Les signifiants et les dieux

CONFERENCE

Les 24 et 25 octobre 1998, une quinzaine de personnes se sont réunies à Magnac-Laval (Haute-Vienne), pour réfléchir sur le thème: les signifiants et les dieux. Nous rapportons ici la contribution de Jean-Charles Pichon. D’une conférence de deux heures, nous avons tenté d’extraire l’essentiel, avec la réduction que cela suppose…

C’est par les signes astrologiques que je suis arrivé à cette notion d’archétypes fondamentaux dans l’histoire de l’humanité. Puis par l’étude des mythologies, mais les mythes c’est encore les douze Dieux. Je me suis aperçu que tout ce qui touche aux douze est détesté aussi bien par les rationalistes que par les irrationnels.

Pourquoi? Les rationalistes n’aiment pas les trois de la Doxa. Ce sont des dialecticiens. Les irrationnels se méfient des quatre qui sont éléments de jeu (4 cardinaux, 4 éléments, 4 opérations). Ce côté ludique n’a pas le sérieux qu’ils attendent du divin.

Qu’en est-il de ce refus par la raison et par la foi?

La science

Dès le Moyen-Age, le problème est celui de l’essence et de la substance (de la forme et de la matière). Cette dialectique triomphe aux 13è et 14è siècles. Depuis ce moment, les rationalistes (nominalistes) n’ont pas quitté le plan dialectique: est-ce que le mouvement est de la forme ou de la matière? Rejetant les trois, il ne leur vient pas à l’idée que le mouvement puisse être une troisième entité.

Nous retrouvons le même problème au début du 20è siècle: le monde est-il quantique ou fondé sur la vitesse de la lumière?

Pendant six siècles, si les objets d’étude ont varié (Galilée, Newton, etc.), la démarche demeure fondée sur un rapport dialectique. On est donc dans le tiers exclu (cf Lupasco).

Il y a également le refus des quatre. Par exemple, la dialectique espace-temps ne prend pas en considération la double définition des deux termes (l’espace est à la fois étendue et intervalle, le temps est durée, c’est-à-dire fini et cycle, c’est-à-dire infini). La position du sujet qui s’interroge implique un jeu quaternaire des vocables: position, disposition; inclinaison, déclinaison. Ce que Jean-Charles Pichon développe dans ses oeuvres actuelles (note des rapporteurs: Marie-Jo Saurin, Pierre-Jean Debenat).

La foi

Sur une période d’au moins 5000 ans, nous constatons une succession d’hypothèses qui semblent se complexifier. Une façon de voir l’univers succède à une autre. Ici domine la trinité, autre obstacle à l’acceptation des douze, en tant qu’ensemble dynamique.

Ni la foi, ni la raison ne vont « comprendre » les douze, mais les ésotérismes (Graal, alchimie, etc.) vont  s’ouvrir aux quatre (opérations, éléments) qui vont jouer des trois (matières). Et dans les quêtes il y a toujours quatre instruments (l’arche, l’arme, la table, la nef).

Les sources que nous avons pour parler des dieux

La question que pose Heidegger dans « Introduction à la métaphysique »: pourquoi cela est-il là plutôt qu’autre chose?

– Qu’est-ce que cela?

– Qu’est-ce qu’être?

: où est-ce (temps, espace, durée, étendue …)?

C’est une question pratiquement insoluble. Pour y répondre, il faut jouer des lettres, des nombres et des figures. Il faut abandonner le concept et partir d’un objet.

Nous allons donc nous appuyer sur:

– les religions à travers les deux Testaments

– l’ésotérisme à partir de l’Apocalypse

– les panthéismes

– les contes.

Les deux Testaments

Ils concernent deux Dieux:

– le Dieu de Justice (IHV, le Bélier), dans l’Ancien Testament;

le Dieu d’Amour (IHC, le Poisson), dans le Nouveau Testament.

On pourrait se représenter l’évolution de ces Dieux à l’aide d’une image qui comprendrait un paysage composé de sommets et de plateaux.

Sommets: le Royaume des Justes. La Parousie (temps de Charlemagne), sommet de l’Amour.

Entre les sommets, il y a les plateaux, qui marquent le déclin d’un Dieu et/ou l’émergence d’un autre. L’Amour, par exemple, décline à partir du 13è siècle.

Les Testaments nous disent l’arrivée du Dieu et la marche vers le sommet. Ils ne parlent pas du déclin, ni de l’entrée en sommeil des Dieux, marquée par les périodes rationalistes. Ce n’est plus alors le temps de Dieu. C’est la Lokayata hindouiste (science du monde), monde sans avenir qui n’admet pas les cycles, qui s’enferme dans le progrès inéluctable.

Le sommet hébraïque c’est le clan (la tribu). Ce Dieu de Justice est inégalitaire. Il donnera à chacun selon sa position dans le clan. Il a résolu le problème du désir et de la loi: il a interdit l’arbre à Adam et Eve. Mais il s’amenuisera peu à peu. Ainsi Moïse inscrira sur les Tables de la Loi la prescription divine, pour que l’homme ne l’oublie pas. Cette inscription du prophète deviendra prescription (ordonnance) pour l’homme, marquant à la longue la dégénérescence du Dieu.

Va s’en suivre un plateau (2è, 3è siècles avant J.C.), caractérisé par la prédominance rationaliste (forme vide), l’imitation (des Romains par rapport aux Grecs), le recours à la technique. Mais en même temps c’est la préparation du Dieu à venir: le daïmon de Socrate.

Emergera ensuite le Dieu d’Amour, dont la montée est décrite dans le Nouveau Testament (apogée du Dieu au 8è siècle). Puis déclin, suivi à nouveau d’une période rationaliste.

Pour résumer, sur 6000 ans au moins on voit les trinités successives « constituer » les Dieux: Akh, Ba, Kha (en Egypte), la synarchie hébraïque, la doxa chrétienne et, depuis le 18è siècle, les prémisses du Verseau (Liberté, Egalité, Fraternité). Ces trinités s’élaborent dans les périodes de plateau pour s’affiner, s’affirmer et s’imposer à l’apogée de chaque Dieu.

L’ésotérisme

Une lecture de l’Apocalypse montre que ce qui était mont et plaine – ou plateau – pour la religion, est devenu « Royaume » et « catastrophe ».

De plus, ce texte, qui signifie « révélation », nous entraîne dans l’enchevêtrement des syncrétismes que nous ne pouvons aborder ici. (voir « Les jours et les nuits du cosmos », Jean-Charles Pichon, édition Robert Laffont, 1963).

Les religions n’ont fait que constater une succession. L’Apocalypse nous révèle des chemins qui s’entrecroisent: le fils succède au père, mais vit en même temps que lui.

Les panthéismes

L’Apocalypse parcourt 12000 ans, les panthéismes vont plus loin (25000 ans environ, la grande année).

Le panthéisme est axé sur le Tout-Puissant, celui entoure des millénaires et des millénaires, mais qui admet des complices, des mercenaires, des soldats et qui a en même temps des ennemis. Par exemple les Titans, puis PRométhée contre Zeus, Iblis contre Allah. On nous montre ici, sous la mythologie, le mystère. A travers les vicissitudes de l’Etre, le panthéisme boucle le cycle.

Les contes et les légendes

Le conte est sans doute à l’origine des mythologies grecques. Et après le COran, c’est dans les contes que vit l’Islam (Les mille et une nuits, les voyages de Sinbad).

Si on essaie de voir les plus grands contes qui nous animent depuis le Moyen-Age, on trouve:

l’âne qui aide à cheminer (il existait déjà il y a 2000 ans: il portait le Christ; c’était aussi « l’âne d’or » d’Apulée, etc.);

le serpent qui garde les trésors (« Le serpent vert » de Goethe);

les fées, capricieuses (Mélusine).

A chaque période mystique on trouve trois axes de contes principaux qui s’enchevêtrent ère après ère. Les contes évoqués ci-dessus agissent comme des remèdes pour l’humanité, mais il y a les « mauvais » contes (le vent mauvais en 2000 avant J.C., le typhon, le géant). Cependant, des cataclysmes qu’ils provoquent va lentement émerger l’espoir nouveau.

Plus tard, les femmes monstrueuses (Méduse, Mégane) donneront naissance à la Vierge Mère.

Quels sont les « mauvais » contes d’aujourd’hui?

D’abord le loup-garou puis le vampire.

Le loup-garou transforme l’homme en animal et l’animal en homme. Plus rien n’est sûr, avéré. Le vampire boit le sang, il vide la forme de toute matière. Il est partout, il a le don d’ubiquité.

Est-ce qu’on peut faire quelque chose de « bon » à partir du loup-garou et du vampire?

Quel est le vampire qu’aujourd’hui tout le monde adore? Le téléphone, la radio, la télé, internet. La forme est là, partout. Il n’y a plus de matière.

La rotondité de la terre et les moyens de transport actuels ne transforment-ils pas le loup en garou et vice-versa?

Pour conclure, il y a le monde de la plaine pour les religions: l’absence, le désert. Il y a le fléau, la plaie, périodiquement, alternativement pour l’ésotérisme. Pour le panthéisme, il y a le démon qui annonce la venue du Dieu suivant. Il y a le conte irréparable, irrémédiable, en dehors des contes-remèdes.

Et tout cela nous dit qu’il y a toujours un intrus dans le système: une forme vide, une marge, la mort. Mais cet intrus, si nous l’excluons, le chassons comme le font les religions, les apocalypses, les panthéismes, les contes, il va nous englober. C’est l’exclusion elle-même qui fait advenir le nouveau Dieu.

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