{"id":72,"date":"2010-11-12T15:34:55","date_gmt":"2010-11-12T14:34:55","guid":{"rendered":"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/?p=72"},"modified":"2012-11-09T18:17:02","modified_gmt":"2012-11-09T16:17:02","slug":"histoires-sous-le-vent","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/?p=72","title":{"rendered":"Histoires sous le vent"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\"><strong><em>Alain Le Goff vit \u00e0 la fronti\u00e8re du Morbihan et du Finist\u00e8re. Les vents de mer et de terre lui soufflent des r\u00e9cits &#8211; l\u00e9gendes du temps jadis ou qu\u00eates d&rsquo;aujourd&rsquo;hui &#8211; qu&rsquo;il cis\u00e8le et transmet en ses p\u00e9r\u00e9grinations. Sa voix vibrante et chaleureuse nous prom\u00e8ne dans\u00a0une r\u00e9alit\u00e9 : celle des conteurs, color\u00e9e et vivante, qui r\u00e9sonne en cette part intime de nous-m\u00eames, trop secr\u00e8te et enfouie pour se d\u00e9voiler \u00e0 tout va. <\/em><\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong><em>Il conna\u00eet Jean-Charles Pichon depuis quelques lustres. Il l&rsquo;a fait participer \u00e0 des s\u00e9minaires \u00e0 Guidel. Les rencontres entre ces deux qu\u00eateurs furent empreintes de connivence et de joie mutuelle. <\/em><\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong><em>Je remercie Alain Le Goff de m&rsquo;autoriser \u00e0 transcrire ici un texte qui accompagne son CD \u00ab\u00a0Histoires sous le vent\u00a0\u00bb, paru aux \u00e9ditions L&rsquo;Autre Label. <\/em><\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong><em>Pierre-Jean Debenat<\/em><\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<div id=\"attachment_73\" style=\"width: 249px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><a href=\"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2010\/11\/histoires.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-73\" class=\"size-medium wp-image-73\" title=\"histoires\" src=\"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2010\/11\/histoires-239x300.jpg\" alt=\"\" width=\"239\" height=\"300\" srcset=\"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2010\/11\/histoires-239x300.jpg 239w, http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2010\/11\/histoires-819x1024.jpg 819w, http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2010\/11\/histoires.jpg 823w\" sizes=\"auto, (max-width: 239px) 100vw, 239px\" \/><\/a><p id=\"caption-attachment-73\" class=\"wp-caption-text\"><\/em><\/strong><\/em><\/strong> Dessin Michel Pichon<\/p><\/div>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong><em>Histoires sous le vent<\/em><\/strong><strong> <\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Il y a toujours 4 horizons dans le monde sans quoi il ne tournerait pas rond, mais personne n&rsquo;a jamais le regard, le pied ou le c\u0153ur assez grands pour les embrasser tous ensemble. On est toujours d&rsquo;une part du monde, d&rsquo;un c\u00f4t\u00e9 du ciel. J&rsquo;ai toujours habit\u00e9 celui de l&rsquo;Ouest, par naissance, par histoire, par choix. C&rsquo;est, sans doute, qu&rsquo;ici on est d\u00e9j\u00e0 en face. Pays de bout, pays de bordure, pays d&rsquo;attente et de bascule. Chaque soir le soleil qui se couche dans l&rsquo;oc\u00e9an s&rsquo;enfonce dans l&rsquo;Autre monde et il suffirait d&rsquo;un rien, qu&rsquo;il n&rsquo;entra\u00eene avec lui tout cet enchev\u00eatrement de collines, de vall\u00e9es, de bois et de ruisseaux, toute cette terre m\u00eal\u00e9e de landes, d&rsquo;ajoncs, de gen\u00eats, de ch\u00eanes et de pommiers, et qu&rsquo;il ne reste que l&rsquo;immensit\u00e9 du ciel comme un d\u00e9sir sans fin. Le soleil est une porte, un entonnoir, un siphon, un \u0153il ou le trou fait par une balle entre les yeux d&rsquo;un soldat. Par l\u00e0, toute r\u00e9alit\u00e9, toute certitude, toute terre peut s&rsquo;en aller dans un vertige d&rsquo;infini. Par l\u00e0, glissent les noy\u00e9s pensifs, les barques noires des morts, les vaisseaux fant\u00f4mes et les sorci\u00e8res des \u00eeles qui s&rsquo;en vont au sabbat.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Chaque soir le monde s&rsquo;absente, chaque soir le pays entier est au risque de se perdre \u00e0 jamais, et ce n&rsquo;est pas l&rsquo;immensit\u00e9 des terres dans son dos qui pourrait le retenir. Bien au contraire, \u00e7a pousse. Un continent entier tend son museau toujours plus avant pour renifler le soleil dans son terrier du soir. Il est des heures fragiles o\u00f9 les amarres peuvent se rompre, et les gens de ce pays le savent bien; alors sur les bancs de bois, face \u00e0 l&rsquo;oc\u00e9an, les vieux viennent s&rsquo;asseoir en silence, alors les aventuriers immobiles, les r\u00eaveurs du dedans, les voyageurs de l&rsquo;envers, les marcheurs infatigables de l&rsquo;absence, viennent se poser le coude sur le comptoir en zinc du Bistrot du Grand Large. Ils sont comme des tournesols hallucin\u00e9s, et leurs yeux aval\u00e9s par la lumi\u00e8re m\u00e2chent lentement l&rsquo;horizon. On pourrait les croire d\u00e9j\u00e0 partis ailleurs, mais ils ne sont que pr\u00e9sence, ils veillent. En dedans. Sans demander ni louange, ni attention, ni regard. Sans rien demander d&rsquo;autre que l&rsquo;immense bonheur de la lumi\u00e8re, que le galop des anges \u00e0 l&rsquo;horizon de la mer, que la fureur incendi\u00e9e du ciel, que le souffle de l&rsquo;oc\u00e9an dans les brancards du monde. C&rsquo;est \u00e0 peine s&rsquo;ils daignent parler, mais ils savent bien ce qu&rsquo;ils font et \u00e7a leur suffit! S&rsquo;il n&rsquo;y a plus personne pour porter le ciel dans son regard, les oiseaux finiront par tomber, s&rsquo;il n&rsquo;y a plus personne pour parler aux arbres, les arbres finiront par s&rsquo;enfoncer dans la terre, s&rsquo;il n&rsquo; y a plus personne pour \u00e9couter le vent dans les murets de pierres s\u00e8ches, elles retourneront \u00e0 la mer d&rsquo;o\u00f9 elles viennent.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Tant qu&rsquo;il y aura encore des veilleurs pour marcher dans la lande, droits dans le vent, la t\u00eate enlumin\u00e9e de nuages et le c\u0153ur enlac\u00e9 au ciel, il n&rsquo;y aura pas beaucoup de souci \u00e0 se faire. Mais ce temps ne les aime pas beaucoup, il cherche \u00e0 les pousser hors du jeu, sans doute parce qu&rsquo;il ne sait plus tr\u00e8s bien \u00e0 quoi servent tous ces r\u00eaveurs ou parce qu&rsquo;il le sait trop bien : ils sont dangereux car on ne sait jamais o\u00f9 ils sont. Toujours perdus dans leur t\u00eate, ils fricotent avec les dieux anciens, pa\u00efens et paillards, ils parlent avec les puissances de la nuit, ils gardent ce monde unique et vivant.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais eux, ils ont bien trop \u00e0 faire pour se soucier de ce que ce temps pense d&rsquo;eux, car le pays est en danger de ciel. Il est si l\u00e9ger qu&rsquo;il pourrait bien s&rsquo;envoler au premier coup de vent comme une chemise qui bat sur un fil \u00e0 linge. Le ciel est l\u00e0 partout, autour, au-dessus et m\u00eame au-dedans, emplissant l&rsquo;horizon d&rsquo;un bord \u00e0 l&rsquo;autre comme le caf\u00e9 dans les bols \u00e0 liser\u00e9 dor\u00e9 de Marie Tallec, la patronne du Bistrot du Grand Large.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le ciel est une m\u00e9moire plus archa\u00efque, travers\u00e9e encore de formes non accomplies, un creuset o\u00f9 s&rsquo;\u00e9laborent des architectures futures, des vies possibles, des r\u00eaveries insomniaques, des d\u00e9lires fi\u00e9vreux, des douceurs d&rsquo;enfance. Le m\u00eame n&rsquo;existe pas ici, ni la dur\u00e9e, ni l&rsquo;\u00e9ternit\u00e9; tout bouge, tout change, tout se forme, se d\u00e9forme, se transforme et file ailleurs. Le ciel est labour de nuages, corps \u00e0 corps d&rsquo;ombre et de lumi\u00e8re, douleur d&rsquo;\u00e2me. C&rsquo;est une houle dans un cerveau en transe. On ne peut vivre ici que dans la verticale de l&rsquo;instant et l&rsquo;extase de l&rsquo;\u00e9ph\u00e9m\u00e8re. La vie est ce qui passe et la mort, dit la patronne du Bistrot du Grand Large, est seulement le milieu d&rsquo;une longue vie.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le caf\u00e9-\u00e9picerie est un creux o\u00f9 la vie se niche\u00a0 doucement, ce n&rsquo;est que silence et immobilit\u00e9, c&rsquo;est le lieu du m\u00eame sans cesse r\u00e9p\u00e9t\u00e9. Les m\u00eames mots roul\u00e9s sur les l\u00e8vres, le m\u00eame coude sur le comptoir, la m\u00eame odeur de caf\u00e9 \u00ab\u00a0bouillu\u2026\u00a0\u00bb. Il n&rsquo;y a pas de place pour le temps ici, hier et demain n&rsquo;existent pas, il n&rsquo;y a que l&rsquo;\u00e9ternelle \u00e9vidence des choses, rang\u00e9es sur les \u00e9tag\u00e8res : bo\u00eetes de p\u00e2t\u00e9 H\u00e9naff, sardines \u00e0 l&rsquo;huile la Quiberonneraise, Gauloises, paquets de bougies, papier tue-mouche, \u00e9pingles \u00e0 linge, chaussons, sabots et le casier plastique rouge garni des 12 bouteilles au col \u00e9toil\u00e9, remplies de vins de diff\u00e9rents pays de la communaut\u00e9 europ\u00e9enne; il ne peut y en avoir plus, c&rsquo;est l&rsquo;ordre du monde. Sur le mur, le Christ en croix s&rsquo;\u00e9caille doucement \u2013 les dieux aussi naissent, grandissent et meurent \u2013 et \u00e0 c\u00f4t\u00e9, sur le calendrier, la princesse des camionneurs en d\u00e9bardeur rose lui sourit. Dehors le vent siffle dans la lande, et la mer rage sa fureur blanche \u00e0 l&rsquo;horizon; la vie est un creux o\u00f9 se nicher.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Autant dire que le vent de mer, gardien des troupeaux cornus des nuages, a de quoi hululer joyeusement au ras des landes! Alors, pour \u00e9viter qu&rsquo;il n&#8217;emporte tout avec lui, on a mis des pierres partout, comme des galets sur une nappe \u00e9tal\u00e9e pour les pique-nique de l&rsquo;\u00e9t\u00e9 : murets de pierres qui courent le long des falaises, dolmens et menhirs assoupis dans leur m\u00e9ditation silencieuse, croix \u00e9cartel\u00e9es o\u00f9 s\u00e8chent le Christ de douleur et les mauvais larrons, calvaires a\u00e9riens o\u00f9 la Vierge de mis\u00e9ricorde apaise l&rsquo;enfant, saints barbus de lichens, chapelles envo\u00fbt\u00e9es aux bas plafonds de bois bleu, comme des barques inverses en attente de navigations incertaines.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Tout est bon pour tenir le pays en laisse, et au cas o\u00f9 \u00e7a ne suffirait pas, on a mis partout des caf\u00e9s : \u00ab\u00a0A la Descente de la soif\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0Au retour de la P\u00eache\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0Aux Bons Amis\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0Aux Embruns\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0Chez Gis\u00e8le\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0Aux Trois Pierres\u00a0\u00bb. Les enseignes des caf\u00e9s disent la vie des hommes, le champ clos que l&rsquo;on traverse entre la naissance et la mort. Il en faut quatre \u00e0 chaque carrefour de routes, car les lieux sont venteux, sept sur la place du bourg, car les vivants doivent garder l&rsquo;\u0153il sur les morts qui se pressent en rangs serr\u00e9s autour de l&rsquo;\u00e9glise. On finira bien, un jour, par passer d&rsquo;un \u00e9tat \u00e0 l&rsquo;autre, la verticale n&rsquo;est jamais qu&rsquo;une horizontale redress\u00e9e. Quant au bord de mer, il peut y avoir autant de caf\u00e9s que l&rsquo;on veut, car il n&rsquo;y a plus que le large et la face offerte de Dieu\u2026 ou du Diable.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Voil\u00e0! Vous savez tout, ou presque, des horizons que j&rsquo;arpente, du matin au soir et du soir au matin, et s&rsquo;il m&rsquo;arrive plus souvent qu&rsquo;\u00e0 mon tour de raconter des histoires \u2013 la m\u00eame histoire, peut-\u00eatre, encore et toujours \u2013 c&rsquo;est que les mots ne sont jamais assez larges pour dire la beaut\u00e9 du monde, jamais assez hauts pour contenir la verticale de l&rsquo;homme, jamais assez fous pour enlacer l&rsquo;infini des possibles et changer la vie.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Alain Le Goff<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Texte paru dans \u00ab\u00a0Lettres du Ponant\u00a0\u00bb aux \u00e9ditions Terre de Brume<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le site d&rsquo;Alain Le Goff : <a href=\"http:\/\/www.alainlegoff.com\/\">www.alainlegoff.com<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Alain Le Goff vit \u00e0 la fronti\u00e8re du Morbihan et du Finist\u00e8re. Les vents de mer et de terre lui soufflent des r\u00e9cits &#8211; l\u00e9gendes du temps jadis ou qu\u00eates d&rsquo;aujourd&rsquo;hui &#8211; qu&rsquo;il cis\u00e8le et transmet en ses p\u00e9r\u00e9grinations. Sa &hellip; <a href=\"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/?p=72\">Continuer la lecture <span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[38],"tags":[],"class_list":["post-72","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-les-passeurs-de-mythes"],"_links":{"self":[{"href":"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/72","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=72"}],"version-history":[{"count":7,"href":"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/72\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":2434,"href":"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/72\/revisions\/2434"}],"wp:attachment":[{"href":"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=72"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=72"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=72"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}