{"id":2769,"date":"2013-04-13T16:55:46","date_gmt":"2013-04-13T14:55:46","guid":{"rendered":"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/?p=2769"},"modified":"2013-06-29T14:02:24","modified_gmt":"2013-06-29T12:02:24","slug":"ceci-est-mon-corps-troisieme-partie","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/?p=2769","title":{"rendered":"CECI EST MON CORPS &#8211; Troisi\u00e8me partie"},"content":{"rendered":"<h1 align=\"center\">TROISIEME PARTIE<\/h1>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h2 align=\"center\">JUDAS<\/h2>\n<h2 align=\"center\">ou<\/h2>\n<h2 align=\"center\">LA TENTATION DE LA REVOLTE<\/h2>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h2 align=\"center\">LE COMBAT<\/h2>\n<h2 align=\"center\">_____<\/h2>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h3 align=\"center\"><b><i>CHAPITRE IX<\/i><\/b><\/h3>\n<p align=\"center\"><b><i>\u00a0<\/i><\/b><\/p>\n<h2 align=\"center\">Pour soi-m\u00eame<\/h2>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h3 align=\"center\"><b>I<\/b><\/h3>\n<h3 align=\"center\"><b>JUDAS<\/b><\/h3>\n<h1 align=\"center\"><b>\u00a0<\/b><\/h1>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019\u00e9lection de l\u2019Hermon, s\u2019il l\u2019avait connue, aurait fait sourire Judas. Seul de tous les disciples il \u00e9tait venu vers J\u00e9sus non pour apprendre de lui mais pour le mettre en garde et le prendre sous sa protection. Son amour \u00e9tait donc le plus d\u00e9sint\u00e9ress\u00e9. L\u2019ingratitude du Ma\u00eetre ne pouvait rien contre cet \u00e9lan int\u00e9rieur, que l\u2019accro\u00eetre. Ce n\u2019est pas assez de dire qu\u2019il avait pour le Ma\u00eetre l\u2019attachement d\u2019un ami\u00a0: il nourrissait envers lui toute la g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 d\u2019un p\u00e8re.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il demeurait souvent seul, \u00e0 l\u2019\u00e9cart, \u00e9coutant d\u2019un air distrait les belles histoires du Ma\u00eetre, les approbations ent\u00eat\u00e9es de Simon, les charmantes divagations de l\u2019enfant ch\u00e9ri. Il se faisait l\u2019effet, au milieu de ces humbles et de ces illumin\u00e9s, d\u2019\u00eatre le seul solide, m\u00e2t et pilote \u00e0 la fois de cette nef qui, sans lui, depuis longtemps serait partie \u00e0 la d\u00e9rive. \u00ab\u00a0Qu\u2019ils s\u2019amusent\u00a0\u00bb, pensait-il, \u00ab\u00a0je veille.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Car pour cr\u00e9er une Action importante il ne suffisait pas, ainsi qu\u2019ils semblaient le croire, de se faire des protestations d\u2019amiti\u00e9 ni d\u2019aller, en devisant gaiement, par des routes qui ne menaient nulle part. Il fallait conqu\u00e9rir l\u2019appui des grands ou, tout au moins, faire un choix parmi les puissants de ce monde, parce que, bien entendu, il ne pouvait \u00eatre question de plaire \u00e0 tous. De ce soin, le plus grave, une fois pour toutes, il s\u2019\u00e9tait charg\u00e9. Et son choix n\u2019avait pas \u00e9t\u00e9 fait \u00e0 la l\u00e9g\u00e8re. Il avait tenu compte non seulement des dispositions g\u00e9n\u00e9rales du peuple mais des caract\u00e9ristiques particuli\u00e8res de la petite troupe, toute enti\u00e8re hostile \u00e0 Rome, malgr\u00e9 le nombre inqui\u00e9tant des Publicains qui se voyaient parmi les disciples, et le cas exceptionnel de Matthieu ap\u00f4tre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">D\u2019ailleurs, en e\u00fbt-il \u00e9t\u00e9 autrement, quelle que f\u00fbt l\u2019affection qu\u2019il portait \u00e0 J\u00e9sus, il ne se serait pas joint \u00e0 eux\u00a0: les relations dont il \u00e9tait le plus fier avaient toutes \u00e9t\u00e9 recrut\u00e9es parmi les Pharisiens. Eux seuls avaient assez l\u2019oreille politique pour pr\u00e9voir \u00e0 coup s\u00fbr la marche des \u00e9v\u00e9nements. Il en apprenait plus chez eux que pendant des semaines d\u2019errance, bien que ces petits pr\u00eatres de Galil\u00e9e ne fussent \u00e9videmment pas aussi au fait des choses que ceux qui, \u00e0 J\u00e9rusalem, approchaient journellement le Sanhedrin. A cause de cela, la d\u00e9cision de J\u00e9sus de descendre vers le Sud le comblait d\u2019all\u00e9gresse. Mais, en m\u00eame temps, il pressentait combien sa t\u00e2che allait devenir difficile\u00a0: la moindre erreur qu\u2019en ces campagnes il compensait d\u2019un mot adroit ou d\u2019une p\u00e9nible d\u00e9marche, quel en serait le retentissement dans la Ville des Villes\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il devenait pr\u00e9occup\u00e9, soucieux. J\u00e9sus, maintenant, \u00e9vitait son regard quand ils rencontraient un soldat romain. La haine qu\u2019il voyait dans les yeux de l\u2019ap\u00f4tre le meurtrissait. Comment se pouvait-il, alors qu\u2019il ressentait si bien les d\u00e9go\u00fbts de l\u2019ami, que l\u2019ami ne compr\u00eet pas les siens\u00a0? A d\u2019autres jours, il prenait conscience de suivre une voie monstrueuse, hors de son temps. Il comprenait Judas de s\u2019\u00eatre cherch\u00e9 des alli\u00e9s dans l\u2019un des deux camps en pr\u00e9sence. Pour lui, amis de Rome ou fanatiques, il ne leur refusait ni ses dons ni sa joie, mais il ne r\u00e9clamait rien en \u00e9change. Il ne voulait rien de personne. Ce que personne ne lui pardonnait.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le premier \u00e9clatement se produisit peu apr\u00e8s le d\u00e9part pour la Ville Sainte. Judas avait plusieurs fois, vainement, r\u00e9clam\u00e9 de J\u00e9sus le denier qui \u00e9tait d\u00fb au Temple. Et voil\u00e0 que, cet argent, on le trouva tout de suite pour les gardes d\u2019un pont qui voulaient arr\u00eater la petite troupe tant qu\u2019elle n\u2019aurait pas pay\u00e9 le p\u00e9age.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Ces brutes\u00a0!\u00a0\u00bb dit l\u2019Isra\u00e9lite. \u00ab\u00a0Sommes-nous tous devenus Romains\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Jean parlait d\u2019avarice. J\u00e9sus, lui, ne s\u2019y trompait pas. A l\u2019\u00e9tape, il emmena Judas loin des autres et il lui dit\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Que nous sont les Romains, pour que nous perdions nos forces \u00e0 les combattre\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Ils sont nos vainqueurs\u00a0\u00bb, dit Judas.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et il grima\u00e7ait. Soudain, posant sa main sur le bras de J\u00e9sus\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Ma\u00eetre, si tu voulais\u2026 Nous pouvons \u00eatre les premiers en Isra\u00ebl et lever l\u2019admiration du peuple au lieu de sa raillerie. Les temps sont proches de la R\u00e9volte.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Les temps surtout\u00a0\u00bb, dit le Ma\u00eetre, \u00ab\u00a0sont proches du Royaume de Dieu.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Mais comment le Royaume pourra-t-il na\u00eetre tant qu\u2019Isra\u00ebl sera dans l\u2019esclavage\u00a0?\u00a0\u00bb (Il suppliait.) \u00ab\u00a0Ne pousse pas \u00e0 bout les soutiens de l\u2019ind\u00e9pendance, les ennemis inexorables de Rome. Partout, tu vas au devant du Publicain, qui nous trahit. Ne sens-tu pas que nous aurions tous les pr\u00eatres pour nous, si nous n\u2019\u00e9tions pas si l\u00e2ches ni si timor\u00e9s\u2026\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">J\u00e9sus r\u00eavait. Il se fit plus pressant\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Ou, du moins, si nous n\u2019\u00e9tions pas si hostiles \u00e0 ceux-l\u00e0 seuls qui pensent \u00e0 sauver notre race\u00a0? Il leur faudrait un peu de garantie. Ta puissance et ta gr\u00e2ce les \u00e9meuvent. S\u2019ils pouvaient nous pr\u00e9senter au peuple comme les adversaires de Rome, sans crainte d\u2019\u00eatre d\u00e9mentis, alors ils seraient pour nous.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0S\u2019ils pouvaient me pr\u00e9senter au peuple\u00a0\u00bb, dit J\u00e9sus, \u00ab\u00a0alors je ne serais plus digne de lui parler. Le peuple souffre bien moins de la pr\u00e9sence Romaine que de l\u2019hypocrite tutelle des Pharisiens. Ce n\u2019est pas quelque imp\u00f4t de plus ou de moins qui l\u2019accable, mais leur morale falsifi\u00e9e. Nous n\u2019avons pas pour mission de prendre part \u00e0 cette lutte.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Judas avait fr\u00e9mi en entendant le blasph\u00e8me. Mais la derni\u00e8re phrase le rassurait\u00a0: elle lui parut \u00eatre une acceptation.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Eh bien\u00a0! Sois neutre, et remets t\u2019en \u00e0 moi de ce soin politique.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Est-ce toi\u00a0\u00bb, le gronda J\u00e9sus, \u00ab\u00a0toi, le plus lib\u00e9r\u00e9 de mes disciples, qui peux t\u2019attacher \u00e0 ces choses\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Je suis assez libre\u00a0\u00bb, r\u00e9partit Judas, \u00ab\u00a0pour vouloir que le soient aussi ceux que j\u2019aime.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ils ne dirent rien de plus sur ce sujet, ni ce soir-l\u00e0, ni les jours qui suivirent. J\u00e9sus avait pr\u00e9vu depuis longtemps la pente o\u00f9 s\u2019engagerait l\u2019homme de chair. Il le sentait pr\u00e9occup\u00e9 de la gloire non d\u2019Elie mais des Juges anciens et de son homonyme, Judas Macchab\u00e9e. La terre d\u2019Isra\u00ebl bruissait des cris de vengeance de ceux que le nom\u00a0: Judas tourmentait d\u2019une ambitieuse ardeur.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Judas r\u00e9p\u00e9tait souvent les paroles qu\u2019avait fait retentir, deux si\u00e8cles avant lui, Macchab\u00e9e le lib\u00e9rateur\u00a0:\u00a0\u00ab\u00a0Il n\u2019est pas n\u00e9cessaire d\u2019\u00eatre une grande multitude pour venir \u00e0 bout d\u2019une multitude d\u2019ennemis. Un petit nombre d\u2019hommes, s\u2019ils sont r\u00e9solus, emporte la victoire.\u00a0\u00bb C\u2019\u00e9tait par de telles formules qu\u2019il avait gagn\u00e9 l\u2019estime et l\u2019amiti\u00e9 des Pharisiens. Lorsque, sur sa pri\u00e8re, ils invitaient ses compagnons, J\u00e9sus s\u2019y laissait conduire. Il acceptait l\u2019hospitalit\u00e9 offerte. Il \u00e9coutait, plein de compassion mais sans col\u00e8re, ces innombrables r\u00e9cits qui se propageaient sous le manteau\u00a0: les jeunes gens mis en croix sur les monts de Galil\u00e9e et de Jud\u00e9e, l\u2019arrogance des vainqueurs, que le temps n\u2019adoucissait pas\u00a0; leurs regards insultants vers les vierges et leur violence de grands enfants brutaux\u00a0; leur m\u00e9pris, surtout, des pratiques juives et de tout ce qui \u00e9tait juif. Il \u00e9coutait sans s\u2019\u00e9mouvoir et son silence, d\u00e9j\u00e0, le condamnait.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais, soudain, un mot le sortait de son silence. Il se levait, loin de ces quotidiennes querelles. Il criait\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Vous, Pharisiens, vrais pr\u00eatres de la Loi, vous nettoyez la face de vos maisons, mais l\u2019int\u00e9rieur en est immonde\u00a0! Ne croyez pas qu\u2019il vous suffise de faire l\u2019aum\u00f4ne et de proclamer la plus grande gloire de la Race d\u2019Isra\u00ebl, pour que tout soit pur en vous. Il faut aussi veiller \u00e0 l\u2019ex\u00e9cution de la justice et \u00e0 la pratique de l\u2019amour.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cette ironie cinglante les p\u00e9trifiait. Ils ne se rappelaient plus ce qui l\u2019avait pu mettre en cet \u00e9tat. Ils s\u2019offusquaient qu\u2019on p\u00fbt r\u00e9pondre par des injures aux lois de l\u2019hospitalit\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Malheur \u00e0 vous\u00a0!\u00a0\u00bb criait-il, utilisant leur g\u00eane pour l\u2019accro\u00eetre. \u00ab\u00a0A cause de vos premi\u00e8res places dans les Synagogues. A cause des salutations dont on vous honore du bout des l\u00e8vres. Vous avez beaucoup \u00e9tudi\u00e9, vous vous \u00eates beaucoup combattus. Et cela \u00e9tait bien. Mais vous n\u2019avez jamais eu en vous qu\u2019une certaine fa\u00e7on de recevoir, jamais la vraie fa\u00e7on de donner.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Un homme, parfois un Docteur de la Loi, s\u2019interposait\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Prenez garde qu\u2019en parlant de la sorte vous nous offensez aussi.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais ce conseil de prudence n\u2019apaisait pas J\u00e9sus.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Et \u00e0 vous aussi, Docteurs de la Loi, malheur\u00a0! Vous chargez les hommes des plus lourds fardeaux et vous n\u2019y touchez pas d\u2019un doigt. Vous b\u00e2tissez de splendides monuments aux Proph\u00e8tes, et ce sont vos p\u00e8res qui les ont tu\u00e9s\u00a0; et, s\u2019il venait vers vous d\u2019autres proph\u00e8tes, vous les tueriez encore, pour que vos fils puissent leur rendre hommage. Malheur \u00e0 vous, Docteurs, qui avez d\u00e9rob\u00e9 les clefs de la Science\u00a0: vous-m\u00eames n\u2019\u00eates pas entr\u00e9s, et vous avez emp\u00each\u00e9 que les autres n\u2019y entrent\u00a0!\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">A ces paroles, les h\u00f4tes du Pharisien se regardaient, ne sachant s\u2019ils devaient s\u2019en f\u00e2cher ou en rire. C\u2019\u00e9tait aussi ridicule qu\u2019ind\u00e9cent. Ils se reculaient devant lui comme s\u2019il e\u00fbt \u00e9t\u00e9 la Forme Bleue aux quatre branches. Mais le rire \u00e9clatait tout de m\u00eame, apr\u00e8s un long silence, parce qu\u2019il n\u2019y avait pas d\u2019autre moyen de faire passer cela que le rire. Et l\u2019homme qui riait, toujours, \u00e9tait Judas.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Bien, Ma\u00eetre\u00a0\u00bb, disait-il, \u00ab\u00a0bien, Ma\u00eetre\u00a0! Sale-les un peu avec le feu. Ne vois-tu pas qu\u2019ils ne r\u00e9pondent rien, et qu\u2019il n\u2019y a rien \u00e0 r\u00e9pondre\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">J\u00e9sus n\u2019\u00e9tait pas abus\u00e9. Il surprenait le regard complice par quoi Judas leur faisait signe\u00a0: \u00ab\u00a0Riez donc avec moi. Ce n\u2019est d\u2019aucune importance\u00a0: sa petite folie.\u00a0\u00bb Il n\u2019ignorait pas le m\u00e9pris grandissant de Judas. Il se voyait par les yeux de Judas\u00a0: les membres gr\u00eales, trop blanc, trop fin, trop attentif, trop savant de mots \u2014 et si peu capable de se ma\u00eetriser\u00a0!<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et, toujours, pour finir, il se taisait, honteux de sa fureur et de sa na\u00efvet\u00e9. Et l\u2019Amour recommen\u00e7ait, en dehors d\u2019eux et de leur temps, de forer son creuset, o\u00f9 se transmutaient ensuite les mots de chaque jour en un m\u00e9tal flamboyant.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cette ardeur violente, et pourtant mesur\u00e9e, qui l\u2019animait contre les pr\u00e9tentions de la sagesse, ce ne pouvait \u00eatre \u00e0 son sang juif qu\u2019il la devait. Dans ces instants, l\u2019ombre d\u2019un autre le couvrait et le guidait vers des voies \u00e9trang\u00e8res. L\u2019ombre d\u2019un homme qui n\u2019avait pas aim\u00e9 les Juifs, bien qu\u2019il ait \u00e9t\u00e9 s\u00e9duit par leur orgueil humili\u00e9. Plus grand, soudain, et tout le corps en place, J\u00e9sus s\u2019identifiait \u00e0 l\u2019harmonieuse silhouette, en \u00e9pousait les formes, la patiente d\u00e9marche. Il pouvait demeurer, pendant des heures, impassible, indiff\u00e9rent en apparence aux soucis les plus pressants, aux craintes les plus l\u00e9gitimes. Quand il parlait, enfin, les mots ne brisaient pas tout de suite la torpeur qu\u2019il \u00e9tait parvenu \u00e0 susciter en ses disciples, mais ils la prolongeaient, la colorant de mille teintes subtiles\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Le Royaume est semblable \u00e0 un p\u00e8re de famille qui sortit de grand matin afin de louer des ouvriers pour sa vigne\u2026\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La conclusion de l\u2019apologue \u00e9tait proche quand ils prenaient conscience qu\u2019il n\u2019y avait plus de paix en eux. R\u00e9veill\u00e9s, ils avaient peur\u00a0; impatients, ils voulaient le mot de l\u2019\u00e9nigme\u00a0; confront\u00e9s, ils se raidissaient dans le sursaut de l\u2019accus\u00e9 qui n\u2019avoue pas. Et le reproche les atteignait au plus profond d\u2019eux-m\u00eames\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Ton \u0153il sera-t-il mauvais parce que je suis bon\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Quelques-uns, qui voyaient passer ce groupe d\u2019hommes unis comme des mercenaires autour de leur chef, \u00e9voquaient la derni\u00e8re r\u00e9volte des Galil\u00e9ens. Peu avant la Ville Sainte, un vieux les arr\u00eata pour leur dire\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Mes beaux enfants, mes braves hommes, prenez garde. Ne soyez pas comme ceux dont Pilate a m\u00e9lang\u00e9 le sang \u00e0 ses sacrifices. Ils partaient, semblables \u00e0 vous, glorieux et fiers. Ils allaient, croyaient-ils, soulever la nation d\u2019Isra\u00ebl contre le Romain. Ils se voyaient d\u00e9j\u00e0, plusieurs milliers, faisant reculer le Romain sous leur Nombre, et le rejetant \u00e0 la mer. Mais nous les avons vus, nous, charg\u00e9s de cha\u00eenes. Et la Ville Sainte ne les a pas pr\u00e9serv\u00e9s du Supplice.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ils l\u2019entour\u00e8rent, avides d\u2019en savoir davantage sur le destin des r\u00e9volt\u00e9s.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0On croit beaucoup\u00a0\u00bb, disait le vieux, \u00ab\u00a0\u00e0 la puissance des armes. On voudrait sortir d\u2019o\u00f9 nous sommes par le fer et par le sang. Il y a des cris et des rumeurs sur toutes les places. Les gens se plaignent des s\u00e9vices qu\u2019ils subissent d\u2019autrui, non de ceux qu\u2019ils s\u2019infligent eux-m\u00eames. On crie apr\u00e8s l\u2019imp\u00f4t, non apr\u00e8s le p\u00e9ch\u00e9.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Pensez-vous\u00a0\u00bb, dit J\u00e9sus \u2014 et le vieux, aussit\u00f4t, se tut \u2014 \u00ab\u00a0Pensez-vous que ces Galil\u00e9ens fussent de plus grands p\u00e9cheurs que tous les autres Galil\u00e9ens pour avoir souffert de la sorte\u00a0? Et ces dix-huit, sur qui tomba la tour de Silo\u00e9 et qu\u2019elle tua, pensez-vous que leur dette f\u00fbt plus grande que celle de tous les autres habitants de J\u00e9rusalem\u00a0? Non, je vous le dis. Si vous ne vous repentez, vous p\u00e9rirez tout de m\u00eame.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais il ne disait pas de quoi il fallait qu\u2019ils se repentent. Et l\u00e0 encore, ceux qui l\u2019entendaient croyaient qu\u2019il parlait le langage des pr\u00eatres. Judas avait fr\u00e9mi\u00a0: \u00e9tait-ce donc de la r\u00e9volte et du courage de la s\u00e9dition qu\u2019il fallait se repentir\u00a0? Le vieux, seul, avait compris. Il sourit avec amertume\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Ne suis-je pas bien vieux\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Un homme\u00a0\u00bb, dit J\u00e9sus, \u00ab\u00a0avait un figuier plant\u00e9 dans sa vigne. Il vint pour y chercher du fruit et n\u2019en trouvant point, il dit au vigneron\u00a0: \u00ab\u00a0Voil\u00e0 trois ans que je viens chercher du fruit \u00e0 ce figuier et je n\u2019en trouve pas\u00a0; coupe-le donc. Pourquoi rend-il la terre improductive\u00a0?\u00a0\u00bb Le vigneron lui r\u00e9pondit\u00a0: \u00ab\u00a0Seigneur, laissez-le encore cette ann\u00e9e, jusqu\u2019\u00e0 ce que j\u2019aie creus\u00e9 et mis du fumier tout autour. Peut-\u00eatre portera-t-il du fruit, ensuite\u00a0; sinon, vous le couperez.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Oh\u00a0! Mes fr\u00e8res\u00a0!\u00a0\u00bb pensait-il, \u00ab\u00a0que tout cela est simple\u00a0!\u00a0\u00bb Mais que, lorsqu\u2019ils quittaient un bourg, quelques jeunes gens, toujours, le quittassent aussi pour se joindre \u00e0 eux, cela ne le trompait pas sur l\u2019incompr\u00e9hension de ceux qui le suivaient. Plus ils seraient nombreux et plus la loi du Nombre voudrait qu\u2019ils fussent sensibles \u00e0 ce qui \u00e9tait le moins important pour eux et pour lui.<\/p>\n<div id=\"attachment_2773\" style=\"width: 310px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><a href=\"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2013\/05\/CECI-20.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-2773\" class=\"size-medium wp-image-2773\" alt=\"Illustration Pierre-Jean Debenat\" src=\"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2013\/05\/CECI-20-300x224.jpg\" width=\"300\" height=\"224\" srcset=\"https:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2013\/05\/CECI-20-300x224.jpg 300w, https:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2013\/05\/CECI-20.jpg 742w\" sizes=\"auto, (max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><\/a><p id=\"caption-attachment-2773\" class=\"wp-caption-text\">Illustration Pierre-Jean Debenat<\/p><\/div>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h3 align=\"center\"><b>II<\/b><\/h3>\n<h3 align=\"center\"><b>JERUSALEM<\/b><\/h3>\n<p align=\"center\"><b>\u00a0<\/b><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ils arriv\u00e8rent dans la Ville pour la f\u00eate des Tabernacles, ayant musard\u00e9 sur les chemins pendant tout le mois des vendanges. Cette circonstance, peut-\u00eatre, fut cause de tout ce qui suivit. Apr\u00e8s la qu\u00eate de joie du Lac de Tib\u00e9riade, l\u2019ivresse des mots jet\u00e9s d\u2019une montagne \u00e0 la foule affam\u00e9e, et le voyage, d\u00e9couvrir \u00e0 trente ans la Ville des Villes, (car ni l\u2019\u00e9garement de l\u2019enfant, ni le passage du jeune homme tent\u00e9 ne peuvent se nommer\u00a0: d\u00e9couvertes) c\u2019\u00e9tait une aventure suffisante pour, d\u2019une assurance calme et mesur\u00e9e, pr\u00e9cipiter J\u00e9sus dans le d\u00e9go\u00fbt et le d\u00e9sespoir. Mais la d\u00e9couvrir en cette occasion\u00a0!<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Toutes les races. Un va et vient constant, dans les rues trop \u00e9troites, d\u2019hommes et de femmes aux haleines fortes, d\u2019enfants criards, et le fumet et les cris plus violents encore des sacrifices, et les vapeurs des holocaustes, les tentes de branchages \u00e9lev\u00e9es au c\u0153ur de la ville, et ce vertige qui s\u2019empare des sens les mieux \u00e9prouv\u00e9s, leur interdit de distinguer un parfum de distinguer un parfum parmi tant d\u2019odeurs, un son parmi tant de bruits\u00a0: l\u2019homme, \u00e9cartel\u00e9 soudain, doute de l\u2019utilit\u00e9 de sa vie, de l\u2019efficacit\u00e9 de son message. Pourtant, tout de suite, il lui faut se rassembler, r\u00e9pondre. Des disciples ont parl\u00e9\u00a0; des \u00e9trangers ont reconnu l\u2019ami de Jean-Baptiste. Et ceux qui ne savent pas, les premiers, questionnent\u00a0: que pense-t-il de la r\u00e9pudiation\u00a0? Et de la Loi\u00a0? Et du Messie, qui doit venir\u00a0? R\u00e9pondre \u00e0 tout, sur le champ.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il s\u2019agit bien de r\u00e9pondre\u00a0! Il attaque. Pris dans le tumulte, il est tumulte lui-m\u00eame. Il condamne. Il absout. Il s\u2019impose avant m\u00eame qu\u2019on ait ouvert la bouche. Il y suffit qu\u2019une violence s\u2019oppose \u00e0 son pas. Toutes les souffrances ont le visage de cette femme rencontr\u00e9e au coin d\u2019une ruelle.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Belle encore, d\u00e9sirable, les v\u00eatements d\u00e9chir\u00e9s, les cheveux en pluie sur ses joues, elle fuit les hommes arm\u00e9s de pierres. Elle s\u2019accroche \u00e0 J\u00e9sus, le seul dont les mains soient d\u00e9munies. Il n\u2019est pas besoin de s\u2019informer pour reconna\u00eetre en elle l\u2019adult\u00e8re. On l\u2019a surprise avec son amant, poursuivie de rue en rue, sans lui laisser le temps de se couvrir d\u2019un manteau. J\u00e9sus conna\u00eet la Loi, et la Loi prescrit la lapidation.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Elle enserre ses jambes, \u00e0 genoux, le dos et la poitrine nus. Il baisse les paupi\u00e8res, il d\u00e9tourne la t\u00eate, il trace sur le sable des chiffres que nul ne conna\u00eetra. Il pense aux pierres tranchantes, lac\u00e9rant cette chair trop douce, trop parfum\u00e9e. Quelqu\u2019un lui crie\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Eloignez-vous\u00a0!\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Tous ces yeux jaunes de d\u00e9sir, ces yeux hagards\u00a0! Est-ce bien l\u2019ob\u00e9dience \u00e0 la Loi qu\u2019ils refl\u00e8tent\u00a0? N\u2019est-ce pas, plut\u00f4t, l\u2019ivresse malsaine de punir\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Que celui qui est sans p\u00e9ch\u00e9 lui jette la premi\u00e8re pierre.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il ne les a pas regard\u00e9s pour donner l\u2019ordre. Mais la voix est assez forte\u00a0: elle porte loin. Il devine leur h\u00e9sitation. Il sait que les doigts ne se crispent plus sur les cailloux ramass\u00e9s. Ils s\u2019interrogent\u00a0: \u00ab\u00a0Qu\u2019a-t-il dit\u00a0? Mais, alors, que devient la Loi\u00a0?\u00a0\u00bb C\u2019est dans le but de les frapper de stupeur, pr\u00e9voyant leur r\u00e9volte, qu\u2019il a p\u00e9n\u00e9tr\u00e9 si avant en eux. Les pierres, il les entend qui retombent sur le sol. Les plus vieux sont ceux-l\u00e0 qui s\u2019\u00e9loignent les premiers. Enfin, des l\u00e8vres lui baisent la main. La femme pleure.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Personne ne t\u2019a condamn\u00e9e\u00a0? Moi non plus\u2026\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Combien d\u2019ennemis peut-on se faire en une minute\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il s\u2019effor\u00e7ait, semblait-il, \u00e0 ce que ce f\u00fbt le plus grand nombre. Car il ne parlait jamais si scandaleusement qu\u2019au milieu de la foule. Lui demandait-on\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Que faut-il faire pour gagner la Vie Eternelle\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Que dit la Loi\u00a0?\u00a0\u00bb r\u00e9pondait-il.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Tu aimeras et serviras ton Seigneur Dieu.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et il se crispait sous cette r\u00e9ponse, ce Dieu qu\u2019on lui jetait au visage, ce pi\u00e8ge o\u00f9 tous se laissaient prendre et qu\u2019on ne lui pardonnait pas d\u2019\u00e9viter. Toujours cette abstraction immat\u00e9rielle, quand il parlait de l\u2019homme \u00e0 des hommes\u00a0!<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C\u2019\u00e9tait l\u2019instant o\u00f9, dans une salle fra\u00eeche du Temple, les Pharisiens pressaient Judas\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Reconnaissez que vous nous avez tromp\u00e9s. Cet homme ne peut nous \u00eatre d\u2019aucune utilit\u00e9. Chaque sabbat, nous le surprenons occup\u00e9 d\u2019un quelconque travail interdit. Il ne je\u00fbne pas quand la Loi le prescrit. Il vit en dehors de nous, en dehors de sa race.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Il est indocile\u00a0\u00bb, conc\u00e9dait Judas. Puis, adroitement, il les flattait\u00a0: \u00ab\u00a0Vous \u00eates trop sages et trop savants pour accorder \u00e0 des peccadilles une valeur qu\u2019il est certes bon que le peuple leur pr\u00eate.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Vous l\u2019avouez\u00a0\u00bb, reprenaient-ils. \u00ab\u00a0Il faut que, pour le peuple, la Loi soit inviolable, dans ses plus petits d\u00e9tails. Que pouvez-vous donc penser de l\u2019exemple qu\u2019il donne, et de l\u2019influence qu\u2019il a sur tous, car on l\u2019\u00e9coute et on l\u2019observe\u00a0!\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Et vous\u00a0\u00bb, r\u00e9pliquait Judas, \u00ab\u00a0comment expliquez-vous un tel prestige en dehors de pouvoirs exceptionnels\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Sur ces mots, ils s\u2019\u00e9criaient tous \u00e0 la fois, les uns pour protester de leur bonne foi et de leur sympathie, les autres pour \u00e9voquer le d\u00e9mon et ses ruses.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Loin d\u2019eux, J\u00e9sus parlait aux sourds\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Et moi, je vous donne ce second commandement, qui est tout semblable au premier\u00a0: tu aimeras ton prochain comme toi-m\u00eame.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Judas revient \u00e0 l\u2019instant o\u00f9 quelqu\u2019un demande\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Qui est mon prochain\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Judas attend. \u00ab\u00a0Le prochain, c\u2019est mon fr\u00e8re en Isra\u00ebl.\u00a0\u00bb Voil\u00e0 ce que r\u00e9pondrait le docteur qui pose la question, et Judas lui-m\u00eame, et les pr\u00eatres. Et la foule, autour d\u2019eux, hurlerait d\u2019enthousiasme. Car voil\u00e0 ce que les Textes sacr\u00e9s leur ont appris\u00a0: le prochain du Juif, c\u2019est le Juif.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Un homme descendait de J\u00e9rusalem \u00e0 J\u00e9richo. Il tomba entre les mains des voleurs, lesquels, apr\u00e8s l\u2019avoir d\u00e9pouill\u00e9, s\u2019enfuirent le laissant couvert de plaies et \u00e0 demi mort.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Comme \u00e0 des enfants. Oui, c\u2019est une belle histoire pour enfants.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Un pr\u00eatre qui suivait le m\u00eame chemin vit cet homme et passa outre. Apr\u00e8s lui, un l\u00e9vite, \u00e9tant venu pr\u00e8s du bless\u00e9, le regarda et passa de m\u00eame. Mais un Samaritain arriva pr\u00e8s de lui et fut touch\u00e9 de compassion.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Judas sursaute. Un Samaritain, pourquoi\u00a0? Est-ce qu\u2019il le fait expr\u00e8s\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Il banda les plaies, y ayant vers\u00e9 l\u2019huile et le vin. Puis, il le pla\u00e7a sur son cheval, le transporta dans une h\u00f4tellerie et lui donna tous ses soins. A votre avis, lequel des trois, du pr\u00eatre, du l\u00e9vite ou du Samaritain, fut le prochain de l\u2019homme tomb\u00e9 aux mains des voleurs\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ils s\u2019inclinent. Ils ne sont pas convaincus. Ils ne le seront jamais. Mais qu\u2019opposer \u00e0 cet \u00e9trange po\u00e8te qui, \u00e0 tout moment, leur propose la chair et le sang\u00a0? Judas regarde intens\u00e9ment le Ma\u00eetre, dont le sourire amus\u00e9 l\u2019\u00e9claire. Oui, il l\u2019a fait expr\u00e8s. Un Samaritain, l\u2019un de ceux-l\u00e0 que tout le monde ex\u00e8cre. Demain, ce sera un soldat de C\u00e9sar. Pourquoi pas\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Une fois encore, ils l\u2019ont laiss\u00e9 seul. Il s\u2019\u00e9loigne avec Marie. C\u2019est pour elle qu\u2019il va jusqu\u2019au bout de sa pens\u00e9e, c\u2019est \u00e0 cette femme qu\u2019il dit le plus grand secret\u00a0: celui que les questionneurs n\u2019ont m\u00eame pas pressenti.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Aimer comme l\u2019on s\u2019aime soi-m\u00eame\u00a0: chaque homme et chaque femme comme une cr\u00e9ature unique, irrempla\u00e7able, ni comparable \u00e0 aucune. Ou, plut\u00f4t, \u00eatre soi-m\u00eame autre devant l\u2019autre devenu soi\u2026 Marie sourit. Elle avait compris bien avant les mots\u00a0: n\u2019est-ce pas sa propre histoire qu\u2019il leur a offerte en exemple\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En de pareils soirs, elle l\u2019emmenait chez sa s\u0153ur dans le petit village de son enfance\u00a0: B\u00e9thanie.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h3 align=\"center\"><b>III<\/b><\/h3>\n<h3 align=\"center\"><b>MARTHE ET MARIE<\/b><\/h3>\n<p align=\"center\"><b>\u00a0<\/b><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C\u2019\u00e9tait la morne angoisse de l\u2019hiver, cette Jud\u00e9e robuste et d\u00e9serte, dont la ville d\u2019Elisabeth et Bethl\u00e9em, et le d\u00e9sert de la tentation, plus tard, avaient \u00e0 jamais marqu\u00e9 sa vie. Nazareth, en comparaison, malgr\u00e9 les mortelles nuits du d\u00e9sespoir, \u00e9tait un havre de Paix. Les temp\u00eates, l\u00e0-bas, n\u2019enlevaient que les jeunes graines et les feuilles brillantes\u00a0; ici, elles arrachaient aux sables des pierres grosses comme le poing, qu\u2019elles projetaient contre les toits. Ici, par del\u00e0 l\u2019enfance impure, il touchait au n\u00e9ant de la solitude et de la naissance\u00a0; il retournait au n\u00e9ant.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il y retournait conduit par la main de la plus impure des femmes, et de la plus d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e. La Passion et la Naissance avaient le m\u00eame visage pierreux, la m\u00eame froide figure tourment\u00e9e par le vent. Et, dans le silence qui les unissait, le vent seul, en effet, avait la parole. Lazare et Jean regardaient J\u00e9sus, Pierre regardait Marthe, affair\u00e9e. J\u00e9sus et Marie, l\u2019un en face de l\u2019autre, attendaient la fin du jour. Il ne venait l\u00e0, us\u00e9 de discours, que pour se taire. Et Marie se taisait aussi parce qu\u2019elle n\u2019aurait pu parler sans crier d\u2019all\u00e9gresse et d\u2019amertume. Toujours, c\u2019\u00e9tait Marthe qui brisait le lien fragile\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Voyez-la, Ma\u00eetre. Croyez-vous qu\u2019elle m\u2019aiderait\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il pensait \u00e0 sa jeunesse, \u00e9coul\u00e9e dans un cadre semblable. Et, revivant les tourments qu\u2019il avait inflig\u00e9s \u00e0 sa m\u00e8re, il pensait \u00e0 l\u2019Enfant Prodigue, c&rsquo;est-\u00e0-dire \u00e0 Marie. Ni son fr\u00e8re, ni sa s\u0153ur ne l\u2019avaient chass\u00e9e quand elle \u00e9tait revenue de sa qu\u00eate. Mais ils n\u2019avaient pas tu\u00e9 le veau. Et ils comprenaient mal \u2014 Marthe surtout \u2014 qu\u2019elle n\u2019ait pas plus \u00e0 c\u0153ur de se faire pardonner en ceignant le tablier de la souillon.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Marthe, oh Marthe, vous vous inqui\u00e9tez et vous agitez pour beaucoup de choses\u00a0! Une seule est n\u00e9cessaire. Marie a choisi la bonne place. Elle ne lui sera point \u00f4t\u00e9e.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il se tournait vers les ap\u00f4tres\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Mes amis, je voudrais vous parler de ce qui est plus important que l\u2019argent et la gloire. Quand l\u2019esprit impur est sorti d\u2019un homme, il va par les lieux arides, cherchant le repos. N\u2019en trouvant pas, il revient dans le corps d\u2019o\u00f9 il est sorti. Mais il n\u2019y revient pas seul. Sept autres esprits, plus m\u00e9chants que lui, l\u2019accompagnent, et ce nouvel \u00e9tat de l\u2019homme devient pire que le premier. Nulle faute n\u2019est grave, mais ne retombez jamais en tentation. N\u2019acceptez pas de voir ce qui vous offense. Car la lampe du corps, c\u2019est l\u2019\u0153il\u00a0; si l\u2019\u0153il est sain, tout le corps sera dans la lumi\u00e8re\u00a0; s\u2019il est mauvais, tout le corps sera dans les t\u00e9n\u00e8bres. Mais si le corps est dans la lumi\u00e8re, sans m\u00e9lange d\u2019ombre, il sera \u00e9clair\u00e9 tout entier comme lorsque brille sur lui la clart\u00e9 d\u2019une lampe.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il regardait la lampe et le visage de Marie. Il ne lui retirait pas sa main, qu\u2019elle caressait.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Lorsqu\u2019il partait, la maison de Lazare ne redevenait pas immobile dans l\u2019instant, comme apr\u00e8s le d\u00e9part d\u2019un ami de passage. Celui et celles qui restaient \u00e9changeaient de longs regards surpris, humides et transparents. Cette douceur persistait jusqu\u2019\u00e0 la nuit ou jusqu\u2019au lendemain, jusqu\u2019au retour du Ma\u00eetre. C\u2019\u00e9tait alors, qui les figeait, la lassitude empreinte, chaque fois plus profond\u00e9ment, sur le visage de J\u00e9sus.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les nouvelles que Lazare rapportait de la ville leur expliquaient cette fatigue et ce d\u00e9go\u00fbt. Le Sanh\u00e9drin s\u2019\u00e9mouvait\u00a0: il s\u2019\u00e9tait pour \u2014 disait-on \u2014 discuter de la mort du Proph\u00e8te. On disait aussi qu\u2019une des docteurs pr\u00e9sents, Nicom\u00e8de, avait pris sa d\u00e9fense et obtenu pour lui une r\u00e9mission. Mais la tr\u00eave ne serait pas longue. Il e\u00fbt fallu que le Ma\u00eetre, quelque temps, s\u2019abst\u00eent de ces discours provocants et de ces vaines audaces qui les dressaient contre lui. Marie criait\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Vous ne le connaissez pas\u00a0! Lui, prudent\u00a0! Autant demander au passereau de se taire, \u00e0 l\u2019aigle de se cacher dans son aire et de n\u2019en plus sortir\u00a0!\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce fut vers ce temps que Lazare, en effet, apprit \u00e0 mieux conna\u00eetre J\u00e9sus. Avec l\u2019outrance coutumi\u00e8re \u00e0 son \u00e2ge, du jour qu\u2019il l\u2019eut compris, il ne put tol\u00e9rer l\u2019inaction. Il y a des caract\u00e8res, ainsi, non pas tellement remarquables eux-m\u00eames mais qu\u2019\u00e9veille le passage d\u2019un \u00eatre d\u2019exception, et qui s\u2019attachent \u00e0 lui de toute leur ferveur maladroite.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Quand le jeune homme tomba malade, Marthe s\u2019inqui\u00e9ta de cette fi\u00e8vre qui incendiait ses yeux, et qui n\u2019\u00e9tait pas due \u00e0 la seule maladie. Quelques jours plus t\u00f4t, \u00e0 B\u00e9thanie m\u00eame, des enfants juifs avaient poursuivi J\u00e9sus avec des pierres dans leurs mains, le nommant sacril\u00e8ge et blasph\u00e9mateur.<\/p>\n<div id=\"attachment_2777\" style=\"width: 235px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><a href=\"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2013\/05\/CECI-21.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-2777\" class=\"size-medium wp-image-2777\" alt=\"Illustration Pierre-Jean Debenat\" src=\"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2013\/05\/CECI-21-225x300.jpg\" width=\"225\" height=\"300\" srcset=\"https:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2013\/05\/CECI-21-225x300.jpg 225w, https:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2013\/05\/CECI-21.jpg 480w\" sizes=\"auto, (max-width: 225px) 100vw, 225px\" \/><\/a><p id=\"caption-attachment-2777\" class=\"wp-caption-text\">Illustration Pierre-Jean Debenat<\/p><\/div>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h2 align=\"center\">\u00ab\u00a0d\u2019apr\u00e8s Marc\u00a0\u00bb<\/h2>\n<h3 align=\"center\"><i>\u00ab\u00a0R\u00e9gnant, il se reposera.\u00a0\u00bb<\/i><\/h3>\n<p align=\"center\"><i>\u00a0<\/i><\/p>\n<h2 align=\"center\"><b><i>CHAPITRE X<\/i><\/b><\/h2>\n<p align=\"center\"><b><i>\u00a0<\/i><\/b><\/p>\n<h2 align=\"center\">Pour l\u2019amour<\/h2>\n<h3 align=\"center\"><b>IV<\/b><\/h3>\n<h3 align=\"center\"><b>LAZARE<\/b><\/h3>\n<p align=\"center\"><b>\u00a0<\/b><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La journ\u00e9e \u00e9tait chaude. Lorsque Marie revint du s\u00e9pulcre, elle leva vers le ciel un visage tout pareil \u00e0 celui de la terre moite et pleine de senteurs. L\u2019exc\u00e8s de son bonheur formait ces larmes que ses amis attribuaient \u00e0 la mort de Lazare. Marthe, elle, ne pleurait pas. Plus tard, quand elles furent seules toutes deux, elle attira contre elle sa jeune s\u0153ur.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Ch\u00e8re folle, petite folle, o\u00f9 cela nous m\u00e8nera-t-il\u00a0? Est-ce qu\u2019il viendra seulement ce soir, ou demain\u00a0? Est-ce qu\u2019il saura\u00a0? Et si nous devons, nous-m\u00eames, d\u00e9livrer Lazare\u00a0? Ce serait alors qu\u2019il serait perdu. Et nous avec lui.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Il sera pr\u00e9venu \u00e0 temps et il viendra.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Que faire contre la foi\u00a0? Marthe la laissa \u00e0 son r\u00eave. Et m\u00eame lorsque, \u00e0 l\u2019or\u00e9e de la nuit, Marie s\u2019en retourna vers le tombeau, elle ne l\u2019y suivit pas. Marie n\u2019admettait pas le doute, ni le reproche. Elle agissait en tout comme si Lazare \u00e9tait mort. Elle disait \u00e0 Marthe\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Mais oui, il est mort. Humainement, qui pourrait survivre\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Elle disait cela tranquillement. Et Marthe la contemplait avec stupeur. Marthe voulait courir, lever la pierre, arracher leur fr\u00e8re \u00e0 ce pi\u00e8ge dont il n\u2019avait pas compris toute l\u2019horreur. Mais Marie\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Non. C\u2019est alors que nous manquerions de foi, que nous p\u00e8cherions contre l\u2019Esprit.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Elle ne cachait pas son m\u00e9pris pitoyable\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Tu n\u2019as jamais p\u00e9n\u00e9tr\u00e9 le secret de son amour. Tu es l\u2019esclave de ce qui se voit et se touche. Tu as des mots effrayants pour dire les choses les plus simples, les dons les plus naturels. Il sauvera Lazare pour que Lazare le sauve. Et, parce qu\u2019ainsi tout se r\u00e9pond, il est doux de vivre.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Marthe voila son visage et s\u2019enfuit. Lazare l\u2019avait voulu. Lazare la maudirait, si elle rouvrait sa tombe avant le retour de l\u2019ami. Mais elle n\u2019esp\u00e9rait plus, m\u00eame, qu\u2019il p\u00fbt la maudire. Elle suppliait qu\u2019on aille chercher le Ma\u00eetre. Et ce rut la onzi\u00e8me heure du deuxi\u00e8me jour. Et une nouvelle nuit et une nouvelle journ\u00e9e. Personne ne venait plus\u00a0: elles faisaient peur.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cette troisi\u00e8me nuit, Marthe entendit pleurer sa s\u0153ur, continument. Mais elle n\u2019\u00e9tendit pas le bras pour l\u2019apaiser. Elle se sentait, d\u2019heure en heure, devenir plus dure. Lucide, elle pr\u00e9voyait l\u2019avenir qu\u2019elles auraient toutes les deux sans Lazare ni J\u00e9sus. Elle s\u2019immobilisait dans ce d\u00e9fi, qui n\u2019\u00e9tait pas le sien, comme seuls le peuvent des \u00eatres d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9s. Elle n\u2019avait jamais cru que, de l\u2019amour, quelque chose de bon p\u00fbt sortir. Mais elle savait aussi, par le propre enlisement de sa st\u00e9rilit\u00e9, qu\u2019hors de l\u2019amour une vie ne peut avoir de sens. Elle s\u2019endormit au petit jour et fut, presque aussit\u00f4t, r\u00e9veill\u00e9e par Marie. La jeune femme l\u2019implorait\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Marthe, va sur la route, au devant de lui. Moi, je ne peux pas.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Quelle crainte, enfin, l\u2019avait saisie\u00a0? Celle de perdre son fr\u00e8re\u00a0? Ou celle de perdre l\u2019Elu\u00a0? Jamais, depuis le retour de Marie, il n\u2019\u00e9tait demeur\u00e9 trois jours sans la voir.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Or, J\u00e9sus avait appris la maladie de Lazare. Mais il n\u2019avait pas jug\u00e9 utile de h\u00e2ter son retour vers B\u00e9thanie, car il \u00e9tait sans inqui\u00e9tude.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cependant, s\u2019\u00e9tant mis en route avec ses disciples, il rencontra Marthe bien avant le bourg. Elle s\u2019\u00e9lan\u00e7a, d\u00e8s qu\u2019elle le vit. Et, le d\u00e9sespoir aboli par cette seule pr\u00e9sence, elle retrouva les mots que Lazare lui avait command\u00e9 de dire\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Seigneur, si vous aviez \u00e9t\u00e9 ici, mon fr\u00e8re ne serait pas mort. Mais maintenant encore je sais que ce que vous demanderez \u00e0 Dieu, Dieu vous l\u2019accordera.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Il n\u2019est pas mort, dit J\u00e9sus. Il dort et je vais l\u2019\u00e9veiller.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Marthe le pr\u00e9c\u00e9da, afin de pr\u00e9venir sa s\u0153ur. Marie, sit\u00f4t qu\u2019elle sut qui venait, se leva et courut vers lui. Et ceux qui la voyaient courir ainsi, en larmes et les cheveux d\u00e9faits, croyaient qu\u2019elle allait au s\u00e9pulcre, pleurer son fr\u00e8re. Mais elle, se jetant aux pieds de J\u00e9sus\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Si vous aviez \u00e9t\u00e9 ici, mon fr\u00e8re ne serait pas mort.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">J\u00e9sus fr\u00e9mit en son esprit et ne douta plus devant ces pleurs.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0O\u00f9 l\u2019avez-vous mis\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Seigneur\u00a0\u00bb, dirent ceux qui \u00e9taient l\u00e0, \u00ab\u00a0venez et voyez.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">J\u00e9sus pleura. Il pleurait en regardant Marie et, par ses larmes, semblait lui demander pardon d\u2019\u00eatre arriv\u00e9 si tard. Jusqu\u2019au bout, connaissant l\u2019exaltation de Lazare, il avait voulu se soustraire \u00e0 ses cons\u00e9quences. Et sa faute, sans doute, n\u2019\u00e9tait pas de s\u2019y \u00eatre d\u00e9rob\u00e9, mais de n\u2019avoir pas pr\u00e9vu qu\u2019elles seraient telles.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il les accompagna au tombeau\u00a0: une caverne \u00e9troite. Devant l\u2019entr\u00e9e une pierre \u00e9tait pos\u00e9e.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Oh ma\u00eetre\u00a0!\u00a0\u00bb criait Marthe, \u00ab\u00a0certainement il sent d\u00e9j\u00e0, depuis quatre jours qu\u2019il est l\u00e0-dedans\u00a0!\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et ce mot encore \u00e9tait un reproche, \u00e0 cause des quatre jours. Mais loin d\u2019abattre J\u00e9sus, il le durcit. Il renouvela l\u2019ordre d\u2019\u00f4ter la pierre. Il ne se pouvait pas qu\u2019il f\u00fbt trop tard. Ce miracle n\u2019\u00e9tait pas comme les autres\u00a0: celui-l\u00e0, que l\u2019amour seul avait cr\u00e9\u00e9, devait \u00eatre \u00e0 sa mesure. Et les pleurs, \u00e0 l\u2019avance, l\u2019avaient purifi\u00e9. Il n\u2019y avait pas de honte \u00e0 l\u2019accomplir.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0P\u00e8re\u00a0\u00bb, murmura-t-il et il leva les yeux. \u00ab\u00a0P\u00e8re, je vous rends gr\u00e2ces de ce que vous m\u2019allez exaucer. Pour moi, je sais que vous m\u2019exaucez toujours. Je le dis \u00e0 cause de la foule qui m\u2019entoure, afin qu\u2019ils croient.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Puis, il cria\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Lazare, sors\u00a0!\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et l\u2019homme qu\u2019on disait mort sortit, les pieds et les mains entour\u00e9s de bandelettes, et la face couverte d\u2019un suaire.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0D\u00e9liez-le\u00a0\u00bb, dit J\u00e9sus, \u00ab\u00a0et laissez-le aller.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il y avait, \u00e0 sa droite, un petit scribe maigrelet dont les yeux refl\u00e9taient une telle haine que, certainement, s\u2019il \u00e9tait un jour appel\u00e9 \u00e0 juger, il voterait la mort.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Avant d\u2019\u00eatre ob\u00e9i, J\u00e9sus \u00e9tait reparti sur la route.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h3 align=\"center\"><b>V<\/b><\/h3>\n<h3 align=\"center\"><b>RENDEZ A CESAR<\/b><\/h3>\n<p align=\"center\"><b>\u00a0<\/b><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La r\u00e9surrection de Lazare ne le sauva pas. Nul ne mettait en doute le miracle\u00a0: les larmes des deux s\u0153urs n\u2019avaient-elles pas \u00e9t\u00e9 convaincantes et la lividit\u00e9 du jeune homme, l\u2019assurance souveraine de J\u00e9sus\u00a0? Mais, dans la mesure m\u00eame o\u00f9 il faisait ainsi la preuve de sa puissance, son attitude devenait pour la communaut\u00e9 juive tout enti\u00e8re un danger plus \u00e9vident.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Loin de nous fuir,\u00a0\u00bb, se plaignait ce pr\u00eatre, \u00ab\u00a0il nous provoque. Hier, il est entr\u00e9 dans J\u00e9rusalem sur une \u00e2nesse que ses disciples, selon son ordre, avaient d\u00e9rob\u00e9e dans un champ. Publicains, mendiants, parasites, femmes perdues, jeunesse sans foi ni loi, le suivaient en l\u2019acclamant.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il apparaissait brusquement. Quelquefois seul, quelquefois entour\u00e9 de ses ap\u00f4tres, comme d\u2019une garde. Il \u00e9tait irascible, violent, maudissait le figuier qui ne pouvait d\u00e9salt\u00e9rer sa soif, renouvelait, pour ses disciples, le geste, impulsif jadis, de chasser les marchands du Temple. On ne savait plus vers quoi il allait. Lui-m\u00eame le savait-il encore\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Une chose est s\u00fbre\u00a0\u00bb, dit Nicom\u00e8de, dans le but de les apaiser, \u00ab\u00a0il ne veut plus d\u2019adeptes. A un jeune homme qui se pressait \u00e0 sa suite, je l\u2019ai entendu moi-m\u00eame commander de distribuer son bien aux pauvres. Et il dit qu\u2019il est plus difficile \u00e0 un riche d\u2019entrer dans le Royaume qu\u2019\u00e0 un chameau de passer par la porte de l\u2019Aiguille.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Tout\u00a0\u00bb, criait Achas \u00ab\u00a0tout en cet homme est orgueil\u00a0! Le plus naturel des sentiments, l\u2019amour filial n\u2019existe plus pour lui. A une femme qui rendait ainsi hommage \u00e0 sa m\u00e8re\u00a0: \u00ab\u00a0Heureuses les entrailles qui vous ont port\u00e9\u00a0!\u00a0\u00bb, il a r\u00e9pondu\u00a0: \u00ab\u00a0Heureuse surtout celle qui re\u00e7oit mes paroles et les garde\u00a0!\u00a0\u00bb Que garderaient-ils et comment\u00a0? Il ne lui suffit plus de nous scandaliser. Il recherche \u2014 et trouve \u00e0 coup s\u00fbr \u2014 le moyen d\u2019exasp\u00e9rer le peuple par la violence et l\u2019obscurit\u00e9 de ses propos.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Nicom\u00e8de se tut. Il lui avait fait porter ce message\u00a0: \u00ab\u00a0Sache te taire.\u00a0\u00bb J\u00e9sus l\u2019avait jet\u00e9 au vent. La v\u00e9rit\u00e9 ne souffre pas le compromis. Et lui, qui jadis avait pr\u00each\u00e9 \u00e0 ses disciples la prudence du serpent, il vomissait toutes les prudences.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">On le vit bien, le jour o\u00f9 quelqu\u2019un lui posa la question majeure\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Faut-il payer le tribut \u00e0 C\u00e9sar\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Question longuement m\u00fbrie\u00a0: Judas lui-m\u00eame la consid\u00e9rait comme une \u00e9preuve d\u00e9cisive, si s\u00fbr au fond que J\u00e9sus saurait \u00e9viter le pi\u00e8ge qu\u2019il avait fait la promesse solennelle, au cas o\u00f9 la r\u00e9ponse serait affirmative, de le livrer de ses propres mains. L\u2019instant n\u2019\u00e9tait pas moins judicieusement choisi\u00a0: nul soldat ne se voyait dans la foule. Tous, pourtant, aussit\u00f4t, se turent. Poser la question c\u2019\u00e9tait la r\u00e9soudre. La poser, c\u2019\u00e9tait s\u2019affirmer contre Rome\u00a0; car, mettre en cause le droit de l\u2019oppresseur, c\u2019est le nier. Et personne ne croyait qu\u2019il oserait r\u00e9pondre\u00a0: oui. Ils l\u2019auraient lapid\u00e9 sur le champ. Il demanda seulement \u00e0 voir la monnaie du tribut, et, tenant entre ses doigts la pi\u00e8ce \u00e0 l\u2019effigie de Tib\u00e8re\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Que repr\u00e9sente cette m\u00e9daille\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0C\u00e9sar\u00a0\u00bb, dit le Pharisien.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Eh bien donc\u00a0! Rendez \u00e0 C\u00e9sar ce qui appartient \u00e0 C\u00e9sar et \u00e0 Dieu ce qui revient \u00e0 Dieu.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Nul cri, tout d\u2019abord, ne s\u2019\u00e9leva. Avait-il dit\u00a0: oui\u00a0? Avait-il dit\u00a0: non\u00a0? Et que venait faire Dieu dans cette histoire\u00a0? Plus tard, ils surent qu\u2019il avait dit en clair\u00a0: \u00ab\u00a0Payez le tribut \u00e0 C\u00e9sar\u00a0\u00bb. Il leur avait \u00e9chapp\u00e9, et les pr\u00eatres interdirent au peuple de le poursuivre. D\u00e9sormais, l\u2019affaire suivrait le cours impartial de la Justice.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Mais sous quel chef le faire p\u00e9rir\u00a0? Nous ne pouvons, ami des Romains, obtenir du proconsul Pilate sa condamnation\u00a0!\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ils se rendaient \u00e0 cette logique. Ils se tournaient vers Judas, l\u2019habile et l\u2019intime du Ma\u00eetre, comme vers le plus capable de leur indiquer l\u2019heure et le lieu. Judas \u00e9tait r\u00e9solu. Il l\u2019e\u00fbt \u00e9t\u00e9, m\u00eame d\u00e9charg\u00e9 de son serment. Il venait d\u2019entendre J\u00e9sus, non content de manifester son indiff\u00e9rence pour la cause d\u2019Isra\u00ebl, proclamer sa haine et son d\u00e9go\u00fbt de la race dont il \u00e9tait issu, proph\u00e9tiser\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Vous conna\u00eetrez la guerre et la peste. Vous \u00eates fiers de vos \u00e9difices. Il n\u2019y sera pas laiss\u00e9 pierre sur pierre qui ne soit renvers\u00e9e\u00a0!\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il s\u2019\u00e9tait enfui trop t\u00f4t pour l\u2019entendre pr\u00e9dire \u00e0 ses ap\u00f4tres une fin pire\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0On vous livrera aux tortures et on vous fera mourir et vous serez m\u00e9pris\u00e9s par toutes les nations, \u00e0 cause de moi. Et les meilleurs se trahiront, se ha\u00efront les uns les autres.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">D\u00e9j\u00e0, il \u00e9tait trahi. D\u00e9j\u00e0, au regard de Judas, il avait trahi. Pourtant, Judas remettait encore de jour en jour, donnant pr\u00e9texte aux pr\u00eatres qu\u2019il attendait le moment favorable. Et tous les jours de cette semaine, qui pr\u00e9c\u00e9da la F\u00eate des Azymes, il fut avec le Ma\u00eetre plus que jamais par le pass\u00e9. Il \u00e9piait ses moindres signes d\u2019amertume, le devinait conscient de ce qui se pr\u00e9parait, s\u2019\u00e9mouvait encore des restes d\u2019\u00e9loquence que sa violence ne parvenait pas \u00e0 d\u00e9truire. Une fois, il fut sur le point de lui dire\u00a0: \u00ab\u00a0Va-t-en, quitte cette ville. Qu\u2019on n\u2019entende plus parler de toi\u00a0!\u00a0\u00bb Il s\u2019\u00e9tait approch\u00e9 de lui, d\u00e9j\u00e0, mais entre le Ma\u00eetre et lui des petits enfants jouaient. Et, comme il voulait les \u00e9carter de son chemin, J\u00e9sus lui dit, \u00e0 lui et \u00e0 tous ceux qui \u00e9taient l\u00e0\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Laissez les petits venir \u00e0 moi. Eux seuls ont la puret\u00e9 et la gr\u00e2ce\u00a0!\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il dut regarder, sans y croire, cet homme m\u00fbr dont la t\u00eate \u00e9tait mise \u00e0 prix, caresser les bambins et, les caressant, pleurer sur lui-m\u00eame.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Un autre soir, il l\u2019accompagna chez Lazare, \u00e0 B\u00e9thanie, et chez un certain Simon qui les invitait \u00e0 diner. Et Marie, renouvelant son geste de Na\u00efm, \u00e9tait venue, elle aussi, portant une grande quantit\u00e9 de parfum, dont elle lavait les mains et les pieds de J\u00e9sus. Il voulut tenter un dernier effort, attirer l\u2019attention du Ma\u00eetre sur cette folle prodigalit\u00e9, indigne de sa propre personne et d\u00e9sastreuse en raison des dangers qui le mena\u00e7aient de toutes parts. Combien de pr\u00eatres n\u2019e\u00fbt-on pas soudoy\u00e9s avec les sommes ainsi perdues\u00a0? Mais J\u00e9sus, le reprenant, proph\u00e9tisa qu\u2019\u00e0 cause de ce geste Marie serait \u00e0 jamais pr\u00e9sente dans la m\u00e9moire des hommes.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Lorsqu\u2019ils se furent cach\u00e9s pour une f\u00eate ultime (dans l\u2019anxi\u00e9t\u00e9 qui les poignait \u2014 certains d\u2019entre eux s\u2019\u00e9taient munis d\u2019armes \u2014 cette clandestinit\u00e9 leur semblait pire qu\u2019une menace), la s\u00e9r\u00e9nit\u00e9 du Ma\u00eetre les affola. Et, sans doute, dans un pareil moment, l\u2019apaisement qui se marquait sur ses traits avait quelque chose de plus angoissant que le p\u00e9ril. \u00ab\u00a0Voil\u00e0 donc, pensa Judas, o\u00f9 il voulait en venir\u00a0! A cette faillite sans rem\u00e8de. Soit pour lui. Mais, si je n\u2019avais pas \u00e9t\u00e9 l\u00e0, dans six mois ou un an, que serait-il advenu d\u2019eux\u00a0?\u00a0\u00bb L\u2019indiff\u00e9rence, loin d\u2019att\u00e9nuer le crime, l\u2019aggrave.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0L\u2019un de vous me trahit.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Dieu merci\u00a0! L\u2019un de nous voit assez clair.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il s\u2019est repris \u00e0 temps. Il ne veut pas de ce pain faussement d\u00e9nomm\u00e9 chair \u2014 de ce monde o\u00f9 les temples se construisent en trois jours, o\u00f9 les prostitu\u00e9es sont les saintes\u00a0; o\u00f9 les ouvriers re\u00e7oivent m\u00eame salaire, qu\u2019ils travaillent une heure ou une journ\u00e9e. Judas sourit \u00e0 celui qu\u2019il aimait. S\u2019il ne tenait qu\u2019\u00e0 lui, on le ferait mourir vite, car il n\u2019a pas la secr\u00e8te \u00e9nergie qui permet de supporter longuement la souffrance. Une fois encore, Judas avait pr\u00eat\u00e9 au Ma\u00eetre sa propre horreur de l\u2019\u00e9parpillement. Et il sortit, pour aller le livrer.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0C\u2019est un enfant. Il vous donne lui-m\u00eame, par ses paroles, plus de pr\u00e9textes qu\u2019il ne vous en faut pour le perdre, et je renonce \u00e0 le d\u00e9fendre.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ils l\u2019approuv\u00e8rent en souriant. Oui. Ce n\u2019\u00e9tait pas difficile de se d\u00e9barrasser de lui. Et ce serait une bonne chose, une grande justice, que de le faire condamner, pr\u00e9cis\u00e9ment, par ces Romains qu\u2019il pr\u00f4nait tant. Il fut d\u00e9cid\u00e9 qu\u2019on l\u2019arr\u00eaterait au milieu de ses disciples, le soir m\u00eame, avant-veille de la P\u00e2que.<\/p>\n<div id=\"attachment_2784\" style=\"width: 308px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><a href=\"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2013\/05\/TULIPE1a.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-2784\" class=\"size-medium wp-image-2784\" alt=\"Illustration Pierre-Jean Debenat\" src=\"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2013\/05\/TULIPE1a-298x300.jpg\" width=\"298\" height=\"300\" srcset=\"https:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2013\/05\/TULIPE1a-298x300.jpg 298w, https:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2013\/05\/TULIPE1a-150x150.jpg 150w, https:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2013\/05\/TULIPE1a-1017x1024.jpg 1017w, https:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2013\/05\/TULIPE1a.jpg 1065w\" sizes=\"auto, (max-width: 298px) 100vw, 298px\" \/><\/a><p id=\"caption-attachment-2784\" class=\"wp-caption-text\">Illustration Pierre-Jean Debenat<\/p><\/div>\n<h3 align=\"center\"><\/h3>\n<h3 align=\"center\"><b>VI<\/b><\/h3>\n<h3 align=\"center\"><b>L\u2019ANGOISSE<\/b><\/h3>\n<p style=\"text-align: justify;\" align=\"center\"><b>\u00a0<\/b><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La derni\u00e8re solitude. Etrangement semblable \u00e0 la premi\u00e8re. Il lui semble, cette nuit, que, depuis des ann\u00e9es, il n\u2019a pas progress\u00e9 d\u2019un pas. Il a tourn\u00e9 sans fin dans la spirale\u00a0; ayant cru tant de fois en \u00eatre \u00e0 la derni\u00e8re spire qu\u2019il n\u2019ose se persuader d\u2019y \u00eatre parvenu. Pourquoi tout s\u2019arr\u00eaterait-il ici, aujourd\u2019hui, plut\u00f4t que l\u00e0-bas, autrefois\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Peut-\u00eatre parce qu\u2019il ne veut plus tricher. La raison qui commande \u00e0 l\u2019immobilit\u00e9 \u00e9chappe \u00e0 la raison. C\u2019est lui tout entier, chair et sang, qui demande gr\u00e2ce, qui n\u2019en peut plus. Lorsque, parfois, il s\u2019est cru au dernier relais, il le croyait moins qu\u2019il ne le souhaitait, d\u00e9fi \u00e0 son destin, d\u00e9sir d\u2019une mort digne de lui. Cette nuit, il ne le voudrait plus. S\u2019il pouvait vivre encore, m\u00eame sans ami, sans gloire, il continuerait de vivre. S\u2019il pouvait se lever et faire un pas encore, il ferait ce pas. Il ne s\u2019est jamais connu si vivant.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Connaissance tout intime. Quelqu\u2019un qui le verrait couch\u00e9, au jardin des Oliviers, couch\u00e9 \u00e0 demi sur le sol, \u00e0 demi sur la pierre \u00e0 laquelle il s\u2019appuie, penserait que, d\u00e9j\u00e0, il a cess\u00e9 de vivre. Le tumulte n\u2019atteint pas aux doigts crisp\u00e9s.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Des arbres bleus et des pierres vertes l\u2019entourent de leurs teintes trompeuses. Jean, Pierre, Philippe, Jacques dorment. Deux fois, il est all\u00e9 vers eux\u00a0; il leur a demand\u00e9 de veiller avec lui, d\u2019avoir piti\u00e9 de sa solitude. C\u2019est fini. Il ne les r\u00e9veillera plus qu\u2019\u00e0 l\u2019arriv\u00e9e des gardes. Aurait-il peur de la solitude, la vieille amie enfin conquise\u00a0? Il faut comprendre. Tr\u00e8s vite\u00a0: il n\u2019y a plus de temps \u00e0 perdre. Etait-il n\u00e9 pour cela\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ou bien\u00a0: quelle est cette \u00e9vidence qui fuit de question en question comme, de branche en branche, l\u2019insaisissable oiseau\u00a0? Lui-m\u00eame, il est vert et bleu\u00a0: le rayon de lune l\u2019a rendu bicolore. A droite sont les jours, l\u2019activit\u00e9 d\u00e9sordonn\u00e9e de l\u2019homme d\u2019ordre et de m\u00e9tier\u00a0; \u00e0 gauche, les nuits et l\u2019attente nourrissante du r\u00eave. A droite l\u2019\u00e9p\u00e9e et la balance et livre de la Loi\u00a0; \u00e0 gauche, cette crispation et cette faim et ce d\u00e9sir et ce m\u00e9pris de la joie. Pour certains, il fut une lumi\u00e8re blonde et, pour les autres, la z\u00e9brure meurtri\u00e8re de l\u2019\u00e9clair dans l\u2019ombre. La peur se nommait, ici, fatigue et action. Personne n\u2019est assez fort pour vivre deux existences\u00a0: elles ont tant combattu l\u2019une contre l\u2019autre qu\u2019il fallait bien qu\u2019elles s\u2019an\u00e9antissent.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Une femme l\u2019e\u00fbt aim\u00e9\u00a0: \u00e7\u2019aurait \u00e9t\u00e9 tout l\u2019\u00e9quilibre que l\u2019homme peut r\u00eaver en ce monde. Dans cet amour se serait abolie la dualit\u00e9 essentielle\u00a0: le jour e\u00fbt \u00e9t\u00e9 accord des gestes et des voix, la nuit accord des chairs. Partout, accord. Et lui, au sommet de l\u2019\u00e9chelle, jambes et bras \u00e9gaux des deux c\u00f4t\u00e9s de lui\u2026 Mais une femme, au moins, l\u2019a aim\u00e9. Pourquoi ne songe-t-il qu\u2019aux autres\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ou qu\u2019un homme, une fois, l\u2019ait entendu\u00a0! Un seul homme, une seule fois. Pour r\u00e9aliser l\u2019\u00e9quilibre entre l\u2019ivresse de soi et la communaut\u00e9 des hommes. Pour jeter le pont entre son \u00e9paule droite et son \u00e9paule gauche\u00a0: la voie \u2014 la voix\u00a0!<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il a perdu cette confiance. D\u2019un seul coup, l\u2019\u00e9vidence s\u2019en est all\u00e9e de lui\u00a0; si soudainement qu\u2019il faut bien que cet exil soit d\u00e9finitif. Il vivrait dix ans de plus, ou vingt, le sursis ne changerait rien \u00e0 l\u2019absence du r\u00eave, ne comblerait pas le sentiment profond de l\u2019absence, tel qu\u2019il n\u2019est m\u00eame plus capable d\u2019en souffrir. Il a d\u00e9j\u00e0 v\u00e9cu huit jours de trop. Depuis huit jours \u2014 depuis la r\u00e9surrection de Lazare \u2014 il sait que personne, jamais, ne l\u2019entendra. Les vrais proph\u00e8tes sont durs, entiers devant eux-m\u00eames. Ils ne tra\u00eenent pas derri\u00e8re eux le souvenir d\u2019une enfance d\u00e9fiante, cet orgueil insatisfait, et ce vice \u2014 oui, ce n\u2019\u00e9tait qu\u2019un vice \u2014 de ch\u00e9rir sa chair au point de vouloir en faire une nourriture. Il n\u2019a pas apport\u00e9 un message valable pour tous. Il s\u2019est chant\u00e9, seul. Comme un homme tout \u00e0 coup opprim\u00e9 par l\u2019ivresse n\u2019est heureux que pour soi, et se meut dans une joie qu\u2019il croit universelle\u00a0; mais son \u00e9garement lui est plus pr\u00e9cieux que les v\u00e9rit\u00e9s communes.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">De m\u00eame aussi, revenu \u00e0 la raison, l\u2019homme ivre garde de son euphorie une nostalgie d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e. Pourquoi cela est-il permis\u00a0? Et par qui l\u2019est-ce\u00a0? Le poison d\u00e9licieux r\u00f4de vaguement dans ses entrailles. Pourquoi est-il si vide\u00a0? Debout, il chancellerait. Des vagues d\u2019encens lui montent de la poitrine \u00e0 la t\u00eate\u00a0: d\u2019encens ou de fum\u00e9e. Il est plein de brume. Et sa torpeur est lente\u00a0: trop lente pour lui permettre le sommeil. Seule la mort doit \u00eatre si mesur\u00e9e.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il a trop et trop longtemps parl\u00e9 ce soir. Et de son d\u00e9part et de la justice du d\u00e9part, et de la pri\u00e8re pour \u00eatre exauc\u00e9, et de l\u2019amour. Ce soir, il a os\u00e9 leur dire\u00a0: voici ma chair et mon sang. O\u00a0! Les pauvres yeux de Judas, et sa supplication muette\u00a0! Mais il continuait de leur parler de l\u2019avenir, de leur avenir \u00e0 eux, comme s\u2019ils devaient en avoir un\u00a0! Et, tandis qu\u2019ils buvaient le vin, le sang s\u2019est retir\u00e9 de son visage, il a lev\u00e9 sur eux une face exsangue. Maintenant, \u00e0 son tour, il sait qu\u2019il va partir, mais il ne sait pourquoi\u00a0; maintenant il aime comme il e\u00fbt voulu \u00eatre aim\u00e9. Maintenant, il prie\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0P\u00e8re, l\u2019heure est venue. J\u2019ai parl\u00e9 comme vous m\u2019avez dit de dire, et si j\u2019ai dit ce que vous m\u2019avez dit de dire, c\u2019est que j\u2019\u00e9tais envoy\u00e9 par vous.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il ne s\u2019adresse plus \u00e0 Gabriel\u00a0; son souvenir m\u00eame s\u2019est estomp\u00e9. A travers le p\u00e8re de chair, il atteint l\u2019Autre. Il est face \u00e0 face avec l\u2019Autre. Seul l\u2019Autre explique et justifie l\u2019erreur.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La v\u00e9rit\u00e9, qui naissait comme une vapeur du puits de Nazareth, voil\u00e0 qu\u2019enfin il lui a donn\u00e9 une forme \u2014 qu\u2019il l\u2019a cr\u00e9\u00e9e. A cela se reconna\u00eet le cr\u00e9ateur qu\u2019il n\u2019ose croire responsable de sa cr\u00e9ation. Au bout de l\u2019\u00e9garement, du repliement sur soi-m\u00eame et du scandale, la b\u00eate de proie aux aguets\u00a0: Dieu.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Echanger toute la fausse amiti\u00e9 et toute la haine et tout le m\u00e9pris des indiff\u00e9rents contre une r\u00e9alit\u00e9 sans limite, tout-amour\u00a0! Peut-\u00eatre n\u2019aurait-il pas entrepris le voyage s\u2019il avait su que le but \u00e9tait ceci. Mais aussi cette capture n\u2019est jamais pr\u00e9visible ou, lorsqu\u2019elle l\u2019est, il est d\u00e9j\u00e0 trop tard. J\u2019\u00e9tais le Christ mais le Christ est cela qu\u2019on ne peut comprendre avant de l\u2019\u00eatre. Je suis avant qu\u2019Abraham et Mo\u00efse aient \u00e9t\u00e9, car ils n\u2019\u00e9taient que la Loi, je suis l\u2019Homme. Parce que le d\u00e9sir \u2014 et le refus, son fr\u00e8re \u2014 s\u2019en sont all\u00e9s de moi, parce que je ne suis plus, je suis. J\u2019ai conquis le droit de ne plus penser.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et, d\u00e8s lors, le rachat. D\u00e8s lors, il a raison contre Judas, contre Marie, la m\u00e8re, et Marie, la compagne. Raison contre le rire et contre la piti\u00e9. Et contre la Justice. Ce qui n\u2019\u00e9tait que monstrueux devient un message divin. L\u2019Evidence et la Puret\u00e9, ces deux recherches de toute une vie, n\u2019appelaient pas le Sacrifice. Mais, Dieu \u00e9tant derri\u00e8re tout cela, tout cela devait \u00eatre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Comme il prendrait peur, comme il fuirait cette pacifiante hypocrisie, s\u2019il \u00e9tait dans sa force et sa vigueur\u00a0! Pourtant, \u00e0 celui qui va mourir, le rejet en Dieu n\u2019est plus hypocrisie. Il est l\u2019ultime courage. Non pas la fin de l\u2019angoisse, mais son extr\u00eame. D\u2019un seul coup, il lui est donn\u00e9 de souffrir dix fois plus. De souffrir non plus par son \u00e9troit pass\u00e9 de lutte sans ouverture, mais par tout l\u2019avenir d\u00e9couvert. Aux hommes qui viennent et dont il ne distingue pas encore les visages, il donne aussi un nom. Et ce nom, toujours, est\u00a0: Dieu.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les ap\u00f4tres, en m\u00eame temps que lui, les ont entendus venir. Ils sont debout, h\u00e9sitants, parce que celui qui marche au-devant de la troupe est des leurs. Il donne \u00e0 J\u00e9sus un baiser, et J\u00e9sus le lui rend. Que se sont-ils dit, pendant l\u2019embrassade, les deux compagnons\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Pardonne-moi.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Va jusqu\u2019au bout de ton courage.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ou bien, non prononc\u00e9s, les mots\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Tu ne pervertiras plus le peuple d\u2019Isra\u00ebl.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Tu viens de le condamner.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Peut-\u00eatre, rien. Celui qui parle, c\u2019est le chef des gardes\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Lequel de vous est J\u00e9sus de Nazareth\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0C\u2019est moi.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Simon a une \u00e9p\u00e9e cach\u00e9e sous son v\u00eatement. Il la saisit, frappe le serviteur du Grand-Pr\u00eatre au visage, et lui d\u00e9colle \u00e0 demi l\u2019oreille. Mais J\u00e9sus, aussi vif, lui a saisi le bras\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Ne frappez point, si vous ne voulez pas \u00eatre frapp\u00e9s.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et, vers les autres\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Vous \u00eates venus avec des b\u00e2tons et des armes, comme si j\u2019\u00e9tais un brigand. Tous les jours, j\u2019ai parl\u00e9 dans le Temple et sur les places publiques, et vous ne m\u2019avez pas arr\u00eat\u00e9. Il fallait que ces choses arrivent.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il est hors de ces mots\u00a0; il n\u2019est plus en lui-m\u00eame. Il n\u2019y sera jamais plus, jusqu\u2019\u00e0 sa mort. La part vivante qui est en lui n\u2019agit ni ne parle\u00a0: elle t\u00e9moigne. Elle voit les disciples fuir, un jeune homme inconnu, v\u00eatu d\u2019un drap, s\u2019approcher de l\u2019abandonn\u00e9. Les gardes se sont saisis de lui\u00a0; mais, rejetant le drap, il s\u2019est enfui, nu, d\u2019entre leurs mains. Sa forme, blanche dans un rayon de lune, bondit sur le sentier.<\/p>\n<div id=\"attachment_2783\" style=\"width: 241px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><a href=\"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2013\/05\/ORCHIDEE1a.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-2783\" class=\"size-medium wp-image-2783\" alt=\"Illustration Pierre-Jean Debenat\" src=\"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2013\/05\/ORCHIDEE1a-231x300.jpg\" width=\"231\" height=\"300\" srcset=\"https:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2013\/05\/ORCHIDEE1a-231x300.jpg 231w, https:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2013\/05\/ORCHIDEE1a-790x1024.jpg 790w, https:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2013\/05\/ORCHIDEE1a.jpg 1157w\" sizes=\"auto, (max-width: 231px) 100vw, 231px\" \/><\/a><p id=\"caption-attachment-2783\" class=\"wp-caption-text\">Illustration Pierre-Jean Debenat<\/p><\/div>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h2 align=\"center\">LA LEGENDE<\/h2>\n<h2 align=\"center\">_____<\/h2>\n<h2 align=\"center\"><b><i>CHAPITRE XI<\/i><\/b><\/h2>\n<p align=\"center\"><b><i>\u00a0<\/i><\/b><\/p>\n<h2 align=\"center\">Dans l\u2019amour<\/h2>\n<h3 align=\"center\"><b>VII<\/b><\/h3>\n<h3 align=\"center\"><b>\u00a0<\/b><\/h3>\n<h3 align=\"center\"><b>LE TRIOMPHE<\/b><\/h3>\n<p align=\"center\"><b>\u00a0<\/b><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Ce matin \u00e9tait clair.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Sur la voie, je trouvai Suzanne et la femme de Philon\u00a0; plus tard, Marie, sa m\u00e8re, venue se joindre \u00e0 nous pour la f\u00eate aux Azymes et, aussi, pour assister aux merveilles qu\u2019accomplissait son fils. Elle n\u2019\u00e9tait plus la m\u00eame qu\u2019en Galil\u00e9e\u00a0: elle semblait avoir choisi, enfin, dans le d\u00e9saccord de ses enfants. Elle nous parut plus enti\u00e8re et plus forte, comme revenue \u00e0 une ancienne pr\u00e9science. Elle \u00e9tait tr\u00e8s douce avec moi, s\u2019appuyait sur mon bras en marchant.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Avant que nous n\u2019eussions atteint la ville, il vint vers nous, au pas r\u00e9gulier d\u2019une \u00e2nesse, pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 et suivi de ses disciples portant des palmes. Son visage \u00e9tait fier et repos\u00e9. Et, tout \u00e0 coup, une foule de femmes et d\u2019enfants fut sur son chemin. C\u2019\u00e9tait \u00e0 qui embrasserait son pied, sa main. On jetait devant lui des manteaux. Lazare me dit\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Ils l\u2019ont reconnu pour le Christ.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Il rayonnait. Marthe elle-m\u00eame s\u2019effor\u00e7ait \u00e0 sourire. Car elle est de celles qui, sans le secours d\u2019une cons\u00e9cration publique, ne savent pas admirer.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Je vois cela\u00a0!\u00a0\u00bb disait sa m\u00e8re.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Et elle pleurait.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Je ne pouvais ni parler ni sourire. Cette joie, cet apparat, c\u2019\u00e9tait ce que j\u2019\u00e9tais all\u00e9 chercher \u00e0 Capharna\u00fcm, \u00e0 Na\u00efm. Dix fois par jour, alors, j\u2019avais un soldat, un pr\u00eatre, un simple intendant du Palais d\u2019H\u00e9rode, pareillement escort\u00e9s par un peuple en d\u00e9lire. Rares sont les amants qui ne m\u2019ont dit, apr\u00e8s la possession, \u00e0 l\u2019heure o\u00f9 l\u2019homme se cherche des raisons de prolonger sa victoire\u00a0: \u00ab\u00a0En telle ann\u00e9e, \u00e0 telle date, on m\u2019a port\u00e9 en triomphe\u00a0!\u00a0\u00bb Pour Marthe, pour Lazare, pour sa m\u00e8re, ce jour \u00e9tait le sommet de sa vie, ce vers quoi depuis toujours il avait tendu son effort. Je le connaissais trop bien pour commettre une telle erreur. Mais trop bien aussi pour comprendre. Cela ne ressemblait \u00e0 rien qu\u2019il e\u00fbt aim\u00e9, ou dit.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Ils criaient\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0B\u00e9ni soit celui qui vient au nom du Seigneur\u00a0!\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Paix dans le ciel et gloire au plus haut des cieux\u00a0!\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Comment supportait-il cela\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Un homme fendit la foule et, s\u2019approchant de lui\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Ma\u00eetre, r\u00e9primez vos disciples\u00a0!\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0S\u2019ils se taisent\u00a0\u00bb, r\u00e9pondit-il, \u00ab\u00a0les pierres crieront.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Je l\u2019ai bien regard\u00e9. Il n\u2019y avait plus sur ses traits ni la douceur qui m\u2019emplissait de vertige, ni le doute \u00e9ternel qui me jetait \u00e0 ses genoux. Il \u00e9tait pareil \u00e0 tous ceux que j\u2019ai vus acclam\u00e9s de la sorte, captif des acclamations. Moi-m\u00eame, moi-m\u00eame, h\u00e9las\u00a0! j\u2019ai oint de parfum ses pieds. Puisque cela semblait lui plaire. Mais comment cela lui plaisait-il\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Puis, aussi brusquement qu\u2019elle \u00e9tait venue, la satisfaction l\u2019a quitt\u00e9. Il contemplait le Temple, et la ville. Il disait\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Si tu connaissais, toi aussi, du moins en ce jour qui t\u2019est donn\u00e9, la paix que tu peux avoir\u00a0!\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Alors, je l\u2019ai reconnu.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Et j\u2019ai recommenc\u00e9 d\u2019avoir peur.\u00a0\u00bb<\/p>\n<div id=\"attachment_2790\" style=\"width: 310px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><a href=\"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2013\/05\/CECI-25.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-2790\" class=\"size-medium wp-image-2790\" alt=\"Illustration Pierre-Jean Debenat\" src=\"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2013\/05\/CECI-25-300x225.jpg\" width=\"300\" height=\"225\" srcset=\"https:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2013\/05\/CECI-25-300x225.jpg 300w, https:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2013\/05\/CECI-25.jpg 720w\" sizes=\"auto, (max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><\/a><p id=\"caption-attachment-2790\" class=\"wp-caption-text\">Illustration Pierre-Jean Debenat<\/p><\/div>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h3 align=\"center\"><b>VIII<\/b><\/h3>\n<h3 align=\"center\"><b>\u00a0<\/b><\/h3>\n<h3 align=\"center\"><b>LE PROCES<\/b><\/h3>\n<p align=\"center\"><b>\u00a0<\/b><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les soldats l\u2019ont emmen\u00e9. Ceux qui, dans la nuit, croisaient le groupe, d\u00e9tournaient le visage. Mais, silencieusement, ils se r\u00e9jouissaient, parce que le scandale allait \u00eatre puni.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Deux jours plus t\u00f4t, d\u2019autres soldats avaient tra\u00een\u00e9 par les rues, en pleine lumi\u00e8re, un autre homme, un vrai Juif, dur et loyal, un combattant en qui vivait passionn\u00e9ment le Dieu de la race d\u2019Isra\u00ebl, Barrabas, que les Romains nommaient s\u00e9ditieux. Et celui-l\u00e0 aussi risquait la mort. Mais on avait pleur\u00e9 sur son chemin. Qui donc aurait pleur\u00e9 sur le chemin de celui-ci\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Trop longtemps il a promen\u00e9 dans la foule son regard \u00e9tranger. Ceux qui l\u2019ont vu encadr\u00e9 par les gardes vont frapper aux portes de leurs amis, pour leur annoncer la nouvelle. On se r\u00e9p\u00e8te qu\u2019il a d\u00e9fendu une femme adult\u00e8re, protest\u00e9 contre les ablutions prescrites, blasph\u00e9m\u00e9 le sanctuaire, appel\u00e9 la col\u00e8re de Dieu sur la ville. Mais cela n\u2019est rien. Ce n\u2019est pas pour ces raisons que le peuple, bien avant l\u2019aube, se presse devant le palais de Ca\u00efphe. Il admettait la pr\u00e9sence Romaine. Il s\u2019entourait des s\u00e9ides les plus fid\u00e8les de C\u00e9sar. En toute occasion, il d\u00e9fendait et justifiait leurs exigences, aussi docile aux lois de la Louve qu\u2019indocile aux lois de Mo\u00efse. Rien encore. Les sympathies et les antipathies du peuple ne naissent pas des mots d\u2019ordre politiques. Mais celui-l\u00e0 \u00e9tait mauvais fils autant que mauvais ami\u00a0: sa m\u00e8re se mourait de chagrin depuis qu\u2019il l\u2019avait abandonn\u00e9e, on citait les noms de tous ceux qui s\u2019\u00e9taient d\u00e9tach\u00e9s de lui et de Judas, le dernier, dont tous reconnaissaient la vertu civique. Le rire transformait la col\u00e8re en fureur\u00a0: il \u00e9tait incompr\u00e9hensible, offrait sa chair \u00e0 manger aux ap\u00f4tres. Il pr\u00eachait la puret\u00e9 le jour \u2014 et, la nuit, il allait retrouver sa ma\u00eetresse, une ancienne courtisane de Tib\u00e9riade. D\u2019un orgueil et d\u2019une humilit\u00e9 dont l\u2019assemblage \u00e9tait insoutenable pour tout homme \u00e9quilibr\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Tout finit par se savoir, et l\u2019on savait qu\u2019il n\u2019avait m\u00eame pas pu faire un charpentier pr\u00e9sentable. Sur la fureur le rire, \u00e0 nouveau, se greffe\u00a0: la joie de la justice satisfaite (lui-m\u00eame ne se compla\u00eet-il pas en cette humiliation pr\u00e9dite\u00a0?). Dr\u00f4le d\u2019homme.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cependant, l\u2019ancien Grand-Pr\u00eatre l\u2019interroge. Il avait d\u00e9sir\u00e9 le voir. Il n\u2019en obtient pas de r\u00e9ponse. Ou d\u2019\u00e9vasifs retournements.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Es-tu le Messie, le Christ\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Tu l\u2019as dit.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Faut-il entendre\u00a0: \u00ab\u00a0Tu as dit la v\u00e9rit\u00e9\u00a0\u00bb\u00a0? ou\u00a0: \u00ab\u00a0C\u2019est toi qui le dis\u00a0\u00bb\u00a0? On fait venir les t\u00e9moins. Mais les plus s\u00fbrs se contredisent\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Il a dit qu\u2019il d\u00e9truirait le Temple pour le reconstruire en trois jours.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Non. Il a dit que, si on le d\u00e9truisait\u2026\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Non. C\u2019\u00e9tait un ordre\u00a0: d\u00e9truisez le Temple.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Pourquoi\u00a0\u00bb, demande Anne, beau-p\u00e8re de Ca\u00efphe, Grand-Pr\u00eatre annuel, \u00ab\u00a0pourquoi voulais-tu le d\u00e9truire\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La face fr\u00e9missante, l\u2019accus\u00e9 r\u00e9pond\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0J\u2019ai parl\u00e9 publiquement au monde et je n\u2019ai rien dit en secret. Pourquoi m\u2019interrogez-vous\u00a0? Interrogez ceux qui m\u2019ont entendu. Ceux-l\u00e0 savent ce que j\u2019ai dit.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Un valet, \u00e0 ces mots, le soufflette\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Est-ce ainsi que tu parles au Grand-Pr\u00eatre\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Si j\u2019ai mal parl\u00e9, montre-moi en quoi j\u2019ai eu tort. Si j\u2019ai bien parl\u00e9, pourquoi me frappes-tu\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le ton est juste, \u00e9mouvant m\u00eame. Mais les doigts ont laiss\u00e9 leur empreinte sur la joue livide et l\u2019on ne peut\u00a0 retenir le rire. Cette fa\u00e7on de s\u2019exprimer\u00a0:\u00a0\u00ab\u00a0J\u2019ai parl\u00e9 publiquement au monde\u00a0\u00bb\u00a0! Qu\u2019il en faut peu \u00e0 ce r\u00eaveur pour faire un monde\u00a0! Dans un instant, le rire va le sauver. Ils ont besoin d\u2019un jouet plus que d\u2019une victime.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">D\u2019un jouet. Un homme est pris. Autour de lui se monte la farce \u00e9norme de la justice. Ils sont pleins de bonnes intentions. Ils se veulent justes. Ils le sont. Longtemps, ils ont \u00e9tudi\u00e9 ce cas \u00e9trange. Mais, quand il s\u2019agit du salut d\u2019un peuple, il ne peut \u00eatre question d\u2019\u00e9pargner un homme, f\u00fbt-il insens\u00e9. Plus heureux que son beau-p\u00e8re, Ca\u00efphe a obtenu l\u2019aveu\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Je le suis. Vous verrez, un jour, le Fils de l\u2019Homme assis \u00e0 la droite de la Puissance Divine et venant sur les nu\u00e9es du Ciel.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La folie n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 une justification. M\u00eame un fou peut \u00eatre redoutable. Quel proph\u00e8te a ressembl\u00e9 \u00e0 ceci\u00a0? Il serait vain de discuter plus longtemps. S\u2019ils discutent, d\u2019ailleurs, c\u2019est, entre eux, de la mani\u00e8re dont Rome va prendre la chose. Le d\u00e9chirement traditionnel d\u2019une robe. Un seul cri\u00a0: \u00ab\u00a0Il m\u00e9rite la mort\u00a0!\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">A l\u2019aube, le grand vestibule du palais est glacial. Et plus glaciale encore la cour o\u00f9 les valets ont allum\u00e9 un grand feu. Il devait traverser le vestibule et la cour pour \u00eatre men\u00e9 au cachot. Il entendit que les valets parlaient \u00e0 quelqu\u2019un qui se tenait assis au milieu d\u2019eux. Et ils lui demandaient\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0N\u2019\u00e9tais-tu pas avec cet homme, dans le jardin des Olives\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Non\u00a0\u00bb, r\u00e9pondit celui qu\u2019ils questionnaient, \u00ab\u00a0pour la troisi\u00e8me fois je vous le dis\u00a0: je ne connais pas cet homme.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et l\u2019Homme le regarda. C\u2019\u00e9tait celui qu\u2019il \u00e9tait all\u00e9 chercher sur les bords du Jourdain, le compagnon de Cana et de la mer apais\u00e9e, le t\u00e9moin de la nuit de l\u2019Hermion \u2014 celui qu\u2019il avait nomm\u00e9 Pierre. Mais, dans ce silence sans limite, les pierres elles-m\u00eames ne criaient pas.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ou bien, d\u2019un \u00e9tranger attendre le salut\u00a0? Le voil\u00e0, l\u2019envoy\u00e9 de C\u00e9sar \u2014 le conqu\u00e9rant. Intens\u00e9ment, J\u00e9sus le contemple. Ponce-Pilate est force et sant\u00e9. Judas avait ces yeux limpides, durs. Ce sont des hommes qui ont un devoir, qui le respectent jusqu\u2019au bout. Hors du devoir, ils sont capables d\u2019effusion et de patience. Apr\u00e8s le conciliabule haineux des pr\u00eatres, quelle d\u00e9tente et quel espoir\u00a0! Apr\u00e8s les violences des gardes et les injures des valets, quel bain de fra\u00eecheur que ce calme\u00a0! J\u00e9sus voudrait avoir appris l\u2019histoire de Rome.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Quelle accusation portez-vous contre lui\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Si ce n\u2019\u00e9tait pas un malfaiteur, nous ne vous l\u2019aurions pas livr\u00e9.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La moue de Pilate exprime sa g\u00eane\u00a0: un malfaiteur\u00a0? Il l\u2019observe, puis se d\u00e9robe\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Prenez-le donc vous-m\u00eame, et jugez-le selon votre loi.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Il ne nous est plus permis d\u2019infliger la peine de mort.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Quelle amertume dans ce \u00ab\u00a0plus\u00a0\u00bb\u00a0! Pilate n\u2019ignore pas qu\u2019ils le ha\u00efssent. Leurs ennemis ne doivent pas \u00eatre les siens.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Ils disent que tu t\u2019es fait leur roi\u00a0? Es-tu, vraiment, le roi des juifs\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019imagination du Proconsul s\u2019\u00e9vade. Pourquoi pas\u00a0? Ils sont si compliqu\u00e9s, ce gens \u2014 et leur g\u00e9n\u00e9alogie est si \u00e9trange\u00a0! Que celui-ci d\u00e9couvre dans ses parchemins une filiation oubli\u00e9e, royale \u2014 et des centaines, des milliers d\u2019hommes pourront se joindre \u00e0 lui. Il appartient \u00e0 Rome de diviser pour r\u00e9gner\u00a0: H\u00e9rode n\u2019est pas si s\u00fbr.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Parles-tu de toi-m\u00eame, ou d\u2019apr\u00e8s ce que d\u2019autres t\u2019ont rapport\u00e9 de moi\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Non. Ce n\u2019est pas le langage d\u2019un chef.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Est-ce que je suis Juif, moi\u00a0? Ta nation et tes pr\u00eatres te traduisent \u00e0 mon tribunal\u00a0? Qu\u2019as-tu fait\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Si ma royaut\u00e9 \u00e9tait de ce monde\u00a0\u00bb, dit J\u00e9sus, \u00ab\u00a0mes hommes m\u2019auraient d\u00e9fendu contre les soldats du temple. Pour l\u2019heure pr\u00e9sente, mon Royaume n\u2019est pas d\u2019ici.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Est-ce une condamnation de ses chim\u00e8res\u00a0? Est-ce un espoir renaissant\u00a0? Pilate ne voit pas si loin\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Tu es donc Roi\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ah\u00a0! Tout de m\u00eame, si cet \u00e9tranger, si cet homme int\u00e8gre pouvait comprendre\u00a0! Qui sait s\u2019il n\u2019a pas fait erreur en s\u2019acharnant si longtemps \u00e0 \u00e9clairer ceux de sa race, qui sait si sa place n\u2019\u00e9tait pas ailleurs, en Gr\u00e8ce ou \u00e0 Rome. S\u2019il survit, il partira pour ces r\u00e9gions lointaines\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Je suis Roi. Je suis n\u00e9, je suis venu dans le monde pour rendre t\u00e9moignage \u00e0 la V\u00e9rit\u00e9. Quiconque est du parti de la V\u00e9rit\u00e9 entend ma voix.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Qu\u2019est-ce que la V\u00e9rit\u00e9\u00a0?\u00a0\u00bb dit le Gouverneur.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il baille. Et c\u2019en est fini de l\u2019espoir. L\u2019espoir n\u2019est plus qu\u2019un repentir. Il n\u2019a pas accompli cette route pour attendre son salut d\u2019un soldat. Il n\u2019y a rien de commun entre le Devoir et lui. Toujours, il a choisi la voie \u00e9troite, inattendue et non permise. Cet officiel n\u2019est rien de plus que le bras d\u2019un autre officiel. Il mourra, et le Principe d\u2019Autorit\u00e9 qu\u2019il repr\u00e9sente mourra aussi, alors que l\u2019inqui\u00e9tude des hommes ne sera ni apais\u00e9e ni r\u00e9solue. Que savent-ils du Royaume, ces fonctionnaires\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il va racheter l\u2019erreur de l\u2019ambition et la faute du simulacre. Il va payer, pleinement, dans sa chair et dans son esprit d\u2019homme \u2014 d\u2019une mani\u00e8re telle que tout le reste, dans la nuit des temps, serait oubli\u00e9. Il a trouv\u00e9 le refuge, l\u2019unique refuge possible contre l\u2019orgueil et l\u2019\u00e9go\u00efsme, et la fureur de nourrir des projets\u00a0: l\u2019assumation de toutes les responsabilit\u00e9s par le supplice et la mort. \u00ab\u00a0B\u00e9ni sois-tu\u00a0\u00bb, crie en lui-m\u00eame une voix all\u00e9g\u00e9e, \u00ab\u00a0toi qui m\u2019es le pr\u00e9texte d\u2019une fuite honorable\u00a0!\u00a0Pour tes rigueurs qui m\u2019exhausseront et pour leur fin qui sera ma fin.\u00a0\u00bb Il est comme l\u2019ouvrier harass\u00e9 qui voit venir la nuit et le sommeil, et qui sait que cet espoir est une certitude et que rien, le moment venu, ne pourra l\u2019emp\u00eacher de dormir.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il ne r\u00e9pondra plus aux questions de Pilate, non plus qu\u2019\u00e0 celles d\u2019H\u00e9rode, depuis longtemps curieux de le conna\u00eetre et de passage dans la Ville pour la P\u00e2que. La robe blanche a remplac\u00e9 la robe rouge. C\u2019est un roi que le Procurateur a envoy\u00e9 au T\u00e9trarque. C\u2019est un fou que le Gouverneur revoit. Pourquoi v\u00eat-on de blanc les insens\u00e9s\u00a0? Pour t\u00e9moigner de leur innocence\u00a0? La femme du Proconsul a eu un r\u00eave\u00a0: il ne faut pas verser le sang d\u2019un Juste. Elle envoie lui dire que, peut-\u00eatre, c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment ce Juste qu\u2019il est en train d\u2019interroger.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Or, c\u2019\u00e9tait la coutume, pour la P\u00e2que, de d\u00e9livrer un condamn\u00e9. Pilate s\u2019en souvient, alors qu\u2019on crie vers lui\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Il se dit Roi. Quiconque se dit\u00a0: Roi est l\u2019ennemi de C\u00e9sar.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C\u2019est vrai, dans la lettre. Mais ils ont bien en vue la justice de Rome\u00a0! Cette hypocrisie lui r\u00e9pugne.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Je vais le faire ch\u00e2tier, puis je vous le rendrai. Je ne d\u00e9couvre rien en lui qui m\u00e9rite la mort.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il attend le d\u00e9part de l\u2019accus\u00e9 pour ajouter, n\u00e9gligemment\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Je vais le lib\u00e9rer pour les Azymes.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Un grand rire jaillit du peuple. Que disait-il\u00a0? Il leur proposait une lib\u00e9ration lorsque Barrabas \u00e9tait dans les fers\u00a0! Ces Romains sont stupides, pire que stupides\u00a0: abrutis par leur vie de luxe et de paresse. Leur donner \u00e0 choisir entre Barrabas et J\u00e9sus\u00a0? Entre le guerrier et la femme\u00a0? Entre le pur et l\u2019immonde\u00a0? Entre l\u2019ami et l\u2019adversaire\u00a0? D\u00e9rision\u00a0!<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Barrabas\u00a0!\u00a0\u00bb Criaient-ils tous. \u00ab\u00a0Qu\u2019on nous lib\u00e8re Barrabas\u00a0!\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La rumeur montait, unanime, noyant la pauvre surprise de Pilate. Mais il ne comprenait pas sa faute. Il ne distinguait pas l\u2019amour contenu dans le cri. Il songeait, soudain, que le droit de punir est celui auquel tiennent le plus les peuples conquis. Quelqu\u2019un lui soufflait qu\u2019on peut exiger beaucoup en \u00e9change d\u2019une vie.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h3 align=\"center\"><b>IX<\/b><\/h3>\n<h3 align=\"center\"><b>\u00a0<\/b><\/h3>\n<h3 align=\"center\"><b>LA PASSION<\/b><\/h3>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Notre nuit d\u2019amour devait \u00eatre telle. Une arm\u00e9e entre lui et moi\u00a0; repouss\u00e9s par les soldats et moqu\u00e9s par les servantes, ses pauvres amis d\u00e9sarm\u00e9s\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Je l\u2019ai vu dans sa nudit\u00e9. Dieu\u00a0! J\u2019ai r\u00e9alis\u00e9 mon r\u00eave impur. Mais comment aurais-je pu savoir qu\u2019il ne se r\u00e9aliserait qu\u2019ainsi \u2014 combien peu son corps \u00e9tait fait pour d\u2019autres caresses que celles du fouet\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Ses longs cheveux couvrant de nuit flamboyante les plages des \u00e9paules, li\u00e9 par les mains \u00e0 un pilier tronqu\u00e9, ploy\u00e9, il offrait \u00e0 ces brutes une chair ferme et d\u00e9licate comme celle d\u2019une femme ou d\u2019un enfant.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Les verges ne lui arrachaient nul cri\u00a0; mais \u00e0 chaque fois qu\u2019elles atteignaient ses reins, il fr\u00e9missait. Et une z\u00e9brure sanglante, nouvelle, inscrivait d\u2019une \u00e9paule \u00e0 l\u2019autre son cri muet.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Les premiers coups, il les re\u00e7ut debout, droit sur ses jambes, haletant avec douceur ainsi qu\u2019un homme jeune que sa ma\u00eetresse accable de baisers. Puis il tomba sur les genoux, et tout devint effrayant.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Ils \u00e9taient deux \u00e0 le frapper. A tour de r\u00f4le. Les longues raies noires dessinaient sur sa chair des croix juxtapos\u00e9es. On ne savait quand ils finiraient. Il n\u2019y avait aucune raison qu\u2019ils finissent.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0On dit qu\u2019on peut mourir de ce supplice. Il faudrait qu\u2019ils le frappent combien de temps encore pour qu\u2019il en meure\u00a0? En esprit, je baisais les places d\u00e9chir\u00e9es, je buvais le sang qui coulait de ses plaies, ainsi qu\u2019il l\u2019aurait voulu\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Non. Je n\u2019ai pas assist\u00e9 \u00e0 cela. Mais ce fut pire quand, alors que l\u2019attendions graci\u00e9 et libre, devant le pr\u00e9toire, il nous fut pr\u00e9sent\u00e9 par les soldats, sur le front une couronne d\u2019\u00e9pines tress\u00e9es et le corps d\u00e9chir\u00e9 sous l\u2019inf\u00e2me manteau rouge.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Voil\u00e0 l\u2019Homme\u00a0!\u00a0\u00bb Le seul homme qui f\u00fbt jamais. Dans sa nudit\u00e9 d\u2019homme. Ils criaient tous\u00a0: \u00ab\u00a0Crucifiez-le\u00a0! Crucifiez-le\u00a0!\u00a0\u00bb Et, soudain, j\u2019ai compris qu\u2019il fallait qu\u2019il le soit, que rien n\u2019aurait de sens si cela n\u2019\u00e9tait pas conduit jusqu\u2019\u00e0 la mort.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Et j\u2019ai voulu le crier, j\u2019ai voulu dire qu\u2019on avait le droit de le tuer, mais non celui de le ridiculiser de la sorte. Qu\u2019il avait m\u00e9rit\u00e9 le martyre, non la honte. Pourtant, lorsqu\u2019un son est sorti de ma bouche, \u00e7\u2019a \u00e9t\u00e9\u00a0: \u00ab\u00a0Crucifiez-le\u00a0!\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Il montait, au milieu d\u2019un peuple \u00e0 chaque pas plus nombreux. Il devait aimer ce peuple et cette mont\u00e9e. Il aimait cette mort. La lourde croix de bois portait sur ses \u00e9paules, sur les blessures qu\u2019y avait ouvertes le fouet. Mais je n\u2019ai pens\u00e9 \u00e0 cela qu\u2019ensuite. Sa premi\u00e8re chute me surprit. C\u2019\u00e9tait inattendu de le voir souffrir.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab Nous avions vu souffrir bien d\u2019autres hommes, sans aucune col\u00e8re et sans beaucoup de piti\u00e9. Mais, ici, la surprise \u00e9tait pareille \u00e0 de l\u2019effroi.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0C\u2019\u00e9tait comme si, pour la premi\u00e8re fois, nous avions vu souffrir un homme. Peut-\u00eatre qu\u2019il \u00e9tait moins coupable que nous l\u2019avions cru, qu\u2019il n\u2019\u00e9tait pas coupable du tout. Peut-\u00eatre \u00e9tions-nous terrifi\u00e9s par cette innocence flagell\u00e9e, \u00e9cras\u00e9e, sans espoir ni recours. Mais pourquoi cette pens\u00e9e que je n\u2019ai jamais eue, que mes amis n\u2019avaient jamais eue, \u00e0 propos de celui-ci\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0La fragilit\u00e9 de la Justice, l\u2019impuissance de l\u2019homme, l\u2019incertitude de nos v\u00e9rit\u00e9s les mieux \u00e9tablies, l\u2019amertume et la peur\u2026 Nous n\u2019avions jamais ressenti ce d\u00e9s\u00e9quilibre, cette impression que tout nous \u00e9chappait. Pourquoi, soudain\u00a0? On e\u00fbt voulu se mettre \u00e0 sa place, savoir ce qu\u2019il pensait, ce qu\u2019il voulait, en acceptant. Innocent, j\u2019aurais ni\u00e9, je me serais d\u00e9battu, on aurait d\u00fb me tra\u00eener de force. Quelqu\u2019un pronon\u00e7a pr\u00e8s de moi\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0C\u2019est dur, tout de m\u00eame\u00a0! Apr\u00e8s tout, on ne lui reproche que des mots\u2026\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Il ne pensait rien, il ne voulait rien. Il ne subissait pas la douleur. Il faisait corps avec elle. On le vit bien lorsque les soldats eurent arr\u00eat\u00e9 un homme qui revenait de son travail et que nous connaissions sous le nom de Simon, de Cyr\u00e8ne, pour l\u2019aider \u00e0 porter sa croix. Bien que la charge f\u00fbt pour lui deux fois moins lourde, il ne se redressa pas sous le poids \u2014 et, au bout de quelques pas, il eut une seconde chute. Sa souffrance ne provenait ni des coups ni de l\u2019\u00e9puisement\u00a0: elle \u00e9tait en lui-m\u00eame, ind\u00e9pendante de tout ce qui arriverait. Rien ne pouvait la faire cesser, ni l\u2019accro\u00eetre. Et ma souffrance, \u00e0 moi, \u00e9tait semblable \u00e0 cette torpeur immobile\u00a0; un sel mot la faisait na\u00eetre et la retenait captive\u00a0: ami.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0On entendit un sanglot de femme. Et, tout aussit\u00f4t sa voix \u2014 distincte, bien qu\u2019il n\u2019ait ni relev\u00e9 la t\u00eate, ni suspendu son pas\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Filles de J\u00e9rusalem, ne pleurez pas sur moi, mais sur vous.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Alors il tomba pour la troisi\u00e8me fois, et il disait\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Voil\u00e0 que viennent les jours o\u00f9 l\u2019on criera\u00a0:\u00a0\u00ab\u00a0Heureuses les st\u00e9riles et les entrailles qui n\u2019ont point enfant\u00e9, et les mamelles qui n\u2019ont pas allait\u00e9. Car, si l\u2019on traite ainsi le bois vert, que fera-t-on du bois mort\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0On le remit debout \u00e0 coups de fouet. Et les coups nous firent du bien, parce que ses paroles \u00e9taient dures, le m\u00eame genre de bien et d\u2019apaisement qu\u2019on doit obtenir en serrant lentement une corde autour de son cou.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ils se partag\u00e8rent ses v\u00eatements. Aux osselets. Chaque jeter ponctu\u00e9 par un coup du lourd marteau de fer sur les clous g\u00e9ants. On a dress\u00e9 d\u2019abord les croix des deux voleurs\u00a0: entre elles, au sommet du cr\u00e2ne, un trou est creus\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ah\u00a0! Que nous importent les plaintes ou les cris de ragez, et les insultes\u00a0! Et l\u2019\u00e9ponge imbib\u00e9e de vin aigre\u00a0! Une figure monte vers le ciel que, pour la derni\u00e8re fois, nous voyons.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cette figure, ceux qui la contemplent imm\u00e9diatement la reconnaissent. C\u2019est son premier visage pareil pour tous. On n\u2019y distingue qu\u2019une plaie sanglante, blanchie par les crachats, noircie par les tra\u00een\u00e9es de sang coagul\u00e9. Des cheveux s\u2019accrochent aux \u00e9pines et retombent sur le front, en paquets\u00a0; la barbe est poisseuse, le nez \u00e9cras\u00e9, la bouche tordue. Le corps, crisp\u00e9, \u00e9cartel\u00e9 (comment l\u2019un et l\u2019autre possibles \u00e0 la fois\u00a0?) offre aux regards sa nudit\u00e9 osseuse, les genoux ploy\u00e9s, comme rompue et projet\u00e9e vers les spectateurs, la cage de la poitrine o\u00f9 continue de battre un c\u0153ur.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Parfois, pourtant, les yeux s\u2019ouvrent. Les yeux regardent ce corps offert et, plus bas, un homme et deux femmes qui pleurent en tenant la croix embrass\u00e9e. L\u2019ami fid\u00e8le, la m\u00e8re, l\u2019amante\u00a0: trois visages qu\u2019une m\u00eame stupeur incr\u00e9dule fait un peu \u00e0 la ressemblance de l\u2019autre visage, l\u00e0-haut.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Une inscription en trois langues d\u00e9nonce, au-dessus de sa t\u00eate qu\u2019il a \u00e9t\u00e9 Roi des Juifs. Cet unique rapprochement du mannequin tordu et de la devise orgueilleuse suscite encore les rires. Mais nombreux sont ceux qui \u00e9coutent intens\u00e9ment les moindres mots qui tombent de ses l\u00e8vres\u00a0; car, apr\u00e8s les yeux, la bouche a commenc\u00e9 de revivre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il a prononc\u00e9 le mot\u00a0: fils, et le mot\u00a0: m\u00e8re. Il a dit\u00a0: \u00ab\u00a0J\u2019ai soif.\u00a0\u00bb Il a dit\u00a0: \u00ab Eli\u00a0\u00bb, et quelques-uns ont cru qu\u2019il pensait au Proph\u00e8te. Mais comment pourrait-il penser\u00a0? Ceux qui l\u2019aiment par la chair voudraient qu\u2019enfin il f\u00fbt mort\u00a0; ceux qui l\u2019aiment par l\u2019esprit voudraient qu\u2019il continu\u00e2t de souffrir jusqu\u2019\u00e0 la fin des temps, tendu, debout, \u00e0 tous les carrefours du monde.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais souffre-t-il\u00a0? Et le peut-on encore lorsqu\u2019on est devenu ce symbole de souffrance\u00a0? Tous les d\u00e9sirs, tous les espoirs, toutes les volont\u00e9s abolis, il est la main qu\u2019ouvre le fer, le bras que tire en avant le poids du corps, la courbature et le feu des reins, la paralysie des membres. Il est le sang et le crachat. Il est toutes ces choses parmi d\u2019autres choses, il est chose, sans que plus rien n\u2019unisse la meurtrissure de la joue gauche \u00e0 la balafre ouverte sur la cuisse par un dernier coup de fouet.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Un puzzle prend conscience de son \u00e9parpillement et se dit \u00e0 lui-m\u00eame\u00a0: \u00ab\u00a0Tout est consomm\u00e9\u00a0!\u00a0\u00bb La Flamme qui avait uni ces tron\u00e7ons pour l\u2019ultime fois s\u2019incarne dans le Verbe\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0P\u00e8re, je remets mon \u00e2me entre tes mains.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Devant la mort, les cris et les rumeurs s\u2019apaisent, et le ciel, soudain, leur para\u00eet \u00e0 tous obscur et pesant. A chaque tressaillement de la chair, chacun de ceux qui \u00e9taient l\u00e0 sentit que cela \u00e9tait termin\u00e9 qui avait \u00e9t\u00e9 un homme. Et, tout de suite, en pr\u00e9sence de ce corps qui n\u2019avait plus rien de redoutable, certains se dirent\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Il \u00e9tait vraiment le fils de Dieu\u00a0!\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Car il suffit de mourir pour d\u00e9tromper la haine et rendre l\u2019envie silencieuse. Pour mettre fin au doute et au remords, mourir suffit aussi. Celui qui n\u2019avait montr\u00e9 qu\u2019il f\u00fbt l\u00e2che va rendre aux pr\u00eatres l\u2019argent dont il n\u2019a ch\u00e9ri que le moyen d\u2019action. Mais les pr\u00eatres n\u2019en voulaient pas\u00a0: ils ne souhaitaient qu\u2019oublier cette histoire. Et il en fit l\u2019acquisition d\u2019un champ, pour satisfaire son vieil amour de cette terre et, aussi, parce qu\u2019il s\u2019y dressait un arbre dont la forme le tentait. J\u00e9sus n\u2019avait eu tort ni de l\u2019aimer, ni de le vouloir son \u00e9gal\u00a0: la potence est s\u0153ur de la croix. Et nul amour n\u2019est comparable \u00e0 celui de l\u2019honn\u00eate homme qui ne peut vivre sans l\u2019ami, que le sens du devoir seul lui a fait condamner. Heureux ceux qui n\u2019ont pas aim\u00e9 avec une telle exigence, qui ont aim\u00e9 sans se compromettre\u00a0! Il leur sera donn\u00e9 de recouvrir le corps, d\u2019offrir les aromates et le tombeau. Il leur sera donn\u00e9 d\u2019\u00eatre pour l\u2019\u00e2ge futur des exemples d\u2019humanit\u00e9.<\/p>\n<div id=\"attachment_2791\" style=\"width: 235px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><a href=\"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2013\/05\/CECI-24.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-2791\" class=\"size-medium wp-image-2791\" alt=\"Illustration Pierre-Jean Debenat\" src=\"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2013\/05\/CECI-24-225x300.jpg\" width=\"225\" height=\"300\" srcset=\"https:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2013\/05\/CECI-24-225x300.jpg 225w, https:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2013\/05\/CECI-24.jpg 492w\" sizes=\"auto, (max-width: 225px) 100vw, 225px\" \/><\/a><p id=\"caption-attachment-2791\" class=\"wp-caption-text\">Illustration Pierre-Jean Debenat<\/p><\/div>\n<p align=\"center\"><b>\u00a0<\/b><\/p>\n<h2 align=\"center\"><b><i>CHAPITRE XII<\/i><\/b><\/h2>\n<p align=\"center\"><b><i>\u00a0<\/i><\/b><\/p>\n<h2 align=\"center\">Dans l\u2019histoire<\/h2>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h3 align=\"center\"><b>X<\/b><\/h3>\n<h3 align=\"center\"><b>LE TOMBEAU<\/b><\/h3>\n<p align=\"center\"><b><br \/>\n<\/b><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pourquoi n\u2019y sont-elles pas revenues d\u00e8s le lendemain\u00a0? Pourquoi avoir laiss\u00e9 passer ce jour de f\u00eate\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019homme a plusieurs lieux de naissance et plusieurs lieux de s\u00e9pulture. Non pas le Roi mais l\u2019A\u00e8de, non pas le Juge mais le D\u00e9couvreur. Comme le doit \u00eatre le tombeau de Quelqu\u2019un qui a tout donn\u00e9 de lui avant de mourir, le tombeau du Fils de l\u2019Homme \u00e9tait vide.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Vainement, elles sont venues \u00e0 lui, charg\u00e9es d\u00a0\u00bbhuiles et d\u2019aromates\u00a0; vainement, elles ont pri\u00e9 sur le seuil entr\u2019ouvert. Il n\u2019y a plus rien. Tout le phosphore et toute la chaux d\u2019un \u00eatre, est-ce trop pour illuminer et b\u00e2tir vingt si\u00e8cles\u00a0? La chair est \u00e0 ceux-l\u00e0 qui l\u2019ont le plus aim\u00e9, le sang est cette source du nouveau fleuve d\u2019Adonis que bien d\u2019autres fleuves grossiront.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Marie, de B\u00e9thanie, \u00e9tait venue la premi\u00e8re, avant l\u2019aube. Lazare ne l\u2019accompagnait pas, ayant \u00e9t\u00e9 le seul \u00e0 violer la P\u00e2que, vers l\u2019heure du repos des gardes et de la torpeur du ciel. Elle se tenait \u00e0 l\u2019entr\u00e9e, et pleurait \u2014 et, parfois, elle regardait dans le s\u00e9pulcre, o\u00f9 brillaient des blancheurs. Elle disait\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Ils ont enlev\u00e9 mon Seigneur, et je ne sais o\u00f9 ils l\u2019ont mis.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Femme, pourquoi pleures-tu\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">S\u2019\u00e9tant retourn\u00e9e, elle vit pr\u00e8s d\u2019elle un homme qu\u2019elle ne connaissait pas.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Si c\u2019est vous qui l\u2019avez enlev\u00e9, dites-moi o\u00f9 vous l\u2019avez mis, et je l\u2019emporterai\u2026\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019homme la regardait. Et, soudain, elle vit qu\u2019il \u00e9tait tr\u00e8s bon. Il devait Le conna\u00eetre, lui. Il l\u2019appelait par son nom, afin de la consoler. Sans doute \u00e9tait-ce un jardinier du riche Joseph d\u2019Arimathie, propri\u00e9taire du tombeau, et l\u2019avait-il vue, souvent, aux c\u00f4t\u00e9s de J\u00e9sus. Il comprenait. Il aimait, lui aussi, celui qu\u2019on avait mis \u00e0 mort\u2026 Elle se jetait vers lui. Il l\u2019arr\u00eata. Ou bien une autre voix se fit entendre\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Je ne suis pas encore remont\u00e9 vers mon p\u00e8re.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Ne me touche pas ainsi\u00a0\u00bb, disait l\u2019homme.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et la voix\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Je monte vers mon p\u00e8re et votre P\u00e8re, vers mon Dieu et votre Dieu.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Puis vinrent les autres femmes, et Jean et Pierre, qui d\u00e9couvrit les linges et le suaire, en des lieux diff\u00e9rents, comme si quelqu\u2019un, dans sa h\u00e2te, n\u2019avait pas pris le temps de les rassembler. Plus tard encore, vint une tr\u00e8s vieille femme, qui s\u2019appuyait sur un tr\u00e8s jeune homme. Elle parlait d\u2019une couche de paille et d\u2019un chameau.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce n\u2019est plus ici, femme, et toi, le cher adolescent, que vous le rencontrerez. Il y a d\u2019autres jardiniers dans le monde, et ces deux, sur la route br\u00fbl\u00e9e, qui conversent de lui en marchant.<\/p>\n<div id=\"attachment_2794\" style=\"width: 302px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><a href=\"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2013\/05\/CECI-23.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-2794\" class=\"size-medium wp-image-2794\" alt=\"Illustration Pierre-Jean Debenat\" src=\"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2013\/05\/CECI-23-292x300.jpg\" width=\"292\" height=\"300\" srcset=\"https:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2013\/05\/CECI-23-292x300.jpg 292w, https:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2013\/05\/CECI-23.jpg 457w\" sizes=\"auto, (max-width: 292px) 100vw, 292px\" \/><\/a><p id=\"caption-attachment-2794\" class=\"wp-caption-text\">Illustration Pierre-Jean Debenat<\/p><\/div>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h3 align=\"center\"><b>XI<\/b><\/h3>\n<h3 align=\"center\"><b>LES DISCIPLES<\/b><\/h3>\n<p align=\"center\"><b>\u00a0<\/b><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Tous ceux qui errent et qui souffrent d\u2019aller sans but, tous ceux qui cherchent et qui ne trouvent pas, tous ceux qui n\u2019acceptent pas la Loi pour cela seulement qu\u2019elle est la Loi le croisent sur son chemin. Un simple mot les livre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Celui-l\u00e0, d\u2019Emma\u00fcs, se plaignait que, toujours, au sommet de la joie, une fatigue s\u2019empar\u00e2t de lui. Et l\u2019autre disait que ce serait trop facile si la pourpre apparente de la vertu prot\u00e9geait de toutes les souffrances. C\u2019en est assez. Quelqu\u2019un, d\u00e9j\u00e0, avait parl\u00e9 ainsi, quelqu\u2019un qu\u2019ils ont connu. Par ou\u00ef-dire, plus que d\u2019intimit\u00e9. Mais ils l\u2019ont aper\u00e7u, parfois, pr\u00eachant dans le Temple.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et le voici. Blanc et roux, pareil \u00e0 combien d\u2019autres hommes\u00a0? Celui-ci est un \u00e9tranger. Il demande pourquoi ils sont tristes.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0C\u2019est un que les pr\u00eatres ont fait crucifier. Nous avions esp\u00e9r\u00e9, longtemps, que ce serait lui le Lib\u00e9rateur d\u2019Isra\u00ebl. Il y a trois jours qu\u2019il est mort, mais d\u00e9j\u00e0, on raconte des choses effrayantes et que son corps a disparu.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Peut-\u00eatre\u00a0\u00bb, dit l\u2019Etranger, \u00ab\u00a0fallait-il qu\u2019il souffr\u00eet tout cela pour entrer dans sa gloire.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il chemine entre eux et, quand un silence s\u2019\u00e9tablit, c\u2019est lui qui parle. Ils l\u2019ont invit\u00e9 \u00e0 entrer chez eux. Ils partagent le pain et l\u2019\u00e9changent. Chacun pense que l\u2019autre est ce qu\u2019il pr\u00e9f\u00e8re. Le temps de l\u2019amiti\u00e9, ils cessent de souffrir et de se tourmenter d\u2019un probl\u00e8me insoluble.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais est-il insoluble\u00a0? Celui qui fuyait la pourpre compl\u00e8te sa pens\u00e9e\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Est-ce que, humainement, quelque chose de bien peut na\u00eetre de la vertu satisfaite\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019autre se tait. Ils iront plus avant demain \u2014 ce jour prochain o\u00f9 les ap\u00f4tres doivent se r\u00e9unir, apr\u00e8s les premi\u00e8res rebuffades et les premi\u00e8res d\u00e9ceptions. Le plus difficile est fait, dans ces deux esprits du moins\u00a0: l\u2019acceptation encore \u00e9pouvant\u00e9e du scandale, l\u2019ouverture tortur\u00e9e \u00e0 un monde o\u00f9 la chair et le sang auront plus d\u2019importance que la consid\u00e9ration et la loi.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Lorsque l\u2019\u00e9tranger fut parti \u2014 si vite\u00a0! \u2014 ils se regard\u00e8rent\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0N\u2019\u00e9tait-ce pas \u00e9trange combien notre c\u0153ur br\u00fblait en nous-m\u00eames, lorsqu\u2019il nous parlait en chemin, et qu\u2019il nous r\u00e9v\u00e9lait le sens des Ecritures\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">S\u2019\u00e9tant lev\u00e9s sur l\u2019heure, ils s\u2019en retourn\u00e8rent \u00e0 J\u00e9rusalem.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Lorsque vous serez r\u00e9unis, toujours\u00a0\u00bb \u2014 leur avait-il dit \u2014 \u00ab\u00a0je serai au milieu de vous.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Moi-m\u00eame, qui suis loin de vous et loin d\u2019ici.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Laissez-moi, Seigneur, r\u00e9pondaient-ils, mettre mon doigt dans les plaies de vos mains et de vos pieds.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le souffle se pr\u00e9cise et donne au groupe des amis \u2014 comme venus des confins de la mer les vents de sel \u2014 le sentiment confus de l\u2019\u00e9ternit\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Paix mes agneaux\u2026 Paix, mes brebis\u00a0!\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Nourriture ou Sagesse\u00a0? Ils sont les t\u00eates dans leurs mains et se regardent. Et se souviennent de la promesse. Nous sommes r\u00e9unis, Seigneur. Et, d\u00e9j\u00e0, je suis l\u00e0. N\u2019est-ce pas que l\u2019on comprend mieux les paroles de l\u2019absent\u00a0? Ils vous mettront en croix, comme moi-m\u00eame. Etes-vous pr\u00eats\u00a0? Jette tes filets, Simon. Et p\u00eache. Le lac n\u2019a pas chang\u00e9. Il est charg\u00e9 de parfums sur ses bords, transparent loin des rives\u00a0; elle na\u00eet de lui, cette vapeur bleue. Marie-Madeleine, v\u00eatue de noir presse la main d\u2019une autre femme, v\u00eatue de noir. Les hommes p\u00eachent. Souvenir\u00a0? Pr\u00e9sence\u00a0? On ne sait plus. Ils pas eu plus d\u2019existence que des noms de personnages dans un livre. Le livre referm\u00e9, apr\u00e8s un certain temps, on ne se rappelle plus que l\u2019auteur, s\u2019il fut grand. Et, de m\u00eame, quelques phrases privil\u00e9gi\u00e9es hantent la m\u00e9moire, avec l\u2019accent qu\u2019il devait avoir pour les prononcer, et dont on discernait comme un reflet entre les lignes.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ils ont commenc\u00e9 de lire entre les lignes et de s\u2019\u00e9tonner que des paroles si diverses, gr\u00e2ce au temps, aient fini par constituer un livre. Toute la douceur de la vie \u00e9tait l\u00e0, et tout l\u2019amour.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0Heureux ceux qui n\u2019ont pas besoin de leurs yeux pour croire\u00a0! Mais ce sont toujours ceux-l\u00e0 qui croient, les aveugles et les survivants, l\u2019oreille seule ouverte aux remous du pass\u00e9. Par un bel apr\u00e8s-midi d\u2019\u00e9t\u00e9, sur la route de J\u00e9rusalem, ce qu\u2019ils attendaient s\u2019est accompli. Ils sont rest\u00e9s soudain, les yeux lev\u00e9s au ciel. La Forme exquise les abandonne. Tout le travail a \u00e9t\u00e9 fait. Voil\u00e0 le temps de la r\u00e9colte et de la sueur, de l\u2019espoir et de la supputation. Sa robe \u00e9tait immacul\u00e9e comme un nuage et son manteau bleu comme le ciel. Sa face resplendissait. Ils durent fermer les yeux sous son \u00e9clat.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h3 align=\"center\"><b>XII<\/b><\/h3>\n<h3 align=\"center\"><b>SAUL<\/b><\/h3>\n<p align=\"center\"><b>\u00a0<\/b><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il marchait. Au pas ferme de sa monture. Et ne regardait pas ses compagnons. Dans le ciel brillaient vastes mers limpides de midi. Le cavalier songeait \u00e0 l\u2019interrogatoire de son dernier chr\u00e9tien. Et le d\u00e9sir, plus grand que de punir, de comprendre ces gens, le p\u00e9n\u00e9trait d\u2019une souffrance humili\u00e9e. Si, du moins, ils venaient d\u2019ailleurs\u00a0! De cette Gr\u00e8ce f\u00e9conde en arguties ou de ces lointains d\u00e9serts o\u00f9 l\u2019image du Vrai Dieu n\u2019a jamais p\u00e9n\u00e9tr\u00e9\u2026 Mais de sa propre race\u00a0! Que disaient-ils\u00a0? \u00ab\u00a0Nous voulons bien mourir.\u00a0\u00bb Mourir pour qui\u00a0? Pour le souvenir d\u2019un tra\u00eetre\u00a0? Insens\u00e9s\u00a0! Ils disaient, eux\u00a0: \u00ab\u00a0Pour l\u2019Homme.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Celui que tu interroges, t\u2019interroge toi-m\u00eame sans sourire. La grande question se pose. Y a-t-il donc plus important que la vie\u00a0? Ce qu\u2019on en fait. Ils te maudissent, puis te reviennent. Ils voudraient \u00e9chapper \u00e0 cette meurtrissure\u00a0; mais, toujours, y portent la main, avivent \u00e0 plaisir la douleur. Scandale d\u2019une volupt\u00e9 de l\u2019insatisfaction, d\u2019une jouissance de la torture, d\u2019une r\u00e8gle d\u2019or du d\u00e9s\u00e9quilibre\u00a0! Celui qu\u2019on punit d\u2019un \u00e9ternel tourment parce qu\u2019il a d\u00e9sob\u00e9i, le meurtre d\u2019un homme, le meurtre du Fils l\u2019absout\u00a0? Oh\u00a0! L\u2019on a vu plus \u00e9trange\u00a0: la Beaut\u00e9, la Puissance, la Force, la Joie du ravisseur et le Plaisir de poss\u00e9der, tout sacrifi\u00e9 \u00e0 l\u2019incomparable supplice de te donner \u00e0 qui te rebute. Mais ce qui vient, n\u2019est-ce pas plus surprenant encore\u00a0: le soufflet\u00e9, le battu de verges, le mis en croix rayonne. Il gagne \u00e0 lui tous ceux qu\u2019on a crucifi\u00e9s et soufflet\u00e9s et battus de verges, les plus nombreux. Il gagne tout.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Quoi donc\u00a0? Toutes les folies seraient permises\u00a0? Recommand\u00e9es. S\u00e9cheresse de l\u2019esprit, vide des joies de la chair, tout fond dans le brasier g\u00e9ant. Le jeune homme qui, d\u00e9j\u00e0, s\u2019est heurt\u00e9 au monde d\u00e9cevant de la connaissance, au monde cruel du \u00ab\u00a0Vae Victis\u00a0\u00bb ne se trompe pas sur le bouleversement que doit apporter ce message. Dans la r\u00e9volution qui le poss\u00e8de soudain n\u2019interviennent ni sa raison, ni ses cinq sens. Il ne combat ni ne raisonne\u00a0: il est pris.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Bien heureuse nuit que r\u00e9pand sur les yeux la br\u00fblure du soleil\u00a0! Ses compagnons, \u00e9pouvant\u00e9s, peuvent bien le remonter sur son cheval\u00a0; le guider comme un infirme. Dans la chaleur du midi l\u2019aveuglement est une halte. Le Royaume. O\u00f9 les p\u00e8res admiraient la sereine harmonie des plaines, ainsi que le font encore ceux qui continuent de voir, les fils seront sensibles au chant de la cigale\u00a0; o\u00f9 les p\u00e8res d\u00e9siraient le corps accompli de la vierge, les fils respireront l\u2019odeur de sa puret\u00e9 et de sa gr\u00e2ce\u00a0; o\u00f9 les p\u00e8res se moquaient de l\u2019\u00e9paule contrefaite, les fils s\u2019apitoieront et dans cette piti\u00e9 puiseront la joie. Le bourreau se cache, la victime resplendit, la honte accable celui qui faisait profession de condamner la honte. On gagne des batailles avec les mains nues, on renverse les tr\u00f4nes avec un mot. Le verbe sourd et l\u2019amour aveugle, accoupl\u00e9s, entendent mieux qu\u2019Echo et voient plus loin qu\u2019Argus. Et, tout au fond de la lie des scandales et des vices, un jour on trouve l\u2019image de l\u2019\u00eatre vrai.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Certes, d\u00e9couvrir enti\u00e8rement ce monde, un homme, dans sa courte existence, ne le pourrait\u00a0: des si\u00e8cles passeront avant que le cercle soit achev\u00e9, l\u2019esprit rejoint par le c\u0153ur, avant que, par l\u2019acceptation de l\u2019esclavage et du sacrifice, les hommes conqui\u00e8rent la ma\u00eetrise et la libert\u00e9\u00a0; avant que des \u0153uvres, des lois aussi, h\u00e9las, dogmatiques et cruelles, viennent t\u00e9moigner tout \u00e0 la fois de la cons\u00e9cration et de la mort d\u00e9finitive de l\u2019enfant de Nazareth.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais, d\u00e9j\u00e0, Saint Paul s\u2019est mis au travail.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Jean-Charles Pichon<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Juillet 1948-Septembre 1949.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>TROISIEME PARTIE &nbsp; JUDAS ou LA TENTATION DE LA REVOLTE &nbsp; LE COMBAT _____ &nbsp; CHAPITRE IX \u00a0 Pour soi-m\u00eame &nbsp; I JUDAS \u00a0 L\u2019\u00e9lection de l\u2019Hermon, s\u2019il l\u2019avait connue, aurait fait sourire Judas. 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