{"id":835,"date":"2011-09-16T09:32:41","date_gmt":"2011-09-16T07:32:41","guid":{"rendered":"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/?p=835"},"modified":"2012-05-20T15:20:39","modified_gmt":"2012-05-20T13:20:39","slug":"le-traitre-et-lotage-1","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/?p=835","title":{"rendered":"LE TRAITRE ET L&rsquo;OTAGE 1"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\"><em>Le 18 d\u00e9cembre 1995, Jean-Charles Pichon a donn\u00e9 une conf\u00e9rence aux \u00e9tudiants en informatique de l&rsquo;I.U.T. de Nantes. Voulant les amener \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir \u00e0 des questions m\u00e9taphysiques abstraites et ardues, il a opt\u00e9 pour un style familier, d&rsquo;o\u00f9 jaillissent des formules percutantes et parfois \u00e9tonnamment pr\u00e9monitoires\u2026<\/em><\/p>\n<p><em><br \/>\n<\/em><\/p>\n<h2 style=\"text-align: center;\"><strong>LE TRAITRE ET L&rsquo;OTAGE<\/strong><\/h2>\n<h3 style=\"text-align: center;\"><strong><em>(Premi\u00e8re partie)<\/em><\/strong><\/h3>\n<p><strong><em><br \/>\n<\/em><\/strong><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je vais parler de mon exp\u00e9rience, comme les vieux. Je ne parle presque jamais de mon exp\u00e9rience, parce que l&rsquo;exp\u00e9rience ce n&rsquo;est pas aussi clair, aussi \u00e9vident, aussi efficace qu&rsquo;on le croit. En effet, pour parler de son exp\u00e9rience, il faudrait partir de quelque chose. Un psychanalyste partira de l&rsquo;enfance, des r\u00eaves, il expliquera les d\u00e9boires et les chances de la vie par le fait que les parents ont divorc\u00e9, ou qu&rsquo;on a aim\u00e9 sa m\u00e8re, ou qu&rsquo;on a voulu tuer son p\u00e8re, \u00e0 la mani\u00e8re de Freud. C&rsquo;est une fa\u00e7on de voir les choses, c&rsquo;est un d\u00e9part.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">D&rsquo;autres partiront d&rsquo;un fait, d&rsquo;une p\u00e9riode. Par exemple, aujourd&rsquo;hui, \u00e0 peu pr\u00e8s tout l&rsquo;enseignement que vous recevez part de la R\u00e9volution fran\u00e7aise; ce qu&rsquo;il y a eu avant la R\u00e9volution, \u00e7a n&rsquo;a pas beaucoup d&rsquo;int\u00e9r\u00eat : les rois \u00e9taient des salauds, les hommes \u00e9taient de pauvres gens qui suivaient les rois, donc \u00e7a ne devient int\u00e9ressant qu&rsquo;\u00e0 partir de la R\u00e9volution fran\u00e7aise.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">D&rsquo;autres partiraient de leur mariage, de leur premi\u00e8re enfance\u2026 On part toujours de quelque chose. L&rsquo;exp\u00e9rience ne va pas \u00e0 l&rsquo;infini. Alors maintenant quand on croit dans le g\u00e8ne, on peut partir du moment o\u00f9 on a \u00e9t\u00e9 un crocodile ou un diplodocus, mais c&rsquo;est aussi partir de quelque chose.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Non seulement il faut un d\u00e9part \u00e0 l&rsquo;exp\u00e9rience, mais il faut un fil, un processus en quelque sorte. On ne va pas se mettre \u00e0 raconter anecdote sur anecdote, \u00e7a ne donnera rien. Il faut dire : j&rsquo;ai \u00e9t\u00e9 \u00e9l\u00e8ve, puis j&rsquo;ai \u00e9t\u00e9 \u00e9tudiant, puis journaliste, puis commer\u00e7ant, puis ouvrier, et comment, pourquoi, etc.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Alors il faut chercher une sorte de continuit\u00e9, et il faut un proc\u00e9d\u00e9 : c&rsquo;est toujours par un proc\u00e9d\u00e9 qu&rsquo;on atteint \u00e0 un processus. Le proc\u00e9d\u00e9 du savant n&rsquo;est pas le proc\u00e9d\u00e9 du philosophe, ou du pr\u00eatre, par exemple.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et encore, \u00e7a ne suffit pas. Il faut un d\u00e9part \u00e0 l&rsquo;exp\u00e9rience, il faut un processus pour en parler, et puis il faut une fin : pourquoi? Pourquoi est-ce que je vous raconte \u00e7a : est-ce que je suis tellement admirable, tellement intelligent, tellement beau, spirituel? Et puis si je ne suis pas tout \u00e7a, \u00e0 quoi bon mon exp\u00e9rience? Si mon exp\u00e9rience ne m&rsquo;a pas conduit \u00e0 \u00eatre quelqu&rsquo;un de remarquable, ce n&rsquo;est pas la peine de vous la donner en exemple.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Alors, voyez-vous, l&rsquo;exp\u00e9rience n&rsquo;est pas finalement une chose simple, c&rsquo;est une chose parfaitement inutile, puisqu&rsquo;il faut lui donner un d\u00e9part, un processus et une fin.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C&rsquo;est parce que je ne peux pas parler de mon exp\u00e9rience que je cherche toujours un sujet de d\u00e9part pour mes conf\u00e9rences. Alors j&rsquo;entends quelque chose et je me dis : tiens, je pourrais parler de ce sujet-l\u00e0. J&rsquo;ai parl\u00e9 depuis un an des sujets les plus divers : de l&rsquo;arbre et de la for\u00eat, de la fiction et de la vie, et l\u00e0, je voulais parler \u2013 je vous en parlerai quand m\u00eame, je ne veux pas vous d\u00e9cevoir \u2013 je voulais vous parler du tra\u00eetre et de l&rsquo;otage. Mais je m&rsquo;aper\u00e7ois qu&rsquo;avant de vous parler du tra\u00eetre et de l&rsquo;otage, il faut dire beaucoup de choses, qui pr\u00e9parent le sujet.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il y a quinze jours encore, je n&rsquo;avais pas de d\u00e9part, pour cette conf\u00e9rence. Et puis, comme toujours, \u00e7a m&rsquo;est venu : c&rsquo;est une \u00e9mission, tr\u00e8s mauvaise, d&rsquo;Edern Hallier, le romancier fumiste, qui a fait une \u00e9mission \u00e0 la t\u00e9l\u00e9; il a invit\u00e9 cinquante personnes tout-\u00e0-fait notables aujourd&rsquo;hui dans les m\u00e9dias. Le sujet qu&rsquo;il avait choisi, c&rsquo;\u00e9tait \u00ab\u00a0Prier ou croire\u00a0\u00bb. \u00c7a a \u00e9t\u00e9 lamentable et j&rsquo;essaierai de vous dire pourquoi. Il est vrai que le sujet \u00e9tait bien trouv\u00e9. Parce qu&rsquo;Edern Hallier est un homme tr\u00e8s malin, tout de m\u00eame. Et c&rsquo;est vrai que c&rsquo;est un sujet qui peut int\u00e9resser aujourd&rsquo;hui, surtout les jeunes, parce qu&rsquo;ils sont \u00e0 l&rsquo;entr\u00e9e d&rsquo;un long chemin, et que le probl\u00e8me est bien de savoir s&rsquo;ils vont choisir de lutter ou de prier, d&rsquo;attendre, de qu\u00e9mander, de d\u00e9sirer, d&rsquo;exiger, ou alors de se battre, de lutter : ou on demande des sous, ou on fait la gr\u00e8ve pour obtenir des sous.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00c7a m&rsquo;a rappel\u00e9 ce qu&rsquo;Edern Hallier n&rsquo;a pas pens\u00e9 \u00e0 dire : deux mots, deux formules qui m&rsquo;ont beaucoup aid\u00e9 au cours de ma vie, et qui me semblent tr\u00e8s remarquables; l&rsquo;une est du po\u00e8te romantique Th\u00e9ophile Gautier; parlant des dieux, il dit : \u00ab\u00a0Ce sont les r\u00eaves de l&rsquo;humanit\u00e9\u00a0\u00bb. Et puis, une trentaine d&rsquo;ann\u00e9es apr\u00e8s, le philosophe Henri Bergson a dit une chose tout aussi remarquable : \u00ab\u00a0L&rsquo;homme est une machine \u00e0 faire les dieux\u00a0\u00bb. Et c&rsquo;est vrai, surtout pour celui qui ne croit pas aux dieux : il y a une machine, des machines, \u00e7a s&rsquo;appelle des religions, notamment, mais aussi des sectes, des groupes, des schismes. L&rsquo;homme est une machine \u00e0 faire les dieux; si l&rsquo;homme ne faisait pas les dieux, et bien ils ne seraient pas l\u00e0. Et l&rsquo;homme est combin\u00e9 <strong>pour<\/strong> faire les dieux. C&rsquo;est-\u00e0-dire que son cerveau fonctionne un peu comme un ordinateur. Et aujourd&rsquo;hui, apr\u00e8s avoir essay\u00e9 d&rsquo;adapter l&rsquo;intelligence \u00e0 l&rsquo;ordinateur et avoir \u00e9chou\u00e9, on aimerait bien avoir des hommes faits un peu comme des machines, qui ne se trompent pas, qui font bien leur travail et qu&rsquo;on peut jeter apr\u00e8s usage.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Est-ce que les dieux sont les r\u00eaves de l&rsquo;humanit\u00e9, auquel cas on n&rsquo;y peut rien, les r\u00eaves nous arrivent comme \u00e7a \u2013 mais on peut prier pour que le r\u00eave soit beau, qu&rsquo;il ne soit pas un cauchemar? Ou alors l&rsquo;homme est vraiment une machine \u00e0 faire les dieux et il faut se battre, il faut combiner, il faut \u00ab\u00a0machiner\u00a0\u00bb pour obtenir quelque chose. Par exemple, si le dieu est un dieu de Libert\u00e9, l&rsquo;Esprit libre, on va se battre pour obtenir la Libert\u00e9. Si c&rsquo;est un dieu d&rsquo;Amour, comme le Christ, on se battra pour que l&rsquo;Amour soit universel.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">De telle sorte que ces deux paroles, de Gautier et de Bergson, approfondissent le propos d&rsquo;Edern Hallier : \u00ab\u00a0croire ou prier\u00a0\u00bb. Seulement, en fin de compte, on est oblig\u00e9 de se poser une question encore plus simple. Parce que le r\u00eave, on sait que ce sont des images qui d\u00e9filent dans la t\u00eate, pendant la nuit; et puis ce sont des symboles qui font les machines : des symboles math\u00e9matiques, chimiques, physiques. Alors, est-ce qu&rsquo;il faut vivre pour des images, est-ce qu&rsquo;il faut vivre pour des symboles?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et surtout, pourquoi est-ce que cette image est l\u00e0? Pourquoi pas une autre? Pourquoi est-ce que j&rsquo;ai r\u00eav\u00e9 de citrons et de pamplemousses la nuit derni\u00e8re, et pas de betteraves et de choux-fleurs? Et puis de la m\u00eame mani\u00e8re, si je suis une machine, pourquoi est-ce que cette pi\u00e8ce se trouve l\u00e0? Pourquoi est-ce que mon cerveau est l\u00e0, mes pieds l\u00e0, pourquoi est-ce que la facult\u00e9 de la marche est dans mes pieds et la facult\u00e9 de saisir dans mes mains?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pourquoi cela est-il l\u00e0? Pourquoi cela est-il l\u00e0 plut\u00f4t qu&rsquo;une autre chose?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pourquoi cette image qui va faire mon r\u00eave, pourquoi ce symbole qui me fait machine? C&rsquo;est la question que pose Martin Heidegger. Il dit que c&rsquo;est la cl\u00e9 de toute m\u00e9taphysique, il n&rsquo;y a pas d&rsquo;autre question \u00e0 se poser que celle-l\u00e0.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En r\u00e9alit\u00e9, il pose la question, il n&rsquo;y r\u00e9pond pas. Il n&rsquo;y r\u00e9pond pas, je crois, parce qu&rsquo;on ne peut pas y r\u00e9pondre lorsqu&rsquo;elle est pos\u00e9e comme \u00e7a. Elle est beaucoup trop vague. Elle n&rsquo;entra\u00eene pas de r\u00e9ponse, mais d&rsquo;autres questions. Qu&rsquo;est-ce que <em>cela<\/em>? Qu&rsquo;est-ce que c&rsquo;est, <em>\u00eatre<\/em> (l&rsquo;existence du r\u00eave n&rsquo;est pas l&rsquo;existence de la machine)? On est amener, fatalement, \u00e0 r\u00e9pondre : \u00eatre, c&rsquo;est passer. La vie n&rsquo;est qu&rsquo;un passage. Ou alors, c&rsquo;est <em>se passer<\/em>. Une grande douleur, ou une grande jouissance, cela se passe. Et \u00eatre, c&rsquo;est \u00eatre quelque chose qui passe ou quelque chose qui se passe. La machine passe, elle s&rsquo;use. Et pourtant, au niveau de la machine, il se passe quelque chose en m\u00eame temps que cette machine passe.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le r\u00eave aussi passe. Il passe tr\u00e8s vite, et pourtant il se passe quelque chose dans le r\u00eave, qui peut vous hanter pendant des mois. Certains r\u00eaves ne s&rsquo;oublient pas ais\u00e9ment.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Alors, quand on a dit : qu&rsquo;est-ce que <em>cela<\/em>?, et bien c&rsquo;est un r\u00eave, c&rsquo;est une image, c&rsquo;est un symbole, c&rsquo;est une machine; quand on a dit : qu&rsquo;est-ce c&rsquo;est, <em>\u00eatre<\/em>?, c&rsquo;est passer ou se passer, il reste encore une question : c&rsquo;est le <em>l\u00e0<\/em> d&rsquo;Heidegger. Pourquoi cela est-il <em>l\u00e0<\/em> plut\u00f4t qu&rsquo;une autre chose? Qu&rsquo;est-ce que c&rsquo;est que <em>l\u00e0<\/em>? O\u00f9 est-ce, <em>l\u00e0<\/em>? Vous me direz : le verre, il est sur la table, ou alors dans l&rsquo;espace.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Tout \u00e0 l&rsquo;heure, je vous parlais de la R\u00e9volution fran\u00e7aise, ou bien du r\u00eave que j&rsquo;ai eu la nuit derni\u00e8re, et bien on dira que \u00e7a s&rsquo;est pass\u00e9 dans le temps. On ne peut pas dire qu&rsquo;un r\u00eave se passe dans l&rsquo;espace. Et pourtant il se passe quelque part, il se passe dans le temps; il y a eu un avant, il y a eu un apr\u00e8s le r\u00eave.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u00e0, j&rsquo;ai l&rsquo;air de faire des antinomies, des dialectiques : l&rsquo;espace et le temps, \u00e7a se passe ou \u00e7a passe, c&rsquo;est une image ou symbole. En r\u00e9alit\u00e9, ce n&rsquo;est jamais \u00e7a, parce qu&rsquo;il y a toujours un troisi\u00e8me facteur qui intervient.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce qu&rsquo;a d\u00e9couvert Lacan, c&rsquo;est que, quand le m\u00e9decin est devant son malade, le malade va lui donner des images, par exemple des images de ses r\u00eaves, s&rsquo;il s&rsquo;agit d&rsquo;un psychanalyste; ou alors il va y avoir des symboles, qu&rsquo;il va trouver dans ses livres de m\u00e9decine, qui vont lui donner le rem\u00e8de \u00e0 employer. Mais, dit Lacan, il y a forc\u00e9ment quelque chose entre les deux, parce que ce qui existe, \u00e7a ne peut pas simplement \u00eatre une image ou un symbole. Cette chose qui est entre les deux, il l&rsquo;appelle un sympt\u00f4me. On peut consid\u00e9rer le cas du malade sous une forme imag\u00e9e ou sous une forme symbolique, mais elle est d&rsquo;abord ce sympt\u00f4me-l\u00e0 : le malade souffre, le malade a des angoisses, le malade ne peut pas boire certaines choses, il souffre d&rsquo;allergie \u2013 il ne peut pas boire de l&rsquo;eau (ou de l&rsquo;alcool).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Alors, il y a trois choses : c&rsquo;est un triangle qui est en question.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">De la m\u00eame mani\u00e8re, je vous dirai que l&rsquo;espace et le temps n&rsquo;existent pas. Ou du moins \u00e7a existe d&rsquo;une mani\u00e8re imag\u00e9e ou symbolis\u00e9e, mais on ne sait pas ce que c&rsquo;est que le temps, on ne sait pas ce que c&rsquo;est que l&rsquo;espace. Et en fin de compte, celui qui a le plus approfondi en savant le probl\u00e8me, Einstein, il a eu, \u00e0 un moment de sa vie, l&rsquo;id\u00e9e qu&rsquo;il pourrait y avoir un espace-temps qu&rsquo;il aurait appel\u00e9 la 4<sup>\u00e8me<\/sup> dimension, et qui aurait \u00e9t\u00e9 la seule r\u00e9alit\u00e9 en somme. Et puis apr\u00e8s il s&rsquo;est aper\u00e7u que ce n&rsquo;\u00e9tait pas si simple que \u00e7a&#8230; Mais enfin, disons qu&rsquo;il peut y avoir cet espace-temps, qui est une image ou un symbole. Or dans la r\u00e9alit\u00e9, personne n&rsquo;a jamais vu l&rsquo;espace, personne ne l&rsquo;a jamais repr\u00e9sent\u00e9 au-del\u00e0 des trois dimensions. Il n&rsquo;y a pas de temps non plus qu&rsquo;on puisse mettre dans une bo\u00eete \u2013 ou alors c&rsquo;est un temps particulier, c&rsquo;est le temps cyclique. Evidemment le temps cyclique dure un certain temps : le mois dure le mois, le jour dure le jour, mais ce n&rsquo;est pas ce que l&rsquo;on entend par le temps. Je ne vais pas vivre un cycle pr\u00e9d\u00e9termin\u00e9 : je ne sais pas le temps que durera ma vie. Donc je ne peux pas couper ma vie en tranches et dire : il y a douze ou quatre saisons dans ma vie. Beaucoup s&rsquo;y sont essay\u00e9. Les Chald\u00e9ens disaient qu&rsquo;il y a sept \u00e2ges dans la vie. En fait, on ne peut pas ramener le temps de sa vie \u00e0 un cycle. Par contre, on le ram\u00e8ne \u00e0 la <em>dur\u00e9e<\/em>. C&rsquo;est-\u00e0-dire que cette chose qui existe, existe pendant <strong>un certain temps<\/strong>.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">De la m\u00eame mani\u00e8re, l&rsquo;espace \u2013 que j&rsquo;ai laiss\u00e9 tomber un peu en disant qu&rsquo;on ne peut y atteindre \u2013 on peut y atteindre tout de m\u00eame : cette table, je peux la mesurer. Elle a une <em>\u00e9tendue<\/em>. L&rsquo;\u00e9tendue, je sais ce que c&rsquo;est. Et entre cette table et celle-ci, je peux dire qu&rsquo;il y a <strong>un certain espace<\/strong>; \u00e7a s&rsquo;appelle un <em>intervalle<\/em>, ce qu&rsquo;il y a entre les \u00e9tendues. Donc, comme il y a eu deux temps, le cycle et la dur\u00e9e, il y aura deux espaces : l&rsquo;\u00e9tendue et les intervalles entre les \u00e9tendues. Mais c&rsquo;est tout ce que je peux dire.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Vous voyez combien les plus simples questions, lorsqu&rsquo;on essaye de les appliquer \u00e0 la vie quotidienne, deviennent complexes.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Alors, qu&rsquo;est-ce qu&rsquo;on va r\u00e9pondre \u00e0 la question d&rsquo;Heidegger quand on a dit tout \u00e7a? On s&rsquo;aper\u00e7oit qu&rsquo;il y a trois r\u00e9ponses possibles.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ou bien je dis que cela est l\u00e0 plut\u00f4t qu&rsquo;une autre chose parce que \u00e7a a toujours \u00e9t\u00e9 l\u00e0. Il y a toujours dans la vie d&rsquo;un pays un moment o\u00f9 le peuple l&#8217;emporte (c&rsquo;est la R\u00e9publique romaine, c&rsquo;est la R\u00e9publique fran\u00e7aise, c&rsquo;est la R\u00e9publique am\u00e9ricaine); il y a toujours un moment o\u00f9 les peuples se d\u00e9barrassent des rois et des princes; et puis il y un moment, au contraire, o\u00f9 les peuples reviennent aux rois et aux princes. Parce que c&rsquo;est comme \u00e7a.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ou bien je vais dire, et \u00e7a c&rsquo;est la position scientifique, qui peut \u00eatre scientiste seulement d&rsquo;ailleurs, c&rsquo;est l\u00e0 plut\u00f4t qu&rsquo;une autre chose parce que \u00e7a doit \u00eatre comme \u00e7a. Il y a une loi derri\u00e8re qui m&rsquo;indique que \u00e7a ne peut pas \u00eatre autrement. C&rsquo;est apparemment tr\u00e8s rassurant, mais \u00e7a ne tient pas le coup. Il y a eu moment o\u00f9 on a cru, on a dit, on a affirm\u00e9 que la loi disaient que les pareils, les semblables, sont ceux qui se rapprochent, qui s&rsquo;unissent. Il y a une sympathie et une antipathie entre les choses. Et ce qui se rapproche, c&rsquo;est ce qui s&rsquo;accorde, ce qui est bien ensemble. Et par exemple, au 2<sup>\u00e8me<\/sup> si\u00e8cle avant J.-C., il y a eu d&rsquo;\u00e9normes trait\u00e9s de philosophie, depuis Aristote, pour d\u00e9montrer cela, que c&rsquo;\u00e9taient les semblables qui se rapprochaient et les contraires qui se distinguaient, qui s&rsquo;\u00e9loignaient. C&rsquo;\u00e9tait une loi enseign\u00e9e \u00e0 des milliers de gens. Et puis on s&rsquo;est aper\u00e7u, quelques si\u00e8cles apr\u00e8s, apr\u00e8s l&rsquo;invention du z\u00e9ro entre autres, et donc l&rsquo;invention du positif et du n\u00e9gatif, on s&rsquo;est aper\u00e7u que ce n&rsquo;\u00e9tait pas du tout \u00e7a : quand les choses sont semblables, elles se repoussent. Si les choses sont contraires, un p\u00f4le plus et un p\u00f4le moins, alors \u00e7a s&rsquo;accorde, \u00e7a se soude. Ce sont les contraires qui s&rsquo;attirent et les semblables qui se chassent. La loi avait \u00e9t\u00e9 compl\u00e8tement renvers\u00e9e. Prenons un autre probl\u00e8me qui s&rsquo;est pos\u00e9 pendant longtemps aux hommes (\u00e0 propos de \u00ab\u00a0passer\u00a0\u00bb) : quand y a-t-il passage, quand n&rsquo;y a-t-il pas passage? Quand y a-t-il passage, quand y a-t-il impasse? Pendant longtemps, et on voit \u00e7a tout au long de la Bible notamment, on a dit : c&rsquo;est bien simple, mes yeux me le montrent, je vais passer la porte quand elle sera ouverte; si elle est ferm\u00e9e, je ne passe pas. Je passe dans le discontinu. \u00c7a a encore tenu un certain temps, et puis d\u00e9j\u00e0 avant le Christ, des philosophes, des savants ont dit : mais non \u2013 et maintenant on le sait encore mieux avec l&rsquo;\u00e9lectricit\u00e9 : ce qui passe, c&rsquo;est ce qui est continu dans le fil. Vous coupez le fil, \u00e7a ne passe plus. L&rsquo;ouverture fait l&rsquo;impasse. La loi est compl\u00e8tement renvers\u00e9e. Je pourrais continuer les exemples, il y en a des centaines. Les conclusions d&rsquo;Einstein ne sont pas celles de Newton. Celles de Newton ne sont pas du tout, malgr\u00e9 ce qu&rsquo;on dit, celles de Galil\u00e9e, et Galil\u00e9e n&rsquo;avait pas du tout les m\u00eames conclusions que Copernic, qui lui-m\u00eame avait une vision du monde bien diff\u00e9rente de celle de Ptol\u00e9m\u00e9e. On annonce quelque chose, on l&rsquo;affirme, et puis on s&rsquo;aper\u00e7oit que c&rsquo;est le contraire. Il y a un exemple qui va peut-\u00eatre vous frapper plus, parce qu&rsquo;on en parle beaucoup, c&rsquo;est le pendule de Foucault. C&rsquo;est un pendule qui semble bouger sur un cercle qui semble immobile. Seulement, le pendule ne bouge pas vraiment, puisqu&rsquo;il oscille toujours dans le m\u00eame plan : c&rsquo;est une oscillation, ce n&rsquo;est pas un mouvement. Le pendule n&rsquo;est pas transport\u00e9 ailleurs. Et le cercle qui semblait immobile est mobile. On le montre en saupoudrant le cercle de sable et l&rsquo;on s&rsquo;aper\u00e7oit que le pendule chasse le sable en oscillant, tout autour du cercle. C&rsquo;est-\u00e0-dire que puisque le pendule ne bouge pas, c&rsquo;est le cercle qui bouge. Et on dit qu&rsquo;il bouge \u00e0 cause du troisi\u00e8me mouvement de la Terre; la Terre tourne sur elle-m\u00eame, elle d\u00e9place le cercle qu&rsquo;elle porte. A l&rsquo;oppos\u00e9 de ce qu&rsquo;on croyait d&rsquo;abord, c&rsquo;est le pendule qui est immobile et c&rsquo;est la pendule qui bouge. [\u2026] Il n&rsquo;y a pas une loi qui ait tenu plus de cinq si\u00e8cles.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: center;\">\n<div id=\"attachment_851\" style=\"width: 216px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><a href=\"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2011\/08\/TRAITRE2.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-851\" class=\"size-medium wp-image-851\" title=\"TRAITRE2\" src=\"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2011\/08\/TRAITRE2-206x300.jpg\" alt=\"\" width=\"206\" height=\"300\" srcset=\"https:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2011\/08\/TRAITRE2-206x300.jpg 206w, https:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2011\/08\/TRAITRE2.jpg 508w\" sizes=\"auto, (max-width: 206px) 100vw, 206px\" \/><\/a><p id=\"caption-attachment-851\" class=\"wp-caption-text\">Illustration Pierre-Jean Debenat<\/p><\/div>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il reste une troisi\u00e8me r\u00e9ponse : cela est l\u00e0, parce que \u00e7a peut toujours \u00eatre comme \u00e7a. Les probabilit\u00e9s montrent qu&rsquo;il y aura un pourcentage statistique pour que la chose advienne, se passe. Mais on dira aussi que \u00e7a va tr\u00e8s loin, parce que \u00e7a pose le probl\u00e8me des jeux. Ce n&rsquo;est plus une science. On ne peut pas s&rsquo;expliquer le monde avec des symboles. Mais ce sont des jeux. Je vous ai dit : lutter ou croire, et bien la lutte n&rsquo;est qu&rsquo;un jeu. Et c&rsquo;est parce que c&rsquo;est un jeu qu&rsquo;il y a une technique de combat. Donc, s&rsquo;il faut lutter, je joue; je combine des coups, des parties. Et il n&rsquo;y a pas un jeu, vous m&rsquo;entendez, depuis le saute-mouton (qui joue des 2), jusqu&rsquo;\u00e0 des jeux beaucoup plus complexes (qui jouent de 60 comme la vache dont je vous parlerai peut-\u00eatre), il n&rsquo;y a pas un jeu qui ne soit une machine, extr\u00eamement pr\u00e9cise, avec ses r\u00e8gles pr\u00e9cises, mais surtout ses possibilit\u00e9s, ses probabilit\u00e9s, ses chances et ses malchances \u2013 et ses insuffisances bien s\u00fbr.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Alors je vais commencer de vous parler de l&rsquo;otage et du tra\u00eetre. Mais je vais vous en parler d&rsquo;une mani\u00e8re un petit peu d\u00e9tourn\u00e9e, plus historiquement que philosophiquement.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je vous disais tout \u00e0 l&rsquo;heure qu&rsquo;au d\u00e9but de toute conf\u00e9rence, de tout probl\u00e8me et de toute discussion, il y a un d\u00e9part; apr\u00e8s il y a un processus et une fin, mais il y a d&rsquo;abord un d\u00e9part. Il y a deux d\u00e9parts essentiels, importants, auxquels on n&rsquo;\u00e9chappe pas.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il y a le d\u00e9part que j&rsquo;appellerai <em>originel, original<\/em> : l&rsquo;origine de la chose. Ce n&rsquo;est pas toujours facile \u00e0 d\u00e9terminer. Est-ce que l&rsquo;origine de la vie, c&rsquo;est l&rsquo;enfant qui na\u00eet, est-ce que c&rsquo;est le f\u0153tus, est-ce que c&rsquo;est le spermatozo\u00efde et l&rsquo;ovule, est-ce que c&rsquo;est le g\u00e8ne? Je n&rsquo;en sais rien. Si c&rsquo;est ma naissance, c&rsquo;est 1920. Si c&rsquo;est le f\u0153tus, \u00e7a pourrait \u00eatre 7-8 mois avant, si c&rsquo;\u00e9tait la jonction du spermatozo\u00efde et de l&rsquo;ovule, \u00e7a pourrait \u00eatre la rencontre de mon p\u00e8re et de ma m\u00e8re 4 ans plus t\u00f4t, si c&rsquo;est le g\u00e8ne \u2013 moi j&rsquo;ai toujours cru que j&rsquo;avais surtout les g\u00e8nes de mon grand-p\u00e8re paternel \u2013 alors l\u00e0, mon origine est de 1860 -70, etc.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais il y a un autre d\u00e9part. Je l&rsquo;appellerai <em>le nouveau, la nouvelle<\/em>. Quand j&rsquo;entends dire, quand je re\u00e7ois la lettre, il y a effectivement le d\u00e9part de quelque chose. La lettre me dit telle ou telle chose, me donne un devoir, une mission, me fait part d&rsquo;une affectation, m&rsquo;\u00e9tablit \u00e0 un poste, \u00e0 un emploi, me donne des nouvelles, de quelqu&rsquo;un ou de quelque chose. Ce nouveau, on sait quand il commence. Pour l&rsquo;enfant, c&rsquo;est, on peut dire, la pubert\u00e9, ou la fin de l&rsquo;adolescence. L\u00e0, il est vraiment un \u00eatre nouveau, positionn\u00e9 avec ses nouvelles caract\u00e9ristiques, sa fonction sociale, ses d\u00e9fauts, ses vertus, etc.; sa taille, sa dimension, la qualit\u00e9 de son sang, de son cerveau, les pr\u00e9monitions, les allergies : l&rsquo;\u00eatre nouveau est l\u00e0. Et tout ce dont nous pr\u00e9tendons conna\u00eetre le d\u00e9part, c&rsquo;est \u00e7a : on parle de son origine ou bien de sa nouveaut\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Entre les deux il y aura autre chose, qu&rsquo;on appellera ce qui est particulier, sp\u00e9cial, \u00e0 cet \u00eatre-l\u00e0. Par exemple, entre l&rsquo;origine, que ce soit la naissance, le f\u0153tus ou le sperme, et l&rsquo;\u00eatre nouveau, il y a eu des tas de particularit\u00e9s, qui peuvent \u00eatre diff\u00e9rentes pour chacun. L&rsquo;\u00e2ge de raison sera \u00e0 7 ans pour l&rsquo;un, \u00e0 6 ans pour l&rsquo;autre. Il y a bien eu prise de conscience d&rsquo;une particularit\u00e9 dans l&rsquo;\u00e2ge de raison. \u00c7a va m\u00eame plus loin que \u00e7a, c&rsquo;est vraisemblablement et presque toujours l&rsquo;\u00e2ge o\u00f9 l&rsquo;enfant quitte la premi\u00e8re enfance, \u00ab\u00a0le paradis vert des amours enfantines\u00a0\u00bb, comme dit Baudelaire (et Edgar Poe dit la m\u00eame chose); la premi\u00e8re enfance qui est un peu le monde des dieux, le monde o\u00f9, dit Edgar Poe, on ne r\u00eave pas, parce que les r\u00eaves sont des reproductions de ce qu&rsquo;on a gard\u00e9 de l&rsquo;avant-naissance, du monde des dieux. C&rsquo;est apr\u00e8s que l&rsquo;adulte va en faire des r\u00eaves, c&rsquo;est-\u00e0-dire des chim\u00e8res, quand il aura perdu le sens de la premi\u00e8re enfance. Mais tr\u00e8s vite, vers 5-6 ans, l&rsquo;enfant est chass\u00e9 du monde naturel, on le chasse du vert profond de la premi\u00e8re enfance. On va le plonger dans le jaune, g\u00e9n\u00e9ralement : le jaune des murs, de l&rsquo;argile, des cours d&rsquo;\u00e9cole, des villes. Il va passer du vert au jaune. Et en m\u00eame temps, il perdre \u00e0 peu pr\u00e8s tout contact avec le monde des dieux, le monde de la r\u00e9alit\u00e9, le monde des fleurs, le monde des parfums, des odeurs, le monde du ciel, de la mer, de ce qui existe. Parce qu&rsquo;il lui faut s&rsquo;adapter \u00e0 un autre monde qui est le monde social, le monde du jaune. Et en m\u00eame temps on va lui arracher un bien encore plus pr\u00e9cieux, qui est sa croyance en son origine.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: center;\">\n<div id=\"attachment_848\" style=\"width: 310px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><a href=\"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2011\/08\/TRAITRE1.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-848\" class=\"size-medium wp-image-848\" title=\"TRAITRE1\" src=\"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2011\/08\/TRAITRE1-300x225.jpg\" alt=\"\" width=\"300\" height=\"225\" srcset=\"https:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2011\/08\/TRAITRE1-300x225.jpg 300w, https:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2011\/08\/TRAITRE1.jpg 712w\" sizes=\"auto, (max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><\/a><p id=\"caption-attachment-848\" class=\"wp-caption-text\">Illustration Pierre-Jean Debenat<\/p><\/div>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je vais vous donner quelques exemples qui se rapprochent le plus de ma vie. Dans un livre<a href=\"#_ftn1\">[1]<\/a> j&rsquo;ai dit \u00e0 quel point j&rsquo;ai v\u00e9cu l&rsquo;enfance d&rsquo;un Edgar Poe, d&rsquo;un colonel Lawrence, d&rsquo;un Jean Genet et aussi d&rsquo;un assassin comme Nilsen, le tueur anglais qui avait tu\u00e9 douze personnes. Et bien, nous avons tous eu la m\u00eame enfance et le m\u00eame drame enfantin. Edgar Poe, ses parents morts \u00e0 quelques mois d&rsquo;intervalle alors qu&rsquo;il avait deux ans, et il a \u00e9t\u00e9 \u00e9lev\u00e9 par M. Allan; et il a cru pendant un certain temps qu&rsquo;il \u00e9tait le fils d&rsquo;Allan. C&rsquo;\u00e9tait un homme tr\u00e8s riche, Edgar Poe \u00e9tait s\u00fbr qu&rsquo;il \u00e9tait l&rsquo;h\u00e9ritier de cette fortune. Et puis il a d\u00e9couvert que c&rsquo;\u00e9tait son p\u00e8re adoptif, qui ne l&rsquo;aimait pas tellement, et qu&rsquo;il n&rsquo;aurait pas l&rsquo;h\u00e9ritage. C&rsquo;\u00e9tait un petit peu un b\u00e2tard. C&rsquo;est terrible quand on d\u00e9couvre \u00e7a \u00e0 5-6 ans.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le colonel Lawrence, lui, croyait qu&rsquo;il \u00e9tait le fils d&rsquo;un lord. Et lui aussi on l&rsquo;a arrach\u00e9 \u00e0 sa campagne, \u00e0 ses ruines \u2013 il aimait bien les ruines, les vieilles maisons, les traces des splendeurs pass\u00e9es. Et en m\u00eame temps qu&rsquo;on l&rsquo;arrache de l\u00e0 pour le mettre au coll\u00e8ge, il d\u00e9couvre que lui aussi est un b\u00e2tard, et qu&rsquo;en fait il y avait eu un jeu plus ou moins suspect entre les parents.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Jean Genet, lui, a d\u00e9couvert vers cet \u00e2ge-l\u00e0 qu&rsquo;il \u00e9tait un enfant de l&rsquo;Assistance Publique, que sa m\u00e8re l&rsquo;avait mis sur le parvis d&rsquo;une \u00e9glise et que la femme qui l&rsquo;\u00e9levait n&rsquo;\u00e9tait pas sa m\u00e8re, mais une nourrice de l&rsquo;assistance sociale.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Moi, \u00e7a semble moins dramatique. C&rsquo;est comme Nilsen. Nous avons \u00e9t\u00e9 \u00e9lev\u00e9s magnifiquement par un \u00eatre merveilleux (je vous parlais tout \u00e0 l&rsquo;heure de mon grand-p\u00e8re paternel, une sorte de h\u00e9ros \u00e0 mes yeux). Mon p\u00e8re avait \u00e9t\u00e9 d\u00e9clar\u00e9 tuberculeux et je dus \u00eatre tenu \u00e9loign\u00e9 de mes parents. Ce n&rsquo;est qu&rsquo;en entrant \u00e0 l&rsquo;\u00e9cole que je d\u00e9couvris que mon grand-p\u00e8re n&rsquo;\u00e9tait pas mon p\u00e8re, n&rsquo;\u00e9tait pas mon support r\u00e9el. Il avait bien fallu qu&rsquo;\u00e0 5-6 ans on m&rsquo;arrach\u00e2t \u00e0 la merveilleuse nature du Croisic, \u00e0 la mer, aux rochers, \u00e0 la f\u00e9e, \u00e0 la sorci\u00e8re, \u00e0 l&rsquo;\u00e9glise, etc., pour me mettre dans l&rsquo;argile, dans le jaune des coll\u00e8ges de Saint-Nazaire.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Nilsen, c&rsquo;est la m\u00eame chose : son grand-p\u00e8re est mort et il a \u00e9t\u00e9 dans un milieu tr\u00e8s sordide, parce que sa m\u00e8re avait abandonn\u00e9 le p\u00e8re, et pour dire la v\u00e9rit\u00e9, c&rsquo;\u00e9tait une putain.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce sont des chocs \u00e9pouvantables. Mais ces chocs qui, vraiment, scindent l&rsquo;enfance en deux, mettent d&rsquo;un c\u00f4t\u00e9 l&rsquo;Eden et de l&rsquo;autre l&rsquo;exil, le rejet, cela aide effectivement \u00e0 se faire une personnalit\u00e9 curieuse. On peut devenir un meurtrier, comme Nilsen, et on peut devenir un grand po\u00e8te comme Edgar Poe. On peut devenir un homme qui a une vie intellectuelle un peu particuli\u00e8re, comme moi. Mais \u00e7a entra\u00eene forc\u00e9ment quelque chose de particulier, qui n&rsquo;est pas seulement l\u00e0 \u00e0 5 ou 6 ans, mais qui va vous suivre toute votre vie. Vous allez \u00eatre un \u00eatre particulier, parce qu&rsquo;il vous est arriv\u00e9 cette chose particuli\u00e8re quand vous aviez 6 ou 7 ans. \u00c7a n&rsquo;a rien \u00e0 voir avec la psychanalyse, parce que \u00e7a se combine g\u00e9om\u00e9triquement ces choses, ce n&rsquo;est pas du domaine de la philosophie, c&rsquo;est le plus simple qui soit \u00e0 exprimer.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et je vais commencer ma figure, parce que je vais vous faire une figure aujourd&rsquo;hui, et rien d&rsquo;autre. Je pourrais faire des discours num\u00e9riques, nombr\u00e9s, j&rsquo;ai choisi le plus simple. Je vais dire que l&rsquo;origine c&rsquo;est l\u00e0<a href=\"#_ftn2\">[2]<\/a>. C&rsquo;est l&rsquo;enfant. La naissance, si vous voulez. Certains, aussi bien Edgar Poe que Jean Genet disaient qu&rsquo;avant la naissance on \u00e9tait \u00ab\u00a0b\u00e9b\u00e9-ange\u00a0\u00bb. Maeterlinck a dit la m\u00eame chose, ainsi que Saint John Perse, et \u00e7a s&rsquo;explique parce que, au terme de leur vie, ils sont revenus \u00e0 l&rsquo;avant-naissance. M\u00eame le tueur Nilsen : pourquoi, disait-il, est-ce que j&rsquo;\u00e9trangle mes victimes? Je crois que c&rsquo;est un vestige des traditions Thugs, ou alors des Assassins, une secte musulmane; donc il cherchait une origine avant sa naissance, et c&rsquo;est ce qu&rsquo;ils font tous. \u00c7a c&rsquo;est l&rsquo;origine. Nous voyons qu&rsquo;\u00e0 un autre moment, il y a ce que j&rsquo;ai appel\u00e9 \u00a0la <em>nouvelle<\/em> \u2013 apr\u00e8s la pubert\u00e9, par exemple, ou bien apr\u00e8s l&rsquo;adolescence. Enfin, ici vous avez l&rsquo;enfant et vous avez le d\u00e9but. Pourquoi cela est-il l\u00e0 <strong>plut\u00f4t<\/strong> qu&rsquo;une autre chose? N&rsquo;oubliez pas le deuxi\u00e8me membre de la phrase : il est important. C&rsquo;est-\u00e0-dire pourquoi \u00eatre \u00e9lu? Pourquoi, parmi des millions de spermatozo\u00efdes, un seul va-t-il se perdre dans l&rsquo;ovule? L&rsquo;\u00e9lu. A l&rsquo;origine est l&rsquo;\u00e9lu, celui qu&rsquo;on a \u00e9lu pour une mission particuli\u00e8re. Ici, ce n&rsquo;est pas tellement la nouvelle en elle-m\u00eame qui est importante, c&rsquo;est le facteur qui a apport\u00e9 la lettre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et ce facteur, il arrive toujours. G\u00e9n\u00e9ralement \u00e0 la fin de l&rsquo;adolescence. C&rsquo;est le premier amour, par exemple. Mais \u00e7a peut \u00eatre un bon professeur, \u00e7a peut \u00eatre le grand ami de c\u0153ur\u2026 Mais il y a un facteur qui intervient et qui va vous permettre de lire la lettre. J&rsquo;ai connu le temps, au Croisic, o\u00f9 le facteur ne se contentait pas de remettre la lettre. Si elle \u00e9tait adress\u00e9e \u00e0 un vieillard, un demi-aveugle, il entrait, il d\u00e9cachetait l&rsquo;enveloppe et lui lisait la lettre. L\u00e0, vraiment, il la <em>d\u00e9livrait<\/em>. \u00c7a c&rsquo;\u00e9tait le bon facteur.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dons l&rsquo;enfant \u00e9lu ou le facteur. \u00c7a commence toujours par l&rsquo;un ou par l&rsquo;autre, ou du moins, par l&rsquo;un, et apr\u00e8s par l&rsquo;autre. Il y a, si vous voulez, un moment o\u00f9 vous commencez d&rsquo;\u00eatre, et puis un moment o\u00f9 vous commencez \u00e0 croire comprendre pourquoi vous \u00eates au monde; c&rsquo;est-\u00e0-dire \u00e0 conna\u00eetre votre mission. A recevoir la lettre qui vous assigne \u00e0 telle fonction. Ce facteur va conditionner la vie. Mais l&rsquo;enfant aussi, c&rsquo;est l&rsquo;\u00e9lu qui conditionne la vie. Ils se rencontrent quelque part. J&rsquo;ai dit la pubert\u00e9, l&rsquo;adolescence, \u00e7a pourrait \u00eatre d&rsquo;autres moments de la vie : \u00e7a pourrait \u00eatre le premier po\u00e8me, \u00e7a pourrait \u00eatre le premier crime, le premier dipl\u00f4me. Je vous disais : le premier amour; \u00e7a pourrait \u00eatre le moment o\u00f9 l&rsquo;enfant devient p\u00e8re, o\u00f9 il \u00ab\u00a0fait\u00a0\u00bb l&rsquo;enfant. Mais enfin, il y a ces deux lignes, qui semblent nous suivre toute notre vie, et qui se rencontrent \u00e0 certains moments, o\u00f9, en somme, on est bien dans sa peau. \u00c7a veut dire quoi? Que je suis physiquement en \u00e9tat, solide, mais en m\u00eame temps, conscient, lucide de mes pouvoirs, de mes facult\u00e9s, de mes facteurs internes. Je suis moi-m\u00eame le sympt\u00f4me. Je lie en moi l&rsquo;image que je donne aux autres et le symbole des symboles par lequel je suis. Je suis le JE qui agit et le MOI qui a conscience d&rsquo;\u00eatre. \u00c7a se rencontre l\u00e0. Et nous allons voir qu&rsquo;historiquement \u00e7a se passe comme \u00e7a.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Historiquement, il se passe quelque chose de tr\u00e8s curieux. Dans un cycle de 2000 ans, il y a deux ou trois grandes machines qui ont fonctionn\u00e9 pendant ce temps-l\u00e0. Je vais vous parler de l&rsquo;\u00e8re chr\u00e9tienne \u2013 on la conna\u00eet assez bien. Il y a une machine qui s&rsquo;est appel\u00e9e \u00ab\u00a0Les qu\u00eates du Graal\u00a0\u00bb. Elles ont pour origine le Christ, puisque le Graal, au d\u00e9part, c&rsquo;est le sang royal \u2013 le sang r\u00e9al \u2013, qui donnait la joie, le bonheur, \u00e0 la messe, \u00e0 la communion, dans le ciboire, le vase o\u00f9 il y avait le sang (qui n&rsquo;\u00e9tait que du vin, bien s\u00fbr, mais du sang transpos\u00e9 en vin). C&rsquo;\u00e9tait le sang du Christ. Une lance lui avait perc\u00e9 le flanc, au moment de sa mort sur la croix, et le sang fut recueilli dans une urne, dans un vase que prit Joseph d&rsquo;Arimathie. Le Graal, c&rsquo;\u00e9tait cela : c&rsquo;\u00e9tait ce sang r\u00e9dempteur, contenu dans le ciboire. Donc c&rsquo;est parti de l&rsquo;an 0. Et \u00e7a a fini en 1260 parce que, \u00e0 ce moment-l\u00e0, toutes les histoires du Graal sont \u00e9crites. Il n&rsquo;y en aura pas apr\u00e8s. \u00c7a a \u00e9t\u00e9 \u00e9crit sur deux si\u00e8cles \u00e0 peu pr\u00e8s, du 11<sup>\u00e8me<\/sup> ou 12<sup>\u00e8me<\/sup> au 13<sup>\u00e8me<\/sup>. Il y a eu une qu\u00eate de Chr\u00e9tien de Troyes, une qu\u00eate de Burons, de Galaad, (\u00e9crite par des moines cisterciens vers 1250). Elles racontent toujours ce qui s&rsquo;est pass\u00e9 autour de 600, \u00e0 peu pr\u00e8s, entre 620 et 720. Elles nous disent qu&rsquo;un fils de roi, \u00e9lu donc, Gauvain, venu de la lointaine Germanie, est arriv\u00e9 au pays de Galles, au ch\u00e2teau du roi Arthur et des chevaliers de la Table Ronde. Donc il est all\u00e9 de l&rsquo;est vers l&rsquo;ouest. Les commentateurs disent souvent : c&rsquo;est une image pour dire la marche du soleil. Je veux bien\u2026 Ce qui est s\u00fbr, c&rsquo;est que quand il trouve le Graal, dans un ch\u00e2teau, il voit des choses qu&rsquo;il ne comprend pas. Mais comme c&rsquo;est un brave, un h\u00e9ros et pas du tout un intellectuel, il ne se pose pas de questions. Il voit une lance rompue, deux vases\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et puis il y aura Burons, qui va surtout raconter la qu\u00eate de Perceval. Perceval sera d&rsquo;abord un compagnon de Gauvain, qu&rsquo;il tuera en duel (selon une autre tradition). Et Perceval, c&rsquo;est l&rsquo;h\u00e9sitant. Il ne comprend pas. Mais lui se pose des questions : pourquoi la lance rompue, pourquoi les deux vases?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Gauvain, c&rsquo;est l&rsquo;enfant du premier \u00e2ge, qui ne quitte pas sa famille. C&rsquo;est \u00e9tonnant de lire ses aventures, notamment chez Chr\u00e9tien de Troyes. Gauvain rencontre des tas d&rsquo;hommes, des tas de femmes. Mais l&rsquo;homme c&rsquo;est un oncle, la femme c&rsquo;est une tante, une cousine. Il ne quitte pas sa famille.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Perceval est sans doute le fils d&rsquo;un roi, certains disent le fils de Lancelot, mais ce n&rsquo;est pas s\u00fbr, il ne sait pas lui-m\u00eame. Il sait qu&rsquo;il est de sang royal, mais il voudrait bien qu&rsquo;on lui donne un royaume, une principaut\u00e9, une fonction.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il \u00e9tait avec Gauvain, il va \u00eatre avec Galaad, il va le suivre jusqu&rsquo;en Orient. Parce que Gauvain est l&rsquo;\u00e9lu, l&rsquo;enfant qui ne se pose pas de questions, qui se bat contre tout le monde. Perceval, lui, pose des questions aux ermites qu&rsquo;il rencontre. On lui dit : c&rsquo;est le Poisson de l&rsquo;eucharistie, le Graal; ou bien : c&rsquo;est toi-m\u00eame, ce que tu as de mieux en toi. Chacun lui donne une r\u00e9ponse diff\u00e9rente.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le troisi\u00e8me h\u00e9ros, Galaad, arrive \u00e0 la Table Ronde alors que le roi est d\u00e9j\u00e0 mort, et que le sang ne peut pas le gu\u00e9rir \u2013 le roi p\u00eacheur, pas le roi Arthur, le roi qui p\u00eache des poissons, le roi m\u00e9rovingien, venu des pays de la mer. Personne n&rsquo;a trouv\u00e9 le Graal, sauf Gauvain qui l&rsquo;a vu et qui n&rsquo;y a rien compris. Galaad dit : \u00ab\u00a0Je vais y aller, parce qu&rsquo;il se peut que ce soit le vase le plus important\u00a0\u00bb. Les autres sont scandalis\u00e9s. Ils ne comprennent plus rien. Mais comme Galaad est le seul qui arrache l&rsquo;\u00e9p\u00e9e qui est enfonc\u00e9e dans le rocher, comme il ose s&rsquo;asseoir dans le fauteuil de Judas, comme c&rsquo;est un magnifique adolescent\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais il ignore son origine, il ne sait pas qui sont ses parents : c&rsquo;est le facteur par excellence, celui qui va <strong>faire<\/strong> les choses. C&rsquo;est l&rsquo;ouvrier. Et lui va aller de l&rsquo;ouest (l&rsquo;Irlande) jusqu&rsquo;en Orient. Et quand il trouvera le Graal, il verra qu&rsquo;en effet il ne contient rien, ou qu&rsquo;il contient tout. Et qu&rsquo;on l&rsquo;appelle le Saint Graal parce que ce qu&rsquo;il contient n&rsquo;est rien, c&rsquo;est-\u00e0-dire que \u00e7a gr\u00e9e \u00e0 tous. Chacun y met ce qu&rsquo;il veut.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Voil\u00e0 ce que racontent les Qu\u00eates du Graal. Mais en m\u00eame temps, vous allez avoir (et je le cite, parce que c&rsquo;est incompr\u00e9hensible apparemment), 360 ans avant l&rsquo;origine, vous avez d\u00e9j\u00e0 une nouvelle, un essai d&rsquo;expliquer, de d\u00e9livrer un message, et ce sera le d\u00e9but de l&rsquo;alchimie : on ne fera pas de l&rsquo;or, on fera des teintures d&rsquo;or et d&rsquo;argent pour faire de la fausse monnaie (ce sont des faux monnayeurs, au d\u00e9part, les alchimistes), jusqu&rsquo;en 620, o\u00f9 un homme, qui s&rsquo;appelle Etienne d&rsquo;Alexandrie, a \u00e9crit un livre qui est l&rsquo;Opuscule de l&rsquo;Or. Il d\u00e9crit l&rsquo;or comme un compos\u00e9 de genre et d&rsquo;esp\u00e8ce. C&rsquo;est-\u00e0-dire l&rsquo;aspect de la chose, et le joint entre les feuillets de l&rsquo;ardoise ou du bloc d&rsquo;or. Et cet aspect, il l&rsquo;appelle le premier d\u00e9lit, parce qu&rsquo;il manque toujours un aspect : c&rsquo;est la pierre enterr\u00e9e, la face qui est dans la terre, on ne la voit pas; il manque un aspect \u00e0 la chose pour qu&rsquo;on la voie bien. Mais quand on a arrach\u00e9 l&rsquo;or, on d\u00e9couvre qu&rsquo;il n&rsquo;est fait que de feuillets unis par des joints. C&rsquo;est ce qui deviendra la question du <em>genre<\/em> et de l&rsquo;<em>esp\u00e8ce<\/em>, qui va hanter tout le Moyen Age et qui nous hante encore aujourd&rsquo;hui \u2013 aujourd&rsquo;hui ce sont les genres sexuels et les esp\u00e8ces mon\u00e9taires\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Donc il y a eu un temps o\u00f9 il s&rsquo;est pass\u00e9 quelque chose. Et puis \u00e7a va dispara\u00eetre, pendant un long temps, jusqu&rsquo;en 1800 exactement. Un long temps o\u00f9 l&rsquo;on va d\u00e9plorer la perte de l&rsquo;or, de la pierre philosophale, la mati\u00e8re merveilleuse. Et jusqu&rsquo;en 1800, les alchimistes vont faire des sp\u00e9culations, \u00e0 partir des esp\u00e8ces, pour essayer d&rsquo;expliquer pourquoi \u00e7a a disparu, et tenter de retrouver \u2013 finalement on ne retrouvera rien, on fera des poudres d&rsquo;or qui seront tr\u00e8s proches des teintures primitives, et en fin de compte on recr\u00e9era de la fausse monnaie, comme au 3<sup>\u00e8me<\/sup> si\u00e8cle avant J.-C.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ici vous avez un probl\u00e8me tout de m\u00eame extraordinaire : vous avez les deux raisons d&rsquo;\u00eatre, on peut dire, de la qu\u00eate pendant 2000 ans. C&rsquo;est-\u00e0-dire que les Graals d&rsquo;une part, l&rsquo;alchimie de l&rsquo;autre, sont contenus l&rsquo;un dans l&rsquo;autre, puisque vous avez ici 12 si\u00e8cles et l\u00e0 vous avez 2160 ans, mais \u00e7a fait vraiment le tour de ce qu&rsquo;on peut dire sur l&rsquo;Amour : depuis les proph\u00e8tes de l&rsquo;Amour, depuis Platon (-360), jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;\u00e9clatement du couple, quand le mariage n&rsquo;est plus une institution divine devant le pr\u00eatre, mais devient l\u00e9gale devant le maire et un cur\u00e9 de campagne. Et puis le divorce est permis, on reste le temps qu&rsquo;on peut rester. C&rsquo;est un autre monde. Je ne critique pas, comprenez bien, je raconte l&rsquo;histoire. Un moment, l&rsquo;Amour est interdit : on ne s&rsquo;aime plus. On se d\u00e9chire entre homme et femme, quand l&rsquo;amour part, quand l&rsquo;amour est pass\u00e9. Alors on se d\u00e9chire, ou bien on en sort, c&rsquo;est le divorce. On a choisi la Libert\u00e9 contre l&rsquo;Amour.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et en m\u00eame temps, les peuples se d\u00e9chirent, se ha\u00efssent. Il y a toujours un peuple m\u00e2le et un peuple femelle qui se ha\u00efssent. Cette histoire-l\u00e0 n&rsquo;est pas seulement contenue dans un dieu comme le Christ ou le Bouddha, mais elle est dans l&rsquo;atmosph\u00e8re, on vit ce climat depuis 2000 ans. On l&rsquo;a cr\u00e9\u00e9e, on l&rsquo;a formul\u00e9e jusqu&rsquo;au 7<sup>\u00e8me<\/sup> si\u00e8cle, et ensuite on s&rsquo;est aper\u00e7u que c&rsquo;\u00e9tait vide, qu&rsquo;il n&rsquo;y avait rien dedans, que c&rsquo;\u00e9tait un r\u00eave, comme dit Th\u00e9ophile Gautier, \u00ab\u00a0un r\u00eave de l&rsquo;homme\u00a0\u00bb, apr\u00e8s bien d&rsquo;autres, mais que \u00e7a n&rsquo;avait pas de r\u00e9alit\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je pourrais vous raconter l&rsquo;histoire de la Bible, l&rsquo;histoire de Sumer, vous verriez que c&rsquo;est toujours le m\u00eame sch\u00e9ma. Par exemple ici, vous avez quatre instruments qui sont employ\u00e9s par les trois chevaliers : Gauvain, Perceval, Galaad. Il y a la coupe, bien s\u00fbr. Mais la coupe, c&rsquo;est aussi ce qui coupe. Et en fin de compte, Galaad, qui a un blason vierge, puisqu&rsquo;il est orphelin, va dessiner sur son blason la croix de sang, il aura coup\u00e9, partag\u00e9 le blason. Et depuis, tous les blasons le seront. Et puis la coupe, c&rsquo;est mettre dans le vide un espoir de possibilit\u00e9, de probabilit\u00e9. Donc, c&rsquo;est les deux choses \u00e0 la fois, la coupe : c&rsquo;est la coupe qui contient et la coupe qui vide. Ce n&rsquo;est pas la m\u00eame chose. Ce n&rsquo;est pas le m\u00eame Graal.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et puis il y a la table. Galaad, c&rsquo;est un jaque. Ce qu&rsquo;on appelle un jaque au Moyen Age, c&rsquo;est quelqu&rsquo;un qui n&rsquo;a pas de terre. C&rsquo;est l&rsquo;homme du peuple. Mais ce jaque, d&rsquo;o\u00f9 tient-il son nom? Il le tient du mot jacut. Et le jacut, c&rsquo;est ce qu&rsquo;on appelait la Table d&rsquo;Herm\u00e8s, la Table d&rsquo;Emeraude, c&rsquo;est-\u00e0-dire la table qui contient les lois de Mo\u00efse. \u00c7a n&rsquo;a rien \u00e0 voir avec la Table Ronde, autour de laquelle les chevaliers se r\u00e9unissaient. Il y a deux tables.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Vous avez la coupe, vous avez la table. Vous avez l&rsquo;\u00e9p\u00e9e, bien s\u00fbr. Mais l&rsquo;\u00e9p\u00e9e de l&rsquo;un sera d&rsquo;estoc, elle p\u00e9n\u00e9trera comme la lance dans le flanc du Christ, et pour l&rsquo;autre elle sera des ciseaux. Ce que ne comprenait pas Gauvain, c&rsquo;est le point o\u00f9 la lame devient ciseau.\u00a0 Elle n&rsquo;est plus d&rsquo;estoc, mais de taille.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et puis enfin, il y a l&rsquo;arche, qui est toujours l\u00e0. Mais l&rsquo;arche, c&rsquo;est le pont qui enjambe le cours d&rsquo;eau pour Gauvain, et pour Galaad, c&rsquo;est la nef, le bateau qui va l&#8217;emmener jusqu&rsquo;en Orient. Et arche veut dire les deux : le pont et la nef.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et bien si je remontais un peu avant dans l&rsquo;Histoire, je vous montrerais que \u00e7a a toujours exist\u00e9 depuis 6000 ans. La coupe s&rsquo;appelait chaudron dans les traditions celtes. Ce qui contient ou ne contient pas. L&rsquo;\u00e9p\u00e9e est toujours l\u00e0, ou le couteau. L&rsquo;arche, c&rsquo;\u00e9tait l&rsquo;arche de Mo\u00efse ou l&rsquo;arc-en-ciel de No\u00eb, etc.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Bien. Nous allons faire une pause.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p>Jean-Charles Pichon<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">.<\/p>\n<div>\n<hr size=\"1\" \/>\n<div style=\"text-align: justify;\">\n<p><a href=\"#_ftnref1\">[1]<\/a> \u00ab\u00a0Du nouveau chez les G\u00e9meaux\u00a0\u00bb. In\u00e9dit.<\/p>\n<\/div>\n<div>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"#_ftnref2\">[2]<\/a> Ne disposant pas d&rsquo;enregistrement vid\u00e9o de cette conf\u00e9rence, je laisse au lecteur le soin de se repr\u00e9senter la figure en question\u2026<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le 18 d\u00e9cembre 1995, Jean-Charles Pichon a donn\u00e9 une conf\u00e9rence aux \u00e9tudiants en informatique de l&rsquo;I.U.T. de Nantes. 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