{"id":55,"date":"2010-11-12T15:02:24","date_gmt":"2010-11-12T14:02:24","guid":{"rendered":"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/?p=55"},"modified":"2011-01-18T17:17:18","modified_gmt":"2011-01-18T16:17:18","slug":"fragments-de-vie","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/?p=55","title":{"rendered":"Fragments de vie"},"content":{"rendered":"<p><span style=\"color: #ff9900;\"><strong>Novembre 2000<\/strong><\/span><\/p>\n<p><span style=\"color: #ff9900;\"><strong>Limoges<\/strong><\/span><\/p>\n<p><strong> <\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pour bien parler du <span style=\"text-decoration: underline;\">R\u00eaveur r\u00eav\u00e9<\/span>, il faut partir de <span style=\"text-decoration: underline;\">L&rsquo;Autobiographe<\/span> ou de <span style=\"text-decoration: underline;\">La Vie impossible<\/span>. Pour parler du <span style=\"text-decoration: underline;\">Saint N\u00e9ron<\/span>, il faut partir de toutes mes tentatives depuis les 45 derni\u00e8res ann\u00e9es, pour aboutir aux <span style=\"text-decoration: underline;\">Dieux \u00e9trangers<\/span>. Il faut refaire tout le cheminement mythologique. Et pour arriver aux <span style=\"text-decoration: underline;\">Litanies des dieux morts<\/span>, il faudrait faire un recueil de tous mes po\u00e8mes pendant 30 ans. \u00c7a pose le probl\u00e8me de la quadrature. La plus \u00e9vidente, c&rsquo;est la zodiacale, qui pose les 4 Cardinaux, mais la qu\u00eate po\u00e9tique est aussi pos\u00e9e sur les 4 : ce serait la forme, le sens, la r\u00e9gularit\u00e9 et l&rsquo;irr\u00e9gularit\u00e9 du vers, par exemple. Et puis <span style=\"text-decoration: underline;\">L&rsquo;Autobiographe<\/span>, \u00e0 travers ce qui est arriv\u00e9 dans mon enfance, dans ma jeunesse, ce qui est arriv\u00e9 dans ma vieillesse, jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;extr\u00eame vieillesse, la s\u00e9nilit\u00e9. Donc on trouve les 4 \u00e2ges, on trouve les 4 saisons, on trouve les 4 \u00e9l\u00e9ments, on trouve les 4 cardinaux\u2026 Bien que tout \u00e7a n&rsquo;ait aucune existence, naturellement.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #0000ff;\">&#8211; Les 4 saisons n&rsquo;ont pas d&rsquo;existence?<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">On peut les nommer, mais\u2026 On pourrait faire toute l&rsquo;interview sur les 4, ce qui est amusant puisque les 4 n&rsquo;ont pas d&rsquo;existence; c&rsquo;est vrai que c&rsquo;est d&rsquo;eux qu&rsquo;il est le plus ais\u00e9 de parler. Mais c&rsquo;est difficile en m\u00eame temps. Si les \u00e9sot\u00e9ristes en reviennent toujours aux 4, c&rsquo;est que c&rsquo;est plus simple, \u00e7a simplifie, \u00e7a \u00e9claire la qu\u00eate, bien que \u00e7a l&rsquo;\u00e9claire d&rsquo;une mani\u00e8re pu\u00e9rile, d&rsquo;une mani\u00e8re incompl\u00e8te, d&rsquo;une mani\u00e8re syst\u00e9matique, etc.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #0000ff;\">&#8211; Quand est-ce que sont apparus Pigobert et Jean-Baptiste?<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Apparus? Pigobert et Jean-Baptiste, il faudrait d&rsquo;abord en parler un petit peu. \u00c7a ne dit rien, ces deux mots, ces deux noms. Je ne sais pas, j&rsquo;ai l&rsquo;impression que c&rsquo;est apparu vers mes 10 ans, parce que jusqu&rsquo;alors j&rsquo;\u00e9tais Jean-Baptiste. Oh, peut-\u00eatre pas pendant mes 4 premi\u00e8res ann\u00e9es, o\u00f9 je devais \u00eatre un enfant tr\u00e8s difficile; plus que de la violence, il y avait une sorte de recherche de l&rsquo;absolu, qui s&rsquo;exprimait d&rsquo;une mani\u00e8re telle que mes grands-parents qui m&rsquo;\u00e9levaient \u00e9taient certainement sans aucune d\u00e9fense contre cette qu\u00eate. C&rsquo;est tr\u00e8s difficile de dire des choses aussi \u00e9normes, chez un enfant d&rsquo;un an et demi, deux ans, mais de ce que je comprends de ce que m&rsquo;ont dit mes parents et mes grands-parents, j&rsquo;ai l&rsquo;impression que c&rsquo;\u00e9tait \u00e7a : c&rsquo;\u00e9tait un combat entre la vie et la mort, \u00e0 peu pr\u00e8s constant. Et d\u00e8s ma naissance, puisque je n&rsquo;ai v\u00e9cu que peut-\u00eatre un quart d&rsquo;heure, c&rsquo;est incroyable. Apr\u00e8s la sortie du ventre de ma m\u00e8re, j&rsquo;\u00e9tais mort. Donc il a fallu me battre, il a fallu me fesser pour qu&rsquo;enfin je pousse un cri. J&rsquo;\u00e9tais \u00e9touff\u00e9 par le cordon ombilical, j&rsquo;\u00e9tais mort!<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Donc, d\u00e8s le d\u00e9part il y a eu ce probl\u00e8me tout de m\u00eame particulier de la vie et de la mort. Est-ce que j&rsquo;avais r\u00e9pugn\u00e9 \u00e0 sortir du ventre de ma m\u00e8re, est-ce que j&rsquo;avais eu peur de la vie? C&rsquo;est d\u00e9lirant de dire une chose pareille. En tout cas, c&rsquo;est le fondement de ma prime jeunesse. Ce qui la caract\u00e9rise, ce qui a \u00e9pouvant\u00e9 tout le monde, c&rsquo;est ma facult\u00e9 de m&rsquo;an\u00e9antir. On appelait \u00e7a des convulsions \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque. C&rsquo;est-\u00e0-dire que quand on me refusait quelque chose, je tombais mort. Tu vois ce que \u00e7a peut produire sur des grands-parents. Et puis je revenais de ma convulsion. \u00c7a semblait \u00eatre un pr\u00e9lude \u00e0 l&rsquo;\u00e9pilepsie, or je n&rsquo;\u00e9tais pas du tout \u00e9pileptique. Pourquoi je tombais en convulsions, il n&rsquo;y a pas d&rsquo;explication m\u00e9dicale. Le fait est que c&rsquo;\u00e9tait la grande terreur de ma grand-m\u00e8re, entre autres. Je tombais inerte, et puis apr\u00e8s, il y avait des soubresauts, je revenais \u00e0 la vie. C&rsquo;est tr\u00e8s particulier, \u00e7a n&rsquo;a rien de m\u00e9dical.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Alors on me laissait tout faire, \u00e9videmment, donc j&rsquo;\u00e9tais extr\u00eamement libre, mes 4, 5 premi\u00e8res ann\u00e9es furent d&rsquo;une libert\u00e9 extr\u00eame. Mais j&rsquo;\u00e9tais, en fin de compte, un enfant tr\u00e8s docile. Paradoxalement, tout le monde me dit que j&rsquo;\u00e9tais tr\u00e8s docile. D&rsquo;ailleurs j&rsquo;apprenais beaucoup, gr\u00e2ce \u00e0 mon grand-p\u00e8re : il m&rsquo;a appris les \u00e9checs, le piquet; il m&rsquo;a appris le latin, m\u00eame avant de parler, en quelque sorte. Et mon dieu, aux jeux faciles, je faisais des progr\u00e8s.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Quand je suis all\u00e9 \u00e0 l&rsquo;\u00e9cole, vers 4 ans \u00bd, je n&rsquo;apprenais rien \u2013 c&rsquo;\u00e9tait une \u00e9cole de bonnes s\u0153urs \u2013 je n&rsquo;apprenais rien du tout, je savais tout d&rsquo;avance\u2026 Et \u00e7a a \u00e9t\u00e9 un peu \u00e7a jusqu&rsquo;\u00e0 10 ans, c&rsquo;est-\u00e0-dire que j&rsquo;\u00e9tais tr\u00e8s en avance. Quand je suis arriv\u00e9 \u00e0 Saint-Nazaire, o\u00f9 on m&rsquo;a mis dans une \u00e9cole primaire, o\u00f9 j&rsquo;ai v\u00e9cu la ville, la domination, l&rsquo;esclavage, j&rsquo;\u00e9tais un barbare, j&rsquo;\u00e9tais rest\u00e9 le barbare de mon enfance. Les ma\u00eetresses me d\u00e9testaient par le regard. Je me souviens de cette phrase : \u00ab\u00a0Me regardez pas comme \u00e7a!\u00a0\u00bb. C&rsquo;est un peu minable. Mais j&rsquo;\u00e9tais premier, non seulement premier mais j&rsquo;ai saut\u00e9 des classes parce qu&rsquo;on n&rsquo;avait rien \u00e0 m&rsquo;enseigner. Et j&rsquo;\u00e9tais un bon \u00e9l\u00e8ve, j&rsquo;ai eu des prix d&rsquo;excellence, en 9<sup>\u00e8me<\/sup>, 8<sup>\u00e8me<\/sup>, 7<sup>\u00e8me<\/sup>. Non, je l&rsquo;ai rat\u00e9 en 7<sup>\u00e8me<\/sup>. J&rsquo;\u00e9tais en tout cas un enfant docile, j&rsquo;\u00e9tais Jean-Baptiste. Je croyais en Dieu, je croyais dans la Justice surtout, d&rsquo;ailleurs, et je n&rsquo;avais pas de probl\u00e8mes, sauf avec mes camarades, mais je les domptais tout de suite. J&rsquo;\u00e9tais quand m\u00eame un sauvage et je ne me laissais pas marcher sur les pieds. Dans les classes j&rsquo;\u00e9tais un \u00e9l\u00e8ve docile, et dans les r\u00e9cr\u00e9ations j&rsquo;\u00e9tais une brute, c&rsquo;est clair, je gagnais sur tous les plans.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #0000ff;\">&#8211; Pourquoi est-ce que tu as \u00e9t\u00e9 \u00e9lev\u00e9 par tes grands-parents?<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">J&rsquo;ai \u00e9t\u00e9 \u00e9lev\u00e9 par mes grands-parents parce que mon p\u00e8re \u2013 tu sais, c&rsquo;\u00e9tait la grande vogue de la tuberculose \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque \u2013 on a d\u00e9cr\u00e9t\u00e9 que mon p\u00e8re \u00e9tait tuberculeux, donc menace de contagion, etc. Et mes parents, donc, m&rsquo;ont laiss\u00e9 chez mes grands-parents au Croisic, dans les rochers, la mer, et puis lorsqu&rsquo;il s&rsquo;est r\u00e9v\u00e9l\u00e9 que mon p\u00e8re \u00e9tait gu\u00e9ri, alors mes parents m&rsquo;ont repris \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge de 5 ans.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et ils m&rsquo;ont plong\u00e9\u2026 &#8211; donc c&rsquo;\u00e9tait la ville ouvri\u00e8re, c&rsquo;\u00e9tait la ville m\u00e9canis\u00e9e, c&rsquo;\u00e9tait Saint-Nazaire, \u00e7a a \u00e9t\u00e9 l&rsquo;\u00e9cole primaire, \u00e7a a \u00e9t\u00e9 l&rsquo;horreur certainement au d\u00e9but. Je me suis sauv\u00e9 je ne sais pas comment, parce que \u00e7a devait \u00eatre tr\u00e8s difficile \u00e0 cinq ans. Je me suis sauv\u00e9 par la recherche d&rsquo;un objet, la recherche d&rsquo;objets personnels : je me souviens d&rsquo;un couvercle de bo\u00eete de camembert que je cachais soigneusement. Et le jour o\u00f9 on l&rsquo;a d\u00e9couvert sous la table de la cuisine, \u00e7a a \u00e9t\u00e9 terrible pour moi. J&rsquo;avais comme \u00e7a des rep\u00e8res, certainement des productions pour moi. Je ne vois pas ce qui a pu me sauver, sauf ce qu&rsquo;il y avait de bon en moi, c&rsquo;est le c\u00f4t\u00e9 ang\u00e9lique. Quand je faisais un r\u00f4le dans une procession, je faisais toujours l&rsquo;ange \u2013 et j&rsquo;\u00e9tais un ange, j&rsquo;avais d&rsquo;ailleurs des cheveux blonds, tr\u00e8s boucl\u00e9s, je n&rsquo;\u00e9tais pas du tout ce que je suis devenu, vraiment le brave gosse, il n&rsquo;y a pas de doute.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #0000ff;\">&#8211; Tu as eu compagnon, un animal?<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C&rsquo;est plus que \u00e7a, ce n&rsquo;est pas un compagnon. Non, dans la mesure o\u00f9 je n&rsquo;avais pas ma m\u00e8re, j&rsquo;ai \u00e9t\u00e9 nourri au lait de ch\u00e8vre, et cette ch\u00e8vre \u00e9tait plus que mon compagnon, Biquette c&rsquo;\u00e9tait ma m\u00e8re. Et c&rsquo;\u00e9tait vraiment plus que l&rsquo;amour, la n\u00e9cessit\u00e9, l&rsquo;existence profonde de mes premi\u00e8res ann\u00e9es. Oui, c&rsquo;est important de dire \u00e7a, que j&rsquo;ai \u00e9t\u00e9 nourri par une ch\u00e8vre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">A partir de dix ans, donc, neuf ans m\u00eame, jusque-l\u00e0 j&rsquo;avais toujours eu des prix d&rsquo;excellence et \u00e0 la fin de ma 7<sup>\u00e8me<\/sup>, le dernier trimestre, le professeur que j&rsquo;aimais beaucoup \u2013 c&rsquo;\u00e9tait un math\u00e9maticien avec qui j&rsquo;avais d\u00e9j\u00e0 des discussions passionnantes, \u00e0 propos des fractions \u2013 est parti, parce que c&rsquo;\u00e9tait un professeur excellent et qu&rsquo;il avait une agr\u00e9gation quelconque, il ne pouvait donc pas continuer \u00e0 enseigner dans un coll\u00e8ge religieux de Saint-Nazaire. Il a \u00e9t\u00e9 remplac\u00e9 par une conne, qui tout de suite m&rsquo;a pris en grippe : \u00ab\u00a0Ne me regardez pas comme \u00e7a!\u00a0\u00bb, etc. Et il s&rsquo;est pass\u00e9 cette chose \u00e9tonnante, vraiment \u00e9tonnante, qu&rsquo;un jour je me suis r\u00e9veill\u00e9 avec une fi\u00e8vre intense, et puis vraiment tr\u00e8s mal en point. Ma m\u00e8re, \u00e9videmment, m&rsquo;a dit :\u00a0\u00bbTu vas aller \u00e0 l&rsquo;\u00e9cole?\u00a0 &#8211; C&rsquo;est l&rsquo;\u00e9preuve finale, je ne vais pas rater mon prix d&rsquo;excellence. \u2013 Mais tu pourras? \u2013 Mais oui, mais oui\u00a0\u00bb. Il faut dire qu&rsquo;il y avait un kilom\u00e8tre de chez moi \u00e0 l&rsquo;\u00e9cole. J&rsquo;ai fait ce kilom\u00e8tre, j&rsquo;ai fait toute l&rsquo;\u00e9preuve et puis tout \u00e0 coup je me suis lev\u00e9, je crois m\u00eame avant la fin \u2013 la ma\u00eetresse n&rsquo;a pas aim\u00e9 \u2013 et puis je suis tomb\u00e9. Comme j&rsquo;\u00e9tais pratiquement inerte, on m&rsquo;a emmen\u00e9 \u00e0 l&rsquo;h\u00f4pital, on a cru que c&rsquo;\u00e9tait une m\u00e9ningite. En fin de compte, c&rsquo;\u00e9tait une simple angine. Mais enfin j&rsquo;avais 41\u00b0 de fi\u00e8vre tout de m\u00eame. Bon, on m&rsquo;a ramen\u00e9 \u00e0 la maison et au bout de cinq, six jours, je suis retourn\u00e9 au coll\u00e8ge; et c&rsquo;\u00e9tait le jour o\u00f9 on donnait les r\u00e9sultats de l&rsquo;examen. Je m&rsquo;attendais \u00e0 \u00eatre premier, bien s\u00fbr, comme toujours; or, pas du tout : ni second, ni troisi\u00e8me, ni quatri\u00e8me, ni cinqui\u00e8me, etc., et, \u00e0 la fin, la ma\u00eetresse a dit : \u00ab\u00a0Et puis Pichon, 0, \u00e7a t&rsquo;apprendra \u00e0 copier.\u00a0\u00bb Comme si un gosse qui a 40\u00b0 de fi\u00e8vre pouvait copier!<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je ne sais ce qu&rsquo;elle avait imagin\u00e9. Elle disait : \u00ab\u00a0Tu te tournais vers ton voisin, je l&rsquo;ai bien vu!\u00a0\u00bb En effet, j&rsquo;oscillais de la t\u00eate \u00e0 droite et \u00e0 gauche. Enfin il n&rsquo;y a rien eu \u00e0 faire, j&rsquo;avais z\u00e9ro, je n&rsquo;ai pas eu le prix d&rsquo;excellence. Et \u00e7a j&rsquo;ai souffert \u00e9norm\u00e9ment de cette injustice, je n&rsquo;ai pas compris. Tout le monde a essay\u00e9 de m&rsquo;expliquer, mon grand-p\u00e8re, mon p\u00e8re me disant : \u00ab\u00a0Mais \u00e7a arrive, c&rsquo;est la vie, etc.\u00a0\u00bb. \u00c7a a \u00e9t\u00e9 un choc \u00e9pouvantable pour moi. Je n&rsquo;avais jusqu&rsquo;alors jamais dout\u00e9 que la Justice existait.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et \u00e0 la rentr\u00e9e en 6<sup>\u00e8me<\/sup>, j&rsquo;ai un professeur sadique, fou. La folie n&rsquo;\u00e9tait pas tout de suite \u00e9vidente en octobre, enfin il avait quand m\u00eame une attitude de fou. Il voulait que prononce les \u00ab\u00a0u\u00a0\u00bb \u00ab\u00a0ou\u00a0\u00bb, \u00e0 la cl\u00e9ricale. Moi, je disais \u00ab\u00a0u\u00a0\u00bb, \u00e0 chaque fois c&rsquo;\u00e9tait des pensums\u2026 Et puis ce gars avait l&rsquo;habitude de fesser les gens, pour le moindre pr\u00e9texte. Et moi j&rsquo;\u00e9tais \u2013 je le dis dans <span style=\"text-decoration: underline;\">Reliefs<\/span> -, c&rsquo;est ce que dit Edgar Poe : \u00ab\u00a0la d\u00e9couverte de l&rsquo;horreur par le mal r\u00e9alis\u00e9\u00a0\u00bb. On m&rsquo;avait parl\u00e9 du Mal jusqu&rsquo;alors, mais je ne le voyais pas. Or, ce professeur \u00e9tait le mal absolu. C&rsquo;\u00e9tait le <em>mal r\u00e9alis\u00e9<\/em>. Je ne sais ce qu&rsquo;il s&rsquo;est pass\u00e9, je ne peux pas dire que j&rsquo;ai fait ce que j&rsquo;ai fait par justice ou rien, j&rsquo;\u00e9tais un peu d\u00e9traqu\u00e9. Ou quelqu&rsquo;un me guidait peut-\u00eatre, je n&rsquo;en sais rien, en tout cas Pigobert est apparu \u00e0 ce moment-l\u00e0.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et il a fait une chose effroyable, dans tous les sens du mot. A No\u00ebl, j&rsquo;ai eu un z\u00e9ro. J&rsquo;en avais marre des z\u00e9ros, je ne pouvais plus supporter le z\u00e9ro. Il y avait un chemin direct pour aller \u00e0 l&rsquo;\u00e9cole, puis il y avait un chemin oblique par les faubourgs, par o\u00f9 on n&rsquo;avait pas le droit de passer, on ne le prenait pas, bien s\u00fbr. Et ce jour-l\u00e0 j&rsquo;ai pris ce chemin oblique, je me suis arr\u00eat\u00e9 devant une maison, sur le bord d&rsquo;une fen\u00eatre, j&rsquo;ai sorti mon cartable, sorti mon carnet de notes. J&rsquo;ai pris une grosse gomme violette qui laissait des traces partout et j&rsquo;ai effac\u00e9 le z\u00e9ro. Je n&rsquo;ai m\u00eame pas fait un 9 ou un 6, c&rsquo;est \u00e7a qui me frappe toujours quand j&rsquo;y repense, j&rsquo;ai fait un 7. Est-ce que je pensais m\u00e9riter 7, je n&rsquo;en sais rien. Alors, revenu chez moi, bien s\u00fbr c&rsquo;\u00e9tait trop \u00e9vident : \u00ab\u00a0Qu&rsquo;est-ce qui s&rsquo;est pass\u00e9?\u00a0\u00bb Et j&rsquo;ai donn\u00e9 mon voisin de table. J&rsquo;ai dit : \u00ab\u00a0On m&rsquo;a remis mon carnet avec retard, c&rsquo;est mon voisin, c&rsquo;est lui qui a du le faire\u2026\u00a0\u00bb Moi je n&rsquo;avais jamais menti. Jamais, jamais. \u00ab\u00a0Je suis rentr\u00e9 par la voie r\u00e9guli\u00e8re, j&rsquo;ai rencontr\u00e9 tel professeur, le professeur d&rsquo;histoire, etc.\u00a0\u00bb J&rsquo;ai racont\u00e9 toute une histoire invraisemblable. Mon p\u00e8re m&rsquo;a cru : je n&rsquo;avais jamais menti.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il m&rsquo;a accompagn\u00e9 le lundi, il a essay\u00e9 d&rsquo;expliquer les choses, c&rsquo;\u00e9tait vraiment un drame effroyable; c&rsquo;\u00e9tait un drame parce que le professeur d&rsquo;histoire, \u00e9videmment, ne m&rsquo;avait jamais rencontr\u00e9 sur le chemin. Il m&rsquo;a donn\u00e9 ma premi\u00e8re fess\u00e9e. Mais bon, c&rsquo;\u00e9tait un type bien, ce n&rsquo;\u00e9tait pas un sadique du tout; bon, c&rsquo;\u00e9tait une \u00e9cole religieuse\u2026 Mais en tout cas, je n&rsquo;ai pas c\u00e9d\u00e9, je l&rsquo;avais bien rencontr\u00e9. Et puis les \u00e9l\u00e8ves ont commenc\u00e9, parce qu&rsquo;ils en avaient marre de ma dictature sauvage; ils ont commenc\u00e9 de m&rsquo;\u00e9tirer les bras, les jambes, de m&rsquo;\u00e9carteler sur les arbres. Et puis, peu \u00e0 peu, mon professeur sadique a commenc\u00e9 par me battre, me fesser d&rsquo;abord en public, puis apr\u00e8s la classe en me faisant d\u00e9culotter, etc. Et je ne disais rien, ni \u00e0 mes parents ni \u00e0 personne. Ma m\u00e8re disait que je m&rsquo;endurcissais. Personne ne se doutait de ce que j&rsquo;\u00e9prouvais, de ce que je ressentais. Et \u00e7a a dur\u00e9 depuis janvier jusqu&rsquo;au milieu d&rsquo;avril. Je ne sais pas comment \u00e7a aurait fini, mais un jour le professeur de musique \u2013 c&rsquo;\u00e9tait une femme \u2013 est entr\u00e9e dans la salle o\u00f9 l&rsquo;abb\u00e9 me battait, avec des yeux de fou. Il m&rsquo;avait quand m\u00eame presque cass\u00e9 un bras. J&rsquo;\u00e9tais couvert de meurtrissures. Mes parents n&rsquo;avaient rien vu. Je crois que c&rsquo;est rest\u00e9 en moi quelque chose de tr\u00e8s profond : comment, pendant trois mois, ils n&rsquo;ont pas du tout pu voir ce genre de supplice? J&rsquo;avais obtenu de ma m\u00e8re qu&rsquo;elle me donne des bottes, des bottes qu&rsquo;on portait \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque, avec des boutons sur le c\u00f4t\u00e9, pour me prot\u00e9ger les cuisses. Mais je ne disais absolument rien. Alors \u00e9videmment, ce professeur de musique s&rsquo;est pr\u00e9cipit\u00e9e chez le Sup\u00e9rieur et, en fait l&rsquo;abb\u00e9 est parti \u00e0 l&rsquo;asile le lendemain. Moi, on m&rsquo;a soign\u00e9 un petit peu, \u00e0 la clinique, et puis mon p\u00e8re a dit : \u00ab\u00a0Non, il ne restera pas\u00a0\u00bb. On m&rsquo;a mis dans un lyc\u00e9e la\u00efc.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C&rsquo;est quand m\u00eame un signe de\u2026\u00a0 aussi anormal que les autres\u2026\u00a0 d&rsquo;une sorte de\u2026\u00a0 le monstre appara\u00eet l\u00e0 : le voyou, l&rsquo;endurci, le f\u00e9roce. Je compare \u00e7a tout \u00e0 fait \u00e0 Edgar Poe, dans le naufrage, o\u00f9 le gars, quand il sort de son isolement, de sa cellule, parce que c&rsquo;est un passager clandestin, Gordon Pym, et bien il arrive en pleine r\u00e9volte sur le bateau. Le mal suscite le mal. Combattre le mal, m\u00eame individuellement, \u00e7a cr\u00e9e un chaos, une chose absolument abominable. J&rsquo;avais senti que le mensonge, quand il est pouss\u00e9 au bout et avec une t\u00e9nacit\u00e9 aussi grande, si idiot soit-il, il l&#8217;emporte. Je me souviens du mot du Sup\u00e9rieur, \u00e0 la fin de cette histoire, quand je suis parti : \u00ab\u00a0Evidemment nous regrettons, l&rsquo;abb\u00e9 a eu des, des\u2026 il a fait la guerre, il a \u00e9t\u00e9 gaz\u00e9, il \u00e9tait malade, on n&rsquo;aurait pas d\u00fb lui donner ce r\u00f4le de professeur.\u00a0\u00bb Parce qu&rsquo;il \u00e9tait \u00e9vident qu&rsquo;aucun enfant n&rsquo;est si pervers qu&rsquo;il puisse tenir dans ces conditions pendant trois mois. (Rire).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Voil\u00e0. A partir de ce moment, il y a eu en moi les deux. Il y a eu \u00e9videmment Jean-Baptiste et Pigobert.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">J&rsquo;ai fait de mauvaises \u00e9tudes, en fin de compte. Au moins pendant deux ans, 6<sup>\u00e8me<\/sup>, 5<sup>\u00e8me<\/sup>, j&rsquo;\u00e9tais dans un \u00e9tat de vide, de d\u00e9sert. (\u2026)<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La premi\u00e8re fois qu&rsquo;au coll\u00e8ge la\u00efc, au lyc\u00e9e Briand, il y a eu une composition de math\u00e9matiques, moi je n&rsquo;ai rien fait. Et au bout des trois heures, j&rsquo;allai rendre ma copie blanche au professeur. J&rsquo;ai dit : \u00ab\u00a0On ne m&rsquo;a pas enseign\u00e9 \u00e7a\u00a0\u00bb. Evidemment, ce n&rsquo;\u00e9tait pas le m\u00eame enseignement. Le type \u00e9tait fou : \u00ab\u00a0Ah! Voil\u00e0 bien ces cur\u00e9s, ces curetons!\u00a0\u00bb Voil\u00e0 bien la croyance et la non croyance. C&rsquo;\u00e9tait le d\u00e9sert absolu. Michel, mon fils, a v\u00e9cu \u00e7a apr\u00e8s, quand il a \u00e9t\u00e9 mis en pension \u00e0 Stanislas; il avait z\u00e9ro, z\u00e9ro, z\u00e9ro, parce qu&rsquo;il fallait qu&rsquo;il quitte la pension. C&rsquo;est une force, une force extraordinaire chez un adolescent.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En tout cas, peu \u00e0 peu, ce qui m&rsquo;a sauv\u00e9 c&rsquo;est un professeur \u2013 au pair, le professeur Rousseau \u2013 en 4<sup>\u00e8me<\/sup> seulement, en fin de 4<sup>\u00e8me<\/sup>, qui nous a d\u00e9couvert la po\u00e9sie. L\u00e0 il s&rsquo;est pass\u00e9 quelque chose, au moins d&rsquo;extraordinaire : j&rsquo;ai d\u00e9couvert que le mensonge gagnait, mais si c&rsquo;est le mensonge du po\u00e8me il gagne en tout, il gagne avec raison, \u00e0 ce moment-l\u00e0. Je suis devenu po\u00e8te \u00e0 partir de l\u00e0. Et puis \u00e7a a dur\u00e9, j&rsquo;\u00e9tais toujours en avance malgr\u00e9 tout sur mes professeurs, j&rsquo;ai pass\u00e9 mon premier bachot \u00e0 quinze ans. Peut-\u00eatre un peu t\u00f4t : j&rsquo;\u00e9tais nul en physique, alors j&rsquo;ai \u00e9chou\u00e9 \u00e0 mon premier bac, et j&rsquo;ai renouvel\u00e9 ma 1<sup>\u00e8re<\/sup>.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et \u00e7a, \u00e7a a \u00e9t\u00e9 une chance extraordinaire, parce qu&rsquo;il y avait un gar\u00e7on, que je n&rsquo;avais pas tellement vu la premi\u00e8re ann\u00e9e de 1<sup>\u00e8re<\/sup>, d&rsquo;ailleurs il n&rsquo;\u00e9tait pas dans ma classe, et qui a \u00e9t\u00e9 dans ma classe la seconde ann\u00e9e. Il \u00e9tait aussi tr\u00e8s jeune, il devait avoir 15 16 ans aussi, il s&rsquo;appelait Andr\u00e9 Ross et il \u00e9tait le fils d&rsquo;un professeur technique, qui n&rsquo;\u00e9tait pas du tout intellectuel, mais qui avait fait \u2013 je me souviens d&rsquo;une conf\u00e9rence, entre autres, sur la diff\u00e9rence entre l&rsquo;id\u00e9alisme et le r\u00e9alisme d&rsquo;une part, et d&rsquo;autre part, le kantisme disons et le cart\u00e9sianisme \u2013 et cette conf\u00e9rence m&rsquo;avait \u00e9bloui. Bien que ce soit un professeur technique, c&rsquo;\u00e9tait certainement un \u00eatre tr\u00e8s extraordinaire. Et son fils, Andr\u00e9 Ross, \u00e9tait aussi un \u00eatre extraordinaire : un petit bonhomme roux, \u00e0 lunettes, mal fichu physiquement; moi j&rsquo;\u00e9tais grand, et plut\u00f4t bagarreur. J&rsquo;aurais pu faire du sport, je n&rsquo;en faisais pas. Lui qui ne pouvait pas en faire, aurait voulu en faire. Et puis c&rsquo;\u00e9tait un homme d&rsquo;une intelligence tout \u00e0 fait sup\u00e9rieure, qui \u00e9crivait, \u00e0 quinze ans, un trait\u00e9 sur l&rsquo;\u00e9conomie future des peuples de l&rsquo;Europe (1935), o\u00f9 il analysait comment, par le partage de l&rsquo;Europe en pays arbitraires, en 1918, s&rsquo;\u00e9tait creus\u00e9 un ab\u00eeme dont on ne pourrait pas sortir, mais qui disait tranquillement : \u00ab\u00a0Il a fallu une guerre pour donner au peuple juif un foyer en Palestine, il faudra peut-\u00eatre une autre guerre pour lui donner un Etat\u00a0\u00bb. Il disait \u00e7a \u00e0 quinze ans.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">On \u00e9tudiait Rimbaud, on d\u00e9couvrait Lawrence, <span style=\"text-decoration: underline;\">Les 7 Piliers de la Sagesse<\/span>, et puis on d\u00e9couvrait tout ce que les professeurs ne nous enseignaient pas, c&rsquo;est-\u00e0-dire Einstein, Planck, ou bien le surr\u00e9alisme\u2026 On se voyait tous les jours et le jeudi, o\u00f9 on avait journ\u00e9e libre, on partait en v\u00e9lo, pr\u00e8s de Saint-Nazaire, au Rocher du Lion, entre Saint Marc et Sainte Marguerite, et l\u00e0, dans le vent, contre le rocher, on analysait les \u00e9v\u00e8nements de la semaine. On inventait la <em>th\u00e9orie des Surcauses<\/em>, c&rsquo;est-\u00e0-dire qu&rsquo;\u00e0 la causalit\u00e9 scientifique et rationnelle, on opposait une autre vision du monde qu&rsquo;on appelait le monde des Surcauses, o\u00f9 la cause n&rsquo;aurait pas \u00e9t\u00e9 avant, mais en quelque sorte apr\u00e8s. A quel point j&rsquo;\u00e9tais un salaud, c&rsquo;est que \u2013 donc on a v\u00e9cu \u00e7a deux ans \u2013 et quand on a eu nos bacs tous les deux, moi j&rsquo;\u00e9tais tomb\u00e9 amoureux d&rsquo;une fille qui s&rsquo;appelait Odile, et puis j&rsquo;allais partir pour Rennes, o\u00f9 j&rsquo;allais \u00eatre \u00e9tudiant en droit, j&rsquo;avais dix-sept ans, et bien j&rsquo;ai quitt\u00e9 Andr\u00e9 Ross, ce qui prouve quand m\u00eame chez moi, je ne sais pas ce que c&rsquo;est, toute ma vie j&rsquo;ai comme \u00e7a laiss\u00e9 les gens aussi facilement que je me pr\u00e9cipitais sur eux. C&rsquo;est quelque chose d&rsquo;assez effroyable, je pense qu&rsquo;il a \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s malheureux. Je n&rsquo;ai pas r\u00e9alis\u00e9 sur le moment. Il \u00e9tait trop orgueilleux pour me l&rsquo;exprimer, mais \u00e7a a d\u00fb \u00eatre terrible pour lui.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #0000ff;\">&#8211; Vous ne vous \u00eates pas revus?<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Si, tu vas voir dans quelles circonstances. Mais j&rsquo;indique \u00e7a parce que c&rsquo;est un trait qui me suit toute ma vie, c&rsquo;est Pigobert. Pigobert, par moments, l&#8217;emporte sur Jean-Baptiste. Pigobert fait ce qu&rsquo;il a \u00e0 faire, le reste il s&rsquo;en fout.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Donc j&rsquo;allais \u00e0 Rennes, puis j&rsquo;avais cette correspondance avec mon amie Odile, qui \u00e9tait \u00e0 Fontenay aux Roses pr\u00e8s de Paris. Et l\u00e0 j&rsquo;ai essay\u00e9 diff\u00e9rents trucs, j&rsquo;\u00e9tais aux Jeunesses Etudiantes, j&rsquo;ai fait des conf\u00e9rences pour les ouvriers, pour les \u00e9tudiants malheureux. Et j&rsquo;avais quelques bons amis, mais en fait je m&#8217;emmerdais terriblement, dans cette facult\u00e9 de droit. Il n&rsquo;y avait que le droit romain qui m&rsquo;int\u00e9ressait, il n&rsquo;y avait que le professeur de droit romain qui m&rsquo;\u00e9tait sympathique. Je me souviens, un jour, \u00e0 la biblioth\u00e8que o\u00f9 j&rsquo;\u00e9tudiais, il est venu, il m&rsquo;a dit : \u00ab\u00a0Vous voulez partir, aller \u00e0 Paris?\u00a0\u00bb J&rsquo;ai dit : \u00ab\u00a0Je vais partir, oui, oui. \u2013 Et pourquoi? \u2013 Parce que je veux partir. \u2013 Enfin, vous \u00eates \u00e0 un mois de votre examen, vous \u00eates un bon \u00e9l\u00e8ve. \u2013 Je sais, je sais. Mais je ne peux plus supporter \u00e7a. \u2013 Quoi, \u00e7a? \u2013 La vie qu&rsquo;on me propose\u00a0\u00bb. Et je suis parti \u00e0 Paris. Je n&rsquo;avais pas grand-chose, j&rsquo;avais cent francs en poche. L\u00e0, j&rsquo;ai d\u00e9couvert un autre monde, il y avait des po\u00e8tes, des artistes qui sentaient tr\u00e8s bien que \u00e7a allait \u00eatre la catastrophe, d&rsquo;ailleurs c&rsquo;\u00e9tait en mai, juin 39. Et puis j&rsquo;ai t\u00e9l\u00e9phon\u00e9 \u00e0 Odile, qui m&rsquo;a dit :\u00a0\u00bbTu es fou, Jean, qu&rsquo;est-ce que tu fais l\u00e0? \u2013 J&rsquo;en sais rien, ce que je fais, j&rsquo;en ai marre\u00a0\u00bb. Alors elle m&rsquo;a dit : \u00ab\u00a0Et bien o\u00f9 vas-tu? \u2013 Je suis sur un banc, je n&rsquo;ai pas d&rsquo;argent. \u2013 Prends un h\u00f4tel et je viendrai te voir demain\u00a0\u00bb. Et je ne l&rsquo;ai pas prise, je ne sais pas pourquoi. Elle me disait : \u00ab\u00a0Toute la nuit, j&rsquo;ai r\u00eav\u00e9 d&rsquo;\u00eatre ta ma\u00eetresse\u00a0\u00bb. L\u00e0 j&rsquo;ai d\u00e9couvert que le visage des femmes est fait d&rsquo;os, de duret\u00e9, de mollesse. J&rsquo;ai jou\u00e9 avec son visage. Et puis j&rsquo;ai essay\u00e9 de vivre \u00e0 Paris, je n&rsquo;ai m\u00eame pas pu publier une nouvelle que j&rsquo;avais propos\u00e9e\u00a0 aux Nouvelles Litt\u00e9raires, je n&rsquo;avais rien, je n&rsquo;avais pas d&rsquo;argent. Il y avait un ami, le patron de mon p\u00e8re, qui \u00e9tait \u00e0 ce moment-l\u00e0 directeur commercial \u00e0 Donges, qui est mort peu de temps apr\u00e8s, pendant le bombardement de la gare de Rennes. Cet homme de 35 ans \u00e0 peu pr\u00e8s, m&rsquo;a eu un m\u00e9tier, chimiste dans un laboratoire, j&rsquo;y suis all\u00e9 une ou deux fois, je ne savais plus ce que je faisais. Je quittais Paris, quelquefois j&rsquo;allais me balader dans la banlieue. L\u00e0 j&rsquo;ai connu la faim, au bout de trois, quatre jours on a faim, quand m\u00eame.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je suis revenu \u00e0 Saint-Nazaire, chez mes parents. C&rsquo;\u00e9tait effrayant, \u00e7a n&rsquo;avait pas de nom ce que leur avais fait, partir sans passer mes examens\u2026 J&rsquo;ai fait un petit peu des boulots. J&rsquo;ai \u00e9t\u00e9 journaliste quand m\u00eame, \u00e0 La Baule, pendant deux mois. Je faisais des \u00e9ditoriaux, des articles. Et je sentais bien que ce n&rsquo;\u00e9tait plus possible, il y avait cette id\u00e9e de guerre qui venait, il fallait faire quelque chose. Tout \u00e7a n&rsquo;avait pas de sens. Il fallait se mettre dans un ordre quelconque, puisque l&rsquo;Eglise ne suffisait pas, il fallait trouver autre chose. Tout \u00e7a c&rsquo;est fou.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Enfin je me suis engag\u00e9 dans la Marine Nationale\u2026 \u00c7a aussi, c&rsquo;est un signe absolu de Pigobert. Quelque temps apr\u00e8s mon arriv\u00e9e, j&rsquo;\u00e9tais \u00e0 Lorient, il y avait un gars, un pauvre type, mais bien intelligent, et on passait nos moments de r\u00e9pit \u00e0 discuter. Et je commettais le crime de dire \u00e0 ce jeune : \u00ab\u00a0Tu sais, quand on est dans l&rsquo;arm\u00e9e, il n&rsquo;y a qu&rsquo;une chose \u00e0 faire, c&rsquo;est de d\u00e9serter. Est-ce que tu es capable de d\u00e9serter?\u00a0\u00bb Pas fou, je n&rsquo;ai pas d\u00e9sert\u00e9, moi! On l&rsquo;a rattrap\u00e9 tout de suite. Il \u00e9tait heureusement tr\u00e8s intelligent, il avait compris mon enseignement : il a jou\u00e9 le fou. On l&rsquo;a lib\u00e9r\u00e9 deux jours plus tard.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Moi, on m&rsquo;a envoy\u00e9 \u00e0 Rochefort pour \u00eatre fourrier. Il m&rsquo;est arriv\u00e9 des trucs bizarres. Un jour je rencontre une putain, qui litt\u00e9ralement me saute dessus; je lui dis :\u00a0\u00bbJe n&rsquo;ai pas d&rsquo;argent \u2013 \u00c7a m&rsquo;est \u00e9gal.\u00a0\u00bb Bon, je vais chez elle, puis je dis :\u00a0\u00bbMais je vais \u00eatre puni, moi, je ne vais pas \u00eatre \u00e0 l&rsquo;heure\u00a0\u00bb. Et je fous le camp. (Rire). Voil\u00e0 ce que je faisais \u00e0 ce moment-l\u00e0. Il y avait une copine que je voyais \u00e0 Fouras, qui s&rsquo;appelait H\u00e9l\u00e8ne et puis \u2013 j&rsquo;avais cette id\u00e9e en moi, que couvaient \u00e0 la fois Pigobert et Jean-Baptiste, qu&rsquo;on ne prend pas une femme qu&rsquo;on n&rsquo;aime pas. C&rsquo;\u00e9tait une chose extraordinaire qu&rsquo;il y avait en moi, aussi rigoureuse qu&rsquo;autrefois au moment de la Justice. Alors elle m&rsquo;en a voulu, mais \u00e0 mort. Elle ne comprenait pas. Elle a lanc\u00e9 contre moi des petits marlous. Un autre jour, je participais \u00e0 un incendie, alors je suis revenu sans mon bonnet; on m&rsquo;a d&rsquo;abord puni, puis on s&rsquo;est aper\u00e7u que j&rsquo;avais particip\u00e9 \u00e0 l&rsquo;incendie, on voulait me donner une m\u00e9daille\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je me suis retrouv\u00e9 \u00e0 Lorient, matelot fourrier 1<sup>\u00e8re<\/sup> classe. C&rsquo;\u00e9tait une ville ouverte, j&rsquo;en avais marre, et puis un matin, j&rsquo;avais vu des officiers foutre le camp en voiture avec leurs poules, on nous dit : \u00ab\u00a0Ben voil\u00e0, vous allez dans la cour, vous rendez vos armes d&rsquo;abord\u00a0\u00bb. Je me dis : \u00ab\u00a0Qu&rsquo;est-ce qu&rsquo;il se passe? C&rsquo;est pas possible!\u00a0\u00bb Je suis all\u00e9 dans la cour, je suis sorti et je suis all\u00e9 au port. On affr\u00e9tait des bateaux, j&rsquo;en ai choisi un, j&rsquo;ai eu des histoires avec des officiers. Et puis le bateau s&rsquo;est \u00e9chou\u00e9, parce que tout \u00e7a \u00e9tait tr\u00e8s mal fait. Alors j&rsquo;ai pris la route, fuyant devant les Allemands, d\u00e9sertant.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Quand je suis arriv\u00e9 chez moi \u00e0 Saint-Nazaire, ma m\u00e8re m&rsquo;a dit : \u00ab\u00a0Mais qu&rsquo;est-ce que tu fais l\u00e0? Tu es en permission? \u2013 Mais pas du tout. \u2013 Tu d\u00e9sertes? \u2013 Ben voil\u00e0, je d\u00e9serte.\u00a0\u00bb (Rire).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La connerie a continu\u00e9. Le lendemain, je suis all\u00e9 me pr\u00e9senter \u00e0 la Kommandantur, parce que je voulais cr\u00e9er un journal, simplement. (Rire). Et j&rsquo;avais demand\u00e9, on m&rsquo;a dit qu&rsquo;il fallait une permission allemande. Alors j&rsquo;y suis all\u00e9. \u00ab\u00a0Qui \u00eates-vous, monsieur?\u00a0\u00bb Malheureusement, j&rsquo;avais parl\u00e9 aux journaux du coin, le <em>Journal de la Presqu&rsquo;\u00eele de l&rsquo;Ouest<\/em>, je crois; ils m&rsquo;avaient tout de suite d\u00e9nonc\u00e9, bien s\u00fbr. Alors ils savaient bien que j&rsquo;\u00e9tais matelot. J&rsquo;ai foutu le camp.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et puis je suis all\u00e9 \u00e0 Nantes, j&rsquo;ai un peu fui ici et l\u00e0. Apr\u00e8s j&rsquo;ai fait du commerce de gravures, j&rsquo;ai fait des choses, sous l&rsquo;occupation je n&rsquo;ai pas fait de r\u00e9sistance. Sauf \u00e0 la fin, parce que je ne pouvais pas travailler. Je m&rsquo;\u00e9tais mari\u00e9. Il faudrait que je te raconte mon mariage, mais il y aurait tant de choses \u00e0 raconter\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">J&rsquo;avais une femme extraordinaire dans tous les sens du mot, g\u00e9niale et folle \u00e0 la longue, g\u00e9niale au d\u00e9but, folle \u00e0 la fin, qui \u00e9tait malade, qui se pr\u00e9tendait tuberculeuse, qui \u00e9tait peut-\u00eatre malade, mais de quoi, les m\u00e9decins n&rsquo;en savaient rien. Alors, l&rsquo;amour qui sauve de la mort, bon, on a v\u00e9cu \u00e7a\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">On a fait jouer une pi\u00e8ce, ce qui \u00e9tait incroyable en 40, au Th\u00e9\u00e2tre des Noctambules, avec des grandes vedettes. Mais on ne pouvait pas vivre comme \u00e7a, alors je suis revenu \u00e0 Redon avec ma femme, parce que ses parents vivaient \u00e0 Redon. On a cr\u00e9\u00e9 un magasin d&rsquo;estampes et de gravures. J&rsquo;allais vendre \u00e7a \u00e0 travers la Bretagne. On montait des pi\u00e8ces, on a jou\u00e9 du P\u00e9guy sous l&rsquo;occupation allemande.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et je ne pouvais pas travailler. Je ne pouvais pas travailler, parce qu&rsquo;il y avait mes parents, il y avait ma femme. Ma femme qui \u00e9tait g\u00e9niale, mais qui \u00e9tait aussi la petite fille de ses parents et qui essayait quand m\u00eame d&rsquo;\u00eatre une bonne m\u00e9nag\u00e8re \u2013 et qui \u00e9tait aussi dure comme m\u00e9nag\u00e8re que comme actrice, g\u00e9niale comme actrice et parcimonieuse comme m\u00e9nag\u00e8re. Et puis les enfants qui venaient\u2026 Alors je ne pouvais plus travailler. Et, pour travailler, j&rsquo;ai imagin\u00e9 de foutre le camp. Je suis all\u00e9 dans un petit bled pr\u00e8s de Nantes, au bord de la Loire, o\u00f9 j&rsquo;ai \u00e9crit mon premier roman, <span style=\"text-decoration: underline;\">Les ruines<\/span>. Et, quand je suis revenu, j&rsquo;ai racont\u00e9 que les Allemands m&rsquo;avaient emprisonn\u00e9, que je m&rsquo;\u00e9tais \u00e9vad\u00e9 du train. Tout le monde a march\u00e9. A ce moment-l\u00e0, on a dit : ce n&rsquo;est plus possible, il faut faire quelque chose. Alors mon p\u00e8re, qui \u00e9tait directeur commercial \u00e0 Donges, aux <em>Consommateurs de P\u00e9trole<\/em>, m&rsquo;a dit : \u00ab\u00a0Viens, viens jusqu&rsquo;\u00e0 la fin de la guerre.\u00a0\u00bb Alors je suis rentr\u00e9 l\u00e0, j&rsquo;\u00e9tais pompier. J&rsquo;ai fait de la r\u00e9sistance, un peu malgr\u00e9 moi. Les employ\u00e9s, c&rsquo;\u00e9taient des dr\u00f4les de r\u00e9sistants, ils ne comprenaient pas, toute cette essence qui allait \u00eatre perdue, c&rsquo;\u00e9taient de braves types, de tr\u00e8s braves types, ils volaient l&rsquo;essence aux Allemands, ils passaient par-dessus le mur et je les aidais. On risquait notre vie. Mais on risquait pour quelques sous, pas pour rien. De temps en temps, quand m\u00eame, on allait faire sauter un transformateur. Alors, comme j&rsquo;\u00e9tais, moi, celui qu&rsquo;avaient enlev\u00e9 les Allemands, qui s&rsquo;\u00e9tait \u00e9vad\u00e9, j&rsquo;\u00e9tais un h\u00e9ros, bien s\u00fbr. (1)<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et puis, il s&rsquo;est pass\u00e9 cette chose extraordinaire aussi, c&rsquo;est que, ma femme d&rsquo;abord n&rsquo;en pouvait plus d&rsquo;\u00eatre s\u00e9par\u00e9e de moi la moiti\u00e9 de la semaine \u2013 en fait, je travaillais six jours et je passais trois jours \u00e0 Redon avec ma femme \u2013 et elle ne pouvait pas assumer toute seule la vente d&rsquo;estampes. Elle voulait vivre \u00e0 Donges. Tout le monde lui disait : \u00ab\u00a0C&rsquo;est fou! Ne viens pas \u00e0 Donges maintenant, \u00e7a n&rsquo;a pas encore \u00e9t\u00e9 bombard\u00e9, mais \u00e7a va l&rsquo;\u00eatre.\u00a0\u00bb Elle est venue avec sa famille, avec son p\u00e8re et sa m\u00e8re, tout \u00e7a a rappliqu\u00e9, \u00e0 Donges, dans une maison \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de chez nous. Et c&rsquo;\u00e9tait atroce, parce que mes parents \u00e9taient des gens tr\u00e8s simples, tr\u00e8s humbles. Mon p\u00e8re \u00e9tait un ancien caissier qui, \u00e0 l&rsquo;aide de travail \u00e9tait devenu expert comptable. C&rsquo;\u00e9taient des gens tr\u00e8s simples. Alors que mes beaux-parents, ma belle-m\u00e8re \u00e9tait la fille d&rsquo;un s\u00e9nateur, la s\u0153ur d&rsquo;un g\u00e9n\u00e9ral, donc il n&rsquo;y avait pas de commune mesure entre les deux familles. C&rsquo;\u00e9taient des sc\u00e8nes continuelles. Moi un jour j&rsquo;ai dit : \u00ab\u00a0Je ne mange plus jusqu&rsquo;\u00e0 ce que vous vous accordiez\u00a0\u00bb. Je suis rest\u00e9 deux ou trois jours sans manger. (Rire). Et le jour o\u00f9 ils se sont accord\u00e9s, il y a eu le bombardement de Donges. Tout a \u00e9t\u00e9 an\u00e9anti, tout \u00e9tait en flammes. Alors j&rsquo;ai dit : \u00ab\u00a0Bon, il faut partir.\u00a0\u00bb On est parti \u00e0 travers les flammes. On avait deux enfants \u00e0 ce moment-l\u00e0, Christophe et Chantal. On est arriv\u00e9 au bord du canal de Nantes \u00e0 Brest. J&rsquo;ai dit : \u00ab\u00a0Ce n&rsquo;est pas possible, il faut passer. On ne va pas rester l\u00e0 des mois.\u00a0\u00bb J&rsquo;ai vol\u00e9 toutes les valises de mes beaux-parents. Oh, il n&rsquo;y avait pas grand-chose. Il y avait \u2013 ce qui m&rsquo;a desservi \u2013 des Deutschemarks de 1920, que gardait mon beau-p\u00e8re. J&rsquo;ai emport\u00e9 \u00e7a en me disant : l\u00e0, ils vont bien \u00eatre oblig\u00e9s de me suivre. J&rsquo;ai d\u00e9pos\u00e9 ces valises chez quelqu&rsquo;un pr\u00e8s de la rive et je me suis mis en qu\u00eate d&rsquo;une voiture. J&rsquo;\u00e9tais tr\u00e8s na\u00eff aussi, parce que c&rsquo;\u00e9tait quand m\u00eame la liesse, c&rsquo;\u00e9tait la lib\u00e9ration de l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9 du canal. Dans un bistrot, on m&rsquo;a fait promettre d&rsquo;attendre, que j&rsquo;allais avoir ce qu&rsquo;il me fallait. Et puis ce sont les FFI qui sont arriv\u00e9s. On m&rsquo;arr\u00eate : j&rsquo;\u00e9tais un espion allemand. On trouve les Deutschemarks dans ma valise. On m&#8217;emm\u00e8ne \u00e0 Guenrou\u00ebt, o\u00f9 je tombe sur une autre sorte d&rsquo;horreur : des pauvres gens, deux ou trois prisonniers, qui \u00e9taient des vieilles gens. Il y en avait un qui allait \u00e0 Laval. Il voulait dire la ville, on avait compris l&rsquo;homme. Moi j&rsquo;\u00e9tais fou. Je suis all\u00e9 voir le colonel. \u00ab\u00a0Vous n&rsquo;allez pas permettre \u00e7a! \u2013 Mais qui \u00eates-vous? Ah oui, mais \u00e7a ne prouve rien, vos papiers, vous avez pu les voler.\u00a0\u00bb J&rsquo;ai fait venir le maire de Saint Nicolas de Redon, pour dire qui j&rsquo;\u00e9tais. En plus, il y avait un gars qui \u00e9tait l\u00e0, un ancien compagnon de coll\u00e8ge, qui \u00e9tait maintenant lieutenant FFI. Alors finalement, on me lib\u00e8re, bien s\u00fbr. Mais\u2026 faire quoi? Le gars \u2013 \u00e7a c&rsquo;est des types \u00e9tonnants \u2013 chez qui j&rsquo;avais laiss\u00e9 les valises de mes beaux-parents, est venu me chercher en voiture. Il m&rsquo;a dit : \u00ab\u00a0Qu&rsquo;est-ce que vous allez faire maintenant? \u2013 Je vais repasser le canal. \u2013 Ah non, \u00e7a c&rsquo;est beaucoup plus difficile, il y a la mitrailleuse\u2026 &#8211; Tant pis, je ne peux pas faire autrement.\u00a0\u00bb Alors je repasse le canal, j&rsquo;arrive chez le paysan qui nous accueillait \u2013 je n&rsquo;arrive pas jusque chez lui, parce que sur le chemin il y a un officier allemand qui dirigeait la r\u00e9gion, qui me voit comme \u00e7a, mouill\u00e9 de la t\u00eate aux pieds, et qui criais : \u00ab\u00a0O\u00f9 est ma femme?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Qui \u00eates-vous? \u2013 Pichon. D&rsquo;o\u00f9 venez-vous? \u2013 De Redon. \u2013 Qu&rsquo;est-ce que vous faites \u00e0 Redon? \u2013 Commer\u00e7ant. \u2013 Vous cherchez votre femme? Il y a combien de temps que vous n&rsquo;avez pas vu votre femme? \u2013 Il y a deux ans. \u2013 Bon, ben votre femme, mon vieux, on l&rsquo;a transport\u00e9e avec sa famille de l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9. \u2013 Bon. Merci. \u2013 Eh! [si vous traversez] on vous tire dessus! \u2013 Qu&rsquo;est-ce que vous voulez que je fasse? J&rsquo;y retourne. \u2013 On va vous reconduire.\u00a0\u00bb Et ils m&rsquo;ont reconduit en barque. Je n&rsquo;avais pas besoin de la barque, \u00e7a faisait trois fois que je traversais le canal \u00e0 la nage. Je suis all\u00e9 dans une maison abandonn\u00e9e, j&rsquo;ai dormi sur un matelas. Je dormais m\u00eame dans des moments comme \u00e7a. C&rsquo;est incroyable. Je dormais. Le lendemain matin, il y avait un chien qui aboyait. J&rsquo;ai suivi le chien et il m&rsquo;a amen\u00e9 \u00e0 ma femme et mes beaux-parents qui \u00e9taient dans une autre maison. J&rsquo;ai demand\u00e9 : \u00ab\u00a0Comment as-tu pu passer? \u2013 J&rsquo;ai servi les Allemands. \u2013 Tu as servi les Allemands? \u2013 Ils m&rsquo;ont dit qu&rsquo;ils me feraient passer si je leur donnais des nouvelles de deux jeunes de seize et dix-sept ans.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">On m&rsquo;avait dit qu&rsquo;il y avait un petit homme en rouge qui fouinait\u2026 c&rsquo;\u00e9tait ma femme. Elle \u00e9tait revenue leur dire qu&rsquo;il y en avait un qui \u00e9tait bless\u00e9, \u00e0 l&rsquo;h\u00f4pital, et l&rsquo;autre prisonnier. Et voil\u00e0 : elle avait servi les Allemands. \u00ab\u00a0Quand m\u00eame, et toi, comment est-ce que tu as pu\u2026? \u2013 Et bien, j&rsquo;ai dit qu&rsquo;on habitait Redon, que je ne t&rsquo;avais pas vue depuis deux ans.\u00a0\u00bb C&rsquo;est incroyable\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Bon, je vais arr\u00eater l\u00e0 l&rsquo;histoire de ma vie. Je n&rsquo;en suis encore qu&rsquo;\u00e0 vingt-quatre ans\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">\n<div id=\"attachment_56\" style=\"width: 588px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><a href=\"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2010\/11\/ENTRETIENS002.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-56\" class=\"size-full wp-image-56\" title=\"ENTRETIENS002\" src=\"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2010\/11\/ENTRETIENS002.jpg\" alt=\"\" width=\"578\" height=\"385\" srcset=\"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2010\/11\/ENTRETIENS002.jpg 578w, http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2010\/11\/ENTRETIENS002-300x199.jpg 300w\" sizes=\"auto, (max-width: 578px) 100vw, 578px\" \/><\/a><p id=\"caption-attachment-56\" class=\"wp-caption-text\">Illustration Pierre-Jean Debenat<\/p><\/div>\n<p>(1) En ce qui concerne la R\u00e9sistance, voir, dans la cat\u00e9gorie \u00ab\u00a0Documents\u00a0\u00bb, l&rsquo;article \u00ab\u00a0La R\u00e9sistance\u00a0\u00bb.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Novembre 2000 Limoges Pour bien parler du R\u00eaveur r\u00eav\u00e9, il faut partir de L&rsquo;Autobiographe ou de La Vie impossible. Pour parler du Saint N\u00e9ron, il faut partir de toutes mes tentatives depuis les 45 derni\u00e8res ann\u00e9es, pour aboutir aux Dieux &hellip; <a href=\"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/?p=55\">Continuer la lecture <span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[4],"tags":[],"class_list":["post-55","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-entretiens"],"_links":{"self":[{"href":"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/55","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=55"}],"version-history":[{"count":7,"href":"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/55\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":123,"href":"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/55\/revisions\/123"}],"wp:attachment":[{"href":"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=55"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=55"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=55"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}