LE TRAITRE ET L’OTAGE – 2 –

LE TRAITRE ET L’OTAGE

Deuxième partie


La réponse : parce que c’est comme ça, parce que ça doit être comme ça, parce que c’est peut-être comme ça, c’est un type de réponse. Mais il y en a un autre. La question : pourquoi est-ce là plutôt qu’une autre chose appelle la réponse : parce que c’est, mais  elle appelle aussi la réponse : pour que ce soit. Pourquoi est-ce là? Pour que, pas parce que, pour que. Par exemple, pour que l’or soit, ou pour que le Graal soit découvert.

En fait, le Graal et l’alchimie ne sont pas les seules réponses à la question d’Heidegger. Actuellement, en informatique, vous avez du forcément faire de la mathématique des Ensembles; vous avez vu qu’il y a un système – qu’on n’appelle pas un système, mais c’en est quand même un – qui est composé de deux ensembles : 0 et 1. Comment est-ce qu’on définit ces ensembles? On dit qu’il y a deux relations; il y a une relation d’équivalence entre les choses qui sont pareilles. On met ensemble les choses semblables, ou alors qui sont dans un certain ordre, l’une avant l’autre. Et ces deux relations d’équivalence et d’ordre définiront l’Ensemble pour la systématique de la mathématique des Ensembles.

Mais on peut considérer que les choses n’existent que par rapport à leur contenant (c’est l’holisme), que connaître les parties n’importe pas si on ne connaît pas le tout, si on ne possède pas le tout.

A ce moment-là, on peut considérer les systèmes comme des parties. Il y a le système de la théorie des Ensembles, il y a le système de Galois, puis avant il y a eu le système de Gauss, puis avant le système des logarithmes, depuis le 17ème siècle. On peut dire à ce moment-là qu’il y a un ensemble qui unit tous ces systèmes. Ce sont les ensembles qui unissent les systèmes. Et tout s’inverse. Si vous prenez la mathématique des Ensembles, à l’intérieur de l’ensemble, vous aurez des relations d’équivalence ou d’ordre, mais à l’extérieur des ensembles vous aurez des jections. Vous ferez passer des éléments dans un ensemble ou un autre, et ces éléments seront en surnombre ou bien ils seront en manque, c’est-à-dire qu’ils combleront des vides, ou bien il y aura autant d’éléments dehors que d’éléments dedans et on dira qu’il y a bijection dans ce cas-là ou surjection ou injection. Donc ces trois jections sont dehors, les deux relations sont dans les ensembles.

Si vous prenez la figure inverse, c’est-à-dire le système contenu dans un ensemble, par exemple le système du Graal et le système de l’alchimie dans l’ensemble chrétien, ça ne sera pas du tout la même chose. Entre les systèmes, vous aurez ce que les philosophes appelaient les relations logiques. C’est-à-dire que vous entrez dans le système, ou bien vous êtes dehors, ou bien vous êtes à l’interface. Voilà les trois relations logiques qu’on reconnaissait. Mais ceux qui parlaient de relations logiques, ils mettaient des jections à l’intérieur des systèmes : la projection – en réalité la projection c’est ce qu’on espère y trouver –, et puis la déjection, c’est ce qui en reste ou ce qui n’en reste pas quand on en sort. Et en fait, quand vous parlez d’un ensemble, et bien il n’y a que ça : ce qu’on espère tirer du système, et puis ce qu’on rejette (ça s’appelle l’exception en science : ça gêne, on n’en parle pas). C’est-à-dire que ce qui était des relations devient des projections, et ce qui était des jections devient des relations logiques. Les deux figures s’inversent totalement.

Seulement, les ensembles dans le système, ce sera le savant, l’informaticien, le chercheur, qui diront : ça ne m’intéresse pas, il n’y a pas d’ensemble et puis s’il y a un ensemble je n’y connais rien, donc je ne m’intéresse qu’aux ensembles qui sont dans le système. Et pour les autres, ils diront : le système de la mathématique des Ensembles c’est bien joli, mais ce n’est qu’une mathématique parmi d’autres; ce qui m’intéresserait, ce serait des lois qui devraient régir toutes les mathématiques de tous les pays, de tous les temps, etc.

 

 

Illustration Pierre-Jean Debenat

 

Je vais aller un peu plus loin pour vous montrer la complexité du problème. Je vous dis : il y a l’alchimie et le Graal, ça pourrait donc être le système et l’ensemble. Ce l’est d’ailleurs à notre époque. Mais ça pourrait être les jeux de mots, qui sont souvent très riches de sens.

Le traitement et l’entretien, ça peut être une lecture de la chose : je traite de la question d’Heidegger, ou je traite du facteur et de l’enfant. Si vous me posiez des questions, si un dialogue s’entamait entre nous, on dirait que nous nous entretenons. On serait passé du traitement, de la conférence, du discours au dialogue, à l’entretien. On voit bien la différence entre traiter et entretenir.

Mais en même temps, entretenir quelque chose, c’est le conserver et le maintenir. Pour entretenir cette table, il faut la nettoyer de temps en temps (ce qui n’a pas l’air de se faire souvent) pour qu’elle reste ce qu’elle est, qu’elle n’ait pas trop de fissures, de salissures. Il faut entretenir ses outils : son stylo ou son fume-cigarette. Ou s’entretenir soi-même en ne fumant pas trop, c’est-à-dire se maintenir. C’est tellement vrai que le médecin qui, par excellence, va entretenir, ne dira pas tellement qu’il sauve, il dira qu’il rétablit : j’ai rétabli mon malade, je l’ai remis dans la position où il était avant.

Mais si entretenir c’est maintenir, traiter c’est changer. Traiter du métal, c’est en faire autre chose. On traite bien ou mal un individu selon qu’on le change dans le bon sens ou dans le mauvais.

Voilà deux mots tout innocents, traitement et entretien, qui ont quatre sens, comme ça, tout de suite, selon que je parle de la lecture ou de l’acte, ou que je parle du change ou du maintien.

C’est même six sens, parce que si je parle de l’acte, je change ou je maintiens; si je parle du discours, je discours ou je dialogue; et en même temps c’est évidemment l’acte ou la lecture.

Or c’est l’élu qui agit, qui est porté à agir, à faire de lui-même quelque chose. Alors que le facteur va devenir l’œuvrier qui fait les choses, les fabrique, les change donc. L’enfant tend à se maintenir dans sa pureté, dans son paradis du premier âge et le facteur tend à changer, à transformer, ne serait-ce qu’en traduisant. Parce que pour qu’on comprenne la lettre, il la lit, il la traduit en réalité.

C’est dire que l’enfant, l’élu, il est pris comme otage dans tous les sens du mot. Il est pris – d’abord par les adultes. Puis il est gardé; il est enfermé, dans l’école, puis dans la caserne, après ce sera dans le mariage, après ce sera en prison dans la vie : il doit être enfermé, son destin est d’être enfermé, en réalité. Le bon citoyen, c’est le citoyen qui n’a aucune porte de sortie.

A l’inverse, le facteur est d’abord un traducteur. C’est un mot, c’est une lettre. Beaucoup d’auteurs modernes, dont Kafka, ont admirablement écrit cela, notamment dans La Colonie pénitentiaire. Il y a quelque chose qui vient, qui est à l’origine, et qui est un message inscrit sur une herse qui porte des mots. Le condamné, celui qui doit être puni parce qu’il a mal agi, est couché sur un lit de supplice. Et il y a un instrument, qui est la hie, ou demoiselle, qui vient inscrire dans la chair du condamné. Le soldat est puni parce qu’il n’a pas su lire le message. Peut-être que la lettre est perdue, le message n’est plus lisible : c’était par les Hébreux, par les anciens Juifs – Kafka est un juif – mais les nouveaux ne le comprennent plus, ils ne peuvent plus lire le message. Alors on les punit par cette hie qui va enfoncer et inscrire le message sur le dos du coupable. Et un jour la machine s’arrête, pendant que le journaliste (le narrateur) est là. L’officier exécuteur est furieux. Il va essayer de se rendre compte par lui-même de ce qui ne va pas. Alors il va se coucher sous la machine. Et la machine va se remettre en marche toute seule. L’officier va mourir, mais il ne connaîtra pas l’ultime raison de sa vie. Il sera mort vraiment pour rien. Voilà les quatre machines de Kafka.

[…][1]

Nous n’en avons pas encore fini avec les questions. Pourquoi est-ce que c’est là plutôt qu’une autre chose? Pour que ce soit. Pour que le Graal soit, pour que l’alchimie soit, pour que l’ensemble soit, pour que le traitement soit, pour que l’entretien soit, etc. Alors ça fait tellement de réponses possibles qu’on est intimidé. On se dit : est-ce qu’on ne peut pas clarifier tout cela?

On peut le clarifier par une question qu’on n’a pas encore posée, et qui est absolument primordiale, c’est : qui pose la question? et : qui répond? Pourquoi cela est-il là plutôt qu’une autre chose? Qui est-ce qui demande ça? Et qui est-ce qui va répondre?

Dans la première enfance, le bébé en tout cas, le « bébé-eau », comme disent les Bambaras, et bien ce premier enfant, il est celui qu’on interroge. L’adulte ne fait qu’interroger l’enfant. Il interroge d’abord par amour, par affection, par devoir et il se demande : est-il bien, est-il mal, souffre-t-il, est-il heureux? Voilà la question qu’on pose à l’enfant. Parce qu’il est l’élu, et que les choses doivent être faites pour lui.

Mais quand il arrive à l’âge de raison, et encore plus quand il arrive à l’école et à l’université, c’est lui qui va poser des questions à l’adulte. C’est lui qui va dire : pourquoi est-ce qu’on attend ça de moi, pourquoi est-ce qu’on exige ça de moi, pourquoi? L’adulte, lui, ne pose plus de questions : il sait tout. Il se contente de répondre à l’enfant. Mais très vite, comme l’enfant n’est plus élu, c’est qu’il est otage. On ne va pas tellement répondre pour le bien de l’enfant, on va s’en foutre, de son bien. Par contre, l’enfant interroge l’adulte, qui doit répondre toujours. Parce que s’il ne répond pas, l’enfant perd confiance en l’adulte. Il faut absolument que l’adulte réponde. Il faut qu’il dise : oui, moi j’ai compris, j’ai lu la lettre, je sais ce qu’il y a dans la lettre : c’est la morale, c’est l’Etat, c’est le Devoir, la Vertu.

En fin de compte, l’adulte ne répond pas pour le bien de l’enfant; il s’en fout complètement, c’est évident puisqu’il va le faire mourir à la guerre, il va l’écraser par des lois diverses. Mais il va s’en servir, il va essayer d’obtenir quelque chose de l’enfant devenu adolescent. Il va lui donner une fonction. C’est-à-dire que ce qui avait été le fils de roi va devenir fonctionnaire. Mais le fonctionnaire lui-même est élu, on l’a mis à ce poste : il est clerc de notaire, ingénieur informaticien, adjudant, professeur… Ce qui avait été l’enfant va devenir fonctionnaire. Quant au facteur, il va devenir un ouvrier, il va faire des choses et à la fin il y aura une fracture. Et c’est comme ça, parce que les mots sont là, qui ne trompent pas, ils sont là pour nous dire ce qui existe en réalité.

Qui questionne, et qui répond? Mallarmé, Valéry et Teilhard de Chardin ont répondu la même chose à la question : pourquoi fait-on cela? Ils ont dit : la presse. Ce qui est extraordinaire, c’est qu’aucun des trois ne disait la même chose que les deux autres.

Pour Mallarmé, la presse c’est l’information, le journal quotidien. On fait ça pour informer.

Valéry a dit que ce qui va perdre l’homme, malgré les splendeurs du progrès et la bonne volonté de bien des hommes d’aujourd’hui, c’est la précipitation. Et cette précipitation, nous n’en voyons l’équivalent qu’au 2ème siècle avant J.-C., dans les cités hellénistiques, où brusquement on a voulu tout faire, tout de suite : le Colosse de Rhodes, le phare d’Alexandrie, les sept merveilles du monde. Il fallait tout faire en 3-4 ans. Tout ça a été détruit, d’ailleurs, dans le siècle qui a suivi. On se précipite, et parce qu’on se presse, on va se casser la gueule. Valéry disait : allons un peu moins vite, mais faisons de belles choses.

Teilhard de Chardin, un jésuite, qui a été très mal vu par Rome, disait : la marque de notre temps, c’est la pression. Il est mort en 1955, il a connu les camps de concentration et  les goulags. Il disait : voilà, on en est là, à contraindre, écraser, presser comme un citron l’homme, c’est la marque d’aujourd’hui.

Vous voyez comment le même mot presse peut signifier trois choses apparemment différentes. Mais je crois que la presse est effectivement soit pour informer, soit pour précipiter, soit pour écraser : les trois grandes prétentions du siècle.

Alors maintenant tout est dit, on a répondu à tout. Et bien non. Il reste une question : pourquoi le pourquoi?

On semble quitter la question, et on la quitte sans doute. Mais c’est pour en poser une autre.

Parce que la seule réponse possible, c’est : parce que la chose  peut ne pas être là. Si je me demande pourquoi la chose est là plutôt qu’une autre chose, ça sous-entend qu’elle peut ne pas être là.

Comment la chose pourrait-elle ne pas être là? Elle peut ne pas être là de deux façons différentes.

Elle n’est pas dans le Graal, parce que le Graal est vide. Elle n’est plus là parce que c’est vide, parce qu’il n’y a rien.

Mais dans l’alchimie, c’est différent. Ici, l’or n’est pas encore, il est à venir, il est une teinture de faux-monnayeur, et il sera à la fin une teinture de faux-monnayeur; il n’y a pas d’or, l’alchimie c’est de la fumisterie. Mais elle a été là. C’est-à-dire qu’il y a eu un moment de disjonction, d’absence, et puis il y a eu un moment où la chose était là.

Aujourd’hui il n’y a plus rien. Il y a ce qu’on appelle la Forme Vide. L’informatique en est un si bon exemple qu’elle donne le monde virtuel; virtuel ne veut rien dire d’autre que ce qui n’est pas là. En fait la matière, on le sait maintenant – les savants l’affirment en tout cas, c’est la dernière prétention scientifique – la matière de l’univers, c’est-à-dire la matière de tous les milliards d’atomes, est en dehors de notre univers. Puisque notre univers ne contient qu’un millionième de matière, c’est qu’il y a quatre-vingt dix neuf millionièmes en dehors. Tout est en dehors, nous sommes dans une Forme Vide. C’est la prétention de la science actuelle. C’est l’aboutissement du Big Bang, en quelque sorte.

 

 

Illustration Pierre-Jean Debenat

[…]

Si vous voulez pousser l’enfant en dehors de l’enfance, vous allez en faire un otage, entièrement livré au facteur, à l’adulte. Et l’adulte, de même, puisqu’il ne peut pas continuer sans arrêt dans le néant, il va essayer de revenir, et il va retrouver un autre éparpillement, l’éparpillement de l’alchimie, aujourd’hui, après l’éparpillement de l’alchimie il y a 2000 ans.

Mais bien sûr, c’est trop désespérant, ce n’est pas possible que ça soit la figure de l’univers.

On peut dire que dans un sens la machine est fermée, et dans un autre sens elle est ouverte. Or c’est le cas de toutes les figures géométriques que l’on peut faire : elles sont fermées ou ouvertes. Le cercle est une figure fermée, et d’une manière générale, le pli : quand je plie quelque chose, je le referme. Si au contraire je l’ouvre, je vais faire une fronce, dans l’autre sens.

Je disais tout à l’heure que le problème des passages pose tout à fait cette question d’ouverture et de fermeture. Qu’est-ce qui permet de passer : est-ce que c’est la fermeture, est-ce que c’est l’ouverture? Pour l’homme de bon sens, c’est l’ouverture qui permet de passer le seuil. Pour le technicien, l’électricien, c’est la chose continue, au contraire, qui va permettre le passage du courant. Les mots disent encore cette ambiguïté. Vous avez une recouverture qui dérobe les choses : c’est la cache. Dans la machine, on sait bien que les choses sont cachées : on ne les voit plus. La recouverture cache. Mais le recouvrement – comptable – restitue, rétablit : on regagne ce qu’on a perdu. Il y a récupération, donc profit, donc gain. Ce qui couvre peut cacher – perdre – ou peut rétablir, ce qui se dit aussi recouvrer.

Et de la même manière, quand une chose est découverte, elle est cassée, il y a eu bris : le découvert, c’est le désert, la Forme Vide. Tout est à découvert. Mais la découverte est un gain. Découvrir une chose, c’est la trouver, la distinguer. Donc la découverte peut être aussi un plus ou un moins, un profit ou une perte.

A ce moment-là, ce qui semble une machine finale n’est pas du tout finale, elle se présente comme un retour; mais comment se présente ce retour? Il n’y a pas de retour possible, puisqu’il n’y a plus l’Amour qu’ont connu nos pères; avant que le facteur délivre la lettre, il n’y a rien; quand il sera mort il n’y aura rien non plus. Donc on semble contenu dans un immense vide. Nous sommes nous-mêmes le Graal vide. Evidemment ce n’est pas possible, et on distingue la faille de cette machine, de cette conception, de cette figure : c’est que le facteur est un traducteur, et que le traducteur finit souvent par être un traître. C’est ça qui ne va pas. Est-ce qu’il n’y a pas moyen de sauver l’élu? D’avoir confiance dans le traducteur?

Il y a deux histoires. L’une d’il y a 4 000 ans, l’autre d’il y a 2 000 ans. Je vais vous parler de deux cycles différents, mais les deux histoires disent la même chose. C’est extraordinaire, à 2 000 ans d’intervalle!

Le héros des deux histoires, c’est le même, parce qu’il porte le même nom. L’un s’appelle Joseph et l’autre s’appelle Jésus – Joshua, le même nom.

L’idée de clémence, de pardon, l’idée de compassion, de recherche d’un bien suprême, elle est contenue dans l’histoire de Joseph comme dans l’histoire de Jésus. Seulement chez Jésus c’est beaucoup plus développé, ça va jusqu’à « Aime le prochain comme toi-même ». Tandis que pour Joseph, c’est le pardon. Il pardonne à ses frères de l’avoir vendu.

Mais les deux sont des otages. Non seulement ils ont le même nom, mais ce sont des otages.

Joseph est vendu par ses frères, ils étaient douze frères, bien sûr, les douze signes du zodiaque, et l’un des frères, surtout, Juda, qui voulait le pouvoir, qui voulait être bien vu dans l’esprit du père, Jacob, Juda obtient de ses frères de vendre Joseph. Il passe une caravane, on vend Joseph pour de l’or.

Joseph et Jésus sont des élus. Joseph était l’élu de son père, Jacob, qu’il préférait même à ses aînés, mais c’est aussi le facteur. Joseph va s’en sortir : esclave, vendu, trahi, il va s’en sortir parce qu’il sait déchiffrer les rêves. C’est le premier psychanalyste. Dans sa prison, il y a un margoulin, un filou qui tremble pour sa peau; il fait des rêves et Joseph lui dit : ça veut dire ça. Et puis à d’autres il dit : toi tu seras gracié, toi tu seras pendu. Comme ça se réalise, il commence à devenir célèbre. Le pharaon veut aussi le voir. Il a rêvé de sept vaches maigres, de sept vaches grasses, et demande ce que ça veut dire. Joseph dit : il s’achève cette année sept ans de prospérité, et pendant sept ans l’Egypte va connaître la pénurie. On parle de le mettre à mort. Qu’est-ce que c’est que ce fou? Le pharaon demande à Joseph ce qu’il faut faire. Joseph répond qu’il faut que chacun donne le septième de sa richesse pour acheter tout ce qu’il peut, pour emmagasiner des provisions. Le pharaon objecte : toute notre fortune va y passer – C’est ça ou la mort, répond Joseph. Donc on empile, et la famine arrive. Et puis les frères de Joseph arrivent en Egypte. Ils ont tout vendu pour avoir un peu d’or et maintenant ils meurent de faim. Donc il faut qu’ils achètent du blé à l’Egypte. Et Joseph leur dit : vous n’êtes pas tous là. – Non, Benjamin n’est pas venu, c’est notre plus jeune frère. – Ah! Mais je veux le voir. Et je veux voir votre père (25 ans ont passé depuis la vente de Joseph). En fin de compte, c’est ça qui est important, il fera venir Benjamin, il mettra un bijou sacré dans le sac de Benjamin. Au moment où ils vont s’en aller, Joseph dit : on a volé un bijou, je suis obligé de garder ce jeune homme. Revenez avec votre père, pour qu’on s’arrange.

Joseph a misé ce bijou dans le sac. Pourquoi? Pour prendre l’Egypte. Parce que quand les tribus, le père vont être là, il va leur dire : Je suis Joseph. – Grâce, pitié! – Je vous ai fait venir ici parce que j’ai besoin de vous. Parce qu’il y a quelque chose d’énorme à faire en Egypte. Parce que Dieu a dit à Abraham, notre aïeul, que l’Egypte lui appartiendrait. Donc vous allez rester avec moi. – Esclaves? – Est-ce que je suis un esclave? Je suis le premier après le pharaon. Je suis le maître de l’Egypte. Si vous le méritez, si vous êtes dignes, vous serez les maîtres de l’Egypte.

Et en effet, ils seront les maîtres de l’Egypte pendant quatre siècles, avant que les Egyptiens ne chassent les Hyksos.

[…]

Jésus, c’est la même chose, il n’y a pas besoin de développer. Lui aussi est vendu – par Judas lui aussi. Et il est otage au point le plus haut, puisqu’otage veut dire à la fois l’étranger qu’on introduit, et l’hostie dont on se nourrit (hostire). C’est l’adversaire dont on se nourrit.

Seulement on voit bien que le traître n’est pas moins nécessaire que l’otage. C’est ça le problème. C’est pourquoi Joseph n’en veut pas à ses frères. Il savait qu’ils devaient le trahir. Et Jésus, non seulement il le sait après, mais il le sait avant. Le soir de la Cène, le soir de sa Passion, quand il réuni les douze autour de lui, il leur dit : Je devrai partir, parce que l’un de vous m’aura vendu, m’aura trahi. – Qui, Seigneur? – Celui à qui je donne ce morceau de pain.

Judas est obligé de trahir, parce que Jésus lui indique que c’est lui qui va trahir. Il y a une élection du traître autant que de l’otage. Pourquoi est-ce dans le sac de Benjamin que Joseph a mis le bijou? Parce que c’est Benjamin qu’il aime plus que tout. C’est au plus aimé qu’on fait ce tour de vache.

Alors y a-t-il un moyen d’échapper à cette angoisse de devoir choisir entre l’otage et le traître? Est-ce qu’on est obligé d’être des traîtres ou des otages? Est-ce qu’on peut faire autrement qu’être l’un ou l’autre? Ça revient à poser la question d’Edern Hallier : faut-il prier ou lutter? Parce que l’otage ne peut que prier, que supplier. C’est pourquoi l’enfant dès sa naissance est un otage. Il demande à longueur de journée. Et le facteur, lui, trahit. J’irai plus loin : il doit trahir. Je vais vous en donner un exemple. Il y a des traducteurs honnêtes, fidèles, qui vont essayer de rendre le mot à mot du texte. C’est presque illisible. C’est très difficile de lire un livre traduit comme ça. Ou alors, ils s’en fichent complètement. Le plus bel exemple, c’est Mallarmé traduisant les poèmes d’Edgar Poe. C’est aussi beau qu’Edgar Poe, mais ça n’a plus rien à voir avec Edgar Poe. Et si vous traduisiez le texte de Mallarmé en américain, vous ne retrouveriez jamais le texte d’Edgar Poe. C’est la trahison absolue. Seulement, il avait raison de trahir : c’est ce qui vous fait aimer Edgar Poe.

Il faut que Judas trahisse le Christ. Il faut que Juda trahisse Joseph.

Notre ami me disait tout à l’heure un mot de Céline que je ne connaissais pas : il faut trahir ou mourir. Un mot admirable. C’est vrai qu’il faut trahir ou mourir. A la fin, il y a trahison ou mort. Mais il peut y avoir autre chose.

Il y a beaucoup d’otages et de traîtres aujourd’hui. Il y en a tous les jours, dans les journaux. Quelquefois, il se passe des choses extraordinaires. Par exemple, ces traîtres, ces Tchétchènes qui ont pris en otage des femmes, des enfants. Plusieurs centaines. Qu’est-ce qu’ils voulaient? Qu’on mette fin à la guerre, parce que les Russes matraquaient les Tchétchènes, ils anéantissaient leur pays. Ils ont dit : nous rendons les otages si on fait la paix. Et ils ont réussi. On ne les a pas arrêtés, on ne les a pas massacrés, parce que quand même, il y avait trop d’otages. Ça aurait fait hurler le monde entier, alors on a reconduit les traîtres et les otages en Tchétchénie, pendant que les pourparlers commençaient avec les troupes russes. Ça a réussi. Enfin, ce n’est pas toujours aussi beau. C’est comme ça quand l’otage cesse de demander. L’enfant qui ne prie plus, qui ne supplie plus, qui ne crie plus quand il atteint l’âge de raison et se met à faire – à jouer, à donner – il est sauvé en tant qu’otage. S’il donne (sa joie, sa gaieté à la famille), évidemment on ne va pas le tuer, au contraire on va avoir besoin de lui. On va l’aimer autant que Joseph aimait Benjamin.

Et le traître, s’il ne fait que seulement traduire, pour créer son propre monde, comme Mallarmé, ce n’est pas un traître. Au plus haut point de la trahison, c’est un créateur.

 

 

Illustration Pierre-Jean Debenat

 

Je vais peut-être entamer le dernier procédé, le dernier processus. Je vais quand même répondre à la question : est-ce qu’il faut prier, est-ce qu’il faut lutter? Ni l’un ni l’autre. Il faut servir. Et même ça ce n’est pas simple : servir quoi, et qui? Servir comme au tennis? Comme dans l’armée?

Je vais vous dire maintenant comment, comme malgré soi – ça ne demande pas un effort énorme – on va continuer cette histoire. On a fait ça en 2 000 ans. Mais en fin de compte, le cycle va continuer. L’enfant ira là au lendemain, ou au mois suivant, ou à l’année suivante, dans un autre cycle, dans le cycle qui suit. Il se retrouvera à l’aube, à l’éveil, délivré des angoisses. Il se retrouvera, à la fin de décembre, de nouveau au début de l’année. Si vous ne trahissez pas, et que vous ne vous laissez pas dévorer, vous ferez ce chemin.

[…]

Ce que j’ai dit des figures, ce que je dis des lettres – les lettres ne sont pas que des lettres. Le zéro c’est un contour; c’est la lettre o, qui est fondamentale dans l’alphabet; et puis c’est un nombre. Si vous prenez l’x, c’est une figure, c’est aussi une lettre essentielle de l’alphabet et c’est un nombre, le nombre dix. Mais 0, c’est aussi le néant, c’est la Forme Vide; et l’x minuscule, qui n’est pas droit mais fait de courbes, c’est le signe de l’infini. x est le signe de l’infini et 0 le signe du néant, c’est-à-dire exactement ce qui contient notre univers.

Je vais arriver à conclure, parce que j’ai encore beaucoup à dire en conclusion. Je ne vous parlerai pas des machines, j’en ai donné quelques-unes.

[…]

Ça ne suffit pas ces machines, on ne peut pas vivre de machines. Et puis, la machine… Je pense à la machine à tricoter, parce que j’en ai vendu à un moment de ma vie. Et bien, ça sert à tricoter, ou à fricoter si c’est une machine de cuisinier. Mais le tricot, le fricot, est-ce que ça vaut la peine? Ça n’empêche pas les gens de mourir, les peuples de disparaître et l’Histoire de nous rester incompréhensible.

Alors, il doit y avoir quelque chose d’autre. Ça s’appelle une tapisserie. C’est une machine qui tricote, et c’est un métier qui tisse. Et quand vous examinerez le métier à tisser, vous y trouverez tous les éléments que je vous ai exprimés aujourd’hui.

Vous y trouverez la bobine autour de laquelle s’enroule le fil, et puis vous aurez le fil qui se défile, la came (le carton qu’on retrouve en informatique, d’ailleurs), et puis la navette qui monte et descend, etc.

La tapisserie, c’est quoi? C’est la beauté, c’est l’œuvre d’art. Alors, peut-être que ça valait la peine de faire tout ça pour atteindre à la tapisserie.

Les légendes ne trompent pas. Vous avez Ulysse qui va traverser la Méditerranée, dans un sens puis dans l’autre, vers l’ouest puis vers l’est, qui va sans doute aller jusqu’aux Açores, peut-être jusqu’en Islande. Il ne cherche qu’à revenir chez lui, il est l’otage par excellence. Il ne peut pas revenir, il y a les dieux qui le chassent ailleurs : il semble destiné à revenir sans jamais revenir. Mais Homère, c’est le début du pressentiment de l’Amour. Il y a l’amour d’Ulysse pour sa femme Pénélope. Et quand il veut revenir, c’est pour retrouver sa femme. Ce n’est peut-être pas encore de l’amour à ce moment-là, mais c’est en tout cas une tendresse très proche de l’amour. Que fait Pénélope pendant ce temps-là? Elle dit qu’elle fait de la tapisserie : elle doit faire du tricot. Elle ne peut pas faire la tapisserie sans Ulysse. La femme ne peut pas faire la tapisserie sans l’homme, pas plus que l’homme sans la femme ne peut accomplir son voyage. En tout cas, chaque soir elle détruit ce qu’elle a fait le jour. Et elle dit à ses prétendants : laissez-moi le temps, je n’ai pas encore fini.

Mais regardez, ça c’est bien une question de métier. Lui, c’est le métier d’aventurier, de roi, de héros, de guerrier, elle c’est la mère, la créatrice de l’œuvre inoubliable qu’elle réalisera quand Ulysse sera revenu. Parce qu’ensemble ils la feront, cette tapisserie.

C’est pourquoi les grandes œuvres de l’humanité sont toutes des œuvres sacrées. On peut les lire comme on peut lire l’Evangile ou la Bible ou le Coran, ça porte le même message. Et ça porte le message sublime du métier. En fin de compte, au-delà des machines, au-delà de toutes ces quêtes, il y a quoi? J’ai dit servir, il faut être plus précis : fais ton métier. Fais ton métier depuis le début, depuis la naissance, depuis l’origine. Commence très tôt et va jusqu’au bout.

Va jusqu’au bout, ça veut dire quoi? Ça veut dire atteindre au rendu, à ce qui est rendu. Dans un sens, le rendu, c’est la fatigue, c’est la mort. « Je suis rendue », dit la femme de ménage à la fin de sa journée de travail. Elle n’est pas rendue forcément dans le sens d’être arrivée; elle est arrivée aussi au bout de sa journée, elle va dormir, se reposer. Elle est rendue comme épuisée, elle est rendue comme arrivée. Mais la chose elle-même, elle est rendue, elle est restituée. L’otage est restitué en fin de compte.

Elle est restituée à son haut degré d’élection, s’il s’agit de Joseph ou de Jésus. La chose qui était empruntée au début, le sens emprunté par le facteur, il est rendu, il est restitué à la fin. Il est restitué au terme des investissements : élection, mise, prise. Et aussi dans le sens inverse, où on a commencé par prendre et puis miser ce qu’on prenait, comme le financier, comme le faux-monnayeur, le banquier, l’homme d’aujourd’hui, toujours adorateur du Veau d’or.

Alors, c’est ce mot-là sur lequel je vous laisserai, rendus dans au moins le triple sens, de fatigués, arrivés, restitués. Et j’y ajouterai un quatrième : fidèles. La fidélité qui reproduit exactement le départ. La chose est bien rendue, dira le journaliste. Et vous retrouvez l’idée de faire son métier correctement. Correctement, ça veut dire avec correction, avec déférence, et ça veut dire aussi remis dans le droit chemin, corrigé, comme on corrige une erreur typographique.

Il y a la correction du handicap, dans une course. On impose aux autres coureurs une charge supplémentaire. C’est ce qu’on appelle le handicap. C’est ce que je vous disais tout à l’heure, de l’enfance, de ces enfances trahies, tragiques. Ces enfants qui se découvrent bâtards à six ans, qui sont chassés du grand-père : on leur met un handicap, pour qu’ils puissent aller jusqu’au bout de la course, sans trahir, sans tricher.

Mais il y a l’autre mot : cap in hand, la casquette à la main. C’est l’humilité, la déférence.

Alors on a le choix entre le handicap et le cap in hand, ces deux formes de correction.

 

Jean-Charles Pichon  1995


[1] Quelques passages ont été supprimés pour des raisons techniques : retournement des cassettes, qui a fait perdre quelques minutes d’enregistrement, ou bruits parasites qui ont rendu le discours inaudible.

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