{"id":2888,"date":"2013-10-19T15:55:51","date_gmt":"2013-10-19T13:55:51","guid":{"rendered":"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/?p=2888"},"modified":"2013-10-19T15:59:37","modified_gmt":"2013-10-19T13:59:37","slug":"un-amour-absorbant","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/?p=2888","title":{"rendered":"Un amour absorbant"},"content":{"rendered":"<h3 style=\"text-align: justify;\" align=\"center\">Cette nouvelle nouvelle fut publi\u00e9e en 1967 dans la revue \u00ab\u00a0Fiction\u00a0\u00bb, N\u00b0 12.<\/h3>\n<h1 align=\"center\"><\/h1>\n<h1 align=\"center\"><b>Un amour absorbant<\/b><\/h1>\n<p align=\"center\"><b>\u00a0<\/b><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Monsieur,<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Si j\u2019omets mon adresse, ce n\u2019est pas que je veuille vous cacher le lieu de ma retraite. De toute fa\u00e7on, vous ne pourriez m\u2019y r\u00e9pondre, ni (ce qui, je l\u2019avoue, me serait plus pr\u00e9cieux) m\u2019en faire sortir. Tout aussi volontiers, j\u2019avouerai que, dans les mois qui viennent de s\u2019\u00e9couler, j\u2019ai pleur\u00e9, souvent, et pri\u00e9 pour que quelqu\u2019un ait la puissance de me porter secours. Alors, les lettres que j\u2019\u00e9crivais n\u2019\u00e9taient pas \u00e0 l\u2019intention d\u2019un directeur de journal ou de revue. Je pla\u00e7ais tout mon espoir dans tel docteur tr\u00e8s illustre dont je tairai le nom pour ne pas l\u2019offenser, dans tel savant, qui habite, il est vrai, fort loin d\u2019ici, mais dont le g\u00e9nie et l\u2019humanit\u00e9, ce que je croyais \u00eatre de l\u2019humanit\u00e9, auraient d\u00fb faire qu\u2019il me compr\u00eet et m\u2019aid\u00e2t. J\u2019ai \u00e9crit de m\u00eame au Pr\u00e9sident de la R\u00e9publique, \u00e0 Monsieur le Pr\u00e9fet de Police. Ni les uns ni les autres ne m\u2019ont r\u00e9pondu. Je souffrirais de cette indiff\u00e9rence si je pensais, si je pouvais penser, que mes lettres aient \u00e9t\u00e9 remises \u00e0 leurs destinataires. Mais, tr\u00e8s probablement, elles ne l\u2019ont pas \u00e9t\u00e9. Et ce serait une grande chance que celle-ci vous parvienne.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pourtant, je veux l\u2019esp\u00e9rer. Parce que, d\u2019une part, personne ne peut vivre sans espoir\u00a0; d\u2019autre part, ce n\u2019est plus mon salut qui m\u2019importe. Il n\u2019est pas impossible enfin que mon r\u00e9cit, n\u00e9glig\u00e9 ou m\u00e9pris\u00e9 par les savants, int\u00e9resse, litt\u00e9rairement en quelque sorte, la publication que vous dirigez. Je dois risquer cette chance \u2014 et celle, moins grande encore, qu\u2019un de vos lecteurs y discerne autre chose qu\u2019une fiction. Un seul me suffirait, provisoirement, car si quelqu\u2019un savait mon secret quand je viendrai \u00e0 dispara\u00eetre, il pourrait \u00e0 son tour, avant d\u2019\u00eatre enferm\u00e9, le communiquer \u00e0 d\u2019autres. Le moyen est primitif et presque d\u00e9risoire, lorsqu\u2019on pense \u00e0 quel point le temps presse, lorsqu\u2019on songe aux millions de journaux qui divulguent la vie priv\u00e9e des milliardaires. Mais c\u2019est ainsi, je n\u2019y peux rien. C\u2019est le seul moyen dont je dispose.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je ne suis pas un ignorant, mais le bagage me fait d\u00e9faut qui m\u2019e\u00fbt permis, sans doute, d\u2019\u00eatre pris au s\u00e9rieux ou, tout au moins, d\u2019expliquer mieux les choses. J\u2019\u00e9tais l\u2019a\u00een\u00e9 de trois enfants, l\u2019un de mes fr\u00e8res est tomb\u00e9 \u00e0 la guerre en juin 1940. Quand mon p\u00e8re est tomb\u00e9 paralys\u00e9 au lendemain de l\u2019autre guerre, il m\u2019a fallu quitter le lyc\u00e9e, o\u00f9 cependant j\u2019\u00e9tudiais bien, pour travailler \u00e0 mon tour. Mon p\u00e8re avait, toute sa vie, servi la S.N.C.F.\u00a0; naturellement, ce fut dans cette voie que je me dirigeai. On fut assez gentil pour moi, mais je dois dire que j\u2019\u00e9tais s\u00e9rieux et consciencieux. Tous les deux ou trois ans, r\u00e9guli\u00e8rement, pendant vingt ans, j\u2019ai acc\u00e9d\u00e9 \u00e0 un \u00e9chelon sup\u00e9rieur. En 1939, bien que je fusse encore jeune (je suis n\u00e9 en 1905), je gagnais correctement ma vie et celle de ma famille. Le 2 septembre, je fus requis sur place, \u00e0 Lyon-Perrache, o\u00f9 je travaillais, et je pus croire, \u00e9go\u00efstement, que la guerre ne bouleverserait en rien la vie que je m\u2019\u00e9tais faite. Mais, quelques mois plus tard, une bombe \u00e9crasa la maison de mes parents, \u00e0 Rennes, alors que s\u2019y trouvaient ma femme et ma petite fille\u00a0: elle tua tout le monde. Les psychiatres ont voulu voir dans le choc que je ressentis \u00e0 cette occasion la cause de ce qu\u2019ils nomment mon \u00ab\u00a0d\u00e9lire cosmique\u00a0\u00bb. Bien qu\u2019il me soit difficile d\u2019\u00e9tablir de ceci \u00e0 cela un lien d\u2019effet \u00e0 cause, je me devais de vous r\u00e9v\u00e9ler cette opinion des docteurs.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">De m\u00eame, il me faut reconna\u00eetre la r\u00e9alit\u00e9 de la maladie que je fis alors, provoqu\u00e9e moins par la fatigue que par le d\u00e9sespoir de me retrouver seul au monde. Ce fut, pour tout dire, la fin de ma carri\u00e8re. Un cong\u00e9 de longue maladie n\u2019\u00e9tant point parvenu \u00e0 me rendre la sant\u00e9, je v\u00e9g\u00e9tai pendant toute la guerre. Je me d\u00e9cidai enfin \u00e0 demander ma retraite anticip\u00e9e. Elle me fut accord\u00e9e en 1945, apr\u00e8s vingt-cinq ans de labeur au service de l\u2019Etat, et je pus me retirer dans la petite maison que j\u2019avais achet\u00e9e dans la r\u00e9gion bordelaise, un pays que j\u2019aime bien. Je ne m\u2019\u00e9tais pas remari\u00e9, mais une femme avait accept\u00e9 de vivre avec le solitaire. Je menais une vie tranquille et un peu morne, peut-\u00eatre, pour un quadrag\u00e9naire, mais je m\u2019\u00e9tais pris de passion pour la chasse et je ne refusais jamais, afin d\u2019augmenter mes revenus, les bricolages qui se pr\u00e9sentaient. Tout cela n\u2019int\u00e9resse pas directement l\u2019histoire que je dois vous raconter. Il est n\u00e9cessaire, pourtant, que vous ne doutiez pas de ma gu\u00e9rison \u00e0 l\u2019\u00e9poque o\u00f9 elle commence. Un de mes bons amis, l\u00e0-bas, \u00e9tait le docteur Garrot. Vous pourrez lui \u00e9crire\u00a0: il attestera s\u00fbrement que j\u2019avais reconquis alors mon int\u00e9grit\u00e9 mentale. Mon bonheur e\u00fbt \u00e9t\u00e9 complet, je crois, si ma compagne avait pu me donner un enfant. Mais peut-\u00eatre ne le voulait-elle pas. Je ne le saurai jamais, car j\u2019ai v\u00e9cu trop peu de temps avec elle.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce fut en effet treize mois apr\u00e8s mon installation dans la r\u00e9gion, exactement deux jours apr\u00e8s l\u2019ouverture de la chasse, que je fis connaissance avec la lueur. Je me promenais dans la campagne, le fusil sous le bras, accompagn\u00e9 de mon chien, lorsque je vis, \u00e0 quelque distance, une fillette qui gardait sa ch\u00e8vre. Je suppose qu\u2019elle ne la gardait pas vraiment, car elle \u00e9tait bien jeune, mais que ses parents, plut\u00f4t, l\u2019envoyaient dans les champs pour se d\u00e9barrasser d\u2019elle. En tout cas, je la regardai avec attention, parce que je la trouvais gentille et d\u00e9licieusement fr\u00eale. Le temps \u00e9tait chaud et m\u00eame lourd, bien que le ciel f\u00fbt nuageux. Tout \u00e0 coup, un rayon de soleil, oblique et dense, traversa les nuages et tomba droit sur la jeune fille. Je dis\u00a0: un rayon de soleil, parce que je pensais d\u2019abord que ce n\u2019\u00e9tait que \u00e7a, mais l\u2019id\u00e9e me vint aussi, presque tout de suite, qu\u2019un rayon de soleil n\u2019\u00e9tait pas aussi lumineux. En effet, la petite fille se mit \u00e0 briller de telle sorte que j\u2019en fus aveugl\u00e9. Quand je rouvris les yeux, elle n\u2019\u00e9tait plus l\u00e0. A sa place se dressait une meule de foin que je n\u2019y avais pas vue plus t\u00f4t. Je crus que l\u2019enfant se cachait dans cette meule pour me jouer un tour et j\u2019y plongeai la main. Le foin \u00e9tait chaud et parfum\u00e9. Tout \u00e0 c\u00f4t\u00e9, la ch\u00e8vre tirait sur sa corde.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Malgr\u00e9 moi, je levai les yeux vers le ciel\u00a0: nulle \u00e9claircie ne s\u2019y voyait plus. En m\u00eame temps, m\u00fb par un instinct \u00e9trange, je me d\u00e9pla\u00e7ai brusquement et sans cause vers ma droite. Une chaleur redoutable, qui pourtant ne br\u00fblait pas, surgit si pr\u00e8s de moi que j\u2019en sentis le souffle. Je courus, suivi de mon chien, qui g\u00e9missait lugubrement. Enfin je m\u2019arr\u00eatai et je regardai. Plus semblable \u00e0 une barre d\u2019or qu\u2019\u00e0 un rayon, la lueur demeurait piqu\u00e9e dans le sol, \u00e0 cent m\u00e8tres de moi. Lentement elle se r\u00e9sorba, comme une \u00e9chelle qu\u2019on e\u00fbt tir\u00e9e \u00e0 soi du sommet d\u2019une tour\u00a0; mais je ne voyais pas de sommet et il n\u2019y avait pas de tour. Elle disparut, je me mis \u00e0 courir et, de nouveau, la lueur se mat\u00e9rialisa \u00e0 la place m\u00eame que je venais de quitter. Je m\u2019enfuis sans tourner la t\u00eate.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Longtemps apr\u00e8s, me sembla-t-il, je parvins \u00e0 ma petite maison. Je m\u2019assis, en sueur et hors d\u2019haleine, sur une chaise de cuisine et, sans prendre le temps de me d\u00e9livrer de mon harnachement, je racontai toute l\u2019aventure \u00e0 celle qui vivait avec moi. Je vis \u00e0 ses yeux qu\u2019elle prenait peur. Elle ne tenta pas de m\u2019apaiser par de bonnes paroles, par un simple \u00e9lan de tendresse. Elle s\u2019en alla, me laissant seul. A la nuit tomb\u00e9e, elle revint. Je n\u2019avais pas boug\u00e9\u00a0; je serrais encore dans mes mains jointes le fusil de chasse, protection bien d\u00e9risoire portant. Elle me dit avec s\u00e9v\u00e9rit\u00e9\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014\u00a0\u00a0\u00a0 \u00ab\u00a0Qu\u2019as-tu fait de la petite Maud\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je ne compris pas imm\u00e9diatement mais, lorsque j\u2019eus compris, une nouvelle sorte de terreur m\u2019envahit. La petite fille disparue. On allait m\u2019accuser de l\u2019avoir enlev\u00e9e, tu\u00e9e, que sais-je\u00a0? Ma compagne le croyait et, si elle croyait, qui voudrait me croire, moi\u00a0? Les gendarmes allaient venir et je n\u2019aurais rien \u00e0 leur opposer qu\u2019une invraisemblable histoire. Il me fallut un quart d\u2019heure pour changer de v\u00eatements et pr\u00e9parer une valise. Lorsque je voulus embrasser celle que j\u2019aimais, elle me repoussa.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Relisant ma lettre, commenc\u00e9e hier, je vois bien que je n\u2019ai pas su raconter les choses. Mais je ne vois pas comment j\u2019aurais pu, diff\u00e9remment, les raconter, car elles se sont pass\u00e9es ainsi. A moins que je n\u2019eusse mieux fait de vous dire tout de suite ce que je sais aujourd\u2019hui, que je n\u2019ai compris que peu \u00e0 peu, laborieusement et difficilement, au cours de ma vieillesse vagabonde. N\u2019aurait-ce pas \u00e9t\u00e9 moins croyable encore\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il y a tr\u00e8s longtemps aujourd\u2019hui que j\u2019ai quitt\u00e9 ma maison, ma compagne. J\u2019ai tent\u00e9 d\u2019avertir les hommes, je leur ai donn\u00e9 mes preuves, dont la moindre n\u2019est pas le nombre croissant des disparitions que la Pr\u00e9fecture de Police enregistre chaque ann\u00e9e, inexpliqu\u00e9es dans soixante-dix pour cent des cas. Ils se passionnent pour cette ineptie\u00a0: les soucoupes volantes, sans vouloir admettre que le danger est ailleurs, plus proche et plus quotidien. Enfin, ils m\u2019ont fait enfermer.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">D\u00e8s le d\u00e9but, je savais qu\u2019ils me feraient enfermer, d\u00e8s qu\u2019ils pourraient mettre la main sur moi. C\u2019est pourquoi je me suis enfui. N\u2019importe quel m\u00e9decin de bonne foi devrait admettre que cette fuite prouve mon \u00e9quilibre, et je ne dis rien de toutes les difficult\u00e9s que j\u2019ai su vaincre afin d\u2019\u00e9chapper aux poursuites, changeant de nom quand il le fallait, cr\u00e9ant des labyrinthes inextricables o\u00f9, fatalement, le policiers devaient se perdre. Pendant un temps, j\u2019ai pu coucher dans des h\u00f4tels et manger \u00e0 ma faim. \u00c7\u2019a \u00e9t\u00e9 le\u00a0temps de la qu\u00eate intellectuelle et de l\u2019\u00e9tude des livres. Je ne s\u00e9journais jamais longtemps dans une m\u00eame ville. D\u00e8s qu\u2019un journal parlait d\u2019une disparition, je me transportais dans la r\u00e9gion o\u00f9 elle \u00e9tait signal\u00e9e. L\u2019exp\u00e9rience m\u2019avait appris qu\u2019une disparition demeure rarement isol\u00e9e\u00a0; au contraire, trois ou quatre cas en quelques jours ne sont pas rares\u00a0; puis la lueur \u00e9migre. Pendant une p\u00e9riode de l\u2019ann\u00e9e, qui correspond assez exactement \u00e0 notre hiver, je sais qu\u2019elle n\u2019op\u00e8re plus en France. Elle doit alors agir en d\u2019autres pays, probablement aux antipodes, mais je n\u2019y suis pas all\u00e9 voir. Cette d\u00e9couverte me fortifia dans l\u2019id\u00e9e que la lueur venait d\u2019une autre plan\u00e8te de notre syst\u00e8me solaire, mais non pas d\u2019un autre univers.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Vous l\u2019avez sans doute remarqu\u00e9\u00a0: lorsqu\u2019on s\u2019int\u00e9resse tr\u00e8s fort \u00e0 une recherche d\u00e9termin\u00e9e, lorsqu\u2019on s\u2019y consacre au point d\u2019y perdre le boire et le manger, on dirait que le hasard nous livre comme \u00e0 plaisir les \u00e9l\u00e9ments qu\u2019il faut pour la mener \u00e0 bien. Cela est vraiment curieux. En ce qui me concerne, j\u2019ai eu la chance, ou le malheur, durant cette p\u00e9riode d\u2019h\u00e9sitations pr\u00e9liminaires, d\u2019assister \u00e0 deux autres m\u00e9tamorphoses, toutes deux sur des routes de campagne, dans des r\u00e9gions o\u00f9 une disparition venait d\u2019\u00eatre signal\u00e9e alors que je m\u2019y trouvais d\u00e9j\u00e0, ce qui m\u2019avait permis d\u2019agir sans d\u00e9lai. L\u2019une se produisit aux environs de Poitiers\u00a0: un homme marchait devant moi, \u00e0 une vingtaine de m\u00e8tres. Soudain il s\u2019arr\u00eata pour regarder, me sembla-t-il, des enfants jouer dans un champ. Aussit\u00f4t, la lueur tomba sur lui. Ce fut l\u2019affaire d\u2019un instant, mais je n\u2019avais pas ferm\u00e9 les yeux, cette fois, et je pus voir l\u2019homme se tordre \u00e9trangement, comme s\u2019il avait \u00e9t\u00e9 environn\u00e9 de flammes, et sauter de toutes ses forces, le plus haut qu\u2019il put. L\u2019\u00e9chelle brillante fut retir\u00e9e \u00e0 une vitesse incroyable et un petit chien blanc marbr\u00e9 de noir courut en jappant sur la route. Cette fois encore, la lueur me poursuivit, mais je lui \u00e9chappai facilement. Puis, ce fut une femme qui s\u2019appr\u00eatait \u00e0 s\u2019asseoir sous un ch\u00eane, \u00e0 deux kilom\u00e8tres de Nantes. Elle venait d\u2019\u00e9tendre son v\u00eatement sur le sol quand elle fut prise. Il me sembla qu\u2019elle avait disparu sans laisser de traces. Cela me surprit \u00e0 tel point que, malgr\u00e9 le danger qui me guettait moi-m\u00eame, je m\u2019approchai de l\u2019arbre. Il y avait sur la cape \u00e9tendue un petit serpent vert qui ondulait en sifflant.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">J\u2019ai \u00e9crit le mot \u00ab\u00a0m\u00e9tamorphose\u00a0\u00bb. Je n\u2019y ai pens\u00e9 que bien plus tard, apr\u00e8s avoir entendu des paysans vannetais s\u2019\u00e9tonner de la pr\u00e9sence, en bordure de leur champ, d\u2019un laurier qui n\u2019y \u00e9tait pas la veille\u00a0; apr\u00e8s avoir assist\u00e9 \u00e0 la chasse donn\u00e9e, en pleine ville de Toulouse, \u00e0 un singe de grande taille dont on ne s\u2019expliquait pas davantage la pr\u00e9sence, puisque aucun cirque ne s\u2019\u00e9tait \u00e9tabli dans les parages. A Vannes, un jeune conscrit avait fait une fugue, disait-on, le lendemain du conseil de r\u00e9vision\u00a0; \u00e0 Toulouse, un professeur de math\u00e9matiques avait, subitement, abandonn\u00e9 sa femme et ses trois enfants. Il \u00e9tait parti sans laisser d\u2019adresse. Ailleurs, ce fut un ours qui volait des fruits dans un verger, et ce n\u2019\u00e9tait pas le pays des ours. Un loup reparut dans le G\u00e9vaudan, \u00e9norme et semant la panique.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Naturellement, je n\u2019ai pas pu, dans les cas, savoir qui avait disparu. Mais le mot \u00ab\u00a0m\u00e9tamorphose\u00a0\u00bb, quand je l\u2019eus d\u00e9couvert, m\u2019\u00e9claira. Il ne s\u2019agissait donc pas d\u2019une offensive nouvelle. Au temps des Grecs et des Latins, d\u00e9j\u00e0, <i>Ils<\/i> avaient essay\u00e9 quelque chose d\u2019analogue. Mais Leurs m\u00e9thodes n\u2019\u00e9taient pas encore au point\u00a0: Ils ne transformaient pas l\u2019homme enti\u00e8rement en une plante ou une b\u00eate\u00a0: seule une moiti\u00e9 du corps subissait l\u2019avatar, se changeait en croupe et en pattes de cheval ou en queue de poisson. On comprend que les Egyptiens, voyant na\u00eetre soudain de tels ph\u00e9nom\u00e8nes, en aient fait des divinit\u00e9s. Au d\u00e9but aussi, les centaures, les minotaures et les sir\u00e8nes \u00e9taient plac\u00e9s, par l\u2019imagination des po\u00e8tes, \u00e0 mi chemin entre l\u2019Olympe et l\u2019humanit\u00e9. Puis, les hommes devenant moins cr\u00e9dules, Ils durent interrompre, pendant deux mille ans, des exp\u00e9riences trop voyantes. Ils d\u00e9sirent par-dessus tout, c\u2019est \u00e9vident, ne pas attirer sur Eux l\u2019attention des hommes. Mais, aujourd\u2019hui, leur proc\u00e9d\u00e9 am\u00e9lior\u00e9, Ils peuvent agir tranquillement, impun\u00e9ment, aussi longtemps que personne ne jettera le cri d\u2019alarme.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je devenais leur ennemi mortel, leur victime toute d\u00e9sign\u00e9e\u00a0; pourtant, je n\u2019\u00e9tais pas sans d\u00e9fense. Je connaissais leur talon d\u2019Achille\u00a0: le manque de mobilit\u00e9 de leur moyen d\u2019attaque. Et de multiples conditions me semblaient requises pour qu\u2019ils m\u00e8nent \u00e0 bien l\u2019exp\u00e9rience\u00a0: le plein air, un ciel \u00e0 la fois beau et nuageux, l\u2019absence de t\u00e9moins. Je me demandai, \u00e0 ce sujet, si j\u2019\u00e9tais bien le seul humain \u00e0 Les avoir pris en flagrant d\u00e9lit. Je me le demande encore. S\u2019il y en eut d\u2019autres, il est probable qu\u2019ils n\u2019ont jamais os\u00e9 parler, de peur qu\u2019on ne les accus\u00e2t d\u2019\u00eatre les auteurs m\u00eames des disparitions qu\u2019ils auraient signal\u00e9es, ou de peur qu\u2019on ne les cr\u00fbt pas, comme il m\u2019est arriv\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019hiver, la ville, la nuit, m\u2019\u00e9taient de parfaites sauvegardes\u00a0; je pouvais m\u2019y d\u00e9fendre. Cependant, ma situation mat\u00e9rielle empirait. Les petits travaux que j\u2019effectuais\u00a0: des enveloppes \u00e0 domicile, une matin\u00e9e d\u2019homme-sandwich, un remplacement, ne me permettaient pas souvent de dormir dans un h\u00f4tel. Je devins un clochard. En ville, je mangeais la soupe populaire\u00a0; \u00e0 la campagne, je mendiais dans les fermes o\u00f9, parfois, on m\u2019engageait pour quelques jours, le temps des moissons, des vendanges ou de la r\u00e9colte des petits pois. Je travaillais mal, en raison de mon \u00e2ge et de la vie difficile que j\u2019avais eue, mais aussi de la menace toujours pr\u00e9sente. Mes rares confidences et mes questions nombreuses me faisaient regarder d\u2019un dr\u00f4le d\u2019\u0153il. Enfin, il me fallut passer \u00e0 l\u2019action.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">J\u2019avais longuement \u00e9tudi\u00e9 ce probl\u00e8me\u00a0: comment entrer en rapport avec Eux\u00a0? Nos langues probablement, Leur \u00e9taient herm\u00e9tiques, mais Ils devaient percevoir en nous une pens\u00e9e puissante et dirig\u00e9e\u00a0; particuli\u00e8rement si, comme je le croyais, nous Leur servions depuis des mill\u00e9naires de sujets d\u2019observation, de sujets d\u2019exp\u00e9rience. Mon but \u00e9tait de Leur faire comprendre que nous pouvions sympathiser, que nous ne Les connaissions pas mais que nous ne demandions qu\u2019\u00e0 Les conna\u00eetre et que, de toute fa\u00e7on, mes sentiments personnels restaient tr\u00e8s amicaux \u00e0 leur \u00e9gard. Naturellement, ce n\u2019\u00e9tait pas vrai\u00a0: Ils me causaient une peur effroyable. Mais je parvins, \u00e0 force de volont\u00e9, \u00e0 triompher de ma terreur\u00a0: je me persuadai que je parviendrais \u00e0 les abuser.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce fut un jour de juin que je quittai la ferme. Je marchai d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment \u00e0 travers champs, parcourant une distance de trois quatre cents m\u00e8tres, jusqu\u2019\u00e0 un chemin que d\u2019\u00e9pais taillis d\u00e9robaient \u00e0 la vue de mes compagnons de travail. Je revois nettement ce petit sentier, clair et sinueux sous le soleil\u00a0: il descendait vers une rivi\u00e8re o\u00f9 les filles et les gar\u00e7ons aimaient se baigner. Tout \u00e0 coup, le ciel s\u2019obscurcit et je compris que j\u2019\u00e9tais arriv\u00e9. Je fis encore quelques pas,\u00a0pouss\u00e9 par une \u00e9pouvante si forte que je me mordais les l\u00e8vres au sang. Alors, je pensai \u00e0 tous les \u00eatres, fourmis, abeilles, qui ne raisonnent pas comme nous, que nous ne connaissons pas tr\u00e8s bien, mais qui ne nous font pas de mal si nous sommes bons pour eux. Cette pens\u00e9e me donna le courage de m\u2019arr\u00eater. Aussit\u00f4t, le rayon tomba sur ma main, je ne l\u2019avais pas vu venir.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il \u00e9tait chaud, dor\u00e9, pas du tout redoutable, assez semblable, tout de m\u00eame, \u00e0 un rayon de soleil qui, passant par une fente des persiennes, fait danser des poussi\u00e8res dans une chambre obscure. Tout de suite, j\u2019en fus envelopp\u00e9 et je ressentis la joie. Une petite fille venait sur le chemin. Non\u00a0: elle ne venait pas, elle \u00e9tait immobile, \u00e0 cinq m\u00e8tres ou dix, je ne sais pas. Je reconnus ma fille, Jeanne. Elle ne pouvait \u00eatre l\u00e0. Je n\u2019avais pas oubli\u00e9 qu\u2019elle \u00e9tait morte \u00e0 Rennes, en 1940. Mais je reconnaissais son sourire triomphal et je triomphai, moi aussi. \u00ab\u00a0Puisqu\u2019Ils ont le pouvoir de susciter en nous de telles illusions, je dois avoir celui de correspondre avec Eux.\u00a0\u00bb Ce n\u2019\u00e9tait pas une vraie pens\u00e9e, encore moins un raisonnement. Il y avait des mois que je m\u2019entra\u00eenais \u00e0 transformer en \u00e9motions directes les arguments qu\u2019il me fallait leur sugg\u00e9rer. Amis. Nous sommes vos amis (caresse). Tendresse (bouff\u00e9e de tendresse). Paix (la paix de l\u2019\u00e2me). Nous sommes pacifiques. Aimons. Nous vous aimons. Le rayon r\u00e9pondait. Le rayon \u00e9tait chaud et bon, fraternel. T\u2019aimons nous aussi. Vous aimons. Amour universel. Semblable \u00e0 nous. Nous venons vers toi. Viens vers nous. Saute vers nous. Saute\u00a0! Ma fille me regardait et l\u2019on me disait\u00a0: ta fille\u00a0! Pense\u00a0: ta fille\u00a0! L\u00e0 o\u00f9 la mort n\u2019existe pas, tu dois venir. Tu veux venir. Saute\u00a0!<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je ressentis le besoin de sauter et je n\u2019y r\u00e9sistai pas. Je ne compris pas, d\u2019abord, ce qui m\u2019arrivait, lorsque je me retrouvai, \u00e9tendu sur le sol, \u00e0 plat ventre, les joues \u00e9corch\u00e9es et le nez en sang. Je ne bougeai pas, pourtant, comme \u00e9pingl\u00e9 au sol par le rayon dor\u00e9. Mais la douleur avait fait fuir ma petite fille. Hors de cette pointe sur mes reins, j\u2019avais \u00e9chapp\u00e9 \u00e0 l\u2019emprise de la caresse. Je me souvenais de tout. Il me fallait r\u00e9fl\u00e9chir, vite\u00a0! Je soulevai lentement mon visage. Je m\u2019\u00e9tais aid\u00e9 de mes avant-bras. Je vis ma main, que le rayon avait touch\u00e9e. Elle \u00e9tait brune et envahie de poils. Qu\u2019est-ce que je serais, moi\u00a0? Une sorte de singe\u00a0? Un ours\u00a0? La pression se faisait insistante sur mon dos. L\u00e8ve-toi. Saute. Amis ou pas amis\u00a0? Semblable \u00e0 nous. L\u2019amour, c\u2019est l\u2019identit\u00e9. Je laissai retomber mon visage sur le sol. Ma main droite\u00a0? Elle \u00e9tait comme morte, \u00e9trang\u00e8re \u00e0 moi-m\u00eame, horriblement brune et poilue, mais la gauche, oui, la gauche ob\u00e9issait. Je grattai la terre avec cette main, comme une b\u00eate. Je voulais m\u2019ancrer l\u00e0 o\u00f9 j\u2019\u00e9tais tomb\u00e9, n\u2019en pas bouger. Je ne voulais plus sauter. Je savais quel besoin de tendresse d\u00e9mesur\u00e9 Les lance \u00e0 la conqu\u00eate de l\u2019univers.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014\u00a0\u00a0\u00a0 \u00ab\u00a0Non\u00a0!\u00a0\u00bb dis-je. \u00ab\u00a0Non, jamais\u00a0! Salauds\u00a0!\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je le dis et le pensai. Je projetai hors de moi toute la haine dont j\u2019\u00e9tais capable pour les choses innommables, mortes, informes, poilues, verd\u00e2tres, d\u00e9membr\u00e9es. Non\u00a0! Je ne veux pas de Votre amiti\u00e9. Je ne peux pas \u00eatre semblable \u00e0 Vous. Vous Vous jouez de nos d\u00e9sirs, de nos peurs. Mais nous ne savons pas qui Vous \u00eates. Nous ne Vous imaginons pas. Vous ferez de moi un monstre, une b\u00eate, une herbe, une poussi\u00e8re, mais Votre pareil, jamais\u00a0! Vous ne pouvez pas vaincre la mort. A peine des pens\u00e9es, tout cela, rien que le suc nourricier de la haine\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Non\u00a0!\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La haine l\u2019emporta. Soudain, il n\u2019y eut plus aucune pression sur mes reins. J\u2019attendis un peu, je me relevai prudemment. Le ciel \u00e9tait redevenu bleu et clair. Il n\u2019y avait plus trace de rayon nulle part. Mais, \u00e0 l\u2019endroit o\u00f9 je m\u2019\u00e9tais affal\u00e9, il y avait comme une poussi\u00e8re d\u2019or, ce qui serait rest\u00e9 d\u2019une lueur tendre et chaude, faite de corpuscules autrefois vivants, an\u00e9antis en un instant par la puissance de la haine. Et il y avait, au milieu du chemin, la pierre sur laquelle j\u2019avais tr\u00e9buch\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Qu\u2019ajouter\u00a0? Je Les avais vaincus. Je ne pouvais plus me taire. Au lieu de regagner la ferme o\u00f9 je travaillais, j\u2019allai tout droit \u00e0 la gendarmerie du bourg. Le gendarme de garde, puis le brigadier, me consid\u00e9raient d\u2019un \u0153il soup\u00e7onneux, parce que me cheveux gris, mon nez \u00e9corch\u00e9, ma veste trou\u00e9e me donnaient l\u2019apparence d\u2019un vieil ivrogne. Ils me gard\u00e8rent toute la nuit. Plus tard, la malchance fit qu\u2019on retrouva le corps d\u2019une fillette qui s\u2019\u00e9tait noy\u00e9e dans une rivi\u00e8re, au bas du chemin. Je vis beaucoup de gens. Tous n\u2019\u00e9taient pas des policiers. J\u2019attendais impatiemment le jour de mon proc\u00e8s pour dire la v\u00e9rit\u00e9 au monde\u00a0; mais on ne voulut pas me le permettre. Bient\u00f4t, je ne vis plus du tout les policiers. Je ne vis plus le juge, qui avait l\u2019air si bon. Il n\u2019y eut plus autour de moi que des m\u00e9decins.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pendant toute une ann\u00e9e, j\u2019ai demand\u00e9 des nouvelles du monde. Je savais que le nombre des disparitions allait croissant, et \u00e7a me faisait mal d\u2019y penser. Mais on ne voulait rien me dire. Au d\u00e9but, j\u2019avais parl\u00e9 de la lueur, on m\u2019invitait \u00e0 en parler, mais je finis par comprendre que c\u2019\u00e9tait pour se moquer de moi. Alors, j\u2019ai commenc\u00e9 d\u2019\u00e9crire des lettres. Mais je crois que celle-ci est la derni\u00e8re que j\u2019\u00e9crirai. Car, de nouveau, voici l\u2019\u00e9t\u00e9. On ne me laisse pas en paix sur mon lit. On m\u2019oblige \u00e0 sortir dans le jardin, avec les autres pensionnaires. Ma vieille terreur, alors, me presse de marcher, vite, autour des plates-bandes, sous les arbres. Mais, parfois, on m\u2019appelle. Un infirmier ou un docteur. Je dois m\u2019arr\u00eater pour r\u00e9pondre. Et, tout le temps que je demeure immobile, je sais qu\u2019Ils me guettent, l\u00e0-haut, derri\u00e8re leur \u00e9cran de nuages. Puis, je regagne un abri, le dortoir, le r\u00e9fectoire. Et, d\u00e9j\u00e0, je Les appelle \u00e0 mon tour. Je leur jure que, cette fois, je ne Les tuerai pas, quoi qu\u2019Ils me fassent, pourvu qu\u2019Ils me permettent, cette fois encore, de la voir venir vers moi avec ses bras tendus et cette fa\u00e7on de sourire qu\u2019elle avait\u2026<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Jean-Charles Pichon<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Cette nouvelle nouvelle fut publi\u00e9e en 1967 dans la revue \u00ab\u00a0Fiction\u00a0\u00bb, N\u00b0 12. Un amour absorbant \u00a0 Monsieur, Si j\u2019omets mon adresse, ce n\u2019est pas que je veuille vous cacher le lieu de ma retraite. 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