{"id":241,"date":"2010-11-13T16:43:57","date_gmt":"2010-11-13T15:43:57","guid":{"rendered":"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/?p=241"},"modified":"2011-01-07T21:00:04","modified_gmt":"2011-01-07T20:00:04","slug":"lenfer-bleu","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/?p=241","title":{"rendered":"L&rsquo;ENFER BLEU"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: left;\">\n<div id=\"attachment_242\" style=\"width: 235px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><a href=\"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2010\/11\/ENFER.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-242\" class=\"size-medium wp-image-242\" title=\"KONICA MINOLTA DIGITAL CAMERA\" src=\"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2010\/11\/ENFER-225x300.jpg\" alt=\"\" width=\"225\" height=\"300\" srcset=\"https:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2010\/11\/ENFER-225x300.jpg 225w, https:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2010\/11\/ENFER-768x1024.jpg 768w, https:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2010\/11\/ENFER.jpg 1224w\" sizes=\"auto, (max-width: 225px) 100vw, 225px\" \/><\/a><p id=\"caption-attachment-242\" class=\"wp-caption-text\">Illustration Pierre-Jean Debenat<\/p><\/div>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: georgia; color: #000000; font-size: medium;\">La lumi\u00e8re du jour jamais  n&rsquo;y p\u00e9n\u00e8tre; la lumi\u00e8re artificielle y est parcimonieusement distribu\u00e9e. Comme  le paradis, l&rsquo;enfer a ses lois : c&rsquo;est ailleurs, l\u00e0-bas, autrefois, que les  esprits chagrins et cependant cr\u00e9dules r\u00eavent d&rsquo;une \u00e9ternit\u00e9 o\u00f9 chacun  s&rsquo;adonnerait librement \u00e0 sa vie. Tous ne seront pas damn\u00e9s; pourquoi ceux-l\u00e0 et  non pas ceux-ci, voul\u00e0 ce que nul ne saurait clairement dire. Les pires n&rsquo;ont  pas toujours pass\u00e9 la marge; les moins mauvais ne vont pas toujours en de\u00e7a.  Moins mauvais ? Pires ? Le langage d&rsquo;en dehors a de ces na\u00efvet\u00e9s p\u00e2les, doux  \u00e9chelonnage \u00e0 la mesure de ceux qui ne connaissent pas les m\u00e9andres de  l&rsquo;heure.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Georgia; font-size: medium;\">Les cycles ne sont pas proportionn\u00e9s aux  crimes. C&rsquo;est dans le temps que s&rsquo;enfonce la spirale sans fin, d\u00e9j\u00e0 revenue \u00e0  son point de d\u00e9part pour moudre et pour mordre \u00e0 nouveau. Six heures &#8211; six  heures, une demi-journ\u00e9e : la moiti\u00e9 de la journ\u00e9e qui n&rsquo;appartient qu&rsquo;\u00e0 la  nuit.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Georgia; font-size: medium;\">Comme au d\u00e9but de la nuit elle-m\u00eame, le  ciel vacille, \u00e0 la fois espoir et repentir, regret et peur, et att\u00e9nue de vert  sa lumi\u00e8re tranchante avant l&rsquo;\u00e9clatement de l&rsquo;obscur. La premi\u00e8re heure n&rsquo;est  gu\u00e8re qu&rsquo;un flottement d&rsquo;attente incertaine, assur\u00e9e. Telles, la mort, la  derni\u00e8re cigarette, la prochaine rencontre, toutes ces choses habituelles  auxquelles par lassitude on ne croit plus et qui, fatales parce qu&rsquo;improbables,  toujours se recommencent.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Georgia; font-size: medium;\">La premi\u00e8re heure co\u00efncide avec  l&rsquo;ouverture des portes, elles-m\u00eames, les portes, pendant cette heure, ni  vraiment ouvertes, ni ferm\u00e9es, comme si le monde tout autour refusait de se  laisser exclure, ou que le ma\u00eetre du lieu r\u00e9pugn\u00e2t au d\u00e9finitif isolement. Ou  bien ces portes battantes ne sont-elles pas une tentation primaire, \u00e0 l&rsquo;usage  des na\u00effs, des \u00e9trangers ? Pas de verrou, de clef, pas m\u00eame de serrure. La paume  contre le bois : la porte s&rsquo;ouvre, et si elle se referme seule, rien ne laisse  penser que, plus tard aussi, une simple pression ne suffira pas.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Georgia; font-size: medium;\">Lorsque c&rsquo;est l&rsquo;heure, un voyant jaune  et rouge s&rsquo;\u00e9claire sous le porche de la cour qui donne dans une impasse qui  donne dans sur une rue; mais, parfois, absorb\u00e9 par ses t\u00e2ches famili\u00e8res, le  ma\u00eetre du lieu oublie d&rsquo;allumer le signal et les grandes lettres \u00e9teintes  tiennent dans le jeu rassurant un r\u00f4le non n\u00e9gligeable. La nuit n&rsquo;est pas venue,  donc elle ne viendra pas. Le jour \u00e9claire la rue, l&rsquo;impasse, la cour m\u00eame. La  porte ouverte au fond de la cour semble un abri, contre le froid ou le soleil,  contre la pluie ou le vent. Il n&rsquo;est pas vrai que l&rsquo;enfer soit tout entier pav\u00e9  de bonnes intentions : pierre d&rsquo;entr\u00e9e, frottement du seuil. Il doit faire frais  l\u00e0-dedans, ou ti\u00e8de. Voil\u00e0 ce qu&rsquo;on se dit tout d&rsquo;abord. Je vais m&rsquo;asseoir cinq  minutes, me reposer, me rafra\u00eechir. Je serai mieux pour reprendre ma route. Les  lettres mortes de l&rsquo;enseigne donnent l&rsquo;assurance que le risque n&rsquo;est pas plus  grand.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Georgia; font-size: medium;\">Autrefois, peut-\u00eatre, lorsque Dieu  existait et qu&rsquo;il y avait des cierges sur les autels, br\u00fblait-on ici l&rsquo;encens et  le soufre. Mais les anges ont perdu leur lyre et les lieux maudits leurs  quinquets. Un gros camion barre l&rsquo;impasse; en sortent les hommes charg\u00e9s de  caisses. Une petite auto couine derri\u00e8re le monstre. Sur le trottoir, un ouvrier  en bleu de chauffe croise un soldat n\u00e8gre amerlo, h\u00e9site \u00e0 lui livrer passage.  Il y a des arbres sur l&rsquo;avenue, des toits coniques dans le ciel, des complaintes  new-orl\u00e9anaises dans les hauts taudis balconneux. Des gens jaillissent des  cin\u00e9mas mais la plupart travaillent encore dans les usines, et par la fen\u00eatre  ouverte d&rsquo;un premier \u00e9tage on entend le tapage tranquille d&rsquo;une machine qui  d\u00e9bite des prospectus pour les disciples du Christ.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Georgia; font-size: medium;\">A six heures, le lieu est d\u00e9sert,  d\u00e9sert\u00e9 m\u00eame par son ma\u00eetre, qui conduit dans les caves les ouvriers aux  caisses. On ne craint pas les voleurs. Personne dans la salle, \u00e9troite, \u00e0 peine  plus longue que le bar qui la s\u00e9pare presque en deux. Les tabourets, les petites  tables sont rouges et, rouges \u00e9galement, les six lueurs \u00e9lectriques tamis\u00e9es de  rafia. Sur un r\u00e9chaud \u00e0 gaz, derri\u00e8re le bar, bouillonne l&rsquo;eau o\u00f9 trempent une  demi-douzaine d&rsquo;oeufs \u00e0 demi durs d\u00e9j\u00e0. La radio clapote en sourdine. Une vague  odeur de tabac froid vogue lentement vers l&rsquo;air libre.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Georgia; font-size: medium;\">Une immense peinture sombre couvre le  mur du fond. Elle repr\u00e9sente un navire \u00e9chou\u00e9, un squelette de bateau semblable  \u00e0 l&rsquo;\u00e2me tr\u00e9pass\u00e9e en \u00e9tat de p\u00e9ch\u00e9 mortel. Le peintre qui a fait cela n&rsquo;\u00e9tait  pas d&rsquo;un naturel gai, bien qu&rsquo;il jou\u00e2t aussi de la mandoline. Le ma\u00eetre l&rsquo;\u00e9voque  en ces termes :<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Georgia; font-size: medium;\">&#8211; Maintenant, c&rsquo;est une cloche. Il n&rsquo;est  plus bon \u00e0 rien. Je dirai m\u00eame : un pauvre type.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Georgia; font-size: medium;\">Car il arrive que tout commence par des  souvenirs. Ceux qui s&rsquo;en sont sortis, ou qui le disent, reviennent s&rsquo;en  f\u00e9liciter :<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Georgia; font-size: medium;\">&#8211; On a fait de ces foires, ici  !<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Georgia; font-size: medium;\">A l&rsquo;attention du n\u00e9ophyte qu&rsquo;ils  entra\u00eenent et guident, ils ont des histoires pr\u00eates, moins enjoliv\u00e9es que  rev\u00e9cues &#8211; en marge du job quotidien, de la femme vieillie, des gosses de  rigueur :<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Georgia; font-size: medium;\">&#8211; Il y avait une \u00e9poque, on avait  install\u00e9 des ficelles partout; on y accrochait des cravates rouges et des  soutiens-gorge&#8230;<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Georgia; font-size: medium;\">&#8211; Ah ! \u00e7a partait \u00a7 dit le ma\u00eetre.  Fallait voir nos amis !<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Georgia; font-size: medium;\">Ils passent en revue d&rsquo;autres  ombres.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Georgia; font-size: medium;\">&#8211; Invraisemblable qu&rsquo;un homme de cette  trempe se fiche sur la paille comme \u00e7a pour une fille !<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Georgia; font-size: medium;\">&#8211; Il faut quand m\u00eame, dit le ma\u00eetre,  avoir la t\u00eate sur ses \u00e9paules.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Georgia; font-size: medium;\">&#8211; C&rsquo;est pas seulement \u00e7a. C&rsquo;est affaire  d&rsquo;orgueil. Il y a des gars qui plastronnent, trois mois, quatre mois, six mois.  Et puis le temps vient o\u00f9 l&rsquo;on attend des heures avant de payer sa  tourn\u00e9e.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Georgia; font-size: medium;\">&#8211; Mais la fille, qu&rsquo;est-elle devenue  ?<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Georgia; font-size: medium;\">&#8211; Jacqueline ? Elle est avec un peintre.  Il gagne bien sa vie.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Georgia; font-size: medium;\">&#8211; Il ne m&rsquo;a pas donn\u00e9 l&rsquo;impression de  p\u00e9ter sur l&rsquo;or.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Georgia; font-size: medium;\">&#8211; Et vous, dit le ma\u00eetre, \u00e7a va comme  vous voulez ?<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Georgia; font-size: medium;\">&#8211; Je me d\u00e9brouille.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Georgia; font-size: medium;\">Un silence.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Georgia; font-size: medium;\">&#8211; Je ne te raconte pas ma  vie.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Georgia; font-size: medium;\">&#8211; C&rsquo;est la vie, dit le ma\u00eetre, d&rsquo;un  homme heureux, d&rsquo;un homme sans histoire.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Georgia; font-size: medium;\">&#8211; Je suis toujours avec Simone, dit  l&rsquo;homme heureux, mais je n&rsquo;en dis rien encore. Je ne juge pas une fille en trois  ans. L&#8217;emballement, \u00e7a ne sert \u00e0 rien dans la vie.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Georgia; font-size: medium;\">Les regrettants sont des clients  factices. On les revoit une fois et ils ne reviennent plus. La fille qu&rsquo;ils  m\u00e9prisent, la femme qu&rsquo;ils ha\u00efssent, la vie les a repris sous sa grosse patte  ronde. Quel jeu en vaut la chandelle ?<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Georgia; font-size: medium;\">Les premiers habitu\u00e9s sont deux : le  vieil ouvrier qui n&rsquo;aime pas l&rsquo;Am\u00e9rique et une petite bonne femme qu&rsquo;on a  toujours envie d&rsquo;appeler Ernestine mais qui ne m\u00e9rite pas ce nom, puisqu&rsquo;elle  n&rsquo;a pas plus de vingt ans, qu&rsquo;elle \u00e9crit des po\u00e8mes et fait de la peinture. Son  tablier est d&rsquo;un noir d&rsquo;\u00e9coli\u00e8re, et noire la ceinture \u00e9paisse dont on craint  qu&rsquo;elle ne coupe en deux sa taille trop mince. Ses cheveux sont rares et secs,  son visage frip\u00e9 et ses yeux innocents. Il y a deux ans que, quotidiennement,  elle arrive d\u00e8s la premi\u00e8re heure, d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e un jour, le lendemain rass\u00e9r\u00e9n\u00e9e,  pr\u00eate \u00e0 mourir sur un signe ou triomphant follement de s&rsquo;\u00eatre surv\u00e9cue. Elle et  le vieil ouvrier boivent des vins blancs secs, assis de part et d&rsquo;autre du bar  sans se parler jamais.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Georgia; font-size: medium;\">&#8211; Ca ne peut pas vous faire de mal, a  dit le ma\u00eetre, en regardant sur les \u00e9tag\u00e8res les flacons \u00e9troits ou  ventrus.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Georgia; font-size: medium;\">Dieux-bornes de l&rsquo;espoir ? Ou  dieux-Janus ? L&rsquo;espoir du vieux n&rsquo;est pas celui de la jeune fille, mais la lueur  qu&rsquo;on voit dans ses yeux na\u00effs n&rsquo;est pas moins cr\u00e9dule et claire. Espoir, non  regret. Ce vieux ne vit pas dans son \u00e2ge. Il gagnera un jour assez d&rsquo;argent pour  revenir ici en glorieux, boire autre chose que du vin blanc, s&rsquo;offrir des  filles. Sa vie n&rsquo;est pas finie, elle lui doit une revanche, puisqu&rsquo;il n&rsquo;est pas  de ceux qui\u00a0s&rsquo;enivrent en groupe, de gros rouge ou d&rsquo;alcool, dans les tabacs  douteux. Un jour, il restera ici tr\u00e8s tard, un soir il restera ici toute la  nuit, toutes les nuits et ne partira plus. Ses yeux soudain prennent  l&rsquo;expression lasse qu&rsquo;il a vue \u00e0 ceux qui gagnent trop d&rsquo;argent. Dignement, il  se tait et boit son vin blanc \u00e0 petites gorg\u00e9es.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Georgia; font-size: medium;\">Un jour aussi, Ernestine sera riche :  cape d&rsquo;hermine et chauffeur, ou la gloire, \u00e0 d\u00e9faut. Les po\u00e8mes qu&rsquo;elle \u00e9crit  parlent de croix et d&rsquo;ennui et de pluie sur les toits; plus \u00e9volu\u00e9es, ses  peintures ont reprodui C\u00e9zanne, Gauguin, Rousseau nagu\u00e8re, Braque aujourd&rsquo;hui.  Elle charge de rouge et de vert des chaises tristes et d\u00e9taille avec minutie les  ar\u00eates du poisson mort. Elle attend le talent comme d&rsquo;autres un emploi de  contrema\u00eetre en chef, et le luxe comme un droit de ne plus ressembler. Elle  seule ignore sa grande bouche sans fard qui s&rsquo;ouvre triangulairement, son nez  malin, ses m\u00e8ches raides, son rire d\u00e9contenanc\u00e9, son sarrau noir et que la  fortune, suppos\u00e9 qu&rsquo;elle vienne, ne la rendra pas diff\u00e9rente.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Georgia; font-size: medium;\">Ou bien, lorsqu&rsquo;elle se voit telle  qu&rsquo;elle est, cette vision d&rsquo;elle-m\u00eame l&rsquo;\u00e9pouvante, elle n&rsquo;esp\u00e8re plus r\u00e9ussir un  jour. Son rire s&rsquo;aiguise et g\u00eane, elle dit maladroitement des mots tr\u00e8s dr\u00f4les,  dont elle se repent plus tard, comme de sales trahisons. Elle ne porte sous son  tablier d&rsquo;autre v\u00eatement qu&rsquo;une chemise de laine; lorsqu&rsquo;elle a bu plusieurs  verres de vin blanc et qu&rsquo;un homme s&rsquo;asseoit pr\u00e8s d&rsquo;elle par hasard et qu&rsquo;ils  sont seuls avec le ma\u00eetre, elle d\u00e9couvre ses jambes, ses cuisses et sa chatte  pour montrer qu&rsquo;elle n&rsquo;a peur de rien.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Georgia; font-size: medium;\">&#8211; Ah ! dit le ma\u00eetre, Ernestine, il n&rsquo;y  en a pas deux comme elle ! Elle sait y faire, ah ! mais oui !<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Georgia; font-size: medium;\">Ernestine rejoint l&rsquo;enseigne lumineuse  et le disque \u00e0 flon-flon dans l&rsquo;esprit de quelqu&rsquo;un qui voulut tout cela; le  silence rev\u00eat une \u00e9paisseur de cha\u00eene.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Georgia; font-size: medium;\">Le ma\u00eetre est grand et mince. Les femmes  le trouvent beau. Il n&rsquo;a pas d&rsquo;\u00e2ge, avec ses cheveux blancs, son teint frais,  ses yeux attentifs. Lorsqu&rsquo;on le rencontre, avant six heures, v\u00eatu de son  trench-coat gris, un sac \u00e0 provisions au bout de chacun de ses bras, car il fait  ses achats lui-m\u00eame, on ne peut voir en lui qu&rsquo;un Don Juan vieillissant, gagn\u00e9  aux lentes manies du c\u00e9libat. Comme la plupart des hommes, il vit douze heures  par jour, mais ce sont les douze heures que la plupart ne vivent pas.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Georgia; font-size: medium;\">Le reste du temps, il dort ou frotte  longuement sa peau rose. Il n&rsquo;est pas tr\u00e8s intelligent mais il conna\u00eet ses  limites et ne r\u00eave jamais de les outrepasser. Ou bien peut-\u00eatre a-t-il une forme  d&rsquo;intelligence qui n&rsquo;est pas celle des humains.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Georgia; font-size: medium;\">&#8211; Lui et moi, dit-il parfois de  quelqu&rsquo;un qu&rsquo;il n&rsquo;aime pas, on ne parle pas la m\u00eame langue.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Georgia; font-size: medium;\">Comme un ma\u00eetre \u00e9conome n&rsquo;a que faire  d&rsquo;un grand nombre d&rsquo;esclaves, parce qu&rsquo;il sait les employer, une douzaine  d&rsquo;expressions lui tiennent lieu de science, conviennent \u00e0 sa col\u00e8re, son amour,  sa compr\u00e9hension. Ses mots ne s&rsquo;usent, bien qu&rsquo;ind\u00e9finiment il les fasse servir.  Il ne les murmure jamais, ni ne les laisse tomber d&rsquo;une voix d\u00e9sinvolte &#8211; et ne  les n\u00e9glige d&rsquo;aucune fa\u00e7on. Mais au contraire il les projette, les accentue et  les ass\u00e8ne avec cette admirable force que donne une conviction totale. De tr\u00e8s  vieilles dames viennent quelques fois par semaine se faire bercer par les mots  enchanteurs et retrouver en eux le reflet des chim\u00e8res qu&rsquo;on n&rsquo;ose plus, pass\u00e9  un certain \u00e2ge, \u00e9clairer de pleins feux.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Georgia; font-size: medium;\">&#8211; Mais, Madame Louise, vous \u00eates encore  jeune. La plus belle femme du quartier, monsieur ! Ah ! Mais oui ! Si c&rsquo;\u00e9tait  moi ! Un peu de musique, un peu d&rsquo;alcool, un peu d&rsquo;ombre et \u00e7a part !<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Georgia; font-size: medium;\">Madame Louise est folle, pauvre et  minable. Mais c&rsquo;\u00e9tait jadis une grande danseuse, qu&rsquo;on a montr\u00e9e \u00e0 Prague, \u00e0  Vienne et \u00e0 Berlin, et son corps est rest\u00e9 mince sous les robes d\u00e9mod\u00e9es, les  fourrures \u00e9lim\u00e9es qu&rsquo;elle porte.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Georgia; font-size: medium;\">&#8211; Dansez pour moi, Madame Louise, j&rsquo;aime  vous voir danser !<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Georgia; font-size: medium;\">Le rire de la vieille n&rsquo;est pas  agr\u00e9able; sa danse ne l&rsquo;est gu\u00e8re plus, tandis que lentement elle tourne sur  elle-m\u00eame, au rythme d&rsquo;une valse imaginaire, les bras rejet\u00e9s au-dessus de la  t\u00eate et le torse bomb\u00e9. Mais les paroles du ma\u00eetre l&rsquo;accompagnent, simples et  na\u00efves comme elle.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Georgia; font-size: medium;\">&#8211; Ah ! si vous l&rsquo;aviez vue, toute nue,  dans les lumi\u00e8res. Les coeurs battaient pour elle, et \u00e7a partait !<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Georgia; font-size: medium;\">Comme sous la baguette de la f\u00e9e, on  voit se d\u00e9ployer non pas le triomphe ancien mais le r\u00eave m\u00eame de la femme.  L&rsquo;espoir se fait chair et cette \u00e9motion puissante qui se communique \u00e0 l&rsquo;unique  spectateur de la danse incongrue la rend brusquement admirable.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Georgia; font-size: medium;\">&#8211; Il faudra que vous veniez, madame  Louise, une fois, vers une heure ou deux du matin. Ah oui ! L\u00e0, c&rsquo;est la  f\u00eate.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Georgia; font-size: medium;\">&#8211; Vers une heure ou deux ?  dit-elle.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Georgia; font-size: medium;\">&#8211; Il faut venir. Vous rencontrerez des  hommes riches, qui sauront vous appr\u00e9cier. On vous applaudira, on vous bissera,  madame Louise, et vous verrez, vous revivrez vos succ\u00e8s d&rsquo;autrefois.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Georgia; font-size: medium;\">Elle se met \u00e0 pleurer, alors; posant le  verre qu&rsquo;il essuyait, le ma\u00eetre s&rsquo;approche d&rsquo;elle, entoure d&rsquo;un bras les \u00e9paules  tremblantes :<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Georgia; font-size: medium;\">&#8211; Il ne faut pas vous laisser aller,  madame Louise, il ne faut pas vivre seule. Avec les jambes que vous avez  !<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Georgia; font-size: medium;\">Lucifer est un ange. Il ne sait pas  m\u00e9priser. Ses piti\u00e9s sont plus subtiles. C&rsquo;est l&rsquo;heure o\u00f9 appara\u00eet, \u00ab\u00a0je reste  cinq minutes\u00a0\u00bb, une femme, jeune encore, qui ne l&rsquo;est pas tellement \u00e0 son gr\u00e9. Sa  peau, ses cheveux pourtant ont de l&rsquo;\u00e9clat. Mais son fils d\u00e9j\u00e0 pr\u00e9pare sa  communion solenelle et elle se doit de rentrer t\u00f4t pour l&rsquo;accueillir quand il  revient de l&rsquo;\u00e9tude, \u00ab\u00a0si dur \u00e0 \u00e9lever, monsieur, si difficile \u00e0 comprendre\u00a0\u00bb. Son  espoir \u00e0 elle serait d&rsquo;\u00eatre libre de rentrer quand il lui pla\u00eet. Elle pense  qu&rsquo;alors elle rencontrerait l&rsquo;homme de sa vie, l&rsquo;homme qui porterait sa vie et  qui la prendrait en charge.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Georgia; font-size: medium;\">Elle mise tout sur cet espoir, et sa  personne m\u00eame d&rsquo;abord. C&rsquo;est pourquoi sa peau et ses cheveux brillent et qu&rsquo;elle  se voudrait plus jeune. Sa beaut\u00e9 n&rsquo;est pas un r\u00eave, pas encore, mais une chance  fugitive \u00e0 laquelle elle donne moins de cinq ann\u00e9es d&rsquo;avenir, quinze ou seize  cents de ces jours qui passent sans rien apporter.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Georgia; font-size: medium;\">Dans cette attente, elle d\u00e9fie le sort  et les hommes. Elle joue aux d\u00e9s, elle se raconte. Petitement, il est rare  qu&rsquo;elle rencontre un homme qui vaille seulement une vraie confidence. Elle  mesure ses mots, longtemps. Peut-\u00eatre dira-t-elle qu&rsquo;elle est une divorc\u00e9e,  avouera-t-elle m\u00eame qu&rsquo;elle fait des extras dans les restaurants et les bars,  l&rsquo;apr\u00e8s-midi \u00e0 cause de l&rsquo;enfant, ou que l&rsquo;enfant demande \u00e0 la concierge, depuis  des mois, s&rsquo;il ny a pas pour lui une lettre de son p\u00e8re. \u00ab\u00a0A son enfant m\u00eame il  n&rsquo;\u00e9crira pas !\u00a0\u00bb<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Georgia; font-size: medium;\">La pente est dangereuse : la  justification d\u00e9j\u00e0 corrompt l&rsquo;histoire. L&rsquo;homme \u00e9tait une brute, il a eu tous  les torts. Elle l&rsquo;a fait condamner parce qu&rsquo;il ne lui versait pas de pension. A  six mois de prison avec sursis, la premi\u00e8re fois; la seconde fois, \u00e0 un an de  prison ferme. Il s&rsquo;est enfui, le l\u00e2che. Engag\u00e9 volontaire, peut-\u00eatre dans la  L\u00e9gion, ou vivant d&rsquo;exp\u00e9dients dans un grand port sous une fausse identit\u00e9. On  ne se justifie pas sans s&rsquo;aggraver, madame.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Georgia; font-size: medium;\">Le visage de col\u00e8re ne brille plus mais  l&rsquo;alcool enflamme les pommettes; les yeux ne sont pas clairs mais cruels et  per\u00e7ants. L&rsquo;\u00e9tude a pris fin, votre fils joue en pleine rue devant la maison,  bien que vous le lui ayez d\u00e9fendu. Votre col\u00e8re, votre aigreur et cette heure  perdue dans un bar, il lui faudra payer tout cela. \u00ab\u00a0Je n&rsquo;admets pas, dites-vous,  qu&rsquo;il se conduise comme les petits voyous du quartier.\u00a0\u00bb<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Georgia; font-size: medium;\">B\u00e9n\u00e9vole, le ma\u00eetre ferme l&rsquo;oreille \u00e0  tous les mensonges. Il sait que faire semblant d&rsquo;\u00eatre ce n&rsquo;est pas mentir  vraiment. A chaque \u00e9vasion, son sourire complice pr\u00e9sage une suite  heureuse.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Georgia; font-size: medium;\">Sit\u00f4t que surviennent les premiers  menteurs, les fant\u00f4mes s&rsquo;\u00e9clipsent. L&rsquo;avenir et le pass\u00e9 rejoignent leurs  caveaux. Les menteurs (il leur faut la demie bourgogne \u00e0 chaque repas, une fille  tous les soirs) vivent l&rsquo;aujourd&rsquo;hui et le vivent double, assez forts encore &#8211;  moins de cinquante ans plus de vingt-cinq &#8211; pour faire au devoir, au plaisir  leur part.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Georgia; font-size: medium;\">Les filles arrivent en m\u00eame temps  qu&rsquo;eux. Ils les embrassent distraitement, leur offrent un verre. C&rsquo;est l&rsquo;heure  des arrangements furtifs, des invitations \u00e0 d\u00eener, des reproches sans trop  d&rsquo;acrimonie pour un lapin pos\u00e9 la veille. Mais le ma\u00eetre apporte la piste, les  menteurs se rassemblent \u00e0 l&rsquo;un des bouts du bar, entre le poste de radio et le  bateau peint. Les d\u00e9s qu&rsquo;on remue dans\u00a0le cornet sons un signal. Les filles  s&rsquo;\u00e9loignent, s&rsquo;asseyent contre le mur ou demeurent seules devant leur verre  \u00e0\u00a0demi vide.\u00a0Pour une heure, deux ou trois, l&rsquo;avenir et le pass\u00e9 fondent dans la  lueur brillante et f\u00e9roce du jeu. <\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Georgia; font-size: medium;\">L&rsquo;antichambre de l&rsquo;absurde est d&rsquo;une  grande banalit\u00e9, Eleusis sans la pourpre et l&rsquo;or, temple sacr\u00e9 sans portique.  Les menteurs se tutoient et ne savent rien les uns des autres. Celui-ci est  ing\u00e9nieur et celui-l\u00e0 barman, cet autre dirige seul une petite entreprise et ce  repr\u00e9sentant se fait ses trois cents sacs. L&rsquo;un doit \u00eatre mari\u00e9, si l&rsquo;on en  croit son alliance, bien qu&rsquo;il ne parle jamais de son m\u00e9nage; un autre, qui ne  l&rsquo;est pas, ne vient jamais sans sa \u00ab\u00a0femme\u00a0\u00bb, brune silencieuse et patiente. Mais  l&rsquo;\u00e2ge, la profession, l&rsquo;\u00e9tat matrimonial ne cernent pas du tout ce que les \u00eatres  sont. La premi\u00e8re des sciences est \u00e0 forme d&rsquo;oubli. Il y a celui qui n&rsquo;annonce  pas son jeu, mais toujours plus ou moins qu&rsquo;il n&rsquo;a, et le timor\u00e9 qui n&rsquo;ose pas  mentir; celui dont le visage reste impassible et celui qui, faute d&rsquo;\u00eatre parvenu  \u00e0 ce contr\u00f4le, a invent\u00e9 plusieurs grimaces \u00e0 contre temps pour masquer l&rsquo;\u00e9moi  v\u00e9ritable. Certains perdent avec le sourire, qui ne sont pas riches  obligatoirement; d&rsquo;autres boudent ou s&rsquo;irritent et ce ne sont toujours les plus  riches.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Georgia; font-size: medium;\">Combinaison du poker-cartes et du coup  de d\u00e9s, le jeu simule la vie. On accepte ou l&rsquo;on refuse ce que le voisin de  droite fait semblant de donner plut\u00f4t que ce qu&rsquo;il donne, mais l&rsquo;acceptation  porte sa propre peine et la r\u00e8gle est de passer \u00e0 son voisin de gauche plus que  l&rsquo;on a re\u00e7u. Le refus \u00e9galement porte sa punition car l&rsquo;annonce aussi bien  pouvait \u00eatre correcte. Ni la confiance ni la d\u00e9fiance ne sont une solution  certaine; en fin de compte le hasard tranche et ne rien dire du hasard revient \u00e0  se taire sur tout.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Georgia; font-size: medium;\">Le vrai joueur n&rsquo;ignore pas que la foi  est une puissance mais qu&rsquo;il ne peut la dominer, ou qu&rsquo;asservie elle perdrait  ses pouvoirs. Je suis dans un bon jour : voil\u00e0 ce que dit le joueur, et il  entend par l\u00e0 qu&rsquo;il est dans un tel jour o\u00f9 ses fautes m\u00eames lui seront  b\u00e9n\u00e9fiques, un jour o\u00f9 il ne perdra pas. Mais il se garde de se demander  pourquoi, car, s&rsquo;il se le demandait, il commencerait de perdre. Celui qui met en  doute l&rsquo;existence de son dieu ne doit plus en attendre de faveurs. Toute  puissance n&rsquo;est qu&rsquo;offrande. Le vainqueur d&rsquo;abord s&rsquo;est donn\u00e9.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Georgia; font-size: medium;\">Le jeune mari\u00e9 qui se repent de n&rsquo;\u00eatre  pas encore parti et qui, toutes les deux minutes, regarde sa montre ou  l&rsquo;horloge, il aurait mieux fait de s&rsquo;avouer perdant d\u00e8s le premier lancer de  d\u00e9s. Mais l&rsquo;homme que poursuit une b\u00eate furieuse saute plus loin et plus haut  qu&rsquo;il ne le ferait d&rsquo;ordinaire pour franchir un foss\u00e9, un mur et de m\u00eame le coup  d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9 le plus souvent r\u00e9ussit, comme s&rsquo;il avait requis toute l&rsquo;\u00e9nergie du  joueur.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Georgia; font-size: medium;\">&#8211; La baraque, dit le ma\u00eetre, est tomb\u00e9e  sur le chien.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Georgia; font-size: medium;\">A quoi r\u00e9pond l&rsquo;hypocrisie de Claude  :<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Georgia; font-size: medium;\">&#8211; Je vais te passer modestement  &#8230;<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Georgia; font-size: medium;\">&#8211; C&rsquo;est un vrai coup de Jeanne d&rsquo;Arc !  dit Claude aussi, parfois, d&rsquo;une emb\u00fbche un peu tra\u00eetre, et :<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Georgia; font-size: medium;\">&#8211; Gare \u00e0 vous, monsieur le Pasteur  !<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Georgia; font-size: medium;\">Arriv\u00e9 d\u00e8s la seconde heure, ce gar\u00e7on  fin que toutes les femmes tutoient et baisent sur la bouche ne quittera pas  l&rsquo;enfer avant les premi\u00e8res heures de l&rsquo;aube. Il s&rsquo;est constitu\u00e9 comme le  ma\u00eetre, son ma\u00eetre, un vocabulaire court, \u00e9l\u00e9mentaire et suffisant. Elles  l&rsquo;entendent, les femmes, r\u00e9p\u00e9ter \u00e0 leurs compagnes les m\u00eames mots qu&rsquo;il leur a  dits et ne lui en veulent pas, mais d\u00e9sirent l&rsquo;entendre \u00e0 nouveau le leur dire.  Elles savent que les mots n&rsquo;ont pas d&rsquo;importance, que plus ils sont rares et  plus on est libre. Devant chacune d&rsquo;elles entier \u00e0 chaque fois, c&rsquo;est par ses  yeux, ses bras, son corps qu&rsquo;il les adjure d&rsquo;\u00eatre pour lui aussi enti\u00e8res \u00e0  chaque fois. Il ne leur promet ni le temps ni la vie, qui passent, mais  l&rsquo;\u00e9ternit\u00e9 de l&rsquo;instant.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Georgia; font-size: medium;\">Des amoureux touchants, \u00e9gar\u00e9s,  scandalisent. Ils s&rsquo;aimeront encore demain. D&rsquo;eux-m\u00eames ils partent apr\u00e8s un  vere ou deux, na\u00effs insatisfaits qui cherchent dans les lieux o\u00f9 l&rsquo;on s&rsquo;amuse  mieux que la f\u00eate qui est en eux et qui ne les amuse pas.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Georgia; font-size: medium;\">Pour l&rsquo;\u00e9ternit\u00e9, des mains lancent les  d\u00e9s et les d\u00e9s retombent. Les figures qu&rsquo;ils forment \u00e0 chaque seconde arr\u00eatent  le temps.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Georgia; font-size: medium;\">Il y a une heure, vers le milieu de la  nuit, o\u00f9 se pose aux joueurs, aux buveurs, aux femmes, la vieille question de  gu\u00e9rir ou de refuser le salut.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Georgia; font-size: medium;\">-Allons ! Je vais rentrer, dit cet  homme. J&rsquo;ai besoin d&rsquo;un solide sommeil !<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Georgia; font-size: medium;\">Mais de partout, on s&rsquo;\u00e9crie :<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Georgia; font-size: medium;\">&#8211; Encore une, la derni\u00e8re !<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Georgia; font-size: medium;\">C\u00e2linement des bras enserrent  l&rsquo;h\u00e9sitant, des mains rafra\u00eechissent sa nuque inclin\u00e9e. Il n&rsquo;en est pas un sans  doute, parmi ceux qui le retiennent, qui ne l&rsquo;envie follement d&rsquo;avoir le courage  de fuir et ne souffre de ne pas l&rsquo;imiter. La peur de cette souffrance fait le  geste prenant, insidieuse la voix.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Georgia; font-size: medium;\">Qu&rsquo;il leur c\u00e8de, qu&rsquo;il reste &#8211; et,  presque toujours, il en est ainsi &#8211; la joie d&rsquo;avoir vaincu autrui faute de  pouvoir se vaincre soi-m\u00eame, le spectacle d&rsquo;une faiblesse soudain pire que la  leur (puisqu&rsquo;ils n&rsquo;ont pas essay\u00e9, eux) relancent l&rsquo;int\u00e9r\u00eat, excitent les  rumeurs et referment le cercle.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Georgia; font-size: medium;\">&#8211; Vous n&rsquo;allez pas nous faire cela ! a  dit le ma\u00eetre.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Georgia; font-size: medium;\">Et, d&rsquo;un grand geste de la main,  balayant ses occupations serviles :<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Georgia; font-size: medium;\">&#8211; Celle-l\u00e0, je la joue avec vous ! Ah !  Le coup n&rsquo;est pas le m\u00eame !<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Georgia; font-size: medium;\">On parle plus fort un instant. Quelqu&rsquo;un  qui ne joue pas raconte une histoire.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Georgia; font-size: medium;\">Ce n&rsquo;est pas une histoire du jour,  logique, simple et faite pour s\u00e9duire l&rsquo;esprit. Confus\u00e9ment, nul ne pense plus  que la vie repose sur une architecture constitu\u00e9e. Chacun la sent fuir sous ses  doigts.\u00a0 Les mots s&rsquo;\u00e9chappent au petit bonheur la chance. On entre dans le  septi\u00e8me cycle, o\u00f9 la seconde m\u00eame s&rsquo;amenuise, s&rsquo;effile \u00e0 ne plus se compter. Le  ma\u00eetre danse derri\u00e8re son bar : il jongle avec les verres qu&rsquo;il essuie, les  liquides qu&rsquo;il sert, les plaisanteries qu&rsquo;il lance. Mais, bien que maintenant  tout repose sur lui, ses mots sonnent faux et sa danse n&rsquo;est plus agr\u00e9able. Il  se conna\u00eet l&rsquo;esclave des forces d\u00e9cha\u00een\u00e9es.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Georgia; font-size: medium;\">Quand la porte maintenant s&rsquo;ouvre, c&rsquo;est  toujours sur des couples ivres qui demandent \u00e0 boire d\u00e8s le seuil, depuis  l&rsquo;autre verre ils ont soif, ou sur des femmes qui ont v\u00e9cu plusieurs fois la vie  et la mort. La Bistouquette aux yeux de glace (chaude comme p\u00eache au jardin)  enseigne que le travail est n\u00e9cessaire \u00e0 l&rsquo;homme et \u00e0 la femme, raconte  qu&rsquo;elle-m\u00eame a travaill\u00e9, pendant deux semaines, \u00e0 coller des enveloppes jaunes  dans une manufacture de banlieue : elle s&rsquo;\u00e9tait cass\u00e9 la jambe et marchait avec  un pl\u00e2tre. La seule fois qu&rsquo;elle a travaill\u00e9.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Georgia; font-size: medium;\">Mais ce courage lui sauve des ann\u00e9es de  sa vie. Elle est revenue ici comme neuve, rabot\u00e9e par le courage et la  souffrance. Son visage rouge \u00e9tait moins enfl\u00e9, moins rouge aussi. Elle parlait  de se fiancer, elle n&rsquo;est pas encore vieille. Elle ne parlait que de se fiancer  et de rendre heureux un homme. C&rsquo;est lentement que son visage rougit de nouveau  et enfle.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Georgia; font-size: medium;\">La Bistouquette est bonne, mais  Natouchka est sage. Natouchka crie dans le n\u00e9ant; elle veut offrir \u00e0 boire \u00e0  tous, parce qu&rsquo;il lui semble tout \u00e0 coup que la g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 ouvre les portes du  ciel. Sois g\u00e9n\u00e9reuse envers toi-m\u00eame. Quand tu n&rsquo;as pas encore trop bu, tu sais  exprimer tes pens\u00e9es, et tes pens\u00e9es sont judicieuses. Tu comprends alors que  nul Dieu, assis derri\u00e8re ton dos, ne guide et ne retient ton bras. Forte fille,  qu&rsquo;attends-tu pour utiliser ta force ?<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Georgia; font-size: medium;\">&#8211; Je n&rsquo;aime pas voir, dit Madeleine, la  glace fondre dans un verre. Ca me rend toute chose.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Georgia; font-size: medium;\">Et ce drame soudain non seulement en  vaut d&rsquo;autres, apparemment plus graves, mais les contient tous myst\u00e9rieusement.  A cette heure, cela est vrai, personne n&rsquo;aime voir la glace fondre dans un verre  vide. Si ce manque d&rsquo;amour chez tous n&rsquo;atteint pas le d\u00e9sespoir, c&rsquo;est seulement  que l&rsquo;angoisse de tous ne s&rsquo;accroche pas au m\u00eame fil.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Georgia; font-size: medium;\">Le fil de Madeleine est t\u00e9nu; assez  souvent, elle le perd. Non pas qu&rsquo;elle soit folle. A trois heures du matin  encore, ses discours demeurent coh\u00e9rents, et intelligibles presque, bien que sa  tendresse alors s&rsquo;\u00e9panche dans l&rsquo;oreille de n&rsquo;importe qui. Mais son secret est  bien gard\u00e9. Peut-\u00eatre n&rsquo;y a-t-il pas de secret : la seule d\u00e9cevante habitude. On  ne sait pas toujours pourquoi on commence de boire, pourquoi l&rsquo;on ne rentre pas  dormir chez soi. On fait cela comme d&rsquo;autres vont au bureau huit heures par  jour, parce qu&rsquo;il n&rsquo;y a plus d&rsquo;espoir et que le facile est sans doute le  mieux.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Georgia; font-size: medium;\">&#8211; Mon petit chat ! dit Madeleine et sans  raison elle frissonne. L&rsquo;intelligence n&rsquo;est pas son fort. Pourtant, elle vit, et  vit sa vie. D&rsquo;autres n&rsquo;ont pas encore v\u00e9cu : ils se regardent dans les glaces et  se trouvent beaux. Ils le sont un peu plus qu&rsquo;hier et moins que demain. Mais ce  qu&rsquo;ils \u00e9taient hier est loin; ce qu&rsquo;ils seront demain, bien  improbable.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Georgia; font-size: medium;\">La plus belle se nomme Gigi. Elle a  vingt ans; d\u00e9j\u00e0 mari\u00e9e, d\u00e9j\u00e0 divorc\u00e9e; fi\u00e8re d&rsquo;\u00eatre elle, elle n&rsquo;aime en les  autres que de les voir pour exister. Tout inconnu premi\u00e8rement la s\u00e9duit; elle  s&rsquo;en approche et donne son sourire; puis, elle attend qu&rsquo;il donne tout le reste.  S&rsquo;il la caresse, elle ronronne; s&rsquo;il l&rsquo;entra\u00eene, elle le pr\u00e9c\u00e8de, et s&rsquo;il ne  fait pas mal l&rsquo;amour elle retournera une ou deux fois avec lui. Mais s&rsquo;il  l&rsquo;ennuie de son amour, elle s&rsquo;en rira et l&rsquo;\u00e9vitera d\u00e9sormais.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Georgia; font-size: medium;\">Elle pleure parfois des larmes  br\u00fblantes. Si on lui demande pourquoi, elle secoue la t\u00eate en g\u00e9missant. L&rsquo;homme  qu&rsquo;elle cherche partout, elle l&rsquo;avait d\u00e9couvert, et il n&rsquo;est pas venu \u00e0 son  rendez-vous parce qu&rsquo;elle manque trop souvent les siens (mais comment n&rsquo;a-t-elle  pas su, lorsqu&rsquo;il la tenait dans ses bras, combien elle allait l&rsquo;aimer ?). Ou  bien une compagne jalouse, seule, vieille, abandonn\u00e9e, lui a jet\u00e9 au visage que  nulle beaut\u00e9 ne dure toute la vie.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Georgia; font-size: medium;\">Pourtant, si elle n&rsquo;\u00e9tait pas l\u00e0, Gigi,  bien des hommes partiraient plus t\u00f4t et des femmes s&rsquo;en iraient aussi. Elle  donne aux femmes l&rsquo;illusion que l&rsquo;alcool, le jeu et les nuits blanches ne  d\u00e9truisent pas tout de suite un \u00eatre; elle donne aux hommes \u00e0 croire que la vie  est toujours possible, puisque le d\u00e9sir l&rsquo;est. Gigi s&rsquo;affiche triomphante.  Lorsqu&rsquo;elle s&rsquo;en va (souvent pour revenir) les chairs soudain se d\u00e9composent et  tous les visages sont vieux. Un homme a piti\u00e9 d&rsquo;une femme, que jusqu&rsquo;alors il  avait \u00e0 peine remarqu\u00e9e.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Georgia; font-size: medium;\">Il lui caresse la jambe. Il re\u00e7oit  d&rsquo;elle des paroles us\u00e9es, comme s&rsquo;il les entendait pour la premi\u00e8re fois. La  femme lui rappelle des corps pareils au sien, qui voulaient \u00eatre reconnus. L&rsquo;une  chaque semaine allait chez un psychiatre parce qu&rsquo;elle croyait que la libert\u00e9  vaut tous les biens et qu&rsquo;elle trouvait inqui\u00e9tant de le croire. L&rsquo;autre venait  de la lointaine Australie; elle s&rsquo;\u00e9tait, Anglaise, mari\u00e9e \u00e0 un Arabe et voyait  le ciel noir lorsqu&rsquo;elle s&rsquo;interrogeait sur le sens de la vie. Une troisi\u00e8me  s&rsquo;agenouillait devant la photographie du seul homme qu&rsquo;elle avait aim\u00e9, puis, se  relevant, elle se d\u00e9v\u00eatait et, immobile face au mur, demandait \u00e0 \u00eatre ch\u00e2ti\u00e9e de  vivre sans amour.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Georgia; font-size: medium;\">L&rsquo;homme embrasse la femme et lui donne  des conseils. Il faut, dit-il, presser l&rsquo;instant jusqu&rsquo;\u00e0 ce qu&rsquo;en jaillisse le  jus. Mais il ne boit pas lui-m\u00eame au fruit. Il n&rsquo;a pas l&rsquo;excuse de ne pas savoir  mais il imagine que ce d\u00e9faut d&rsquo;excuse lui est une condamnation. Dans les rares  instants o\u00f9 il s&rsquo;oublie lui-m\u00eame assez pour voir la joie, toucher la peine de la  femme, il sait que vivre ce serait cela : ressentir tous les \u00eatres.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Georgia; font-size: medium;\">Un autre sourit. Sa bouche est un mufle  de vache, mais de vache ruminante, apais\u00e9e, heureuse. Un pli de cette bouche dit  qu&rsquo;il faut \u00eatre bon. Si pour peindre ce pli l&rsquo;homme trouvait les mots, il en  trouverait pour tous les \u00eatres. Alors plus rien ne le surprendrait &#8211; et comment  vivre sans surprise ? L&rsquo;homme voudrait croire en Dieu afin de remercier Dieu de  l&rsquo;avoir cr\u00e9\u00e9 imparfait.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Georgia; font-size: medium;\">D\u00e8s son entr\u00e9e dans le bar, deux ou  trois heures plus t\u00f4t, la femme avait remarqu\u00e9 l&rsquo;homme, sa taille \u00e9lev\u00e9e, son  rire confiant; pens\u00e9, avec au ventre une petite douleur aigre, qu&rsquo;un tel homme  n&rsquo;\u00e9tait pas pour elle, ne l&rsquo;avait jamais \u00e9t\u00e9, ne le serait jamais. Elle a pass\u00e9  l&rsquo;\u00e2ge o\u00f9 les femmes sont un objet de convoitise.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Georgia; font-size: medium;\">&#8211; Bon ! Vous venez ? dit  l&rsquo;homme.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Georgia; font-size: medium;\">Et elle r\u00e9pond :<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Georgia; font-size: medium;\">&#8211; Je ne peux pas. Il faut que j&rsquo;attende  encore.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Georgia; font-size: medium;\">Aussit\u00f4t, elle a peur de sembler sotte,  explique. Elle accompagne une jeune amie que des parents trop solitaires ne  veulent pas exposer sans un chaperon. Mais l&rsquo;amie entend se gouverner seule et  l&rsquo;a signifi\u00e9 \u00e0 son chaperon, que la garde ennuie : elles vont chacune de leur  c\u00f4t\u00e9, jusqu&rsquo;\u00e0 minuit (deux plut\u00f4t, et parfois quatre) et se retrouvent, apr\u00e8s  que la femme a dans\u00e9 dans un petit bal et la jeune fille forniqu\u00e9 avec son  lib\u00e9rateur, pour faire ensemble une rentr\u00e9e respectable dans le sein de la  famille.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Georgia; font-size: medium;\">&#8211; Vous \u00eates idiote, dit  l&rsquo;homme.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Georgia; font-size: medium;\">La femme acquiesce et, heureuse, niche  sa t\u00eate dans le creux d&rsquo;une \u00e9paule. L&rsquo;homme l&rsquo;oblige \u00e0 se lever, l&rsquo;entra\u00eene vers  une petite table du fond o\u00f9 ils pourront s&#8217;embrasser mieux. Un type qui a fait  trois cent vingt-deux aux courses paie sa troisi\u00e8me tourn\u00e9e de  whisky.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Georgia; font-size: medium;\">La jeune amie est tr\u00e8s brune, ses cils  \u00e9pais sont noirs, il y a m\u00eame une ombre de duvet, tr\u00e8s noire aussi, au-dessus de  sa bouche.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Georgia; font-size: medium;\">&#8211; Tu t&rsquo;es bien amus\u00e9e ? dit la femme  impatiente. Ca ne t&rsquo;\u00e9tonne pas de me voir&#8230; avec un homme ?<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Georgia; font-size: medium;\">&#8211; Oui, \u00e7a m&rsquo;\u00e9tonne, dit la fille. Tu  sais, je suis un peu grise. Mais \u00e7a m&rsquo;\u00e9tonne.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Georgia; font-size: medium;\">&#8211; Vous voyez, crie la femme \u00e0 l&rsquo;homme,  je vous l&rsquo;avais dit que \u00e7a l&rsquo;\u00e9tonnerait !<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Georgia; font-size: medium;\">L&rsquo;homme la presse :<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Georgia; font-size: medium;\">&#8211; Venez, maintenant.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Georgia; font-size: medium;\">Elle se rencogne, secoue la t\u00eate  :<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Georgia; font-size: medium;\">&#8211; Je ne peux pas.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Georgia; font-size: medium;\">La petite brune s&rsquo;interpose, riche de sa  neuve exp\u00e9rience :<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Georgia; font-size: medium;\">&#8211; Il le faut. Il le faut parfois.  N&rsquo;est-ce-pas, dit-elle \u00e0 l&rsquo;homme, vous serez bon pour elle ?<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Georgia; font-size: medium;\">L&rsquo;homme pense, en la regardant, qu&rsquo;elle  n&rsquo;est pas belle, ni tr\u00e8s propre sans doute et qu&rsquo;elle doit sentir fort au lit.  Mais elle est jeune et s&rsquo;il pouvait choisir, s&rsquo;il n&rsquo;\u00e9tait pas trop vieux  lui-m\u00eame, ce serait elle qu&rsquo;il choisirait &#8211; de pr\u00e9f\u00e9rence \u00e0 l&rsquo;autre.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Georgia; font-size: medium;\">&#8211; On ne sait jamais avant, dit-il. Je ne  promets rien.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Georgia; font-size: medium;\">Les derniers convives sont les seuls  damn\u00e9s. Il y a moins d&rsquo;h\u00f4tes soudain. Quelqu&rsquo;un n&rsquo;avait plus d&rsquo;argent; quelque  chose est venu, qu&rsquo;on attendait depuis la veille au soir. L&rsquo;homme et la femme  sont partis. Ils marchent dans l&rsquo;aube terne \u00e0 la recherche d&rsquo;une chambre. La  femme souffre des pieds parce qu&rsquo;elle porte des hauts talons. Il ou elle devra  \u00eatre de retour dans sa maison pour le dernier coup de six heures : ils disposent  de quatre mille secondes &#8211; \u00e0 peine plus d&rsquo;une heure &#8211; pour donner un go\u00fbt \u00e0 leur  nuit.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Georgia; font-size: medium;\">Un changement de teinte, l\u00e9ger, annonce  le jour. D&rsquo;o\u00f9 venu, puisque dans la cave close le jour ne p\u00e9n\u00e8tre pas ? Ou  n&rsquo;est-ce pas plut\u00f4t un changement d&rsquo;odeur ? Le ma\u00eetre lui-m\u00eame est las. Ses  gestes vont au ralenti. Une pointe d&rsquo;amertume\u00a0 rend aig\u00fce sa voix. Trop de fois  la porte s&rsquo;est ouverte pour laisser entrer et sortir. Le jour maintenant est l\u00e0,  l&rsquo;id\u00e9e du jour comme d&rsquo;un ciel inaccessible.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Georgia; font-size: medium;\">L&rsquo;enfer ne serait pas l&rsquo;enfer si le  paradis n&rsquo;existait pas; si, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 des nuages ne s&rsquo;\u00e9tendait la douce patrie de  l&rsquo;\u00e9pargne et de l&rsquo;affection. Non que le paradis soit interdit \u00e0 ceux qui  chantent dans les flammes; mais il leur est inssuportable.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Georgia; font-size: medium;\">Pour ceux qui vont commencer d&rsquo;attendre  le soir il y a ce long passage \u00e0 franchir o\u00f9 faire semblant d&rsquo;exister, dans son  bureau parmi les subalternes et les patrons, aupr\u00e8s de la femme quotidiennement  reconquise. Long passage o\u00f9 les \u00e9lus, qui ne jouent pas, qui ne boivent pas,  r\u00e9fractaires \u00e0 l&rsquo;oubli comme \u00e0 la gratuit\u00e9, leur demanderont des comptes, car le  Seigneur est un banquier.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Georgia; font-size: medium;\">&#8211; Dieu sait o\u00f9 est l&rsquo;argent ! dit le  ma\u00eetre.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Georgia; font-size: medium;\">Il est de son c\u00f4t\u00e9 \u00e0 lui. La balance  s&rsquo;\u00e9quilibre dans les caisses du ciel entre le doit et l&rsquo;avoir.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Georgia; font-size: medium;\">&#8211; Je vais travailler, dit Bistouquette,  qui va dormir.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Georgia; font-size: medium;\">&#8211; Je vais dormir, dit Madeleine qui est  couturi\u00e8re et travaille dix heures par jour pour payer ses nuits. <\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Georgia; font-size: medium;\">G\u00e9rard a manqu\u00e9 le dernier m\u00e9tro et le  premier. Il pense que sa femme l&rsquo;attend : elle continue de croire que la  dignit\u00e9, l&rsquo;amour et la pers\u00e9v\u00e9rance peuvent arr\u00eater un homme sur la pente du  mal.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Georgia; font-size: medium;\">Dans une chambre d&rsquo;h\u00f4tel, au fond d&rsquo;une  impasse &#8211; la derni\u00e8re chambre, sans papier au mur et le lit tr\u00e8s bas &#8211; le couple  d&rsquo;un matin d\u00e9couvre avec d\u00e9go\u00fbt les varices, l&rsquo;\u00e2ge, la maigreur et l&rsquo;ob\u00e9sit\u00e9,  s&rsquo;unit tr\u00e8s vite et s&rsquo;aime tr\u00e8s fort pour ne pas voir.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Georgia; font-size: medium;\">Tout \u00e0 l&rsquo;heure, il y aura l&rsquo;heure du  sommeil, d&rsquo;o\u00f9 quelqu&rsquo;un sortira comme d&rsquo;un bain profond. Libre des vieilles  croyances, des principes d\u00e9truits, du besoin de ressembler. Pour atteindre \u00e0  cette heureuse innocence rien n&rsquo;est trop difficile, rien n&rsquo;est interdit, rien  n&rsquo;est vain. M\u00eames les nuits sont courtes.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Georgia; color: #222222; font-size: medium;\"><em><strong><span style=\"color: #008000;\">Jean-Charles Pichon 1958<\/span><br \/>\n<\/strong><\/em><\/span><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La lumi\u00e8re du jour jamais n&rsquo;y p\u00e9n\u00e8tre; la lumi\u00e8re artificielle y est parcimonieusement distribu\u00e9e. Comme le paradis, l&rsquo;enfer a ses lois : c&rsquo;est ailleurs, l\u00e0-bas, autrefois, que les esprits chagrins et cependant cr\u00e9dules r\u00eavent d&rsquo;une \u00e9ternit\u00e9 o\u00f9 chacun s&rsquo;adonnerait librement &hellip; <a href=\"https:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/?p=241\">Continuer la lecture <span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[18],"tags":[],"class_list":["post-241","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-nouvelles"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/241","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=241"}],"version-history":[{"count":5,"href":"https:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/241\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":548,"href":"https:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/241\/revisions\/548"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=241"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=241"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=241"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}