{"id":45,"date":"2010-11-12T14:45:45","date_gmt":"2010-11-12T13:45:45","guid":{"rendered":"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/?p=45"},"modified":"2011-01-08T14:17:46","modified_gmt":"2011-01-08T13:17:46","slug":"doit-on-et-peut-on-avouer-lhomme","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/?p=45","title":{"rendered":"DOIT-ON ET PEUT-ON AVOUER L&rsquo;HOMME ?"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\">Un vieil homme que j&rsquo;aime bien, que je sais honn\u00eate et bon, alors qu&rsquo;un jour de l&rsquo;autre ann\u00e9e je lui disais mon besoin d&rsquo;avouer ma vie, se f\u00e2cha s\u00e9rieusement et me traita d&rsquo;imb\u00e9cile. Il semblait que mon espoir de me conna\u00eetre mieux le condamn\u00e2t lui-m\u00eame, sa carri\u00e8re sociale et l&rsquo;\u00e9quilibre qu&rsquo;il pr\u00e9tendait avoir atteint.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je tentai d&rsquo;expliquer au vieillard furieux que je n&rsquo;envisageais ni un pamphlet ni une mise en accusation d&rsquo;autrui mais uniquement une confession sinc\u00e8re. Il ne voulut rien entendre et m&rsquo;assura que cette tentative \u00e9tait: 1\u00b0) impossible, 2\u00b0) une mauvaise action.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cette seconde assertion m&rsquo;\u00e9tonna; pendant des ann\u00e9es m&rsquo;a surpris la violence des r\u00e9actions que l\u00e8ve l&rsquo;essai autobiographique. Je ne concevais pas que l&rsquo;aveu de ses propres fautes p\u00fbt appara\u00eetre une menace pour tous; je ne voyais aucun chemin de la confession \u00e0 la r\u00e9volte; de la volont\u00e9 d&rsquo;humiliation au refus d&rsquo;ob\u00e9issance.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je savais pourtant bien d\u00e9j\u00e0 que la pudeur est l&rsquo;une des armes efficaces de la dictature. Ce n&rsquo;est point un hasard si le r\u00e9gime d&rsquo;un Franco, d&rsquo;un Staline ou d&rsquo;un Salazar ne se con\u00e7oit pas sans une censure morale rigoureuse et si la recrudescence ou l&rsquo;aggravation d&rsquo;une telle censure, en France m\u00eame, a toujours pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 ou suivi une \u00e9volution r\u00e9actionnaire. L&rsquo;interdiction de parler de la chair et du sang facilite la r\u00e9pression et le massacre. Nier le corps pour mieux le d\u00e9truire: indiscutable logique. L&rsquo;Association des familles catholiques, en d\u00e9fendant les \u00ab\u00a0bonnes moeurs\u00a0\u00bb, participe \u00e0 sa fa\u00e7on \u00e0 la guerre d&rsquo;Alg\u00e9rie.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Or, la pudeur est la premi\u00e8re contrainte dont l&rsquo;autobiographe doit se d\u00e9barrasser, sous peine de ne plus d\u00e9crire un homme mais un esprit, de se mutiler de la moiti\u00e9 de soi-m\u00eame. Raison suffisante d\u00e9j\u00e0 pour qu&rsquo;on le juge un \u00eatre anti-social; un inadapt\u00e9 dans le meilleur des cas. L&rsquo;humilit\u00e9 n&rsquo;y change rien. Tout au contraire; l&rsquo;humilit\u00e9 m\u00eame appara\u00eet bient\u00f4t comme une autre attaque contre une soci\u00e9t\u00e9 qui repose d&rsquo;abord, pour ne pas dire exclusivement, sur l&rsquo;\u00e9mulation et la vanit\u00e9. Devant qui n&rsquo;a plus d&rsquo;amour-propre, la \u00ab\u00a0civilisation\u00a0\u00bb se trouve sans d\u00e9fense avouable; elle ne peut que l&rsquo;\u00e9liminer par la prison ou la mort.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>*<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cela pourtant n&rsquo;\u00e9tait que l&#8217;embarras du seuil. Quand j&rsquo;entrepris ce travail \u00e0 l&rsquo;exigence duquel je ne pouvais me soustraire, un \u00e0 un j&rsquo;arrachai mes masques. Alors je d\u00e9couvris qu&rsquo;ils ne m&rsquo;appartenaient pas, sinon les tout premiers, les plus superficiels: mensonge volontaire, ruse pr\u00e9m\u00e9dit\u00e9e. Pour les suivants, notions d&rsquo;\u00e9galit\u00e9, de justice, de v\u00e9rit\u00e9, de bien et de mal, ils ne recouvraient pas seulement mon esprit, mais ils le constituaient: mon esprit m\u00eame \u00e9tait un masque.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L&rsquo;entreprise hasardeuse de me conna\u00eetre me conduisait \u00e0 rejeter toute r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 l&rsquo;une quelconque de ces \u00ab\u00a0organisations pr\u00e9alables\u00a0\u00bb qui rass\u00e9r\u00e8nent l&rsquo;esprit civilis\u00e9. Pour la m\u00eame raison,, elle me fit juger tr\u00e8s vite \u00ab\u00a0insinc\u00e8re\u00a0\u00bb &#8211; \u00e0 cause de la confusion banale entre \u00ab\u00a0v\u00e9racit\u00e9\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0v\u00e9rit\u00e9\u00a0\u00bb, ou bien \u00e0 cause du refus commun d&rsquo;admettre pour authentique l&rsquo;aveu inhabituel. La plupart des critiques restent Grecs sur ce point: les Muses \u00e9taient filles de M\u00e9moire.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Celui qui s&rsquo;avoue se retrouve donc seul &#8211; comme on l&rsquo;est devant la mort, et nul ne peut risquer cela, tant qu&rsquo;il garde un espoir de s&rsquo;adapter au monde, de parler un langage r\u00e9f\u00e9rentiel. Plut\u00f4t, le risque est impossible ou nul: s&rsquo;avouer, c&rsquo;est faire la preuve, seulement, de son d\u00e9sespoir.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais faire la preuve de son d\u00e9sespoir, c&rsquo;est \u00e9galement t\u00e9moigner contre le monde o\u00f9 l&rsquo;on vit. Car, ou bien les hommes se ressemblent et le d\u00e9sespoir d&rsquo;un seul, image du d\u00e9sespoir de tous, d\u00e9montre \u00e9videmment l&rsquo;imperfection des lois; ou bien nul homme ne ressemble parfaitement \u00e0 quelque autre et la notion m\u00eame d&rsquo;\u00e9galisation, de r\u00e8gle collective doit appara\u00eetre comme un non-sens ou comme un crime.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mon vieil ami n&rsquo;avait pas tort: une autobiographie est d&rsquo;abord un combat. Si pourtant elle arrache \u00e0 la contrainte sociale, elle rapproche des hommes. Elle rend sensible une existence r\u00e9elle que mutilent et bafouent les principes et les moeurs; elle r\u00e9v\u00e8le que la \u00ab\u00a0vraie\u00a0\u00bb vie n&rsquo;est pas \u00ab\u00a0absente\u00a0\u00bb, bien que les vrais vivants le soient; elle fait aimer ceux-ci; elle apaise l&rsquo;angoisse enfin qui l&rsquo;a rendue n\u00e9cessaire.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>*<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais, n\u00e9cessaire, est-elle possible?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">On ne peut \u00e9crire longuement de soi sans que sa propre vie prenne une dimension nouvelle, comme si l&rsquo;oeuvre s&rsquo;y ajoutait, cr\u00e9ait une seconde existence, fix\u00e9e alors que la vie ne l&rsquo;est pas.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Or la beaut\u00e9, la grandeur de la vie (quel nom donner \u00e0 <em>cela<\/em>?) est justement qu&rsquo;elle bouge, de sorte que nous avons l&rsquo;illusion qu&rsquo;elle s&rsquo;efface, que l&rsquo;aujourd&rsquo;hui d\u00e9truit ou compense l&rsquo;hier. Mais cette vie, qui ne s&rsquo;immobilise pas, se perp\u00e9tue: les traces de nos actions s&rsquo;accumulent en nous, nous alourdissent et nous figent. Au contraire, la fixation de l&rsquo;\u00e9v\u00e8nement par l&rsquo;\u00e9criture nous en lib\u00e8re, parce qu&rsquo;elle lib\u00e8re du temps. On peut soutenir ainsi qu&rsquo;un autre mythe prend forme, aussi artificiel que ceux que l&rsquo;on condamne. Donner \u00e0 son aveu une formulation serait le d\u00e9former.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">J&rsquo;ai longtemps pens\u00e9 qu&rsquo;en effet je ne d\u00e9velopperais ma connaissance de moi-m\u00eame qu&rsquo;en apprenant \u00e0 dire et (puisque l&rsquo;art de dire est l&rsquo;art de choisir ses mots) que je n&rsquo;atteindrai \u00e0 la <em>v\u00e9rit\u00e9<\/em> qu&rsquo;en me mystifiant. Vieille ironie lassante dont l&rsquo;habilet\u00e9, la vraisemblance m\u00eame ne suffisent plus \u00e0 me cacher le caract\u00e8re paradoxal. L&rsquo;\u00e9vidence, contre la raison, demeure pour la chance inverse: je ne d\u00e9velopperai ma connaissance de moi-m\u00eame qu&rsquo;en acceptant tous les d\u00e9veloppements possibles et donc en refusant le choix. Un style s&rsquo;invente. Son propre style ne s&rsquo;invente pas: l&rsquo;exigence de l&rsquo;aveu le cr\u00e9e.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La vraie difficult\u00e9 r\u00e9side dans la gageure des temps superpos\u00e9s. Je ne puis d\u00e9crire les \u00e9v\u00e8nements d&rsquo;hier qu&rsquo;en fonction de ceci que je suis maintenant; mais les d\u00e9crivant, je les \u00e9claire, alors que, les vivant, je les amoncelais dans l&rsquo;ombre. Ce que j&rsquo;\u00e9tais a fait ce que je suis; si ce que j&rsquo;\u00e9tais fut \u00e0 ce point mauvais, ce que je suis ne peut \u00eatre bon; si je ne suis pas bon, au nom de quoi jugerais-je ce que j&rsquo;\u00e9tais? L&rsquo;effet condamne sa cause: attitude assez semblable \u00e0 celle de l&rsquo;enfant qui pr\u00e9tend juger sa m\u00e8re.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pour m&rsquo;y r\u00e9soudre, je dois combattre toutes mes habitudes de pens\u00e9e, raisonner et construire dans la croyance en une sorte de pr\u00e9destination: j&rsquo;ai agi ainsi parce que je suis tel, je suis parce que je serai (1).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>*<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Alors intervient la tentation d&rsquo;un autre mensonge. Les choses ne sont pas \u00ab\u00a0vraies\u00a0\u00bb en soi, puisque la v\u00e9rit\u00e9 n&rsquo;est qu&rsquo;une des qualit\u00e9s qu&rsquo;on leur rajoute. Mais il est \u00e9galement vain de les pr\u00e9tendre vraies au regard d&rsquo;un unique observateur, puisqu&rsquo;il faudrait admettre, imaginant un groupe d&rsquo;hommes lib\u00e9r\u00e9s de toute r\u00e9f\u00e9rence commune, que les choses appara\u00eetraient diff\u00e9rentes \u00e0 chacun d&rsquo;eux. Ce qu&rsquo;on nomme la v\u00e9rit\u00e9 devrait \u00eatre d\u00e9fini comme un \u00ab\u00a0en soi\u00a0\u00bb (le \u00ab\u00a0\u00e7a\u00a0\u00bb de Kierkegaard) saisi comme tel par un observateur \u00e9galement objectiv\u00e9. On peut penser que certains th\u00e9ologiens, certains philosophes syst\u00e9matiques ont en effet atteint cette v\u00e9rit\u00e9 en se consid\u00e9rant eux-m\u00eames comme objets (dans l&rsquo;orbe d&rsquo;un dieu ou d&rsquo;un syst\u00e8me) cependant qu&rsquo;ils gardaient assez de libert\u00e9 pour admettre le caract\u00e8re insaisissable du r\u00e9el et chercher, plut\u00f4t qu&rsquo;\u00e0 le saisir, \u00e0 en donner une image si fluide qu&rsquo;elle pouvait lui \u00eatre substitu\u00e9e mais si formelle qu&rsquo;elle devait tranquilliser les foules.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cette d\u00e9finition de la v\u00e9rit\u00e9 tol\u00e9rerait la coexistence de deux mensonges: le refus de soi-m\u00eame hors du cadre choisi, la formulation d&rsquo;un r\u00e9el connu comme inexprimable en soi. De m\u00eame, deux n\u00e9gations valent une affirmation ou, en alg\u00e8bre, deux signes \u00ab\u00a0moins\u00a0\u00bb s&rsquo;annulent.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">On peut en effet penser que l&rsquo;objectivation de soi-m\u00eame donne un recul suffisant vis-\u00e0-vis de l&rsquo;objet observ\u00e9 pour qu&rsquo;il soit impossible d&rsquo;\u00eatre compl\u00e8tement dupe de sa propre vision, cependant que la conscience, inverse, de ne pouvoir saisir l&rsquo;objet en soi nous fait participer de sa nature profonde; de sorte que tout se passe comme si le double aveu de sa propre ali\u00e9nation et de son impuissance \u00e0 se faire \u00ab\u00a0l&rsquo;autre\u00a0\u00bb supprimait l&rsquo;hiatus entre l&rsquo;observateur et l&rsquo;observ\u00e9, tous les deux enferm\u00e9s dans la n\u00e9cessaire figure que la compr\u00e9hension et l&rsquo;\u00e9change leur imposent.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Parce que l&rsquo;esprit ne saisit jamais qu&rsquo;une d\u00e9formation ou re-cr\u00e9ation du r\u00e9el, seul celui qui s&rsquo;est re-cr\u00e9\u00e9 (le fanatique ou le joueur mais dans tous les cas, l&rsquo;homme du mensonge) pourrait \u00e9tablir de l&rsquo;objet \u00e0 lui-m\u00eame une communication effective (2).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>*<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cette d\u00e9monstration ne tient pas compte d&rsquo;un facteur essentiel dans le probl\u00e8me humain, le temps. Je m&rsquo;en expliquerai par une image.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans une rue, certains espaces apparaissent comme des absences et tout peut y prendre place, des oiseaux, des voitures, des constructions nouvelles, alors que d&rsquo;autres espaces sont d\u00e9j\u00e0 occup\u00e9s par des maisons, des squares, des arbres, toutes sortes de masses plus ou moins \u00e9branlables. Ainsi j&rsquo;imagine l&rsquo;esprit, comme un autre espace &#8211; temporel &#8211; o\u00f9 se c\u00f4toieraient des places vierges et des lieux encombr\u00e9s.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Une charge d&rsquo;explosif d\u00e9truit ais\u00e9ment la masse la plus stable, non seulement cet \u00e9difice fragile mais une forteresse, un blochaus; de m\u00eame il peut arriver qu&rsquo;un explosif psychologique fasse \u00e9clater le \u00ab\u00a0noeud d&rsquo;identit\u00e9\u00a0\u00bb le plus massif, le mieux trac\u00e9 apparemment. Un drame, la mort d&rsquo;un \u00eatre cher peut \u00eatre cette mine dynamique, mais aussi bien une <em>illumination<\/em>, ce que les philosophes nomment l&rsquo;\u00e9vidence et les croyants la conversion.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L&rsquo;absence caus\u00e9e par l&rsquo;explosion, alors, pendant un temps plus ou moins long, laisse \u00e0 l&rsquo;esprit ce sentiment de discontinuit\u00e9 que le logicien re\u00e7oit comme une conscience de l&rsquo;absurde et le mystique comme une \u00ab\u00a0nuit de l&rsquo;\u00e2me\u00a0\u00bb. D\u00e9sormais, l&rsquo;esprit n&rsquo;a de cesse qu&rsquo;il n&rsquo;ait recr\u00e9\u00e9 la continuit\u00e9 d\u00e9truite, il y parvient, selon les cas, par le recours en un dieu, l&rsquo;invention d&rsquo;un syst\u00e8me, la formation d&rsquo;un vice.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L&rsquo;infinit\u00e9 des tristes r\u00eaves possibles \u00e0 celui qui n&rsquo;y parvient pas est en soi-m\u00eame l&rsquo;une des causes de tristesse les plus assur\u00e9es que je sache. Le malade n&rsquo;est pas diff\u00e9rent de l&rsquo;homme bien portant, moins encore son \u00ab\u00a0envers\u00a0\u00bb, mais les tendances de l&rsquo;homme sain s&rsquo;affirment et s&rsquo;amplifient en celui qui ne l&rsquo;est pas. De m\u00eame, il ne semble pas que le comportement du d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9 soit fonci\u00e8rement autre que celui de presque tous les hommes. Mais, pour le plus grand nombre, l&rsquo;imaginaire o\u00f9 ils s&rsquo;\u00e9battent (mythe plotique, moral ou religieux) est une relative sauvegarde, parce qu&rsquo;il leur est commun. Au contraire, le mythomane se conna\u00eet seul: en lui et par lui il doit d\u00e9velopper, pr\u00e9server ce lien sans lequel il a l&rsquo;impression de ne plus m\u00eame exister.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L&rsquo;artiste est un menteur qui pr\u00e9tend \u00eatre cru; le g\u00e9nie seulement y parvient.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<div class=\"mceTemp mceIEcenter\" style=\"text-align: justify;\">\n<dl id=\"attachment_47\" class=\"wp-caption aligncenter\" style=\"width: 219px;\">\n<dt class=\"wp-caption-dt\"><a href=\"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2010\/11\/AVOUER-LHOMME1.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-medium wp-image-47\" title=\"AVOUER L'HOMME\" src=\"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2010\/11\/AVOUER-LHOMME1-209x300.jpg\" alt=\"\" width=\"209\" height=\"300\" srcset=\"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2010\/11\/AVOUER-LHOMME1-209x300.jpg 209w, http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2010\/11\/AVOUER-LHOMME1-715x1024.jpg 715w, http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2010\/11\/AVOUER-LHOMME1.jpg 831w\" sizes=\"auto, (max-width: 209px) 100vw, 209px\" \/><\/a><\/dt>\n<dd class=\"wp-caption-dd\">Illustration Gilles et Pierre-Jean Debenat<\/dd>\n<\/dl>\n<\/div>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Un jour, apr\u00e8s avoir \u00e9tudi\u00e9 longuement au Louvre des oeuvres des primitifs italiens, et un autre jour, comme je sortais de l&rsquo;Orangerie, o\u00f9 \u00e9taient expos\u00e9s des tableaux de Van Gogh, il m&rsquo;est arriv\u00e9 de consid\u00e9rer les arbres et le ciel comme des imitations des peintures que je venais de voir. A la lumi\u00e8re de mes plus r\u00e9centes pens\u00e9es, il me semble qu&rsquo;alors d\u00e9j\u00e0 j&rsquo;aurais pu tirer de ces impressions particuli\u00e8res la certitude qu&rsquo;il n&rsquo;existe que des formes, en quoi le r\u00e9el s&rsquo;incarne avant d&rsquo;\u00eatre constat\u00e9. N&rsquo;\u00e9tait-ce pas le sens qu&rsquo;Oscar Wilde donnait \u00e0 sa scandaleuse formule : \u00ab\u00a0La nature imite l&rsquo;art\u00a0\u00bb, et Pascal \u00e0 son \u00e9nigme anti-Montaigne: \u00ab\u00a0La nature elle-m\u00eame n&rsquo;est qu&rsquo;une premi\u00e8re coutume\u00a0\u00bb?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">J&rsquo;aurais pu remarquer aussi que, tandis que toute forme naturelle subissait l&rsquo;effet de la transformation de ma vision, les maisons par exemple n&rsquo;en \u00e9taient pas atteintes, cr\u00e9ations de l&rsquo;homme et comme irr\u00e9elles, parfaitement d\u00e9nu\u00e9es d&rsquo;un quelconque pouvoir de m\u00e9tamorphose.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">De l\u00e0, j&rsquo;aurais compris ce monotone recours aux cr\u00e9ations humaines de ceux qui se refusent \u00e0 croire \u00e0 l&rsquo;incertitude du r\u00e9el mais, au contraire, le veulent stable, immuable et r\u00e9actionnaire comme eux. Ils vivent dans le \u00ab\u00a0monde\u00a0\u00bb plut\u00f4t que sur la terre et les maisons leur cachent la for\u00eat. Dans les deux circonstances que je d\u00e9cris, moi-m\u00eame avec soulagement j&rsquo;ai quitt\u00e9 les Tuileries, leurs arbres informes, pour retrouver les avenues rectilignes, les voitures communes, les immeubles sans surprise.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">J&rsquo;aurais pu remarquer enfin que peu d&rsquo;artistes ont ce pouvoir de modifier ma vision des choses (que leur propre vision ne soit pas assez originale pour s&rsquo;imposer, ou que, trop neuve et moi inexp\u00e9riment\u00e9, je ne puisse la faire mienne). Je soup\u00e7onne qu&rsquo;il en est des oeuvres de quelques ma\u00eetres modernes comme de ces po\u00e8mes d&rsquo;Eluard que, les lisant \u00e0 seize ans, je pr\u00e9tendis risibles et insens\u00e9s, parce que ma culture po\u00e9tique s&rsquo;arr\u00eatait \u00e0 Nouveau, Laforgue et Verhaeren.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cette conscience m&rsquo;e\u00fbt interdit peut-\u00eatre de vouloir \u00e0 toute force convaincre de la r\u00e9alit\u00e9 de telle ou telle forme nouvelle, \u00e0 l&rsquo;acceptation desquelles mon \u00e9ducation me disposait, des interlocuteurs que leur propre \u00e9ducation rendait esclaves de formes diff\u00e9rentes.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>*<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong> <\/strong>Toute chose \u00e0 la fois demeure et devient. Dans son devenir, elle est insaisissable; dans sa permanence, mensong\u00e8re. Ce que jusqu&rsquo;\u00e0 pr\u00e9sent j&rsquo;ai nomm\u00e9 le \u00ab\u00a0r\u00e9el\u00a0\u00bb n&rsquo;a pas de forme et donc pas d&rsquo;existence; c&rsquo;est le mouvant qui tend \u00e0 s&rsquo;incarner dans toute actualit\u00e9, dans toute forme possible parce qu&rsquo;encore inform\u00e9e et que la cr\u00e9ation dotera tout ensemble de l&rsquo;existence et de l&rsquo;irr\u00e9alit\u00e9, en la fixant hors du temps.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Or, si le profane peut concevoir parfois que le peintre cr\u00e9e \u00e0 partir des couleurs ou le compositeur \u00e0 partir des sons, l&rsquo;importance essentielle des mots demeure inadmissible pour qui n&rsquo;est pas po\u00e8te (et pour certains, m\u00eame, qui le sont). Mondes interdits \u00e0 la plupart, sons et couleurs gardent un caract\u00e8re sacr\u00e9. Mais tout le monde \u00e9crit, des lettres ou des rapports, des cours ou des romans; les mots sont un bien banal: chacun les utilise si ais\u00e9ment que plus personne ne peut les adorer. Quand une oeuvre para\u00eet qui bouleverse l&rsquo;opinion ou semble r\u00e9v\u00e9ler un aspect inconnu de l&rsquo;\u00eatre, il est d\u00e8s lors impossible que ce bouleversement ou cette r\u00e9v\u00e9lation soient attribu\u00e9s au langage seul. L&rsquo;intelligence, l&rsquo;inspiration, le g\u00e9nie, toutes les abstractions sacr\u00e9es sont \u00e9voqu\u00e9s par ceux qui, pour masquer leur ignorance, encourager leur paresse, pr\u00e9server leur amour-propre, ont recours \u00e0 l&rsquo;admiration justifiante. M\u00e9pris\u00e9s jusque-l\u00e0, les mots ont cette utilit\u00e9 derni\u00e8re.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>*<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La mer entoure les roches; elle ne les habite pas.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">De cette image na\u00eet soudain l&rsquo;hypoth\u00e8se que, longtemps, mon erreur a pu \u00eatre de prendre le contenu pour le contenant, d&rsquo;inverser l&rsquo;un en l&rsquo;autre: le corps, et <em>dans<\/em> le corps, l&rsquo;esprit. Pour ne plus s&rsquo;\u00e9tonner que le mot cr\u00e9e la pens\u00e9e et non la pens\u00e9e le mot, ne faudrait-il pas, d&rsquo;abord, imaginer que le \u00ab\u00a0moi\u00a0\u00bb puisse \u00eatre un rayonnement n\u00e9 de la forme existante et non contenu en elle, ainsi qu&rsquo;on le pr\u00e9tend?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Alors, on cesserait de voir dans le po\u00e8me ou l&rsquo;axiome une \u00ab\u00a0figure\u00a0\u00bb ajout\u00e9e \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9: il en appara\u00eetrait le noyau cr\u00e9ateur, car, du mensonge ou de la r\u00e9alit\u00e9 fuyante, c&rsquo;est le mensonge qui est la roche.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je n&rsquo;ai pas une fois\u00a0r\u00eav\u00e9 de la mort de ma femme depuis sa mort, mais, pendant huit ans, mes r\u00eaves en ont port\u00e9 le pr\u00e9sage. En fin de compte, la mort me lie et la mort seule, ainsi qu&rsquo;elle lie tous les vivants. Parce qu&rsquo;elle est l&rsquo;unique exp\u00e9rience qu&rsquo;on ne peut consid\u00e9rer de l&rsquo;ext\u00e9rieur. Toutes les autres, l&rsquo;homme s&rsquo;en rit. Il peut, les ayant vues dans leur \u00e9volution, en recr\u00e9er la figure: une ville pour la for\u00eat, une histoire pour la vie, l&rsquo;\u00e9rotisme pour l&rsquo;amour, et feindre d&rsquo;ignorer cette l\u00e9g\u00e8re diff\u00e9rence: le plan est ext\u00e9rieur \u00e0 l&rsquo;\u00e9difice, l&rsquo;arbre int\u00e9rieur \u00e0 lui-m\u00eame. Mais la mort, dont il\u00a0ne voit que l&rsquo;apparence, l&rsquo;ach\u00e8vement, comment la recr\u00e9erait-il? Quelle image en donnerait-il, qui ne soit aussit\u00f4t d\u00e9mentie? La mort ne se fabrique pas, elle s&rsquo;\u00e9pouse.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>*<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le plus grave d\u00e9faut des autobiographies est \u00e9videmment d&rsquo;\u00eatre \u00e9crites par des autobiographes, des hommes dont le m\u00e9tier est d&rsquo;\u00e9crire. J&rsquo;ai toujours vu l&rsquo;artisan expliquer pourquoi il l&rsquo;est devenu et ce qu&rsquo;il esp\u00e8re de son m\u00e9tier plut\u00f4t que le comment de son art. \u00ab\u00a0Je me croyais capable de&#8230;\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0Je nourrissais l&rsquo;ambition&#8230;\u00a0\u00bb. C&rsquo;est ainsi qu&rsquo;ils s&rsquo;expriment le plus souvent; presque jamais ils ne disent: \u00ab\u00a0Je tordis le fer de gauche \u00e0 droite\u00a0\u00bb ou \u00ab\u00a0J&rsquo;ai pass\u00e9 vingt-quatre fois le rabot sur cette pi\u00e8ce&#8230;\u00a0\u00bb. Il semble que la \u00ab\u00a0fa\u00e7on\u00a0\u00bb n&rsquo;int\u00e9resse personne ou, plus \u00e9trangement, que la pens\u00e9e seule ait un sens, non pas le geste qui cr\u00e9e.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Entre tous les cr\u00e9ateurs, l&rsquo;\u00e9crivain est celui qui \u00e9chappe le moins \u00e0 cette r\u00e8gle, comme s&rsquo;il n&rsquo;avait pas choisi son m\u00e9tier par invincible besoin de dire mais pour qu&rsquo;on le f\u00e9licite d&rsquo;avoir eu ce besoin. \u00ab\u00a0Quand j&rsquo;ai publi\u00e9 tel livre, on n&rsquo;a pas voulu comprendre&#8230;\u00a0\u00bb. C&rsquo;est leur langage habituel. Exceptionnellement, l&rsquo;histoire se pare d&rsquo;un aveu m\u00e9taphysique, psychologique ou raisonneur: \u00ab\u00a0Je venais de comprendre, je voulais exprimer, je me rappelais que&#8230;\u00a0\u00bb, mais jamais elle ne comporte le moindre aveu mat\u00e9riel. Or l&rsquo;\u00e9crivain, qui aime parler de ce qu&rsquo;il ignore, des m\u00e9tiers qu&rsquo;il n&rsquo;exerce pas ou des \u00e2mes de ceux qu&rsquo;il ne peut pas \u00eatre, nous apporterait une indication pr\u00e9cieuse sur la nature de l&rsquo;homme en nous parlant de ce qu&rsquo;il conna\u00eet, puisque, seul parmi tous, il a ce pouvoir de s&rsquo;exprimer clairement et avec pr\u00e9cision.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Depuis ma seizi\u00e8me ann\u00e9e, je n&rsquo;ai jamais cess\u00e9 de constater ceci, que je ne comprenais pas : chaque fois que la volont\u00e9 d&rsquo;affirmer, de d\u00e9montrer, de surprendre a pris le pas sur l&rsquo;exigence (toujours involontaire) de dire, je n&rsquo;ai rien \u00e9crit de bon. Mais il fallait que je fusse vraiment las, \u00e0 bout de volont\u00e9, de courage, pour m&rsquo;asseoir \u00e0 mon bureau en n&rsquo;ayant rien pr\u00e9m\u00e9dit\u00e9. Les quelques phrases que j&rsquo;\u00e9crivais alors, comme au fil de la plume et le cr\u00e2ne vide, je leur trouvais plus tard une r\u00e9sonance, une densit\u00e9 que n&rsquo;avaient pas mes \u00e9crits concert\u00e9s. Ma surprise et ma joie devenaient d&rsquo;autres pi\u00e8ges. Sur ces trouvailles heureuses, je greffais d&rsquo;habiles d\u00e9veloppements qui en d\u00e9truisaient le meilleur.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La confession pr\u00eate \u00e0 sourire: on a\u00a0t\u00f4t fait de condamner son romantisme: \u00ab\u00a0Les chants d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9s sont les chants les plus beaux\u00a0\u00bb. Cependant, Pascal donnant une forme \u00e0 ses Pens\u00e9es, Nietzsche au Zarathoustra, Rimbaud \u00e0 son Enfer se trouvaient dans de tels moments d&rsquo;absence, que la maladie, le voyage, le renoncement creusaient en eux. D&rsquo;autres oeuvres plus proches, le Journal de Kafka ou les clameurs d&rsquo;Artaud, sont n\u00e9es \u00e0 la faveur d&rsquo;un d\u00e9nuement plus grand.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le contenu cr\u00e9e le contenant, ainsi qu&rsquo;on l&rsquo;imagine, mais le contenu n&rsquo;est pas le puzzle de ces pens\u00e9es vaines qui nous p\u00e9n\u00e8trent et nous d\u00e9chirent comme des fl\u00e8ches, des balles de fusil. Il est notre propre forme, masse, respiration, style. Plein d&rsquo;exigence et d&rsquo;ambition, plein d&rsquo;orgueil de poss\u00e9der ou de savoir, le plus agissant, le plus instruit des hommes n&rsquo;est pas un cr\u00e9ateur parce qu&rsquo;il n&rsquo;est pas <em>vide<\/em> (un grand homme d&rsquo;action non plus, si l&rsquo;on en croit le conseil de Richelieu: \u00ab\u00a0s&rsquo;approcher du but comme les rameurs, en lui tournant le dos\u00a0\u00bb) (3). Seul, le vide transforme le contenant en contenu; seul, il fait de l&rsquo;esprit une forme rayonnante, le moteur-centre entour\u00e9 d&rsquo;\u00e9nergie comme de flammes et d&rsquo;o\u00f9 s&rsquo;\u00e9pand l&rsquo;oeuvre, la passion, la d\u00e9couverte, comme du germe la fleur et du nombre la v\u00e9rit\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je comprends ce que je cr\u00e9e et cela seulement. Po\u00e8te, mon po\u00e8me; amant, mon amour; ivre, le monde que j&rsquo;imagine dans l&rsquo;ivresse. L&rsquo;ivrogne ne compare pas le monde n\u00e9 de son r\u00eave au monde qu&rsquo;on lui impose quand les vapeurs du vin sont dissip\u00e9es: il saute de l&rsquo;un \u00e0 l&rsquo;autre. Tant qu&rsquo;il aime, l&rsquo;amant ne confronte pas son amour avec d&rsquo;autres possibles. Et, quand il n&rsquo;aime plus, il ne sait pourquoi il a aim\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce passage de l&rsquo;absolu au relatif, litt\u00e9ralement, est un d\u00e9chirement de l&rsquo;\u00eatre, un abandon de l&rsquo;\u00eatre au profit de l&rsquo;incertaine et inutile connaissance. L&rsquo;ivrogne retourne \u00e0 son vice, l&rsquo;ancien amant s&rsquo;en cherche un. Le po\u00e8te devient fou, s&rsquo;il confronte son \u00e9vidence \u00e0 tout ce qu&rsquo;il ne connait pas.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cette folie fait peur: on pr\u00e9f\u00e8re expliquer. Mais, pour que l&rsquo;explication d&rsquo;un seul grain de poussi\u00e8re ne f\u00fbt pas une tromperie, il faudrait tout conna\u00eetre: \u00e0 la fois tous les instants de l&rsquo;insaisissable ph\u00e9nom\u00e8ne, dont m\u00eame le besoin de conna\u00eetre est une partie. Ainsi, nulle explication n&rsquo;est acceptable hors de l&rsquo;instant o\u00f9 co\u00efncident le ph\u00e9nom\u00e8ne \u00e0 observer et le regard qui l&rsquo;observe. Si le r\u00e9el \u00e9volue, l&rsquo;esprit qui l&rsquo;interroge \u00e9volue \u00e9galement: ils peuvent, par hasard, co\u00efncider assez longtemps pour qu&rsquo;une forme nouvelle en naisse (toute th\u00e9orie, et la th\u00e9orie m\u00eame de la relativit\u00e9, en soi est un absolu) mais, t\u00f4t ou tard, ils se s\u00e9parent: il faut chercher une autre explication.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Diff\u00e9remment. Je ne comprends que l&rsquo;infini, que je peux conna\u00eetre, parce qu&rsquo;il n&rsquo;existe pas hors de ma compr\u00e9hension. Po\u00e8me ou amour, l&rsquo;infini est un: on ne passe pas plus d&rsquo;un absolu \u00e0 l&rsquo;autre qu&rsquo;on ne va du 1 au 2: ici et l\u00e0, nulle d\u00e9cimale n&rsquo;\u00e9pargne le saut.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">De m\u00eame, on ne va jamais rationnellement, on ne chemine pas avec assurance d&rsquo;une erreur \u00e0 l&rsquo;autre. Mais le chercheur scientifique pas plus que le philosophe ne sait attendre l&rsquo;erreur. L&rsquo;intervalle qui s\u00e9pare deux co\u00efncidences de l&rsquo;\u00eatre et du r\u00e9el, il leur faut le combler par le raisonnement, et le raisonnement prolonge l&rsquo;intervalle. Certains chercheurs raisonnent plus logiquement que d&rsquo;autres: ils font moins d&rsquo;erreurs, ils ne trouvent rien.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>*<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Que la m\u00e8re forme l&rsquo;enfant qu&rsquo;elle porte, n&rsquo;est-ce pas l&rsquo;une de nos croyances les moins contest\u00e9es? De cette illusion na\u00eet notre dualit\u00e9: d&rsquo;une part, le besoin d&rsquo;\u00eatre \u00ab\u00a0port\u00e9\u00a0\u00bb qu&rsquo;expriment les religions, les grands mouvements id\u00e9alistes (toute mystique est le regret du foetus); d&rsquo;autre part, le refus d&rsquo;\u00eatre port\u00e9, contenu en l&rsquo;autre, le besoin de mutiler, d&rsquo;imposer, de d\u00e9truire, qui fait le technicien, le juge et le soldat (tout r\u00eave de possession ou de domination exprimant ainsi l&rsquo;horreur, sinon la n\u00e9gation d&rsquo;avoir \u00e9t\u00e9 foetus).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais la m\u00e8re ne forme pas l&rsquo;enfant plus que l&rsquo;air l&rsquo;arbre qu&rsquo;il enveloppe. Elle le nourrit seulement. L&rsquo;oeuf forme le foetus et le foetus fait l&rsquo;homme. Ce n&rsquo;est jamais que par soi qu&rsquo;on arrive \u00e0 soi-m\u00eame; en sortant de soi qu&rsquo;on s&rsquo;accomplit.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Voil\u00e0 sans doute le r\u00eave secret de l&rsquo;autobiographe: \u00e9galement sa condamnation. Si je suis conduit \u00e0 l&rsquo;aveu par le besoin de prendre forme, rien de ce qu&rsquo;on m&rsquo;a enseign\u00e9 ne me permet d&rsquo;esp\u00e9rer que j&rsquo;y pourrais r\u00e9ussir, car toute connaissance me vient de l&rsquo;ext\u00e9rieur et me rend informe en m&rsquo;informant. Mais ma conscience est faite est faite de ces enseignements, ainsi je ne puis m&rsquo;avouer que par la chance ou la gr\u00e2ce d&rsquo;un miraculeux oubli: ivresse, amour, cr\u00e9ation pure. Dans le mot aveugle, inconscient, repose le v\u00e9ritable moi; et plus le mot m&rsquo;\u00e9chappera (\u00e9chappera aux techniques, aux raisons qui m&rsquo;ali\u00e8nent), plus il m&#8217;emprisonnera dans ce moi recouvr\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Diff\u00e9remment. Ce pass\u00e9 que je veux dire non seulement n&rsquo;existe pas: il n&rsquo;a jamais exist\u00e9, je n&rsquo;ai v\u00e9cu que des pr\u00e9sents. Cependant, depuis que je suis, quelque chose demeure en moi, qui ne fut, ne sera, qui est. Cette durable existence, ni la chronologie ni la sinc\u00e9rit\u00e9 ne permettent de la formuler et les mots m\u00eames par lesquels je viens de la d\u00e9finir la trahissent \u00e9galement, bien que la notion d&rsquo;une exitence inexprimable ne soit encore qu&rsquo;un jonglage vain de l&rsquo;esprit d\u00e9sarm\u00e9. Il reste que cela s&rsquo;irradie. L&rsquo;expression qu&#8217;emprunte l&rsquo;inexprimable l&rsquo;exprime, quel que soit l&rsquo;objet de la cr\u00e9ation, lorsque l&rsquo;inexprimable cr\u00e9e.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Donc, tout artiste est un autobiographe? Dans la mesure du moins o\u00f9 il ne triche pas, mais toute conscience triche, ne serait-ce qu&rsquo;en taisant l&rsquo;in\u00e9vitable \u00e9cart qui la s\u00e9pare de son objet; et si elle avoue cet \u00e9cart (comme dans certains \u00e9crits de Gide et de Val\u00e9ry), cet aveu fait appara\u00eetre une seconde conscience, coupable d&rsquo;une tricherie au second degr\u00e9. Bien des artistes qu&rsquo;on pr\u00e9tend et qui se croient eux-m\u00eames sinc\u00e8res sont riches seulement d&rsquo;un grand nombre de consciences.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je ne crois pas davantage en l&rsquo;oeuvre de l&rsquo;\u00e9crivain qui se r\u00eaverait inconscient sur un coup de d\u00e9s, par le jeu des papiers coll\u00e9s ou l&rsquo;\u00e9criture automatique. On n&rsquo;atteint pas la gratuit\u00e9 r\u00e9elle de l&rsquo;existence en s&rsquo;acheminant volontairement vers elle (consid\u00e9r\u00e9e comme un absurde qu&rsquo;il s&rsquo;agirait de mystifier). Car la volont\u00e9 est une conscience pire, dans le sens o\u00f9 nous l&rsquo;entendons.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais, existant, \u00e0 tout instant je change. Mon existence r\u00e9elle est ce changement m\u00eame en quoi je voyais un emp\u00eachement \u00e0 me conna\u00eetre alors qu&rsquo;il est mon seul moyen de connaissance ou, si l&rsquo;on pr\u00e9f\u00e8re, de re-cr\u00e9ation. L\u00e0 o\u00f9 le temps et l&rsquo;\u00eatre co\u00efncident, o\u00f9 le r\u00e9el prend forme, \u00e9clatent la joie, la vie, la v\u00e9rit\u00e9. L&rsquo;oeuvre de chair s&rsquo;accomplit, en qui, jusqu&rsquo;\u00e0 la mort des formes et la victoire du temps, combattent l&rsquo;\u00eatre intelligible et l&rsquo;inconcevable r\u00e9el.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>*<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Un homme se sent las, un jour; il abandonne son travail, renonce \u00e0 tout ce qui semble de quelque prix aux autres hommes; dilapide les biens qu&rsquo;il a pu rassembler ou qui lui viennent de ses parents; avide de tendresse et recherch\u00e9 des femmes, il fuit celles qui l&rsquo;aiment ou qui auraient pu l&rsquo;aimer; se fait ha\u00efr de ses ma\u00eetresses et m\u00e9priser de ses amis. Il s&rsquo;en va sur les routes, dans des pays lointains, qu\u00e9mande des charges nouvelles et s&rsquo;efforce en m\u00eame temps de ne pas les obtenir; devient un ivrogne, un drogu\u00e9; s&#8217;empoisonne chaque jour, chaque jour s&rsquo;en d\u00e9sesp\u00e8re; s&rsquo;engage, d\u00e9serte; s&rsquo;affirme orgueilleusement, se nie. Pourquoi vis-tu ainsi? lui demande-t-on; il ne sait. Il meurt proscrit ou d\u00e9mantel\u00e9, du chol\u00e9ra dans le Pacifique, d&rsquo;on ne sait quoi dans la neige; ou il se pend \u00e0 une enseigne, se tue d&rsquo;un coup de revolver dans l&rsquo;\u00eele d&rsquo;un fleuve, dans l&rsquo;or radieux d&rsquo;un champ de bl\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La <em>cause<\/em> de cette vie, de cette mort? Eur\u00e9ka, Les Fleurs du Mal, Le Prince de Hombourg, Les Filles du Feu, quelques peintures \u00e9blouies&#8230; Non seulement l&rsquo;oeuvre explique la paresse, la d\u00e9bauche, la fuite. Elle seule les a cr\u00e9\u00e9es, motiv\u00e9es et voulues. Consid\u00e9r\u00e9s en fonction de l&rsquo;oeuvre, l&rsquo;inutile \u00e9tait n\u00e9cessaire, l&rsquo;improbable in\u00e9vitable, et d\u00e9sastreux ce que l&rsquo;habituelle logique causale e\u00fbt justifi\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Qu&rsquo;une m\u00e8re obtienne le ruban rouge, l&rsquo;enfant qu&rsquo;elle porte n&rsquo;en sera pas plus beau. Mais un faux-pas dans l&rsquo;escalier peut rendre tant de soins et de peines inutiles, en abolissant leur cause, qui n&rsquo;\u00e9tait point le sperme ou l&rsquo;ovaire mais la future naissance. Chaque \u00e9v\u00e8nement est absolu parce que sa cause est \u00e0 venir; s&rsquo;il n&rsquo;en \u00e9tait pas ainsi, l&rsquo;origine m\u00eame du monde ne poserait pas de probl\u00e8me; les hommes n&rsquo;\u00e9prouveraient pas le besoin de se cr\u00e9er: ils se contenteraient de ce qu&rsquo;ils savent.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Jean-Charles Pichon<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Revue\u00a0<em>Arguments<\/em> 1958<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">(1) Pass\u00e9 le cap des premiers aveux, l&rsquo;autobiographe d\u00e9couvre avec terreur que la fin ne justifie pas les moyens: elle les cr\u00e9e. Ce n&rsquo;est jamais pour rendre les gens heureux plus tard qu&rsquo;on les tue tout de suite, mais pour prendre le pouvoir et le conserver. L&rsquo;avenir ainsi d\u00e9nude l&rsquo;acte le mieux justifi\u00e9 en d\u00e9couvrant sa cause. Les partis politiques sont l\u00e0, qui en t\u00e9moignent.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">(2) Le comble de la \u00a0 mauvaise foi: dans un livre, un film, une pi\u00e8ce de th\u00e9\u00e2tre, s&rsquo;indigner vertueusement de l&rsquo;hypocrisie sociale, comme s&rsquo;il \u00e9tait possible d&rsquo;exprimer tout uniment la v\u00e9rit\u00e9, comme si le mensonge de la tenue ou du principe f\u00fbt ha\u00efssable &#8211; alors que le livre m\u00eame, le film ou la pi\u00e8ce de th\u00e9\u00e2tre n&rsquo;e\u00fbt jamais exist\u00e9 sans r\u00e8gles et principes, grammaticaux, logiques ou esth\u00e9tiques, aussi artificiels que ceux qu&rsquo;on y condamne.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">(3) \u00ab\u00a0Les v\u00e9rit\u00e9s\u00a0\u00bb ne forcent les portes du r\u00e9el qu&rsquo;aussi longtemps qu&rsquo;elles sont prises pour des erreurs. Admises, glorifi\u00e9es, elles n&rsquo;ouvrent plus que les portes du social. Combien d&rsquo;inventions sont-elles dues au hasard ou au jeu: le t\u00e9l\u00e9phone, la bicyclette, l&rsquo;\u00e9lectricit\u00e9, la p\u00e9nicilline! Sans parler de toutes celles qu&rsquo;on n&rsquo;avoue pas comme telles, pour lesquelles on \u00ab\u00a0r\u00e9invente\u00a0\u00bb apr\u00e8s coup de belles origines l\u00e9gendaires. On ne d\u00e9couvre pas l&rsquo;Am\u00e9rique sans croire atteindre les Indes.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Un vieil homme que j&rsquo;aime bien, que je sais honn\u00eate et bon, alors qu&rsquo;un jour de l&rsquo;autre ann\u00e9e je lui disais mon besoin d&rsquo;avouer ma vie, se f\u00e2cha s\u00e9rieusement et me traita d&rsquo;imb\u00e9cile. Il semblait que mon espoir de me &hellip; <a href=\"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/?p=45\">Continuer la lecture <span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[7],"tags":[],"class_list":["post-45","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-autobiographie"],"_links":{"self":[{"href":"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/45","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=45"}],"version-history":[{"count":4,"href":"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/45\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":435,"href":"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/45\/revisions\/435"}],"wp:attachment":[{"href":"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=45"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=45"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=45"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}