{"id":246,"date":"2010-11-13T16:49:35","date_gmt":"2010-11-13T15:49:35","guid":{"rendered":"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/?p=246"},"modified":"2011-01-07T20:58:45","modified_gmt":"2011-01-07T19:58:45","slug":"tenace-ami","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/?p=246","title":{"rendered":"TENACE AMI"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: center;\"><em><strong>T<\/strong>enace  <strong>a<\/strong>mi <strong>l<\/strong>&lsquo;<strong>e<\/strong>ffarente  <strong>n<\/strong>ouvelle<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><em><strong>T<\/strong>\u00e9moigne  <strong>p<\/strong>our <strong>E<\/strong>n\u00e9e <strong>r<\/strong>are  <strong>d<\/strong>ormeur<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><em><strong>U<\/strong>n  <strong>s<\/strong>ourire <strong>a<\/strong>ll\u00e9git <strong>n<\/strong>os  <strong>s<\/strong>ept <strong>c<\/strong>orps  <strong>o<\/strong>rgueilleux<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><em><strong>L<\/strong>aisse  <strong>l<\/strong>&lsquo;<strong>i<\/strong>nvisible <strong>e<\/strong>nfant  <strong>r<\/strong>evenir.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: left;\"><em> <\/em><\/p>\n<div id=\"attachment_247\" style=\"width: 227px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><em><em><a href=\"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2010\/11\/tenace21.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-247\" class=\"size-medium wp-image-247\" title=\"tenace21\" src=\"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2010\/11\/tenace21-217x300.jpg\" alt=\"\" width=\"217\" height=\"300\" srcset=\"https:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2010\/11\/tenace21-217x300.jpg 217w, https:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2010\/11\/tenace21-743x1024.jpg 743w, https:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2010\/11\/tenace21.jpg 1020w\" sizes=\"auto, (max-width: 217px) 100vw, 217px\" \/><\/a><\/em><\/em><p id=\"caption-attachment-247\" class=\"wp-caption-text\">Dessin Dominique Lebrun<\/p><\/div>\n<p><em> <\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>T<\/strong>ristement,  il regarda la nasse, \u00e0 ses pieds, dont l&rsquo;eau du fleuve avait distendu les joncs  rouges. Depuis des mois, il redoutait la catastrophe, depuis des jours il  l&rsquo;attendait pour le lendemain. Catastrophe, la perte d&rsquo;un instrument de travail  ? Non pas. Si pauvre qu&rsquo;il f\u00fbt, ne pouvait-il pas s&rsquo;en payer un autre ? Mais il  n&rsquo;irait jamais contre le signe. Un pacte \u00e9tait conclu entre Quelqu&rsquo;un et lui,  Quelqu&rsquo;un qui n&rsquo;\u00e9tait peut-\u00eatre que Quelque chose mais qui, pas une fois, ne  l&rsquo;avait trahi. Il ne prendrait pas l&rsquo;initiative de la  rupture.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>A<\/strong>llons!  Le plus dur ne serait pas de quitter l&rsquo;\u00eele et la cabane abandonn\u00e9e; comme cette  bicoque l&rsquo;avait attendu ici, une autre, il le savait, lui \u00e9tait destin\u00e9e  ailleurs. Et quelque instrument de travail, qui ne serait sans doute pas une  nasse mais une aiguille ou un fusil. Mais qu&rsquo;il est difficile de quitter un ami,  alors m\u00eame que cent autres amis, de l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9 de l&rsquo;eau ou derri\u00e8re la for\u00eat,  vivent de vous attendre! Car ils ne sont pas coupables, ni lui, ni eux, et il  n&rsquo;est pas possible de vivre sans amour.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>L<\/strong>onguement,  il siffla, de retour dans la pi\u00e8ce unique o\u00f9 il ne faisait pas de feu. Le rat  sortit de son trou et, tout de suite, s&rsquo;\u00e9lan\u00e7a vers la main nue, offerte,  qu&rsquo;armait d&rsquo;ordinaire un bout de pain. Renifla, le poil en bataille. Dans les  yeux jaunes brilla une lueur m\u00e9chante. Le \u2026? \u00ab\u00a0Si je savais quoi, dit l&rsquo;homme, si  je savais quoi!\u00a0\u00bb Les faibles seuls croient que l&rsquo;amour est faiblesse. \u00ab\u00a0Tu peux  mordre ma main, la d\u00e9chirer. Je ne t&rsquo;en aimerai pas moins; ni toi non plus,  malgr\u00e9 la d\u00e9chirure, tu ne t&rsquo;en aimeras pas moins, car tu es \u00e9go\u00efste, comme tous  les pr\u00e9f\u00e9r\u00e9s, et je ne peux te donner tort de me ha\u00efr puisque je t&rsquo;ai siffl\u00e9 en  vain\u00a0\u00bb. Le \u2026? Non. Ni cruaut\u00e9 ni indulgence. Ce n&rsquo;est pas encore le  jour.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>E<\/strong>coute,  rat, une derni\u00e8re fois, ma vie. Elle est semblable \u00e0 quelque belle image, ronde  afin que tu puisses en mordre les coins. Depuis l&rsquo;\u00e9poque o\u00f9 je suis sorti du  tunnel que je croyais sans issue, qui peut-\u00eatre n&rsquo;avait pas d&rsquo;issue, que j&rsquo;ai d\u00fb  forer moi-m\u00eame, sit\u00f4t qu&rsquo;il m&rsquo;est pouss\u00e9 des ongles, et sans doute plus t\u00f4t,  avec mes bras, mes pieds, mon corps, boule-balle sans cesse projetant son effort  vers la muraille lisse (mais non pas : contre, oh! Non, je n&rsquo;ai jamais dit  \u00ab\u00a0contre\u00a0\u00bb), depuis que je suis sorti vivant de la mort, je cherche le \u2026, que je  ne nomme pas. Car nommer, c&rsquo;est trouver et parfois dans l&rsquo;erreur; mais aussi ma  peur de me tromper \u00e9tait plus forte, est toujours plus puissante, que mon d\u00e9sir  de le d\u00e9couvrir. Donc je ne nommerai pas, ni le \u2026 ni ma vie. Si je pouvais la  nommer, te la raconter vraiment, ne serait-ce pas que j&rsquo;aurais trouv\u00e9 ma limite,  mes cha\u00eenes, ou que tu attendrais de moi autre chose que du pain  ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>N<\/strong>oire  de poils et de glaise, sa main lourde effleura la t\u00eate du rat. Le rat ne la  mordit pas. Une \u00e9trange bouff\u00e9e de joie, un instant, dissipa le scepticisme de  l&rsquo;homme. Si j&rsquo;avais pu demeurer en ces lieux plus longtemps, sans doute  aurais-je trouv\u00e9\u2026 Mais ce n&rsquo;\u00e9tait pas \u00e0 lui d&rsquo;en d\u00e9cider : le pacte n&rsquo;autorisait  aucune tricherie de cet ordre. Voil\u00e0 que je pars au moment m\u00eame o\u00f9 mon ami  n&rsquo;avait plus besoin de pain pour se plaire \u00e0 ma caresse, o\u00f9 l&rsquo;ami voulait bien  que nous cherchions ensemble. N&rsquo;\u00e9tait-ce donc pas une nouvelle suffisante ? Et  son inattendu n&rsquo;autoriserait-il pas, pour cette unique fois, ma d\u00e9sob\u00e9issance  ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>T<\/strong>entation  pareille \u00e0 celle du sommeil, en plein jour, appel\u00e9 non par la fatigue, membres  las, d\u00e9tendus, mais par la trop grande vigueur, l&rsquo;affolement de se mouvoir \u00e0  vide dans un monde qui, certes, n&rsquo;a pas \u00e9t\u00e9 fait pour nous, sommeil-prison,  sommeil-fuite, comme si, soudain, ivre d&rsquo;aller toujours plus loin sans  rencontrer d&rsquo;obstacle, le d\u00e9sir de libert\u00e9 ne tendait plus qu&rsquo;\u00e0 prendre forme,  entre des murailles bien ferm\u00e9es, et proches, toujours trop \u00e9loign\u00e9es et trop  ouvertes, seraient-elles v\u00eatement, ou coquille d&rsquo;\u0153uf, ou peau. Tentation de  s&rsquo;incruster dans cette illusion de bonheur que donne une t\u00eate rase et rugueuse,  qui ne se retire pas.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>P<\/strong>ourtant,  on sait que c&rsquo;est un leurre. Comment ne le saurait-on pas ? Combien de fois  ai-je h\u00e9sit\u00e9 de m\u00eame, dangereusement tent\u00e9 de surseoir ? On ne demande qu&rsquo;un  quart d&rsquo;heure encore, mais, durant ce quart d&rsquo;heure, d&rsquo;autres raisons surgissent  de ne pas d\u00e9serter. Car l&rsquo;esprit, durant ce quart d&rsquo;heure, a transform\u00e9 le sens  et le signe des mots. Ob\u00e9ir sonne comme fuir, abandonner comme pers\u00e9v\u00e9rer. Et  c&rsquo;est vrai que je pourrais, sans nasse, prendre des poissons, et c&rsquo;est vrai\u00a0 que l&rsquo;ami, par ma faute, si je pars, tournera  d\u00e9sormais dans le cercle du souvenir. Je lui manquerai demain. Pourquoi tout  cela, pour \u2026 ? Pour que Quelqu&rsquo;un, ou Quelque chose, que j&rsquo;ignore, continue de  prendre soin de moi, de me rassasier \u00e0 ma faim et de m&rsquo;offrir, de loin en loin,  avec un geste qui l&rsquo;\u00e9loigne, la p\u00e2ture rare d&rsquo;un silence  heureux.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>E<\/strong>nfant,  j&rsquo;avais des innocences dont on riait, dont on ne rit plus mais qui blessent.  L&rsquo;important serait de les avoir encore ? Je l&rsquo;ai cru longtemps, je l&rsquo;ai cru.  Pourtant, la gentillesse emprunte un masque veule; obtenir en plaisant ce n&rsquo;est  pas jouer le jeu. Et l&rsquo;on m\u00e9rite bien, parfois, la rebuffade qui glace et qui  raidit. Si tu m&rsquo;avais mordu, rat, je serais d\u00e9j\u00e0 loin, sans rancune, sache-le,  sans col\u00e8re, homme de nouveau, et toute chose en place. Qui donc peut s&rsquo;\u00e9loigner  de sa ville natale, aussi longtemps que l&rsquo;eau ne l&rsquo;a pas submerg\u00e9e, que  l&rsquo;incendie n&rsquo;a pas arrach\u00e9 ses toitures, l&rsquo;habitude ou les laves p\u00e9trifi\u00e9 ses  morts ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>R<\/strong>apide,  la main de l&rsquo;homme s&rsquo;est de nouveau pos\u00e9e sur la t\u00eate du rat. Et, cette fois,  lourd de quels r\u00eaves lui-m\u00eame, ou irrit\u00e9 par la monotonie de la voix, l&rsquo;animal a  r\u00e9agi. Les petites dents blanches ont attrap\u00e9 la chair et s&rsquo;y sont enfonc\u00e9es.  Rageuses, elles ne l\u00e2chent pas prise avant qu&rsquo;elles n&rsquo;aient arrach\u00e9 leur morceau  de chair. Cela est meilleur que le pain, et meilleur que l&rsquo;amiti\u00e9 m\u00eame :  terrible don d&rsquo;une douleur \u00e0 l&rsquo;\u00e9tat pur! L&rsquo;homme rit en regardant sa main qui  saigne, en regardant le rat manger le petit morceau de main qu&rsquo;il lui a prise,  qu&rsquo;il lui a d\u00e9rob\u00e9e avec violence, comme il convient qu&rsquo;agissent la faim,  l&rsquo;amour et la mort.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>D<\/strong>es  bruits lui viennent du dehors : chute d&rsquo;une feuille, galop d&rsquo;un coursier. L&rsquo;eau  du fleuve, par lames courtes, p\u00e9n\u00e8tre dans la nasse qu&rsquo;elle ach\u00e8ve de d\u00e9truire.  Le cheval est de l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9 de l&rsquo;eau, maintenant arr\u00eat\u00e9 parce que l&rsquo;herbe est  haute et verte. Un oiseau a chant\u00e9. Que peux-tu contre moi, sommeil, contre  cette plaie b\u00e9ante qui \u00e9toile cinq rayons, vers chacun de mes doigts ? Adieu,  ami, demain tu dormiras, repu, et ne souffriras m\u00eame pas de mon absence,  puisque, en buvant ce tout petit peu de sang, tu m&rsquo;as d\u00e9livr\u00e9 du sommeil, pour  t&rsquo;en charger. Mon orgueil reconquis m&rsquo;assure que ton destin a moins d&rsquo;importance  que le mien.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>U<\/strong>n  cheval noir : il doit avoir une tache blanche au poitrail. Le \u2026 s&rsquo;\u00e9loigne.  Peut-\u00eatre n&rsquo;a-t-il jamais eu d&rsquo;existence, peut-\u00eatre n&rsquo;est-il que le contenant de  toutes les choses nomm\u00e9es et qui, parce que nomm\u00e9es, sont. Le \u2026, conque vide, o\u00f9  attendent de na\u00eetre les choses : un arbre, un fleuve, une nasse, un cheval. Un \u2026  rat. Non! Pas encore! Dans un jour, ou dans une semaine, peut-\u00eatre,  l&rsquo;ind\u00e9termination aura cess\u00e9 d&rsquo;\u00eatre un blasph\u00e8me. Pour l&rsquo;instant, sois encore le  \u2026 rat, puisque, de nouveau, me voici pr\u00eat \u00e0 basculer dans l&rsquo;innomm\u00e9, en proie \u00e0  cette terrible crainte de laisser derri\u00e8re moi ce que je vais chercher ailleurs,  sacrifiant le connu, l&rsquo;aim\u00e9, l&rsquo;admis, \u00e0 l&rsquo;imp\u00e9rieux besoin d&rsquo;imposer ma pr\u00e9sence  \u00e0 tout ce qui, soudain, me semble vide sans moi; le rat \u00e0 un  cheval.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>S<\/strong>abrant  l&rsquo;eau de ses bras immenses, il rejette \u00e0 sa droite, \u00e0 sa gauche, les flots  enveloppeurs; c&rsquo;est comme si, pour la seconde fois, il \u00e9loignait de lui les  tentations de l&rsquo;amour et du sommeil, mais dans la joie, cette fois, sans regret,  sans souillure, progressant hardiment de refus en refus, pouss\u00e9 de plus en plus  loin, propuls\u00e9 par ses refus m\u00eames, jaillissant de chaque vague comme de son  pass\u00e9. Inutile, chass\u00e9e par sa vigueur, la douleur vive s&rsquo;est apais\u00e9e. Lorsque  son bras gauche s&rsquo;\u00e9tire, il a un regard vers le c\u0153ur rose qui s&rsquo;y peint, et  sourit.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>A<\/strong>ll\u00e8gre,  il repris pied sur la gr\u00e8ve, d&rsquo;un seul \u00e9lan a enfourch\u00e9 le cheval noir. Le torse  droit, les cuisses dures, il respire et attend. Le cheval n&rsquo;a pas boug\u00e9. Il tend  le cou et mange, il d\u00e9chire l&rsquo;herbe comme le rat une main, en imitant le m\u00eame  bruit mena\u00e7ant et tranquille que fait un oiseau qui se laisse tomber du ciel,  ses grandes ailes d\u00e9ploy\u00e9es. La longue crini\u00e8re pench\u00e9e ressemble \u00e0 s&rsquo;y  m\u00e9prendre \u00e0 un escalier d&rsquo;algues, le long d&rsquo;une roche noircie par le sel, et la  mer au pied. Nul poids, nulle fatigue. Lorsque l&rsquo;on part, c&rsquo;est bien connu, tout  ce qu&rsquo;il laisse derri\u00e8re lui all\u00e8ge le voyageur d&rsquo;une masse \u00e9quivalente \u00e0 ce  qu&rsquo;il quitte, une maison pesant moins qu&rsquo;un rat. Que te voil\u00e0 l\u00e9ger sur ton  grand cheval noir; serre les cuisses, cavalier, si tu ne veux pas t&rsquo;envoler,  tout \u00e0 coup, parmi les nuages et les feuilles. L&rsquo;animal qui te porte, et qui  broute, ne te sent pas sur son dos. Ne crains-tu pas d&rsquo;\u00eatre d\u00e9j\u00e0 semblable \u00e0  celui qui a tout quitt\u00e9, pour toujours, et que les vivants ne voient pas,  lorsqu&rsquo;il les suit, en craignant de les troubler par un bruit de cha\u00eenes, dans  les m\u00e9andres des couloirs hant\u00e9s ? Ton corps ne serait-il pas rest\u00e9 au fond de  la rivi\u00e8re; y a-t-il autre chose sur ce cheval que ta volont\u00e9 d&rsquo;y monter, plus  t\u00e9nue mais aussi plus tenace que le parfum qui s&rsquo;\u00e9l\u00e8ve de la fleur \u00e9cras\u00e9e  ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>N<\/strong>on.  Le cheval s&rsquo;est redress\u00e9. Il hennit. Ce n&rsquo;est pas une clameur furieuse, ce n&rsquo;est  pas non plus un vibrant accueil. Un \u00e9tonnement inquiet ralentit cette plainte,  l&rsquo;allonge \u00e9trangement. Les naseaux grands ouverts, les pattes arc-bout\u00e9es,  l&rsquo;animal, lentement, creuse ses reins; attentif, il suppute \u00e0 son poids la  nature de l&rsquo;\u00eatre qui l&rsquo;assujettit. Et, brusquement, bondit, travers\u00e9 d&rsquo;un  frisson. Oh! Bon combat! Nous sommes deux. Ta r\u00e9volte m&rsquo;annonce une amiti\u00e9  durable, la prise de toi que tu m&rsquo;as permise t&rsquo;apprend que je sais aimer.  Soumets-toi \u00e0 la rage qui te jette en avant, mieux isol\u00e9 du monde que par des  \u0153ill\u00e8res, plus ferme en ton dessein que si un mors te sciait les dents. J&rsquo;aime  ton ardeur \u00e0 me fuir; j&rsquo;aimerais de m\u00eame que, me jetant \u00e0 terre, tu pi\u00e9tines mon  corps confondu \u00e0 l&rsquo;herbe que tu foules. Car la violence, qui rend le d\u00e9part plus  facile, fait aussi tout le prix de l&rsquo;accueil. Je te plains de ne pas savoir  encore que je t&rsquo;aime.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>S<\/strong>ilence.  Paix des ondes qui se sont tues. Quoi de plus silencieux que le galop d&rsquo;un  cheval apr\u00e8s le grignotement d&rsquo;un rat ? La mort de m\u00eame doit \u00eatre muette, qui  vient \u00e0 l&rsquo;improviste. A moins que, jusque dans la mort, le nombre ne s&rsquo;impose et  ne frappe en cadence, en m\u00eame temps que la terre, l&rsquo;esprit qui a besoin d&rsquo;un  m\u00e9tronome pour s&rsquo;ouvrir. Le lundi, autrefois, c&rsquo;\u00e9tait l&rsquo;\u00e9cole et, plus tard, le  bureau. Le mardi, la le\u00e7on pas sue, le livre de comptes aux mains de la  m\u00e9nag\u00e8re, et de l&rsquo;argent \u00e0 redonner. Le mercredi, la pluie, ou pire, le soleil  qu&rsquo;on voyait derri\u00e8re la fen\u00eatre alors qu&rsquo;il restait une page \u00e0 finir. Le jeudi,  les enfants envahissaient la pi\u00e8ce o\u00f9 je faisais semblant d&rsquo;envier la solitude.  Le vendredi, d\u00e9j\u00e0, la peur de n&rsquo;avoir plus rien \u00e0 dire, et le samedi, cette peur  accrue. Mais le dimanche, oh! Le dimanche! qu&rsquo;il y avait donc de raisons pour se  briser la t\u00eate contre les pierres, depuis la messe du matin jusqu&rsquo;aux  conversations du soir! Nombre effrayant de ma vie, je te hais, parce qu&rsquo;on ne  m&rsquo;a jamais appris \u00e0 vivre sans cadence. Je te hais, cheval, tout \u00e0 coup, toi  dont le pas sept\u00e9naire,\u00a0 alors que je  r\u00eavais de courses et de libre espace, m&rsquo;encha\u00eene \u00e0 l&rsquo;\u00e9ternel  recommencement\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>C<\/strong>omme  ton corps s&rsquo;est vite habitu\u00e9 au mien! Que notre danse est gracieuse! H\u00e9las! Je  la r\u00eavais insolite et brutale, disproportionn\u00e9e. Mon corps se suffit \u00e0 lui-m\u00eame.  Je n&rsquo;ai que faire d&rsquo;un autre corps qui le compl\u00e8te et l&rsquo;annihile. Il ne me faut  qu&rsquo;un adversaire pour d\u00e9finir ma puissance. Mes cuisses ne sont pas comme  l&rsquo;outre qu&rsquo;on fit pour que du vin l&rsquo;\u00e9pouse, mais, pierres, elles veulent heurter  une pierre-s\u0153ur afin que d&rsquo;elles le feu jaillisse. Mes bras ne sont pas des  rubans \u00e0 t&#8217;embellir le cou mais un \u00e9tau qui, s&rsquo;il ne brise, doit du moins  modeler dans l&rsquo;effort. Ma poitrine r\u00e9sonne quand je la  frappe.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>O<\/strong>r,  j&rsquo;attendrai longtemps cette douceur de vaincre. Je le sais, ce n&rsquo;est pas pour  aujourd&rsquo;hui. Jamais je ne rencontrerai un adversaire qui me vaille. D\u00e9j\u00e0,  toi-m\u00eame, te voil\u00e0 dompt\u00e9, pourtant si beau, de loin, si fier. Est-ce donc vrai  que ton \u0153il ne peut pas me voir \u00e0 ma taille, mais beaucoup plus grand que je ne  suis ? Je ne voulais pas te mentir. A travers toutes ces aventures o\u00f9 je me  glisse, penses-tu que je ne souhaite qu&rsquo;\u00eatre admir\u00e9 ? Peut-\u00eatre moi aussi, ai-je  quelquefois envie qu&rsquo;on me plaigne et me soigne. Je suis las de toujours devoir  vous m\u00e9riter, images de moi-m\u00eame que se font mes conqu\u00eates, las plus encore,  sans doute, de l&rsquo;image de moi-m\u00eame que je me fais, en fuyant la\u00a0 candeur, en aimant la souffrance, en  traversant un fleuve, en domptant les chevaux. Je l&rsquo;avais oubli\u00e9, mais c&rsquo;est  vrai que la fuite est une \u00e9preuve aussi. C&rsquo;est vrai qu&rsquo;on peut, un jour, ne plus  partir pour se vaincre mais pour savourer sa victoire. C&rsquo;est vrai qu&rsquo;on peut se  plaire \u00e0 chaque pas qu&rsquo;on fait, et tant aimer l&rsquo;\u00e9lan qu&rsquo;on en oublie la cible.  C&rsquo;est vrai que s&rsquo;arr\u00eater exige du courage.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>L<\/strong>ibre  de regarder l&rsquo;homme qui le montait, le cheval, enfin, tourne la t\u00eate, le regarde  et s&rsquo;\u00e9broue, pi\u00e9tine longuement. Cet \u00e9tonnement, muet et triste, comme il est  plus poignant que l&rsquo;autre, celui qui n&rsquo;\u00e9tait qu&rsquo;une attente! Pourquoi cette  prise parfaite, pour un si rapide abandon ? Pourquoi tant de vigueur, si vaine ?  Pourquoi m&rsquo;\u00eatre venu chercher ? La t\u00eate noire s&rsquo;approche, elle va toucher  l&rsquo;homme au bras ou \u00e0 l&rsquo;\u00e9paule, et l&rsquo;homme sait, si la t\u00eate noire le touche,  qu&rsquo;il va se laisser \u00e9mouvoir. Il retire son bras, le retient, le balance, de  toutes ses forces frappe l&rsquo;animal aux naseaux. La ran\u00e7on de l&rsquo;amour est pay\u00e9e,  veng\u00e9e l&rsquo;ancienne injure. Maintenant, tu peux partir. Maintenant, tu pars. Sans  raison, je t&rsquo;ai pris, je te quitte sans raison. Que de mots seraient n\u00e9cessaires  pour faire entrer en ta cervelle \u00e9troite l&rsquo;\u00e9quivalence de cette meurtrissure ?  Assez! L&rsquo;orgueil a d\u00e9bord\u00e9 les rives raisonnables, o\u00f9 coule un flot qui ne doit  rien \u00e0 l&rsquo;orgueil ni \u00e0 la raison. Seul le flot me lave, sais-tu ? Le  \u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<div class=\"mceTemp mceIEcenter\" style=\"text-align: justify;\">\n<dl id=\"attachment_248\" class=\"wp-caption aligncenter\" style=\"width: 310px;\">\n<dt class=\"wp-caption-dt\"><a href=\"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2010\/11\/tenace1.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-medium wp-image-248\" title=\"tenace1\" src=\"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2010\/11\/tenace1-300x189.jpg\" alt=\"\" width=\"300\" height=\"189\" srcset=\"https:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2010\/11\/tenace1-300x189.jpg 300w, https:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2010\/11\/tenace1.jpg 651w\" sizes=\"auto, (max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><\/a><\/dt>\n<dd class=\"wp-caption-dd\">Illustration Pierre-Jean Debenat<\/dd>\n<\/dl>\n<\/div>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>L<\/strong>e  flot. Brusquement accord\u00e9e, r\u00e9compense immanente, l&rsquo;\u00e9vidence baigne comme une  eau. Il coule, chaud entre les doigts, le sable. Le cheval court au loin. Un ver  force son chemin dans le sable. Criante, une mouette vole au loin. La froidure  du soleil couchant ne fait pas moins chaud le sable. C&rsquo;est \u00e0 cause de la couleur  rouge qui s&rsquo;\u00e9tend loin. Le rouge donne chaud aux hommes comme au sable. La  couleur rouge avive les blessures.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>I<\/strong>l  s&rsquo;est couch\u00e9 de tout son long sur la plage, stup\u00e9fait que la mer, tout \u00e0 coup,  soit proche. Le flot est infini, comme l&rsquo;esprit d&rsquo;un homme qui ne cherche plus \u00e0  comprendre. Barreau, plume, chiendent, grain de sable aussi bien, le \u2026 est l\u00e0,  identique seulement \u00e0 ce qui est, hors du nombre et de l&rsquo;heure. Moi, aussi bien.  Pourquoi, et depuis quand est-ce que je crains l&rsquo;erreur ? Ce qui est unique ne  peut pas tromper. Ni ce sable, ni cette eau,, ni cette main chaude qui fouille  dans les profondeurs du sable, \u00e0 la recherche d&rsquo;un peu de  fra\u00eecheur.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>E<\/strong>n  vain; la chaleur est en lui. Elle ne provient ni de la couleur du soleil  couchant, ni de la lourde journ\u00e9e qui s&rsquo;ach\u00e8ve. Enfant, ainsi, parfois, je  rendais toute chose responsable de ma paresse ou de ma mauvaise humeur. Mais  toutes les choses, partout, \u00e9taient laborieuses et gaies, sauf \u00e0 l&rsquo;instant o\u00f9 la  petite flamme qui les irradiait, avant de dispara\u00eetre, flambait une derni\u00e8re  fois, tr\u00e8s fort. L&rsquo;enfant n&rsquo;avait pas tort d&rsquo;\u00eatre ind\u00e9cent, mais seulement de  croire que l&rsquo;ind\u00e9cence est punie de mort. Rien n&rsquo;est puni de mort, que la vie.  Il n&rsquo;y aura plus, c&rsquo;est vrai, de nasse ni de cabane, ni de rat, ni de cheval  noir qui ne demande qu&rsquo;\u00e0 porter. La main compatissante s&rsquo;est retir\u00e9e depuis,  rat, que tu y as creus\u00e9 ce c\u0153ur. On ne t&rsquo;aidera plus \u00e0 vivre un jour encore, ni  m\u00eame une heure. L&rsquo;enfant n&rsquo;avait pas tort de regretter sa m\u00e8re, mais de croire,  seulement, qu&rsquo;elle le prot\u00e9geait du pire.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>R<\/strong>\u00eaveur!  Ne faut-il pas, d&rsquo;abord, passer par le tunnel ? Et, par le tunnel, revenir dans  l&rsquo;antichambre de l&rsquo;absence ? Ne faut-il pas cogner avec ses poings ferm\u00e9s, ses  jambes convuls\u00e9es, son corps immense, contre les murs qui ne sont pas faits pour  s&rsquo;ouvrir ? Ne faut-il pas s&rsquo;arracher difficilement au songe, avant de rev\u00eatir la  tunique r\u00eav\u00e9e, les murs qui ne reculeront plus, la seule prison dont on ne  s&rsquo;\u00e9chappe point, plus compatissante qu&rsquo;une main, plus \u00e9troitement resserr\u00e9e  qu&rsquo;une coquille d&rsquo;\u0153uf, plus prenante et mouvante et plus libre que l&rsquo;eau? Il  sait maintenant de quoi le rat va mourir.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Jean-Charles  Pichon<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">1954<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Tenace ami l&lsquo;effarente nouvelle T\u00e9moigne pour En\u00e9e rare dormeur Un sourire all\u00e9git nos sept corps orgueilleux Laisse l&lsquo;invisible enfant revenir. Tristement, il regarda la nasse, \u00e0 ses pieds, dont l&rsquo;eau du fleuve avait distendu les joncs rouges. Depuis des mois, &hellip; <a href=\"https:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/?p=246\">Continuer la lecture <span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[18],"tags":[],"class_list":["post-246","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-nouvelles"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/246","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=246"}],"version-history":[{"count":6,"href":"https:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/246\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":252,"href":"https:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/246\/revisions\/252"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=246"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=246"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=246"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}