880 ans; et de même, les 25 920 respirations qu’est le jour comportent 9 fois 2 880 respirations ou 90 fois 288.

Au tiers, 8 640 ans ne contiennent plus 4 ères de 2 160 ans mais 3 ères de 2 880. Ici, Kepler aidant, Vital peut recouvrer le calcul précessionnel; car les 3 ères en question furent, sont et seront celles de l’Eclat divin de IAV, comme de -3 600 à -712, destruction d’Israël, du Retirement de Dieu, comme de -712 à +2 176, et du Renouveau de l’En-Sof/couronne par le Royaume/Scheschina (non plus seulement le Verseau ou la Caper, mais la partie femelle de Dieu, la Matière de nouveau substantielle dans l’Urne restaurée). Aux quatre ères qui mènent du Veau d’Or au Bélier, du Bélier à l’Agneau-Poisson, du Christ à l’Arbre et de l’Arbre à la Jérusalem future, le nouveau kabbaliste a substitué les trois qui mènent, dans un sens, du Devenu à l’Avenir et, dans l’autre sens, du Passé au Devenir. Sans trahir l’attente messianiste qui date le futur Avènement du 22ème siècle.

Par un tour de force singulier, la succession calendérique des couleurs, du Rouge au Blanc, ne contredit plus à l’autre succession quasi instantanée, de la Splendeur et de l’Epine. Car c’est dans le même temps que l’hiver s’achève et le printemps commence d’une part, et que, d’autre part, se succèdent Janvier, Février, Mars, Avril.

Un premier dévoiement du Yetsira a été le refus des 12. De nombreux commentateurs non-juifs vont commencer, dès le milieu du 16ème siècle, à construire une « cabale » occidentalisée, où les 12 signes zodiacaux, créations des 12 lettres simples, vont s’identifier non seulement à ces 12 lettres, mais aux 12 « démons » de Ronsard ou aux 12 premiers tarots (Blaise de Vigenère). Les lettres sont 13 si j’y adjoins l’Aleph, première des 10 (les 3 Mères et les 7 Redoublées) : Yod est 7ème des 13 et Noun 9ème. Mais Yod est 6ème et Noun 8ème dans les 12, etc.

On trouvera de tels décomptes chez la plupart des « rose-croix » qu’inspire la Kabbale : Andrea, Fludd, Boehme.

Un second dévoiement, plus typiquement juif, se fait jour d’abord en Palestine, puis en Europe, par l’Italie. On citera les noms de Berouchim et de Vital à Safed, puis d’Israël Sarroug, d’Abraham Cohen Herrera, d’Isaïe Horovitz.

La clé numérique de cette kabbale est le 9 (10 – 1), les 10 Sephiroth moins l’Aleph. Le Tserouf s’y exprime par un dénouement trilogique indéfiniment reproduit.

Le tiers de 288 est 96, le tiers de 96, précisément les 32 voies.

Or, 288 = 2 X 12², 32 = 2 X 4². A la limite, la dialectique fondamentale : mâle/femelle ou transcendance/immanence est le produit : 2 X 1²  = 2.

Depuis la plus peuplée, celle des 288, jusqu’à la moins peuplée, celle de la dialectique fondamentale, les orbites de restitution (des lumières en Dieu-Un) obéissent à la fonction 2n², dont Mendeleieff se souviendra :

On peut construire topologiquement une telle suite à la manière dont nos informaticiens modernes disposent leurs modules ou leurs termes syntagmiques.

Etrangement, les deux dévoiements ne sont des erreurs que s’ils s’excluent : les 12 jouent des 4 et les 9 des 3. Alliées, les deux méthodes reconduisent à une nouvelle appréciation du successif et du simultané.

 

a) Si je traite d’une seule entité ou d’un seul visage (partsoufim) comme des 12 lettres simples dans ce système de symbole physique-là, la Lettre est d’abord devenante, du passé au devenir, puis déclinante ou séparée, du devenu à l’entropie finale (à venir), comme la civelle devient anguille.

(L’auteur a développé cette image du 1 et du 2 dans son Procès ontologique, et dans Le petit métaphysicien illustré).

b) Si je traite de deux entités, comme des 2 séries de 12² : 144 + 144, l’une décline et va vers la mort de l’anguille ou le retirement du dieu tandis que l’autre croît et de civelle devient anguille ou du dieu projeté (messianique) devient le dieu réalisé.

Dans le 2, la mort de l’anguille (zéro) et commencement de la civelle (infini) demeurent inconciliables. Mais dans le 1 et autour du 1, l’Unité devenante, somme des fractions qui la constituent, et l’Unité devenue, premier terme de toute série factorielle ou entière, s’associent nécessairement (en la civelle/anguille).

Or, en dehors de l’introuvable Unité, l’Aleph, les 12 peuvent équivaloir les 9 : 12 X 216 = 9 X 288 = 2 592 ou 12 X 2 160 = 9 X 2 880 = 25 920. Le successif et le simultané ne sont donc pas vraiment inconciliables.

Une très belle symbolique rituelle de l’alliance est la Fête de l’Arbre de splendeur, le seul rituel juif, en notre époque, à survivre à l’ésotérisme de Safed. Il se fête le 15 shevath (l’entrée dans le zodiaque du Verseau). Il comporte la boisson de 4 coupes, dont la première ne contient que du vin rouge (le Sang), la 2ème et la 3ème des mélanges de rouge et de blanc, au 1/9 de blanc, puis au 1/3, et la 4ème du blanc pur (le vin libérateur, des « fous », ou la Coupe elle-même, le Graal, dans le délire de la Liberté). Ici, le Blanc succède au Rouge, bien que, simultanément, on boive l’un et l’autre.

Mais ce sera le seul vestige durable de la prodigieuse construction de Cordovero et de Louria (avec les restes scientistes de la série de Mendeleieff ou l’informatique des syntagmes). Tandis que débutent le pogroms du Peuple en Europe orientale, vers 1650, les dévoiements de la Kabbale ne cessent de s’accentuer, soit par le refus de l’Arbre Merveilleux et du Verseau, soit dans un sens que certains jugent pire : l’acceptation de l’insensé renversement et la volonté de vivre, comme un Joseph de la Reyna, qui prétendra soumettre le Mal, Satan, pour l’aider à regagner le sein de Dieu (ou du dieu à venir) : le chemin du Golem, la débauche, la folie, le suicide.

Les deux voies ne se rejoindront qu’une fois, dans le dernier « messie », Sabbataï Zwi, que tout le Peuple adorera avant son reniement, moins d’un an après sa proclamation (septembre 1665). Il y aura suffi que Mustapha Pacha offre au prophète le choix : ou se convertir ou mourir. Zwi choisit l’Islam.

Non seulement son disciple « aimé », Nathan de Gaza, continuera de propager la doctrine de son maître, mais il fera de la trahison la preuve du messianisme : comme l’humiliation est pire que la mort, Zwi surmonte Jésus, car la Liberté ne sera pas aussi longtemps que l’amour-propre ne sera pas vaincu et le « démon intérieur » conquis.

Le fondateur des Quakers, Fox, et les grands piétistes (Mmes Bourignon et Guyon) ne parlent pas autrement que Nathan, ni, au siècle suivant, Rousseau, Restif et Sade, ni les grands romantiques d’Allemagne, d’Angleterre et même de France (Le Lucifer racheté de Goethe, Byron ou Hölderlin, Musset, Hugo, Vigny) ni, plus près de nous, Swinburne, Masoch, Lautréamont, Jarry, Vaché, Daumal, Blanchot, Cioran, Beckett, etc., parmi cent.

Le chemin que suit la Kabbale est autre. Mais, avant d’y guider le lecteur, il faut – pour la dernière fois – en revenir à Heidegger.

 

INTERLUDE III : LES POINTS DE REPERE

Une fois nommés les 4 scissions et les 3 Temps (dédoublables en 6) – ou les 4 premiers nombres et les 3 dimensions du Yetsira – peut-on dire que la Machine universelle est constituée? Les incertitudes de la cabale blanche et les échecs, pires, des « messies » montrent que non.

C’est que ces 4 et ces 3 demeurent inconnectables, sinon par l’algèbre ludique des trois acceptions (horizontale, verticale et diagonale), qu’aucune cabale ne semble avoir imaginée.

La véritable trouvaille de l’Introduction à la métaphysique est la constitution d’une synthèse parallèle aux 4 scissions et aux 3 Temps.

Celle des 7 points de repère :

a) l’opposition entre les scissions,

b) leur liaison,

c) leur connexion constante avec un quelconque système de pensée, qu’on pourrait nommer la connexion-in,

d) leur connexion « originaire » avec toutes les formulations, systématiques ou non, de la réalité : le tout faire et le tout dire, qu’on devrait dire la connexion-ex,

e) la maintenance des scissions, en leur opposition, liaison, connexion in et ex; ou, si l’on veut, la permanence de la Machine et de ses modules sur cinq millénaires au moins, depuis Sumer,

f) leur ordonnancement historial, très comparable au principe d’exclusion de Pauli. Les modules s’y suivent toujours dans le même ordre, comme mardi après lundi, février après janvier, mais aussi comme l’aurore après l’aube, l’adolescence après l’enfance, etc.,

g) la patéfaction qui les caractérise, ou le pouvoir de faire patent, manifeste, réel, le jeu machinal le plus abstrait, puisqu’il suffit d’en revêtir un objet physique quelconque.

Heidegger donne cette synthèse en sa conclusion, sans commentaire superflu. L’évidence ne s’explique pas plus qu’elle ne se raisonne. Elle se situe dans la synchronicité, la non-causalité jungienne, où les choses se constatent seulement. Mais il n’est pas défendu de l’éclairer par l’analogie.

Du Yetsira jusqu’à Vital, la Kabbale nous a proposé le double support de tout ésotérisme cyclique : l’Unité ou la Maintenance de l’En Sof à travers les cycles qui le constituent, comme la permanence de ce jour-là à travers les deux fois 12 heures de l’horloge. Et la Dualité du Jour ou de l’En Sof, tantôt dans le monde, tantôt hors du monde, Yin et Yang, continu et discontinu, lumière et ténèbre, etc., dualité qui semble douée d’un pouvoir de patéfaction ou de recréation au terme du cycle.

Ce sera, très généralement, une solution de liaison et une solution d’opposition, comme d’une part l’enfant devient un homme et, d’autre part, cet homme fait un enfant. Mais aussi comme le devenir devient le devenu dans l’actuel (en l’Unité) et comme le passé s’oppose à l’avenir dans l’inactuel.

Certains termes, ou modules, alors, apparaîtront communs à ce cycle-là et à ceux qui le suivent ou le précèdent, comme les besoins naturels à l’enfance, à l’adolescence, à l’âge adulte, à la vieillesse ou la présence de la lune aux différentes phases du mois lunaire, ou ce mois-là, d’août, en tous les jours du mois. Connexions-ex, en ce qu’elles débordent ce cycle ou cette phase, elles font la cohérence du cycle supérieur, même lorsque l’objet s’y présente autrement, dans le successif (de la civelle à l’anguille).

Mais d’autres termes ou modules apparaîtront divers d’un cycle à l’autre, les distinguant en effet. Ce pourront être la perception sensorielle de la première enfance, demi-concrète de l’adolescence, abstraite de l’âge adulte; ou la pleine lune ici, le dernier quartier là, la dormance ou l’élongation du bulbe de tulipe, la civelle ici, l’anguille là. Ces connexions-in, propres à chaque cycle, à chaque phase du cycle, à chaque degré de la phase, permettent la distinction entre divers objets, seraient-ils, grossièrement, les mêmes cycles.

Nous disons qu’une machine ésotérique fonctionne quand ses éléments, facteurs ou modules se présentent à la fois comme connexes à ce système-ci (par exemple le Pentateuque) et, au-delà de tout système, dans le tout-faire et le tout-dire, comme connexes à plusieurs ensembles, plusieurs cycles, qui ne sont en fait que des phases dans un cycle supérieur, comme la Création, la Justice, l’Amour en cette Grande Année.

Une bonne éducation, ainsi, tiendra compte de ces connexions-in avec le système de symbole physique propre à l’enfance et de ces connexions-ex avec l’ensemble des systèmes, de l’adolescence, de l’âge adulte, de la vieillesse, qui feront de l’enfant cet homme-là. Tout le monde sait que, si les connexions-in exigent que soit respecté le cycle d’alternance ou d’activité propre à l’enfant (qu’il dorme son compte d’heures, mange régulièrement, soit distrait ou laissé en repos), les connexions-ex demandent que soit réalisée, au devenir, prophétisée sa vie entière, dont le cycle d’enfant n’est qu’une partie : ce pourra être par l’enseignement de techniques précises, mais aussi par le transfert du savoir universel, des archétypes fondamentaux de la connaissance, de la similitude, de la création, de la justice, etc., comme par les contes de fées d’abord, les grandes œuvres sacrées ensuite.

Ce qui est bon pour cet objet, cet enfant-là, le sera pour un tout autre objet, comme l’Energie, qui se définit comme une « liaison » entre les termes : l’Energie est à la fois « vitesse » (e = hf) et « masse » (E = MC²) et une « opposition » entre eux : la vitesse n’est pas la masse, puisqu’on distingue l’objet doué d’une masse (le fermion) de l’objet sans masse mais doué d’une vitesse (le photon).

Comme toujours, la cohérence ici naît de la connexion-ex, qui unit, par l’énergie, toute masse à une vitesse; le discernement naît de la connexion-in propre à l’énergie-masse (la formule d’Einstein) ou propre à l’énergie-fréquence (la formule de Planck).

Or, le parcours de la Lumière traverse de fait les 4 scissions :

a) la Lumière-vitesse comme constante (dénuée de masse),

b) la Lumière-couleur ou apparentielle, rejetée de la matière,

c) la Lumière engrenée dans la matière, l’énergie-masse de la durée,

d) l’énergie libérée de la matière (ionisée) qui semble retourner à l’Espace, ou la Lumière sans doute redevient vitesse.

Si, de la vitesse à la masse, il y a patéfaction, création de matière, de la masse à la nouvelle vitesse constante il y a maintenance du phénomène, mais le double parcours, le double sens n’est constaté que dans « l’ordonnancement historial » : la succession calendérique de l’un à l’autre, l’horloge, la double liaison, les quelque treize mille ans qui séparent la fin d’une glaciation du début de la suivante et que tous les peuples nomment « la vie totale d’un dieu ».

Dieu se retire du monde, ont dit Cordovero, Vital et Herrera : voilà le temps de la grande chaleur, de la lumière dispersée, de l’août septembre de la Grande Année. Mais ce retirement même, il faut le nommer du nom d’un autre dieu, dira Baal Shem Tov ou le Besht (1700/1760).

 

Illustration Pierre-Jean Debenat

 

BAAL SHEM

Une seule considération pourrait interdire d’inclure le Besht parmi les grands de la Kabbale. Le Yetsira est antérieur à toutes les quêtes kabbalistes; le Bahir et le Zohar, Cordovero et Louria sont les contemporains du prophétisme universel du 13ème siècle ou de l’ésotérisme – non moins commun à tous les peuples – de la seconde moitié du 16ème siècle. On peut même dire que le Bahir (les Sephiroth-vertus) et Le Verger des Grenades (Dieu séparé) ont été les initiateurs des prophétismes de leur temps. Mais Baal Shem n’invente pas l’essentiel de son message : le recours aux Gémeaux, à la Similitude, à la Fraternité.

Lorsque naît le Besht, vers 1700, tout le 17ème siècle a retenti de l’attente du Retour de la Colombe, prophétisé par les Carmes (et la grande sainte Thérèse déjà), par les « Compagnons » de Safed et ceux de saint Vincent de Paul, par la Cité du Soleil de Campanella, réalisé par les deux Témoins revenus, par les sectes de fraternité, par l’Imitation/conformité des saints, par le nouveau principe de causalité de Newton (les mêmes causes produisent les mêmes effets), etc.

Lorsque paraît la vie du Besht (en 1760) le mythe est si répandu qu’il nourrit les œuvres d’un Jean-Jacques Rousseau, d’un Mendelssohn et des recenseurs de l’Encyclopédie, qu’il a fait éclore le temps des Lumières. Pour ne rien dire de la Franc-maçonnerie spéculative (de « speculum » le spectacle, le regard, le reflet), dominante dans les Loges depuis 1728.

La différence entre ces novateurs et Baal-Shem est que les premiers sont revenus aux Gémeaux par un élan mystique (de la grande Thérèse à Vincent de Paul), puis par l’exercice même d’une pensée rationnelle (de Newton à Mendelssohn). Mais la pensée du Besht demeure essentiellement kabbaliste. Il unit seulement en lui, comme Aboulafia ou Louria, le messianisme des Hassidim du Nord et la sagesse des hommes du Sud, de la Sepharad (Espagne) et de la Palestine. C’est par le chemin du dénouement-déliement ou du tserouf qu’il atteint au saut du dilloug vers le dénouement-terme.

En un sens, il mène à son terme l’intuition de Cordovero, Louria et Vital. Puisque l’En Sof s’est retiré du monde, jusqu’à n’être plus qu’un point et puisque les Vases sont cassés, le Retour exige que les 288 « reflets » de Dieu reviennent un jour en leur origine, ne fût-ce que sous cet aspect ou sous ce nom-là. Car les étoiles dispersées se rejoignent en une autre galaxie; les structures ionisées (fermions) ont reconstitué leurs orbites, ce sont ces vitesses sans masse (photons) qui se réordonnent, en tant que telles, autour du dieu abandonné et reconstituent, par leurs éclats, la lumière même.

C’est ici la notion de Vase (anciennement le Graal et, bientôt, l’Urne aux Voix des Républiques) qui se substitue à la symbolique de l’Arbre. Renversé, l’Arbre puisait dans le ciel, dans l’En Sof, et nourrissait l’homme de ses fruits; maintenant, le mouvement se fait ascensionnel. La chute n’interdit pas la capillarité.

Mais, dans l’autre sens, du Tserouf, le prophète demeure un kabbaliste. Car, nécessairement, le renversement de sens entraîne l’inversion des vocables, et leur renouvellement. Aux délais sans cesse élargis que l’échec des prophètes et des messies impose au Peuple, le Besht oppose l’emploi de relais, calendériques, astrologiques, dans le sens du Retour. En bref : il ne suffit plus de défaire les nœuds : quand le monde est entré dans le temps de la dispersion, il faut tendre au rassemblement, à l’enchâssement des structures. Mais, également, il faut passer du temps de la connexion-in, de la cohérence passée, à la connexion-ex ou au discernement, qui seule peut ordonner le devenir.

Il faut reconnaître les structures pour ce qu’elles sont.

Or, c’est-à-dire qu’intuitivement ou par logique, le Besht réinvente ou pressent le vocabulaire de Heidegger, déjà contenu dans le Yetsira. La connexion-in (ou la Cohérence), qui assure la maintenance du cycle dans les cycles, conduit à l’opposition entre les termes, les modules, les scissions, et finalement, les cycles. Elle ne mène qu’à la Séparation, de Dieu du monde, et, dans le monde, du Peuple d’entre les peuples. Au contraire, la connexion-ex (ou le discernement), qui naît de l’opposition, assure la patéfaction de la nouvelle structure, en une nouvelle liaison.

Car un dieu ne dégénère pas, en cette phase de son entropie (le Besht dit : en sa caducité), pour ceux qui veulent le maintenir à force, sans qu’une autre phase du dieu ne s’annonce, patéfactrice ou créatrice d’une autre splendeur.

La Kabbale du Bahir et du Zohar, celle de Safed encore, annonçaient le Royaume pour plus tard; mais elles le voyaient comme une maintenance, un accroissement des biens et des trésors, ou un simple Retour de la foi d’Abraham, du génie de Moïse, de la gloire de David et de Salomon. Le Besht proclame l’Age d’Or imminent (puisque l’opposition exige le discernement, la connexion-ex), mais il prêche aussi que la future liaison ne naîtra pas de la maintenance ou du retour à des espérances dépassées.

Une de ses paraboles – la plus connue – raconte l’histoire du Roi qui fit construire autour de son château des remparts et des murs fictifs et entoura cette illusion de tous les trésors du royaume. Ceux qui venaient pour voir le Roi ramassaient quelque coupe d’or et s’en retournaient, comblés par le don. Quand le Fils viendra, il négligera le trésor, vestige d’un autre temps, il traversera les murs fictifs et sera reçu par son Père.

Fictives, les murailles n’en existent pas moins dans l’esprit de la Masse populaire, avide de posséder le vieil objet de son désir : elles sont le trésor même. La tâche des Justes doit être de montrer à la Masse l’énormité de son erreur, pour qu’elle secrète le Prince (mais viendra-t-il avant que le Trésor soit épuisé?).

Prophète, nous l’avons dit, le Besht n’en est pas moins l’un de ces Justes/Sages qui pratiquent rigoureusement le Tserouf, l’art des permutations. Ce qu’il invente vraiment, c’est que le retirement de l’En Sof et son futur englobement (la chute du monde et sa renaissance) demeurent des illusions ou des délires aussi longtemps que ne sont pas nommées – afin d’être discernées – les étapes du retirement et de la restitution, dans l’ordonnancement historial de l’horloge ou du zodiaque, qu’en d’autres livres j’ai nommé la forme vide N.

Dans cette « forme vide », la lumière sans masse, les entités-phases se suivent dans l’ordre immuable des 12, soit dans un sens direct : les Gémeaux après le Taureau, soit dans un sens précessionnel, à l’inverse. Dire que le Taureau rejoint les Gémeaux, c’est dire qu’il rejoint la phase de dégénérescence que viennent d’occuper les Gémeaux, comme l’adulte devient le vieillard que fut son père : ici, Dieu se retire et le monde chute. Dire que les Gémeaux se transforment en Taureau, ou le Poisson en Verseau, c’est dire que Dieu rejoint le monde ou que le monde se régénère. On trouvera plus loin le Tableau que suggère cette alternance (dans les Confections d’inventaire). On y verra comment les Gémeaux, puisqu’il s’agit d’eux, quittent la 4ème lettre (parmi les 4, dans le Poisson) pour épouser la 5ème lettre (parmi les 3, dans le Verseau); ou comment le Verbe-Pistis-archetypus, le Scorpion des Ténèbres, quitte la 9ème lettre (parmi les 3, dans le Poisson) pour accéder à la 10ème lettre (parmi les 4, dans le Verseau).

Le Verbe, Baal Shem l’a gardé pour lui : il est l’intuition des Justes. Mais le Semblable, il l’a répandu. Si tous les hommes sont frères, le juif n’est plus exclu, il n’est plus séparé. Par cette union nouvelle se fera la nouvelle Alliance du monde avec Dieu. Réintégrant l’humanité, le juif démontre que l’humanité peut et doit réintégrer Dieu.

Mais comme le Yetsira, le Zohar, le Verger des Grenades, l’enseignement du Besht n’est pas compris.

J’ai avancé, en d’autres livres, que toute la science du 19ème siècle, de Darwin à Freud, a eu pour objet d’innocenter le Père (le Peuple) du crime d’avoir trahi Dieu, par la circonstance atténuante (Dieu n’existe peut-être pas), par l’annulation de la loi ancienne, au profit de la révolution marxiste, et par l’inexistence même du crime, que le Père n’a pas commis, en sorte que sa mort, par la main d’Œdipe, n’est pas un châtiment, une malédiction divine, mais une persécution humaine, inadmissible : le complexe même du racisme, au regard du juif « frère » de tout homme.

Mais, tandis que le rationaliste (Engels, Marx, Freud) travaille à cette œuvre de justification, le Juste, encore religieux, affronte un autre problème : si le juif n’est pas à part, s’il n’est pas « autre », maudit, comment le dire encore l’élu? En vain les Purs de Vilna auront, dès 1722, opposé cet argument aux Hassidim de Baal Shem. Il ne peut être question de détruire une doctrine qui libère le Peuple (dès 1792/93, par les décrets de la Révolution, qui font du juif l’égal de tous les hommes) : il faudra « faire avec.

Très vite, la solution religieuse du problème sera le partage que nous avons dit : entre la Masse et le Juste (Tsaddik). Si, collectivement, le Peuple, devenu la Masse, seulement avide de participer aux biens répandus, se reconnaît, se veut semblable aux autres hommes, trahissant ainsi l’ancien anathème de IAV contre l’Idole, l’Image et la peur d’Isaïe (les deux Maîtres) et l’effroi d’Ezéchiel (Gog et Magog, démagogie et magie) et le refus même du Golem, les Justes, individuellement, garderont la parole sacrée.

Puisque les frères gémeaux (Abel/Caïn, Jacob/Esaü, les Dioscures, Romulus et Remus, les Deux témoins et les Deux Jean) ne firent jamais qu’opposer le conflit et la trahison, l’indifférence, la persécution au dieu de Justice, ils ne peuvent être les alliés du Messie à venir, de la Cité Nouvelle ou renouvelée, au temps de la Scheschina/Caper. Et, de fait, dans le Royaume du Capricorne, de la Terre Première, les Gémeaux occuperont la 6ème lettre, hors des 4 et des 3.

Il convient de le reconnaître : si la Masse rationaliste, et désormais sans Dieu, du petit tailleur jusqu’au banquier, ne va plus se soucier que du trésor, les Justes et les Lumières, par une autre corruption, vont changer la face – politique – du monde.

Du Bahir aux disciples d’Aboulafia, la kabbale du 13ème siècle avait mis en évidence le double sens du « dénouement » : le déliement et le terme. De l’incompréhension de cette scission, les Marranes étaient sortis.

Safed a mis en évidence le double sens de « terme » : d’une part, la limite, l’achèvement, qui conclut toute « maintenance », d’autre part l’inachevé, la partie de la phrase ou du problème mathématique, vocable, nombre ou phase (ce terme-là) et, de l’incompréhension de cette scission sont nés les faux messies, de Molcho à Zwi.

Baal Shem a mis en lumière le double sens d' »achèvement » : la rupture, la séparation et l’opposition, dans le sens de Vital, l’accomplissement, l’englobement, le recouvrement, vers une liaison nouvelle. Ou : l’échec, le découvert d’une part, le regain, le recouvrement comptable de l’autre.

Mais, si la rupture fait le découvert (l’isolement et le pogrom), elle ne fait pas nécessairement la découverte : les Justes ne trouvent rien que d’infinies controverses quant à la place des lettres, des nombres et des mots. Si le remembrement fait la recouverture (de l’alibi ou de la justification entre autres), il ne fait pas nécessairement le recouvrement-regain. Dans un cas, le discernable devient l’incohérent; dans l’autre le cohérent devient indiscernable. Les uns ne savent plus comment utiliser les 3, les 7, les 10, les 12; les pseudo-Justes. L’autre, la Masse, ne sait pourquoi elle œuvre et quelle sera la fin.

Ainsi se noue le Nœud nouveau, non plus entre la Forme et la Substance, comme au Temps de Tous les Saints, mais de l’Objet, incohérent ou contingent, au sens kantien, et du Sujet nécessaire, trop vite indiscernable. De la probabilité de position et de la quantité de mouvements de l’incommensurable « énergie », cette forme inlocalisable (elle n’est qu’une vitesse) ou cette matière incohérente (elle n’est que cette masse-là).

Le complexe se partagera toute la pensée occidentale d’abord, entre les théories de l’évolution et celles de la « catastrophe », entre le marxisme et le capitalisme, entre Freud et Jung aussi bien; puis, la pensée universelle. A la Masse, désormais hantée par le mythe de Justice, ne s’oppose plus le nouveau Juste : Abraham Lincoln ou Lénine. Mais s’y opposent le Planteur du Sud, le Mormon et l’Indien aux U.S.A. ou le Géorgien et l’Ukrainien, l’Afghan en U.R.S.S. : l’homme du pays à l’Etat, ou l’individualiste au démocrate ou l’orthodoxe au bolchevik, l’homme de Sion ou l’Ancien Juif à l’Etat d’Israël sans dieu.

Pas plus que les anciennes dialectiques du Séparé au Sud et de l’homme « pieux » au Nord, ou de la Rigueur et de la Clémence, la dialectique nouvelle, de la Masse et du Juste, ne rassemble le Peuple, ni, au-delà du Peuple, chaque peuple de l’Univers. Elle ne crée que l’horrible partage des « pays doubles » que sont l’Irlande et la Pologne, la Belgique, la Corée, le Congo, le Centre-Afrique, la Chine, le Nigéria jusqu’à l’extinction du Biafra, le Cambodge jusqu’à son martyre. L’Etat au Nord toujours (Moscou ou Washington), le pays du Sud (Géorgie ou Texas).

Frères Jumeaux mais ennemis…

La nouvelle cabale a recouvert le monde : elle ne sait que le déchirer.

 

Le palimpseste

Il serait cependant une autre vision de l’histoire des diverses kabbales en ces quinze siècles. En cette vision, de l’échec caraïte à celui des Marranes, des Marranes aux faux-messies et de ceux-ci aux Justes, l’effort des kabbalistes apparaît de plus en plus semblable au travail du fouilleur de ruines, en quête de la première des villes établies et qu’il nomme la 6ème, la 7ème, la 8ème, à mesure qu’il creuse plus profond, découvrant toujours d’autres ruines.

La Première ville, ou la dernière découverte, est toujours le Plus Grand Ancien, le dieu que le juif adore en ce moment de la quête, depuis qu’il a perdu le sien : le Souffle du Yetsira, le Min ténébreux du Zohar, que les Sumériens nommaient Enki et que d’autres circoncis d’Afrique nomment toujours Enkai, le Feu premier, l’Archer de Judah Halévy ou le Messie-roi à renaître, la Terre Première enfin, le plus antique royaume de la Scheschina de la cabale moderne.

Mais, tout le temps qu’il remonte ainsi les Temps, comme de la « science de la Balance » au Royaume de la Caper – par le Mi-Verbe et par l’Archer – vers le crime premier, le péché originel qui l’a privé de Dieu, l’homme de la Kabbale continue de pécher. Il continue de désespérer et de périr, car il continue de durer, de plus en plus mal, de plus en plus vieux et de plus en plus condamné, comme le fut, il y a quatre mille ans, puis trois mille, puis deux millénaires, le rejeton honteux de Sumer, l’ultime serviteur du Taureau, le chaldéen émasculé.

Chaque jour qu’il consacre à sa quête, à ses fouilles, est un jour qui l’approche un peu plus de sa fin. Car la voie qu’il choisit et que sa quête lui impose le situe dans le sens entropique des Temps (Balance – Scorpion – Archer – Caper) et non pas dans le sens révélateur ou précessionnel des ères (Bélier – Poisson – Verseau). En ce sens de la mort, il ne trouve que sa mort, frère en effet de tout homme, victime de son impatience ou de son désespoir.

Il est vrai que, successivement, la rose est rouge ou blanche, comme se succèdent les jours ou les peuples ou les hommes, et que, simultanément, sont l’épine et la fleur, comme la nuit qui revient et le jour qui s’en va, ce peuple qui dépérit et celui-là qui se lève. Mais c’est ensemble que sont la rose rouge et la blanche, c’est successivement que la lumière croît et qu’elle dépérit.

Dès la préface de ce livre, il a été noté que le dénouement-déliement n’est pas une rupture, car le fil demeure, et que le dénouement-terme n’est pas un retour, car une couleur différente succède à celle qui précéda, le Nouveau toujours à l’Ancien. Il faut aller plus loin : contrairement à ce que croit le mauvais cabaliste, le dénouement-terme fait rupture : lorsque l’objet physique finit, il n’est plus là, qu’il s’agisse d’une fleur ou d’un cycle ou d’un peuple. Mais le dénouement-déliement fait retour, car il n’est qu’une manière de dénouer la faveur qui liait le bouquet.

Ce secret que, du Yetsira au Besht, ont redit vingt quêteurs pénétrants, il suffisait, pour qu’en retentisse de nouveau l’écho, de la rencontre hasardeuse d’un mot de H.A. Simon, du beau livre de Casaril et d’une œuvre de Heidegger dans un esprit disposé.

Mais on sait bien qu’en ce point, l’autre versant de la Masse n’est plus du tout le Juste, ni même l’homme du pays, c’est le témoin du dehors, l’homme de la Machine, que furent aussi Jarry, Roussel, Kafka ou Reich, le marginal que rejettent – avec quelle virulence! – la gnose scientiste et juive de Princeton et, derrière elle, le Peuple libéré, fraternel et maître du trésor.

 

Jean-Charles Pichon      7 août – 26 septembre 1984

LA MACHINE DU YETSIRA ET DE HEIDEGGER

Légende :

Les 3 Sepharim (ou Rayonnants) etc. sont 1, 2 et 3 ou 1, 11 et 12,

c’est aussi le passage, dans l’Actuel, du devenir au devenu,

mais aussi la Liaison, en Aleph.

Les 4 scissions ou 4 en Dieu sont I (les Transformations du Temps-Vitesse), II (ses formes dans l’étendue ou Apparence-Couleurs),

III (le Temps-durée, en pensée et en masse), IV (la fin de toute durée, l’ionisation de la masse ou la suprême Nécessité), ou le Souffle, le Souffle du Souffle, l’Eau du Souffle, le Feu de l’Eau.

Mais ces 4 se situent dans les deux sens : du Passé au Devenir (la patéfaction) et du Devenu à l’Avenir (la maintenance),

en 5, la maintenance est Mêm, en 9 la patéfaction est Shin,

la troisième lettre-mère, Aleph s’identifie au cercle 10 : l’ordonnancement historial.

Les 7 sont alors ces 3 points de repère et les 4 nombres : 1, 4, 7 et 10 :

1 en liaison,

4 en connexion-in,

7 en opposition,

10 en connexion-ex.

Par exemple, les 3 sont en IAV les 3 de Feu (Bélier, Lion, Sagittaire) et les 4 sont les 4 de Vérité : Bélier, Cancer (en in), Balance (en opposition), Capricorne ou la Scheschina (en ex).

Le Souverain-Lion est en 5 (Mêm) et le Sagittaire en 9 (Shin) : c’est le dieu du Nombre ou de l’Arche.

Les 3 sont en l’Ichtus d’Eau (Poisson, Cancer, Scorpion ou le Soter, la Sagesse et le Verbe). Les 4 sont les 4 du Bien : Poisson, Gémeaux (in), Vierge (en opposition), le Grand Arkhon (en ex).

L’Arche Arkhon est monté de 9 (parmi les 3) à 10 (parmi les 4),

le Cancer (Serpent puis Sagesse) est tombé de 4 (parmi les 4) à Mêm en 5 (parmi les 3).

Le Scorpion, Pistis-Verbe, absent du décompte de IAV (en huit) est maintenant en 9, le Shin parmi les Trois.

Absents également du décompte de IAV, en 3, les Gémeaux sont tombés en 4 (parmi les Quatre).

Absente du décompte de IAV (en 6), la Vierge est tombée en 7 (parmi les Quatre).

Les 3 sont en l’Esprit Libre d’Air (Verseau, Gémeaux, Balance pour Liberté, Fraternité, Egalité). Les 4 sont d’Harmonie ou du Beau : Verseau, Taureau créateur (in), Lion-hiérarchie (en opposition), Scorpion ou Lumière interne (ex en tant qu’Archetypus).

Les Gémeaux sont tombés de 4 (parmi les Quatre) en 5 (Mêm, parmi les Trois); le Scorpion-Verbe est monté de 9 (parmi les Trois) en 10 : connexion-ex et ordonnateur historial.

Etc.

 

Illustration Pierre-Jean Debenat

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