{"id":3179,"date":"2016-07-12T14:57:05","date_gmt":"2016-07-12T12:57:05","guid":{"rendered":"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/?p=3179"},"modified":"2016-07-12T14:57:05","modified_gmt":"2016-07-12T12:57:05","slug":"science-fiction-ou-realisme-irrationnel","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/?p=3179","title":{"rendered":"SCIENCE-FICTION OU REALISME IRRATIONNEL ?"},"content":{"rendered":"<h1 style=\"text-align: center;\">SCIENCE-FICTION<\/h1>\n<h1 style=\"text-align: center;\">OU REALISME IRRATIONNEL ?<\/h1>\n<p style=\"text-align: justify;\">Si l\u2019on entend par \u00ab\u00a0science-fiction\u00a0\u00bb toute tentative romanesque d\u2019imaginer l\u2019avenir \u00e0 partir des assertions imm\u00e9diates de la Science, ce n\u2019est pas assez dire que la chose a pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 le nom. Elle a pratiquement exist\u00e9 aussi longtemps que le nom n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 cr\u00e9\u00e9: Jules Verne en est le plus illustre et peut-\u00eatre unique repr\u00e9sentant (bien que, d\u2019Alphonse Allais \u00e0 Bradbury, de tr\u00e8s nombreux \u00e9crivains en aient \u00e9tudi\u00e9 tous les prolongements possibles \u2013 jusqu\u2019aux voies de garage de la po\u00e9sie n\u00e9o-romantique et de l\u2019humour noir).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C\u2019\u00e9tait le temps heureux de la philosophie positiviste et de L\u2019Avenir de la Science, o\u00f9 les plus grands esprits feignaient de ne pas douter que la photographie, l\u2019\u00e9clairage au gaz et la prochaine aviation allaient rendre l\u2019\u00e2ge d\u2019or aux hommes, ou plut\u00f4t le leur donner, car l\u2019hypoth\u00e8se du Paradis perdu avait rejoint le chaudron de la sorci\u00e8re, la baguette de Merlin et bien d\u2019autres vieilles lunes.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019homme, ce singe \u00e9volu\u00e9, d\u00e9sapprenait de monter aux arbres pour \u00e9difier des gratte-ciel; il quadruplait, quintuplerait bient\u00f4t sa propre vitesse horaire par l\u2019auto et le train. Il connaissait tous les secrets de l\u2019univers (hormis ces plaisanteries : son pourquoi et sa cause); dans un monde sans probl\u00e8me, il vivait sans besoins, sinon celui de satisfaire enti\u00e8rement son app\u00e9tit nouveau de confort et d\u2019assise.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">D\u00e8s Wells pourtant d\u2019\u00e9tranges inqui\u00e9tudes hantent l\u2019Eden r\u00e9invent\u00e9. Comme ses devanciers, l\u2019auteur de \u00ab\u00a0La Guerre des Mondes\u00a0\u00bb se tourne vers l\u2019ailleurs, les derni\u00e8res inconnues, mais ces inconnues sont des d\u00e9mons in\u00e9dits : le cr\u00e9ateur de monstres, les horribles S\u00e9l\u00e9nites, la fin de la terre elle-m\u00eame. Il n\u2019est d\u2019oasis dans son oeuvre que le passage d\u2019un ange (La merveilleuse visite), gr\u00e2ce auquel brillent d\u2019un vif \u00e9clat toutes les superstitions retrouv\u00e9es.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019homme de science aurait-il r\u00e9alis\u00e9 trop vite les r\u00eaves de l\u2019homme de la rue ? Le confort \u00e9tend sa grande main p\u00e2le sur tout ce qu\u2019on peut d\u00e9sirer. Les voix de l\u2019univers sont dans votre chambre, votre propre voix n\u2019importe o\u00f9; le froid et la chaleur, le son et la lumi\u00e8re, la vitesse et l\u2019image, tout est domestiqu\u00e9 \u2013 sans oublier la douleur et la mort, l\u2019une combattue dans les h\u00f4pitaux, l\u2019autre multipli\u00e9e sur les champs de bataille. Tout cela ne fait pas un paradis.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pour certains esprits, la bombe atomique marque le tournant. Il a fallu que naisse ce jouet monstrueux pour que les hommes de science eux-m\u00eames, saisis d\u2019effroi, abandonnent leur laboratoire et, ceignant la robe du proph\u00e8te, crient dans le d\u00e9sert \u00e0 leur tour. Mais ce n\u2019est qu\u2019une illusion de plus. Dans l\u2019univers sans r\u00eave, sans souffrance, sans irrationnel que la technique \u00e9difie, le danger le plus grave n\u2019est pas de mourir vite mais de vivre mal longtemps.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cette inqui\u00e9tude nouvelle, qu\u2019on pouvait percevoir d\u00e8s le si\u00e8cle dernier dans les authentiques proph\u00e9ties de Baudelaire, de Rimbaud, de Charles Cros (d\u2019Anatole France et de Jarry un peu plus tard), il a fallu attendre le romancier Huxley pour qu\u2019elle soit entendue du grand public. Le Meilleur des Mondes appara\u00eet ainsi comme le premier ouvrage r\u00e9ellement inspir\u00e9 par le refus angoiss\u00e9 du monde factice moderne, le premier \u00e0 donner une image fid\u00e8le de notre humanit\u00e9 robotis\u00e9e. Mais paradoxalement, il marque aussi la fin de cette chose que nul encore\u00a0n\u2019avait nomm\u00e9e la science-fiction.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Des centaines d\u2019\u00e9crivains, sans doute, n\u2019ont pas cess\u00e9 depuis vingt ans de redire \u00e0 tous les \u00e9chos la plainte g\u00e9niale d\u2019Aldous Huxley : certains, na\u00efvement, en puisant dans les myst\u00e8res de la cybern\u00e9tique et de l\u2019atome les horrifiantes visions des robots ma\u00eetres de l\u2019univers, de la \u00ab\u00a0derni\u00e8re des guerres\u00a0\u00bb ou des monstres procr\u00e9\u00e9s par les radiations nucl\u00e9aires; d\u2019autres, plus subtils, en \u00e9voquant tr\u00e8s simplement le d\u00e9s\u00e9quilibre, la d\u00e9mence de l\u2019homme esclave de son frigidaire, de son pick-up, de sa t\u00e9l\u00e9vision, de sa voiture de course ou de l\u2019omnipr\u00e9sente publicit\u00e9. Mais les premiers ne font pas de la science plus que les auteurs de romans d\u2019aventure ne pratiquent la psychologie; les seconds ne font pas, h\u00e9las ! de la fiction \u2013 et ce qu\u2019ils datent faussement de l\u2019an 2000, il suffit de sortir dans la rue pour le constater de ses propres yeux.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Son aspect a-scientifique (anti-scientifique plut\u00f4t), est en effet le caract\u00e8re \u00e0 coup s\u00fbr le plus \u00e9vident de cette litt\u00e9rature, n\u00e9e de la science.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Einstein et Louis de Broglie, Jean Rostand et Schweitzer n\u2019ont pas jet\u00e9 des cris plus \u00e9pouvant\u00e9s ni fait entendre des appels plus solennels que les \u00e9crivains de \u00ab\u00a0science-fiction\u00a0\u00bb depuis que le mot existe et ne signifie plus rien. Une indiscutable unanimit\u00e9 ressort de ces milliers de pages, du c\u00e9l\u00e8bre \u00ab\u00a01984\u00a0\u00bb jusqu\u2019au \u00ab\u00a0Fahrenheit 451\u00a0\u00bb de Bradbury (sans oublier \u00ab\u00a0Cit\u00e9s d\u2019acier\u00a0\u00bb d\u2019Asimov, \u00ab\u00a0Le lendemain de la machine\u00a0\u00bb de Rayer, \u00ab\u00a0Les humano\u00efdes\u00a0\u00bb de Williamson. Mais il faudrait en citer cent.), issues du \u00ab\u00a0Meilleur des Mondes\u00a0\u00bb : ni la radio et la t\u00e9l\u00e9vision, ni la p\u00e9nicilline et la publicit\u00e9, ni l\u2019\u00e9nergie nucl\u00e9aire et le satellite artificiel ne sauveront l\u2019homme de la d\u00e9mence qui l\u2019assaille et de la catastrophe qui l\u2019attend.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En mati\u00e8re d\u2019art, l\u2019unanimit\u00e9 n\u2019est pas une vertu. Bien des lecteurs non pr\u00e9venus, int\u00e9ress\u00e9s par un premier ouvrage, se sont d\u00e9tourn\u00e9s du \u00ab\u00a0space-opera\u00a0\u00bb d\u00e8s apr\u00e8s le troisi\u00e8me ou quatri\u00e8me livre parce qu\u2019ils y voyaient toujours raconter la m\u00eame histoire, brandir la m\u00eame menace de la fin de l\u2019humanit\u00e9 ou, au mieux, de son retour \u00e0 l\u2019\u00e2ge des cavernes quand, selon le mot d\u2019Einstein, la derni\u00e8re arme de l\u2019homme sera un morceau de pierre taill\u00e9e.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je me souviens de la premi\u00e8re fois o\u00f9 j\u2019ai lu cette proph\u00e9tie(la premi\u00e8re tout au moins depuis ma d\u00e9couverte de Nostradamus). Le livre \u00e9tait \u00ab\u00a0Ravage\u00a0\u00bb de Barjavel. J\u2019en fus frapp\u00e9 alors. A la vingti\u00e8me mouture de ce classique r\u00e9cit, je n\u2019\u00e9tais plus que tr\u00e8s las. Timide espoir d\u2019une vie pastorale, d\u2019une vie patriarcale \u2013 pour les rares heureux survivants : cela rendait un son p\u00e9nible, au lendemain de Vichy.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Puis, apprenant \u00e0 mieux lire, j\u2019ai compris que l\u2019uniformit\u00e9 peut n\u2019\u00eatre parfois qu\u2019illusoire. Admise l\u2019\u00e9ventualit\u00e9 d\u2019une destruction totale de la technique par elle-m\u00eame, quelles solutions s\u2019offriraient \u00e0 l\u2019homme ? Ce champ d\u2019investigation appara\u00eet trop restreint pour que les plus minces trouvailles n\u2019y aient pas une valeur.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Une publication mensuelle que je me dois de citer, car j\u2019y ferai de nombreux emprunts, la revue \u00ab\u00a0Fiction\u00ab\u00a0, a publi\u00e9 dans son num\u00e9ro 40\u00a0deux nouvelles extraordinaires qui traitaient ce m\u00eame sujet : apr\u00e8s la Grande Destruction, les hommes tentent de revivre. Dans l\u2019une, Mar\u00e9e montante, de Marion Zimmer Bradley, un astronef revient sur la terre apr\u00e8s une absence de cent trente ans : les occupants du navire interstellaire sont demeur\u00e9s ce qu\u2019\u00e9taient leurs p\u00e8res\u00a0: des esprits savants et ferm\u00e9s, trop convaincus de la toute puissance de\u00a0la technique. Mais ceux qui les accueillent ont fui les villes, cr\u00e9\u00e9 dans les campagnes de petites communaut\u00e9s anarchisantes, d\u00e9truit apparemment toutes les usines au b\u00e9n\u00e9fice d\u2019un nouvel artisanat. Le m\u00e9pris des navigateurs de l\u2019espace pour cette inconcevable fa\u00e7on de vivre durera jusqu\u2019\u00e0 ce que leur soit d\u00e9couverte une autre r\u00e9alit\u00e9 : les barbares n\u2019ignorent ni la radio ni les antibiotiques, ni l\u2019avion ni la bombe; ils les ont seulement apprivois\u00e9s en vivant comme s\u2019ils ne les connaissaient pas.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2013 Vous avez, dit l\u2019un des \u00ab\u00a0barbares\u00a0\u00bb, des extincteurs sur votre navire. Les gardez-vous sous la main m\u00eame lorsque vous \u00eates \u00e0 table, ou les laissez-vous dans un coin pour le jour jour o\u00f9 vous aurez besoin ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La seconde nouvelle, Superstition, de Poul Anderson, va sans doute beaucoup plus loin. L\u00e0 encore, au lendemain de la Catastrophe, l\u2019homme n\u2019a rejet\u00e9 aucune de ses acquisitions : il utilise m\u00eame les navires de l\u2019espace. Mais les plus \u00ab\u00a0civilis\u00e9s\u00a0\u00bb vivent comme les Indiens du P\u00e9rou, auxquels ils ont emprunt\u00e9 leurs rites, leurs tabous et leurs dieux. Le vrai chef du navire n\u2019est pas le commandant, mais une jeune femme inspir\u00e9e, la Sorci\u00e8re, que la Loi Nouvelle leur fait un devoir d\u2019\u00e9couter.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Un homme n\u2019admet pas cette loi : jeune aspirant tout sorti de l\u2019Ecole, il se refuse \u00e0 voir dans la Science une autre superstition. Lorsqu\u2019on lui dit qu\u2019il est dans la nature des choses qu\u2019une danse de la pluie am\u00e8ne la pluie, de m\u00eame qu\u2019un circuit oscillatoire \u00e9mette des ondes radio, il s\u2019\u00e9crie triomphalement :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2013 Mais imaginez que la danse ait lieu et qu\u2019il ne pleuve pas ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2013 Imaginez, lui dit-on, que votre circuit radio ne marche pas ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il chercherait pourquoi, le r\u00e9parerait alors.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2013 Si une danse de la pluie \u00e9choue, le sorcier fait un examen, il trouve ce qu\u2019il croit contraire, il fait amende et organise une nouvelle danse. T\u00f4t ou tard, cela r\u00e9ussit. Quant \u00e0 vous, Lieutenant Hall, je ne crois pas que vous r\u00e9ussissiez \u00e0 r\u00e9parer votre radio du premier coup non plus\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il vaudrait de citer toute la nouvelle, non seulement parce qu\u2019elle pose en clair le probl\u00e8me trop actuel de la domination de la mati\u00e8re, mais aussi parce qu\u2019elle \u00e9claire singuli\u00e8rement l\u2019une des particularit\u00e9s les moins comprises de la science-fiction : le retour aux fables et aux l\u00e9gendes d\u2019antan, ou plut\u00f4t la tentative de r\u00e9nover les plus anciennes traditions initiatiques de l\u2019humanit\u00e9, afin de les accorder aux exigences du monde technologique d\u2019aujourd\u2019hui.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je pense, entre autres, \u00e0 l\u2019admirable Shambleau de C.-L. Moore, \u00e0 Je suis une l\u00e9gende de Matheson, aux Enfants d\u2019Icare d\u2019A.-C. Clarke, ou \u00e0 ce roman de Jean Ray o\u00f9 les th\u00e8mes mythologiques sont repris, actualis\u00e9s et rajeunis par une forme in\u00e9dite. Les vampires, les d\u00e9mons, les f\u00e9es, Lucifer m\u00eame n\u2019y sont plus seulement d\u00e9crits comme des symboles et des mythes mais manifest\u00e9s comme des r\u00e9sonances de la vieille inqui\u00e9tude humaine. Chez les plus grands de ces \u00e9crivains et chez le cr\u00e9ateur du genre, Lovecraft, l\u2019angoisse ne na\u00eet certes pas de l\u2019affabulation mythique mais appara\u00eet d\u00e9velopp\u00e9e, agrandie \u00e0 l\u2019\u00e9chelle du temps par une constante r\u00e9f\u00e9rence au pass\u00e9 de l\u2019humanit\u00e9. Elle torture l\u2019esprit du lecteur comme le ferait cette \u00e9vidence que l\u2019homme est prisonnier de forces qu\u2019il ignore et que la technique n\u2019a pas domin\u00e9es.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Quelles peuvent \u00eatre ces forces ? Ce n\u2019est pas au romancier de nous le dire, moins qu\u2019\u00e0 tout autre au romancier de science-fiction, que ses m\u00e9thodes de d\u00e9tection (d\u2019introspection ?) apparentent plut\u00f4t au po\u00e8te qu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9crivain naturaliste.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">A la lecture de Marianne Andrau, de Jacques Sternberg, d\u2019Arthur C. Clarke, de Zenna Henderson, etc. il appara\u00eet vite en effet que ces conteurs n\u2019auraient eu que la ressource, il y a trente ans, du po\u00e8me dada\u00efste et de l\u2019\u00e9criture automatique. Si le mot \u00ab\u00a0surr\u00e9aliste\u00a0\u00bb pr\u00e9sente un sens, ce n\u2019est pas chez Andr\u00e9 Breton qu\u2019on peut le trouver, mais chez ces prospecteurs du sur-r\u00e9el qui, pour p\u00e9n\u00e9trer l\u2019univers interdit o\u00f9 le subconscient secr\u00e8te ses monstres, ont renonc\u00e9 non seulement \u00e0 toutes les m\u00e9thodes scientifiques connues mais \u00e0 la raison elle-m\u00eame.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Sans doute, cet \u00e9loignement de la pens\u00e9e consciente a \u00e9t\u00e9 pr\u00e9c\u00e9d\u00e9, amen\u00e9 par des ann\u00e9es de t\u00e2tonnements et d\u2019innombrables ouvrages d\u2019imagination feuilletonnesque. L\u2019espace et le temps, la galaxie tout comme l\u2019avenir et le pass\u00e9, ont \u00e9t\u00e9 les r\u00e9servoirs in\u00e9puisables des fictions les plus d\u00e9lirantes, et l\u2019on voit bien, ici encore, que le lecteur profane a pu \u00eatre abus\u00e9 par l\u2019apparente na\u00efvet\u00e9 de ces r\u00e9cits de cauchemar que traversent des fleurs mortelles, des animaux-vampires, des symboles vivants, des corps sans forme ou transformables, des \u00e9nergies suspendues. Ces phantasmes cependant, quand un Van Vogt leur donne la vie, m\u2019apparaissent \u00e0 peine transpos\u00e9s de nos angoisses d\u2019enfant et du myst\u00e8re des nombres.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">J\u2019ai souvent vu pr\u00e9f\u00e9rer \u00e0 ces tumultueux po\u00e8mes les longs r\u00e9cits ironiques o\u00f9, sous le voile d\u2019un \u00ab\u00a0voyage dans le temps\u00a0\u00bb, nous est oppos\u00e9e la confrontation de nos mani\u00e8res de vivre avec celles d\u2019un Viking ou d\u2019un homme de la pr\u00e9histoire. Ici, la satire se donne libre cours. Les grandes ombres de Gargantua, de Gulliver, de Microm\u00e9gas fournissent ses lettres de noblesse \u00e0 l\u2019art de d\u00e9payser pour mieux faire comprendre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans les deux cas pourtant ce m\u00eame but est recherch\u00e9 d\u2019\u00e9tonner le lecteur, de le rejeter hors de ses habitudes de pens\u00e9e, de le pr\u00e9parer enfin \u00e0 l\u2019indicible par une prise de conscience plus vive de l\u2019universelle relativit\u00e9. Le \u00ab\u00a0space-op\u00e9ra\u00a0\u00bb, de m\u00eame que le pamphlet para-historique, ne fait que nous redire : \u00ab\u00a0Nous ne sommes s\u00fbrs de rien et notre assurance sur certaines mati\u00e8res n\u2019est jamais qu\u2019un manque d\u2019imagination.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019arriv\u00e9e de ces voyageurs d\u2019un autre espace a \u00e9t\u00e9 capt\u00e9e au radar : on a re\u00e7u leur message. Mais on ne les voit pas se poser et on les cherche en vain sur la piste de l\u2019a\u00e9rodrome : c\u2019est qu\u2019ils ont la taille des microbes. Ailleurs, ces habitants d\u2019un petit bourg tournent sans fin dans le d\u00e9dale de leurs rues; le cur\u00e9 parait p\u00e9riodiquement \u00e0 la porte de sa sacristie, le garde-voie r\u00e9guli\u00e8rement l\u00e8ve et abaisse son passage \u00e0 niveau et Madame Pipelet, tout aussi m\u00e9thodiquement, ses rideaux de cretonne : ce sont les habitants de la ville-jouet (Chad Oliver) et le bord d\u2019une table est leur ab\u00eeme. Ailleurs encore, les chats, les chiens dirigent le monde, les b\u00eates font la le\u00e7on aux hommes, des cit\u00e9s croissent et s\u2019\u00e9croulent dans un autre temps que le n\u00f4tre, quelque chose qui est en nous et qu\u2019on ne sait pas cesse de nous permettre de vivre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il est dans la nature (?) de l\u2019homme que ce rejet par la raison d\u2019une v\u00e9rit\u00e9 absolue s\u2019accompagne d\u2019une intol\u00e9rable angoisse. Le ma\u00eetre du relatif dans le domaine de la fiction, Jorge Luis Borges, ne trouve pas ici et l\u00e0 des accents moins d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9s que les philosophes de l\u2019absurde. Ses paysages insaisissables, ses biblioth\u00e8ques g\u00e9antes o\u00f9 pas un livre ne reproduit exactement un autre livre, ses h\u00e9ros qui ne sont que les r\u00eaves d\u2019\u00eatres \u00ab\u00a0un peu inhumains\u00a0\u00bb que d\u2019autres r\u00eavent \u00e0 leur tour expriment tout autant que le \u00ab\u00a0\u00e7a\u00a0\u00bb de Kierkegaard, le ch\u00e2teau de Kafka, l\u2019\u00e9ternel retour de Nietzsche, l\u2019impuissance de l\u2019esprit \u00e0 cerner le r\u00e9el et son d\u00e9sarroi de ne pas le pouvoir.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Tout se passe comme si nous avions perdu une \u00ab\u00a0cl\u00e9\u00a0\u00bb sans laquelle nous ne pouvons ouvrir ni la porte du bonheur ni celle de la connaissance mais dont la possession peut-\u00eatre nous ferait mourir (comme dans la belle nouvelle de Philip Mac Donald : Domaine interdit). La recherche de cl\u00e9 est depuis trente si\u00e8cles l\u2019unique propos de la philosophie et de la religion; depuis un si\u00e8cle et demi, le propos de la science, mais, depuis tr\u00e8s peu, le propos de tout \u00eatre pensant. Soit que son esprit soudain ait \u00e9volu\u00e9 tr\u00e8s vite, soit que la destruction des principes anciens le laisse vide et abandonn\u00e9, l\u2019homme d\u2019aujourd\u2019hui ne peut plus vivre sans comprendre. Quiconque \u00e9crit maintenant exprime \u00e0 sa fa\u00e7on ce d\u00e9sespoir et ce refus, et ce n\u2019est sans doute pas un simple hasard si les plus s\u00e9duisantes histoires de science-fiction nous viennent du monde anglo-saxon et d\u2019Am\u00e9rique, celui-l\u00e0 fatigu\u00e9 de sa morale \u00e9troite, celle-ci satur\u00e9e de rationalisme.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Tout n\u2019est pas excellent, ni m\u00eame tr\u00e8s original, dans cette litt\u00e9rature dite \u00ab\u00a0d\u2019\u00e9vasion\u00a0\u00bb. Comme l\u2019adolescent qui s\u2019enfuit de chez lui est pr\u00eat \u00e0 suivre quiconque lui parlera un langage autre que le langage paternel, l\u2019\u00e9crivain fantastique \u00e9coute toutes les voix qui ne lui parlent pas raison. Tout ce que l\u2019occultisme, la magie, les initi\u00e9s ont gard\u00e9 jalousement, secr\u00e8tement, au cours des si\u00e8cles \u2013 en d\u00e9pit des rois et pr\u00eatres hier, de l\u2019Ordre des m\u00e9decins aujourd\u2019hui \u2013 est recherch\u00e9, retrouv\u00e9, catalogu\u00e9 enfin sous les noms \u00e0 demi-officiels de paraquelque chose. L\u2019envo\u00fbtement, la t\u00e9l\u00e9pathie, le transfert de masse, le r\u00eave, le spiritisme, l\u2019hypnotisme, la topologie (volontairement j\u2019assemble ce qui n\u2019est pas assemblable) constituent un domaine de choix pour ce r\u00e9alisme irrationnel faussement nomm\u00e9 science-fiction.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il serait impossible en si peu de pages et d\u2019ailleurs sans int\u00e9r\u00eat d\u2019\u00e9tablir une nomenclature de tous les embranchements qui m\u00e8nent \u00e0 ce domaine. La plus grande partie des histoires qui s\u2019y r\u00e9f\u00e8rent sont \u00e9crites en effet avec humour sinon avec loufoquerie. Quand le th\u00e8me est s\u00e9rieusement trait\u00e9 (je pense aux r\u00e9cits de Zenna Henderson, de J.-T. Mac Intosh ou de Stapleton), ce n\u2019est jamais que pour souligner la quasi-impossibilit\u00e9 pour notre esprit, au stade actuel de son \u00e9volution, de s\u2019adapter \u00e0 ces talents surhumains.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">M\u00eame s\u2019il arrive parfois qu\u2019un tr\u00e8s grand \u00e9crivain, comme C. S. Lewis, nous rende sensible organiquement en quoi consiste cette impossibilit\u00e9. Dans son r\u00e9cit, Le pays factice, le narrateur p\u00e9n\u00e8tre dans l\u2019esprit d\u2019une femme qu\u2019il voit pour la premi\u00e8re fois. Ce qu\u2019il y d\u00e9couvre est plus d\u00e9routant pour son propre esprit que ne le serait le paysage le plus absurde; prolong\u00e9e, l\u2019exp\u00e9rience m\u00e8nerait \u00e0 la folie. On ne pense en effet qu\u2019en termes de coh\u00e9rence. Mais, si la cl\u00e9 existe, elle est en nous, au plus profond de nous-m\u00eames, dans le \u00ab\u00a0\u00e7a\u00a0\u00bb freudien en quoi il n\u2019est pas interdit de voir comme un miroir du \u00ab\u00a0\u00e7a\u00a0\u00bb existentiel. Robert Abernathy est peut-\u00eatre l\u2019un des auteurs qui ont su le mieux romancer cette donn\u00e9e abstraite. Dans son r\u00e9cit L\u2019axolotl, un navigateur spatial, saisi de la folie de la solitude, rejette toute protection, ouvre les portes de son navire, d\u00e9truit les appareils du bord, meurt \u00e0 ce qu\u2019il \u00e9tait et devient ce qu\u2019il voulait \u00eatre : sourd, aveugle, priv\u00e9 de l\u2019usage de son corps et peut-\u00eatre de son corps m\u00eame : un \u00eatre de l\u2019espace.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Un autre texte d\u2019Abernathy, dont j\u2019ai oubli\u00e9 le titre, nous d\u00e9crit l\u2019attaque d\u2019un astronef par des forces invisibles qui rongent les cerveaux des passagers et en prennent possession : un seul \u00eatre leur r\u00e9siste, l\u2019enfant pas encore n\u00e9, qui sauve ainsi sa m\u00e8re mais va na\u00eetre diff\u00e9rent. \u00ab\u00a0A quel point diff\u00e9rent !\u00a0\u00bb conclut l\u2019auteur.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cette id\u00e9e kafka\u00efenne de la m\u00e9tamorphose alimente une partie non n\u00e9gligeable de la litt\u00e9rature fantastique : de r\u00e9centes exp\u00e9riences biologiques lui donnent des bases nouvelles. \u00ab\u00a0Je est un autre\u00a0\u00bb, disait Rimbaud. Et il disait aussi : \u00ab\u00a0Pourquoi regretter un \u00e9ternel soleil, si nous sommes engag\u00e9s \u00e0 la d\u00e9couverte de la clart\u00e9 divine ?\u00a0\u00bb Nous ne nous sommes jamais sentis si engag\u00e9s qu\u2019aujourd\u2019hui \u2013 engag\u00e9s \u00e0 \u00eatre autres. Faudra-t-il redevenir des b\u00eates avant de muer en anges ? \u00ab\u00a0Ce monsieur est un porc\u00a0\u00bb. Faudra-t-il accepter d\u2019\u00eatre aveugles, sourds, culs-de-jatte comme les personnages de Samuel Beckett ? Ou bien, comme dans ce roman de Simak o\u00f9 une simple toupie est le passage de notre monde \u00e0 celui de l\u2019Eden, nous faut-il redevenir semblables \u00e0 des enfants ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Personne ne le sait et peut-\u00eatre convient-il de ne pas le savoir. Le hasard est ma\u00eetre m\u00eame dans le domaine scientifique : on ne d\u00e9couvre pas l\u2019Am\u00e9rique sans croire atteindre les Indes. Cet inconscient cr\u00e9ateur, Simak encore nous en donne une amusante all\u00e9gorie dans sa nouvelle Spectacle d\u2019ombres, o\u00f9 nous voyons des savants \u00e9tudier quinze heures par jour le probl\u00e8me de l\u2019origine de la vie sans parvenir au moindre r\u00e9sultat \u2013 et cr\u00e9er la vie, par hasard, au cours des jeux qu\u2019ils organisent le soir pour se distraire.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">A ce point, il devient difficile de parler de \u00ab\u00a0Science-fiction\u00a0\u00bb \u2013 et de litt\u00e9rature m\u00eame. Les romans de Van Vogt, de Simak, d\u2019Asimov, de Clarke sont de moralistes et de m\u00e9taphysiciens bien plus que de romanciers : leurs personnages ne vivent pas seulement dans un univers diff\u00e9rent du n\u00f4tre, mais ils sont eux-m\u00eames diff\u00e9rents, ob\u00e9issant \u00e0 des lois, une \u00e9thique, un syst\u00e8me de pens\u00e9e dont les \u00e9l\u00e9ments \u00e9pars se trouvent dans Einstein, Broglie et Bohr aussi bien que dans Bergson, Freud, Gurdjieff et Khrisnamurti. Ils semblent avoir fait fait le partage entre le mythe, mensonger mais n\u00e9cessaire et efficace, et l\u2019abandon sans condition aux fantaisies de l\u2019improbable. Cet auteur-ci, sans doute, est plus spiritualiste, plus mat\u00e9rialiste celui-l\u00e0. Mais l\u2019important n\u2019est plus dans ces distinctions p\u00e9rim\u00e9es. Le statisticien de l\u2019avenir de Fondation n\u2019est pas tellement dissemblable du proph\u00e8te involontaire des Enfants d\u2019Icare. Pour Asimov comme pour Clarke, le destin de l\u2019humanit\u00e9 est contenu dans ce que nous sommes; le pourquoi de la vie se d\u00e9couvre en la vivant.<\/p>\n<p>Il est encore trop t\u00f4t pour d\u00e9cider ce qui l\u2019emporte ici, du r\u00eave farfelu ou de l\u2019intuition cr\u00e9atrice, pour d\u00e9cider quelle part le \u00ab\u00a0r\u00e9alisme irrationnel\u00a0\u00bb prendra en fin de compte dans l\u2019\u00e9laboration de la morale de main qui, provisoirement, nous apportera la cl\u00e9 que nous cherchons; trop t\u00f4t pour voir dans ces balbutiements l\u2019alphabet d\u2019un nouveau langage. Mais, de m\u00eame que jadis les bouffons et les joueurs de viole \u00e9taient les seuls \u00e0 dire leurs v\u00e9rit\u00e9s aux rois, de m\u00eame que les romans-feuilletons du d\u00e9but du XIXe si\u00e8cle portaient germe un avenir socialiste auquel les meilleurs esprits se refusaient \u00e0 croire, il n\u2019est pas impossible que la science-fiction soit aujourd\u2019hui l\u2019unique moyen de nous faire r\u00e9fl\u00e9chir sur des probl\u00e8mes fondamentaux que l\u2019outrecuidance des professeurs, la mauvaise foi des \u00e9diles et la futilit\u00e9 des \u00e9crivains \u00ab\u00a0s\u00e9rieux\u00a0\u00bb passent all\u00e9grement sous silence.<\/p>\n<p>Jean-Charles Pichon<\/p>\n<p>1957<\/p>\n<p>______________________________________________________________<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En 1997, Jean-Charles Pichon \u00e9crivit pour une revue de Science-Fiction, la critique d\u2019un roman d\u2019Anne Mc Caffrey.<\/p>\n<h2 style=\"text-align: justify;\">Les enfants de Damia<\/h2>\n<p style=\"text-align: justify;\">Par Anne Mc Caffrey<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">(Rendez-vous Ailleurs)<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Au tout premier abord, l\u2019histoire appara\u00eetra banale; telle que cent \u2013 ou bien mille \u2013 romans de science-fiction l\u2019ont d\u00e9j\u00e0 dite (Van Vogt et Asimov, ici, demeurent les mod\u00e8les incontournables). Une race extra-terrestre mais quasi-humaine (les Dinis) est attaqu\u00e9e par une race extragalactique, totalement inhumaine (les Col\u00e9opt\u00e8res) : elle fait appel aux Terriens pour repousser l\u2019envahisseur, puis pour tenter de l\u2019an\u00e9antir.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Deux traits originaux, cependant, distinguent ce roman de ses pr\u00e9d\u00e9cesseurs. De caract\u00e8re \u00e9thique, sinon moralisant, ils illustrent tous deux le principe\u00a0 le plus riche et le plus charg\u00e9 d\u2019avenir de nos d\u00e9mocraties : comprendre l\u2019adversaire afin de le vaincre, l\u2019imiter, lui ressembler, se faire lui pour \u00e9viter le conflit, triompher de la guerre et de ses d\u00e9sastres.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le roman le d\u00e9veloppe, ce principe, sur deux plans.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">1-\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Le monde des Dinis, comme celui des Terriens, est tr\u00e8s hi\u00e9rarchis\u00e9 : ce sont de Grands Etats, o\u00f9 la jeunesse, les adolescents apparaissent enti\u00e8rement conditionn\u00e9s, r\u00e9gis par les adultes. Il suit que les ma\u00eetres \u2013 adultes \u2013 des deux mondes ont la plus grande peine \u00e0 s\u2019entendre, sinon \u00e0 s\u2019accepter, chacun d\u00e9fendant son empire et sa conception de l\u2019Univers. Au contraire, les adolescents seront naturellement fraternels. A travers l\u2019histoire m\u00eame d\u2019un jeune humain, le h\u00e9ros \u2013de sa pubert\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e2ge adulte \u2013 et de celle de ses amis Dinis, c\u2019est donc l\u2019\u00e9volution d\u2019une sympathie croissante et d\u2019une alliance fructueuse qui nous est racont\u00e9e. Lorsqu\u2019un astronef des Col\u00e9opt\u00e8res sera d\u00e9truit et r\u00e9cup\u00e9r\u00e9, le m\u00eame h\u00e9ros, ma\u00eetre en informatique \u00ab\u00a0virtuelle\u00a0\u00bb sera le plus capable d\u2019en reconstituer l\u2019ensemble et de p\u00e9n\u00e9trer, par, suite, le secret de l\u2019ennemi : la Ruche, principe et fin de toute sa culture.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">2-\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Mais la distinction premi\u00e8re, entre adolescents et adultes, n\u2019est pas le sel fondement des deux races humaines. S\u2019y juxtapose une distinction seconde, entre les sexes. La fille, bien qu\u2019elle soit aim\u00e9e autant que le gar\u00e7on, nous appara\u00eet comme rel\u00e9gu\u00e9e en une activit\u00e9 bien moindre pour ne pas dire tr\u00e8s amortie. Le Myst\u00e8re est que, chez les Terriens, la femme-m\u00e8re y a conquis des privil\u00e8ges, puis une ma\u00eetrise sans cesse accrue. En une hi\u00e9rarchie d\u00e9cid\u00e9ment matriarcale, mais d\u2019abord familiale, c\u2019est la Grand-M\u00e8re qui d\u00e9cide de tout et dont l\u2019autorit\u00e9 \u2013 indiscut\u00e9e \u2013 pr\u00e9vaut.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Or le second h\u00e9ros du livre, une h\u00e9ro\u00efne, Zara, une fille \u00e0 peine pub\u00e8re est le seul personnage (une nouvelle Antigone) qui, transcendant la loi, va crever les d\u00e9fenses viriles, p\u00e9n\u00e9trer dans le monde interdit : la prison de la reine Col\u00e9opt\u00e8re et en p\u00e9n\u00e9trer les secrets (entre autres, la terreur et la nocivit\u00e9 du froid).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En m\u00eame temps, sur le plan purement militaire, s\u2019est r\u00e9v\u00e9l\u00e9e la faille, la faiblesse de l\u2019Ennemi : l\u2019interdiction, propre \u00e0 certains insectes, de la multiplicit\u00e9 des ruches \u2013 qui les rend de fait suicidaires, d\u00e9truisant eux-m\u00eames ruches, reines, essaims en surnombre. Si bien que la Guerre Supr\u00eame s\u2019ach\u00e8vera sans conflit : il suffit de laisser l\u2019Adversaire ma\u00eetre chez lui.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les envahisseurs n\u2019\u00e9taient que des \u00e9vad\u00e9s, condamn\u00e9s \u00e0 p\u00e9rir de froid, sinon \u00e0 \u00eatre extermin\u00e9s par leurs propres ma\u00eetres.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">On ne peut s\u2019emp\u00eacher de songer \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 la plus \u00e9trange de notre temps : il n\u2019\u00e9tait pas utile, pour les Am\u00e9ricains de faire la guerre aux Russes; l\u2019adversaire, en son sein, portait le principe m\u00eame de sa destruction.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">S\u2019il faut, pour \u00e9viter le d\u00e9sastre, comprendre, puis devenir son adversaire, l\u2019adolescent le peut mieux que l\u2019adulte; la femelle y parvient plus avant que le m\u00e2le.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Doublement \u00e0 m\u00e9diter !<\/p>\n<p>Jean-Charles Pichon<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>SCIENCE-FICTION OU REALISME IRRATIONNEL ? Si l\u2019on entend par \u00ab\u00a0science-fiction\u00a0\u00bb toute tentative romanesque d\u2019imaginer l\u2019avenir \u00e0 partir des assertions imm\u00e9diates de la Science, ce n\u2019est pas assez dire que la chose a pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 le nom. 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