Les rayures d’ombre

Dessin Dominique Lebrun

En 1983, j’ai rassemblé en un recueil, financé par souscription, une douzaine de nouvelles écrites par Jean-Charles Pichon entre 1945 et 1982, et publiées dans diverses revues. En voici quelques-unes…  P-J Debenat

LES RAYURES D’OMBRE

Illustration Pierre-Jean Debenat

La rosée maintenant, et non la pluie, tombait de l’arbre. Le vieux se pencha pour mieux voir les yeux de l’enfant, brillants comme d’ultimes étoiles.

– Quand tu auras vécu aussi longtemps que moi, dit-il, tu sauras qu’on ne ment jamais que pour causer de l’ennui ou faire que les autres s’occupent de soi.

– Je ne mens pas, dit l’enfant.

– Tu as toujours menti, reprit le vieux, avant même que de savoir dire papa et maman, tes yeux voyaient des choses qui n’existent pas. Et te voilà encore assis au milieu de tes diables, traînant ton âme à l’enfer.

Les sillons s’étalaient en grands plis de velours sous le miroitement incertain d’un soleil pâle sans force et sans éclat, et tout était si calme que la moindre brise errante dans les feuillages des arbres s’exhalait comme un souffle d’enfant paisiblement endormi.

– On te pardonnerait si tu étais idiot, dit le vieux. Mais non, tu fais seulement semblant. Tu es un garçon de bonne race, ton père l’était avant toi et le médecin sait bien que tu n’es pas malade.

Jacques gémit sans trop savoir lui-même si c’était de peur rétrospective au souvenir des raies noires et de l’être sans poil, ou du plaisir de se retrouver tout de même vivant dans le jour. Il se recroquevilla un peu plus dans le sillon creux comme une barque, à l’ombre du grand pommier. Les pommiers se dressaient à la limite du champ. Personne encore ne l’avait suivi dans cette retraite. Dominant tout à coup la peur et le plaisir, la tristesse s’implanta en lui de ne plus jamais pouvoir s’isoler. Le visage coléreux – ou était-ce simplement triste aussi ? – du vieux lui cachait le ciel, et une autre espèce de souffrance le saisit au souvenir des soirs anciens où il restait très tard, assis sur le sol de la véranda, à regarder une fumée en couronne s’élever de la pipe de l’aïeul. Il n’était plus que terriblement déchiré.

– J’ai prié, disait le vieux. Dieu sait combien j’ai prié pour que le démon te soit ôté avant que je meure, pour te voir avant que je meure t’assagir et devenir un garçon honnête, comme ton père le fut avant toi. Je ne peux que prier et te corriger. Le reste est dans la main de Dieu. Mais cela est terrible à dire, je ne sais même pas si tu aimes Dieu.

Dieu apparut soudain dans le cerveau de l’enfant, au milieu des pommiers, des anges et des morts, affublé d’une barbe blanche et d’un vitrail rouge et violet qui lui faisait comme une inquiétante auréole. Et l’enfant eut envie de pleurer, parce qu’il savait bien, lui, qu’en effet il n’aimait pas Dieu : il en avait trop peur. Il aurait voulu pleurer, et aussi plaire à son grad-père et, le soir, s’endormir sagement au lieu de trembler et d’attendre et toujours, en fin de compte, de descendre à pas feutrés l’escalier de onze marches, pour courir sous la lune au rendez-vous. Il n’ignorait pas qu’il était damné et longtemps en avait souffert (à la messe du dimanche particulièrement), mais il n’en souffrait plus – non, pas même de cela, voué à cette hébétude qui doit être en effet, sans doute, le signe premier mais assuré de la damnation.

La première fois que l’Etre lui était apparu, ç’avait été dès le lever de la lune. Par la suite, Jacques s’était étonné que personne d’autre ne l’eût vu. Car il se dressait non pas en pleine campagne ou sous l’abri rouge et vert des pommiers, mais dans le crépuscule claire, à l’entrée même de la cour de la ferme, entre les deux bornes de pierre qu’on disait dater d’un lointain passé. Mais chacun, ce jour-là, allait à ses affaires : il y avait la maladie de maman, et l’inquiétude du grand-père pour sa vache, qui devait mourir aussi, et le commencement des travaux qui creusaient une longue rainure profonde sous le carrelage de la cuisine, tandis que de gros tubes noirs s’amoncelaient contre le mur.

Et il y avait – car l’esprit de l’enfant se limite à ses yeux – les feuilles jaunes du figuier qu’on voyait par la fenêtre de cette même cuisine (et maintenant, ainsi, Jacques sait que la première apparition avait eu lieu un jour d’automne, deux ou trois ans plus tôt, mais il ne peut préciser davantage, la maladie de maman a trop duré).

Ce jour-là, l’enfant n’avait rien dit. A peine s’il parlait déjà. L’Etre s’était seulement refermé sur lui, comme la nuit quand elle tombe tout à coup après un long moment de lumière diffuse, ou lemanteau qu’on jette sur vos épaules, avant de sortir, un jour de grand froid. Dans cette chaleur obscure il faisait bon.

Jacques non plus ne se rappelle pas si, tout de suite, il a désiré, attendu le retour de l’Etre. Non, sans doute : les bébés n’attendent pas le retour des choses, car rien, d’une certaine manière, ne revient jamais. Mais, espéré ou non, l’Etre était revenu, longtemps après. Et c’était encore le ver de la lune : la rondeur flasque, pâle, malicieuse de l’astre est liée dans le souvenir à toutes les apparitions de l’Etre (de sorte qu’autrefois Jacques prêtait à l’Inconnu cette face tranquille et claire, sans yeux, sans nez, sans bouche, et que parfois il ne savait plus si c’était la lune ou l’Etre qui émettait le rayonnement soyeux).

A sa seconde visite, l’Etre ne s’était pas refermé sur l’enfant. Il était resté en dehors, immense et rassurant (pourtant on ressentait, ou, mieux, on habitait quelque chose de lui, comme on se blottit dans la chaleur d’un grand feu de bois, bien que le feu soit devant vous et non pas tout autour). Déjà l’enfant pouvait distinguer l’Etre; il pouvait voir qu’il était blanc comme un homme nu, à l’exception d’ombres étroites qui rampaient, eût-on dit, sur son visage et sur son torse et qui empêchaient de le connaître mieux. De sorte qu’il ressemblait à une bête moirée, à la robe nébuleuse, moins rayée qu’enfumée, comme un fauve dont l’image illustrait la lettre P d’un vieil abécédaire.

Cette fois-là, Jacques avait parlé; à sa mère d’abord, qui ne mourait pas encore et qui lui avait caressé la tête en le plaignant de n’avoir pas de camarades de jeu, puis au grand-père qui avait évoqué l’imagination et l’intelligence de son fils aîné, papa mort au second jour de la dernière guerre. Et Jacques se rappelait sa surprise incrédule à les voir, tous, si peu intéressés par la Présence.

Les plaintes, les reproches étaient venus plus tard, appelés l’un par l’autre, comme une dent après une dent se place d’elle-même dans le même trou, dans la broyeuse de la grange.

L’enfant n’avait vu la grande queue de l’Etre qu’à sa quatrième ou cinquième visite : une queue en forme de pelle qui semblait taillée dans du cuir mouillé. Alors, il l’avait reconnu, car il n’est qu’un Etre au monde pour se tenir debout sur ses deux pieds et posséder une telle queue. Même alors pourtant, il ne put redouter vraiment le visiteur, ni s’obliger à ne plus courir au-devant de lui sitôt la nuit tombée. Il y avait longtemps que l’Inconnu ne l’attendait plus dans le crépuscule entre les deux pierres d’entrée de la ferme mais que, par un recul insensible, chaque soir plus prononcé, il l’avait entraîné, par-delà les sillons, jusqu’aux arbres sonores.

Puis, un soir, le visiteur ne se montra pas. Vainement, Jacques demeura assis sous le grand pommier, claquant des dents et se réchauffant de ses bras croisés, jusqu’au lever du jour. L’enfant commença de faire de la fièvre et de n’avoir plus faim. L’absence dura un grand nombre de semaines, pendant lesquelles la fièvre persista. Mais le médecin appelé était sans inquiétude car il n’y avait aucun nom pour cette maladie dans les livres qu’il avait lus; il conseilla simplement du repos et de la bonne nourriture.

A u printemps, la plaine pousse quelques herbes nouvelles, puis reste sèche, immobile, attendant la pluie. Ainsi, la peur lui étant née, l’enfant commença d’attendre l’orage qui la ferait grandir et fructifier peut-être.

Des jours, il alla et vint comme une ombre. Il ne parlait à personne, ni à sa grand-mère, ni à son grand-père, ni même au valet de ferme, Georges, qu’il aimait beaucoup pourtant. On l’obligeait à demeurer couché la plus grande partie du jour et, le soir venu, on l’enfermait dans sa chambre, mais, pendant toutes ces semaines, on ne le gronda pas, sauf la fois qu’on le sur prit dans les écuries, contemplant de trop près les queues des chevaux.

Puis, un matin, la pluie se mit à tomber et tomba jusqu’au soir. L’enfant était resté tout le jour debout derrière la fenêtre de sa chambre, regardant le ruisseau groosir et des filets d’eau se former sur le sol, se glisser en rigoles de plus en plus profondes dans la moindre ornière, d’où brusquement ils annexaient la terre tout autour des pierres et des lourds objets recouverts de bâches. La pluie  évoquait de cruels voyages dans de lointains pays inconnus, et une multitude aussi de visages qu’on ne pouvait oublier une fois qu’ils avaient souri. La pluie chantait qu’il ne faut rien craindre; qu’il n’est rien de si épouvantable qu’un jour les hommes ne puissent le désirer.

Quand la lune se leva, le ciel était lavé. L’enfant attendit que le sommeil eût pris tous les vieillards las, lui-même debout contre la vitre, car il craignait de s’endormir s’il s’allongeait sur son lit. Quand tout fut éteint, sauf la lune, il ouvrit la fenêtre et se laissa glisser sur le toît plat du cagibi qui se trouvait juste au-dessous, réveillant par sa chute les lapins affolés. Il s’en alla dans la clarté dangereuse vers l’arbre.

Des gouttes de pluie, tardives, tombaient de l’arbre sur les dos invisibles des démons et des anges qui devaient se tenir là, tapis dans les sillons creux. Longtemps, l’enfant resta comme fasciné par l’extaordinaire spectacle. L’Etre semblait avoir deux têtes; celle dont l’enfant rêvait parfois, blanche, paisible et douce, s’appuyait maintenant contre une figure horrible, pareille à ces masques tout noirs, aux dents blanches et aux sourcils rouges qu’on vend les veilles de carnaval. Au-dessous des bandes rouges, épaisses, brillaient sans sourciller des yeux. Puis, le masque féroce à l’aspect de tête de mort disparut tout à coup, comme s’il s’était glissé le long de la colonne vertébrale de l’Etre, jusqu’à ce bout de « queue » qui dans l’herbe battait irrité. Alors le combat commença.

Cogné de droite et de gauche, comme un rat secoué par un chien, en avant, en arrière, de haut en bas et en grands cercles, l’enfant se glissait dans le sillon sous les branches, rampait, se courbait, essayant de fuir les coups de l’homme et du serpent. Car, maintenant, il voyait que l’être sans poil n’était qu’un homme et les rayures noires, fuyantes, le corps d’un énorme reptile qui enserrait l’homme de la tête aux pieds, du ventre à la tête plutôt, retombant négligemment dans le dos de l’homme, ainsi que cette fourrure pelée mais longue que grand-maman portait les jours de fête. Et la bête et l’homme combattaient.

C’était une magnifique bataille, mais l’enfant ne pouvait pas réellement admirer, car il y avait en lui trop de pitié pour l’Homme, une pitié hurlante, et trop de peur pour soi-même. Une vibration intense, frémissement oscillant, le parcourait tout entier, cependant que les lueurs naissantes du jour commençaient de scintiller et de danser à travers les brumes de l’aube. Et lui-même, l’enfant, il dansait de peur, piétinant dans son délire les sillons fraîchement labourés. Pour la première fois, il voyait l’Etre double dans une douteuse clarté, découvrait douloureusement ses grands yeux rougis de larmes non versées, les meurtrissures profondes qui le marquaient au ventre, à la poitrine, au cou, au visage même, partout où l’autre bête apposait son empreinte. Son lit avait été trop chaud et trop douillet, l’atmosphère de sa chambre trop tiède. Il se repentait de tous ces bien-être auxquels il s’était complu, d’ailleurs honteux de s’en repentir puisque ceux qu’il chérissait n’eussent pas admis que le bien-être fût un mal.

Mais tout cela ni rien n’avait plus d’importance; à coup sûr il allait mourir avant le jour. Il attendait toujours la mort lorsque, avec le premier rayon de gai soleil, le piétinement s’arrêta, comme si la lumière avait été un ordre. Mais, avant que le bruit eût fini de résonner dans sa tête, tout avait disparu, l’Homme, son fardeau froid, la crainte, les ombres des anges. A la place de tout se tenait le grand-père et l’enfant s’élança sur la poitrine du vieux.

– Je l’ai vu; il y a un serpent avec lui.

Le vieux l’avait repoussé. Il avait dit :

– Quand tu auras vécu aussi longtemps que moi…

Et, maintenant, il parlait encore, d’une voix méchante. Il disait :

– Non, tu n’aimes pas Dieu! Attends! Je vais te le faire aimer, moi!

D’une seule main, suspendu à une branche basse de l’arbre, la brisant net, il commençait de frapper. Il cognait de toutes ses forces, ne pensant pas à punir, mais plutôt à se venger – de la ténacité, de l’endurcissement de l’enfant, comme de la mauvaise foi d’un homme.

Dès le premier coup, l’enfant s’était jeté contre l’arbre, qu’il embrassait de ses bras. Recouvert de la fureur, de la haine de son bourreau, il savait quel visage l’avait épouvanté, mais il savait aussi pourquoi il combattait, seul comme l’Etre, à son tour. Chaque zébrure de la branche était sur ses épaules et sur ses reins un nouveau repli du serpent.

Le vieux donna bien dix coups avant de s’arrêter, stupide tout à coup de n’avoir entendu ni un cri ni une plainte. Sans jeter le bâton, il saisit son petit-fils, le retourna vers lui. Les larmes étaient là, dans les yeux, sur les joues qu’elles avaient recouvertes ainsi qu’une rosée. Mais dans le coeur de l’enfant, il ny avait pas une larme. Sa bouche souriait et son visage bouffi et blanc rayonnait comme la lune brillante.

Jean-Charles Pichon 1958



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