{"id":2645,"date":"2013-04-16T15:19:43","date_gmt":"2013-04-16T13:19:43","guid":{"rendered":"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/?p=2645"},"modified":"2013-04-16T15:19:43","modified_gmt":"2013-04-16T13:19:43","slug":"ceci-est-mon-corps-premier-livre-premiere-partie","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/?p=2645","title":{"rendered":"CECI EST MON CORPS &#8211; PREMIER LIVRE &#8211; Premi\u00e8re partie"},"content":{"rendered":"<h3 style=\"text-align: justify;\"><strong>En 1950, Jean-Charles Pichon publia, \u00e0 compte d&rsquo;auteur, un <em>r\u00e9cit \u00e9vang\u00e9lique<\/em> intitul\u00e9 \u00ab\u00a0Ceci est mon corps\u00a0\u00bb. Ce texte fit d&rsquo;abord l&rsquo;objet d&rsquo;un contrat avec un \u00e9diteur, contrat qui fut rompu \u00e0 la derni\u00e8re minute, suite \u00e0 l&rsquo;intervention d&rsquo;un catholique z\u00e9l\u00e9.<\/strong><\/h3>\n<p style=\"text-align: center;\"><a href=\"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2013\/04\/CECI-EST-MON-CORPS001.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter size-full wp-image-2646\" alt=\"CECI EST MON CORPS001\" src=\"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2013\/04\/CECI-EST-MON-CORPS001.jpg\" width=\"671\" height=\"538\" srcset=\"https:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2013\/04\/CECI-EST-MON-CORPS001.jpg 671w, https:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2013\/04\/CECI-EST-MON-CORPS001-300x240.jpg 300w\" sizes=\"auto, (max-width: 671px) 100vw, 671px\" \/><\/a><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><i>J\u2019\u00e9tais, quand je me suis consacr\u00e9 \u00e0 cet ouvrage, conscient de l\u2019ind\u00e9cence qu\u2019il pouvait y avoir \u00e0 tenter de circonscrire un tel sujet, apr\u00e8s Renan et le p\u00e8re Didon, Merejkovski et Mauriac, Papin et Hegel. Pour ne point parler des hommes moindres. Ni des plus grands\u00a0: Luc, Jean, Matthieu, Marc.<\/i><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><i>Et, sans doute, avant toute chose, me faudrait-il expliquer ce choix, s\u2019il est tant que les motifs profonds de l\u2019\u00e9crivain s\u2019apparentent au domaine de la raison. Il m\u2019apparaissait bien, en effet, que mon travail devait \u00eatre affaire non d\u2019\u00e9rudition mais de sinc\u00e9rit\u00e9, et que personne ne pouvait bien parler de <\/i>lui<i> qu\u2019\u00e0 travers soi. De sorte que ce serait par le biais de la \u00ab\u00a0confession\u00a0\u00bb que se r\u00e9aliserait la tentation de raconter sa l\u00e9gende, plus r\u00e9elle que toute l\u2019histoire d\u00e8s l\u2019instant qu\u2019elle \u00e9tait la mienne. Mais une \u0153uvre, cet amour, se cherche toujours des raisons, alors m\u00eame qu\u2019elle n\u2019en a que faire.<\/i><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><i>\u00ab\u00a0Ecrivain profane ou sacr\u00e9\u00a0\u00bb, me disais-je \u00ab\u00a0il semble qu\u2019on ne puisse parler de Lui que scientifiquement ou th\u00e9ologiquement, sur le ton de l\u2019ex\u00e9g\u00e8se ou le ton du sermon\u00a0\u00bb. Et, d\u00e9j\u00e0 je devais reconna\u00eetre que l\u2019acceptation inconditionn\u00e9e et le refus syst\u00e9matique de la l\u00e9gende menaient, en fait, \u00e0 des exc\u00e8s analogues. Qui proteste contre le dogme de la virginit\u00e9 de Marie m\u00e8re se croit assez audacieux et ne voit pas qu\u2019une naissance ill\u00e9gitime pose un probl\u00e8me psychologique tel qu\u2019il n\u2019est pas permis de le passer sous silence. Mieux\u00a0: lorsque historiens mystiques ou mat\u00e9rialistes s\u2019entendent pour nous offrir le portrait d\u2019un Christ naissant, en quelque sorte, \u00e0 trente ans du Jourdain et amput\u00e9, par suite, des neuf dixi\u00e8mes de sa vie, ni les uns ni les autres ne con\u00e7oivent-ils que les vingt-neuf premi\u00e8res ann\u00e9es d\u2019un homme ont pour le moins autant d\u2019importance que ses deux ou trois derni\u00e8res\u00a0? Et, de m\u00eame, le probl\u00e8me du miracle, qu\u2019il soit re\u00e7u comme tel ou d\u00e9nonc\u00e9 comme illusoire, ne para\u00eet pas avoir donn\u00e9 naissance, sous la plume de ces auteurs, \u00e0 une analyse pouss\u00e9e de l\u2019\u00e9trange contradiction que pr\u00e9sente un J\u00e9sus charlatan. Ainsi de tout\u00a0: d\u00e8s l\u2019instant que, repla\u00e7ant les faits de l\u2019Evangile sur un plan tout humain, on nourrit l\u2019ambition \u00e0 la fois de respecter cette source et de ne pas d\u00e9border les limites librement impos\u00e9es, encore faut-il aller jusqu\u2019au bout de son dessein et ne pas reculer devant les cons\u00e9quences qu\u2019entra\u00eene la double m\u00e9thode de travail.<\/i><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><i>Or, il se trouve, pr\u00e9cis\u00e9ment, que cette m\u00e9thode est fructueuse et que le r\u00e9sultat r\u00e9compense l\u2019effort. Je veux dire que c\u2019est le b\u00e2tard, l\u2019enfant angoiss\u00e9 parce qu\u2019\u00e0 demi \u00e9tranger \u00e0 sa race et, plus tard, le magicien repentant et l\u2019homme d\u00e9racin\u00e9 qui nous donnent, en fin de compte, les clefs psychologiques \u2014 psychanalytiques \u2014 de ce masochiste qu\u2019affole sa propre dualit\u00e9, et devant qui s\u2019effondre, en m\u00eame temps que la croyance catholique, la conception, \u00e0 la Renan, d\u2019un sage n\u00e9o-grec.<\/i><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><i>Je comprends bien qu\u2019on me demandera de justifier cette position. Pourtant, l\u2019on ne trouvera, dans les pages qui suivent, aucune des r\u00e9f\u00e9rences qui s\u2019imposaient peut-\u00eatre, mais qui eussent alourdi un texte que, par ailleurs, je voulais simple et d\u00e9pouill\u00e9. Il sera loisible \u00e0 chacun, le livre referm\u00e9, de rechercher lui-m\u00eame, dans les Quatre, la phrase ou le verset qui a donn\u00e9 naissance \u00e0 tel passage pr\u00e9tendu scandaleux\u00a0: dans Luc, l\u2019\u00e9vocation de la fuite de Marie vers le Sud ou la notation sur le miracle impossible\u00a0; dans trois d\u2019entre eux, l\u2019emploi du mot\u00a0: \u00ab\u00a0s\u00e9dition\u00a0\u00bb pour caract\u00e9riser le d\u00e9lit dont s\u2019est rendu coupable Barrabas, sans qu\u2019il soit question, dans ces trois, de brigandage ni d\u2019autre action inf\u00e2mante. En ces passages, pr\u00e9cis\u00e9ment, qui me seront reproch\u00e9s, je voudrais qu\u2019on ait la bonne foi de reconna\u00eetre que l\u2019essentiel d\u2019un des Evangiles est enclos\u00a0; que les Paroles Sacr\u00e9es s\u2019y retrouvent, \u00e0 aucun degr\u00e9 d\u00e9form\u00e9es.<\/i><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><i>Les seuls chapitres purement imaginaires\u00a0: l\u2019adolescence, la mort de Joseph, le s\u00e9jour chez les Ess\u00e9niens, la f\u00eate \u00e0 Byblos, je crois que rien, historiquement, ne les rend impossibles, que rien, psychologiquement, ne les rend improbables. D\u2019autre part, traditionnel dans mon audace, j\u2019ai respect\u00e9 autant qu\u2019il m\u2019a \u00e9t\u00e9 permis les caract\u00e8res de ces comparses\u00a0: Marie de Magdala, Ponce-Pilate, les disciples, tels que la l\u00e9gende les a conduits jusqu\u2019\u00e0 nous. Et les transformations, parfois profondes, que j\u2019au d\u00fb faire subir \u00e0 certains d\u2019entre eux\u00a0: Judas ou Lazare, n\u2019ont jamais \u00e9t\u00e9 gratuites mais command\u00e9es par mon double but\u00a0: \u00e9crire un livre \u00e0 la fois orthodoxe et humain.<\/i><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><i>Cela dit, que je devais dire, mon plus grand d\u00e9sir est que, se d\u00e9sint\u00e9ressant de ces querelles oiseuses, le lecteur veuille bien ne voir dans cet ouvrage qu\u2019un r\u00e9cit et prendre plaisir \u00e0 une histoire dont je n\u2019ai pas pr\u00e9tendu faire de l\u2019histoire. Je n\u2019ai pas la superstition des faits qui ne sont que logiques, des phrases de manuels universitaires. Mais, dans le silence et dans le bruit, dans la solitude et parmi la foule, quelque rythme toujours tend et d\u00e9tend en l\u2019homme un arc dont la fl\u00e8che le blesse, dirig\u00e9e vers une cible invisible. Ce que j\u2019ai pu voir de cette Cible, je l\u2019ai dit. Et j\u2019ai souffert un peu \u2014 \u00e0 ma mesure \u2014 les tourments que cet Arc a endur\u00e9s. Qu\u2019on me pardonne le chant et l\u2019ironie, la violence et la retenue. Celer un seul mouvement parce que je l\u2019aurais cru blasph\u00e9matoire e\u00fbt enlev\u00e9 toute valeur \u00e0 mon aveu d\u2019impuissance.<\/i><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><i>\u00a0<\/i><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><i>J.-C. P.<\/i><\/p>\n<h1 align=\"center\">PREMIER<\/h1>\n<h1 align=\"center\">LIVRE<\/h1>\n<h2 align=\"center\"><strong>LA<\/strong><\/h2>\n<h2 align=\"center\"><strong>VIE<\/strong><\/h2>\n<h2 align=\"center\"><strong>PRIV\u00c9E<\/strong><\/h2>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h2 style=\"text-align: center;\">\u00ab\u00a0d&rsquo;apr\u00e8s Luc\u00a0\u00bb<\/h2>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p align=\"center\"><i>\u00ab\u00a0Que celui cherche ne se repose pas<\/i><\/p>\n<p align=\"center\"><i>Tant qu\u2019il n\u2019aura pas trouv\u00e9\u2026\u00a0\u00bb<\/i><\/p>\n<h3 align=\"center\"><strong>PREMIERE PARTIE<\/strong><\/h3>\n<h2 align=\"center\">MARIE<\/h2>\n<h2 align=\"center\">ou<\/h2>\n<h2 align=\"center\">LA TENTATION DU BONHEUR<\/h2>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h2 align=\"center\">LA L\u00c9GENDE<\/h2>\n<p align=\"center\">_____<\/p>\n<h3 align=\"center\"><b><i>PREMIER CHAPITRE<\/i><\/b><\/h3>\n<p align=\"center\"><b><i>\u00a0<\/i><\/b><\/p>\n<h2 align=\"center\">dans l\u2019histoire<\/h2>\n<h3 align=\"center\"><b>I<\/b><\/h3>\n<h3 align=\"center\"><b>L\u2019ETRANGER<\/b><\/h3>\n<p align=\"center\"><b>\u00a0<\/b><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il marchait d\u2019un pas ferme. Avait-il, d\u00e9j\u00e0, la prescience qu\u2019un grand destin devait na\u00eetre de lui\u00a0? Cette connaissance l\u2019habita-t-elle, plus tard, un de ces jours o\u00f9 l\u2019homme se cherche des raisons de vivre et, s\u2019il n\u2019en trouve pas, en invente\u00a0? La poss\u00e9dait-il depuis les ann\u00e9es de son adolescence\u00a0? Ou ne l\u2019eut-il jamais\u00a0? Ou, si elle l\u2019avait habit\u00e9, en e\u00fbt-il souri et l\u2019e\u00fbt-il chass\u00e9e, d\u2019un haussement d\u2019\u00e9paules, comme le Danger m\u00eame\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il craignait ces belles chim\u00e8res dont se berce l\u2019esprit inoccup\u00e9. Il ne tendait qu\u2019\u00e0 vivre et rien de plus, vivre non pas dans la m\u00e9moire des hommes, mais sur la route dure, parmi les herbes hautes, sous le ciel \u00e9ternel. Et le pr\u00e9nom, en effet, sous lequel les hommes le connaissent ne leur fut pas transmis par des \u0153uvres d\u2019orgueil, mais par le seul truchement des l\u00e8vres d\u2019une jeune fille. De sorte que tout ce que nous savons de lui, c\u2019est ce soupir arrach\u00e9 \u00e0 l\u2019amour\u00a0: Gabriel.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019indiff\u00e9rence donnait une sonorit\u00e9 mate \u00e0 son pas. Selon les heures et l\u2019humeur que suscitait en lui un ciel lumineux ou couvert, il avan\u00e7ait, pour la f\u00eate de l\u2019oreille, au milieu du chemin, ou dans la mousse des fourr\u00e9s pour ne pas meurtrir le silence. Et dans son esprit libre, vide comme un coquillage, sans cesse s\u2019\u00e9voquaient des plaisirs disparus. Il avait voyag\u00e9 sur les barques ph\u00e9niciennes, vendu des de brillantes \u00e9toffes aux peuplades pauvres du Caucase et aux guerriers avides de Numidie. Il avait \u00e9cout\u00e9 les discours compliqu\u00e9s des sophistes grecs d\u2019Alexandrie et il leur avait r\u00e9pondu, dans la paix de son ignorance, sans fausse honte ni peur des quolibets. Il savait qu\u2019il ne savait rien.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Si jeune qu\u2019il f\u00fbt, il y avait de profondes lacunes dans sa vie, des mois pass\u00e9s loin des ma\u00eetres et des compagnons, dans une parfaite solitude. Sa religion n\u2019avait que faire des Dieux, ou sa vie de religion. Mais il admirait ceux qui pouvaient parler de Lui comme s\u2019Il existait. \u00c7\u2019avait \u00e9t\u00e9 dans cet \u00e9tat d\u2019esprit que, quelques jours plus t\u00f4t, \u00e0 J\u00e9rusalem, m\u00eal\u00e9 \u00e0 la foule sur le parvis du Temple inachev\u00e9, il avait entendu le grand Hillel proph\u00e9tiser que les jours \u00e9taient venus, que le Messie allait na\u00eetre et que la race \u00e9lue par l\u2019Unique allait conna\u00eetre son triomphe.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Partout, dans la Ville Sainte, des p\u00e8lerins construisaient des huttes de branchages en souvenir de l\u2019Exode. L\u2019odeur forte des b\u0153ufs sacrifi\u00e9s plongeait les fanatiques dans une ivresse hurlante, les jetait sur son passage, de longues palmes aux mains comme des injures vertes. Son nez droit, sa chevelure boucl\u00e9e, ses muscles durs sous le manteau n\u00e9gligemment rejet\u00e9 sur l\u2019\u00e9paule, tout le d\u00e9non\u00e7ait pour l\u2019un des ennemis h\u00e9r\u00e9ditaires, l\u2019un de la race vomie depuis les Quarante jours et les Sept plaies\u00a0; plus maudite, certes, et plus ha\u00efe que ces soldats aux jambi\u00e8res d\u2019argent qui, fi\u00e8rement camp\u00e9s sur leurs sandales brillantes, assistaient, un sourire aux l\u00e8vres, \u00e0 la F\u00eate des Tabernacles. Il avait aim\u00e9 ce remue-m\u00e9nage et cette folle ardeur, et la haine m\u00eame, si violente et si spontan\u00e9e que, n\u2019en \u00e9tant pas le t\u00e9moin, il n\u2019y aurait jamais cru.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cinq jours de cela\u00a0: le temps de traverser la Samarie du Sud au Nord, sans h\u00e2te, en prenant le loisir de sourire aux filles rencontr\u00e9es. Et, depuis l\u2019aube, il avait laiss\u00e9 derri\u00e8re lui la terre que les Juifs disent impure. Il avan\u00e7ait, heure apr\u00e8s heure, \u00e0 travers les plaines riantes et les villages bavards de Galil\u00e9e. Vers la seconde heure, aux portes de Na\u00efm, il rencontra, retour de la Ville Sainte, les derniers p\u00e8lerins qui, pour \u00e9viter le pays pa\u00efen, avaient emprunt\u00e9 la route la plus longue, \u00e0 l\u2019est du Jourdain, et qui venaient de franchir le fleuve au-dessus de Pella.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Tischri, le mois des vendanges, le mois sacr\u00e9 allait finir. Peut-\u00eatre tout ce peuple n\u2019\u00e9tait-il pas ivre seulement de promesses rabbiniques. L\u2019\u00e9tranger surprenait parfois un groupe de tr\u00e8s jeunes hommes qui tombaient dans une vigne comme une grappe de sauterelles\u00a0; et ils dansaient, les gros grains m\u00fbrs au bout des doigts, bouches ouvertes et t\u00eates renvers\u00e9es, tandis que le propri\u00e9taire des ceps, accourant, risible, les pans de sa chlamyde au vent, levait de loin les bras dans une menace d\u00e9risoire.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pour les fuir, il se d\u00e9tourna de sa route, atteignit la plaine d\u2019Esdrelon entre deux collines rondes et velout\u00e9es comme des p\u00eaches, dont l\u2019une, \u00e0 l\u2019Est, se prolongeait par la masse, plus imposante, du Thabor\u00a0: fruit choisi pour la perfection de sa forme et plac\u00e9 au sommet du plat. Il fuyait moins l\u2019ivresse que le bruit, moins la menace que le tumulte. Dans le besoin d\u2019attente o\u00f9 il \u00e9tait, la foule l\u2019effrayait, et les grandes villes et les ports. Il n\u2019avait soif que d\u2019une eau bue \u00e0 m\u00eame la source. Et lorsque, rencontrant quelque homme dans un sentier d\u00e9sert, il l\u2019arr\u00eatait, c\u2019\u00e9tait pour lui demander non s\u2019il croyait \u00e0 Celui Qui Devait Venir, ou s\u2019il redoutait les Romains, mais s\u2019il faisait bon vivre o\u00f9 il vivait et s\u2019il y \u00e9tait heureux. Pour lui demander aussi, parfois, le nom du village ou du bourg.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il n\u2019\u00e9tait pas de ceux qui pensent ne conna\u00eetre les lieux travers\u00e9s que lorsqu\u2019ils peuvent leur donner un nom. Il aimait ces mots \u00e9trangers, aux r\u00e9sonances criardes, pour leur propre beaut\u00e9 et pour, seul \u00e0 nouveau, comme un amant redit le pr\u00e9nom de l\u2019aim\u00e9e, se les chanter et se bercer de leur musique.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le ciel \u00e9tait une coupe de cristal renvers\u00e9e. Il semblait qu\u2019il e\u00fbt suffi d\u2019\u00e9lever le bras pour en tirer des vibrations harmonieuses. Esclave de la tentation de l\u2019Impossible, l\u2019\u00e9tranger leva le sien. Et perch\u00e9s sur le dernier arbre avant la ville, deux corbeaux se mirent \u00e0 croasser dr\u00f4lement, l\u2019un apr\u00e8s l\u2019autre, un duo d\u2019\u00e9poux acari\u00e2tres et bougons. L\u2019\u00e9tranger \u00e9clata de rire. La fontaine attendue \u00e9tait \u00e0 deux pas de lui et la route se resserrait entre deux rangs parall\u00e8les de maisons pauvres, mais qui, sous le soleil m\u00e9ridien, paraissaient d\u2019argent massif \u00e0 droite et, \u00e0 gauche, de bois d\u2019\u00e9b\u00e8ne. Des ruelles sales, gravissant la colline, \u00e9pousaient de vagues contours de marches. M\u00eame les crottes de brebis, au milieu du chemin, \u00e9taient agr\u00e9ables \u00e0 regarder.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il y avait un homme, devant la troisi\u00e8me maison \u00e0 droite, petit, le visage rong\u00e9 par une grande barbe rouge\u00a0; il tenait, appuy\u00e9e sur le sol, une \u00e9paisse planche de pin mal d\u00e9grossie, aussi haute que lui, et il la mesurait de l\u2019\u0153il, inlassablement, d\u2019un air d\u00e9courag\u00e9. Il travaillait en plein soleil bien qu\u2019\u00e0 deux m\u00e8tres de lui le toit de la maison d\u00e9coup\u00e2t sur le chemin une large feuille d\u2019ombre. \u00ab\u00a0Un simple\u00a0\u00bb, pensa l\u2019\u00e9tranger. Et il se sentit, aussit\u00f4t, tr\u00e8s proche de l\u2019homme parce que chez les simples seuls, jusqu\u2019alors, il avait trouv\u00e9 une compr\u00e9hension vraie de la vie. Il s\u2019approcha et demanda d\u2019un ton h\u00e9sitant \u2014 l\u2019Aram\u00e9en \u00e9tait l\u2019une des langues qu\u2019il poss\u00e9dait le moins \u2014 le nom de cette halte blanche. Et l\u2019autre employa le m\u00eame mot de puret\u00e9 pour lui r\u00e9pondre. Il dit\u00a0: Nazareth.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019\u00e9tranger soupira. C\u2019\u00e9tait la premi\u00e8re fois qu\u2019il venait dans ce bourg dont le nom avait une sonorit\u00e9 si claire. Il murmura plusieurs fois les trois syllabes sans d\u00e9couvrir par quoi elles lui semblaient si lourdes d\u2019inattendu, charg\u00e9es d\u2019avenir. Puis il sourit. Car, \u00e0 chaque fois qu\u2019il lui \u00e9tait donn\u00e9 un nom nouveau, il ressentait cette impression fugace. O\u00f9 qu\u2019il all\u00e2t, il avait le sentiment d\u2019y \u00eatre men\u00e9 malgr\u00e9 lui. Chaque relais \u00e9tait sur sa route une \u00e9tape, en quelque sorte, d\u00e9finitive. Il comprenait, devant la longue file des fa\u00e7ades \u00e9clatantes, sous le ciel inflexible, pourquoi les arguties des philosophes levaient en lui l\u2019impatience du temps perdu et de la vaine pens\u00e9e.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019ouvrier, indiff\u00e9rent, s\u2019\u00e9tait remis \u00e0 son travail. Son regard, de nouveau, sans cesse, allait de la tranche de bois fich\u00e9e en terre \u00e0 la tranche droite jaillie sur laquelle reposait la coupole du cristal. A son front paraissaient de fines gouttelettes de sueur.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Pourquoi, brave homme, ne pas travailler \u00e0 l\u2019ombre\u00a0?\u00a0\u00bb demanda le voyageur.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019homme le regarda d\u2019un \u0153il soup\u00e7onneux. Puis il haussa une \u00e9paule, d\u00e9cid\u00e9\u00a0; et, la longue planche tra\u00eenant derri\u00e8re lui, il entra dans la maison basse. Plus tard, l\u2019\u00e9tranger, demeur\u00e9 \u00e0 la m\u00eame place, le devina, prot\u00e9g\u00e9 par la nuit, qui l\u2019\u00e9piait de l\u2019int\u00e9rieur. Il fit un grand salut \u00e0 la forme curieuse et il poursuivit son chemin.<\/p>\n<div id=\"attachment_2647\" style=\"width: 235px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><a href=\"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2013\/04\/CECI-EST-MON-CORPS002.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-2647\" class=\"size-medium wp-image-2647\" alt=\"Illustration Pierre-Jean Debenat\" src=\"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2013\/04\/CECI-EST-MON-CORPS002-225x300.jpg\" width=\"225\" height=\"300\" srcset=\"https:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2013\/04\/CECI-EST-MON-CORPS002-225x300.jpg 225w, https:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2013\/04\/CECI-EST-MON-CORPS002-768x1024.jpg 768w\" sizes=\"auto, (max-width: 225px) 100vw, 225px\" \/><\/a><p id=\"caption-attachment-2647\" class=\"wp-caption-text\">Illustration Pierre-Jean Debenat<\/p><\/div>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h3 align=\"center\"><b>II<\/b><\/h3>\n<h3 align=\"center\"><b>L\u2019ANNONCE A MARIE<\/b><\/h3>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Elle fermait les yeux, parfois. Mais le soleil \u00e9tait sous ses paupi\u00e8res, la baignant tout enti\u00e8re dans un univers blanc \u2014 et elle revivait l\u2019autre clart\u00e9, le mot \u00ab\u00a0Messie\u00a0\u00bb retentissant dans le Saint des Saints.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Il sortira de la maison de David\u00a0\u00bb. Lorsqu\u2019on disait devant lui que sa famille \u00e9tait apparent\u00e9e \u00e0 celle du Roi, son p\u00e8re souriait sans r\u00e9pondre. Elle voyait bien qu\u2019il n\u2019y croyait pas. Mais sa m\u00e8re le croyait\u00a0; et, parce que personne ne le croyait que sa m\u00e8re, elle savait, elle, qu\u2019ils \u00e9taient non seulement de la race de David, mais des bourgeons particuliers de l\u2019arbre, contraints par Dieu \u00e0 l\u2019isolement et \u00e0 la pauvret\u00e9 pour qu\u2019un jour plus myst\u00e9rieusement \u00e9clat\u00e2t leur gloire, comme le grain le plus enfoui en terre est celui qui donne le plus bel \u00e9pi.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Elle \u00e9tait assise sur la pierre du seuil de sa maison, au milieu du village\u00a0; elle tenait dans ses mains une \u00e9toffe jaune et bleue, \u00e9troite et longue, et elle pensait, dans une stupeur ineffable, \u00e0 cette Puissance qui devait na\u00eetre d\u2019elle. Quand, il n\u2019y avait pas si longtemps, elle jouait encore \u00e0 la poup\u00e9e, le petit chiffon qu\u2019elle ber\u00e7ait dans ses bras n\u2019\u00e9tait pas seulement, ainsi que ceux de ses compagnes, un petit enfant qu\u2019elle pouvait gronder ou punir. Mais personne ne le savait qu\u2019elle, parce qu\u2019elle attendait la nuit pour se relever, courir sur ses pieds nus jusqu\u2019\u00e0 la bo\u00eete o\u00f9 il dormait, l\u2019emporter chaudement serr\u00e9 entre ses seins naissants pour, enfin, assise sur la couche dure, l\u2019envelopper de gestes et de mots que nul ne lui avait appris\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Mon ange, mon amour, mon merveilleux, mon grand, mon pr\u00e9f\u00e9r\u00e9, mon attendu, mon petit sauveur jaune, mon bl\u00e9 droit dans le jour comme une fum\u00e9e un jour sans vent.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pourtant, jusqu\u2019\u00e0 la F\u00eate des Tabernacles, elle n\u2019avait jamais su, d\u2019une fa\u00e7on certaine, qu\u2019il na\u00eetrait d\u2019elle, celui que tous esp\u00e9raient. Elle jouait avec cette croyance, sans plus, comme bien d\u2019autres fillettes de Cad\u00e9s \u00e0 Bersab\u00e9e, pour conna\u00eetre un peu de la joie de celle qui serait sa m\u00e8re. Elle n\u2019\u00e9tait pas s\u00fbre. C\u2019\u00e9tait pourquoi elle attendait la nuit pour s\u2019enchanter de son r\u00eave\u00a0; ainsi les enfants ne m\u00ealent pas les grandes personnes aux jeux qui leur tiennent \u00e0 c\u0153ur, mais jouent \u00e0 jouer en leur pr\u00e9sence, pour ne jouer s\u00e9rieusement que seuls.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il avait fallu le dernier voyage \u00e0 J\u00e9rusalem, cette foule autour d\u2019elle qui, par son impatience, par son vertige de joie, lui avait d\u00e9couvert que le r\u00eave \u00e9tait r\u00e9el. Il fallait bien que le Messie v\u00eent, puisque tout le monde savait qu\u2019il allait venir. Au lieu de continuer le jeu du seul, elle s\u2019\u00e9tait hasard\u00e9e \u00e0 en mimer les gestes au milieu d\u2019un peuple.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C\u2019\u00e9tait pour elle, la petite fille sage entre le p\u00e8re et la m\u00e8re, dont douze personnes au monde savaient le nom, pour elle qu\u2019on brandissait des feuilles vertes et faisait fumer le sang. \u00ab\u00a0De la race de David\u00a0\u00bb. La proph\u00e9tie lui avait perc\u00e9 le c\u0153ur. Elle s\u2019\u00e9tait rappel\u00e9 la m\u00e8re, le soir, quand le p\u00e8re n\u2019\u00e9tait pas encore rentr\u00e9\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Vois-tu, Marie. Il n\u2019y en a pas de plus grands que nous dans toute la Galil\u00e9e. Nous seuls d\u00e9positaires\u00a0!\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les paroles pieuses du Pharisien dress\u00e9 au-dessus de la multitude rendaient le m\u00eame son que le balbutiement insens\u00e9 de la m\u00e8re\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Qu\u2019il est beau, le roi Messie\u00a0! Il ceint ses reins, il s\u2019avance dans la plaine, il engage le combat contre les ennemis du Roi et il les met \u00e0 mort.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il y avait quelque chose de vrai, l\u00e0\u00a0! Et, brusquement, elle a senti que cette Chose naissait d\u2019elle. Brusquement, sans que nul ne l\u2019ait touch\u00e9e. Elle a port\u00e9 la main \u00e0 cette source soudaine, si enivr\u00e9e par le prodige qu\u2019elle en a oubli\u00e9 la foule. Mais la foule m\u00eame la prot\u00e9geait, la cachait mieux qu\u2019une for\u00eat des amants. Et sa main, quand elle l\u2019a regard\u00e9e, \u00e9tait rouge. De ses doigts s\u2019\u00e9gouttait tout le sang des brebis et des boucs au m\u00eame instant immol\u00e9s dans le Temple, et les trompettes cri\u00e8rent au m\u00eame instant. Elles annon\u00e7aient au monde juif que le Messie pouvait na\u00eetre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Lorsque l\u2019ombre s\u2019\u00e9leva entre elle et la place vide, elle ne vit de l\u2019homme, d\u2019abord, que ses pieds. La t\u00eate de Marie \u00e9tait pench\u00e9e sur le morceau de laine bleue et jaune\u00a0; par del\u00e0 l\u2019\u00e9toffe, il y avait cinq pouces de poussi\u00e8re dor\u00e9e, un triangle noir stri\u00e9 de mauve et, d\u2019aplomb dans le triangle, deux larges sandales d\u2019homme avec des ongles ronds comme des yeux, qui la regardaient d\u2019en bas, surgis du sol sans le moindre bruit.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il la salua\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Bonjour ma belle, ma pleine de gr\u00e2ces. Entre toutes les femmes, tu es b\u00e9nie.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Comme il tressaute, le c\u0153ur, au compliment d\u2019un \u00e9tranger\u00a0! Tout de suite, avant de le voir, au son de sa voix, elle savait qu\u2019il n\u2019\u00e9tait pas Galil\u00e9en. Lorsqu\u2019elle a lev\u00e9 les yeux, elle a connu qu\u2019il n\u2019\u00e9tait pas m\u00eame Juif. Alors, elle s\u2019est \u00e9tonn\u00e9e de n\u2019avoir pas, plus t\u00f4t, song\u00e9 au p\u00e8re de l\u2019Enfant, tent\u00e9 de construire son visage. Elle comprenait, en m\u00eame temps, pourquoi elle ne l\u2019avait pas tent\u00e9. Elle n\u2019aurait pu r\u00e9ussir. Il \u00e9tait beaucoup plus qu\u2019\u00e9tranger au pays\u00a0: diff\u00e9rent de tous ceux qu\u2019elle avait connus jusqu\u2019alors. Les yeux tr\u00e8s doux sous de longs cils, une l\u00e9g\u00e8re rougeur lui montait aux joues pendant qu\u2019il lui parlait\u00a0; mais son maintien demeurait assur\u00e9, une grande force charpentait sa gr\u00e2ce et les mots incroyables, avec facilit\u00e9 malgr\u00e9 l\u2019accent du Sud, coulaient de ses l\u00e8vres.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C\u2019\u00e9tait l\u2019heure la plus chaude, celle o\u00f9 les habitants du bourg dormaient, et le p\u00e8re et la m\u00e8re eux-m\u00eames, dans la fra\u00eecheur bruissante de l\u2019unique salle de la maison. Ils \u00e9taient seuls tous deux. Il s\u2019assit sur le seuil, pr\u00e8s d\u2019elle, et posa la main droite sur son \u00e9paule.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les paupi\u00e8res baiss\u00e9es, elle voyait la main, les longs doigts minces, les petites rides pareilles aux ramures d\u2019une feuille qui montaient du poignet aux premi\u00e8res phalanges, les ongles pareils \u00e0 des conques. Les doigts se soulev\u00e8rent lentement, vers sa joue. Elle sentit sur sa joue une caresse qui n\u2019\u00e9tait pas de sa chair, mais sa propre chair la trompait. D\u2019\u00eatre unique au lieu que double, la sensation rev\u00eatait un sens aussi miraculeux que la source de sang le jour des Tabernacles. Ici comme l\u00e0, Quelqu\u2019un prenait possession d\u2019elle, lui imposait une douleur, un plaisir, qu\u2019elle n\u2019avait le droit ni de prolonger, ni d\u2019interrompre, sur lesquels elle \u00e9tait sans pouvoir.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Lorsqu\u2019il se leva pour partir, elle se leva elle aussi et se mit \u00e0 marcher \u00e0 son c\u00f4t\u00e9. Et, lorsqu\u2019ils eurent quitt\u00e9 la plaine, Gabriel lui entoura la taille, pour la soutenir et pour \u00e9viter qu\u2019elle ne tombe sur les pierres du chemin. Il la regardait de biais, l\u2019inconnue docile, \u00e9tudiait, non sans ironie, sa d\u00e9marche dansante et qu\u2019on e\u00fbt dit d\u00e9poss\u00e9d\u00e9e de toute contrainte charnelle. Les bras et la poitrine, le r\u00e9seau de veines et d\u2019art\u00e8res, la chair enfin qu\u2019il \u00e9treignait \u2014 d\u2019autant plus violemment qu\u2019elle en semblait absente, comme on assure son \u00e9lan devant un obstacle r\u00e9put\u00e9 infranchissable \u2014 t\u00e9moignaient de la r\u00e9alit\u00e9 de son d\u00e9sir d\u2019homme, non de celle d\u2019une jeune fille dont il savait son nom pourtant\u00a0: Marie.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Aucun avenir n\u2019\u00e9tait sous les paupi\u00e8res qu\u2019elle continuait de lui opposer, nuit volontaire et non moins n\u00e9cessaire pour elle que pour lui le regard et le d\u00e9v\u00eatement. La joie. Mais la joie de l\u2019homme aux yeux ouverts n\u2019\u00e9tait pas moins aveugle. Le temps se circonscrivait en ces quelques minutes o\u00f9 \u2014 vers des buts \u00e0 quel point diff\u00e9rents\u00a0? \u2014 ils n\u2019allaient plus penser\u00a0: \u00ab\u00a0je\u00a0\u00bb mais \u00ab\u00a0nous\u00a0\u00bb, et donner naissance \u00e0 l\u2019\u00e9ternit\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Un arbre les re\u00e7ut dont la double racine, de part et d\u2019autre d\u2019eux, \u00e9levait ses arceaux. Doucement, sur son \u00e9paule, il courba la t\u00eate de la fille. Il enleva son voile et l\u2019embrassa. Puis, il d\u00e9fit, un \u00e0 un, ses v\u00eatements \u2014 et il disait\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Ne craignez rien, Marie. C\u2019est le Seigneur qui m\u2019envoie.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il parlait ainsi parce qu\u2019il savait les Juives sensibles au nom du Saint des Saints. Mais elle ne craignait pas. Elle savait qui \u00e9tait Dieu. Et, la premi\u00e8re, elle parla du Fils.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Comment l\u2019appellerons-nous\u00a0?\u00a0\u00bb demanda-t-elle.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il r\u00e9pondit\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0J\u00e9sus\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Sa science de l\u2019Aram\u00e9en \u00e9tait courte et J\u00e9sus un pr\u00e9nom commun chez les Juifs. Ainsi parlait-il, en la d\u00e9v\u00eatant, d\u2019un ton h\u00e9sitant et timide, mais qui, d\u2019un \u00e9tranger, paraissait \u00e0 Marie le plus exaltant des hymnes. Il croyait ne la bercer que d\u2019une attente amoureuse et ne pressentait pas quelle r\u00e9sonance en elle accompagnait ses moindres mots. Il parlait, en l\u2019exag\u00e9rant, le langage des grands a\u00efeux\u00a0; non pas celui d\u2019Elie ou d\u2019Amos, mais celui de Salomon. Et, soudain, s\u2019\u00e9loignant de lui, elle dit\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Sais-tu que je suis de la Race, de la Famille de David\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le dernier voile \u00e9tait tomb\u00e9. Il tenait dans ses bras le fruit d\u2019un voyage de cinq journ\u00e9es, le m\u00fbrissement de Septembre, la grappe aux quatre grains. Il la tenait sous lui comme le vendangeur sa r\u00e9colte au pressoir. Il foulait ce corps pour en extraire tout le jus du plaisir, tout le vin de la vie.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Il sera grand\u00a0\u00bb, dit-il.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Jamais, plus t\u00f4t, il n\u2019avait pens\u00e9 \u00e0 ce fils. Plus tard, jamais sans doute il n\u2019y pensa. Mais l\u00e0, tout \u00e0 coup, il le vit. Plus semblable \u00e0 lui que la brebis au bouc, et plus diff\u00e9rent.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0On l\u2019appellera le Fils. Ton Seigneur Dieu lui redonnera le tr\u00f4ne de son a\u00efeul David. Il r\u00e8gnera sur ta race et son r\u00e8gne n\u2019aura pas de fin.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et l\u2019image qu\u2019il se formait de ce Fils \u00e9tait si claire, si belle, qu\u2019\u00e0 son tour elle le vit. Elle connut que l\u2019instant approchait o\u00f9 celui qui dont la Poup\u00e9e n\u2019avait que le simulacre allait cesser d\u2019errer dans le possible et s\u2019incarner en elle. Elle vit le Tr\u00f4ne et le R\u00e8gne qu\u2019elle n\u2019avait pas r\u00eav\u00e9s en vain. Et, seulement alors, elle eut peur. Ce que le r\u00eave avait recouvert, le r\u00eave se r\u00e9alisant, reparut, plus angoissant et plus dominateur. Elle dit\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Comment cela serait-il, puisque je ne suis pas mari\u00e9e\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et l\u2019emprise des traditions se referma sur elle. Mais une autre ombre la couvrait. La br\u00fblure vive d\u2019une lame \u00e9trang\u00e8re entra en elle si lentement, si s\u00fbrement qu\u2019\u00e0 jamais, certes, elle allait en rester marqu\u00e9e.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ecartel\u00e9e, une main contre la fra\u00eecheur de la terre, une main contre cette chaleur de son corps qui ne lui appartenait pas, elle ouvrit les l\u00e8vres et les yeux et re\u00e7ut, sans y croire, la danse vertigineuse d\u2019une ramure de pin et d\u2019une nu\u00e9e qui, \u00e0 toute vitesse, s\u2019\u00e9loignaient l\u2019une de l\u2019autre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Qu\u2019il me soit fait\u00a0\u00bb, dit-elle, \u00ab\u00a0selon votre volont\u00e9.\u00a0\u00bb<\/p>\n<div id=\"attachment_2651\" style=\"width: 234px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><a href=\"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2013\/04\/CECI-EST-MON-CORPS003.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-2651\" class=\"size-medium wp-image-2651\" alt=\"Illustration Pierre-Jean Debenat\" src=\"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2013\/04\/CECI-EST-MON-CORPS003-224x300.jpg\" width=\"224\" height=\"300\" srcset=\"https:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2013\/04\/CECI-EST-MON-CORPS003-224x300.jpg 224w, https:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2013\/04\/CECI-EST-MON-CORPS003.jpg 496w\" sizes=\"auto, (max-width: 224px) 100vw, 224px\" \/><\/a><p id=\"caption-attachment-2651\" class=\"wp-caption-text\">Illustration Pierre-Jean Debenat<\/p><\/div>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h3 align=\"center\"><b>III<\/b><\/h3>\n<h3 align=\"center\"><b>LA VISITATION<\/b><\/h3>\n<p align=\"center\"><b>\u00a0<\/b><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Quand elle revint \u00e0 Nazareth, sa m\u00e8re \u00e9tait lev\u00e9e et son p\u00e8re sorti. Il n\u2019\u00e9tait pas n\u00e9cessaire qu\u2019elle parl\u00e2t\u00a0: sit\u00f4t qu\u2019elle la revit, Anne sut. Mais elle \u00e9tait trop ivre pour se taire. Elle raconta longuement, seule en face de la vieille femme, comme elle e\u00fbt \u00e9t\u00e9 seule au milieu d\u2019une foule. La m\u00e8re alla jusqu\u2019\u00e0 la porte voir si le p\u00e8re ne revenait pas, puis elle prit une voix grondeuse et mena\u00e7ante. Mais un rire int\u00e9rieur crevait sa voix. Elle comprenait tout ce que disait sa fille.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Etait-il beau, au moins\u00a0?\u00a0\u00bb demanda-t-elle. \u00ab\u00a0Etait-il beau\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais Marie ne savait pas. Il semblait qu\u2019elle ne l\u2019e\u00fbt m\u00eame pas regard\u00e9. Elle d\u00e9crivait le baiser, non la bouche. Non la main, mais le geste qu\u2019il avait eu pour lui dire au revoir, au sommet du Thabor. Il n\u2019y avait plus eu, tout \u00e0 coup, que sa chevelure descendant le sentier, ainsi qu\u2019une mousse a\u00e9rienne, une m\u00e9duse flottante. Elle racontait comment, appuy\u00e9e \u00e0 l\u2019arbre des Temps \u2014 dont elle ne savait pas s\u2019il \u00e9tait un c\u00e8dre ou un sycomore \u2014 elle s\u2019\u00e9tait tendue, tendue \u00e0 tomber, pour voir, avant qu\u2019il ne f\u00fbt trop tard, quelque chose de lui dont elle p\u00fbt se souvenir. Et cette chose avait \u00e9t\u00e9 son ombre, les bras ouverts, lui d\u00e9tourn\u00e9 si loin qu\u2019elle ne distinguait plus ses traits, mais, seulement, l\u2019ombre d\u2019une croix sur le sol.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Elle disait, elle croyait que cela \u00e9tait arriv\u00e9, qu\u2019elle avait attendu pendant des mois et des ann\u00e9es, et qu\u2019elle avait peur de la vie qui lui restait \u00e0 vivre, maintenant qu\u2019il n\u2019y avait plus rien \u00e0 attendre. Mais elle se trompait et ce fut alors, au contraire, que tout commen\u00e7a.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Anne savait qu\u2019elle seule \u00e9tait coupable. Au milieu de la nuit, elle s\u2019approcha de la couche o\u00f9 Marie reposait, mais ne dormait pas. Elle dit qu\u2019elle allait s\u2019occuper de l\u2019avenir. Il y avait dans le village assez d\u2019hommes sans femme, cr\u00e9dules ou non, pour l\u2019\u00e9pouser. Mais la prudence voulait que Marie ne rest\u00e2t pas expos\u00e9e aux regards de tous et que le p\u00e8re de se dout\u00e2t pas de ce qui \u00e9tait arriv\u00e9. Il fallait, en un mot, qu\u2019elle parte. Le plus t\u00f4t serait le mieux.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La m\u00eame nuit, \u00e0 l\u2019aube, une caravane de S\u00e9phoris devait passer \u00e0 Nazareth, se dirigeant vers le Sud. Anne le savait par un de ses cousins qui accompagnerait la petite troupe jusqu\u2019\u00e0 J\u00e9rusalem. Peut-\u00eatre voudrait-il veiller sur sa jeune parente. Au pied du mont H\u00e9bron, en plein pays de Juda, vivait une tante de Marie, \u00e9pouse d\u2019un pr\u00eatre de la classe d\u2019Abia, Zacharie.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0C\u2019est l\u00e0, dit Anne, que tu devras te r\u00e9fugier en attendant de voir la suite de ces choses. Ta pr\u00e9sence y semblera toute naturelle car Elisabeth attend un enfant elle-m\u00eame et ton aide lui sera pr\u00e9cieuse.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La vieille femme m\u00ealait ces paroles de bon sens \u00e0 de brusques exaltations qui faisaient briller ses yeux lorsqu\u2019elle pronon\u00e7ait le Nom.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Il t\u2019a bien dit de l\u2019appeler J\u00e9sus\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Marie n\u2019\u00e9tait pas sensible \u00e0 cette joie. Personne qu\u2019elle n\u2019avait le droit de se souvenir de Ses paroles. Elle se leva, et s\u2019appr\u00eata pour le voyage.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais, toujours, Anne tournait autour d\u2019elle. Dans l\u2019instant qu\u2019elle s\u2019\u00e9loignait de sa fille, elle e\u00fbt voulu se l\u2019attacher, elle et le petit \u00e0 na\u00eetre, par d\u2019imbrisables liens. Elle \u00e9voquait le nombre des caravanes et leur fr\u00e9quence. Elle suppliait Marie de l\u2019avertir secr\u00e8tement d\u00e8s qu\u2019elle certaine de la venue du fils, et, tout aussit\u00f4t, riait avec de grands gestes, disait qu\u2019elle ne doutait pas de cette venue et qu\u2019il ne fallait pas faire attention aux radotages d\u2019une vieille.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Marie lui \u00e9chappa d\u00e8s que le bruit d\u2019une troupe en marche se fit entendre. Mais Anne courut plus vite qu\u2019elle vers les arrivants et n\u2019eut de cesse qu\u2019elle n\u2019ait, parmi eux, d\u00e9couvert l\u2019homme \u00e0 qui elle confierait sa fille. Dans la nuit verte, des groupes se formaient, bavards. Une porte s\u2019ouvrit\u00a0; un grincheux r\u00e9clama le silence. Marie, sur sa joue, sentit le froid des l\u00e8vres\u00a0; puis elle entendit son propre pas m\u00eal\u00e9 \u00e0 beaucoup d\u2019autres. Ainsi, elle sut qu\u2019elle \u00e9tait partie.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">D\u2019\u00eatre seule, c\u2019\u00e9tait comme si elle se f\u00fbt retrouv\u00e9e avec Gabriel. Au moins \u00e9tait-elle avec son Enfant. \u00ab\u00a0David\u00a0\u00bb disaient les pas de la multitude. Et\u00a0: \u00ab\u00a0J\u00e9sus\u00a0\u00bb. L\u2019arme \u00e9tait sortie de sa chair, mais la br\u00fblure pr\u00e9sente. Chaque enjamb\u00e9e, car elle devait marcher vite pour suivre, la r\u00e9veillait, lancinante et vive tout \u00e0 la fois, comme le cauchemar d\u2019un homme qui somnole et s\u2019\u00e9veille et voit toutes les choses d\u00e9form\u00e9es et se rendort et se r\u00e9veille et ne sait plus l\u2019heure, ni le lieu.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le jour se leva sur un autre d\u00e9cor\u00a0; \u00e0 chaque teinte du ciel correspondit un d\u00e9cor nouveau. La plaine s\u2019incurvait comme un ventre de vierge et une colline, tout de suite apr\u00e8s, offrait impudemment \u00e0 tous les yeux la maternit\u00e9 f\u00e9conde de la terre. Le soir fut rouge et la nuit mauve. Personne ne s\u2019occupait plus d\u2019elle. Elle avait froid de s\u2019\u00eatre montr\u00e9e nue \u00e0 l\u2019\u00e9tranger. Elle refermait sur son visage son voile de fille \u00e0 marier. Elle repliait, aux haltes, ses bras sur ses genoux joints. Immobile au milieu de la cohue, elle \u00e9coutait la peur monter en elle. La peur, quand ils se remettaient en marche, devenait l\u2019espoir que Gabriel appar\u00fbt au d\u00e9tour d\u2019un sentier et la regard\u00e2t passer avec l\u2019indiff\u00e9rence d\u2019un homme sans m\u00e9moire. Ainsi, l\u2019espoir ramenait la peur. Et chaque jour \u00e9tait plus long qu\u2019une vie\u00a0: elle glac\u00e9e dans le jour comme, dans une vie, la conscience de soi que l\u2019homme se reconna\u00eet parfois en fr\u00e9missant.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pour \u00eatre assur\u00e9e de vivre, elle voulut mourir. A la sortie de J\u00e9rusalem, elle fut seule sur le chemin qui, par Geths\u00e9mani, descend de la ville au Jourdain. Un matin blanc amortissait l\u2019\u00e9clat des eaux du C\u00e9dron\u00a0; de longs roseaux cassants bruissaient en bouquets sales. Ignorante du pays, sans guide, elle s\u2019engagea dans les rochers aux reflets rouges qui, le long du grand fleuve, jusqu\u2019\u00e0 l\u2019H\u00e9bron, font une haie mortelle. Et ce paysage silencieux, crisp\u00e9, aveugle, \u00e9tait pareil \u00e0 l\u2019obstination de son enfance vers l\u2019heure maintenant r\u00e9volue, si semblable \u00e0 son propre d\u00e9sert et \u00e0 l\u2019aridit\u00e9 de son vouloir qu\u2019elle n\u2019\u00e9tait malheureuse ni de la solitude ni de la fatigue et priait, en marchant, sur un rythme inspir\u00e9 par le vol tournoyant des aigles\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Mon \u00e2me glorifie le Seigneur et mon esprit tressaille de joie en lui parce qu\u2019il a daign\u00e9 regarder sa servante. Les g\u00e9n\u00e9rations m\u2019appelleront bien heureuse parce qu\u2019il a fait en moi de grandes choses, Celui qui est puissant\u2026\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Elle chantait encore \u00e0 la fin du jour quand, avertie par les rumeurs, Elisabeth vint au devant d\u2019elle sur les pentes du mont. Ils la cherchaient depuis la cinqui\u00e8me heure. Le soir n\u2019\u00e9tait ni mauve, ni vert, mais d\u2019un bleu plus bleu que le bleu du jour. Et la femme dont elle ne savait que le nom l\u2019entoura de ses bras \u2014 le vent agitait dans le m\u00eame sens les deux voiles, le noir et le blanc \u2014 et elle dit\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0En vous voyant, le petit que je porte a tressailli. Qui \u00eates-vous donc, petite Marie, pour qu\u2019il s\u2019\u00e9meuve ainsi \u00e0 votre approche\u00a0? Vos regards sont \u00e0 la fois limpides et sombres. Qu\u2019apportez-vous pour \u00eatre si profonde et si claire \u00e0 la fois\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Alors, Marie sut que sa m\u00e8re avait dit vrai et qu\u2019apr\u00e8s vingt ans de st\u00e9rilit\u00e9 sa tante attendait un enfant. Elle lui parla du sien.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Ch\u00e9rie, disait Elisabeth, je sens que je vous aime pour la joie de mon fils, et que le v\u00f4tre aussi est b\u00e9ni de Dieu\u00a0!\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Marie l\u2019accompagne chez elle et y demeura trois mois, jusqu\u2019\u00e0 ce que sa m\u00e8re lui e\u00fbt fait savoir qu\u2019elle pouvait revenir et qu\u2019un \u00e9poux l\u2019attendait.<\/p>\n<div id=\"attachment_2654\" style=\"width: 310px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><a href=\"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2013\/04\/nid-001.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-2654\" class=\"size-medium wp-image-2654\" alt=\"Illustration Pierre-Jean Debenat\" src=\"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2013\/04\/nid-001-300x224.jpg\" width=\"300\" height=\"224\" srcset=\"https:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2013\/04\/nid-001-300x224.jpg 300w, https:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2013\/04\/nid-001.jpg 671w\" sizes=\"auto, (max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><\/a><p id=\"caption-attachment-2654\" class=\"wp-caption-text\">Illustration Pierre-Jean Debenat<\/p><\/div>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h3 align=\"center\"><b><i>CHAPITRE II<\/i><\/b><\/h3>\n<p align=\"center\"><b><i>\u00a0<\/i><\/b><\/p>\n<h2 align=\"center\">dans l\u2019amour<\/h2>\n<h3 align=\"center\"><b>IV<\/b><\/h3>\n<h3 align=\"center\"><b>LE VOYAGE EN EGYPTE<\/b><\/h3>\n<p style=\"text-align: justify;\" align=\"center\"><b>\u00a0<\/b><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La m\u00e8re savait que l\u2019enfant \u00e9tait avide de conna\u00eetre toutes ces choses qui avaient entour\u00e9 sa naissance. Peut-\u00eatre se souvenait-il de ce qu\u2019elle lui contait pour l\u2019endormir, de ces histoires qu\u2019elle-m\u00eame avait longtemps polies et achev\u00e9es pendant la grande fi\u00e8vre de sa jeunesse. Aucun d\u00e9tail n\u2019\u00e9tait sans importance. M\u00eame la naissance du fils d\u2019Elisabeth avait port\u00e9 son t\u00e9moignage \u00e0 la grandeur du sien. Comme si, de l\u2019avoir re\u00e7ue trois mois, sa tante e\u00fbt b\u00e9n\u00e9fici\u00e9 de la gr\u00e2ce dont elle \u00e9tait pleine. Le jour qu\u2019on avait amen\u00e9 au Temple le petit Jean, le vieux Zacharie, son p\u00e8re, avait dit qu\u2019il voyait plus clair, et c\u2019\u00e9tait m\u00eame alors qu\u2019il lui avait donn\u00e9 ce pr\u00e9nom curieux\u00a0: Jean. Aucun d\u00e9tail n\u2019\u00e9tait sans importance\u00a0: avant le Fils, la m\u00e8re l\u2019avait su.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Tout \u00e9tait splendide en ce temps-l\u00e0, m\u00eame les soup\u00e7ons de l\u2019\u00e9poux, qui brisaient son silence\u00a0; m\u00eame la fuite de ville en ville parce que le P\u00e8re \u00e9tait venu du Sud. Elle s\u2019y perdait, dans toutes ces familles\u00a0: les fr\u00e8res et les s\u0153urs d\u2019Anne et ses fr\u00e8res et ses s\u0153urs et ceux et celles de J\u00e9sus, plus tard. Mais J\u00e9sus, au milieu d\u2019eux tous, demeurait l\u2019unique, le centre. M\u00eame plus tard, m\u00eame lorsque l\u2019Enfant eut grandi sous ses yeux et qu\u2019il eut bien fallu se rendre \u00e0 l\u2019\u00e9vidence qu\u2019il \u00e9tait tout pareil aux autres et lorsque tous, les oncles et les tantes l\u2019eurent appel\u00e9 cent fois\u00a0: J\u00e9sus, sans mettre dans leurs voix une intonation diff\u00e9rente que pour dire\u00a0: Jacques, Thomas, L\u00e9vi.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Marie ne savait pas ce qu\u2019avait pens\u00e9 Joseph, ce qu\u2019il avait cru. Cela seul n\u2019avait aucune importance, sinon que, longtemps, elle souffrit de ne pouvoir proclamer \u00e0 tout \u00e9cho l\u2019origine particuli\u00e8re de son a\u00een\u00e9. Cette retenue avait \u00e9t\u00e9 l\u2019autre face du bonheur, celle \u00e0 quoi il ne fallait pas songer. A quoi il \u00e9tait facile de ne pas songer, parce que Joseph n\u2019y aurait pas cru.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Ma pauvre femme est folle\u00a0!\u00a0\u00bb disait-il quelquefois, sans raison apparente. Mais ce n\u2019\u00e9tait pas sans raison. Il pensait alors aux histoires qu\u2019elle se racontait \u00e0 voix haute pour ne pas les oublier.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Un long voyage, aux marches infinies dans les sables. J\u2019allais derri\u00e8re, portant le Fils sur mon dos sans me plaindre. \u00ab\u00a0N\u2019es-tu pas fatigu\u00e9e, Marie\u00a0?\u00a0\u00bb \u00ab\u00a0Non, disais-je. Allons\u00a0!\u00a0\u00bb. Mon voile me prot\u00e9geait mal des poussi\u00e8res soulev\u00e9es par le vent. J\u2019allaitais l\u2019Enfant pendant que Joseph plantait la tente\u00a0; et le sable sous le vent \u00e9tait comme mon lait en lui. La temp\u00eate, bouche g\u00e9ante, aspirait la terre. J\u2019\u00e9tais la m\u00e8re de l\u2019ouragan\u2026 Parfois, debout, je l\u2019\u00e9levais au-dessus de ma t\u00eate, dans l\u2019espoir pu\u00e9ril que, d\u2019un campement voisin ou d\u2019une ville proche, Il percevrait la pr\u00e9sence de son fils. Il s\u2019en serait venu nous offrir l\u2019eau et les dattes\u2026\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Qui serait venu\u00a0?\u00a0\u00bb disait Joseph, quand, par hasard, il l\u2019\u00e9coutait.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0L\u2019Ange, mon ami. L\u2019ange Gabriel.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et joseph ne disait plus rien.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Joseph s\u2019asseyait \u00e0 mes pieds. Il murmurait\u00a0: \u00ab\u00a0Il faut revenir, maintenant, \u00e0 Nazareth.\u00a0\u00bb Et je pensais qu\u2019il n\u2019avait pas \u00e9t\u00e9 dupe de la fable d\u2019H\u00e9rode, mais que cela l\u2019avait arrang\u00e9 que l\u2019enfant ne f\u00fbt pas vu en Galil\u00e9e apr\u00e8s cinq mois seulement de mariage. Parce qu\u2019il m\u2019aimait\u00a0? Ou parce qu\u2019il avait peur de ce qu\u2019on dirait\u00a0? Tout le monde n\u2019a pas la force d\u2019\u00eatre le p\u00e8re d\u2019un proph\u00e8te. Je le d\u00e9testais un peu pour sa faiblesse\u00a0; et, aussi, de ne pas ressentir avec la m\u00eame violence que moi la beaut\u00e9 des lieux sauvages que nous traversions. Combien c\u2019\u00e9tait risible, au pied d\u2019un Dieu de pierre, de l\u2019entendre me dire\u00a0: \u00ab\u00a0Si nous revenions, Marie, \u00e0 Nazareth\u00a0!\u00a0\u00bb \u00ab\u00a0Oui, mon ami, disais-je, nous reviendrons. Mais ne faut-il pas \u00eatre s\u00fbrs, d\u2019abord, qu\u2019H\u00e9rode n\u2019est plus \u00e0 craindre\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Joseph dressait l\u2019oreille\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Je savais qu\u2019H\u00e9rode \u00e9tait mort.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Comment le savais-tu\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0On le disait \u00e0 Memphis. Il \u00e9tait malade d\u00e9j\u00e0 quand nous somme partis\u2026\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0N\u2019avait-il pas tu\u00e9 plusieurs de ses fils\u00a0? Ne disait-on pas qu\u2019il \u00e9tait pire que les Romains\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Mais, alors, les Romains, nous les connaissions mal. Et quel tort aurait-il pu nous faire, \u00e0 nous\u00a0? Et, pourquoi, pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e0 nous\u00a0? Quelle faute avions-nous commise\u00a0? Il n\u2019a pas tu\u00e9 tous les enfants de Jud\u00e9e\u00a0!\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0C\u2019est toi-m\u00eame, Joseph, qui m\u2019a fait lever, une nuit, et qui m\u2019as dit\u00a0: \u00ab\u00a0Partons\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Seigneur, oui\u00a0! Mais pas en Egypte\u00a0!\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0L\u2019Egypte\u00a0!\u00a0\u00bb pensait Marie. \u00ab\u00a0Je m\u2019endormais, sale et harass\u00e9e, sans avoir accept\u00e9 de me d\u00e9v\u00eatir. Je m\u2019allongeais sur le sable, mon enfant dans mes bras, recouverts tous les deux de mon unique v\u00eatement. Et j\u2019\u00e9tais seule avec lui dans le d\u00e9sert et je r\u00eavais que toutes les villes du monde avaient \u00e9t\u00e9 ras\u00e9es\u00a0; qu\u2019il n\u2019y avait plus au monde que mon enfant et moi. Peut-\u00eatre aurais-je tu\u00e9 Joseph si j\u2019avais su comment revenir, sans lui, en Galil\u00e9e. Mais il n\u2019\u00e9tait pas m\u00e9chant. Il suffisait de r\u00e9pondre \u00e0 ses plaintes \u2014 si monotones\u00a0! \u2014 par les m\u00eames mots apaisants\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0C\u2019\u00e9tait en songe\u00a0\u00bb, disait Joseph, inquiet du silence de sa femme, \u00ab\u00a0que l\u2019ange, \u00e0 moi, est apparu. Il m\u2019a dit\u00a0: \u00ab\u00a0L\u00e8ve-toi. Prends l\u2019enfant et sa m\u00e8re. Fuis en Egypte et restes-y jusqu\u2019\u00e0 ce que je t\u2019avertisse\u00a0; car H\u00e9rode va rechercher l\u2019enfant pour le faire p\u00e9rir.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ces mots, bien qu\u2019attendus, tiraient toujours Marie de ses souvenirs. Elle regardait tendrement son \u00e9poux, ayant appris \u00e0 l\u2019aimer depuis le temps qu\u2019ils vivaient ensemble. Elle savait qu\u2019il la croyait poss\u00e9d\u00e9e d\u2019un d\u00e9mon mais que, loin de la d\u00e9tester \u00e0 cause de cela, il la plaignait de son mal. Elle s\u2019irritait de cette piti\u00e9 tenace qui le portait \u00e0 faire \u00e9cho \u00e0 ses r\u00e9cits par d\u2019autres r\u00e9cits plus \u00e9tranges. Elle lui en voulait de la juger si na\u00efve qu\u2019elle p\u00fbt croire en l\u2019ange Gabriel, qu\u2019elle p\u00fbt croire, surtout, en son ange, \u00e0 lui. Mais, quand m\u00eame, la bont\u00e9 du vieil homme l\u2019\u00e9mouvait. Elle s\u2019approchait et lui touchait la t\u00eate\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Te rappelles-tu, lorsque je n\u2019avais d\u2019autre enfant que lui, et que je chantais pour l\u2019endormir\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<h3 align=\"center\"><b>V<\/b><\/h3>\n<h3 align=\"center\"><b>BERCEUSE<\/b><\/h3>\n<p align=\"center\"><b>\u00a0<\/b><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Quelle neige tombait en ce mois de Tamm\u00fbs surprenant, Tr\u00e9sor\u00a0? Quelle for\u00eat de stalactites formaient ces pleurs d\u2019\u00e9toile fig\u00e9s au-dessus de la grotte-\u00e9table, enfant\u00a0? Etait-ce qu\u2019encore je n\u2019\u00e9tais pas \u00e9veill\u00e9e de mon r\u00eave hivernal\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Quirinus \u2014 et l\u2019on dira\u00a0: deux ans plus tard, deux ans plus t\u00f4t\u00a0; pour moi seule cette ann\u00e9e-l\u00e0 \u2014 appelait \u00e0 grand renfort de trompes les Juifs de Galil\u00e9e et de Jud\u00e9e \u00e0 sa r\u00e9unir en la ville. Joseph n\u2019aurait pas voulu que tu naisses \u00e0 Nazareth. Il avait ses raisons. J\u2019avais les miennes. Dors, Marqu\u00e9 du Tr\u00e8s Saint, Accueil des M\u00e8res D\u00e9sesp\u00e9r\u00e9es, Fid\u00e8le.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Toutes les hontes, je les ai bues. Toutes les soifs, je les ai port\u00e9es \u00e0 leur plus haut point de perfection. Pour moi seule, peut-\u00eatre aussi, la neige\u2026 Les bergers, aux pentes du mont, ne semblaient pas ressentir le froid. Mari\u00e9s aux tintements des clochettes, leurs chants \u2014 comme un message de bonheur, comme un salut \u2014 redisaient la gloire du Nom.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Cette paix qui venait des monts, dans la nuit de drap fin, je ne l\u2019ai plus ressentie, depuis, qu\u2019en moi-m\u00eame. Ma souffrance la bordait d\u2019un liser\u00e9 rouge\u00a0; et, par les trous de la broderie, il n\u2019y avait rien que le ciel. En m\u00eame temps que ma chair, le ciel s\u2019ouvrait, laissant para\u00eetre ses anges. Pour toi, mon fils. Pour toi. Les anges chantaient le chant des bergers.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Des monts \u00e0 la petite grotte de Bethl\u00e9em, un air vide et tendu comme des cordes menait le son. Et d\u2019autres cordes, en mon sein, se tendaient, J\u00e9sus, droites \u00e0 craquer pour ne rien perdre du chant. Comme d\u2019un col entre deux montagnes surgit la brise bienfaisante, ta venue au monde, d\u2019abord, a rafra\u00eechi ta m\u00e8re, l\u2019a d\u00e9livr\u00e9e. Et j\u2019ai connu que je ne m\u2019\u00e9tais pas tromp\u00e9e, qu\u2019Il ne m\u2019avait pas tromp\u00e9e, que tu \u00e9tais bien le sauveur du monde.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Joseph sortit. Il marchait sur le sable, sur les graviers. A travers ma souffrance, le bruit de son pas \u00e9tait la seule irritation qui me v\u00eent du monde. Tout autour triomphait l\u2019extase sans paroles. Ne craignez pas. Je vous annonce une nouvelle qui sera pour le peuple une grande joie.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Et je t\u2019ai mis vivant au monde, mon premier-n\u00e9. Je t\u2019ai envelopp\u00e9 de langes et je t\u2019ai couch\u00e9 contre moi. Ta premi\u00e8re nuit a commenc\u00e9, qui \u00e9tait aussi ma premi\u00e8re nuit avec toi, qui \u00e9tait la raison de tout ce qui avait pr\u00e9c\u00e9d\u00e9. Et, te ber\u00e7ant, je suis encore avec mon Gabriel, sous l\u2019arbre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0A l\u2019aube, Joseph nous regardait dormir. Et des bergers, de retour des monts, s\u2019\u00e9taient arr\u00eat\u00e9s devant l\u2019\u00e9table et nous regardaient. J\u2019ai referm\u00e9 mon voile, je souriais. Et tous souriaient en nous regardant.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Plus tard, mon fils, viendra ta gloire. Mais, d\u00e8s ce matin-l\u00e0, elle avait pris naissance, en m\u00eame temps que toi. La neige avait fondu avec la nuit. Peut-\u00eatre n\u2019y avait-il jamais eu de neige. Peut-\u00eatre les flocons blancs qui bougeaient doucement au bord des haies n\u2019\u00e9taient-ils que des fleurs. Les moutons marchaient derri\u00e8re leurs bergers, se d\u00e9pla\u00e7ant tous ensemble vers la droite ou la gauche au passage de Joseph et de moi, te portant, sur l\u2019\u00e2ne. Les moutons non plus n\u2019\u00e9taient pas de la neige.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Les gens que je rencontrais, que nous rencontrions, je les voyais avec des yeux neufs, avec tes yeux. Et ils s\u2019arr\u00eataient parfois, surpris que nos regards fussent semblables, si pareillement candides. Il y avait, parmi eux, des \u00e9trangers. Savants. Dress\u00e9s sur des montures superbes et qui parlaient de pays lointains et d\u2019\u00e9toiles.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Tu \u00e9tais beau. Personne ne saura plus combien tu \u00e9tais beau. Moi seule ne l\u2019ai pas oubli\u00e9, ta m\u00e8re. Mais, alors, tout le monde le reconnaissait, te reconnaissait, J\u00e9sus.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Maintenant\u00a0\u00bb, disait cet homme, un sage, \u00ab\u00a0maintenant, Seigneur, vous pouvez me rappeler \u00e0 vous, puisque mes yeux ont vu votre salut. L\u2019enfant est beau comme la lumi\u00e8re. Il dissipe les t\u00e9n\u00e8bres, ainsi que vous l\u2019avez dit.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Et je l\u2019interrogeais\u00a0: \u00ab\u00a0Ma\u00eetre, vous voyez l\u2019avenir. Quel sera son destin\u00a0?\u00a0\u00bb Et il me r\u00e9pondait \u2014 je te redirai ces paroles plus tard, pour que tu saches quels signes t\u2019ont accueilli\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Il sera le scandale et la r\u00e9surrection du peuple d\u2019Isra\u00ebl. La contradiction m\u00eame. Et par vous, dont un glaive transpercera l\u2019\u00e2me, et par lui, seront r\u00e9v\u00e9l\u00e9es les pens\u00e9es d\u2019un grand nombre.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Cet homme s\u2019appelait Sim\u00e9on, et l\u2019Esprit-Saint \u00e9tait sur lui. Mais il y avait d\u2019autres hommes et d\u2019autres femmes qui, pas plus que lui, ne quittaient le Temple parce qu\u2019ils voulaient vivre les jours de leur vieillesse dans l\u2019ombre du Tr\u00e8s-Haut. Et tous, lorsqu\u2019on t\u2019a circoncis, mon fils, ont lou\u00e9 Dieu de leur avoir permis de te contempler avant leur mort. Et, entre tous, une vieille femme, Anne, fille de Phanuel, de la tribu d\u2019Aser, qu\u2019on disait proph\u00e9tesse parce qu\u2019elle servait Dieu nuit et jour dans la pri\u00e8re et le je\u00fbne. Elle allait devant nous et elle criait\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Regardez. Venez voir l\u2019enfant. Venez admirer l\u2019enfant. S\u00fbrement, c\u2019est lui dont le peuple d\u2019Isra\u00ebl attend la naissance.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Et elle ne redoutait ni les hu\u00e9es, ni les rires. Joseph s\u2019irritait tout bas\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Qu\u2019elle se taise donc\u00a0! Pourquoi attire-t-elle l\u2019attention sur nous\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Mais il \u00e9tait plein de fiert\u00e9 et dans l\u2019\u00e9tonnement de ce qu\u2019on disait de toi. Il lui a donn\u00e9 une obole. Moi, mon amour, j\u2019observais toutes ces choses et je les conservais avec soin, les m\u00e9ditant dans mon c\u0153ur.\u00a0\u00bb<\/p>\n<h3 align=\"center\"><b>VI<\/b><\/h3>\n<h3 align=\"center\"><b>LE TEMPLE<\/b><\/h3>\n<p style=\"text-align: justify;\" align=\"center\"><b>\u00a0<\/b><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Oui, les jours de la naissance, \u00e9ternellement la m\u00e8re en garde le souvenir. Mais les dix premi\u00e8res ann\u00e9es de l\u2019enfant, qui donc les voit passer, qui donc s\u2019\u00e9tonne du m\u00fbrissement et de la crainte\u00a0? Personne, que l\u2019enfant. Et cette conscience du temps, qu\u2019il n\u2019exprime pas, ce n\u2019est ni de la l\u00e9gende ni de l\u2019histoire. Plus tard, il y aura toujours, entre sa m\u00e8re et lui, cette faille. Elle aura, du milieu de sa derni\u00e8re enfance, et, d\u00e9j\u00e0, de sa naissance, extrait un jour, une heure, un fait, un mot. Elle l\u2019aura rattach\u00e9 \u00e0 la longue suite l\u00e9gendaire de la naissance. Et lui qui, peu \u00e0 peu, aura consenti \u00e0 n\u2019\u00eatre ni compris ni \u00e9cout\u00e9, il prendra en suspicion, en d\u00e9go\u00fbt, ce mot, ce fait, cette heure, ce jour, que l\u2019indiff\u00e9rence, tout \u00e0 coup, aura par\u00e9 de m\u00e9moire. De sorte que, lui-m\u00eame, plus tard encore, il l\u2019isolera de sa vie, le placera devant lui, en \u00e9vidence, comme une fleur fan\u00e9e sous un globe, et n\u2019en d\u00e9tachera plus les yeux. Pourquoi ai-je eu dix ans avant d\u2019en avoir quatre ou cinq, ou six\u00a0? M\u00eame question que le \u00ab\u00a0Pourquoi suis-je n\u00e9\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La m\u00e8re contait ainsi la chose. Elle \u00e9tait vieille, d\u00e9j\u00e0, et ne se rappelait plus qu\u2019avec beaucoup de peine et un peu d\u2019effroi Bethl\u00e9em et le voyage en Egypte. Elle ne racontait ceci qu\u2019en l\u2019absence de ses autres fils, souvent en pr\u00e9sence de J\u00e9sus.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0C\u2019\u00e9tait un bon enfant. Toujours, il a \u00e9t\u00e9 un bon enfant. Il croissait en vertu et en sagesse. Il \u00e9tait silencieux, par timidit\u00e9 plus que par orgueil. Joseph aurait aim\u00e9 qu\u2019il parl\u00e2t davantage. Mais, quand nous l\u2019interrogions, il ne r\u00e9pondait pas ou il r\u00e9pondait mal. Puis, Jacques naquit. Nous f\u00fbmes moins attentifs \u00e0 sa croissance. Il allait \u00e0 l\u2019\u00e9cole. Il aimait lire. Le ma\u00eetre s\u2019int\u00e9ressait \u00e0 lui. Cette ann\u00e9e-l\u00e0, nous l\u2019avions emmen\u00e9, pour la premi\u00e8re fois depuis qu\u2019il pouvait comprendre, \u00e0 J\u00e9rusalem, pour la P\u00e2que. Il ne l\u2019avait pas demand\u00e9. Il ne demandait jamais rien. Mais sa joie, quand je lui appris qu\u2019il viendrait avec nous, me bouleversa. Et sa voix, pour me remercier, eut une inflexion que je n\u2019avais entendue qu\u2019une fois, il y a longtemps, d\u2019un \u00e9tranger. Nous part\u00eemes assez t\u00f4t pour \u00eatre arriv\u00e9s \u00e0 la veille des F\u00eates.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Qu\u2019il \u00e9tait donc ravi\u00a0! Il courait de droite et de gauche comme un petit chevreau enfin \u00e9chapp\u00e9 \u00e0 la surveillance du p\u00e2tre. J\u2019aurais voulu l\u2019avoir tout contre moi. Mais Joseph disait\u00a0: \u00ab\u00a0Laisse donc. C\u2019est ainsi qu\u2019on devient un homme.\u00a0\u00bb Il avait pr\u00e8s de douze ans d\u00e9j\u00e0, c\u2019\u00e9tait vrai. Et j\u2019avais vu des filles se retourner sur son passage. Mais il \u00e9tait si petit encore qu\u2019il suffisait de quelques personnes entre lui et nous pour le cacher \u00e0 mes yeux. Plusieurs fois, nous le perd\u00eemes, aux alentours du Temple. Il se glissait entre les Gentils, se faisait gronder par les pr\u00eatres parce qu\u2019il s\u2019approchait trop pr\u00e8s de la Table des Holocaustes. Si bien que je n\u2019ai rien vu de la F\u00eate, toute pr\u00e9occup\u00e9e de ses continuelles absences. Je ne me rassurai que le jour du d\u00e9part, lorsque je le vis parmi les enfants de la caravane et les amusant de ses discours.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Mais il y eut des contretemps, le d\u00e9part fut retard\u00e9 d\u2019une heure, puis d\u2019une demi-journ\u00e9e. Et nous \u00e9tions tr\u00e8s \u00e9loign\u00e9s lorsque, saisie du d\u00e9sir de le revoir, je le cherchai en vain parmi ses compagnons. Il fallut revenir et courir par les rues de la ville immense, entrer dans les maisons pour nous informer.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Je ne sais qui pensa au temple. Nous cherchions en vain depuis trois jours, et nous \u00e9tions d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9s. C\u2019est l\u00e0 que nous l\u2019avons trouv\u00e9. Non pas, certes, dans le sanctuaire, mais dans une de ces grandes salles o\u00f9 les pr\u00eatres s\u2019assemblent pour discuter entre eux. Les docteurs les plus savants \u00e9taient autour de lui et l\u2019\u00e9coutaient. Il r\u00e9pondait \u00e0 leurs questions et ils \u00e9taient contents de ses r\u00e9ponses. Ils nous compliment\u00e8rent tant sur lui que nous n\u2019e\u00fbmes pas le courage de gronder. Nous lui demand\u00e2mes seulement pourquoi il avait agi de la sorte avec nous et s\u2019il ne s\u2019\u00e9tait pas tourment\u00e9 de notre chagrin.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Il a dit\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Elle se r\u00e9p\u00e9tait la phrasez pour elle-m\u00eame, en tremblant.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Il a dit, et il ma regardait, moi, non Joseph\u00a0: \u00ab\u00a0Pourquoi me cherchiez-vous\u00a0? Ne saviez-vous pas qu\u2019il faut que je sois aux choses de mon p\u00e8re\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<div id=\"attachment_2661\" style=\"width: 310px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><a href=\"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2013\/04\/CECI004a.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-2661\" class=\"size-medium wp-image-2661\" alt=\"Illustration Pierre-Jean Debenat\" src=\"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2013\/04\/CECI004a-300x225.jpg\" width=\"300\" height=\"225\" srcset=\"https:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2013\/04\/CECI004a-300x225.jpg 300w, https:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2013\/04\/CECI004a.jpg 773w\" sizes=\"auto, (max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><\/a><p id=\"caption-attachment-2661\" class=\"wp-caption-text\">Illustration Pierre-Jean Debenat<\/p><\/div>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h2 align=\"center\">LE COMBAT<\/h2>\n<h2 align=\"center\">_____<\/h2>\n<h3 align=\"center\"><b><i>\u00a0CHAPITRE III<\/i><\/b><\/h3>\n<p align=\"center\"><b><i>\u00a0<\/i><\/b><\/p>\n<h2 align=\"center\">contre l\u2019amour<\/h2>\n<h3 align=\"center\"><b>VII<\/b><\/h3>\n<h3 style=\"text-align: center;\"><strong>LE PUITS<\/strong><\/h3>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<div style=\"text-align: center;\">\n<dl id=\"attachment_440\">\n<dt><strong><strong><a href=\"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2010\/12\/PUITS001.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" title=\"PUITS\" alt=\"\" src=\"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2010\/12\/PUITS001-300x227.jpg\" width=\"300\" height=\"227\" \/><\/a><\/strong><\/strong><\/dt>\n<dd>Illustration Pierre-Jean Debenat<\/dd>\n<\/dl>\n<\/div>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Sur le cercle brumeux de l&rsquo;eau troubl\u00e9e par le lait du matin, J\u00e9sus se penche. C&rsquo;est le jeu dont toute sa vie il se souviendra. Quelque pr\u00e9science l&rsquo;avertit que cette vision de soi-m\u00eame, d\u00e9form\u00e9e, est importante et non semblable aux petits ennuis et aux petits plaisirs par lesquels s&rsquo;\u00e9ternisent dans l&rsquo;oubli les premi\u00e8res ann\u00e9es d&rsquo;un homme. Alors que toutes les autres secondes s&rsquo;\u00e9puisent lentement et se renouvellent sans cesse et sans but, toute cette matin\u00e9e a pass\u00e9 comme l&rsquo;\u00e9clair d&rsquo;orage. Entre le lever et le soleil de midi, il n&rsquo;y a pas eu plus d&rsquo;intervalle qu&rsquo;entre la lueur de l&rsquo;\u00e9par et le coup de gong du tonnerre. Entre les deux instants, il n&rsquo;y a eu que cette flaque laiteuse semblable \u00e0 l&rsquo;\u0153il d&rsquo;un moribond, semblable \u00e0 l&rsquo;\u0153il d&rsquo;une petite fille dont J\u00e9sus se souvient.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Elle \u00e9tait agenouill\u00e9e dans la lumi\u00e8re. Et c&rsquo;\u00e9tait le jour pr\u00e9c\u00e9dent ou plusieurs semaines plus t\u00f4t, dans cet univers de l&rsquo;enfant que ne circonscrit pas l&rsquo;aiguille d&rsquo;un cadran solaire. Entre le bras de la petite fille, tendu vers quelque chose \u00e0 terre que J\u00e9sus ne voyait pas, et le pli de la robe au dessous de l&rsquo;\u00e9paule, le triangle de la lumi\u00e8re cernait une branche fleurie ou, plus exactement, un bouquet de fleurs blanches immobile au bout d&rsquo;un rameau tomb\u00e9. La fillette sentit le regard du gar\u00e7on et, sans lever la t\u00eate, elle regarda vers lui. Ses cheveux formaient sur son front un autre bouquet de fleurs, noires. Elle riait. J\u00e9sus s&rsquo;approcha d&rsquo;elle, attir\u00e9 par le rire \u2013 par le double pont des dents au-dessus de la langue mouvante et ros\u00e9e. La vie enti\u00e8re s&rsquo;\u00e9tait r\u00e9fugi\u00e9e dans le rire.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ainsi, l&rsquo;\u0153il dans le puits contenait deux yeux, dont l&rsquo;un regardait l&rsquo;autre; et, dans les deux, il y avait le reflet d&rsquo;un autre \u0153il comme, dans l&rsquo;eau, le reflet du ciel. Tout n&rsquo;\u00e9tait que miroir, au-dessus et en dessous de lui, et en lui-m\u00eame. La vie \u00e9tait une galerie des glaces \u2013 la galerie des glaces du palais d&rsquo;H\u00e9rode, au Nord, \u00e0 C\u00e9sar\u00e9e o\u00f9 Joseph l&rsquo;avait emmen\u00e9 une fois parce qu&rsquo;il \u00e9tait bon que le fils d&rsquo;un charpentier s&rsquo;int\u00e9resse jeune \u00e0 ces choses. Et il pensait qu&rsquo;il \u00e9tait \u00e9trange que la galerie des glaces du palais d&rsquo;H\u00e9rode, si pareille \u00e0 la vie, en f\u00fbt aussi la caricature monstrueuse. Comme si Quelqu&rsquo;un avait sorti de ce qui est cela seul qui en f\u00fbt la d\u00e9figuration et le mensonge. Et il se demandait s&rsquo;il \u00e9tait possible de sortir de ce qui est quelque chose qui continu\u00e2t d&rsquo;\u00eatre valable hors de ce qui est.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Quand il avait \u00e9t\u00e9 pr\u00e8s de la petite fille, il avait vu quel \u00e9tait le jeu qui l&rsquo;agenouillait dans le soleil. Et le jeu \u00e9tait une souris. La petite fille la tenait \u00e9cras\u00e9e contre le sol, d&rsquo;une main si menue qu&rsquo;elle ne couvrait pas toute la b\u00eate et laissait d\u00e9passer, ici une queue mobile, l\u00e0 une t\u00eate aux oreilles tremblantes. Au bout du bras pareil \u00e0 la branche du laurier-rose dans le soleil il y avait une vie qui se plaignait et voulait fuir. La petite fille riait de toutes ses dents. Et le soleil riait sur les toits plats et l&rsquo;eau, plus haut que les maisons, qui tombait de la source. Alors, une mani\u00e8re de brume avait d\u00e9rob\u00e9 \u00e0 J\u00e9sus et la petite fille et le ciel. Et ce qui, dans les yeux de la rieuse \u00e9tait impur, tout \u00e0 coup, avait souill\u00e9 tout le reste.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il pensait souvent \u00e0 cette \u00e9nigme en voyant Joseph travailler le bois et tirer une table d&rsquo;un arbre mort. La mani\u00e8re m\u00eame dont il y pensait \u00e9tait fausse. Il avait mal d&rsquo;y penser et cette souffrance \u00e9tait la seule profonde v\u00e9rit\u00e9 de sa r\u00e9flexion. Mais la r\u00e9flexion \u00e9tait menteuse et d\u00e9formante. Qu&rsquo;entendaient-ils, tous, par ce mot : aimer? Un mot qui surgissait toujours de leur d\u00e9sordre, dans l&rsquo;instant le moins attendu, le moins opportun. Qui \u00e9tait le d\u00e9sordre m\u00eame. Et ils ne semblaient pas troubl\u00e9s, ni par le mot ni par le d\u00e9sordre. De quelle race \u00e9tait-il, lui que le d\u00e9sordre blessait, comme une pierre au visage \u2013 les yeux, les premiers, atteints? Lui qui demeurait des heures sans mouvement ni d\u00e9sir, en pr\u00e9sence de sa m\u00e8re, souriant \u00e0 chaque fois que leurs yeux se rencontraient.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Joseph ni Marie ne le frapp\u00e8rent jamais. Mais un jour, il avait vu un p\u00e8re battre son enfant. Ils \u00e9taient l&rsquo;un pr\u00e8s de l&rsquo;autre; si proches l&rsquo;un de l&rsquo;autre qu&rsquo;ils semblaient ne faire qu&rsquo;un. L&rsquo;homme, g\u00e9ant aupr\u00e8s de l&rsquo;enfant nain, n&rsquo;avait pas eu confiance en sa force naturelle : un b\u00e2ton armait son bras. Il frappait pour d\u00e9truire, pour \u00e9craser. L&rsquo;enfant ne criait pas. Il \u00e9tait entr\u00e9 tout vif dans l&rsquo;enfer. Une telle violence n&rsquo;appelait pas les larmes, mais la stupeur. Les choses seules peuvent \u00eatre si cruelles au maladroit. Mais nulle maladresse ne justifiait ce redoublement de coups\u2026 Plus tard, il avait su que de tels spectacles n&rsquo;\u00e9taient pas rares. Ils l&rsquo;accoutumaient \u00e0 se garder de tout exc\u00e8s, de quelque nature qu&rsquo;il f\u00fbt, paupi\u00e8res baiss\u00e9es, bras au corps \u2013 comme un homme li\u00e9 et jet\u00e9 dans la mer.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Quand, \u00e0 la sortie de l&rsquo;\u00e9cole, le beth-hasepher, b\u00e2tie \u00e0 l&rsquo;ombre de la synagogue, les camarades s&rsquo;\u00e9gayaient dans le chemin grimpant, rocailleux, aux grossi\u00e8res \u00e9bauches de marches et couraient l&rsquo;un apr\u00e8s l&rsquo;autre en se bousculant et se jetant \u00e0 terre, dans la boue teint\u00e9e d&rsquo;argile rouge, J\u00e9sus ralentissait son pas pour rester en arri\u00e8re. Non qu&rsquo;il e\u00fbt peur, mais il ne comprenait pas. Et le souci de comprendre \u00e9tait plus fort en lui que le besoin du jeu. Et le myst\u00e8re n&rsquo;\u00e9tait pas qu&rsquo;ils cherchassent toujours \u00e0 se faire mal, mais le regard qu&rsquo;ils avaient vers les filles rencontr\u00e9es, et l&rsquo;\u00e9lan qui les immobilisait, tant il \u00e9tait imp\u00e9rieux, aux portes des maisons o\u00f9 les m\u00e8res pr\u00e9paraient le repas du soir.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pourtant, quelquefois aussi, une ardeur inqui\u00e9tante s&#8217;emparait de son c\u0153ur. Au milieu d&rsquo;un jeu ou d&rsquo;une r\u00eaverie, son visage s&rsquo;enflammait. Il s&rsquo;\u00e9lan\u00e7ait vers Marie, proche. Il se cachait dans les plis de l&rsquo;\u00e9toffe lourde. Mais il n&rsquo;osait pas dire seulement : \u00ab\u00a0Parle-moi\u00a0\u00bb. Il demeurait, comme les autres enfants, immobile, silencieux, prot\u00e9g\u00e9 par l&rsquo;immobilit\u00e9 et le silence de tout ce qu&rsquo;il y avait de mena\u00e7ant dans l&rsquo;odeur de la femme, de pesant dans son regard fatigu\u00e9. Il la priait, avec les gestes caressants de ses doigts, de ne pas l&rsquo;interroger, de ne pas chercher \u00e0 savoir, de ne pas le forcer \u00e0 mentir. Car aux questions qu&rsquo;elle lui posait, aux questions que lui posait la vie, que pouvait-il r\u00e9pondre ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Quand le soleil s&rsquo;\u00e9tait lev\u00e9 et que l&rsquo;eau avait port\u00e9 \u00e0 sa surface un visage d&rsquo;enfant semblable \u00e0 tous les autres, \u00e0 nouveau tout avait commenc\u00e9 de mentir. Marie demanderait :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0D&rsquo;o\u00f9 viens-tu, mon J\u00e9sus ?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et il r\u00e9pondrait :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0De regarder mon visage dans le puits\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et il mentirait, parce que c&rsquo;\u00e9tait le puits, peut-\u00eatre, qui l&rsquo;avait regard\u00e9. Et qu&rsquo;il y avait eu bien plus qu&rsquo;un regard entre le puits et lui et qu&rsquo;il ne pourrait pas se rappeler toutes les pens\u00e9es qu&rsquo;il avait eues, tous les r\u00eaves qu&rsquo;il avait faits et qu&rsquo;ainsi, toujours, ce qu&rsquo;il pourrait dire ne serait que cela qu&rsquo;il n&rsquo;aurait eu aucun plaisir \u00e0 vivre, s&rsquo;il n&rsquo;y avait eu que \u00e7a.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais, parce que le reflet de sa joie ira plus vite et en dira davantage que les mots, Marie et Joseph se d\u00e9sesp\u00e8reront, incr\u00e9dules qu&rsquo;on p\u00fbt passer une matin\u00e9e \u00e0 se voir dans de l&rsquo;eau et tellement s&rsquo;en r\u00e9jouir. Ils ne savent pas que, chaque nuit, d\u00e8s qu&rsquo;il s&rsquo;endort, il connait la v\u00e9rit\u00e9. Elle s&rsquo;\u00e9l\u00e8ve de lui-m\u00eame comme, par une chaude journ\u00e9e, une vapeur, invisible et pr\u00e9sente, dans l&rsquo;air \u00e9touffant. Le paysage est une plaine au centre de collines verdoyantes, et le puits est au centre de la plaine et la vapeur est au-dessus du puits. Elle tourne lentement et monte en spirales, bleue \u00e0 chaque fois qu&rsquo;elle passe dans un rayon de soleil. L&rsquo;\u0153il la perd, mais il suit sa trace. Il voit d&rsquo;avance le nuage o\u00f9 elle va se r\u00e9sorber.<\/p>\n<h3 align=\"center\"><b>VIII<\/b><\/h3>\n<h3 align=\"center\"><b>L\u2019ADOLESCENT<\/b><\/h3>\n<p align=\"center\"><b>\u00a0<\/b><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0J\u2019enverrai une faim sur la terre, non une faim de pain et non une faim d\u2019eau.\u00a0\u00bb C\u2019\u00e9tait ce verset du Livre d\u2019Amos, sur lequel se butait l\u2019esprit ent\u00eat\u00e9 de son vieux ma\u00eetre, que J\u00e9sus adolescent se nourrissait et se rafra\u00eechissait, d\u2019un rafra\u00eechissement et d\u2019une nourriture qui lui laissaient la bouche s\u00e8che et un grand vide au c\u0153ur.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Des arbres aux troncs ronds comme des sexes perdus dans les vagins des feuilles, larges palmes jambes \u00e9cart\u00e9es. Oui, c\u2019\u00e9tait la premi\u00e8re image. Il ne disait \u00e0 personne ses r\u00eaves. Il lisait, seul, \u00e0 l\u2019\u00e9cart sous le toit d\u00e9bordant de l\u2019appentis, la l\u00e9gende de Ruth et le Cantique des Cantiques. Il se baignait seul, \u00e0 l\u2019\u00e9cart, pour la douceur de se voir, blanc et rond comme le tronc d\u2019un grand arbre par des n\u00e8gres rieurs et stupides abattu. Quelles \u00e9taient cette faim et cette soif qui devaient venir\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Nous avons une petite s\u0153ur qui n\u2019a pas encore de seins. Que ferons-nous \u00e0 notre s\u0153ur, le jour o\u00f9 on la recherchera\u00a0? Si elle est un mur, nous lui ferons un couronnement d\u2019argent\u00a0; si elle est une porte, nous la fermerons avec des ais de c\u00e8dre.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pourquoi la haie brillante\u00a0? Pourquoi les ais\u00a0? J\u00e9sus avait une petite s\u0153ur, de cinq ans plus jeune que lui \u2014 on l\u2019avait appel\u00e9e Anne, du nom de sa grand-m\u00e8re. Elle n\u2019avait pas encore de seins. Il pensait qu\u2019elle seule \u00e9tait de sa famille, parce qu\u2019elle \u00e9tait jolie et fine, et qu\u2019elle ne disait rien. Mais en dehors de la sienne, il ne supportait aucune pr\u00e9sence. Lorsqu\u2019il n\u2019\u00e9tait plus seul, il n\u2019\u00e9tait plus lui-m\u00eame\u00a0: non plus l\u2019unique, l\u2019irrempla\u00e7able lui-m\u00eame, mais un nom que se renvoyaient des bouches. Et ses yeux n\u2019\u00e9taient plus pour voir, mais pour \u00eatre vus. Et cela ne pouvait avoir de sens pour personne que pour lui. Et cela l\u2019\u00e9pouvantait, sauf quand il se baignait tout seul, tout nu dans l\u2019eau, ou quand il lisait les Proph\u00e9ties. Sur une berge d\u00e9serte du lac, il s\u2019exer\u00e7ait longtemps \u00e0 des choses difficiles, comme d\u2019\u00e9tendre sa main droite, paume en bas, sur le mouvement impr\u00e9visible des vaguelettes \u2014 et, parfois, il lui semblait que les vagues s\u2019immobilisaient. On lui aurait demand\u00e9\u00a0: \u00ab\u00a0Pourquoi fais-tu cela\u00a0?\u00a0\u00bb, il e\u00fbt r\u00e9pondu\u00a0: \u00ab\u00a0Je ne sais.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais c\u2019\u00e9tait seulement alors qu\u2019il laissait le calme op\u00e9rer en lui. Et les querelles de la famille, le soir, \u00e0 table, et les rires des filles pub\u00e8res et l\u2019effroi m\u00eame de la vie \u00e9taient pareils aux flots dompt\u00e9s, pareils au dais immuable du ciel. Et il n\u2019y avait plus \u00e0 se soucier si l\u2019on mangerait le soir\u00a0: la faim \u00e9tait le garant de la vanit\u00e9 des hommes. Ils croyaient, tous, que Dieu \u00e9tait apparu \u00e0 Mo\u00efse, qu\u2019Elie avait \u00e9t\u00e9 vraiment enlev\u00e9 sur les coursiers du vent. Ils ne savaient pas le sens du mot\u00a0: seul et que l\u2019homme, sit\u00f4t qu\u2019il est seul, n\u2019est plus semblable aux autres hommes, mais transport\u00e9 sur une montagne d\u2019o\u00f9 il les juge et s\u2019apitoie sur eux.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Son silence sous leurs r\u00e9primandes, ils croyaient qu\u2019il \u00e9tait insuffisance, d\u00e9faite. Ils ne comprenaient pas qu\u2019il les voyait tout entiers, d\u2019un seul coup, tout de suite, avec leurs petites mis\u00e8res, leurs petits remords, leurs petites envies\u00a0; et que toutes ces petites peines, soudain, \u00e9levaient entre le ciel et lui une montagne de souffrance. Il distinguait les yeux, le nez, la bouche, les dents quand ils riaient, mais il voyait tout cela ensemble et cette juxtaposition d\u2019horreurs, de ridicules, d\u2019impuret\u00e9s, cessait de lui para\u00eetre horrible, ridicule ou impur pour devenir cette chose non pareille\u00a0: un visage.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">A cause de cela, il y avait l\u2019exaltation, meilleure que d\u2019\u00eatre seul, de n\u2019\u00eatre pas vu et de voir\u00a0; cach\u00e9 derri\u00e8re des roseaux, de voir des p\u00eacheurs sortir de leurs maisons et venir jeter leurs filets, des filles rire entre elles et imiter, de leurs bras ronds et fermes, la supplique d\u00e9sordonn\u00e9e d\u2019un amoureux. Il y avait \u00e7a \u2014 et le r\u00eave d\u2019\u00eatre un p\u00eacheur, d\u2019\u00eatre une fille, d\u2019\u00eatre, une minute, un de ces \u00eatres aussi complets que lui et qui ne se savaient pas.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Quand il rentrait \u00e0 la maison, apportant une telle provende, il se retenait de parler, par crainte que les mots ne l\u2019en d\u00e9munissent. Et Joseph et la m\u00e8re et Jacques, le fr\u00e8re, et Anne la s\u0153ur venaient au devant de lui, inquiets de son absence. Et ils voulaient savoir d\u2019o\u00f9 il sortait, ce qu\u2019il avait fait pendant tout ce temps, au lieu de travailler avec le p\u00e8re. Quelle \u00e9cole de piti\u00e9, la famille\u00a0! Joseph le regardait d\u2019un air courrouc\u00e9, point m\u00e9chant, mais ferm\u00e9 \u2014 \u00ab\u00a0nous te ferons un couronnement d\u2019argent, ou nous te fermerons avec des ais de c\u00e8dre\u00a0\u00bb \u2014 et J\u00e9sus, qui e\u00fbt tant voulu que Joseph f\u00fbt, comme les autres, un homme qu\u2019il p\u00fbt voir en entier, il \u00e9tait malheureux de ce courroux qu\u2019on projetait sur lui pour l\u2019emp\u00eacher de voir le reste. Ou bien c\u2019\u00e9tait peut-\u00eatre qu\u2019il connaissait trop bien leurs manies, une \u00e0 une\u00a0: il ne parvenait plus \u00e0 les assembler.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Laisse-le\u00a0!\u00a0\u00bb disait Marie, \u00ab\u00a0ce n\u2019est pas sa faute. Peut-\u00eatre est-il malade.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Elle taisait sa propre d\u00e9ception, aussi vague \u00e0 vrai dire que les espoirs anciens qui l\u2019avaient engendr\u00e9e.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Malade\u00a0!\u00a0\u00bb r\u00e9pondait Joseph. \u00ab\u00a0Parce qu\u2019il a les joues bl\u00eames. S\u2019il travaillait un peu plus avec moi, s\u2019il lisait moins\u00a0! Pourquoi l\u2019avoir mis \u00e0 l\u2019\u00e9cole\u00a0? Est-ce qu\u2019on m\u2019a mis si longtemps \u00e0 l\u2019\u00e9cole, moi\u00a0? Est-ce qu\u2019on y avait mis mon p\u00e8re\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et le jeune homme pensait \u00e0 l\u2019\u00e9cole. Il revoyait les t\u00eates pench\u00e9es, les mots inutiles qu\u2019il fallait inscrire avec l\u2019application d\u2019un scribe. Non pas qu\u2019il d\u00e9test\u00e2t les mots. Mais la vie \u00e9tait comme les hommes\u00a0: tout enti\u00e8re elle se pr\u00e9sentait \u00e0 lui. Il ne servait \u00e0 rien de la d\u00e9biter en tranches, \u00e0 rien sinon \u00e0 la rendre incompr\u00e9hensible. Il abaissait son regard sur Anne, qui jouait sous la table, il l\u2019enviait d\u2019\u00eatre si neuve et si enti\u00e8re. Il se sentait pr\u00eat \u00e0 tous les courages pour rester entier, lui aussi, pour prolonger son enfance jusqu\u2019\u00e0 sa mort et n\u2019\u00eatre rien d\u2019autre que ce qu\u2019il \u00e9tait. Il fallait que Joseph se t\u00fbt, que nulle vague ne s\u2019\u00e9lev\u00e2t au-dessus des vagues, que tout f\u00fbt calme.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et Joseph se taisait. Peut-\u00eatre qu\u2019il \u00e9tait las de sa journ\u00e9e de travail et qu\u2019il avait envie de dormir. Il dormait, d\u00e9j\u00e0, les coudes sur la table, entre le plat de dattes et, dans les bons jours, les reliefs du r\u00f4ti de mouton. Mais le jeune homme sentait, devant cette victoire, sa poitrine se gonfler de joie. Et son effort se tendait \u00e0 dompter l\u2019exub\u00e9rance, de fa\u00e7on \u00e0 ce que ni un geste, ni un mot ne la trah\u00eet, \u00e0 ce que les vagues s\u2019apaisassent en lui, d\u2019abord.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et Marie d\u00e9shabillait la petite et la couchait. Des trous de chair brusquement apparus J\u00e9sus d\u00e9tournait son regard. Les cinq haleines emplissaient la salle trop \u00e9troite. Joseph ronflait, le nez contre le mur. Jacques chantonnait pour s\u2019endormir. Marie, ayant couch\u00e9 Anne, rangeait les plats, et, quand elle passait derri\u00e8re son premier n\u00e9, elle ne r\u00e9sistait pas au d\u00e9sir de lui caresser la t\u00eate d\u2019une main l\u00e9g\u00e8re et lourde, tout \u00e0 la fois, comme un souffle de vent charg\u00e9 de graines, de feuilles et de poussi\u00e8res. L\u2019adolescent courbait la nuque, se d\u00e9robait. Elle ne demandait plus\u00a0: \u00ab\u00a0A quoi penses-tu\u00a0?\u00a0\u00bb depuis qu\u2019il lui avait r\u00e9pondu\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Je pense \u00e0 Gabriel, femme, et \u00e0 mon p\u00e8re.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le mot\u00a0:\u00a0\u00ab\u00a0femme\u00a0\u00bb, dans cette bouche si pure, l\u2019avait presque fait d\u00e9faillir. Et, depuis, elle le caressait, simplement. L\u2019instant venait toujours o\u00f9 le jeune homme se levait.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019avoir connu\u00a0! Avoir re\u00e7u son accolade virile et le jet de son regard\u00a0! S\u2019\u00eatre appuy\u00e9 sur lui comme sur le Compagnon\u00a0! Oui, parfois, il en ressentait le besoin. Mais le merveilleux \u00e9tait qu\u2019il ne le conn\u00fbt pas et qu\u2019il n\u2019e\u00fbt aucune chance de le conna\u00eetre, un jour. Car il n\u2019y avait plus rien \u00e0 esp\u00e9rer de la part maternelle, ni de la longue habitude des meubles et des parents familiers. Toute l\u2019aventure, toute l\u2019ouverture \u00e9tait ailleurs, gr\u00e2ce au visage jamais vu, \u00e0 la voix jamais entendue, qui, de quelque mani\u00e8re, \u00e9taient sa voix \u00e0 lui \u2014 J\u00e9sus \u2014 et son visage\u00a0: cette myst\u00e9rieuse part dont, seul \u2014 \u00e0 l\u2019exclusion de Marie, et de Joseph, et du fr\u00e8re et de la s\u0153ur \u2014 il \u00e9tait d\u00e9positaire, cette justification des appels d\u00e9fendus et des expressions non permises \u2014 de tous les d\u00e9sirs ressentis et de tous ceux qui, plus tard, pourraient l\u2019\u00eatre. La part de l\u2019homme.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Tout se r\u00e9pond en ce monde\u00a0! La col\u00e8re de Joseph envers l\u2019\u00e9cole r\u00e9pondait au m\u00e9pris de l\u2019\u00e9cole envers lui. Lorsque, afin d\u2019\u00e9chapper au regard grondeur de son p\u00e8re adoptif, J\u00e9sus fermait les yeux, il n\u2019entendait que mieux cette phrase dont les camarades, pendant trois ann\u00e9es, l\u2019avaient poursuivi\u00a0:\u00a0\u00ab\u00a0le fils de l\u2019Homme\u00a0\u00bb. Mais, pas plus qu\u2019autrefois, il ne comprenait le rire. Cet assemblage lui donnait bien d\u2019autres d\u00e9sirs que celui d\u2019\u00e9baucher une grimace douloureuse. Il en \u00e9manait une majest\u00e9 \u00e9mouvante. Parmi tous ces enfants de Nathan ou de Jacob, lui seul spontan\u00e9ment reconnu, marqu\u00e9 de fa\u00e7on particuli\u00e8re par le plus banal des titres\u2026 Comme un ressort trop tendu qui saute dans le silence et dont le bruit emplit le c\u0153ur d\u2019un fugitif effroi \u2014 \u00e0 chaque fois que le mot\u00a0: homme \u00e9tait prononc\u00e9 devant lui, personnellement il se sentait atteint, condamn\u00e9 ou absous. Quelle r\u00e9sonance pouvait avoir le sens de la famille ou le sens de la race en celui qui, si jeune, assumait le poids de l\u2019humanit\u00e9\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il fuyait la salle basse, obscure, \u00e9touffante. Il allait sur le seuil et regardait le ciel, port\u00e9 vers lui par le va-et-vient de la femme, dans l\u2019ombre, qu\u2019il lui fallait nommer sa m\u00e8re. Les \u00e9toiles avaient surgi du bleu d\u00e8s que le bleu \u00e9tait devenu noir. Au regard de ces lueurs, tous les hommes \u00e9taient orphelins.<\/p>\n<div id=\"attachment_2677\" style=\"width: 310px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><a href=\"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2013\/04\/CECI006.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-2677\" class=\"size-medium wp-image-2677\" alt=\"Illustration Pierre-Jean Debenat\" src=\"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2013\/04\/CECI006-300x225.jpg\" width=\"300\" height=\"225\" srcset=\"https:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2013\/04\/CECI006-300x225.jpg 300w, https:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2013\/04\/CECI006.jpg 784w\" sizes=\"auto, (max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><\/a><p id=\"caption-attachment-2677\" class=\"wp-caption-text\">Illustration Pierre-Jean Debenat<\/p><\/div>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h3 align=\"center\"><b>IX<\/b><\/h3>\n<h3 align=\"center\"><b>LA SYNAGOGUE<\/b><\/h3>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Bient\u00f4t, il ne lui suffit plus de s&rsquo;isoler plusieurs heures pendant le jour. D\u00e9sormais, quand tous reposaient, soulev\u00e9 sur la natte, il commen\u00e7a de vivre. L&rsquo;air \u00e9tait rempli de bruits o\u00f9 son imagination m\u00ealait les pri\u00e8res des moines lointains, des moines de Jud\u00e9e, \u00e0 la vibration dans les feuilles. C&rsquo;\u00e9tait, croyait-il, malgr\u00e9 lui, qu&rsquo;il avan\u00e7ait doucement jusqu&rsquo;\u00e0 la porte.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Plus loin, sur la place, \u00e9tait le puits. Il avait soif, presque toujours, \u00e0 cette premi\u00e8re heure du jour. Il plongeait les mains dans l&rsquo;eau claire. Il buvait dans ses paumes. Il pr\u00e9f\u00e9rait \u00e0 tout le contact de l&rsquo;eau. Il s&rsquo;en lavait le visage ; il s&rsquo;\u00e9tendait \u00e0 demi sur la margelle, les manches de sa tunique relev\u00e9es jusqu&rsquo;aux coudes \u2013 et le froid de la pierre montait le long de ses bras. Aux \u00e9paules, \u00e0 la poitrine, \u00e0 la nuque ploy\u00e9e. Les choses, par cette fra\u00eecheur, lui affirmaient qu&rsquo;il \u00e9tait dans le vrai et que tout \u00e9tait bien. Il s&rsquo;\u00e9loignait du puits, l&rsquo;\u00e2me sereine ; il marchait des heures sur la route qui allait de Nazareth au Jourdain. L&rsquo;aube venait avant la fatigue. Mais, sit\u00f4t qu&rsquo;il reprenait le chemin du retour, il se sentait las de n&rsquo;avoir pas encore vaincu cette nuit-l\u00e0.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Au village, d\u00e9j\u00e0, la vie \u00e9tait revenue \u2013 avant lui. Des femmes, qui parlaient aupr\u00e8s du puits, se retournaient en riant parce que ses pieds \u00e9taient recouverts de poussi\u00e8re et ses longs cheveux d\u00e9peign\u00e9s. Il heurtait parfois, dans sa marche h\u00e2tive, une jeune fille qu&rsquo;il n&rsquo;avait pas vue et qui, expr\u00e8s, s&rsquo;\u00e9tait mise sur son chemin. Il entrait tard dans l&rsquo;atelier.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0D&rsquo;o\u00f9 viens-tu ?\u00a0\u00bb disait Joseph.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et ces mots : \u00ab\u00a0D&rsquo;o\u00f9 viens-tu ?\u00a0\u00bb \u00e9taient la cloche annonciatrice, l&rsquo;avertissement que l&rsquo;autre vie allait commencer, celle des phrases dangereuses et de la prudence.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il prenait sur l&rsquo;\u00e9tabli un outil, au hasard. Il venait devant Joseph, lui tournant le dos. Il s&rsquo;absorbait dans la contemplation du bois, s&rsquo;enivrait de son odeur saine et forte, le maniait avec une douceur de femme jusqu&rsquo;\u00e0 ce que retent\u00eet derri\u00e8re lui le ricanement du vieil ouvrier, la moquerie attendue sur ses mains blanches, le soupir exc\u00e9d\u00e9. Il travaillait trop vite ou trop lentement. Trop lentement quand il songeait \u00e0 l&rsquo;arbre d&rsquo;o\u00f9 avait \u00e9t\u00e9 arrach\u00e9e la branche, \u00e0 l&rsquo;arbre dont il tenait entre ses mains le c\u0153ur et la chair. Trop vite quand il songeait \u00e0 tout le reste et que l&rsquo;impatience de son esprit gagnait ses doigts.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Presque toujours, Joseph le chassait, de lui-m\u00eame, de peur qu&rsquo;il ne comm\u00eet quelque b\u00eatise irr\u00e9parable. Il s&rsquo;en allait, seul de nouveau \u2013 oui, seul toujours \u2013 ou bien il jouait avec Anne, sur la place, en attendant qu&rsquo;on voul\u00fbt bien le rappeler.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">D&rsquo;autres fois, il allait tourner autour de la Synagogue. Et, finalement, il y entrait, appel\u00e9 en ce lieu par le coffre de bois, vers le fond, couvert d&rsquo;un voile, qui contenait les livres saints, par les si\u00e8ges aupr\u00e8s, r\u00e9serv\u00e9s aux notables, et surtout par l&rsquo;estrade, au milieu de la salle, o\u00f9 montait le Rabbin pour le pr\u00eache du Sabbat. Et, l\u00e0, une fois de plus, il \u00e9bauchait le geste qu&rsquo;il n&rsquo;osait jamais accomplir aux r\u00e9unions : celui de monter sur l&rsquo;estrade, \u00e0 son tour, et de parler.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Non seulement le samedi, mais aux deux autres r\u00e9unions de la semaine, qui n&rsquo;\u00e9taient pas obligatoires, il venait se m\u00ealer \u00e0 l&rsquo;assembl\u00e9e. Des yeux autant que des oreilles il \u00e9coutait le d\u00e9bit monotone des pri\u00e8res liturgiques. Et, quand le chef de la Synagogue d\u00e9signait la personne qu&rsquo;il choisissait pour lire la Loi, quand l&rsquo;hazan sortait les rouleaux du coffre sacr\u00e9, il n&rsquo;\u00e9tait plus ma\u00eetre des battements de son c\u0153ur : \u00e0 chaque fois, contre toute raison, il esp\u00e9rait \u00eatre l&rsquo;\u00e9lu. Ne lisait-il pas aussi bien que tous les scribes ? Et quand, apr\u00e8s la traduction de l&rsquo;interpr\u00e8te, le chef d\u00e9signait une autre personne pour adresser au peuple la parole de consolation, il esp\u00e9rait encore qu&rsquo;on s&rsquo;adresserait \u00e0 lui. Mais nul ne s&rsquo;inqui\u00e9tait de lui, esprit faible qui vivait tout le jour dans les nu\u00e9es de son r\u00eave. Les faveurs qu&rsquo;il ambitionnait \u00e9taient r\u00e9serv\u00e9es non aux plus savants, mais aux plus adroits : toujours les m\u00eames. A cette pens\u00e9e, il relevait haut la t\u00eate et ses yeux lan\u00e7aient des lueurs de m\u00e9pris, dont ni le pr\u00eacheur, ni le peuple ne se souciaient. Il sortait vite, d\u00e8s apr\u00e8s les pri\u00e8res, le premier de tous \u2013 pour commencer de reformer en lui la volont\u00e9, \u00e0 la r\u00e9union suivante, d&rsquo;interpeller le chef et de dire :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Et moi ? Pourquoi jamais ne fait-on appel \u00e0 moi ?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il avait peur des rires. Non pas de ceux qui saluaient ses retours \u00e0 l&rsquo;aube ou des railleries de Joseph : ceux-l\u00e0 ne comptaient pas puisqu&rsquo;ils n&rsquo;avaient pour but que de moquer son front trop haut et trop \u00e9troit, ses sandales mal nou\u00e9es, sa d\u00e9marche h\u00e9sitante. Mais des rires qui, d\u00e8s le premier b\u00e9gaiement, auraient attaqu\u00e9 en lui le plus secret, le plus s\u00fbr, ce qui encore n&rsquo;avait pas \u00e9t\u00e9 d\u00e9voil\u00e9. Et, pour sauvegarder cela, il savait bien qu&rsquo;il \u00e9tait pr\u00eat \u00e0 de longues ann\u00e9es de patience.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pourtant, apr\u00e8s de telles d\u00e9faites, il ne pouvait pas toujours se retenir d&rsquo;accourir vers Marie, de la prendre dans ses bras, de la regarder longuement. Le visage de la m\u00e8re, sous ce regard du fils, rosissait et perdait tout relief, comme celui d&rsquo;une amante. Et son d\u00e9sir profond \u00e9tait pareil \u00e0 celui du fils, mais depuis des ann\u00e9es elle ne croyait plus qu&rsquo;il f\u00fbt r\u00e9alisable et, malgr\u00e9 tout son amour pour lui, il lui venait parfois comme une haine pour ce grand jeune homme qui l&rsquo;avait si cruellement d\u00e9\u00e7ue. Dans la salle encombr\u00e9e, basse et noire, un souffle froid la faisait vaciller. Tout \u00e0 coup, ressuscit\u00e9 par la tendresse des yeux du fils, le vieil espoir l&rsquo;obligeait \u00e0 fermer les yeux. Et, dans la nuit, les bras de J\u00e9sus redevenaient la ceinture du monde.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Tu es malheureux\u00a0\u00bb, disait-elle.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Elle attendait.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Dis-moi, dis-moi\u00a0\u00bb, suppliait-elle. \u00ab\u00a0Tu sais que moi, je te comprends\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Elle sentait qu&rsquo;il se raidissait, qu&rsquo;il allait fuir. Elle luttait contre ce d\u00e9go\u00fbt, en d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e. Et, brusquement vaincue, elle s&rsquo;abandonnait au cours des mots :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Je ne veux pas que tu sois malheureux. Tu es plus grand qu&rsquo;eux tous. Moi seule, je le sais. Et toi. Ton jour viendra. Ils me l&rsquo;ont dit, le jour de ta naissance et, m\u00eame avant ce jour, Il me l&rsquo;avait dit. Je n&rsquo;ose pas t&rsquo;aider, il me semble que je ne saurais pas. Mais quand tu h\u00e9sites, comme tu es quand tu crains, il faut venir \u00e0 moi et me dire tout. Ne t&rsquo;inqui\u00e8te pas de mon silence, ni de mes phrases maladroites. Je peux t&#8217;embrasser, du moins, et te bercer, mon petit\u2026\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C&rsquo;\u00e9tait au tour du jeune homme \u00e0 fermer les yeux. En arriver \u00e0 cela, toujours \u00e0 cela : ce stupide balancement, ce fr\u00f4lement d&rsquo;une bouche\u2026 Non ! Non ! Non !<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Je suis venu seulement\u2026\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Venu pourquoi ? Il se taisait. Et, soudain, ce pourquoi il \u00e9tait venu n&rsquo;avait plus d&rsquo;importance.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il \u00e9tait libre. Il s&rsquo;asseyait aux pieds de la m\u00e8re, touchait craintivement le bord de sa robe. Crainte non de la blesser, mais de trop l&rsquo;\u00e9mouvoir.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Parlez-moi de mon p\u00e8re\u00a0\u00bb, disait-il.<\/p>\n<div id=\"attachment_2682\" style=\"width: 235px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><a href=\"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2013\/04\/CECI007.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-2682\" class=\"size-medium wp-image-2682\" alt=\"Illustration Pierre-Jean Debenat\" src=\"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2013\/04\/CECI007-225x300.jpg\" width=\"225\" height=\"300\" srcset=\"https:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2013\/04\/CECI007-225x300.jpg 225w, https:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2013\/04\/CECI007-768x1024.jpg 768w, https:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2013\/04\/CECI007.jpg 784w\" sizes=\"auto, (max-width: 225px) 100vw, 225px\" \/><\/a><p id=\"caption-attachment-2682\" class=\"wp-caption-text\">Illustration Pierre-Jean Debenat<\/p><\/div>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h2 align=\"center\">\u00ab\u00a0d\u2019apr\u00e8s Jean\u00a0\u00bb<\/h2>\n<p align=\"center\"><i>\u00ab\u00a0Ayant trouv\u00e9, il sera \u00e9tonn\u00e9\u2026\u00a0\u00bb<\/i><\/p>\n<h3 align=\"center\"><b><i>CHAPITRE IV<\/i><\/b><\/h3>\n<p align=\"center\"><b><i>\u00a0<\/i><\/b><\/p>\n<h2 align=\"center\">contre soi-m\u00eame<\/h2>\n<h3 align=\"center\"><b>X<\/b><\/h3>\n<h3 align=\"center\"><b>LA MORT DE JOSEPH<\/b><\/h3>\n<p align=\"center\"><b>\u00a0<\/b><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">A la mort de Joseph, il y eut un grand vent sur le pays de Nazareth. Les parents, dont certains accourus de la lointaine Jud\u00e9e, et les voisins, tous les habitants pauvres du village, car l\u2019artisan \u00e9tait aim\u00e9, se pressaient l\u2019un contre l\u2019autre, dans un commun effroi de cette temp\u00eate inattendue.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le vent tombait des hautes collines, poussait devant lui sa horde hideuse de nuages. Sur toutes ces t\u00eates fragiles le ciel s\u2019abaissait, obliquement, et les nuages dessinaient dans le ciel une montagne plus haute que le Thabor, avec d\u2019autres arbres tordus par l\u2019ouragan et d\u2019autres nuages, plus hauts, dans lesquels se perdait cette seconde montagne, comme si, tout \u00e9tant boulevers\u00e9, la terre se f\u00fbt \u00e9lev\u00e9e plus haut que le ciel, crevant le ciel, offrant les hommes captifs \u00e0 la grande col\u00e8re de Dieu.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les pr\u00eatres, \u00e0 grand\u2019peine, se frayaient un passage \u00e0 travers la cohue. Et les plaintes des pleureuses \u00e9taient \u00e9touff\u00e9es par les hurlements du vent. Mais J\u00e9sus ne voyait ni les pr\u00eatres, ni les parentes, t\u00eates basses, projet\u00e9es l\u2019une contre l\u2019autre. Quelque chose, en ce jour, \u00e9tait plus important pour lui que la mort de son p\u00e8re adoptif. Elisabeth, pendant tout le repas, avait parl\u00e9 de son fils\u00a0; si longuement et si lucidement parl\u00e9 que, maintenant, J\u00e9sus croyait le voir, s\u00e9par\u00e9 de lui par une douzaine de femmes, son jumeau \u00e0 l\u2019envers, yeux noirs au lieu de gris, chevelure longue et r\u00eache sur la nuque. Et il le reconnaissait. Son silence venait \u00e0 bout de la temp\u00eate et triomphait de l\u2019ouragan. Le silence de J\u00e9sus.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les pleureuses, indign\u00e9es, oubliaient de g\u00e9mir pour foudroyer de leur m\u00e9pris le jeune visage impassible. Marie, elle non plus, ne songeait pas \u00e0 s\u2019arracher les cheveux, ni \u00e0 se battre la poitrine. Etrange famille\u00a0! Seule Anne, ploy\u00e9e, sanglotait contre le mur de la maison. Ses cheveux \u00e9taient noirs comme ceux de l\u2019Autre. Le petit dernier-n\u00e9, craintivement, serrait la main de Jacques. Ils se mirent en marche, aux c\u00f4t\u00e9s de Marie, devant les porteurs. J\u00e9sus dut presser le pas pour les suivre. Jean parlait comme, au repas, Marie l\u2019avait fait parler\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Habitants du monde de la pourriture, vers sombres et puants, sortez de l\u2019ombre, coulez vos blancs anneaux putrides hors des tombeaux des morts, couvrez la terre, montez \u00e0 l\u2019assaut des tr\u00f4nes et des temples, rampez sur les bouches des femmes et sur leurs yeux hypocritement baiss\u00e9s, m\u00ealez-vous aux fils d\u2019or dont elles parent leurs cheveux\u00a0; encerclez de bagues les doigts tricheurs de nos faux pr\u00eatres\u00a0; que dans les mets servis sur des plats d\u2019or ils vous trouvent et vous croquent, en m\u00eame temps que l\u2019angoisse de leur finale d\u00e9composition\u00a0! Qu\u2019au feu qui, nuit et jour, monte de la g\u00e9henne, vous d\u00e9robiez leurs corps gorg\u00e9s de vins et de viandes, O\u00a0! Vers, et que la fournaise m\u00eame ne soit pas un suffisant asile contre vos morsures innombrables\u00a0!\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Oui. Ce devait \u00eatre ainsi qu\u2019il parlait. Quelle lueur brillait dans les yeux de la vieille femme tandis qu\u2019elle racontait son d\u00e9part au d\u00e9sert et, d\u00e9j\u00e0, sa jeune gloire\u00a0! Marie n\u2019osait pas regarder J\u00e9sus. Devinait-elle sa souffrance\u00a0? Il en doutait, n\u2019ayant su p\u00e9n\u00e9trer, lui, la souffrance de sa m\u00e8re. Dans le regard qui le fuyait, il n\u2019avait vu qu\u2019une grande g\u00eane, plus meurtrissante qu\u2019un reproche.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Au coucher du soleil, la temp\u00eate se calma. De larges bandes de sang et de feu couraient du Nord au Sud sur les monts de l\u2019Ouest, et des rayons les traversaient, trois par trois, parall\u00e8les, comme l\u2019Ecriture les repr\u00e9sentait jaillis du front puissant de Mo\u00efse.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Marie, enfin, pleurait. La jeune fille pleurait sur son \u00e9paule. J\u00e9sus se d\u00e9tourna d\u2019elles. Jacques se glissa entre la table et la jarre d\u2019huile. Et, tout \u00e0 coup, J\u00e9sus le vit en face de lui, m\u00e9chant\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Tu as \u00e9t\u00e9 pour tous, aujourd\u2019hui, un scandale.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le jeune homme roux baissa les paupi\u00e8res, d\u2019un air contraint non d\u00e9pourvu de gr\u00e2ce. Puis, il les releva et dit\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Laisse les morts enterrer les morts.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le soir m\u00eame, il s\u2019\u00e9loigna vers la montagne. Il marcha, des heures, dans les sentiers sombres, plus haut que les champs d\u2019oliviers, l\u00e0 o\u00f9 les arbres mill\u00e9naires \u00e9levaient leurs tours coniques, les nuages \u00e0 leurs pieds comme des flots sans profondeur, tout en \u00e9cume.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">A l\u2019aube, il atteignit la derni\u00e8re roche. Et il vit le fleuve immense \u2014 \u00e0 deux heures de son pas \u2014 aussi solitaire que lui, dans les sables. Loin, se devinaient des \u00eelots de verdure. Mais, l\u00e0, sous ses regards, pendant des lieues, le fleuve \u00e9tait seul entre les roches, \u00e0 droite, et, \u00e0 gauche, le d\u00e9sert. Majestueux, tranquille, ses vagues lentes seule vie au milieu des sables. Et la vie \u00e9tait faite comme de la fra\u00eecheur.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il sentait cette fra\u00eecheur monter, encens, vers lui. L\u2019odeur de l\u2019eau puissante, de l\u2019eau libre, emplissait son esprit de paix et son c\u0153ur du d\u00e9sir d\u2019une paix encore plus grande. Ils \u00e9taient, enfin, l\u2019infini et lui, face \u00e0 face. De sa bouche jaillirent les mots si longtemps retenus, les m\u00eames que ceux de l\u2019\u00e9poux \u00e0 l\u2019\u00e9pouse\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Notre lit est un lit de verdure, les poutres de nos maisons sont des c\u00e8dres, nos lambris des cypr\u00e8s. Oui, tu es belle, mon amie, oui, tu es belle. Quelle est celle-ci qui monte du d\u00e9sert comme une colonne de fum\u00e9e\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il \u00e9tait \u00e0 genoux sur la roche dure. Son esprit, transport\u00e9, voyait les cieux s\u2019ouvrir, ainsi qu\u2019aux temps prestigieux de l\u2019Arche. Il eut faim d\u2019embrasser la terre. Et, tandis qu\u2019il \u00e9tait dans cette attitude de l\u2019adoration, il sut, tout \u00e0 coup, la raison des choses. Et il avait envie de rire et de pleurer.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Quelqu\u2019un lui r\u00e9pondait, par la bouche m\u00eame de l\u2019\u00e9pouse\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Voil\u00e0 qu\u2019il vient, mon bien-aim\u00e9, bondissant sur les montagnes, sautant sur les collines. Car voici que l\u2019hiver est fini. Le temps des chants est arriv\u00e9.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais il avait peur de cette joie soudaine qui l\u2019inondait. Il disait, comme l\u2019\u00e9poux\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0N\u2019\u00e9veillez pas, ne r\u00e9veillez pas ma bien-aim\u00e9e avant qu\u2019elle le veuille\u00a0!\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et, lui-m\u00eame, il e\u00fbt voulu dormir pour laisser reposer sa ferveur et qu\u2019elle ne l\u2019\u00e9touffe pas de son exc\u00e8s. Les vautours tra\u00e7aient de grands cercles autour de cet homme \u00e9tendu.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Les eaux ne sauraient \u00e9teindre l\u2019amour et les fleuves ne le submergeraient pas.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais le Cantique ne dit-il pas aussi\u00a0: \u00ab\u00a0Un homme donnerait-il pour l\u2019amour toutes les richesses de sa maison, on ne ferait que le m\u00e9priser\u00a0\u00bb\u00a0? Eh bien\u00a0! On le m\u00e9priserait\u00a0! Il en avait pris l\u2019habitude. L\u2019important n\u2019\u00e9tait pas d\u2019essayer de vaincre la moquerie, mais d\u2019utiliser la moquerie elle-m\u00eame \u00e0 des fins plus hautes. Et comment ne pas vouer sa vie au m\u00e9pris de ces aveugles, en \u00e9change d\u2019une seule exultation semblable \u00e0 celle qu\u2019il venait d\u2019\u00e9prouver\u00a0? Il avait trouv\u00e9 sa faim et sa soif. Il se leva et secoua son v\u00eatement afin d\u2019en rejeter la poussi\u00e8re, puis il commen\u00e7a de descendre vers le Jourdain.<\/p>\n<div id=\"attachment_2687\" style=\"width: 310px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><a href=\"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2013\/04\/CECI008.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-2687\" class=\"size-medium wp-image-2687\" alt=\"Illustration Pierre-Jean Debenat\" src=\"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2013\/04\/CECI008-300x225.jpg\" width=\"300\" height=\"225\" srcset=\"https:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2013\/04\/CECI008-300x225.jpg 300w, https:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2013\/04\/CECI008.jpg 773w\" sizes=\"auto, (max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><\/a><p id=\"caption-attachment-2687\" class=\"wp-caption-text\">Illustration Pierre-Jean Debenat<\/p><\/div>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h3 align=\"center\"><b>XI<\/b><\/h3>\n<h3 align=\"center\"><b>LES ESSENIENS<\/b><\/h3>\n<p align=\"center\"><b>\u00a0<\/b><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Tu es trop riche\u00a0\u00bb, dit le moine.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et J\u00e9sus trembla.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Quelque nuage bas r\u00f4dait autour du mont qu\u2019il venait de quitter. Le premier mot d\u2019accueil des solitaires \u00e9tait un reproche, une mise en accusation. Qui sait\u00a0? Une condamnation, peut-\u00eatre\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Tu es trop riche.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019ermite du Jourdain ne s\u2019expliquait pas davantage. Il n\u2019en \u00e9tait pas besoin. Le fleuve, vague par vague, allait vers son destin. Et J\u00e9sus comparait \u00e0 lui l\u2019image de sa pens\u00e9e, dans ses heures de d\u00e9sir infini. Il baissa la t\u00eate. \u00ab\u00a0Je voudrais savoir parler\u00a0!\u00a0\u00bb Il ne pronon\u00e7a pas ces mots, mais le moine les entendit et le contempla tristement\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Es-tu bien s\u00fbr de ne pas t\u2019\u00e9garer ici\u00a0? Qu\u2019as-tu en commun avec nous\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Je n\u2019ai pas d\u2019ambition\u00a0\u00bb, dit J\u00e9sus.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais, avant d\u2019avoir achev\u00e9, il sut qu\u2019il allait mentir.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Je n\u2019ai pas d\u2019autre ambition que de servir mon p\u00e8re comme il d\u00e9sire que je le serve.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et, dans son c\u0153ur, il m\u00e9prisait l\u2019Ess\u00e9nien de craindre les mots et de ne pas comprendre l\u2019importance du Verbe.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pourtant, il resta quelques semaines au milieu d\u2019eux. Le paysage dur et d\u00e9sert qui servait de cadre \u00e0 leur vie l\u2019enchantait tout autant que leurs visages \u00e9troits, dess\u00e9ch\u00e9s par la m\u00e9ditation, o\u00f9 les yeux seuls exprimaient l\u2019\u00e2me \u2014 une \u00e2me vraiment fatidique, semblable \u00e0 elle-m\u00eame du commencement \u00e0 la fin du jour.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais, devant eux comme devant les siens, il \u00e9prouvait le besoin de se taire, de se garder pour soi\u00a0; ni par jalousie, ni par \u00e9go\u00efsme, mais l\u2019instinct le plus s\u00fbr de la prudence. \u00ab\u00a0Trop riche.\u00a0\u00bb Pour eux comme pour tous. Il avait perdu l\u2019habitude, ch\u00e8re \u00e0 son enfance, de compter les jours. Non pas celle d\u2019attendre le Signe et de l\u2019appeler de tous ses v\u0153ux. Il pensait que le Signe viendrait quand il l\u2019attendrait le moins et, dans la crainte de ne pas \u00eatre pr\u00eat, il s\u2019interdisait m\u00eame le sommeil. Mais le Signe ne venait pas.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Un jour, il entra dans la hutte du moine qui, la premi\u00e8re fois, l\u2019avait re\u00e7u. Il ne savait comment expliquer les motifs puissants de sa d\u00e9marche, ni le mal dont il souffrait. Mais, cette fois non plus, l\u2019anachor\u00e8te n\u2019eut pas besoin de paroles.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Rase-toi la t\u00eate. Rev\u00eats une robe couleur de cendre. Travaille. Tu reviendras me voir dans huit jours.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le travail \u00e9tait des plus vils qui se pussent concevoir. J\u00e9sus s\u2019y adonnait avec un sentiment secret d\u2019exultation qui le rendait suspect aux autres moines. Il creusait dans la terre, durcie et recuite sit\u00f4t qu\u2019on s\u2019\u00e9loignait du fleuve, de profonds couloirs pour enterrer les morts\u00a0; les squelettes non seulement humains mais animaux que les Ess\u00e9niens se faisaient un devoir de d\u00e9rober, \u00e9pars dans le d\u00e9sert, aux becs des oiseaux de proie.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il arrivait qu\u2019apr\u00e8s une ou deux heures de labeur passionn\u00e9 sous le feu du ciel, J\u00e9sus s\u2019asseyait sur le sol de sa fosse, les paumes douloureuses, le cr\u00e2ne meurtri par l\u2019ardeur des rayons. Alors, il souriait et, ravivant volontairement ses blessures au contact du bois, il entrait \u00e0 nouveau dans le trou et creusait plus profond\u00e9ment, avec plus de m\u00e9thode et de lenteur.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Quand les huit jours furent \u00e9coul\u00e9s, il avait \u00e0 peu pr\u00e8s compris le sens du temps, le Signe de l\u2019Eternit\u00e9 par lequel on atteint \u00e0 la joie de l\u2019acte, \u00e0 la joie simple de l\u2019acte simple.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Crois-tu en Dieu, maintenant\u00a0?\u00a0\u00bb demanda le moine, quand ils se revirent.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais J\u00e9sus ne r\u00e9pondit pas et le moine lui ordonna de travailler quinze jours dans les jardins, petites oasis pr\u00e9caires qu\u2019il voulait \u00e9tablir \u00e0 l\u2019Est de la colonie, en utilisant les alluvions du Jourdain, o\u00f9 poussaient d\u2019aigres roseaux verts. Et, pendant ces journ\u00e9es, J\u00e9sus se pencha sur une vase crevant en bouillonnements d\u2019eau jaune, les jambes glaiseuses jusqu\u2019aux cuisses.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ces semaines achev\u00e9es, on ne l\u2019interrogea plus sur ses croyances. Il se sentait pourtant en mesure de r\u00e9pondre. Ce fut peut-\u00eatre pourquoi on ne le fit pas. Une demi-douzaine de jeunes n\u00e9ophytes \u00e9taient envoy\u00e9s \u00e0 Engadi, capitale aride de la secte. J\u00e9sus re\u00e7ut l\u2019ordre de les accompagner. Ils marchaient vite, pieds nus, choisissant les sols rudes, h\u00e9riss\u00e9s de graviers, pour s\u2019y meurtrir, et s\u2019arr\u00eatant \u00e0 chaque fois qu\u2019ils rencontraient un ossement ou une immondice pour l\u2019enterrer.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce fut d\u2019eux que J\u00e9sus apprit le temps du noviciat requis\u00a0: quatorze mois. Il les laissa s\u2019\u00e9loigner, les suivant quelque temps, jusqu\u2019\u00e0 ce que la Mer Morte, enfin, lui appar\u00fbt. Cette eau terne, immobile comme un miroir, d\u2019un coup, combla sa lassitude. Il ne tenta pas d\u2019aller plus avant. Il s\u2019assit et se prit \u00e0 pleurer. Puis il offrit ses joues au vent et le vent s\u00e9cha ses pleurs.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans la nuit, la Mer Morte brillait comme une ville engloutie. D\u2019innombrables \u00e9toiles en \u00e9taient les lampes renvers\u00e9es. Et l\u2019on e\u00fbt dit que les lointaines lumi\u00e8res de Mach\u00e9conte et de Callirhae, de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 du lac, se miraient en elle.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">J\u00e9sus pensait aux trois H\u00e9rodes, dont c\u2019\u00e9tait le fief favori. Il n\u2019enviait pas leur luxe, ni leur puissance. Il ne les imaginait pas. Mais leur pr\u00e9sence, leur existence \u00e9taient \u00e0 ses yeux de plus grands d\u00e9fis que l\u2019existence et la pr\u00e9sence des hommes de C\u00e9sar eux-m\u00eames. Il pardonnait aux conqu\u00e9rants ce qui, d\u2019hommes de sa race, lui paraissait monstrueux. Il ha\u00efssait les H\u00e9rodes de n\u2019\u00eatre ni pauvres, ni assez \u00ab\u00a0riches\u00a0\u00bb pour se tourmenter de leurs richesses. Il avait peur.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Au retour, il \u00e9vita J\u00e9rusalem. Il y avait des jours et des jours qu\u2019il ne s\u2019\u00e9tait pas lav\u00e9. Les larmes montaient au bord de ses paupi\u00e8res \u00e0 chaque fois qu\u2019il songeait aux robes immacul\u00e9es des Ess\u00e9niens mangeant. Il se rappelait aussi, en voyant les regards qu\u2019on lui jetait au passage, les reproches de son fr\u00e8re.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Je suis un scandale pour tous\u00a0\u00bb, se disait-il. Et cette r\u00e9probation unanime lui semblait la seule gloire qui f\u00fbt digne de lui.<\/p>\n<div id=\"attachment_2690\" style=\"width: 310px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><a href=\"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2013\/04\/CECI009.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-2690\" class=\"size-medium wp-image-2690\" alt=\"Illustration Pierre-Jean Debenat\" src=\"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2013\/04\/CECI009-300x190.jpg\" width=\"300\" height=\"190\" srcset=\"https:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2013\/04\/CECI009-300x190.jpg 300w, https:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2013\/04\/CECI009.jpg 773w\" sizes=\"auto, (max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><\/a><p id=\"caption-attachment-2690\" class=\"wp-caption-text\">Illustration Pierre-Jean Debenat<\/p><\/div>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h3 align=\"center\"><b>XII<\/b><\/h3>\n<h3 align=\"center\"><b>L\u2019ENFANT PRODIGUE<\/b><\/h3>\n<p align=\"center\"><b>\u00a0<\/b><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C\u2019\u00e9taient, entre Marie et lui, des sc\u00e8nes navrantes. Depuis la mort de Joseph, il se sentait fautif envers elle. Cette mort avait tout boulevers\u00e9, y compris et surtout le sentiment justifi\u00e9 de son ind\u00e9pendance. Joseph vivant, la quotidiennet\u00e9 du vivre assur\u00e9e, il n\u2019avait eu aucun scrupule \u00e0 vivre en dehors de la famille \u2014 \u00e0 suivre sa propre voie dans la nuit de l\u2019\u00e2me. Il s\u2019en \u00e9tait remis aux bigarrures des heures chaudes ou ombreuses, \u00e0 son instinct, aux humeurs m\u00eames de son p\u00e8re adoptif. Le travail \u00e9tait de l\u2019art, la vie une fructueuse paresse. Et jamais la pens\u00e9e ne lui \u00e9tait venue qu\u2019entre les choses de son m\u00e9tier et lui-m\u00eame des liens de responsabilit\u00e9, un jour, pourraient s\u2019\u00e9tablir.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">D\u00e8s son retour du Jourdain, des r\u00e9alit\u00e9s si neuves s\u2019impos\u00e8rent \u00e0 lui. Marie ne se plaignait pas, mais le tout petit pleurait parce qu\u2019il avait faim. Anne regardait les jeunes gens en d\u00e9tournant d\u2019eux son regard comme toutes les filles de son \u00e2ge, et J\u00e9sus savait qu\u2019elle ne lui pardonnerait pas leur pauvret\u00e9 si la grossi\u00e8ret\u00e9 de ses v\u00eatements lui faisait perdre un mari. Quant \u00e0 Jacques, il \u00e9piait les gestes de son a\u00een\u00e9, ayant peut-\u00eatre, et malgr\u00e9 son jeune \u00e2ge, nourri l\u2019espoir, pendant la courte absence de J\u00e9sus, de jouer le r\u00f4le de chef de famille.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les petites \u00e9conomies du p\u00e8re, les frais des fun\u00e9railles les avaient emport\u00e9es. D\u00e9j\u00e0, quelques pi\u00e8ces du pauvre mobilier avaient \u00e9t\u00e9 vendues. Ce fut pour en fabriquer d\u2019autres que J\u00e9sus reprit la scie et le marteau. Et il d\u00e9couvrit qu\u2019il ne savait rien.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Bonne odeur du bois, tendre fra\u00eecheur des planches, r\u00eaves d\u2019arbres grands et dress\u00e9s\u2026 Joseph avait eu raison\u00a0: le travail n\u2019est pas un jeu. Quand il rentrait, le soir, un ongle \u00e9cras\u00e9, un poignet meurtri, une \u00e9charde sous la peau, et que Marie le soignait, il avait honte. Mais honte bien plus quand un acheteur, l\u2019\u0153il beno\u00eet, discutait \u00e2prement, drachme par drachme, obole par obole, le prix propos\u00e9. J\u00e9sus, presque toujours, c\u00e9dait. Il arrivait qu\u2019il travaill\u00e2t toute une semaine pour le remboursement du bois.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le malheur \u00e9tait qu\u2019il ne s\u2019abusait pas sur sa faiblesse et ne la nommait pas honn\u00eatet\u00e9. C\u2019\u00e9tait bon pour les autres, somptueusement log\u00e9s dans d\u2019\u00e9clatantes villas, de dire qu\u2019ils n\u2019auraient pas fait tort d\u2019une pi\u00e8ce d\u2019argent \u00e0 leurs cr\u00e9anciers et qu\u2019ils \u00e9taient en paix avec leur conscience. Peut-\u00eatre, d\u2019ailleurs, \u00e9tait-ce vrai. Comment savoir\u00a0? J\u00e9sus, lui, n\u2019\u00e9tait pas en paix avec la sienne.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il voyait lucidement que son inaptitude \u00e0 faire vivre les siens apportait une derni\u00e8re touche \u00e0 l\u2019image que les gens s\u2019\u00e9taient form\u00e9e de lui. Et il reconnaissait qu\u2019il \u00e9tait juste qu\u2019on le consid\u00e9r\u00e2t comme un simple d\u2019esprit, incapable \u2014 et qu\u2019y a-t-il au dessous de \u00e7a\u00a0? \u2014 de veiller \u00e0 ses propres int\u00e9r\u00eats. Le courage de dire non\u00a0? Il y r\u00eavait longuement, aux approches de la nuit \u2014 et cette nuit qui d\u00e9butait devenait pour lui comme une mort, une autre vie. A chaque fois, il se donnait un peu de temps encore.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Alors, \u00e9clatait entre la m\u00e8re et lui une de ces querelles silencieuses, effrayantes, o\u00f9 le mutisme du c\u0153ur \u00e9tait, pour elle comme pour lui, plus meurtrissant que des insultes. Il jetait sur la table le maigre profit de la journ\u00e9e. Il disait\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Je ne peux pas faire mieux. Dans ce monde de voleurs\u2026\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Elle inclinait le front, sans plus. Et ils restaient assis l\u2019un en face de l\u2019autre. Jusqu\u2019\u00e0 ce que la contrainte de se taire e\u00fbt br\u00fbl\u00e9 les yeux de Marie d\u2019une larme qu\u2019elle cachait \u00e0 son fils en se baissant pour ramasser \u00e0 terre quelque chose qui n\u2019y \u00e9tait pas.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il sortait, ne revenait qu\u2019\u00e0 l\u2019aube. Et c\u2019\u00e9tait fait\u00a0: une autre journ\u00e9e \u00e9tait l\u00e0, \u00e0 tuer comme la pr\u00e9c\u00e9dente par le lent cheminement du rabot.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Tu es trop riche\u00a0!\u00a0\u00bb Combien l\u2019accusation du vieux moine lui paraissait maintenant d\u00e9risoire\u00a0! L\u2019humilit\u00e9 qu\u2019il avait pu garder parmi les Ess\u00e9niens retentissait en lui, lorsqu\u2019il s\u2019en souvenait, comme un incommensurable orgueil. Car, s\u2019ils l\u2019avaient jug\u00e9 \u00e0 tort, du moins ils l\u2019avaient jug\u00e9 sur son meilleur. Tandis que, dans ce monde de l\u2019argent, dans ce m\u00e9tier vou\u00e9 \u00e0 la destruction de l\u2019une des plus belles choses du monde\u00a0: un arbre, il n\u2019y avait rien pour lui. Ils avaient raison de rire. Quand le buisson de feu lui \u00e9tait apparu, Mo\u00efse paissait ses troupeaux. Qui jamais avait entendu dire que le Signe \u00e9tait apparu \u00e0 un menuisier\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce fut vers cette \u00e9poque que se fit particuli\u00e8rement vif le souvenir de Jean. Partir, s\u2019enfuir dans le d\u00e9sert, y vivre seul en criant son m\u00e9pris aux voyageurs \u00e9gar\u00e9s, \u00e9tait-ce donc si difficile\u00a0? C\u2019\u00e9tait de cette action, pourtant, qu\u2019on tissait \u00e0 Jean le Baptiste une couronne de gloire. Simplement, partir.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Je ne d\u00e9sire pas la gloire, mais le bonheur.\u00a0\u00bb Ambition plus difficile \u00e0 satisfaire, pour certains \u00eatres. Pas pour d\u2019autres. Anne se mariait. Jacques suivit un de ses amis \u00e0 Cana, o\u00f9 ils s\u2019install\u00e8rent marchands de poisson. Et le cercle se r\u00e9tr\u00e9cit d\u2019autant autour de la m\u00e8re et du fils. Son incertitude, elle le nommait assagissement, et elle s\u2019en r\u00e9jouissait. Mais, du secret qu\u2019elle pressentait, il ne lui fit jamais confidence. Il avait trop souffert de ces journ\u00e9es de querelles, de ces journ\u00e9es d\u2019attente hargneuse entre la m\u00e8re et lui. Maintenant qu\u2019enfin le silence \u00e9tait apprivois\u00e9, il tenait plus \u00e0 cette conqu\u00eate qu\u2019\u00e0 tout au monde. Si grand, si \u00e9tonnant que f\u00fbt le secret, il savait bien que le publier ce serait le perdre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Lui-m\u00eame, et dans la plus compl\u00e8te des solitudes, il redoutait de s\u2019avouer sa victoire. Il ne voulait m\u00eame pas renouveler l\u2019exp\u00e9rience gr\u00e2ce \u00e0 quoi il avait pris conscience de sa vertu. Il se retenait d\u2019y penser de peur que, comment\u00e9e, elle ne perd\u00eet toute valeur.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Plus tard, il oublia le jour et l\u2019heure. Il ne se rappelait plus qu\u2019un \u00e9blouissement fugitif devant l\u2019enfant meurtri. L\u2019enfant qu\u2019il ne connaissait pas et qui pleurait. Et l\u2019enfant avait cess\u00e9 de pleurer, d\u2019avoir mal, \u00e0 l\u2019instant o\u00f9 il le regardait. C\u2019\u00e9tait un soir, apr\u00e8s le travail. La m\u00e8re l\u2019attendait. Mais, bien qu\u2019il la s\u00fbt tourment\u00e9e par ses retards, elle craignait toujours qu\u2019il ne s\u2019enfu\u00eet de nouveau, il \u00e9tait demeur\u00e9 longtemps aupr\u00e8s de l\u2019enfant gu\u00e9ri. Avidement, il lui demandait\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Qu\u2019as-tu ressenti\u00a0? Est-ce mon regard qui t\u2019a fait du bien\u00a0? Est-ce ma caresse\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et il contemplait ses mains, et il e\u00fbt voulu voir ses yeux. Mais il se voyait d\u00e9j\u00e0, sans l\u2019aide d\u2019un miroir. Il \u00e9tait hors de lui-m\u00eame et surpris de son peu de poids. Enfin, il avait embrass\u00e9 le petit, lui avait d\u00e9fendu, avec menaces, de publier sa gu\u00e9rison. Et, pour att\u00e9nuer l\u2019\u00e9clat dur des paroles, l\u2019avait rappel\u00e9 et embrass\u00e9 de nouveau.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Depuis, toute sa pens\u00e9e renouvelait le va-et-vient entre ces deux extr\u00eames\u00a0; il avait, partout et toujours, envie de caresser et de meurtrir. Marie surtout. Mais les blessures les plus profondes, c\u2019\u00e9tait alors qu\u2019il croyait lui dire les mots les plus tendres qu\u2019il les lui infligeait\u00a0; car, au bout de la sinc\u00e9rit\u00e9 et de la tendresse, elle savait pressentir l\u2019in\u00e9vitable d\u00e9part. Et lorsque, grave et renferm\u00e9, il laissait s\u2019apaiser entre eux les grandes ondes du silence, dans une absence d\u00e9daigneuse, c\u2019\u00e9tait alors qu\u2019elle se reprenait \u00e0 esp\u00e9rer que, malgr\u00e9 tout, il s\u2019habituerait \u00e0 cette vie.<\/p>\n<div id=\"attachment_2693\" style=\"width: 310px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><a href=\"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2013\/04\/CECI010.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-2693\" class=\"size-medium wp-image-2693\" alt=\"Illustration Pierre-Jean Debenat\" src=\"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2013\/04\/CECI010-300x225.jpg\" width=\"300\" height=\"225\" srcset=\"https:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2013\/04\/CECI010-300x225.jpg 300w, https:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2013\/04\/CECI010.jpg 773w\" sizes=\"auto, (max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><\/a><p id=\"caption-attachment-2693\" class=\"wp-caption-text\">Illustration Pierre-Jean Debenat<\/p><\/div>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>En 1950, Jean-Charles Pichon publia, \u00e0 compte d&rsquo;auteur, un r\u00e9cit \u00e9vang\u00e9lique intitul\u00e9 \u00ab\u00a0Ceci est mon corps\u00a0\u00bb. 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