{"id":3318,"date":"2018-12-17T15:39:30","date_gmt":"2018-12-17T13:39:30","guid":{"rendered":"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/?p=3318"},"modified":"2018-12-19T10:46:38","modified_gmt":"2018-12-19T08:46:38","slug":"la-terrasse-du-dome","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/?p=3318","title":{"rendered":"LA TERRASSE DU DOME"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"767\" src=\"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2018\/12\/LE-DOMEa-1024x767.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-3321\" srcset=\"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2018\/12\/LE-DOMEa-1024x767.jpg 1024w, http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2018\/12\/LE-DOMEa-300x225.jpg 300w, http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2018\/12\/LE-DOMEa-768x575.jpg 768w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p><strong>8 MAI 1980<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>D\u2019une terrasse sur un boulevard.<\/p>\n\n\n\n<p>La m\u00eame terrasse que quarante-quatre ans plus t\u00f4t.<\/p>\n\n\n\n<p>Et l\u2019illusion de ne pas l\u2019avoir quitt\u00e9e, ou passag\u00e8rement,pour de brefs voyages \u2013 dont certains auraient pu durer plusieurs ann\u00e9es, comme en d\u2019autres univers, loin de ma seule<strong> <\/strong>patrie<strong>.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Cinquante Paris aussi d\u00e9filant devant moi,cinquante mille ou cinquante millions de Parisiens, porteurs d\u2019une douzaine de livr\u00e9es. Ces gens n\u2019ont pas cess\u00e9 d\u2019\u00eatre autres ou des n\u00f4tres (comme on disait jadis&nbsp;: ce sont de nos gens), \u00e9veillant en moi l\u2019impression \u00e9gale, non moins fausse, de n\u2019avoir pas chang\u00e9 en ces quarante-quatre ans.<\/p>\n\n\n\n<p>A la table voisine, sur ma droite&nbsp;: deux femmes, dont l\u2019une a mon \u00e2ge et veut bien le para\u00eetre, dont l\u2019autre, plus jeune, refuse le sien, dor\u00e9e comme un soleil. Celle-ci ressemble \u00e0 Sylvia Montfort, le museau \u00e9troit et dur, le regard inquisiteur. Mais, celle-l\u00e0, je la connais. Elle a suivi des chemins que j\u2019ai parfois travers\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>Impression trop vive&nbsp;: je me nomme. Nous\nnous sommes rencontr\u00e9s, n\u2019est-ce-pas&nbsp;? Elle ne voit pas, la dame. J\u2019\u00e9gr\u00e8ne\nles lieux, les \u00e2ges. Le cin\u00e9ma&nbsp;? L\u2019\u00e9dition&nbsp;? Les bars d\u2019il y a dix\nans, dix-huit, vingt-cinq&nbsp;? Je ne peux insister sans insolence. Non,\nMonsieur, je ne vois pas.<\/p>\n\n\n\n<p>Aux autres tables, voisines ou non, sur ma gauche, sur ma droite, d\u2019autres visages connus, comme dans un cauchemar. Des com\u00e9diens, des \u00e9crivains. Une vieille baderne qui n\u2019a cess\u00e9 de fuir et dont la morgue s\u2019est engross\u00e9e de ces d\u00e9robades, glorifi\u00e9es. Une tenanci\u00e8re, c\u00e9l\u00e8bre \u00e0 de certains moments, qui recevait le g\u00e9n\u00e9ral, les stars et les po\u00e8tes. Ren\u00e9Fallet, sa moustache et sa rousseur. En 1950. Montand, vingt ans plus tard. Une fille qui fit les belles soir\u00e9es d\u2019Enghien. Une autre, qui ne d\u00e9sirait l\u2019homme que dans le noir des salles surchauff\u00e9es. A toutes et tous poser la question&nbsp;: quand donc&nbsp;? En n\u2019en attendre que la r\u00e9ponse&nbsp;: non, Monsieur, vous faites erreur.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce ne sont que des masques. Des relents d\u2019adoration,de suj\u00e9tions idol\u00e2tres, de vertigineuses individuations. Ces chemins communs que nous travers\u00e2mes, o\u00f9 nous nous rencontr\u00e2mes surement, ils ont z\u00e9br\u00e9 l\u2019\u00e9cran,parcouru quelque livre, zigzagu\u00e9 \u00e0 travers les colonnes d\u2019un journal. Ces diversit\u00e9s ne sont qu\u2019illusoires, mais une vie r\u00e9elle court par l\u00e0-dessous. Et,de m\u00eame, les deux cents, deux mille stations \u00e0 cette terrasse qui n\u2019en font qu\u2019une en cet instant, de longs oublis les ont clairsem\u00e9es sans les disjoindre, ou comme saupoudr\u00e9es d\u2019absences papillotantes, d\u2019une poussi\u00e8re d\u2019absence.<\/p>\n\n\n\n<p>Quelque chose demeure par-dessous les masques et les voyages, les abolitions, les oblit\u00e9rations, quelque chose pareille \u00e0 un unique visage, \u00e0 un unique s\u00e9jour \u00e0 la terrasse du D\u00f4me, \u00e0 Vavin, \u00e0 Paris.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce visage, ce s\u00e9jour, le dire.<\/p>\n\n\n\n<p>Ne pas le chercher loin.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais, pr\u00e9cis\u00e9ment, o\u00f9&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Cette \u00e2me qu\u2019on pr\u00e9tend permanente ou qu\u2019on nie, elle est tout sauf durable. D\u2019une ann\u00e9e \u00e0 l\u2019autre, les si\u00e8ges du D\u00f4me furent moins lourds ou de bois plus clair&nbsp;; les peintures au mur, dans la salle du fond, surr\u00e9alistes un temps, furent g\u00e9om\u00e9triques, monochromes,concr\u00e8tes. Le comptoir fut un bar, un comptoir de nouveau. Le gar\u00e7on qui m\u2019apporte enfin ma bi\u00e8re, je ne l\u2019ai jamais vu ici (ailleurs, oui, dans une encoignure de rue, \u00e0 Rome, qui se voulait une <em>caf\u00e9t\u00e9ria&nbsp;<\/em>: ce m\u00eame rasage trop accentu\u00e9 autour de l\u2019oreille et l\u2019\u0153il, comme d\u00e9nud\u00e9 aussi, \u00e9tonn\u00e9 de son d\u00e9nuement).<\/p>\n\n\n\n<p>Ce qui demeure&nbsp;? L\u2019apr\u00e8s-midi, lav\u00e9 par une courte pluie, le passage de l\u2019homme press\u00e9 et qui vient d\u2019effleurer ma jambe, trop avanc\u00e9e, comme toujours quelqu\u2019un l\u2019effleure, \u00e0 cette place et \u00e0 cette heure, \u00e0 demi tourn\u00e9 vers moi, se demandant, une seconde, s\u2019il va demander pardon, puis se repentant de la pause, le corps plus droit, l\u2019\u00e9paule agressive, pr\u00eat \u00e0 justifier son inattention \u2013 par la violence s\u2019il le fallait \u2013avant de poursuivre sa route et de s\u2019asseoir plus loin. Le feu de l\u2019abdication,qui recompose le masque.<\/p>\n\n\n\n<p>Tout change, rien ne meurt.<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-huge-font-size\">&nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp;H.<\/p>\n\n\n\n<p>Combien lentement cela change ! Mais combien assur\u00e9ment ! La tentation, ainsi, de reprendre au plus loin le cours de l&rsquo;histoire &#8211; le jour de l&rsquo;Exposition, o\u00f9 je&nbsp;suis venu ici pour la premi\u00e8re fois- d\u00e9borde l&rsquo;exactitude que je nomme r\u00e9alit\u00e9 (m&rsquo;accordant du moins le droit \u00e0 cette confusion entre la chose indiscernable, immobile dans le temps ?, et le pouvoir que j&rsquo;ai de la cerner au plus pr\u00e8s, pour rendre cette heure semblable, ou plus pareille \u00e0 cela, \u00e0 ce que fut, voil\u00e0 quarante-quatre ans, ma premi\u00e8re heure \u00e0 la terrasse du D\u00f4me, \u00e0 l&rsquo;angle des boulevards Raspail et Montparnasse, au carrefour Vavin). Car le spectateur, ici, a chang\u00e9 comme la chose.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais la reprendre au plus court, l&rsquo;histoire, pour m&rsquo;y reconna\u00eetre ? Je ne sais m\u00eame plus de quelle date je devrais partir, parmi les vingt s\u00e9jours que je fis \u00e0 Paris, de 1976 \u00e0 1979, trop brefs &#8211; deux jours, un seul parfois &#8211; pour que j&rsquo;en perde une heure dans un bistrot. Trop las, mon corps, d\u00e8s la sortie de la gare, pour le tra\u00eener dans la cohue des boulevards, \u00e0 travers les expositions de cuir fauve et de faux ors des couples hippies ou yippies, pour le contraindre \u00e0 enjamber les dessins aux craies jaunes et rouges, trop souvent n\u00e9glig\u00e9s par des passants hagards, encore plus las que moi !<\/p>\n\n\n\n<p>L&rsquo;association de pens\u00e9es a fait le joint, je suppose. D&rsquo;un homme qui marchait au-devant de moi tout \u00e0 l&rsquo;heure, tra\u00eenant la jambe, au besoin de m&rsquo;arr\u00eater pour boire une bi\u00e8re au D\u00f4me. Une fr\u00eale association, compl\u00e8tement \u00e9trang\u00e8re au propos que je tiens. Mais l&rsquo;histoire ne dit pas quel fil Ariane tendit au vainqueur du Taureau. Depuis que je me suis assis, sans me l&rsquo;avouer clairement, je me souviens de H. Le boiteux me restitue l&rsquo;image de la boiteuse.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle \u00e9tait petite, si petite que d&rsquo;abord je n&rsquo;aurais su dire si elle \u00e9tait jeune ou \u00e2g\u00e9e, jolie ou laide. Elle faisait la putain, je le compris aussit\u00f4t. Elle buvait une bi\u00e8re \u00e0 la place voisine d&rsquo;o\u00f9 maintenant la femme que j&rsquo;ai connue sous le nom de Magali No\u00ebl pendant le tournage d&rsquo;un film jette un regard r\u00e9probateur vers ma jambe \u00e9tendue, qu&rsquo;elle pressent provinciale. Elle boit un pastis, la femme, que, goutte \u00e0 goutte, elle atti\u00e9dit d&rsquo;eau chaude. Nos bi\u00e8res \u00e9taient trop froides d\u00e9j\u00e0. La putain le dit, avec une br\u00e8ve grimace charmante \u00e0 mon usage.<\/p>\n\n\n\n<p>Je ne venais pas du Montparnasse, je ne vivais pas en Bretagne alors, arriv\u00e9 \u00e0 Paris la veille, gare de Lyon. Mais j&rsquo;\u00e9tais habill\u00e9 comme aujourd&rsquo;hui, du m\u00eame complet gris-noir, moins vieux, et d&rsquo;un imperm\u00e9able (il \u00e9tait blanc) que j&rsquo;avais pos\u00e9 pr\u00e8s de moi, comme aujourd&rsquo;hui, en m\u00eame temps que, sous la table, une serviette de cuir que j&#8217;emmenais partout, gonfl\u00e9e de quelques &#8211; au pluriel &#8211; manuscrits inachev\u00e9s ou non, \u00e0 pr\u00e9senter, \u00e0 proposer, dans les dix heures ou les vingt-quatre, \u00e0 quelque &#8211; au singulier &#8211; marchand d&rsquo;imagination. Sans trop d&rsquo;espoir. Car je traversais alors un de mes nombreux d\u00e9serts, o\u00f9 la moindre oasis \u00e9clatait en mirage quand je m&rsquo;en approchais.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous avons parl\u00e9 du mois de mai, trop froid, et d&rsquo;un autre Mai, proche. De la difficult\u00e9 de vivre dans une grande ville et de ma chance d&rsquo;habiter une campagne o\u00f9 le soleil n&rsquo;a d&rsquo;obstacles \u00e0 vaincre que les nuages blancs et les feuillages de mai. Elle, raidie d&rsquo;abord et soup\u00e7onneuse, guettant mes sourires plut\u00f4t que mes mots, ne se faisant pas une claire id\u00e9e, dit-elle, de mon \u00e2ge et de ma profession. Moi, content de l&rsquo;incertitude et peu press\u00e9 de satisfaire une curiosit\u00e9 trop effront\u00e9ment mercantile. Heureux de jouer l&rsquo;anonymat, mais loin de songer, comme nagu\u00e8re, \u00e0 m&rsquo;inventer un personnage, des voyages et des exp\u00e9riences horribles, pour \u00e9prouver. Heureux, tranquille, et, comme toujours quand je suis tranquille, bient\u00f4t offrant.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image is-resized\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2018\/12\/LE-DOME-2.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-3340\" width=\"588\" height=\"440\"\/><\/figure>\n\n\n\n<p><em>A suivre&#8230;<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>8 MAI 1980 D\u2019une terrasse sur un boulevard. La m\u00eame terrasse que quarante-quatre ans plus t\u00f4t. 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