{"id":254,"date":"2010-11-13T16:56:10","date_gmt":"2010-11-13T15:56:10","guid":{"rendered":"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/?p=254"},"modified":"2011-01-07T20:57:30","modified_gmt":"2011-01-07T19:57:30","slug":"venise","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/?p=254","title":{"rendered":"VENISE"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: left;\">\n<div id=\"attachment_255\" style=\"width: 215px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><a href=\"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2010\/11\/Venise.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-255\" class=\"size-medium wp-image-255\" title=\"Venise\" src=\"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2010\/11\/Venise-205x300.jpg\" alt=\"\" width=\"205\" height=\"300\" srcset=\"https:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2010\/11\/Venise-205x300.jpg 205w, https:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2010\/11\/Venise.jpg 527w\" sizes=\"auto, (max-width: 205px) 100vw, 205px\" \/><\/a><p id=\"caption-attachment-255\" class=\"wp-caption-text\">Illustration Pierre-Jean Debenat<\/p><\/div>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong> <\/strong>Brouillard de Londres \u00e0 Venise le soir de mon arriv\u00e9e. Le  <em>motoscafo<\/em> fonce \u00e0 travers une double haie de vieux palais fantomatiques.  Sur la vedette, beaucoup d&rsquo;\u00e9trangers comme moi \u2013 bien qu&rsquo;en hiver, m&rsquo;a-t-on dit,  personne ne vienne \u00e0 Venise. Le brouillard cache le paysage. Ainsi, les  voyageurs se consid\u00e8rent et se sourient par impuissance de se parler. Les gens  sont tr\u00e8s gentils. Plus que compr\u00e9hensifs ou g\u00e9n\u00e9reux : gentils. Je le sais  depuis longtemps. J&rsquo;ai pourtant l&rsquo;impression de le d\u00e9couvrir, parce que je suis  seul et que je ne parle pas l&rsquo;italien. De la ville aux merveilles je ne verrai,  ce soir, que des fanaux tremblotants, jaunes, devant les seuils aquatiques \u2013 et  le Rialto, sous lequel nous passons, pareil \u00e0 ce qu&rsquo;il m&rsquo;apparut, voil\u00e0 une  vingtaine d&rsquo;ann\u00e9es, dans un mauvais film historique. Mais, \u00e0 l&rsquo;arr\u00eat de San  Marco, ce sont tout \u00e0 coup des ruelles \u00e9troites, illumin\u00e9es. Bars, dancings,  cin\u00e9mas, h\u00f4tels. Foule nombreuse et agit\u00e9e. Atmosph\u00e8re famili\u00e8re des grandes  villes internationales au cr\u00e9puscule, telle qu&rsquo;\u00e0 Gen\u00e8ve, Marseille, Alger, je  l&rsquo;ai ressentie nagu\u00e8re (dans le d\u00e9sespoir, alors, de mes d\u00e9sirs impuissants,  parce que je n&rsquo;\u00e9tais pas seul). Je ne suis plus d\u00e9pays\u00e9 qu&rsquo;\u00e0 peine, comme en  bordure de mon champ de conscience le plus \u00e9largi. D\u00e9pays\u00e9 nullement, une  demi-heure plus tard, dans la chambre de la pension de famille que je me suis  trouv\u00e9e. La chaise, l&rsquo;armoire, le lit, me sont donn\u00e9s depuis toujours. Je sais  faire man\u0153uvrer les boutons \u00e9lectriques qui allument les lampes, les robinets du  lavabo. Je suis de nouveau chez moi dans cette patrie sans fronti\u00e8res de l&rsquo;homme  civilis\u00e9, qui l&rsquo;immobilise o\u00f9 qu&rsquo;il soit, \u00e0 Dakar ou \u00e0 Lima, et qu&rsquo;on peut  appeler le confort.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Au jour, Venise imite les photos, les  livres qui la montrent. Sans jamais les avoir vus, je connaissais par c\u0153ur ces  canaux encrass\u00e9s, ces b\u00e2tisses splendides et croulantes \u2013 la vaste, luxueuse et  pigeonni\u00e8re place Saint-Marc. Ce sang et cet or, je les ai appris dans un r\u00e9cit  de Thomas Mann; ces vieilles dames riches et ennuy\u00e9es dans un roman de Forster.  Un film m&rsquo;avait r\u00e9v\u00e9l\u00e9 le sourire de l&rsquo;Italien de Venise \u00e0 la recherche d&rsquo;une  femme; un documentaire, l&rsquo;envol amical des oiseaux apprivois\u00e9s. Je prom\u00e8ne dans  la ville unique un regard vainement attentif, une conscience enseign\u00e9e. Je parle  aux gens que je rencontre. Comme la m\u00e9moire et les h\u00f4tels, le langage n&rsquo;est que  jalons, s\u00e9curit\u00e9. Quatre, cinq mots font la base commune de tous les \u00e9changes  entre \u00ab\u00a0gens du m\u00eame monde\u00a0\u00bb. Savoir dire : bonjour, bonsoir, belle, pardon, s&rsquo;il  vous pla\u00eet, c&rsquo;est assez pour en faire partie, et cela s&rsquo;apprend en une heure.  Comme tous les \u00eatres primitifs, l&rsquo;homme sans fronti\u00e8res, trop jeune encore,  dispose d&rsquo;un langage court, qui lui suffit. Cin\u00e9ma, auto et photographie se  disent avec les m\u00eames sons dans toutes les langues. Pour le reste, il y a les  regards, les sourires et les mains, langage que tous comprennent aussi,  maintenant que partout les amoureux se prennent la bouche pour manifester qu&rsquo;ils  s&rsquo;aiment.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans le train qui m&rsquo;a conduit ici, j&rsquo;ai  soutenu pendant plus d&rsquo;une heure une conversation anim\u00e9e avec un jeune Milanais  (il n&rsquo;a pas encore vingt ans), qui connaissait Paris, Anvers, Londres,  Bruxelles, Berlin. Ses trente mots de fran\u00e7ais, mes dix mots d&rsquo;italien, un peu  d&rsquo;anglais et d&rsquo;espagnol aussi, nous ont permis d&rsquo;\u00e9changer des jugements  complexes sur Malaparte, Silone et Moravia, Hewingway, Camus et Faulkner; sur  les femmes en g\u00e9n\u00e9ral et une fille en particulier. Nous avons d\u00e9couvert que nous  connaissions tous deux un petit bar de la rue Chaplain et nous avons \u00e9t\u00e9  d&rsquo;accord pour reconna\u00eetre que \u00ab\u00a0le voyage <em>bene multo efficaco<\/em> apprend \u2013  oui, apprend ? \u2013 enseigne <em>el umbro to live and to love<\/em>\u00ab\u00a0. Puis, une jeune  fille est intervenue : elle parlait un peu, disait-elle. Elle a construit  laborieusement la phrase suivante : \u00ab\u00a0J&rsquo;ai ? J&rsquo;avais ? J&rsquo;eus pour apprendre le  fran\u00e7ais le fils de pr\u00eatre anglais. Col droit. S\u00e9v\u00e8re. Triste. Il est mort.\u00a0\u00bb  Nous avons ri longuement. La jeune fille riait avec nous, en rougissant parce  qu&rsquo;elle s&rsquo;imaginait que nous nous moquions  d&rsquo;elle.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La peur de la moquerie est peut-\u00eatre ce  qui reste en nous de plus humain. L&rsquo;amour-propre, en quoi certains veulent voir  comme une g\u00eane de ne pas ressembler assez \u00e0 autrui, ne serait-il pas, tout au  contraire, l&rsquo;ultime r\u00e9volte d&rsquo;\u00eatre \u00e0 ce point livr\u00e9 aux autres ? Nous  \u00e9changeons, exportons tout sauf cette part d\u00e9plaisante, la plus compacte et la  plus ch\u00e8re, d&rsquo;incommunicabilit\u00e9. Que le langage soit bref, les habitudes  communes, loin de r\u00e9duire cette part d&rsquo;ombre, la rend plus lourde, plus  oppressante : la morale des lavabos ne lui est pas un  aliment.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pendant des heures, je tourne dans le  d\u00e9dale des ruelles illumin\u00e9es qui joignent San Marco au Rialto; ruelles  apparemment rectilignes et coup\u00e9es \u00e0 angles droits o\u00f9 l&rsquo;on accomplit pourtant  une promenade circulaire si l&rsquo;on accepte de se laisser porter par la foule.  Ainsi, notre go\u00fbt pour la\u00a0 ligne droite  (et pour tous ses d\u00e9riv\u00e9s, morale de conformit\u00e9, politesse, retenue,  enseignement), nous ram\u00e8ne toujours \u00e0 notre point de d\u00e9part \u2013 bien que nous ne  sachions pourquoi.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Des heures, les filles m&rsquo;ont souri,  j&rsquo;ai souri aux filles. Dans la foule, nos corps se touchent (les ruelles sont si  \u00e9troites) et le fr\u00f4lement de la jambe contre la jambe et le retour brusque sur  ses pas ont partout la m\u00eame signification. Mais si j&rsquo;en suivais une, bient\u00f4t  quelque autre femme s&rsquo;interposait plus belle ou dont le sourire \u00e9tait plus  engageant. Celle que j&rsquo;abordai enfin demeura une demi-heure avec moi parce  qu&rsquo;elle attendait son ami. Simple hypoth\u00e8se : me r\u00e9pugne dans l&rsquo;amour l&rsquo;id\u00e9e que  s&rsquo;en font les femmes ou que j&rsquo;imagine qu&rsquo;elles se font, c&rsquo;est-\u00e0-dire que je me  fais moi-m\u00eame. Je reproche aux gestes et aux mots de l&rsquo;amour cette uniformit\u00e9  que je ne sais pas rompre. La banalit\u00e9 de ma vie sexuelle est sans doute  l&rsquo;unique raison de mon m\u00e9pris pour les femmes. Mais, plus conscient de mon  ignorance, je m&rsquo;efforce de la combler, plus j&rsquo;apprends et reproduis des gestes  et des mots qui ne sont pas les miens \u2013 et qui  m&rsquo;ali\u00e8nent.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les \u00e9trangers viennent chercher \u00e0  Venise la trace du pass\u00e9, une beaut\u00e9, un \u00e9quilibre qui n&rsquo;ont pas encore  compl\u00e8tement disparu mais qu&rsquo;on ne peut plus d\u00e9j\u00e0 qu&rsquo;\u00e0 peine distinguer. Le  palais en ruine dans son habit rouge est \u00e0 l&rsquo;image de cette part intime en nous  de moins en moins communicable : le touriste se mire en lui. Sans romantisme  pourtant et sans nostalgie peut-\u00eatre : avec un tr\u00e8s grand \u00e9tonnement. L&rsquo;homme de  la Renaissance nous est d\u00e9j\u00e0 inconcevable, lui qui ne vivait que pour prendre  forme et se voulait diff\u00e9rent.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je portais avec coquetterie dans ces  passages d&rsquo;une autre \u00e9poque la barbe courte et les moustaches tombantes, ainsi  qu&rsquo;un blouson de tweed assez vivement ramag\u00e9, bouffant \u00e0 la poitrine, serr\u00e9 aux  hanches. Les gens me regardaient comme un autre ch\u00e2teau (mais, \u00e0 la diff\u00e9rence  des b\u00e2tisses vermoulues, je leur apparaissais un objet de scandale parce que  j&rsquo;\u00e9tais en vie). Je voyais clairement que mon d\u00e9guisement \u00e9tait une fuite,  (ainsi pass\u00e8rent des enfants masqu\u00e9s de dentelles, l&rsquo;un d&rsquo;eux portait m\u00eame une  cagoule noire) et j&rsquo;admirais tous ceux \u2013 les autres \u2013 qui, plut\u00f4t que de se  fuir, acceptaient tristement les conditions banales de leur uniforme. A Venise,  on s&rsquo;habille, c&rsquo;est vrai, comme \u00e0 Moscou ou \u00e0 Paris. Il faut un sens de  l&rsquo;analyse outrageusement pouss\u00e9 pour marquer quelque diff\u00e9rence entre l&rsquo;\u00e9paule  courbe et l&rsquo;\u00e9paule rembourr\u00e9e, le bas de pantalon \u00e9troit et le bas de pantalon  plus large. Les femmes, ici et l\u00e0, peignent leurs l\u00e8vres de rouge; la chevelure  de l&rsquo;homme, partout, d\u00e9couvre l&rsquo;oreille et le front. Je cherchais un \u00eatre, je  suppose, qui n&rsquo;e\u00fbt ressembl\u00e9 \u00e0 personne; dont le sourire m&rsquo;e\u00fbt d\u00e9couvert plus  que la froide politesse et le livresque d\u00e9sir; dont les gestes eussent \u00e9t\u00e9  r\u00e9ellement les siens. Cette attente, pourtant, d&rsquo;autres yeux  l&rsquo;exprimaient.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Un jeune homme, au restaurant, fier  d&rsquo;avoir v\u00e9cu dix mois \u00e0 Paris, me parle excellent fran\u00e7ais de son sport favori :  le football. C&rsquo;est l&rsquo;un des langages que j&rsquo;ignore. Je donne au gar\u00e7on mon  journal fran\u00e7ais, ouvert \u00e0 la page qui l&rsquo;int\u00e9resse, et le gar\u00e7on n&rsquo;insiste pas.  Je rentre t\u00f4t \u00e0 l&rsquo;h\u00f4tel. La soubrette \u00e9carquille les yeux pour m&rsquo;indiquer son  \u00e9tonnement, \u00ab\u00a0Dodo ?\u00a0\u00bb, la joue gauche pos\u00e9e contre sa main gauche. Je fais : oui,  de la t\u00eate, mensonge sans parole : je n&rsquo;ai pas envie de dormir \u2013 seulement de me  retrouver. Les filles de la nuit ont jalonn\u00e9 ma route. L&rsquo;une m&rsquo;a demand\u00e9 si  j&rsquo;\u00e9tais \u00ab\u00a0press\u00e9 d&rsquo;aimer\u00a0\u00bb; une autre m&rsquo;a chip\u00e9 mes derni\u00e8res cigarettes. J&rsquo;ai  mang\u00e9 \u00e0 Paris des spaghetti meilleurs que dans la Calle di Crist; ma plus  succulente pizza, je l&rsquo;ai d\u00e9gust\u00e9e \u00e0 Nice. Une serveuse de bar m&rsquo;a rappel\u00e9 \u2013 en  moins bien \u2013 une fille que j&rsquo;aurais pu aimer. Comment m&rsquo;\u00e9vader de ce cin\u00e9ma aux  images interchangeables, enfer de la r\u00e9p\u00e9tition o\u00f9 se refl\u00e8te soudain l&rsquo;univers  \u00e9tranger dont je suis venu m&rsquo;enqu\u00e9rir ? O\u00f9 fuir si, d\u00e9sormais, l&rsquo;homme est  partout chez lui \u2013 et s&rsquo;il n&rsquo;est nulle part lui-m\u00eame  ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce dimanche, j&rsquo;ai quitt\u00e9 le quartier  touristique. Par le Rialto, chang\u00e9 en une all\u00e9e marchande (des commerces de  souvenirs et de frivolit\u00e9s encastr\u00e9s dans toutes les arcades), j&rsquo;ai atteint  l&rsquo;autre face de l&rsquo;illustre cit\u00e9, la Venise pouilleuse o\u00f9 les gosses courent  pieds nus et des femmes tendent la main, les cheveux au milieu de la figure.  Soutenant les maisons vertigineuses aux portes encore ouvrag\u00e9es, des madriers  pourrissent dans une eau \u00e9paissie de d\u00e9tritus. Sur le march\u00e9 plein d&rsquo;odeurs  crues et de criailleries sans raison, les viandes avari\u00e9es, les fruits trop  m\u00fbrs, le poisson qui pue, les salades vieilles trouvent toujours des acheteurs.  L&rsquo;odeur et les cris me suivent sous les porches, sur les petites places  d\u00e9sert\u00e9es, deviennent mon odeur et comme l&rsquo;expression de ma propre r\u00e9volte,  inintelligible \u00e0 moi-m\u00eame.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais cela non plus n&rsquo;est pas neuf. La  Mouffe de Paris et la Casbah d&rsquo;Alger, les villages noirs du Nord, les bourgs  blancs de Cerdagne m&rsquo;ont pareillement fait p\u00e9n\u00e9trer dans un d\u00e9sespoir sans  formule o\u00f9 le souci du lendemain tient lieu de toutes les questions, la faim de  toutes les angoisses mortelles. Si le confort d\u00e9truit toute personnalit\u00e9 parce  qu&rsquo;il satisfait aux besoins imm\u00e9diats, la mis\u00e8re \u00e9galement, par manque d&rsquo;y  satisfaire. Pauvret\u00e9 commune, la peur de manquer ne suscite pas plus des saints  que, pl\u00e9nitude banale, la saturation n&rsquo;entretient des  sages.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il faut s&rsquo;\u00e9chapper encore. Au-del\u00e0 du  port, cette fois, lentement, vers ces lieux \u2013 presque d\u00e9serts en la saison \u2013 qui  longent la grande lagune, apr\u00e8s le Luna Park et le Jardin  Public.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le Lido, les \u00eeles, les derniers palais  cernent d&rsquo;ombres incertaines la vaste \u00e9tendue blanch\u00e2tre dans le commencement  poudreux du brouillard revenu. Des barques \u00e0 moteur font \u00e9clater l&rsquo;eau blanche.  Arr\u00eat\u00e9 au bord du m\u00f4le, un couple jeune regarde l&rsquo;eau et je regarde les mains  jointes qui se balancent \u2013 distraitement d\u00e9j\u00e0 \u2013 entre l&rsquo;homme et la femme. Les  mornes bandes de gazon sale que je pi\u00e9tine me rappellent le bourg de mon enfance  o\u00f9, d&rsquo;une telle plaine d\u00e9sol\u00e9e, je regardais longuement la mer. Les arbres et  les herbes \u00e9taient jaunes, rabougris ainsi, l&rsquo;hiver \u2013 et la m\u00eame impatience  qu&rsquo;aujourd&rsquo;hui me pressait de d\u00e9couvrir le monde, de conna\u00eetre beaucoup  d&rsquo;hommes, de femmes, d&rsquo;aimer. Je ne savais rien encore. Du moins, j&rsquo;avais tout \u00e0  apprendre. Dans le mot Venise tenait l&rsquo;infini. Inculte, malhabile et tout de  suite effray\u00e9 par le bonjour souriant d&rsquo;un inconnu, du moins mon sourire  naissait bien de moi. J&rsquo;avais la vie \u00e0 dire, si j&rsquo;ignorais comment. Je  n&rsquo;imaginais pas qu&rsquo;on p\u00fbt en faire le tour. Je n&rsquo;aurais pas cru qu&rsquo;un jour, \u00e0  Venise m\u00eame, rien ne me serait plus proche (plus \u00e9mouvant, veux-je dire, parce  que plus \u00e9tranger), qu&rsquo;une pelouse encore croisicaise; que, dans un monde en  voie de st\u00e9rilisation, je serais \u00e9mu par un vulgaire gravier entre des herbes  jaunes et une mer boueuse; que pour m&rsquo;\u00e9vader enfin de l&rsquo;information universelle,  je ne trouverais que ce terre-plein informe.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans le train du retour, au  wagon-restaurant, je me suis assis en face d&rsquo;une Am\u00e9ricaine qui parle tr\u00e8s bien  fran\u00e7ais. Elle appartient \u00e0 ce type de femme que je connais le mieux :  d\u00e9licieuse, vive, \u00e9mouvante, aux brusques angoisses travers\u00e9es de rires, elle  prom\u00e8ne \u00e0 travers le monde qui ne saurait \u00eatre inattendu son beau romantisme  attard\u00e9. Nos yeux ont bavard\u00e9 longtemps avant qu&rsquo;elle ne parle (en me pr\u00e9sentant  un paquet de figues : vous en voulez une ?). Son mari, pr\u00e8s d&rsquo;elle, sourit sans  comprendre. Elle se souvient tout haut de Paris, de Venise, de ses propres  enfants, d&rsquo;un livre qu&rsquo;elle vient de lire. Muet, j&rsquo;essaie de deviner les  quelques lignes ma\u00eetresses qui dans son esprit comme dans le mien doivent tisser  et d\u00e9brouiller tant de conceptions, d&rsquo;images, de traditions, de d\u00e9sirs, de  r\u00e8gles inconciliables. Diserte et r\u00e9serv\u00e9e, tout \u00e0 coup elle se cambre, s&rsquo;\u00e9tire,  rit au plafond : \u00ab\u00a0La vie !\u00a0\u00bb, dit-elle. L&rsquo;instant d&rsquo;apr\u00e8s, toute triste, elle  contemple son assiette vide, puis mes yeux vides aussi,  volontairement.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Son sac \u00e9tait sur la table; elle y  puisa; un stylomine \u00e9tincela entre ses doigts entrouverts. \u00ab\u00a0Vous habitez Paris,  n&rsquo;est-ce pas ?\u00a0\u00bb J&rsquo;ai r\u00e9pondu : oui (sans la regarder, parce qu&rsquo;elle \u00e9tait  belle), et n&rsquo;ai pas ajout\u00e9 un mot, afin de ne pas  l&rsquo;encombrer.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Jean-Charles Pichon<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">1958<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Brouillard de Londres \u00e0 Venise le soir de mon arriv\u00e9e. Le motoscafo fonce \u00e0 travers une double haie de vieux palais fantomatiques. 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