{"id":2154,"date":"2012-08-28T13:54:00","date_gmt":"2012-08-28T11:54:00","guid":{"rendered":"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/?p=2154"},"modified":"2012-09-01T15:58:06","modified_gmt":"2012-09-01T13:58:06","slug":"le-royaume-et-les-prophetes-troisieme-partie-2","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/?p=2154","title":{"rendered":"LE ROYAUME ET LES PROPHETES : TROISIEME PARTIE &#8211; 2 &#8211;"},"content":{"rendered":"<h2 align=\"center\"><strong><em>II<\/em><\/strong><\/h2>\n<h2 align=\"center\"><strong><em>LE DIEU DES POISSONS<\/em><\/strong><\/h2>\n<p align=\"center\"><strong><em>\u00a0<\/em><\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le Poisson fut le premier symbole chr\u00e9tien : graffiti du second si\u00e8cle, mosa\u00efques des troisi\u00e8me et quatri\u00e8me, nous en donnent l&rsquo;assurance. Mais de ce fait incontestable peu d&rsquo;historiens se sont souci\u00e9s; quant aux ex\u00e9g\u00e8tes, ils y ont cherch\u00e9 les explications les plus fantaisistes et les plus suspectes.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">On lit dans Saint Augustin que le Poisson comm\u00e9more pour les fid\u00e8les le miracle de la Multiplication des pains et des poissons (et il est de fait que certains peintres montrent l&#8217;embl\u00e8me zodiacal surmont\u00e9 d&rsquo;une corbeille de pains, mais ce sont des peintures post\u00e9rieures d&rsquo;au moins deux si\u00e8cles aux premi\u00e8res inscriptions). D&rsquo;autres P\u00e8res de l&rsquo;Eglise y ont vu le rappel de la p\u00eache miraculeuse, elle-m\u00eame symbole du caract\u00e8re apostolique de la religion. L&rsquo;interpr\u00e9tation la plus commune (mais non pas la plus ancienne) serait que les chr\u00e9tiens retrouvaient dans le Poisson, en grec ICHTUS, les initiales de Iesous CHristos Theou Uios Soter, J\u00e9sus-Christ, le fils sauveur de Dieu. Cela sent la preuve \u00ab\u00a0\u00e0 posteriori\u00a0\u00bb; et il est bien plus vraisemblable que \u00ab\u00a0Iesous Christos Theou etc.\u00a0\u00bb f\u00fbt une phrase invent\u00e9e au 2<sup>\u00e8me<\/sup> si\u00e8cle pour justifier \u00ab\u00a0Ichtus\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais, en fait, toutes ces ex\u00e9g\u00e8ses paraissent trop minces ou trop subtiles pour rendre compte de la v\u00e9ritable identification qui s&rsquo;op\u00e9ra d\u00e8s le premier si\u00e8cle entre le christianisme naissant et le symbole marin. Elles ne m&rsquo;avaient jamais convaincu. Puis, \u00e9crivant <em>Saint N\u00e9ron<\/em> je fus amen\u00e9 \u00e0 \u00e9tudier d&rsquo;autres symboles fr\u00e9quemment utilis\u00e9s par la nouvelle religion et je d\u00e9couvris avec surprise que le ph\u00e9nix \u00e9tait l&rsquo;un d&rsquo;eux.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Avant d&rsquo;\u00eatre chr\u00e9tien, l&rsquo;oiseau miraculeux avait d\u00e9j\u00e0 beaucoup servi. Si les premiers P\u00e8res de l&rsquo;Eglise (Saint J\u00e9r\u00f4me, entre autres) en parlent avec s\u00e9rieux, Tatius lui consacre une part importante dans son roman <em>Les amours de Leucippe et Clitophron<\/em>. Des si\u00e8cles plus t\u00f4t, Ez\u00e9chiel et H\u00e9rodote en donnaient la description. Enfin, Tacite, au livre VI des <em>Annales<\/em>, rapporte que l&rsquo;oiseau \u00e9tait reparu en Egypte \u00ab\u00a0apr\u00e8s une longue r\u00e9volution de si\u00e8cles\u00a0\u00bb sous le consulat de P. Fabius et de Vitellius, soit en l&rsquo;ann\u00e9e 34 de notre \u00e8re.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Le ph\u00e9nix est consacr\u00e9 au soleil, dit Tacite. On croit qu&rsquo;il vit cinq cents ans et d&rsquo;aucuns assurent qu&rsquo;il ressuscite 1461 ans apr\u00e8s sa mort.\u00a0\u00bb Ainsi, les pr\u00e9c\u00e9dentes apparitions de l&rsquo;oiseau, selon l&rsquo;historien, eussent remont\u00e9 au pharaon S\u00e9sostris, de la 12<sup>\u00e8me<\/sup> dynastie (1980-1970 avant J.-C.), puis au pharaon usurpateur Amasis (568-526); mais cette derni\u00e8re apparition semble douteuse \u00e0 Tacite, parce qu&rsquo;elle ne correspond plus au rythme de la \u00ab\u00a0grande ann\u00e9e\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Quand le nombre de ses ann\u00e9es est r\u00e9volu, quand sa mort approche, le ph\u00e9nix construit un nid qu&rsquo;il couvre de sa semence. Un oiseau en na\u00eet, dont le premier soin, lorsqu&rsquo;il aura grandi, sera d&rsquo;ensevelir son p\u00e8re. Il n&rsquo;agit pas au hasard; mais il se charge de myrrhe, qu&rsquo;il s&rsquo;habitue \u00e0 porter pendant de longs voyages et, quand il est assez fort pour le fardeau et pour la route, il enl\u00e8ve la d\u00e9pouille de son p\u00e8re, la d\u00e9pose et la br\u00fble sur l&rsquo;autel du soleil.\u00a0\u00bb Voil\u00e0 ce que nous dit Tacite, et il ajoute : \u00ab\u00a0Ce r\u00e9cit est fabuleux et incertain, mais il n&rsquo;est pas douteux que l&rsquo;oiseau se montre parfois en Egypte.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En effet, \u00e0 H\u00e9liopolis, les pr\u00eatres d&rsquo;Isis avaient pour t\u00e2che de guetter les \u00ab\u00a0retours\u00a0\u00bb de l&rsquo;oiseau merveilleux (d&rsquo;origine ph\u00e9nicienne?). Un rituel tr\u00e8s pr\u00e9cis leur indiquait la m\u00e9thode et les soins n\u00e9cessaires \u00e0 sa survie (selon Saint J\u00e9r\u00f4me). Nous remarquerons \u00e9galement que les 1461 ans qui s\u00e9parent \u00a0deux renaissances du ph\u00e9nix recouvrement exactement l&rsquo;ann\u00e9e sothienne des Egyptiens, fond\u00e9e sur les levers h\u00e9liaques de Sothis (Sirius<a title=\"\" href=\"#_ftn1\">[1]<\/a>). Ces remarques, ajout\u00e9es au fait que le ph\u00e9nix \u00e9tait consid\u00e9r\u00e9 comme \u00ab\u00a0l&rsquo;oiseau du soleil\u00a0\u00bb, auquel il sacrifiait r\u00e9guli\u00e8rement son p\u00e8re (la religion pr\u00e9c\u00e9dente), ne permettent pas de douter que la l\u00e9gende symbolisait une croyance astrologique en un \u00e9ternel retour li\u00e9 au cycle zodiacal.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Tout ce que nous savons maintenant des croyances des proph\u00e8tes h\u00e9breux, des pr\u00eatres \u00e9gyptiens, des astronomes grecs, d&rsquo;Alexandre le Grand et de Platon, d&rsquo;Ez\u00e9chiel et d&rsquo;Etienne ne doit pas laisser ici grande place \u00e0 la surprise. Tout au plus pourrait-on s&rsquo;\u00e9tonner que les Romains, pr\u00e9sent\u00e9s d&rsquo;ordinaire comme les plus \u00ab\u00a0raisonnables\u00a0\u00bb des hommes, n&rsquo;aient pas \u00e9chapp\u00e9 \u00e0 la suggestion. En fait, jusqu&rsquo;\u00e0 Auguste, les douze aigles aper\u00e7us lors de la fondation de Rome n&rsquo;avaient cess\u00e9 d&rsquo;\u00eatre pris comme la proph\u00e9tie que Rome ne durerait que cent vingt ans, puis, ce temps \u00e9coul\u00e9, une petite \u00ab\u00a0grande ann\u00e9e\u00a0\u00bb : douze mois de trente ans, etc.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Auguste avait vaincu l&rsquo;angoisse. Elle renaquit sit\u00f4t qu&rsquo;il ne fut plus. Les aigles de Romulus n&rsquo;avaient-ils pas, plut\u00f4t, symbolis\u00e9 des si\u00e8cles? Rome verrait donc sa fin dans son treizi\u00e8me si\u00e8cle (5<sup>\u00e8me<\/sup> de notre \u00e8re), si quelque dieu ne venait prolonger ses destins\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Vers l&rsquo;an 50, \u00e0 Rome, l&rsquo;influence des astrologues \u00e9tait si grande que Claude dut rendre un d\u00e9cret pour les expulser de la ville. Tacite nous apprend d&rsquo;ailleurs que ce d\u00e9cret resta sans effet : chass\u00e9s par une porte, les astrologues rentraient par l&rsquo;autre. Sous N\u00e9ron, la \u00ab\u00a0science du ciel\u00a0\u00bb est plus pris\u00e9e que jamais. L&#8217;empereur lui-m\u00eame s&rsquo;entoure de ces hommes : Simon le magicien, Apollonius de Tyane, dont l&rsquo;enseignement n&rsquo;est pas douteux. Plus tard encore, l&#8217;empereur Othon ne tentera aucune action sans en r\u00e9f\u00e9rer \u00e0 son astrologue, le savant Ptol\u00e9m\u00e9e.<a title=\"\" href=\"#_ftn2\">[2]<\/a><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Si l&rsquo;on admet ce climat de \u00ab\u00a0superstition\u00a0\u00bb dont t\u00e9moignent \u00e0 la fois l&rsquo;influence des juifs, des Egyptiens, des chald\u00e9ens, les \u00e9crits de Tacite et des P\u00e8res de l&rsquo;Eglise, l&rsquo;\u0153uvre de Ptol\u00e9m\u00e9e, les pierres des \u00ab\u00a0nautae\u00a0\u00bb parisiens et le carr\u00e9 magique de Rotas, d\u00e9couvert dans les ruines de Pomp\u00e9i, on comprend mieux ce que le symbole ICHTUS, le Poisson, p\u00fbt \u00eatre pour les premiers chr\u00e9tiens; bien plus qu&rsquo;un calembour ou le rappel subtil de quelque miracle \u00e9vang\u00e9lique : le symbole de l&rsquo;entr\u00e9e dans le \u00ab\u00a0champ\u00a0\u00bb zodiacal des Poissons, l&rsquo;affirmation que le Christ \u00e9tait le dieu de l&rsquo;avenir, pour une p\u00e9riode que les Egyptiens fixaient \u00e0 2150 ans et que les cabbalistes juifs supposeront devoir s&rsquo;achever \u00e0 la fin du 15<sup>\u00e8me<\/sup> si\u00e8cle.<a title=\"\" href=\"#_ftn3\">[3]<\/a><\/p>\n<div><br clear=\"all\" \/><\/p>\n<hr align=\"left\" size=\"1\" width=\"33%\" \/>\n<div style=\"text-align: justify;\">\n<p><a title=\"\" href=\"#_ftnref1\">[1]<\/a> On nomme \u00ab\u00a0lever h\u00e9liaque\u00a0\u00bb d&rsquo;une \u00e9toile sa co\u00efncidence avec le lever du soleil.<\/p>\n<\/div>\n<div style=\"text-align: justify;\">\n<p><a title=\"\" href=\"#_ftnref2\">[2]<\/a> PLUTARQUE : <em>Othon<\/em>.<\/p>\n<\/div>\n<div>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a title=\"\" href=\"#_ftnref3\">[3]<\/a> Voir mon interpr\u00e9tation astrologique de l&rsquo;Apocalypse de Saint Jean (2<sup>\u00e8me<\/sup> Livre, 3<sup>\u00e8me<\/sup> Partie). Une illustration accessoire de cette pr\u00e9occupation zodiacale nous est \u00e9galement donn\u00e9e par la repr\u00e9sentation symbolique des quatre \u00e9vang\u00e9listes, o\u00f9 se retrouvent les quatre derniers signes zodiacaux : l&rsquo;Aigle (pour les G\u00e9meaux), le Taureau, l&rsquo;Agneau (rejeton du B\u00e9lier) et le Fils de l&rsquo;Homme.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong><em><span style=\"text-decoration: underline;\">L&rsquo;Evangile de Luc<\/span><\/em><\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Restait \u00e0 d\u00e9couvrir (sinon \u00e0 inventer) entre le Christ et les Poissons de ces co\u00efncidences qui frappent les peuples mieux que le raisonnement. Le premier Evangile de Matthieu, recueil des paroles du Christ plut\u00f4t que \u00ab\u00a0vie de J\u00e9sus\u00a0\u00bb n&rsquo;en contenait probablement aucune (sinon quelque allusion \u00e0 l&rsquo;\u00e9toile-guide). L&rsquo;Evangile de Marc n&rsquo;en rec\u00e8le gu\u00e8re plus.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il faut attendre Luc pour voir \u00e0 toutes les pages de son Livre para\u00eetre l&rsquo;id\u00e9e de l&rsquo;Eau (le bapt\u00eame, la marche sur les eaux, la temp\u00eate apais\u00e9e), l&rsquo;id\u00e9e du Poisson (les disciples p\u00eacheurs, les p\u00eacheurs d&rsquo;hommes, la multiplication des pains et des poissons, la p\u00eache miraculeuse) et l&rsquo;id\u00e9e m\u00eame du Signe astral : \u00ab\u00a0Et il y aura des signes dans le soleil, dans la lune et dans les \u00e9toiles, et, sur la terre, les nations seront dans l&rsquo;angoisse et la consternation, au bruit de la mer et des flots\u2026\u00a0\u00bb<a title=\"\" href=\"#_ftn1\">[1]<\/a> \u00ab\u00a0car il viendra comme un filet sur tous ceux qui habitent la terre enti\u00e8re.\u00a0\u00bb<a title=\"\" href=\"#_ftn2\">[2]<\/a><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Or, la tradition et les textes s&rsquo;accordent pour \u00e9tablir que l&rsquo;Evangile de Luc fut \u00e9crit \u00e0 Rome, \u00e0 l&rsquo;instigation de Paul, entre 61 et 68. Plus pr\u00e9cis\u00e9ment, Ir\u00e9n\u00e9e le date de 64-65 et d\u00e9clare qu&rsquo;il suivait fid\u00e8lement l&rsquo;enseignement de l&rsquo;Ap\u00f4tre. Il est moins s\u00fbr, quoique admis par la plupart des ex\u00e9g\u00e8tes, que Luc e\u00fbt \u00e9t\u00e9 le compagnon de Paul avant l&rsquo;arriv\u00e9e de celui-ci \u00e0 Rome.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En effet, les passages des Actes qu&rsquo;on lui attribue sont \u00e9crits \u00e0 la premi\u00e8re personne du pluriel, comme par la plume d&rsquo;un t\u00e9moin. N\u00e9anmoins, chaque fois que le \u00ab\u00a0nous\u00a0\u00bb intervient, c&rsquo;est dans un fragment d\u00e9di\u00e9 \u00e0 la louange de Paul. L&rsquo;Ap\u00f4tre y appara\u00eet soudain un thaumaturge : visionnaire \u00e0 Troas, exorciseur \u00e0 Philippes, gu\u00e9risseur \u00e0 Eph\u00e8se, \u00e0 Troas de nouveau il ressuscite un mort. L&#8217;emploi de la premi\u00e8re personne n&rsquo;est-il pas exig\u00e9 ici et l\u00e0 par le besoin du t\u00e9moignage probant? \u00ab\u00a0Je peux en parler, j&rsquo;ai vu\u2026\u00a0\u00bb Remarquons que ce scrupule ne serait pas d&rsquo;un juif, trop habitu\u00e9 \u00e0 la notion de miracle pour craindre l&rsquo;incr\u00e9dulit\u00e9, mais il est bien d&rsquo;un Romain ou d&rsquo;un Grec.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Or, la preuve se retourne contre le probateur, car il semble que Luc n&rsquo;ait connu que l&rsquo;Ap\u00f4tre et par l&rsquo;Ap\u00f4tre les actions qu&rsquo;il relate. Ne parlerait-il pas aussi longuement, passionn\u00e9ment, de Pierre, de Jean ou de quelque autre, s&rsquo;il les avait approch\u00e9s? Ne rapporterait-il pas leurs paroles, leurs actions? Mais ce que nous croyons savoir des rapports existant avant l&rsquo;an 60 entre Saint Paul et les \u00ab\u00a0colonnes\u00a0\u00bb, Pierre, Jacques et Jean, fait douter que le t\u00e9moignage des disciples f\u00fbt all\u00e9 dans le m\u00eame sens que le r\u00e9cit de Luc.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ainsi, loin de d\u00e9montrer la pr\u00e9sence de l&rsquo;\u00e9vang\u00e9liste \u00e0 Philippes, \u00e0 J\u00e9rusalem, \u00e0 Troas, le \u00ab\u00a0nous\u00a0\u00bb des Actes laisserait penser qu&rsquo;il n&rsquo;y fut jamais.<a title=\"\" href=\"#_ftn3\">[3]<\/a> Plus probablement, l&rsquo;\u00e9crivain a connu \u00e0 Rome l&rsquo;Ap\u00f4tre des gentils, vers les ann\u00e9es 62-63.<a title=\"\" href=\"#_ftn4\">[4]<\/a> Il s&rsquo;est enthousiasm\u00e9, d&rsquo;abord, pour la personnalit\u00e9 de Paul (c&rsquo;est le temps o\u00f9 il \u00e9crit la premi\u00e8re version des Actes) avant de se rendre \u00e0 la doctrine de son nouveau Ma\u00eetre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">De Luc lui-m\u00eame, nous ignorons presque tout, ses origines, son nom exact, sinon qu&rsquo;on le disait m\u00e9decin. Pas un mot dans ses \u0153uvres n&rsquo;indiquerait qu&rsquo;il le f\u00fbt. Du moins peut-on affirmer qu&rsquo;il \u00e9tait instruit, docte, ce que prouvent sa connaissance du grec et le talent \u00e9rudit dont le troisi\u00e8me Evangile fait montre : on doit s&rsquo;\u00e9tonner, \u00e0 ce propos, de ne conna\u00eetre aucune \u0153uvre ant\u00e9rieure \u00e0 la conversion de Luc, car un tel talent ne s&rsquo;improvise pas.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il arrive qu&rsquo;un auteur aime se mettre en sc\u00e8ne et n&rsquo;\u00e9crive bien qu&rsquo;ainsi. Le plus souvent, il s&rsquo;agit d&rsquo;un styliste, un po\u00e8te, chez qui la beaut\u00e9 formelle suppl\u00e9e au manque d&rsquo;imagination. Il lui faut suivre un canevas rigoureux, qu&rsquo;il puisse interpr\u00e9ter. En effet, Luc, dans ses Actes, se contente de retranscrire les souvenirs de Paul, comme, dans son Evangile, il se contentera d&rsquo;orner de fables mithra\u00efques et syriennes le premier Evangile de Matthieu.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C&rsquo;est qu&rsquo;il ne suffit pas aux \u00e9tranges instigateurs de ce travail d&rsquo;y faire \u00e9tablir certaines relations entre le signe des Poissons et le Christ-J\u00e9sus. Luc a le devoir d&rsquo;enrichir l&rsquo;exemple juif de nombreuses r\u00e9f\u00e9rences \u00e0 d&rsquo;autres l\u00e9gendes et d&rsquo;autres divinit\u00e9s : J\u00e9sus na\u00eetra de la Vierge M\u00e8re, dont on trouvait alors le culte \u00e9parpill\u00e9 en Gr\u00e8ce (Canathos), en Egypte (Isis), en Gaule, o\u00f9 les druides de la r\u00e9gion de Chartres l&rsquo;honoraient. Comme le dieu Mithra, il na\u00eetra dans une grotte et les bergers l&rsquo;adoreront. Comme Osiris, il soul\u00e8vera la pierre de son tombeau. Comme S\u00e9rapis, il gu\u00e9rira et ressuscitera les morts.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Tout cela est clair et parlant (au point que, d\u00e8s 178, le philosophe romain Celse le signalait dans son <em>Discours v\u00e9ritable<\/em>), si ce n&rsquo;est qu&rsquo;un Paul ne pouvait inspirer ces affabulations syncr\u00e9tiques. D&rsquo;une part, sa foi, gnostique ou raisonn\u00e9e, n&rsquo;en est pas moins enti\u00e8rement \u00ab\u00a0r\u00e9v\u00e9l\u00e9e\u00a0\u00bb : la vision \u00e9blouie du chemin de Damas la contient tout enti\u00e8re; elle n&rsquo;a que faire d&rsquo;\u00eatre confirm\u00e9e par les astrologues. D&rsquo;autre part, rien ne permet d&rsquo;\u00e9tablir que ses connaissances religieuses et astrologiques lui en eussent donn\u00e9 les moyens. Mais, de 62 \u00e0 68, un Romain disposait de ces connaissances et de tous les moyens requis pour cr\u00e9er le Dieu Nouveau. Cet homme \u00e9tait l&#8217;empereur.<\/p>\n<div style=\"text-align: justify;\"><br clear=\"all\" \/><\/p>\n<hr align=\"left\" size=\"1\" width=\"33%\" \/>\n<div>\n<p><a title=\"\" href=\"#_ftnref1\">[1]<\/a> Evangile selon Luc, XXI, 25.<\/p>\n<\/div>\n<div>\n<p><a title=\"\" href=\"#_ftnref2\">[2]<\/a> Selon Luc, XXI, 35.<\/p>\n<\/div>\n<div>\n<p><a title=\"\" href=\"#_ftnref3\">[3]<\/a> L&rsquo;autre hypoth\u00e8se, moins vraisemblable ainsi que nous l&rsquo;avons vu, serait qu&rsquo;en Palestine Luc n&rsquo;ait rencontr\u00e9 aucun des \u00ab\u00a0disciples\u00a0\u00bb \u2014 pour la raison qu&rsquo;ils n&rsquo;existaient pas encore!<\/p>\n<\/div>\n<div>\n<p><a title=\"\" href=\"#_ftnref4\">[4]<\/a> Le dernier verset des Actes rapporte qu&rsquo;\u00e0 son arriv\u00e9e \u00e0 Rome, l&rsquo;Ap\u00f4tre loua une maison o\u00f9 il logea deux ans et o\u00f9 il enseignait <em>librement<\/em> l&rsquo;Evangile.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong><em><span style=\"text-decoration: underline;\">N\u00e9ron<\/span><\/em><\/strong><\/p>\n<p>Sans doute me faudrait-il r\u00e9sumer \u00e0 pr\u00e9sent les arguments d\u00e9velopp\u00e9s dans un ouvrage pr\u00e9c\u00e9dent afin de d\u00e9truire la l\u00e9gende monstrueuse du cinqui\u00e8me empereur de Rome. Mais ce n&rsquo;est pas le sujet de ce livre. Au reste, il y a des choses que le public n&rsquo;a pas le droit d&rsquo;ignorer. Lorsque je publiai <em>Saint N\u00e9ron<\/em> en f\u00e9vrier 1962, plusieurs de mes hypoth\u00e8ses pouvaient sembler fantaisistes et ne pas m\u00e9riter d&rsquo;\u00eatre prises au s\u00e9rieux. De nombreux ouvrages, depuis, sont venus les confirmer (du moins en ce qui concerne l&rsquo;innocence de N\u00e9ron) et je ne puis qu&rsquo;y renvoyer le lecteur<a title=\"\" href=\"#_ftn1\">[1]<\/a>: N\u00e9ron n&rsquo;\u00e9tait pas le tyran fou dont Su\u00e9tone nous a offert l&rsquo;image. Quant \u00e0 mon propos, seules l&rsquo;int\u00e9resseront les causes, historiques et psychologiques, qui ont amen\u00e9 l&#8217;empereur \u00e0 ce r\u00eave \u00a0immense : cr\u00e9er Dieu.<\/p>\n<p>Historiquement, nous sommes \u00e0 un moment o\u00f9 Rome doit renoncer \u00e0 son pass\u00e9 de simple ville latine. D\u00e9velopp\u00e9e \u00e0 l&rsquo;\u00e9chelle du monde, elle recouvre de son ombre l&rsquo;Espagne, l&rsquo;Afrique du Nord, l&rsquo;Egypte, le Proche-Orient, les pays hell\u00e9nistiques, la Germanie, la Gaule et la Bretagne. Ses peuples adorent cent divinit\u00e9s diff\u00e9rentes et l&rsquo;on ne peut esp\u00e9rer voir le Juif et le Germain, le Grec et l&rsquo;Egyptien, l&rsquo;Arm\u00e9nien et le Celte abandonner leurs cultes respectifs pour l&rsquo;insuffisant Jupiter.<\/p>\n<p>D\u00e9j\u00e0, Ca\u00efus Caligula, puis Claude avaient pressenti ce probl\u00e8me : l&rsquo;un avait re\u00e7u solennellement \u00e0 Rome la d\u00e9esse \u00e9gyptienne Isis, l&rsquo;autre les dieux g\u00e9miques de l&rsquo;Anatolie. Il n&rsquo;\u00e9tait pas dans le caract\u00e8re de Claude d&rsquo;oser plus que ce geste. Quant \u00e0 Ca\u00efus, autrement ambitieux, les textes nous manquent. Car notre principale source d&rsquo;information, les <em>Annales<\/em> de Tacite, sont mutil\u00e9es des livres VII \u00e0 XI d&rsquo;une part (tout le r\u00e8gne de Caligula), des livres XVII et XVIII d&rsquo;autre part (la fin du r\u00e8gne de N\u00e9ron).<a title=\"\" href=\"#_ftn2\">[2]<\/a> De sorte que Caligula ne nous est connu que par les calomnies de Su\u00e9tone, l&rsquo;\u00e9crivain sadique, et les compilations, tr\u00e8s post\u00e9rieures, de Dion Cassius, qui recopie g\u00e9n\u00e9ralement Su\u00e9tone. Nous savons cependant que le premier souci de Ca\u00efus Caligula, d\u00e9j\u00e0, \u00e9tait de \u00ab\u00a0cr\u00e9er Dieu\u00a0\u00bb; il se pr\u00e9tendait honor\u00e9 de la visite de Zeus et manifestait en toutes occasions de sa passion pour les choses de la mer : pont de bateaux \u00e0 Ba\u00efs, qu&rsquo;il parcourt triomphalement, constructions de digues et de phares marins, sur les c\u00f4tes de Bretagne (pour en faire ses \u00ab\u00a0troph\u00e9es\u00a0\u00bb). A la fin, il se pr\u00e9tendit lui-m\u00eame le dieu-sauveur, le Messie attendu par les juifs, et ordonna que son image f\u00fbt expos\u00e9e dans le Temple de J\u00e9rusalem. N&rsquo;e\u00fbt-il \u00e9t\u00e9 tu\u00e9 \u00e0 temps, les juifs sans doute se fussent r\u00e9volt\u00e9s d\u00e8s cette \u00e9poque.<\/p>\n<p>R\u00eaves d&rsquo;adolescent\u2026 Il fallait qu&rsquo;un empereur v\u00eet plus juste et plus vaste. L&rsquo;accumulation des rites et des cultes dans la Ville des villes ne donnerait pas \u00e0 l&rsquo;immense empire le ciment n\u00e9cessaire. Seule, une divinit\u00e9 nouvelle, o\u00f9 l&rsquo;Egyptien reconna\u00eetrait son Osiris, le Grec son \u0152dipe, son Prom\u00e9th\u00e9e, le Syrien son Atargatis, le Gaulois sa Vierge M\u00e8re et le Parthe Mithra lierait tant de peuples divers en une communaut\u00e9 unique. Et, si Rome voulait survivre, elle se devait d&rsquo;\u00eatre le berceau du dieu.<\/p>\n<p>Or, psychologiquement, N\u00e9ron appara\u00eet comme pr\u00e9destin\u00e9 \u00e0 la vocation d&rsquo;apprenti-sorcier. Su\u00e9tone pr\u00e9cise qu&rsquo;il d\u00e9sirait par-dessus tout, hors de raison, \u00e9terniser sa m\u00e9moire. D\u00e8s l&rsquo;enfance, raconte-t-il encore, l&#8217;empereur se passionnait pour la philosophie, de laquelle sa m\u00e8re Agrippine s&rsquo;effor\u00e7a de le d\u00e9tourner, lui repr\u00e9sentant cette \u00e9tude comme nuisible \u00e0 un futur souverain. Mais S\u00e9n\u00e8que, son pr\u00e9cepteur, \u00e9tait d&rsquo;un avis contraire et la doctrine du\u00a0 Verbe cr\u00e9ateur, dont le philosophe saupoudrait un sto\u00efcisme d\u00e9cadent, dut \u00eatre l&rsquo;impulsion motrice de l&rsquo;ambition formidable.<a title=\"\" href=\"#_ftn3\">[3]<\/a> Pour cr\u00e9er Dieu, il suffisait de le nommer.<\/p>\n<p>Quoi qu&rsquo;il en soit, d\u00e8s la fin de 59, Agrippine tu\u00e9e sur son ordre (le seul crime qu&rsquo;il ait \u00e0 se reprocher), l&#8217;empereur de vingt-trois ans d\u00e9cide l&rsquo;institution de Jeux qui porteront son nom. Il d\u00e9teste, en effet, les jeux sanguinaires du cirque auxquels, pendant deux si\u00e8cles, Rome s&rsquo;\u00e9tait complue. \u00ab\u00a0Il ne fit donner qu&rsquo;un seul combat de gladiateurs, doit avouer Su\u00e9tone, et n&rsquo;y permit nulle mise \u00e0 mort, f\u00fbt-ce parmi les condamn\u00e9s.\u00a0\u00bb Ce que N\u00e9ron aime, c&rsquo;est r\u00e9unir des philosophes, des mages, des proph\u00e8tes, des pr\u00eatres de religions nouvelles ou mal connues et les faire discuter ensemble. A ces \u00ab\u00a0d\u00e9bats sacr\u00e9s\u00a0\u00bb, comme les nomme Tacite,<a title=\"\" href=\"#_ftn4\">[4]<\/a> il convie tout le peuple et, pour l&rsquo;encourager \u00e0 venir aux r\u00e9unions, il distribue de l&rsquo;argent, des bons de v\u00eatements et de nourriture, des pr\u00e9sents de diff\u00e9rentes sortes. En \u00e9change, il ne demande \u00e0 son public que d&rsquo;acclamer les orateurs dont les arguments l&rsquo;on s\u00e9duit. Vers ce temps, Tacite fait dire \u00e0 l&#8217;empereur : \u00ab\u00a0Rien n&rsquo;est impossible \u00e0 un prince\u00a0\u00bb et S\u00e9n\u00e8que, dans son <em>Octavie<\/em> : \u00ab\u00a0Pourquoi craindrais-je les dieux, puisque j&rsquo;en cr\u00e9e?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Plus nettement, dans le po\u00e8me de <em>La Pharsale<\/em>, Lucain s&rsquo;adresse ainsi au Calomni\u00e9 : \u00ab\u00a0Toi, C\u00e9sar, quand, ta mission accomplie, tu monteras au ciel, on t&rsquo;y recevra dans le palais de ton r\u00eave, au milieu de la joie; tu tiendras le sceptre si tu le veux, ou tu conduiras le char flamboyant du soleil. Que la nature t&rsquo;accorde d&rsquo;\u00eatre le dieu que tu auras choisi.\u00a0\u00bb<a title=\"\" href=\"#_ftn5\">[5]<\/a><\/p>\n<p>En effet, au r\u00eave qui l&rsquo;obs\u00e8de, N\u00e9ron va employer toutes ses forces, tous les moyens dont il dispose. Les l\u00e9gions romaines d&rsquo;Arm\u00e9nie ont \u00e9t\u00e9 vaincues par le roi Tiridate; les s\u00e9nateurs pressent N\u00e9ron de prendre sur le Parthe une revanche \u00e9clatante. Mais il pr\u00e9f\u00e8re fermer le temple de la guerre et se faire de Tiridate un ami. L&#8217;empereur et le roi correspondent. De quoi parlent-ils dans leurs lettres? Du dieu Mithra.<\/p>\n<p>Nulle religion ne laisse N\u00e9ron indiff\u00e9rent. Il a montr\u00e9 dans sa jeunesse une v\u00e9n\u00e9ration toute sp\u00e9ciale pour la d\u00e9esse-poisson Atargatis. La Gr\u00e8ce l&rsquo;attire : il voudrait se faire initier aux myst\u00e8res de Dionysos, de Bacchus et d&rsquo;Eleusis (mais le remords qu&rsquo;il garde du meurtre de sa m\u00e8re le fait renoncer \u00e0 ce dernier projet). Il re\u00e7oit quotidiennement des juifs, l&rsquo;acteur Aliturius, des pr\u00eatres, l&rsquo;historien Jos\u00e8phe. Quant au Mage des mages, Apollonius de Tyane, il ne craindra pas de r\u00e9pondre \u00e0 ceux qui f\u00e9licitent l&#8217;empereur pour ses po\u00e8mes : \u00ab\u00a0Vous le jugez digne de chanter, vous le connaissez mal. Je le juge, moi, digne de se taire!\u00a0\u00bb Les bons bourgeois romains pouvaient sourire du mot. Un initi\u00e9 l&rsquo;appr\u00e9cie.<\/p>\n<p>Ici encore je ne veux pas me r\u00e9p\u00e9ter. Les lecteurs que ce visage de l&#8217;empereur int\u00e9resse trouveront ailleurs des preuves que N\u00e9ron n&rsquo;a jamais proc\u00e9d\u00e9 au massacre des chr\u00e9tiens en 64; ils y liront des mots que Tacite et Su\u00e9tone ont pr\u00eat\u00e9s \u00e0 l&#8217;empereur (sans les comprendre) et qui ne se justifient que dans l&rsquo;optique d&rsquo;un enseignement paulinien. En ce qui concerne le dieu Poisson, c&rsquo;est au printemps de 64 que N\u00e9ron re\u00e7oit sa grande vision cosmique dans le temple de Vesta (temple des Vierges), alors qu&rsquo;il se pr\u00e9pare \u00e0 partir pour la Gr\u00e8ce, et cette vision lui fait remettre son d\u00e9part.<\/p>\n<p>Le 19 juillet, le feu \u00e9clate \u00e0 Rome; l&rsquo;incendie dure plus d&rsquo;une semaine et d\u00e9truit les deux tiers de la Ville; on en rend N\u00e9ron responsable. La raison principale de cette accusation tient dans une destruction massive des idoles panth\u00e9istes et des temples romains. En 64, \u00e0 Rome, m\u00eame ceux qui ne croient pas l&#8217;empereur un incendiaire ne semblent pas douter qu&rsquo;il soit l&rsquo;instigateur de cette destruction : il faut donc qu&rsquo;il ait d\u00e9j\u00e0 proclam\u00e9 sa r\u00e9pugnance pour les divinit\u00e9s traditionnelles, son adh\u00e9sion au Dieu Nouveau.<\/p>\n<p>Huit mois plus tard, en avril 65, au cours d&rsquo;honneurs particuliers rendus au Soleil, le S\u00e9nat d\u00e9cr\u00e9tera que ce mois (d\u00e9sormais mois des Poissons) prendra le nom de N\u00e9ron. Et c&rsquo;est vers cette \u00e9poque sans doute qu&rsquo;ayant perdu dans un naufrage des objets auxquels il tenait, il a le mot que Su\u00e9tone rapporte : \u00ab\u00a0Ne me plaignez pas, mes amis, les Poissons me rapporteront mon bien.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Ses amis? Il n&rsquo;en a plus, sauf les esclaves qui l&rsquo;avertissent des complots qui se fomentent contre lui; S\u00e9n\u00e8que, puis P\u00e9trone le d\u00e9savouent; les juifs ne tol\u00e8rent pas que leur Messie soit devenu un dieu romain; la jeune secte jud\u00e9o-chr\u00e9tienne reproche \u00e0 Paul de s&rsquo;\u00eatre pr\u00eat\u00e9 au jeu blasph\u00e9matoire et l&rsquo;Ap\u00f4tre reconna\u00eet ces reproches fond\u00e9s. Les aristocrates et les familles nobles d\u00e9sirent la mort de N\u00e9ron, qui les spolie; le peuple raille ses \u00ab\u00a0cantiques\u00a0\u00bb et ses exhibitions. Sa seconde femme, Popp\u00e9e, lui a dit son m\u00e9pris et l&rsquo;on peut croire que, dans un acc\u00e8s de col\u00e8re, il l&rsquo;a tu\u00e9e accidentellement (d&rsquo;un coup de pied dans le ventre, selon Su\u00e9tone).<\/p>\n<p>Devant ce bouffon que les uns nous peignent, cet Ant\u00e9christ que d\u00e9noncent les autres, nous n&rsquo;avons plus, \u00e0 partir de l&rsquo;\u00e9t\u00e9 66, de documents certains sur quoi nous appuyer. Le plus probant d&rsquo;entre eux, les <em>Annales<\/em> de Tacite, s&rsquo;interrompent, mutil\u00e9es. Quant aux Vies de N\u00e9ron qu&rsquo;\u00e9crivent, \u00e0 cette \u00e9poque et plus tard, de tr\u00e8s nombreux historiens : Cluvius, Rusticus, Plutarque, les empereurs romains de la r\u00e9action (de Trajan \u00e0 Constantin) les an\u00e9antiront, en m\u00eame temps que les \u0153uvres n\u00e9roniennes elles-m\u00eames, les po\u00e8mes, les hymnes, les peintures, la Maison Dor\u00e9e, le Colosse\u2026<\/p>\n<p>Parmi tous ces ouvrages d\u00e9truits, il faut faire une mention sp\u00e9ciale de ceux de Lucain, auteur f\u00e9cond, disparu \u00e0 vingt-cinq ans en laissant quatorze livrets de ballets, une trag\u00e9die sur M\u00e9d\u00e9e, un \u00e9loge de N\u00e9ron, un po\u00e8me sur Orph\u00e9e, un <em>Iliacon<\/em>, des <em>Saturnalis<\/em>, des <em>Silvas<\/em> et plusieurs ouvrages en prose, dont un r\u00e9cit de l&rsquo;incendie de Rome en 64. Des proses, il ne reste rien et, des \u0153uvres en vers, l&rsquo;unique <em>Pharsale<\/em>\u00a0 ou <em>Livre de la guerre civile<\/em>, sorte d&rsquo;En\u00e9ide \u00e9crite \u00e0 la gloire de C\u00e9sar. Encore ce dernier texte ne fut-il retrouv\u00e9 qu&rsquo;au 6<sup>\u00e8me<\/sup> si\u00e8cle de notre \u00e8re.<\/p>\n<p>La vie m\u00eame du po\u00e8te est aujourd&rsquo;hui soustraite \u00e0 ses commentateurs, puisque sa premi\u00e8re biographie connue, publi\u00e9e sous le r\u00e8gne de Trajan ou d&rsquo;Hadrien, nous est parvenue \u00e9trangement tronqu\u00e9e. On la croit d&rsquo;ailleurs \u00e9crite par Su\u00e9tone, dont l&rsquo;insinc\u00e9rit\u00e9 n&rsquo;est plus \u00e0 d\u00e9montrer. Une seconde biographie de Lucain est de beaucoup post\u00e9rieure : on la date commun\u00e9ment du 6<sup>\u00e8me<\/sup> si\u00e8cle.<\/p>\n<div><br clear=\"all\" \/><\/p>\n<hr align=\"left\" size=\"1\" width=\"33%\" \/>\n<div>\n<p><a title=\"\" href=\"#_ftnref1\">[1]<\/a> Georges ROUX : <em>N\u00e9ron<\/em> (chez Fayard); Gilbert CHARLES-PICARD : <em>Auguste et N\u00e9ron<\/em> (Hachette). Cependant, Roger VAILLAND : <em>Su\u00e9tone et les douze C\u00e9sars<\/em> (Buchet et Chastel) s&rsquo;attachait \u00e0 d\u00e9montrer que le calomniateur des C\u00e9sars \u00e9tait peut-\u00eatre un grand artiste, mais nullement un historien.<\/p>\n<\/div>\n<div>\n<p><a title=\"\" href=\"#_ftnref2\">[2]<\/a> Il est vraiment remarquable que ce soit les deux seules mutilations qu&rsquo;ait subie l&rsquo;\u0153uvre de Tacite (<em>Annales<\/em> et <em>Histoires<\/em>). Je ne crois plus aux co\u00efncidences.<\/p>\n<\/div>\n<div>\n<p><a title=\"\" href=\"#_ftnref3\">[3]<\/a> Rappelons que, dans la cosmogonie des Sto\u00efciens, \u00ab\u00a0<em>Dieu se nourrit du monde<\/em>\u00ab\u00a0. \u00ab\u00a0L&rsquo;univers est consum\u00e9 p\u00e9riodiquement par le feu qui l&rsquo;a engendr\u00e9 et il rena\u00eet de ses cendres pour revivre la m\u00eame histoire.\u00a0\u00bb (J.-L. BORGES : <em>Histoire de l&rsquo;Eternit\u00e9<\/em>, Editions du Rocher).<\/p>\n<\/div>\n<div>\n<p><a title=\"\" href=\"#_ftnref4\">[4]<\/a> TACITE : <em>Annales<\/em>, XIV, 21.<\/p>\n<\/div>\n<div>\n<p><a title=\"\" href=\"#_ftnref5\">[5]<\/a> LUCAIN : <em>La Pharsale<\/em>, I, 40-52.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong><em><span style=\"text-decoration: underline;\">Lucain<\/span><\/em><\/strong><\/p>\n<p>Selon Tacite, Lucain, impliqu\u00e9 dans la conjuration de Pison, serait mort en 65, vers les m\u00eames temps que S\u00e9n\u00e8que, son oncle et, comme ce dernier, sur l&rsquo;ordre de N\u00e9ron. Nous avons pu montrer que cette derni\u00e8re assertion est probablement fausse : N\u00e9ron ne d\u00e9sirait pas la mort du philosophe et n&rsquo;exigeait de lui qu&rsquo;une explication sur la part qu&rsquo;il avait prise dans le complot; mais, comme P\u00e9trone un peu plus tard, S\u00e9n\u00e8que pr\u00e9f\u00e9ra la mort volontaire \u00e0 l&rsquo;humiliation.<\/p>\n<p>La condamnation de Lucain serait encore plus surprenante, car Tacite raconte d&rsquo;autre part que Lucain n&rsquo;h\u00e9sita pas \u00e0 d\u00e9noncer tous ses complices, s&rsquo;abaissant m\u00eame jusqu&rsquo;\u00e0 incriminer sa m\u00e8re, qui cependant ne fut \u00ab\u00a0ni absoute, ni condamn\u00e9e\u00a0\u00bb. Selon ce que nous savons de N\u00e9ron, ces aveux auraient d\u00fb valoir \u00e0 l&rsquo;\u00e9crivain la cl\u00e9mence imp\u00e9riale. En effet, sur les quarante et un conjur\u00e9s, dix-sept furent simplement punis d&rsquo;exil, six furent enti\u00e8rement acquitt\u00e9s, et d&rsquo;autres, comme S\u00e9n\u00e8que, p\u00e9rirent plut\u00f4t par crainte que sur ordre.<\/p>\n<p>Ajoutons que le po\u00e8te Martial jugeait N\u00e9ron \u00ab\u00a0cruellement ingrat\u00a0\u00bb dans sa mani\u00e8re de traiter Lucain. Une ingratitude qui va jusqu&rsquo;au crime semble appeler un autre qualificatif; puis, quelle reconnaissance l&#8217;empereur e\u00fbt-il d\u00fb garder \u00e0 Lucain? Quels services secrets ce dernier lui avait-il rendus?<\/p>\n<p>L&rsquo;ambigu\u00eft\u00e9 de toute cette histoire est renforc\u00e9e par un autre passage des <em>Annales<\/em>, o\u00f9 Tacite pr\u00e9tend que Lucain s&rsquo;\u00e9tait associ\u00e9 au complot parce qu&rsquo;il reprochait \u00e0 N\u00e9ron de lui avoir interdit la publication nominale (sous son propre nom) de certains de ses ouvrages. Ou ces \u0153uvres \u00e9taient hostiles \u00e0 l&#8217;empereur, et celui-ci e\u00fbt donn\u00e9 l&rsquo;ordre de les d\u00e9truire, non de les garder anonymes<a title=\"\" href=\"#_ftn1\">[1]<\/a>; ou elles lui \u00e9taient favorables, et l&rsquo;on comprend moins bien encore.<\/p>\n<p>Or, pr\u00e9cis\u00e9ment, le seul po\u00e8me de Lucain que nous ayons ne menace pas du tout l&#8217;empereur. Il est de coutume que les po\u00e8tes louangent les rois, mais peu d&rsquo;entre eux atteignent \u00e0 l&rsquo;outrance o\u00f9 se commet l&rsquo;auteur de <em>La Pharsale<\/em> :<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Si les destins n&rsquo;ont pas trouv\u00e9 une autre voie (que de longues et meurtri\u00e8res guerres) \u00e0 l&rsquo;av\u00e8nement de N\u00e9ron, si c&rsquo;est \u00e0 ce prix que les dieux gagnent l&rsquo;\u00e9ternit\u00e9; si le ciel n&rsquo;a pu servir son Ma\u00eetre qu&rsquo;apr\u00e8s des guerres de g\u00e9ants, ne le d\u00e9plorons pas, nous les plus grands : son issue nous fait aimer le crime.\u00a0\u00bb<a title=\"\" href=\"#_ftn2\">[2]<\/a><\/p>\n<p>On peut bien pr\u00e9tendre qu&rsquo;apr\u00e8s <em>La Pharsale<\/em>, Lucain en serait venu \u00e0 des sentiments tout autres envers l&#8217;empereur. Mais Lucain, de son vrai nom Marcus Anneus Lucanus, est n\u00e9 \u00e0 Cordoue le 3 novembre 39. En avril 65, il avait vingt-cinq ans et <em>La Pharsale<\/em> demeure l&rsquo;un des grands livres de la litt\u00e9rature latine. On ne concevrait pas que le po\u00e8te ait pu l&rsquo;\u00e9crire longtemps avant sa mort : quand aurait-il trouv\u00e9 le temps de ha\u00efr N\u00e9ron?<\/p>\n<p>Or, si le personnage nous est mal connu, si les circonstances de sa disparition apparaissent suspectes, son \u0153uvre \u00e9galement surprend. D&rsquo;abord, comme nous l&rsquo;avons vu, le po\u00e8me exprime envers l&#8217;empereur une v\u00e9n\u00e9ration quasi religieuse. Puis, de nombreux vers t\u00e9moignent d&rsquo;une connaissance tr\u00e8s vaste des religions, normale \u00e0 la cour de N\u00e9ron lorsqu&rsquo;il s&rsquo;agit des grands mythes grecs, plus \u00e9tonnante lorsqu&rsquo;elle va jusqu&rsquo;au d\u00e9tail des cultes orientaux ou druidiques, jusqu&rsquo;\u00e0 ce vers :<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Lucifer lui-m\u00eame fuit le jour br\u00fblant.\u00a0\u00bb<a title=\"\" href=\"#_ftn3\">[3]<\/a><\/p>\n<p>Surtout, ici et l\u00e0, transpara\u00eet une morale, une \u00ab\u00a0mystique\u00a0\u00bb inhabituelle sous la plume d&rsquo;un Romain du 1<sup>er<\/sup> si\u00e8cle, et particuli\u00e8rement d&rsquo;un Romain \u00e9rudit, dont son premier biographe nous dit qu&rsquo;il avait \u00e9tudi\u00e9 en Gr\u00e8ce jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;\u00e2ge de vingt ans :<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Quel triomphe s&rsquo;est perdu par la victoire! Ce n&rsquo;est pas en joyeuses assembl\u00e9es que les villes asservies accueillent la venue du conqu\u00e9rant, mais dans le silence de la peur; nulle foule n&rsquo;accro\u00eet son cort\u00e8ge. Cependant, il est heureux d&rsquo;\u00e9pouvanter les peuples et ne pr\u00e9f\u00e8re pas s&rsquo;en faire aimer!\u00a0\u00bb<a title=\"\" href=\"#_ftn4\">[4]<\/a><\/p>\n<p>Si la victoire est un fl\u00e9au, la d\u00e9faite serait-elle un bien? Certes! Et le Caton de Lucain le dit en clair :<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Que mon sang rach\u00e8te les peuples! Que ma mort soit le prix que les m\u0153urs des Romains m\u00e9ritent de payer!\u00a0\u00bb<a title=\"\" href=\"#_ftn5\">[5]<\/a><\/p>\n<p>Caton, parler ainsi? Non. Ainsi parle Paul. Certains papes ne s&rsquo;y sont pas tromp\u00e9s, qui citaient volontiers ces vers<a title=\"\" href=\"#_ftn6\">[6]<\/a>, y voyant l&rsquo;expression parfaite de la doctrine \u00e9vang\u00e9lique, fondement de la communion des saints : \u00ab\u00a0La passion d&rsquo;un seul fait le salut de tous.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Ces citations ne r\u00e9solvent pas l&rsquo;\u00e9nigme; au contraire! Car si le jeune po\u00e8te adorait N\u00e9ron, s&rsquo;il suivait en quelque sorte une \u00e9volution parall\u00e8le, quel d\u00e9saccord l&rsquo;a s\u00e9par\u00e9 de l&#8217;empereur? Pour quelle raison e\u00fbt-il particip\u00e9 \u00e0 une conjuration dont je crois avoir montr\u00e9 que les complices, de S\u00e9n\u00e8que \u00e0 Pison, \u00e9taient hostiles aux croyances n\u00e9roniennes (et pauliniennes)? Et s&rsquo;il n&rsquo;a pas \u00e9t\u00e9 un conjur\u00e9, s&rsquo;il n&rsquo;est pas mort en 65, qu&rsquo;est-il devenu? Que cherche-t-on \u00e0 nous cacher?<\/p>\n<p>Ne serait-ce pas que l&rsquo;anonymat exig\u00e9 par N\u00e9ron recouvre pr\u00e9cis\u00e9ment ces \u0153uvres qu&rsquo;un Romain <em>ne pouvait pas<\/em> \u00e9crire : les Actes de Paul, l&rsquo;Evangile? Ne serait-ce pas que Lucain fut le po\u00e8te charg\u00e9 par l&#8217;empereur de cr\u00e9er le Dieu Nouveau? Ne serait-ce pas qu&rsquo;en 65, Lucain devint Luc?<\/p>\n<p>Aventurant cette <em>hypoth\u00e8se<\/em>, dont le seul but est d&rsquo;\u00e9veiller le sens critique, je n&rsquo;ai pas l&rsquo;intention de chercher plus avant, dans les vers tumultueux de <em>La Pharsale<\/em> et le grec d\u00e9pouill\u00e9 du troisi\u00e8me Evangile d&rsquo;improbables similitudes. Peut-\u00eatre y trouverait-on des obsessions communes : les eaux dompt\u00e9es (souvenir de Xerx\u00e8s), le pressentiment d&rsquo;une \u00ab\u00a0fin du monde\u00a0\u00bb, le go\u00fbt profond du merveilleux, une connaissance vaste et subtile des plus diverses religions. Cette qualit\u00e9 de m\u00e9decin dont on pare Luc n&rsquo;est d\u00e9montr\u00e9e par aucun texte des Actes et de l&rsquo;Evangile; au contraire, <em>La Pharsale<\/em> est riche en notations m\u00e9dicales de toutes sortes. Mais rien de tout cela ne serait tr\u00e8s probant car, converti, l&rsquo;homme est un autre : de toute fa\u00e7on, l&rsquo;auteur du troisi\u00e8me Evangile n&rsquo;est plus un po\u00e8te latin.<\/p>\n<p>On comparerait avec plus de fruit l&rsquo;\u00e9pop\u00e9e encore \u00e0 demi-pa\u00efenne de <em>La Pharsale<\/em> et les fragments \u00e9piques des Actes auxquels Luc travailla sans doute d\u00e8s 64 ou 65, et certainement avant sa conversion. On rel\u00e8verait dans les deux textes le m\u00eame sens de \u00ab\u00a0l&rsquo;effet\u00a0\u00bb, le m\u00eame \u00ab\u00a0suspense\u00a0\u00bb dramatique, le m\u00eame savoir maritime ou du moins le m\u00eame go\u00fbt pour les choses de la mer et la m\u00eame passion pour les mots \u00e9clatants peignant des actions incroyables. Car d\u00e9j\u00e0 le C\u00e9sar de <em>La Pharsale<\/em> n&rsquo;est pas \u00e9loign\u00e9 d&rsquo;\u00eatre le thaumaturge que sera le Saint Paul des Actes :<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0La peine est pour le ciel et l&rsquo;onde, non pas pour notre vaisseau; celui-ci, tant que C\u00e9sar le foule, son fardeau le prot\u00e8ge du naufrage.\u00a0\u00bb<a title=\"\" href=\"#_ftn7\">[7]<\/a><\/p>\n<p>Mais poursuivre cette ex\u00e9g\u00e8se serait l&rsquo;\u0153uvre d&rsquo;un \u00e9rudit. Qu&rsquo;un autre, qui le soit, l&rsquo;entreprenne! Le travail en vaudrait la peine, car tout le reste il faut l&rsquo;imaginer.<\/p>\n<p>La derni\u00e8re information que nous ayons sur l&rsquo;\u00e9vang\u00e9liste est de Paul dans sa deuxi\u00e8me Ep\u00eetre \u00e0 Timoth\u00e9e : \u00ab\u00a0Luc seul est avec moi\u00a0\u00bb. Paul \u00e9crit cela au printemps 68; il n&rsquo;attend plus de secours, ni du Palais, d&rsquo;o\u00f9 il s&rsquo;est arrach\u00e9, ni des communaut\u00e9s, qui se sont d\u00e9tourn\u00e9es de lui. Mais Luc est l\u00e0; cette fois, nous en sommes s\u00fbrs. Ce courage et cette fid\u00e9lit\u00e9 rach\u00e8tent la l\u00e9g\u00e8re invention des Actes, puisqu&rsquo;ils ne paraissent pas s&rsquo;\u00eatre d\u00e9mentis \u00e0 l&rsquo;approche du martyre. Le disciple est mort, sans doute, avec le ma\u00eetre. Ainsi s&rsquo;expliquerait que Tacite et Su\u00e9tone aient pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 tuer Luc, sous le nom de Lucain, d\u00e8s l&rsquo;ann\u00e9e 65. Bien des Romains en feront le songe impossible : que les ann\u00e9es 66, 67, 68 n&rsquo;aient jamais exist\u00e9, qu&rsquo;elles soient ray\u00e9es de l&rsquo;Histoire! Au moins le seront-elles des \u0153uvres et monuments\u2026<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<div><br clear=\"all\" \/><\/p>\n<hr align=\"left\" size=\"1\" width=\"33%\" \/>\n<div>\n<p><a title=\"\" href=\"#_ftnref1\">[1]<\/a> <em>Annales<\/em>, XV, 49.<\/p>\n<\/div>\n<div>\n<p><a title=\"\" href=\"#_ftnref2\">[2]<\/a> <em>La Pharsale<\/em>, I, 32-38.<\/p>\n<\/div>\n<div>\n<p><a title=\"\" href=\"#_ftnref3\">[3]<\/a> <em>La Pharsale<\/em>, II, 725.<\/p>\n<\/div>\n<div>\n<p><a title=\"\" href=\"#_ftnref4\">[4]<\/a> <em>La Pharsale<\/em>, III, 79-83.<\/p>\n<\/div>\n<div>\n<p><a title=\"\" href=\"#_ftnref5\">[5]<\/a> <em>La Pharsale<\/em>, II, 312, 313.<\/p>\n<\/div>\n<div>\n<p><a title=\"\" href=\"#_ftnref6\">[6]<\/a> Entre autres, l&rsquo;extraordinaire pape de l&rsquo;An Mille, Gergert, couronn\u00e9 sous le nom de Sylvestre II.<\/p>\n<\/div>\n<div>\n<p><a title=\"\" href=\"#_ftnref7\">[7]<\/a> <em>La Pharsale<\/em>, V, 584-586. Ici, comme dans les <em>Actes<\/em>, le po\u00e8te se met fr\u00e9quemment en sc\u00e8ne, il \u00e9crit \u00ab\u00a0nous\u00a0\u00bb, bien que, naturellement, il n&rsquo;ait v\u00e9cu au temps de C\u00e9sar.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong><em><span style=\"text-decoration: underline;\">L&#8217;empereur-christ<\/span><\/em><\/strong><\/p>\n<p>En ces trois ans, en effet, Rome va \u00eatre t\u00e9moin de spectacles qui ne s&rsquo;y \u00e9taient encore jamais vus. Un empereur romain d\u00e9truira tous les dieux, d\u00e9pouillera tous les temples. Il exigera que ses fid\u00e8les (tous les Romains bient\u00f4t?) portent des tuniques blanches et sacrifient au Dieu Nouveau, dont il jouera lui-m\u00eame le personnage.<\/p>\n<p>Il lib\u00e9rera les esclaves les plus cultiv\u00e9s, confisquera les biens des grandes familles et les distribuera aux pauvres (pr\u00e8s de trois milliards de sesterces, selon Tacite<a title=\"\" href=\"#_ftn1\">[1]<\/a>, seront ainsi dilapid\u00e9s). Dans le m\u00eame temps, il songera \u00e0 recr\u00e9er Rome sous le nom de N\u00e9ropolis et il rendra la libert\u00e9 aux provinces grecques. Il autorisera l&rsquo;esclave maltrait\u00e9 \u00e0 se porter en justice contre son ma\u00eetre et remettra la Ville pendant un an (67) aux mains d&rsquo;un affranchi, H\u00e9lius. Enfin, il cr\u00e9era de v\u00e9ritables cohortes religieuses, charg\u00e9es de faire respecter ses ordres et de lui d\u00e9noncer toute d\u00e9sob\u00e9issance. Ces hommes, que Su\u00e9tone (<em>Nero<\/em>) et Tacite (<em>Les histoires<\/em>) nommeront des d\u00e9lateurs, saint Paul y voit seulement de mauvais chr\u00e9tiens \u00ab\u00a0qui s&rsquo;insinuent dans les familles pour captiver des femmelettes charg\u00e9es de p\u00e9ch\u00e9s, travaill\u00e9es de passion, ambitieuses d&rsquo;apprendre, incapables de comprendre. Pareils \u00e0 Jann\u00e8s et \u00e0 Jambr\u00e8s qui s&rsquo;oppos\u00e8rent \u00e0 Mo\u00efse, ces hommes, vici\u00e9s d&rsquo;esprit, pervertis dans la foi, s&rsquo;opposent \u00e0 la v\u00e9rit\u00e9.\u00a0\u00bb<a title=\"\" href=\"#_ftn2\">[2]<\/a><\/p>\n<p>Pourtant, maladroitement et fermement, que tente alors l&#8217;empereur, sinon de cr\u00e9er sur terre le Royaume de Dieu, de r\u00e9aliser le mot de l&rsquo;\u00e9vang\u00e9liste Luc : \u00ab\u00a0Il a renvers\u00e9 les puissants, il a \u00e9lev\u00e9 les humbles\u00a0\u00bb (I, 52)? Son obsession en est au point de menacer tout l&#8217;empire,<a title=\"\" href=\"#_ftn3\">[3]<\/a> lorsque, apr\u00e8s les gladiateurs, les s\u00e9nateurs, les patriciens, les l\u00e9gions elles-m\u00eames se r\u00e9voltent. En \u00e9t\u00e9 68, Galba victorieux allait faire son entr\u00e9e \u00e0 Rome par le massacre de \u00ab\u00a0milliers de soldats sans armes\u00a0\u00bb<a title=\"\" href=\"#_ftn4\">[4]<\/a> : les pr\u00eatres et les fid\u00e8les de l&#8217;empereur-christ?<\/p>\n<p>Je me suis sans doute trop press\u00e9, dans mon ouvrage sur N\u00e9ron, d&rsquo;admettre la version de la mort de l&#8217;empereur donn\u00e9e par Su\u00e9tone et re\u00e7ue par la plupart des historiens. Plutarque rapporte qu&rsquo;un des affranchis de Galba, Ic\u00e9lus, envoy\u00e9 \u00e0 Rome par son ma\u00eetre, avait d\u00fb informer celui-ci que \u00ab\u00a0N\u00e9ron, toujours en vie, restait introuvable.\u00a0\u00bb<a title=\"\" href=\"#_ftn5\">[5]<\/a> D&rsquo;autre part, Tacite affirme que vingt histoires diff\u00e9rentes avaient couru sur la mort suppos\u00e9e de l&#8217;empereur et que \u00ab\u00a0beaucoup le croyaient encore en vie\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Peu de temps avant l&rsquo;assassinat de Galba, en janvier 69, un homme qui se pr\u00e9tendait N\u00e9ron et qui s&rsquo;entourait de mendiants et de vagabonds fut arr\u00eat\u00e9 dans l&rsquo;\u00eele de Cythnos et supplici\u00e9 comme un esclave sur l&rsquo;ordre du gouverneur Asprenos, l&rsquo;un des fid\u00e8les de Galba. En effet, le S\u00e9nat, dans une r\u00e9union nocturne, le 8 juin 68, avait condamn\u00e9 l&#8217;empereur \u00e0 mourir de la mort des esclaves : en croix et sous le fouet.<\/p>\n<p>Selon Tacite, le vagabond de Cythnos ressemblait beaucoup \u00e0 l&rsquo;ex-empereur, jeune comme lui<a title=\"\" href=\"#_ftn6\">[6]<\/a>, le poil roux et s\u00e9duisant parleur. Ayant gagn\u00e9 \u00e0 sa cause des soldats de l&rsquo;arm\u00e9e d&rsquo;Orient, il croissait en r\u00e9putation quand le gouverneur de la Galatie et de la Pamphylie, Calpurnius Asprenos, mit un terme \u00e0 son \u00e9ph\u00e9m\u00e8re carri\u00e8re.<a title=\"\" href=\"#_ftn7\">[7]<\/a><\/p>\n<p>Tr\u00e8s vite, on regretta l&#8217;empereur-proph\u00e8te, on appr\u00e9cia certaines de ses audaces, on accusa Galba d&rsquo;une vaine cruaut\u00e9. Ce fut le temps o\u00f9 Othon se gagna les faveurs du peuple en punissant de mort le pr\u00e9fet Tigellin, coupable d&rsquo;avoir trahi N\u00e9ron, mais o\u00f9 la condamnation d&rsquo;un Annius Faustus, ancien \u00ab\u00a0agent\u00a0\u00bb de l&#8217;empereur, soulevait la r\u00e9probation de Rome.<a title=\"\" href=\"#_ftn8\">[8]<\/a><\/p>\n<p>Pendant pr\u00e8s de cinquante ans, la plupart des empereurs (Othon, Vitellius, Domitien, Nerva) entretinrent le culte de N\u00e9ron, poursuivant ses ouvrages ou tenant \u00e0 honneur de porter son nom; cependant, le peuple fleurissait sa tombe et demandait conseil \u00e0 des \u00ab\u00a0images\u00a0\u00bb qui le repr\u00e9sentaient.<a title=\"\" href=\"#_ftn9\">[9]<\/a> Certains le croyaient d&rsquo;ailleurs ressuscit\u00e9<a title=\"\" href=\"#_ftn10\">[10]<\/a> et le croiront jusqu&rsquo;au d\u00e9but du 4<sup>\u00e8me<\/sup> si\u00e8cle.<a title=\"\" href=\"#_ftn11\">[11]<\/a><\/p>\n<p>Mais, du jour (en l&rsquo;an 112) o\u00f9 un empereur, Trajan, commencera de s&rsquo;attaquer aux chr\u00e9tiens, toute la longue suite des chefs romains, pendant deux si\u00e8cles, ne cesseront plus de combattre et la religion nouvelle et le souvenir de l&#8217;empereur-christ. A l&rsquo;usage des g\u00e9n\u00e9rations \u00e0 venir, ils mod\u00e8leront \u00e0 neuf le visage de ce monstre que sera jusqu&rsquo;\u00e0 nos jours le N\u00e9ron des cur\u00e9s et des instituteurs.<\/p>\n<p>Jean-Charles Pichon\u00a0\u00a0 1963<\/p>\n<div><br clear=\"all\" \/><\/p>\n<hr align=\"left\" size=\"1\" width=\"33%\" \/>\n<div>\n<p><a title=\"\" href=\"#_ftnref1\">[1]<\/a> TACITE : <em>Histoires<\/em>, I, 10.<\/p>\n<\/div>\n<div>\n<p><a title=\"\" href=\"#_ftnref2\">[2]<\/a> SAINT PAUL : <em>2<sup>\u00e8me<\/sup> Ep\u00eetre \u00e0 Timoth\u00e9e<\/em>.<\/p>\n<\/div>\n<div>\n<p><a title=\"\" href=\"#_ftnref3\">[3]<\/a> PLUTARQUE : <em>Galba<\/em>; Dion CASSIUS : <em>Le discours de Vindex<\/em>.<\/p>\n<\/div>\n<div>\n<p><a title=\"\" href=\"#_ftnref4\">[4]<\/a> TACITE : <em>Histoires<\/em>, I, 6. Confirm\u00e9 par PLUTARQUE, <em>Galba<\/em>, et Dion CASSIUS.<\/p>\n<\/div>\n<div>\n<p><a title=\"\" href=\"#_ftnref5\">[5]<\/a> PLUTARQUE : <em>Galba<\/em>.<\/p>\n<\/div>\n<div>\n<p><a title=\"\" href=\"#_ftnref6\">[6]<\/a> En janvier 69, N\u00e9ron aurait eu 33 ans.<\/p>\n<\/div>\n<div>\n<p><a title=\"\" href=\"#_ftnref7\">[7]<\/a> TACITE : <em>Histoires<\/em>, II, 8.<\/p>\n<\/div>\n<div>\n<p><a title=\"\" href=\"#_ftnref8\">[8]<\/a> TACITE : <em>Histoires<\/em>, II, 101.<\/p>\n<\/div>\n<div>\n<p><a title=\"\" href=\"#_ftnref9\">[9]<\/a> SUETONE : derniers paragraphes de <em>Nero<\/em>.<\/p>\n<\/div>\n<div>\n<p><a title=\"\" href=\"#_ftnref10\">[10]<\/a> CHRYSOSTOME : <em>Oraisons<\/em>, 21.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<\/div>\n<div>\n<p><a title=\"\" href=\"#_ftnref11\">[11]<\/a> SAINT AUGUSTIN : <em>Cit\u00e9 de Dieu<\/em>, XX, 19.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<\/div>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>II LE DIEU DES POISSONS \u00a0 Le Poisson fut le premier symbole chr\u00e9tien : graffiti du second si\u00e8cle, mosa\u00efques des troisi\u00e8me et quatri\u00e8me, nous en donnent l&rsquo;assurance. Mais de ce fait incontestable peu d&rsquo;historiens se sont souci\u00e9s; quant aux ex\u00e9g\u00e8tes, &hellip; <a href=\"https:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/?p=2154\">Continuer la lecture <span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[31],"tags":[],"class_list":["post-2154","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-les-cycles-du-retour-eternel"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/2154","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=2154"}],"version-history":[{"count":11,"href":"https:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/2154\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":2164,"href":"https:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/2154\/revisions\/2164"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=2154"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=2154"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=2154"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}