{"id":213,"date":"2010-11-13T16:25:02","date_gmt":"2010-11-13T15:25:02","guid":{"rendered":"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/?p=213"},"modified":"2011-01-07T21:05:05","modified_gmt":"2011-01-07T20:05:05","slug":"les-rayures-dombre","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/?p=213","title":{"rendered":"Les rayures d&rsquo;ombre"},"content":{"rendered":"<p><a href=\"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2010\/11\/ETABLI11.jpg\"><\/a><\/p>\n<div id=\"attachment_215\" style=\"width: 204px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><a href=\"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2010\/11\/ETABLI111.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-215\" class=\"size-medium wp-image-215\" title=\"ETABLI11\" src=\"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2010\/11\/ETABLI111-194x300.jpg\" alt=\"\" width=\"194\" height=\"300\" srcset=\"https:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2010\/11\/ETABLI111-194x300.jpg 194w, https:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2010\/11\/ETABLI111.jpg 540w\" sizes=\"auto, (max-width: 194px) 100vw, 194px\" \/><\/a><p id=\"caption-attachment-215\" class=\"wp-caption-text\">Dessin Dominique Lebrun<\/p><\/div>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em><span style=\"font-family: arial; font-size: medium;\">En 1983, j&rsquo;ai rassembl\u00e9 en un recueil,  financ\u00e9 par souscription, une douzaine de nouvelles \u00e9crites par Jean-Charles  Pichon entre 1945 et 1982, et publi\u00e9es dans diverses revues. En voici  quelques-unes&#8230;\u00a0 P-J Debenat<\/span><\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em> <a href=\"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2010\/11\/ETABLI21.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter size-large wp-image-216\" title=\"ETABLI21\" src=\"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2010\/11\/ETABLI21-1024x621.jpg\" alt=\"\" width=\"640\" height=\"388\" srcset=\"https:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2010\/11\/ETABLI21-1024x621.jpg 1024w, https:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2010\/11\/ETABLI21-300x182.jpg 300w, https:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2010\/11\/ETABLI21.jpg 1948w\" sizes=\"auto, (max-width: 640px) 100vw, 640px\" \/><\/a><\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><span style=\"font-family: georgia; color: #404000; font-size: large;\"><strong>LES RAYURES  D&rsquo;OMBRE<\/strong><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: georgia; color: #404000; font-size: large;\"><strong> <\/strong><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<div class=\"mceTemp mceIEcenter\" style=\"text-align: justify;\">\n<dl id=\"attachment_220\" class=\"wp-caption aligncenter\" style=\"width: 224px;\">\n<dt class=\"wp-caption-dt\"><span><strong><strong><a href=\"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2010\/11\/RAYURES1.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-medium wp-image-220\" title=\"RAYURES\" src=\"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2010\/11\/RAYURES1-214x300.jpg\" alt=\"\" width=\"214\" height=\"300\" srcset=\"https:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2010\/11\/RAYURES1-214x300.jpg 214w, https:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2010\/11\/RAYURES1.jpg 434w\" sizes=\"auto, (max-width: 214px) 100vw, 214px\" \/><\/a><\/strong><\/strong><\/span><\/dt>\n<dd class=\"wp-caption-dd\">Illustration Pierre-Jean Debenat<\/dd>\n<\/dl>\n<\/div>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong> <\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La ros\u00e9e maintenant, et non la pluie, tombait de l&rsquo;arbre. Le vieux se pencha pour mieux voir les yeux de l&rsquo;enfant, brillants comme d&rsquo;ultimes \u00e9toiles.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211; Quand tu auras v\u00e9cu aussi longtemps que moi, dit-il, tu sauras qu&rsquo;on ne ment jamais que pour causer de l&rsquo;ennui ou faire que les autres s&rsquo;occupent de soi.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211; Je ne mens pas, dit l&rsquo;enfant.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211; Tu as toujours menti, reprit le vieux, avant m\u00eame que de savoir dire papa et maman, tes yeux voyaient des choses qui n&rsquo;existent pas. Et te voil\u00e0 encore assis au milieu de tes diables, tra\u00eenant ton \u00e2me \u00e0 l&rsquo;enfer.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les sillons s&rsquo;\u00e9talaient en grands plis de velours sous le miroitement incertain d&rsquo;un soleil p\u00e2le sans force et sans \u00e9clat, et tout \u00e9tait si calme que la moindre brise errante dans les feuillages des arbres s&rsquo;exhalait comme un souffle d&rsquo;enfant paisiblement endormi.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211; On te pardonnerait si tu \u00e9tais idiot, dit le vieux. Mais non, tu fais seulement semblant. Tu es un gar\u00e7on de bonne race, ton p\u00e8re l&rsquo;\u00e9tait avant toi et le m\u00e9decin sait bien que tu n&rsquo;es pas malade.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Jacques g\u00e9mit sans trop savoir lui-m\u00eame si c&rsquo;\u00e9tait de peur r\u00e9trospective au souvenir des raies noires et de l&rsquo;\u00eatre sans poil, ou du plaisir de se retrouver tout de m\u00eame vivant dans le jour. Il se recroquevilla un peu plus dans le sillon creux comme une barque, \u00e0 l&rsquo;ombre du grand pommier. Les pommiers se dressaient \u00e0 la limite du champ. Personne encore ne l&rsquo;avait suivi dans cette retraite. Dominant tout \u00e0 coup la peur et le plaisir, la tristesse s&rsquo;implanta en lui de ne plus jamais pouvoir s&rsquo;isoler. Le visage col\u00e9reux &#8211; ou \u00e9tait-ce simplement triste aussi ? &#8211; du vieux lui cachait le ciel, et une autre esp\u00e8ce de souffrance le saisit au souvenir des soirs anciens o\u00f9 il restait tr\u00e8s tard, assis sur le sol de la v\u00e9randa, \u00e0 regarder une fum\u00e9e en couronne s&rsquo;\u00e9lever de la pipe de l&rsquo;a\u00efeul. Il n&rsquo;\u00e9tait plus que terriblement d\u00e9chir\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211; J&rsquo;ai pri\u00e9, disait le vieux. Dieu sait combien j&rsquo;ai pri\u00e9 pour que le d\u00e9mon te soit \u00f4t\u00e9 avant que je meure, pour te voir avant que je meure t&rsquo;assagir et devenir un gar\u00e7on honn\u00eate, comme ton p\u00e8re le fut avant toi. Je ne peux que prier et te corriger. Le reste est dans la main de Dieu. Mais cela est terrible \u00e0 dire, je ne sais m\u00eame pas si tu aimes Dieu.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dieu apparut soudain dans le cerveau de l&rsquo;enfant, au milieu des pommiers, des anges et des morts, affubl\u00e9 d&rsquo;une barbe blanche et d&rsquo;un vitrail rouge et violet qui lui faisait comme une inqui\u00e9tante aur\u00e9ole. Et l&rsquo;enfant eut envie de pleurer, parce qu&rsquo;il savait bien, lui, qu&rsquo;en effet il n&rsquo;aimait pas Dieu : il en avait trop peur. Il aurait voulu pleurer, et aussi plaire \u00e0 son grad-p\u00e8re et, le soir, s&rsquo;endormir sagement au lieu de trembler et d&rsquo;attendre et toujours, en fin de compte, de descendre \u00e0 pas feutr\u00e9s l&rsquo;escalier de onze marches, pour courir sous la lune au rendez-vous. Il n&rsquo;ignorait pas qu&rsquo;il \u00e9tait damn\u00e9 et longtemps en avait souffert (\u00e0 la messe du dimanche particuli\u00e8rement), mais il n&rsquo;en souffrait plus &#8211; non, pas m\u00eame de cela, vou\u00e9 \u00e0 cette h\u00e9b\u00e9tude qui doit \u00eatre en effet, sans doute, le signe premier mais assur\u00e9 de la damnation.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La premi\u00e8re fois que l&rsquo;Etre lui \u00e9tait apparu, \u00e7&rsquo;avait \u00e9t\u00e9 d\u00e8s le lever de la lune. Par la suite, Jacques s&rsquo;\u00e9tait \u00e9tonn\u00e9 que personne d&rsquo;autre ne l&rsquo;e\u00fbt vu. Car il se dressait non pas en pleine campagne ou sous l&rsquo;abri rouge et vert des pommiers, mais dans le cr\u00e9puscule claire, \u00e0 l&rsquo;entr\u00e9e m\u00eame de la cour de la ferme, entre les deux bornes de pierre qu&rsquo;on disait dater d&rsquo;un lointain pass\u00e9. Mais chacun, ce jour-l\u00e0, allait \u00e0 ses affaires : il y avait la maladie de maman, et l&rsquo;inqui\u00e9tude du grand-p\u00e8re pour sa vache, qui devait mourir aussi, et le commencement des travaux qui creusaient une longue rainure profonde sous le carrelage de la cuisine, tandis que de gros tubes noirs s&rsquo;amoncelaient contre le mur.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et il y avait &#8211; car l&rsquo;esprit de l&rsquo;enfant se limite \u00e0 ses yeux &#8211; les feuilles jaunes du figuier qu&rsquo;on voyait par la fen\u00eatre de cette m\u00eame cuisine (et maintenant, ainsi, Jacques sait que la premi\u00e8re apparition avait eu lieu un jour d&rsquo;automne, deux ou trois ans plus t\u00f4t, mais il ne peut pr\u00e9ciser davantage, la maladie de maman a trop dur\u00e9).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce jour-l\u00e0, l&rsquo;enfant n&rsquo;avait rien dit. A peine s&rsquo;il parlait d\u00e9j\u00e0. L&rsquo;Etre s&rsquo;\u00e9tait seulement referm\u00e9 sur lui, comme la nuit quand elle tombe tout \u00e0 coup apr\u00e8s un long moment de lumi\u00e8re diffuse, ou lemanteau qu&rsquo;on jette sur vos \u00e9paules, avant de sortir, un jour de grand froid. Dans cette chaleur obscure il faisait bon.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Jacques non plus ne se rappelle pas si, tout de suite, il a d\u00e9sir\u00e9, attendu le retour de l&rsquo;Etre. Non, sans doute : les b\u00e9b\u00e9s n&rsquo;attendent pas le retour des choses, car rien, d&rsquo;une certaine mani\u00e8re, ne revient jamais. Mais, esp\u00e9r\u00e9 ou non, l&rsquo;Etre \u00e9tait revenu, longtemps apr\u00e8s. Et c&rsquo;\u00e9tait encore le ver de la lune : la rondeur flasque, p\u00e2le, malicieuse de l&rsquo;astre est li\u00e9e dans le souvenir \u00e0 toutes les apparitions de l&rsquo;Etre (de sorte qu&rsquo;autrefois Jacques pr\u00eatait \u00e0 l&rsquo;Inconnu cette face tranquille et claire, sans yeux, sans nez, sans bouche, et que parfois il ne savait plus si c&rsquo;\u00e9tait la lune ou l&rsquo;Etre qui \u00e9mettait le rayonnement soyeux).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">A sa seconde visite, l&rsquo;Etre ne s&rsquo;\u00e9tait pas referm\u00e9 sur l&rsquo;enfant. Il \u00e9tait rest\u00e9 en dehors, immense et rassurant (pourtant on ressentait, ou, mieux, on habitait quelque chose de lui, comme on se blottit dans la chaleur d&rsquo;un grand feu de bois, bien que le feu soit devant vous et non pas tout autour). D\u00e9j\u00e0 l&rsquo;enfant pouvait distinguer l&rsquo;Etre; il pouvait voir qu&rsquo;il \u00e9tait blanc comme un homme nu, \u00e0 l&rsquo;exception d&rsquo;ombres \u00e9troites qui rampaient, e\u00fbt-on dit, sur son visage et sur son torse et qui emp\u00eachaient de le conna\u00eetre mieux. De sorte qu&rsquo;il ressemblait \u00e0 une b\u00eate moir\u00e9e, \u00e0 la robe n\u00e9buleuse, moins ray\u00e9e qu&rsquo;enfum\u00e9e, comme un fauve dont l&rsquo;image illustrait la lettre P d&rsquo;un vieil ab\u00e9c\u00e9daire.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cette fois-l\u00e0, Jacques avait parl\u00e9; \u00e0 sa m\u00e8re d&rsquo;abord, qui ne mourait pas encore et qui lui avait caress\u00e9 la t\u00eate en le plaignant de n&rsquo;avoir pas de camarades de jeu, puis au grand-p\u00e8re qui avait \u00e9voqu\u00e9 l&rsquo;imagination et l&rsquo;intelligence de son fils a\u00een\u00e9, papa mort au second jour de la derni\u00e8re guerre. Et Jacques se rappelait sa surprise incr\u00e9dule \u00e0 les voir, tous, si peu int\u00e9ress\u00e9s par la Pr\u00e9sence.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les plaintes, les reproches \u00e9taient venus plus tard, appel\u00e9s l&rsquo;un par l&rsquo;autre, comme une dent apr\u00e8s une dent se place d&rsquo;elle-m\u00eame dans le m\u00eame trou, dans la broyeuse de la grange.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L&rsquo;enfant n&rsquo;avait vu la grande queue de l&rsquo;Etre qu&rsquo;\u00e0 sa quatri\u00e8me ou cinqui\u00e8me visite : une queue en forme de pelle qui semblait taill\u00e9e dans du cuir mouill\u00e9. Alors, il l&rsquo;avait reconnu, car il n&rsquo;est qu&rsquo;un Etre au monde pour se tenir debout sur ses deux pieds et poss\u00e9der une telle queue. M\u00eame alors pourtant, il ne put redouter vraiment le visiteur, ni s&rsquo;obliger \u00e0 ne plus courir au-devant de lui sit\u00f4t la nuit tomb\u00e9e. Il y avait longtemps que l&rsquo;Inconnu ne l&rsquo;attendait plus dans le cr\u00e9puscule entre les deux pierres d&rsquo;entr\u00e9e de la ferme mais que, par un recul insensible, chaque soir plus prononc\u00e9, il l&rsquo;avait entra\u00een\u00e9, par-del\u00e0 les sillons, jusqu&rsquo;aux arbres sonores.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Puis, un soir, le visiteur ne se montra pas. Vainement, Jacques demeura assis sous le grand pommier, claquant des dents et se r\u00e9chauffant de ses bras crois\u00e9s, jusqu&rsquo;au lever du jour. L&rsquo;enfant commen\u00e7a de faire de la fi\u00e8vre et de n&rsquo;avoir plus faim. L&rsquo;absence dura un grand nombre de semaines, pendant lesquelles la fi\u00e8vre persista. Mais le m\u00e9decin appel\u00e9 \u00e9tait sans inqui\u00e9tude car il n&rsquo;y avait aucun nom pour cette maladie dans les livres qu&rsquo;il avait lus; il conseilla simplement du repos et de la bonne nourriture.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">A u printemps, la plaine pousse quelques herbes nouvelles, puis reste s\u00e8che, immobile, attendant la pluie. Ainsi, la peur lui \u00e9tant n\u00e9e, l&rsquo;enfant commen\u00e7a d&rsquo;attendre l&rsquo;orage qui la ferait grandir et fructifier peut-\u00eatre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Des jours, il alla et vint comme une ombre. Il ne parlait \u00e0 personne, ni \u00e0 sa grand-m\u00e8re, ni \u00e0 son grand-p\u00e8re, ni m\u00eame au valet de ferme, Georges, qu&rsquo;il aimait beaucoup pourtant. On l&rsquo;obligeait \u00e0 demeurer couch\u00e9 la plus grande partie du jour et, le soir venu, on l&rsquo;enfermait dans sa chambre, mais, pendant toutes ces semaines, on ne le gronda pas, sauf la fois qu&rsquo;on le sur prit dans les \u00e9curies, contemplant de trop pr\u00e8s les queues des chevaux.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Puis, un matin, la pluie se mit \u00e0 tomber et tomba jusqu&rsquo;au soir. L&rsquo;enfant \u00e9tait rest\u00e9 tout le jour debout derri\u00e8re la fen\u00eatre de sa chambre, regardant le ruisseau groosir et des filets d&rsquo;eau se former sur le sol, se glisser en rigoles de plus en plus profondes dans la moindre orni\u00e8re, d&rsquo;o\u00f9 brusquement ils annexaient la terre tout autour des pierres et des lourds objets recouverts de b\u00e2ches. La pluie\u00a0 \u00e9voquait de cruels voyages dans de lointains pays inconnus, et une multitude aussi de visages qu&rsquo;on ne pouvait oublier une fois qu&rsquo;ils avaient souri. La pluie chantait qu&rsquo;il ne faut rien craindre; qu&rsquo;il n&rsquo;est rien de si \u00e9pouvantable qu&rsquo;un jour les hommes ne puissent le d\u00e9sirer.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Quand la lune se leva, le ciel \u00e9tait lav\u00e9. L&rsquo;enfant attendit que le sommeil e\u00fbt pris tous les vieillards las, lui-m\u00eame debout contre la vitre, car il craignait de s&rsquo;endormir s&rsquo;il s&rsquo;allongeait sur son lit. Quand tout fut \u00e9teint, sauf la lune, il ouvrit la fen\u00eatre et se laissa glisser sur le to\u00eet plat du cagibi qui se trouvait juste au-dessous, r\u00e9veillant par sa chute les lapins affol\u00e9s. Il s&rsquo;en alla dans la clart\u00e9 dangereuse vers l&rsquo;arbre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Des gouttes de pluie, tardives, tombaient de l&rsquo;arbre sur les dos invisibles des d\u00e9mons et des anges qui devaient se tenir l\u00e0, tapis dans les sillons creux. Longtemps, l&rsquo;enfant resta comme fascin\u00e9 par l&rsquo;extaordinaire spectacle. L&rsquo;Etre semblait avoir deux t\u00eates; celle dont l&rsquo;enfant r\u00eavait parfois, blanche, paisible et douce, s&rsquo;appuyait maintenant contre une figure horrible, pareille \u00e0 ces masques tout noirs, aux dents blanches et aux sourcils rouges qu&rsquo;on vend les veilles de carnaval. Au-dessous des bandes rouges, \u00e9paisses, brillaient sans sourciller des yeux. Puis, le masque f\u00e9roce \u00e0 l&rsquo;aspect de t\u00eate de mort disparut tout \u00e0 coup, comme s&rsquo;il s&rsquo;\u00e9tait gliss\u00e9 le long de la colonne vert\u00e9brale de l&rsquo;Etre, jusqu&rsquo;\u00e0 ce bout de \u00ab\u00a0queue\u00a0\u00bb qui dans l&rsquo;herbe battait irrit\u00e9. Alors le combat commen\u00e7a.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cogn\u00e9 de droite et de gauche, comme un rat secou\u00e9 par un chien, en avant, en arri\u00e8re, de haut en bas et en grands cercles, l&rsquo;enfant se glissait dans le sillon sous les branches, rampait, se courbait, essayant de fuir les coups de l&rsquo;homme et du serpent. Car, maintenant, il voyait que l&rsquo;\u00eatre sans poil n&rsquo;\u00e9tait qu&rsquo;un homme et les rayures noires, fuyantes, le corps d&rsquo;un \u00e9norme reptile qui enserrait l&rsquo;homme de la t\u00eate aux pieds, du ventre \u00e0 la t\u00eate plut\u00f4t, retombant n\u00e9gligemment dans le dos de l&rsquo;homme, ainsi que cette fourrure pel\u00e9e mais longue que grand-maman portait les jours de f\u00eate. Et la b\u00eate et l&rsquo;homme combattaient.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C&rsquo;\u00e9tait une magnifique bataille, mais l&rsquo;enfant ne pouvait pas r\u00e9ellement admirer, car il y avait en lui trop de piti\u00e9 pour l&rsquo;Homme, une piti\u00e9 hurlante, et trop de peur pour soi-m\u00eame. Une vibration intense, fr\u00e9missement oscillant, le parcourait tout entier, cependant que les lueurs naissantes du jour commen\u00e7aient de scintiller et de danser \u00e0 travers les brumes de l&rsquo;aube. Et lui-m\u00eame, l&rsquo;enfant, il dansait de peur, pi\u00e9tinant dans son d\u00e9lire les sillons fra\u00eechement labour\u00e9s. Pour la premi\u00e8re fois, il voyait l&rsquo;Etre double dans une douteuse clart\u00e9, d\u00e9couvrait douloureusement ses grands yeux rougis de larmes non vers\u00e9es, les meurtrissures profondes qui le marquaient au ventre, \u00e0 la poitrine, au cou, au visage m\u00eame, partout o\u00f9 l&rsquo;autre b\u00eate apposait son empreinte. Son lit avait \u00e9t\u00e9 trop chaud et trop douillet, l&rsquo;atmosph\u00e8re de sa chambre trop ti\u00e8de. Il se repentait de tous ces bien-\u00eatre auxquels il s&rsquo;\u00e9tait complu, d&rsquo;ailleurs honteux de s&rsquo;en repentir puisque ceux qu&rsquo;il ch\u00e9rissait n&rsquo;eussent pas admis que le bien-\u00eatre f\u00fbt un mal.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais tout cela ni rien\u00a0n&rsquo;avait plus d&rsquo;importance; \u00e0 coup s\u00fbr il allait mourir avant le jour. Il attendait toujours la mort lorsque, avec le premier rayon de gai\u00a0soleil, le pi\u00e9tinement s&rsquo;arr\u00eata, comme si la lumi\u00e8re avait \u00e9t\u00e9 un ordre. Mais, avant que le bruit e\u00fbt fini de r\u00e9sonner dans sa t\u00eate, tout avait disparu, l&rsquo;Homme, son fardeau froid, la crainte, les ombres des anges. A la place de tout se tenait le grand-p\u00e8re et l&rsquo;enfant s&rsquo;\u00e9lan\u00e7a sur la poitrine du vieux.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211; Je l&rsquo;ai vu; il y a un serpent avec lui.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le vieux l&rsquo;avait repouss\u00e9. Il avait dit :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211; Quand tu auras v\u00e9cu aussi longtemps que moi&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et, maintenant, il parlait encore, d&rsquo;une voix m\u00e9chante. Il disait :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211; Non, tu n&rsquo;aimes pas Dieu! Attends! Je vais te le faire aimer, moi!<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">D&rsquo;une seule main, suspendu \u00e0 une branche basse de l&rsquo;arbre, la brisant net, il commen\u00e7ait de frapper. Il cognait de toutes ses forces, ne pensant pas \u00e0 punir, mais plut\u00f4t \u00e0 se venger &#8211; de la t\u00e9nacit\u00e9, de l&rsquo;endurcissement de l&rsquo;enfant, comme de la mauvaise foi d&rsquo;un homme.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">D\u00e8s le premier coup, l&rsquo;enfant s&rsquo;\u00e9tait jet\u00e9 contre l&rsquo;arbre, qu&rsquo;il embrassait de ses bras. Recouvert de la fureur, de la haine de son bourreau, il savait quel visage l&rsquo;avait \u00e9pouvant\u00e9, mais il savait aussi pourquoi il combattait, seul comme l&rsquo;Etre, \u00e0 son tour. Chaque z\u00e9brure de la branche \u00e9tait sur ses \u00e9paules et sur ses reins un nouveau repli du serpent.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le vieux donna bien dix coups avant de s&rsquo;arr\u00eater, stupide tout \u00e0 coup de n&rsquo;avoir entendu ni un cri ni une plainte. Sans jeter le b\u00e2ton, il saisit son petit-fils, le retourna vers lui. Les larmes \u00e9taient l\u00e0, dans les yeux, sur les joues qu&rsquo;elles avaient recouvertes ainsi qu&rsquo;une ros\u00e9e. Mais dans le coeur de l&rsquo;enfant, il ny avait pas une larme. Sa bouche souriait et son visage bouffi et blanc rayonnait comme la lune brillante.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Jean-Charles Pichon 1958<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong><span style=\"font-family: georgia; color: #004000; font-size: large;\"><br \/>\n<\/span><\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong><span style=\"font-family: georgia; color: #004000; font-size: large;\"><br \/>\n<\/span><\/strong><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>En 1983, j&rsquo;ai rassembl\u00e9 en un recueil, financ\u00e9 par souscription, une douzaine de nouvelles \u00e9crites par Jean-Charles Pichon entre 1945 et 1982, et publi\u00e9es dans diverses revues. En voici quelques-unes&#8230;\u00a0 P-J Debenat LES RAYURES D&rsquo;OMBRE Illustration Pierre-Jean Debenat La ros\u00e9e &hellip; <a href=\"https:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/?p=213\">Continuer la lecture <span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[18],"tags":[],"class_list":["post-213","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-nouvelles"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/213","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=213"}],"version-history":[{"count":6,"href":"https:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/213\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":555,"href":"https:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/213\/revisions\/555"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=213"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=213"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=213"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}