{"id":235,"date":"2010-11-13T16:39:45","date_gmt":"2010-11-13T15:39:45","guid":{"rendered":"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/?p=235"},"modified":"2011-01-07T21:01:34","modified_gmt":"2011-01-07T20:01:34","slug":"le-rendez-vous","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/?p=235","title":{"rendered":"LE RENDEZ-VOUS"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: left;\">\n<div id=\"attachment_236\" style=\"width: 310px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><a href=\"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2010\/11\/RV.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-236\" class=\"size-medium wp-image-236\" title=\"RV\" src=\"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2010\/11\/RV-300x198.jpg\" alt=\"\" width=\"300\" height=\"198\" srcset=\"https:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2010\/11\/RV-300x198.jpg 300w, https:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2010\/11\/RV-1024x677.jpg 1024w, https:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2010\/11\/RV.jpg 1720w\" sizes=\"auto, (max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><\/a><p id=\"caption-attachment-236\" class=\"wp-caption-text\">Illustration Pierre-Jean Debenat<\/p><\/div>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: courier; font-size: large;\"><span style=\"font-family: georgia; font-size: medium;\">La lueur  l&rsquo;atteint alors que, derri\u00e8re la vitre, d\u00e9filent inversement \u00e0 la marche du  train les poteux t\u00e9l\u00e9graphiques et les champs proches et, dans le sens de la  marche, les lointains circulaires, la mer et l&rsquo;horizon.<\/span><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Georgia; font-size: medium;\">Ils sortaient, le train et lui, d&rsquo;un  long tunnel o\u00f9 seul son visage nabita la vitre, et la vision s&rsquo;impose \u00e0 lui,  d&rsquo;abord, aussi pr\u00e9sente que sa propre image la fut.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Georgia; font-size: medium;\">Blanche, sautant de roche en roche, son  voile pareil \u00e0 l&rsquo;aile d&rsquo;une moette, si bien que, de loin et d&rsquo;abord, il l&rsquo;a  prise pour un archange marin, s&rsquo;est-elle pour de bon jet\u00e9e dans la  mer?<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Georgia; font-size: medium;\">Donc l\u00e0, brusquement, dans l&rsquo;\u00e9paisse  chaleur d&rsquo;un midi de juillet, quand ses narines n&rsquo;attendaient rien que la vive  saumure et la senteur m\u00e9dicinale des pins, et ses yeux rien que le balancement  d&rsquo;une barque battue par l&rsquo;\u00e9cume, il a senti un souffle inesp\u00e9r\u00e9 de vie et de  mort et \u00e0 la fois un parfum de femme.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Georgia; font-size: medium;\">Il a vu quelque chose de blanc qui  s&rsquo;envolait au loin.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Georgia; font-size: medium;\">A peine advenu, tout lui  manque.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Georgia; font-size: medium;\">Qu&rsquo;ils sont stupides dans leur  immobilit\u00e9 noire, ces arbres, vide ce ciel toujours trop bleu comme un sommeil  que nul r\u00eave ne traverserait, et combien d\u00e9cevantes ces eaux sans fin, pareilles  \u00e0 ce que serait le temps pour un homme qui ne pourrait plus mourir!<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Georgia; font-size: medium;\">Il demande \u00e0 son corps citadin  l&rsquo;\u00e9tranget\u00e9 que la campagne marine lui refuse; il a besoin de courir et  d&rsquo;\u00e9tendre les bras pour qu&rsquo;une statue ici s&rsquo;\u00e9meuve.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Georgia; font-size: medium;\">Il tourne le dos \u00e0 la mer, il regarde  longuement cette route par laquelle il est venu.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Georgia; font-size: medium;\">N&rsquo;y a-t-il pas l\u00e0 des maisons, des  villages, des gens, des filles? Il le voudrait pour son salut, il n&rsquo;en peut pas  d\u00e9cider. Il faut qu&rsquo;il demeure tranquille un petit moment. Pour voir.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Georgia; font-size: medium;\">Si la chose\u00a0blanche ne reparaitra pas.  La chose vivante.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Georgia; font-size: medium;\">Mais le soir il est au village quand  m\u00eame, qui danse.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Georgia; font-size: medium;\">Qui danse avec des filles qu&rsquo;il regarde  au visage pour voir.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Georgia; font-size: medium;\">Et, s&rsquo;il leur parle, c&rsquo;est de voile sur  la mer et de robes l\u00e9g\u00e8res blanches. Elles le croient fou et rient.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Georgia; font-size: medium;\">Au tournant de la route il y a un  bouquet de gen\u00eats pareils sous la lune \u00e0 des bras qui se tordent.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Georgia; font-size: medium;\">Il s&rsquo;y cache des couples qui reviennent  de la foire, \u00e0 jamais seul et pourtant deux, l&rsquo;autre avec lui, une autre toute  seule avec lui comme le sont, seuls, les amoureux du soir ou ces nageurs qui  rient dans leurs cheveux tomb\u00e9s et boivent leur rire en rejetant de l&rsquo;eau  sal\u00e9e.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Georgia; font-size: medium;\">Mais quelle pauvre peine que celle  d&rsquo;attendre ainsi, heure apr\u00e8s heure, guettant un arbre courb\u00e9 par le vent et qui  prie, une roche dress\u00e9e caneuse vers le ciel, un bout de chiffon blanc qui  s&rsquo;effiloche au vent comme une feuille morte avant de s&rsquo;accrocher, guenille, aux  fils t\u00e9l\u00e9graphiques!<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Georgia; font-size: medium;\">Ce n&rsquo;est jamais elle.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Georgia; font-size: medium;\">Et de nouveau &#8211; couch\u00e9 sur le dos il  avait manqu\u00e9 s&rsquo;endormir, deux secondes plus tard il dormait &#8211; elle s&rsquo;est  pr\u00e9sent\u00e9e dans le remuement des cils et sur le plat du ciel comme du soleil  entre des persiennes \u00e0 demi ferm\u00e9es dore le rebord d&rsquo;une table.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Georgia; font-size: medium;\">D\u00e9j\u00e0 debout il regarde. Mais elle s&rsquo;en  va d\u00e9j\u00e0, loin, sur un tr\u00e8s grand cheval et peut-\u00eatre qu&rsquo;elle est d\u00e9j\u00e0 pass\u00e9e  souvent, \u00e0 le toucher, depuis l&rsquo;aube, car c&rsquo;est d\u00e9j\u00e0 le soir.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Georgia; font-size: medium;\">Et maintenant elle est trop loin pour  qu&rsquo;il esp\u00e8re la rattraper.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Georgia; font-size: medium;\">Jour apr\u00e8s jour, cent fois, la vision  br\u00e8ve, et l&rsquo;oeil trop tardif \u00e0 s&rsquo;ouvrir et la langueur ou la torpeur qui,  perdant l&rsquo;occasion, peut-\u00eatre sauve la vie. Et la promesse, jour apr\u00e8s jour: la  prochaine fois elle ne le prendra pas ainsi, de court.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Georgia; font-size: medium;\">Lui aussi est bon cavalier.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Georgia; font-size: medium;\">Il va, sur quatre jambes plus vite que  sur deux, battre le pays et regarder de plus haut toute chose afin d&rsquo;apprendre \u00e0  m\u00e9priser.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Georgia; font-size: medium;\">C&rsquo;est donc du haut d&rsquo;un promontoire  qu&rsquo;une fois au moins il la voit. Et m\u00eame &#8211; de sa coque de noix aussi bizarre  qu&rsquo;elle &#8211; ne dirait-on pas qu&rsquo;elle lui fait des signes pour qu&rsquo;il la rejoigne? <\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Georgia; font-size: medium;\">Roul\u00e9 dans le manteau fluide avant  d&rsquo;avoir su qu&rsquo;il allait sauter, il nage vers la chose bl\u00eame qui recule lentement  mais inexorablement devant lui.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Georgia; font-size: medium;\">Comment reculerait-il  maintenant?<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Georgia; font-size: medium;\">Au village il ne voit plus les filles.  Il boit seulement dans les caf\u00e9s.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Georgia; font-size: medium;\">Qu&rsquo;ils sont loin les r\u00eaves de l&rsquo;enfance,  les plaintives chim\u00e8res aux ailes vent, le d\u00e9sir rouge d&rsquo;\u00eatre un matin l&rsquo;arbre  dress\u00e9 au carrefour du monde! Mais toujours plus proche la forme blanche qui  nage dans le ciel avec les nuages, vole dans le flot avec les m\u00e9duses  dentel\u00e9es&#8230;<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Georgia; font-size: medium;\">Juste assez loin de lui seulement pour  qu&rsquo;il ne puisse pas la saisir!<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Georgia; font-size: medium;\">Comme le soleil laisse aux yeux des  taches, les fuyants retours sur tout ce qu&rsquo;il fuyait, sur tout ce qu&rsquo;il aimait  font danser des bues de regrets, des ronds de cendre.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Georgia; font-size: medium;\">Entre les choses et lui, quand il n&rsquo;a  pas trop bu, champignon v\u00e9n\u00e9neux au milieu des fleurs rares, bouillement d&rsquo;\u00e9cume  aux roches, quelque folie tourne et le retourne, haineuse de la joie, bravant la  vie.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Georgia; font-size: medium;\">Comme une fissure qui le  happe.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Georgia; font-size: medium;\">Il se renseigne sur les  grottes.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Georgia; font-size: medium;\">Aux \u00e9troites fissures qui z\u00e8brent les  falaises il se suspend avec effroi. Puis, l&rsquo;ivresse vient \u00e0 bout de la peur; non  pas l&rsquo;ivresse que donne le verre de trop mais celle qui r\u00f4de d&rsquo;un jour \u00e0 l&rsquo;autre  dans les entrailles, au coeur de l&rsquo;abstinence m\u00eame.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Georgia; font-size: medium;\">En d&rsquo;autres entrailles elle le jette,  des grottes larges o\u00f9 miroitent des eaux croupies et se lovent en dessous de lui  les bras aimants du blanc habitant de l&rsquo;ab\u00eeme.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Georgia; font-size: medium;\">Le dernier jour encore il est all\u00e9 tr\u00e8s  bas dans le ventre de la terre, plus bas que les autres jours puisque c&rsquo;est le  dernier, sans rencontrer le spectre et sans voir ses yeux luire mais l&rsquo;appelant  \u00e0 grands cris sur le chemin du retour.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Georgia; font-size: medium;\">Aura-t-il donc pour rien fait le don de  la vie, m\u00e9pris\u00e9 pour rien les belles villageoises, \u00e9t\u00e9 rejet\u00e9 des f\u00eates  vesp\u00e9rales, des belles comagnies? S&rsquo;il en est ainsi, que l&rsquo;heure sonne  donc!<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Georgia; font-size: medium;\">Elle sonne au loin, comme fuyait la  belle, si loin qu&rsquo;il n&rsquo;entend pas les cloches, voit seulement les feuilles  qu&rsquo;une b\u00eate nouvelle projette sur des murs obliques et, comme s&rsquo;\u00e9greneraient des  tintements de verre, l&rsquo;haleine qu&rsquo;elle expectore mouiller les yeux immenses qui  s&rsquo;avancement vers lui, mouiller les eaux du cr\u00e9puscule.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Georgia; font-size: medium;\">C&rsquo;est elle.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Georgia; font-size: medium;\">La revoil\u00e0 sur son grand cheval venu  d&rsquo;hier, un tintement aussi en croupe, et lui tout aussit\u00f4t \u00e0 sa poursuite, plus  vite que le bruit qu&rsquo;il n&rsquo;a pas entendu.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Georgia; font-size: medium;\">A la poursuite du silence qu&rsquo;il pr\u00eatait  nagu\u00e8re \u00e0 l&rsquo;amour.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Georgia; font-size: medium;\">Avec son voile blanc pour ne pas \u00eatre  d&rsquo;une chevelure de spectre la semblance, elle ne le fuit plus, elle vient vers  lui. S&rsquo;il ne bouge, elle va le fr\u00f4ler, sans m\u00eame en quelque sorte le voir ou lui  parler, sinon pour dire: Eloignez-vous, de sa voix de petite fille  tranquille.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Georgia; font-size: medium;\">Il est trop tard. Eloignez-vous de cette  voix, \u00e9loignez-vous!<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Georgia; font-size: medium;\">Mais, cette fois, il a rejet\u00e9 sa peur.  Affrontant qui l&rsquo;affronte, aveugle dans l&rsquo;ignorance du retournement subtil, il  butte contre une absence de mur, tombe, d\u00e9vor\u00e9.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Georgia; font-size: medium;\">Les feux enfin tournent dans sa t\u00eate,  les yeux de la b\u00eate au front de cachalot, de baleine blanche. Et la b\u00eate ne  vient plus vers lui; loin de lui elle fonce vers d&rsquo;autres proies, en d&rsquo;autres  gares marines, o\u00f9 d&rsquo;autres voix, tout aussi douces, pu\u00e9riles, r\u00e9p\u00e8tent  l&rsquo;avertissement enregistr\u00e9: \u00ab\u00a0Eloignez-vous de la voie trois, o\u00f9 le T.G.V.  quatorze passe sans s&rsquo;arr\u00eater.\u00a0\u00bb<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Pour Pierre-Jean Debenat<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em><strong>Jean-Charles Pichon<\/strong><br \/>\n<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La lueur l&rsquo;atteint alors que, derri\u00e8re la vitre, d\u00e9filent inversement \u00e0 la marche du train les poteux t\u00e9l\u00e9graphiques et les champs proches et, dans le sens de la marche, les lointains circulaires, la mer et l&rsquo;horizon. 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