Le dialogue

1

L’homme dit à Dieu : Apparais-moi, que je puisse enfin t’adorer!

Car voilà des milliers d’années que j’honore une sagesse sans visage.

On ne peut toujours se prosterner devant l’invisible.

D’accord, dit Dieu, je veux t’apparaître : il n’y aura plus le modèle sans le

reflet, ni la voix sans l’écho.

Mais n’oublie pas de m’adorer.

Il fut ainsi et nulle chose ne se cacha sans se montrer.

Il y eut l’image du tonnerre, celle du chant;

l’oiseau fut, tout clair, sur le mur comme l’ange, caché dans le ciel.

Le frère imita le frère et le brave le lion.

De la droite naquit la gauche,

ce qui était en bas fut comme l’être d’en haut :

l’homme vécut dans la transparence des choses.

Mais, un jour, l’image lui suffit et, dès lors, il n’adora plus.

Dieu se retira de l’idole et tout s’empoussiéra,

une vie sans parfum et des couleurs sans âme

enveloppèrent le monde

d’un brouillard dévorant.

Illustration Pierre-Jean Debenat

2

L’homme dit à Dieu, alors : Toi seul est créateur,

comment puis-je te servir quand rien ne sort de mes mains qui ne fut

avant que je sois? donne-moi un pouvoir digne de ton esclave, digne de ta

grandeur, et je te servirai comme tu exiges de l’être.

D’accord, dit Dieu, crée donc! Je serai toujours auprès de toi, t’inspirant

l’impossible et t’insufflant ma force.

Mais ne quitte pas d’un pas l’ombre que je projette.

Il fut ainsi et Dieu resta près de l’homme : il le nourrit de sa puissance et

l’homme créa le nombre, la lettre et la figure.

Il édifia des pyramides aussi hautes que les montagnes,

des villes aussi grandes et fructueuses que la plaine,

des fleurs nouvelles et des joyaux que nul dieu encore n’avait conçus.

Il se forgea des armes brillantes comme l’éclair et plus rapides que le daim;

il laboura les mers de ses navires et la terre de ses charrues. Il accumula

des trésors sous lesquels s’ensevelirent la mauve et l’asphodèle. Puis, il

tua le bleu, le vert, le jaune, et l’horizon s’incendia.

L’œuvre lui suffisant, il oublia le Seigneur; il envahit sa nuit d’une lampe

éternelle, où s’abîmèrent Babel, et Sumer et Lagash, Our dix fois

reconstruite et Ninive embrasé. On recueillit les cendres du Grand Taureau

mort.

Le dernier Homme alla, de ruine en ruine, se faire embaucher par des rois

qui ne combattaient plus que pour survivre.

Pierre-Jean Debenat

3

Le dernier Homme dit à Dieu : A moi, l’expert, de quoi peut me servir ta

présence si, entre nous, aucune parole n’est échangée? Si tu ne m’assures

pas le maintien des merveilles, de quel prix me sera la merveille? Et de

quel prix la vie que tu peux m’enlever? J’ai besoin de peu pour perdurer,

d’une femme, d’un troupeau, d’un fils qui me perpétue. Accorde-moi cela

et je respecterai le lien qui nous unit.

D’accord, dit Dieu, nous allons conclure cette alliance. Je t’en donne le

signe, qui sera ta signature. Par le petit bout de peau que tu t’enlèves

sera conclu l’accord qui me fait ton berger, ton gardien et ton roc. Mais

n’oublie pas l’alliance.

Il fut ainsi. Les fils d’Abraham eurent des fils, des troupeaux et des biens

salutaires en nombre, pour que, par les tribus, le premier des patriarches

revécût de siècle en siècle, et tous ceux de sa race autour de lui.

D’autres patriarches l’imitèrent, qui signèrent d’autres contrats, par

d’autres signes.

Par la justice et par la loi, en tous pays, le bonheur s’instaura sur terre,

comme une fleur prise dans le fruit.

L’homme s’en réjouit d’abord. Hélas! Il s’en flatta.

Il ne préserva plus la vie mais il l’ôta.

Il conclut des pactes d’un jour avec des peuples aussi cruels et non moins

orgueilleux que lui.

On signa de son sang des clauses douteuses, pour des négoces dont

l’innocent fut rejeté. On ne respecta pas l’Alliance.

La nielle détruisit le froment, la rouille le fer. Les hommes s’entretuèrent,

les peuples s’épuisèrent. Avant la Syrie Israël tomba, Juda le glorieux

avant Babylone. Athènes ne compta plus vingt mille citoyens, Sparte huit

mille hoplites. Toutes les villes de la Lydie s’anéantirent l’une après

l’autre.

Illustration Pierre-Jean Debenat

4

Quelque anachorète au pli d’un désert dit à quelqu’un qui l’observait :

De quel prix me sont tes alliances, quand je continue de souffrir?

Apprends-moi la souffrance, et à la supporter. Daigne souffrir avec moi,

un peu, afin de savoir ce que je sais, car tu m’as fait don d’une science

terrible – et qui te détruit.

Prends modèle des dieux dont j’amuse ma fièvre : Marsyas et Bacchus,

également déchirés, Ixion écartelé, Prométhée sur son roc.

Fais cela pour moi : je t’aimerai.

D’accord, dit Dieu, je vais me faire un homme, je veux souffrir avec toi, et

d’une agonie telle que toutes les misères s’y révèleront ce qu’elles sont :

peu de chose.

Je me ferai le pain que tu manges, le vin que tu bois; tu me sentiras en

toi à chaque jour du mois, à chaque heure du jour. Tu sauras comme moi

le pourquoi du malheur.

Mais n’oublie pas de m’aimer.

Il fut ainsi. Dieu se fit homme et il mourut. Il ressuscita, pour qu’on sût.

Et l’homme apprit et remercia. Il se fondit en cet amour plus fort que

toutes les absences, car, en l’absence de l’aimé, toutes les vies sont

suspendues.

Il y eut des fruits fendus, à nouveau réunis, des guérisons du cœur, des

abîmes d’angoisse en cet instant comblés, et l’éternel possible du certain

renouveau.

Mais l’homme n’aimait plus Dieu : il n’aimait que lui-même, ou l’épouse

l’époux.

L’amour eut un objet, comme l’enfant son jeu.

De l’osmose prodigieuse, on fit le plaisir court.

Dieu n’habita plus l’homme, et tout dégénéra.

Pire que les fléaux anciens, une lèpre nouvelle mordit le cœur déserté; la

musique troubla au lieu de rasséréner; le rythme s’épuisa comme un

ruisseau qui s’assèche.

L’homme et la femme se déchirèrent au nom de l’amour; les peuples au

nom de la vertu. Celui qui croyait dans le pain mit au bûcher le joyeux

buveur, pour le sauver. Le marin maudit le laboureur.

La Terre s’ouvrit comme une pomme : chacun chercha le ver dans le

morceau dédaigné. Une moitié de l’humanité entreprit de détruire l’autre.

Illustration Pierre-Jean Debenat

5

Un enfant qui se meurt dans l’air empoisonné de l’ultime faubourg dit à

celui qui passe : De quel bien m’est ta nourriture, quand elle m’assoiffe?

De quel bien ton sang, quand il m’enivre? Je ne survivrai pas, je devrai

disparaître, ainsi que les espoirs que tu mettais en moi, si tu ne m’élèves

jusqu’à toi-même, si tu ne me rends ton égal. Fais cela pour moi. Donne-

moi l’indifférence, la liberté d’un dieu, et je te serai utile, comme tu l’as

voulu.

Illustration Pierre-Jean Debenat

D’accord, dit Dieu, sois donc une partie de ce qui est.

Que rien ne nous distingue plus l’un de l’autre!

Il te suffira d’être différent. Il te suffit de t’oublier.

Mais n’oublie pas, n’oublie jamais le secret : quand tu dis MOI, le Moi que

tu dis est une chose si peu singulière, si peu réelle, que quiconque dit: Moi

la dit aussi.

Jean-Charles Pichon  Le Petit Métaphysicien Illustré

Ce contenu a été publié dans Le Petit Métaphysicien Illustré (extrait). Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.