{"id":2740,"date":"2013-04-14T11:01:41","date_gmt":"2013-04-14T09:01:41","guid":{"rendered":"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/?p=2740"},"modified":"2013-06-29T14:01:53","modified_gmt":"2013-06-29T12:01:53","slug":"deuxieme-livre","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/?p=2740","title":{"rendered":"DEUXIEME LIVRE"},"content":{"rendered":"<h1 align=\"center\">DEUXIEME<\/h1>\n<h1 align=\"center\">LIVRE<\/h1>\n<h1 align=\"center\"><\/h1>\n<h1 align=\"center\">LA<\/h1>\n<h1 align=\"center\">VIE<\/h1>\n<h1 align=\"center\">PUBLIQUE<\/h1>\n<h2 align=\"center\">\u00ab\u00a0d\u2019apr\u00e8s Matthieu\u00a0\u00bb<\/h2>\n<h3 align=\"center\"><i>\u00ab\u00a0Etant \u00e9tonn\u00e9, il r\u00e8gnera\u2026\u00a0\u00bb<\/i><\/h3>\n<p align=\"center\"><i>\u00a0<\/i><\/p>\n<h2 align=\"center\"><i>CHAPITRE VII<\/i><\/h2>\n<h2 align=\"center\"><i>\u00a0<\/i><\/h2>\n<h2 align=\"center\">des autres\u00a0: le miracle<\/h2>\n<h3 align=\"center\"><b>VII<\/b><\/h3>\n<h3 align=\"center\"><b>LES PARENTS<\/b><\/h3>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Ils vous demandent, Ma\u00eetre.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il tourna son visage vers le messager. Derri\u00e8re l\u2019homme, la porte \u00e9troite ouvrait sur la poussi\u00e8re de la route. Et, par l\u2019ouverture, J\u00e9sus aper\u00e7ut le groupe des siens\u00a0: plus honteux que des mendiants mais qui, sit\u00f4t qu\u2019il leur en donnerait l\u2019occasion, redeviendraient plus arrogants que des pr\u00eatres de Sadoch. Pourquoi \u00e9taient-ils l\u00e0\u00a0? Il n\u2019y avait pas si longtemps qu\u2019ils lui criaient, ivres de rage\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Si tu es si puissant, ou si bavard, pourquoi ne vas-tu pas pr\u00eacher ailleurs qu\u2019ici\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et voil\u00e0. Il y \u00e9tait all\u00e9. Et, maintenant, ils le poursuivaient. Ils avaient peur qu\u2019il n\u2019en d\u00eet trop. Ils le sentaient parti d\u2019eux, d\u00e9barrass\u00e9 d\u2019eux, libre. Ils avaient peut de l\u2019usage qu\u2019il faire de sa libert\u00e9. Et la jalousie se m\u00ealait \u00e0 leur peur pour les rendre pareils \u00e0 des chiens enrag\u00e9s.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Ils attendent dehors, Ma\u00eetre, ils veulent vous voir.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Un sourire l\u00e9ger entrouvrit ses l\u00e8vres. Pas un sourire de joie, ni de r\u00e9volte, ni de d\u00e9fi \u2014 l\u2019empreinte d\u2019un r\u00eave trop intense pour qu\u2019il ne f\u00fbt pas exprim\u00e9. Son visage demeurait tourn\u00e9 vers le groupe, dehors, et il distinguait \u00e0 pr\u00e9sent tous ceux qui \u00e9taient l\u00e0\u00a0: Anne qui riait \u00e0 demi, g\u00ean\u00e9e, et Jacques, le front dur. Il n\u2019avait pas besoin qu\u2019on l\u2019avert\u00eet\u00a0:\u00a0\u00ab\u00a0Votre m\u00e8re et vos fr\u00e8res\u00a0\u00bb. Marie avait baiss\u00e9 la t\u00eate vers le sol, forme obscure et toute ploy\u00e9e au milieu des autres qui, le cou tendu, essayaient de voir \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de la maison. Certainement, elle n\u2019\u00e9tait pas venue de son plein gr\u00e9, mais pouss\u00e9e, men\u00e9e par ses fils et sa fille\u00a0: elle ne savait rien refuser \u00e0 personne.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Qui est ma m\u00e8re, qui sont mes fr\u00e8res\u00a0?\u00a0\u00bb, dit-il.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">A voix haute. Sans respect ni piti\u00e9 de ceux qui \u00e9taient venus pour lui. Mais il pensait\u00a0: \u00ab\u00a0Ils sont venus pour moi\u00a0\u00bb et il pensait aussi \u00e0 la souffrance de sa m\u00e8re.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Simon-Pierre \u00e9tait \u00e0 sa droite et L\u00e9vi, leur h\u00f4te, \u00e0 sa gauche. Ni eux, ni Jacques l\u2019ap\u00f4tre, ni Jean ne r\u00e9pondit \u00e0 sa question r\u00eaveuse. Elle semblait les avoir, tous, frapp\u00e9s de stupeur. J\u00e9sus, deux ans plus t\u00f4t, n\u2019aurait pu supporter ce muet reproche. Mais le temps des larves \u00e9tait pass\u00e9. Il les regarda tous, lentement, et ce fut eux qui ne purent supporter son regard. Pauvres hommes\u00a0! Pauvres lois\u00a0! Ils le jugeaient au nom de principes auxquels ils ne croyaient plus. Leurs principes n\u2019\u00e9taient qu\u2019une mince pellicule \u00e0 la surface de leur esprit, comme sur la cro\u00fbte de pain une petite moisissure qu\u2019on gratte avec l\u2019ongle.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Vous \u00eates ma m\u00e8re et mes fr\u00e8res. Car quiconque fait la volont\u00e9 de Dieu, celui-l\u00e0 est mon fr\u00e8re, et ma s\u0153ur, et ma m\u00e8re.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il se tut. Il attendit. C\u2019\u00e9tait la premi\u00e8re fois qu\u2019il s\u2019identifiait ainsi, \u00e0 pleine voix, au Tr\u00e8s-Haut. Qu\u2019il disait d\u2019abord\u00a0:\u00a0\u00ab\u00a0Dieu\u00a0\u00bb et, ensuite\u00a0:\u00a0\u00ab\u00a0Moi\u00a0\u00bb. Qu\u2019il posait le premier jalon. Mais ils ne tressaillirent m\u00eame pas. Ils ne l\u2019avaient entendu que dire qu\u2019il aimait ceux qui glorifiaient Dieu et le servaient. Seuls, les autres, dehors, avaient compris, qui le connaissaient depuis tant d\u2019ann\u00e9es qu\u2019ils le savaient par c\u0153ur et que rien, venant de lui, ne pouvait les \u00e9tonner. Un rire monstrueux jaillit du groupe. Ils s\u2019\u00e9taient avanc\u00e9s jusqu\u2019\u00e0 la porte, laissant Marie immobile et courb\u00e9e au milieu du chemin. Ils criaient des injures. Et les injures atteignaient les convives, tous les convives en m\u00eame temps que J\u00e9sus, par derri\u00e8re, l\u00e2chement, \u00e0 la nuque.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Ecoutez-le, ce fou\u00a0! ce poss\u00e9d\u00e9\u00a0!\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">J\u00e9sus posa ses longues mains blanches sur la table et regarda l\u2019homme qui lui faisait face \u2014 et l\u2019homme, lui aussi, riait. \u00ab\u00a0Tout pr\u00eat \u00e0 croire\u00a0\u00bb, pensa-t-il, \u00ab\u00a0que je suis un fou et un poss\u00e9d\u00e9\u00a0!\u00a0\u00bb L\u2019homme se nommait Judas. Il n\u2019y avait pas en lui, comme en Simon ou Jean, cette attente fervente, ce d\u00e9sir constant d\u2019ils ne savaient quoi. A cause de cela, Jean et Simon ne l\u2019aimaient gu\u00e8re. Mais, devant lui, et devant lui seul, J\u00e9sus se sentait apais\u00e9. Il lui semblait parfois que Judas avait atteint le point o\u00f9 il esp\u00e9rait amener tous les autres. Jacques \u00e9tait craintif et malpropre, l\u2019esprit de Nathana\u00ebl quelquefois maladroit\u00a0; il y avait dans la tendresse de Jean et dans l\u2019assurance de Pierre quelque chose de trop humain, qui l\u2019oppressait. Mais Judas \u00e9tait l\u2019\u00e9quilibre m\u00eame\u00a0: les proportions de son corps l\u2019attestaient. Rien ne le d\u00e9concertait\u00a0: quoiqu\u2019il f\u00eet, o\u00f9 qu\u2019il f\u00fbt, il \u00e9tait bien. J\u00e9sus \u00e9tait s\u00fbr qu\u2019il ne croyait pas en Dieu. Il n\u2019avait que faire d\u2019un Dieu pour vivre. Si J\u00e9sus le gardait avec lui et si, \u00e0 table, il le pla\u00e7ait en face de lui, c\u2019\u00e9tait parce qu\u2019il \u00e9tait le mod\u00e8le de l\u2019homme futur, de l\u2019\u00eatre sans attache. Et sans doute \u00e9tait-il naturel qu\u2019en une telle occasion il r\u00eet et se moqu\u00e2t. Non pas du Ma\u00eetre mais de la cocasserie de la sc\u00e8ne\u00a0: cette foule pour qui J\u00e9sus \u00e9tait un inconnu et qui se pressait sous ses pas comme sous les pas d\u2019un proph\u00e8te \u2014 et le petit groupe irr\u00e9ductible de ceux-l\u00e0 qui le connaissaient. Son sourire s\u2019attendrit, et le rire de Judas, aussit\u00f4t, s\u2019accrut. Et plus J\u00e9sus souriait, plus le rire de Judas \u00e9tait clair et sonore. La fille qui les servait, Suzanne, s\u0153ur de L\u00e9vi, sans savoir, s\u2019associa \u00e0 leur joie. Elle gloussait, les mains \u00e0 sa poitrine rebondie, les l\u00e8vres humides. Alors, J\u00e9sus parla. Moins pour sa m\u00e8re et ses fr\u00e8res, dehors, et moins pour ses disciples pr\u00e9f\u00e9r\u00e9s, ses ap\u00f4tres, que pour cette fille trop belle, et Judas, l\u2019incorruptible.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Serais-je le d\u00e9mon\u00a0?\u00a0\u00bb dit-il. \u00ab\u00a0Mais comment pourrais-je les sourds et rendre la vue aux aveugles, si je l\u2019\u00e9tais\u00a0? Si un royaume est divis\u00e9 contre lui-m\u00eame, il ne saurait subsister. Et si, venu de Satan, je combats Satan, c\u2019est que le r\u00e8gne de Satan est pr\u00e8s de sa fin. Nul ne peut entrer dans la maison de l\u2019homme fort si, auparavant, il ne l\u2019encha\u00eene. Ainsi, je vous le dis en v\u00e9rit\u00e9, vous pourrez p\u00e9cher impun\u00e9ment, et m\u00eame blasph\u00e9mer en toute qui\u00e9tude. Mais, d\u2019abord, il vous faut comprendre que le blasph\u00e8me contre l\u2019esprit est le seul qui vous soit interdit, car l\u2019esprit seul vous permettra d\u2019encha\u00eener le d\u00e9mon.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et il disait de la sorte, en clair\u00a0: \u00ab\u00a0Cessez d\u2019invoquer les dieux et les d\u00e9mons. Comprenez que votre gu\u00e9rison importe avant toute chose et que vous d\u00e9livrer du mal c\u2019est vous d\u00e9livrer, d\u2019abord, de la croyance au Mal.\u00a0\u00bb Mais il n\u2019exprimait ainsi que son plus tenace espoir et cela \u00e9tait encore trop \u00e9tranger pour eux. Lorsque J\u00e9sus pensait \u00e0 ses ann\u00e9es de m\u00e9ditation et de tentation solitaire, il savait que ce serait difficile de leur faire comprendre\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La fille ne riait plus, pourtant. Ni Judas. La foule avait, par son nombre, chass\u00e9 les insulteurs. Et les convives, las du bruit et repus de boisson, souriaient \u00e0 des pens\u00e9es plus importantes pour eux, parce qu\u2019elles \u00e9taient leurs. Mais J\u00e9sus observait L\u00e9vi, son h\u00f4te, que d\u2019autres nommaient Matthieu et qui, jusqu\u2019alors, avait fait m\u00e9tier de lever sur ceux de sa race l\u2019imp\u00f4t pour les Romains. Il savait que celui-l\u00e0 non plus ne l\u2019abandonnerait pas. Alors, prenant pr\u00e9texte de la question qu\u2019un Scribe, attir\u00e9 par la f\u00eate, posait \u00e0 l\u2019un des siens\u00a0: \u00ab\u00a0D\u2019o\u00f9 vient, quand les disciples de Jean et ceux des Pharisiens pratiquent le je\u00fbne, que votre Ma\u00eetre et vous ne je\u00fbniez pas\u00a0?\u00a0\u00bb, il s\u2019\u00e9cria\u00a0: \u00ab\u00a0Les compagnons de l\u2019Epoux peuvent-ils je\u00fbner pendant que l\u2019Epoux est avec eux\u00a0? Mais les jours viendront o\u00f9 l\u2019Epoux leur sera enlev\u00e9, et ils je\u00fbneront en ces jours-l\u00e0.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et il se sentait tr\u00e8s fort et tr\u00e8s tendre. L\u2019id\u00e9e m\u00eame de dispara\u00eetre lui \u00e9tait aussi douce que celle de vivre et d\u2019\u00eatre au milieu de ses amis, \u00e9cout\u00e9 d\u2019eux.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Personne\u00a0\u00bb, dit-il encore, \u00ab\u00a0ne coud une pi\u00e8ce neuve \u00e0 un vieux v\u00eatement\u00a0; autrement le v\u00eatement neuf est perdu et la pi\u00e8ce d\u2019\u00e9toffe emporte un autre morceau du vieux v\u00eatement et la d\u00e9chirure devient pire. Et personne ne met du vin nouveau dans des outres vieilles\u00a0; autrement, le vin fait rompre les outres et le vin se r\u00e9pand et les outres sont perdues.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Car il commen\u00e7ait \u00e0 parler en images, non par crainte d\u2019\u00eatre compris mais par plaisir de d\u00e9voiler lentement son secret le plus cher et par po\u00e9sie naturelle du c\u0153ur.<\/p>\n<h3 align=\"center\"><b>VIII<\/b><\/h3>\n<h3 align=\"center\"><b>LES BEATITUDES<\/b><\/h3>\n<p align=\"center\"><b>\u00a0<\/b><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Donc, ils venaient vers lui. Sans aucun de ces refus qu\u2019il avait craints. Il parlait, et, sit\u00f4t les premi\u00e8res paroles, ils fr\u00e9missaient au plus profond d\u2019eux-m\u00eames. Et quel que f\u00fbt le tourment qui les troubl\u00e2t, quelque blessure qui se f\u00fbt ouverte en eux, il avait connu le tourment et ressenti la blessure. Il n\u2019\u00e9tait vide devant aucun, d\u00e9muni devant nulle souffrance. Une ivresse, parfois, s\u2019emparait de lui au milieu de la foule. D\u2019une connaissance qui, lorsqu\u2019il seul, refluait en lui, spasme de d\u00e9go\u00fbt et de r\u00e9volte illimit\u00e9e.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il ne se lassait pas de voir na\u00eetre des visages aux carrefours des rues, aux portes des maisons. Et, sur chaque visage, il distinguait cette m\u00eame r\u00e9volte et ce m\u00eame d\u00e9go\u00fbt qui, de sa m\u00e8re \u00e0 lui, jadis, avait lev\u00e9 l\u2019infranchissable mur. Mais aussi, nulle parole, nul geste, n\u2019avait un autre objet que d\u2019abattre le mur et de cr\u00e9er un pont entre le visage et lui.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il savait maintenant pourquoi l\u2019avait bless\u00e9, d\u00e8s sa premi\u00e8re enfance, l\u2019amour des autres. Leur amour n\u2019\u00e9tait qu\u2019un r\u00eave, leur amour s\u2019aiguisait dans une m\u00e9ditation st\u00e9rile et retournait contre eux des griffes longuement et savamment entretenues. Leur amour n\u2019\u00e9tait que concupiscence\u00a0: illusion et d\u00e9sir. Ils ne pouvaient pas \u00eatre diff\u00e9rents et, par suite, ne comprenaient pas que son amour \u00e0 lui f\u00fbt simplicit\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Heureux les c\u0153urs simples, parce qu\u2019ils voient Dieu\u00a0!\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et Dieu, oui\u00a0: Dieu lui-m\u00eame, \u00e9tait sur ses l\u00e8vres synonyme d\u2019amour. Et les c\u0153urs simples, c\u2019\u00e9taient les c\u0153urs ouverts. Mais le peuple, qui l\u2019entendait, se laissait bercer par les mots, les traduisait selon une longue habitude des textes.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Heureux ceux qui pleurent car ils seront consol\u00e9s\u00a0! Heureux ceux qui ont faim, car ils seront rassasi\u00e9s\u00a0!\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais cette profonde v\u00e9rit\u00e9 que le r\u00eave mange la vie et que, seuls, ceux qui ne cherchent pas un faux abri dans l\u2019illusion seront d\u00e9livr\u00e9s de leur mal, qu\u2019en peuvent-ils comprendre ces hommes qu\u2019une \u00e9ducation mill\u00e9naire a enferm\u00e9s dans le cercle de Jehova\u00a0? Pour eux, ce qui est bon est bon, ce qui est mauvais est mauvais. C\u2019est \u00e0 peine si quelque instinct de Justice compensatrice leur permet d\u2019imaginer que les plus malheureux ici-bas seront satisfaits dans l\u2019Autre Monde.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Heureux \u00eates-vous, lorsqu\u2019on vous insulte, qu\u2019on fit faussement du mal contre vous\u00a0! Car c\u2019est ainsi qu\u2019ils ont trait\u00e9 tous leurs proph\u00e8tes.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Oui, cet \u00e9quilibre scandaleux qu\u2019il leur propose, c\u2019est bien en ce monde qu\u2019il se v\u00e9rifie. Ils n\u2019ont qu\u2019\u00e0 le regarder mieux, \u00e9tendant sur les t\u00eates ces mains trop longues et qui ont beaucoup trembl\u00e9, mais qui maintenant palpitent. Il leur est \u00e0 la fois le plus \u00e9trange et le plus proche des \u00eatres.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Malheur aux c\u0153urs secs, aux esprits apais\u00e9s\u00a0! Malheur \u00e0 ceux qui sont rassasi\u00e9s, car ils auront faim\u00a0!\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">On dirait qu\u2019il guette la premi\u00e8re pierre, la premi\u00e8re injure\u00a0; qu\u2019il les appelle avec ses mains flexibles et sa voix mesur\u00e9e. Consoler le pauvre, passe encore\u00a0; mais attaquer de front le riche\u00a0!<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Malheur \u00e0 celui qui reste sur place et qui se ferme. Malheur \u00e0 celui qui ne conna\u00eet pas le poids du p\u00e9ch\u00e9, ses rem\u00e8des ne gu\u00e9rissent pas. Malheur au riche, car sa vie n\u2019est pas la vie.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais ils ne se scandalisent pas. Des femmes sont l\u00e0, sensibles au charme de sa voix, qui baissent la t\u00eate sur leurs seins fr\u00e9missants. Tout tremble au rythme de ses mains\u00a0: les feuilles des arbres, et l\u2019ind\u00e9racinable esp\u00e9rance des d\u00e9sh\u00e9rit\u00e9s. Bien que leur exp\u00e9rience, cent fois d\u00e9j\u00e0, leur ait appris l\u2019impr\u00e9visible retournement des choses, ils croyaient que ce n\u2019\u00e9taient l\u00e0 que co\u00efncidences passag\u00e8res. Ils sont ivres d\u2019y d\u00e9couvrir une loi. Il y a des pr\u00eatres, enfin, qui pressentaient ceci et qui sentent leur col\u00e8re cro\u00eetre contre l\u2019homme qui ose le divulguer.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">J\u00e9sus, au point o\u00f9 il est, ne parle plus pour ces femmes, ni pour ce pr\u00eatres, ni pour ces pauvres. Il a conscience du chemin parcouru et de l\u2019\u00e9tape atteinte. Un orgueil s\u2019\u00e9veille en lui, merveille\u00a0! qui est devenu le plus pur de ses dons.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Je ne suis pas venu abolir la Loi mais l\u2019accomplir.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Vous avez appris qu\u2019il a \u00e9t\u00e9 dit aux anciens\u00a0: \u00ab\u00a0Tu ne tueras point et que celui qui tue soit puni par le tribunal.\u00a0\u00bb Moi, je vous dis\u00a0: quiconque se met en col\u00e8re contre son fr\u00e8re, de m\u00eame, m\u00e9rite d\u2019\u00eatre puni. Mais accordez-vous avant le proc\u00e8s. Car savez-vous jusqu\u2019o\u00f9 va l\u2019ent\u00eatement des juges\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Vous avez appris qu\u2019il a \u00e9t\u00e9 dit\u00a0: \u00ab\u00a0Tu ne commettras point d\u2019adult\u00e8re\u00a0\u00bb. Et moi, je vous dis\u00a0: quiconque d\u00e9sire une femme a d\u00e9j\u00e0 commis l\u2019adult\u00e8re, dans son c\u0153ur, avec elle. Et il a \u00e9t\u00e9 dit\u00a0: \u00ab\u00a0Quiconque renvoie sa femme, qu\u2019il lui donne un acte de divorce\u00a0\u00bb. Et moi je vous dis\u00a0: quiconque renvoie sa femme, sauf si d\u00e9j\u00e0 elle est partie de lui, il la rend adult\u00e8re \u2014 et quiconque l\u2019\u00e9pousera, de m\u00eame, il commettra un adult\u00e8re.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Et vous avez appris\u00a0: \u00ab\u00a0Tu ne te parjureras pas mais tu t\u2019acquitteras envers le Seigneur de tes serments\u00a0\u00bb. Et moi je vous dis\u00a0: ne fais aucun serment, ni par la Ville qui a \u00e9t\u00e9 celle des Rois, ni par ta t\u00eate dont tu ne peux rendre un cheveu blanc ou noir. Dis\u00a0: cela ou cela n\u2019est pas. Tout le reste est mensonge.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Car, en toute chose, l\u2019important est le d\u00e9part, la premi\u00e8re faute, la premi\u00e8re compromission. N\u2019allez jamais plus loin qu\u2019au mouvement de col\u00e8re, de d\u00e9sir ou de ruse. Et cela encore est trop loin, si vous y c\u00e9dez.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Mais vous avez appris, surtout\u00a0: \u00ab\u00a0Tu aimeras ton prochain et tu ha\u00efras ton ennemi\u00a0\u00bb. Et moi je vous dis que l\u2019homme n\u2019est pas l\u2019ennemi de l\u2019homme\u00a0: le soleil se l\u00e8ve pour les m\u00e9chants et pour les bons et la pluie tombe sur le juste et l\u2019injuste. Si vous aimez ceux qui vous aiment, quel m\u00e9rite en avez-vous\u00a0? Les pires n\u2019en font-ils pas autant, et les animaux m\u00eame\u00a0? Si vous ne saluez que vos fr\u00e8res, qu\u2019y a-t-il l\u00e0 d\u2019\u00e9tonnant\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les mots apaisaient toute angoisse. Sa dualit\u00e9 s\u2019abolissait, dans l\u2019harmonie instinctive des phrases\u00a0; leur beaut\u00e9 lui cr\u00e9ait une beaut\u00e9 et leur rythme coh\u00e9rent un rythme. Il se servait du discours comme d\u2019un miroir \u2014 la preuve d\u2019une unit\u00e9 que les regards d\u2019autrui ne refl\u00e9taient pas et dont il ne trouvait plus en lui-m\u00eame l\u2019assurance. Ceux qui ne l\u2019aimaient pas disaient qu\u2019il \u00ab\u00a0s\u2019\u00e9coutait parler\u00a0\u00bb. Ce n\u2019\u00e9tait pas exact\u00a0: il \u00e9coutait, \u00e0 tout instant, cette voix qu\u2019il ne reconnaissait pas, qui \u00e9tait comme un luxe inou\u00ef et qui, de jour en jour, lui devenait plus n\u00e9cessaire.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Alors, sans pr\u00e9venir ses plus chers, il disparaissait. Une heure ou une nuit. Ils lui avaient adress\u00e9 des questions, ils avaient \u00e9chang\u00e9 un clair regard d\u2019intelligence, ils se retournaient\u00a0: il n\u2019\u00e9tait plus l\u00e0.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ils devaient courir pour le voir, loin sur la route, fuir \u00e0 grands pas, son manteau relev\u00e9 sur ses reins, comme des ailes. Parfois, alors, ils essayaient de parler avec lui, de ressusciter son visage. Avec surprise, ils devaient reconna\u00eetre qu\u2019ils l\u2019avaient vu diff\u00e9remment. Jean \u00e9voquait la douceur de son regard et sa fra\u00eecheur d\u2019adolescent\u00a0; Simon-Pierre aimait sa force et sa virilit\u00e9. Pour Suzanne, il \u00e9tait l\u2019amant qui ne la poss\u00e9dait qu\u2019en r\u00eave et, pour Jacques, le fils d\u2019un ouvrier, dont les traits \u00e9taient ceux-l\u00e0 m\u00eame de l\u2019homme du peuple. Ils n\u2019avaient plus, pour nourrir leur attente, que le souvenir des \u00e9tonnantes paroles qu\u2019il leur avait dites, la foule \u00e9coul\u00e9e\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Il n\u2019y a rien de cach\u00e9 qui ne doive \u00eatre r\u00e9v\u00e9l\u00e9. Et plus une chose est longtemps cach\u00e9e, plus elle vient au jour avec force et violence.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais d\u00e8s que, d\u00e9passant le rythme, ils s\u2019essayaient \u00e0 p\u00e9n\u00e9trer le sens, \u00e0 nouveau tout se morcelait. Judas avait compris qu\u2019il s\u2019agissait de la r\u00e9volte qui, longuement, en effet, doit forer son chemin souterrain avant d\u2019\u00e9clater au grand jour. Thomas pensait que c\u2019\u00e9tait une promesse d\u2019\u00e9claircir, plus tard, toutes ces \u00e9nigmes, et Matthieu un enseignement de la pri\u00e8re. Nul ne songeait \u00e0 \u00e9clairer ces mots par les suivants\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Prenez garde \u00e0 ce que vous entendez. Parce que la mani\u00e8re dont vous entendez vous juge. Et l\u2019on fera bonne mesure, car c\u2019est \u00e0 qui poss\u00e8de d\u00e9j\u00e0 qu\u2019on donne le plus.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ou par cette parabole, dont le sens, \u00e0 chaque fois qu\u2019ils allaient la p\u00e9n\u00e9trer, les emplissait d\u2019\u00e9pouvante\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0L\u2019homme jette en terre la semence et la terre produit d\u2019elle-m\u00eame le fruit. Et quand le fruit est m\u00fbr, on y met la faucille, parce que c\u2019est le temps de la moisson. Et, entre le moment o\u00f9 l\u2019homme a jet\u00e9 la semence et celui de la moisson, il n\u2019y a rien eu que la nuit et l\u2019ignorance. C\u2019est pourquoi, mes bien-aim\u00e9s, je vous en conjure\u00a0: m\u00e9fiez-vous du d\u00e9sir.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et le monde, autour d\u2019eux, \u00e9tait redevenu cruel.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Vie multiple et nouvelle \u00e0 chaque heure, vie \u00e9cartel\u00e9e\u00a0! Les jours de disette, o\u00f9 ils dinaient d\u2019\u00e9pis de bl\u00e9, succ\u00e9daient aux repas succulents, offerts par quelque riche aimable ou quelque pr\u00eatre curieux. Dans ces bourgades du lac le spectacle \u00e9tait si diff\u00e9rent que celui qu\u2019offraient les villes du Sud qu\u2019ils y \u00e9taient parfois comme en pays \u00e9tranger. Alors, ils se laissaient guider, soit par Pierre chez sa belle-m\u00e8re, soit par Judas chez l\u2019un de ses amis Pharisiens.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">J\u00e9sus ne cherchait pas \u00e0 savoir si c\u2019\u00e9tait par indiscr\u00e9tion ou, comme le pr\u00e9tendait Judas, par estime qu\u2019ils d\u00e9siraient sa pr\u00e9sence. Mais, envers eux, il ne se d\u00e9partissait pas de sa plus ancienne suspicion. Ils \u00e9taient trop s\u00fbrs d\u2019eux, sans poss\u00e9der le merveilleux cynisme de Judas. Ainsi la force, chez eux, devenait hypocrisie. Bien plut\u00f4t, il \u00e9tait combl\u00e9 par une douceur de vivre qu\u2019il n\u2019avait jamais connue, qui rendait plus alanguis les pas et plus souples les d\u00e9marches. Les synagogues s\u2019ornaient des sobres architectures grecques\u00a0; une riche v\u00e9g\u00e9tation \u00e9tablissait au-dessus des chemins qui descendaient au lac des ombrages d\u00e9licats. De l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de l\u2019eau, les monts \u00e9taient aussi bleus que le ciel. Soldats et courtisanes, serviteurs du Palais d\u2019H\u00e9rode, barbares bruns et moines blancs de sectes \u00e9trang\u00e8res peuplaient ces rues diverses d\u2019une foule cosmopolite.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le jour qu\u2019ils se mirent en marche vers Na\u00efm \u2014 un Pharisien, du nom de Simon, les y invitait \u2014 des bords du lac s\u2019\u00e9levaient tous les effluves de la fin du printemps, celui, entre autres, vif, ent\u00eatant, du laurier-rose. Ils rencontr\u00e8rent, en p\u00e9n\u00e9trant \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur des terres, un cort\u00e8ge fun\u00e8bre qui pr\u00e9c\u00e9dait une femme en grand deuil. S\u2019informant, ils apprirent que cette femme menait en terre son fils unique. J\u00e9sus s\u2019\u00e9mut de compassion pour elle et il lui dit\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Ne pleurez pas.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Puis il s\u2019approcha des porteurs et il les fit arr\u00eater. Le jeune homme semblait dormir. Ceux qui \u00e9taient les plus proches du cercueil rapport\u00e8rent plus tard que le Ma\u00eetre avait dit\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Je te le commande, l\u00e8ve-toi.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">D\u2019autres disciples, s\u2019\u00e9tant retourn\u00e9s apr\u00e8s que la petite troupe eut d\u00e9pass\u00e9 le cort\u00e8ge, dirent qu\u2019ils avaient vu le jeune homme debout au milieu des siens. La clart\u00e9 sereine du ciel donnait une visibilit\u00e9 parfaite \u00e0 cette aurore.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Plus loin, ils rencontr\u00e8rent deux hommes qui leur \u00e9taient envoy\u00e9s par Jean, toujours captif d\u2019H\u00e9rode. Et ils demand\u00e8rent \u00e0 J\u00e9sus, de la part du proph\u00e8te\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Etes-vous Celui Qui Doit Venir, ou devons-nous en attendre un autre\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Allez et rapportez \u00e0 Jean\u00a0\u00bb, r\u00e9pondit-il, \u00ab\u00a0ce que vous avez vu et entendu. Les aveugles voient, les boiteux marchent, les l\u00e9preux sont purifi\u00e9s, les pauvres consol\u00e9s, les morts ressuscit\u00e9s. Heureux celui que je ne scandalise pas\u00a0!\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et, les envoy\u00e9s partis, tous ses disciples furent convaincus qu\u2019il avait ressuscit\u00e9 le fils de la veuve. Mais il \u00e9tait trop las de leurs \u00e9ternelles confusions entre la lettre et l\u2019esprit pour tenter de les d\u00e9tromper encore une fois. Il fallait avancer sans cesse, p\u00e9n\u00e9trer toujours plus profond\u00e9ment leurs intelligences\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0A qui donc comparerai-je les hommes de cette g\u00e9n\u00e9ration\u00a0? A des enfants assis sur la place publique, qui s\u2019interpellent et se disent les uns aux autres\u00a0: \u00ab\u00a0Nous avons jou\u00e9 de la fl\u00fbte et vous n\u2019avez pas dans\u00e9\u00a0; nous avons chant\u00e9 des choses tristes et vous n\u2019avez pas pleur\u00e9\u00a0\u00bb. Car Jean-Baptiste est venu, ne mangeant point de pain et ne buvant point de vin, et vous avez dit de lui\u00a0: \u00ab\u00a0Il est poss\u00e9d\u00e9 du D\u00e9mon.\u00a0\u00bb Et moi je viens, mangeant et buvant, et vous dites\u00a0: \u00ab\u00a0C\u2019est un homme de bonne ch\u00e8re et un buveur. Mais les voies de la Sagesse sont multiples.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Or, un peu avant la maison de Simon, ils crois\u00e8rent une femme qui riait follement, la t\u00eate lourde, soutenue par un soldat. J\u00e9sus et cette femme se regard\u00e8rent. Et la femme cessa de rire. Elle s\u2019arr\u00eata, repoussa d\u2019un air irrit\u00e9 le soldat, qui poursuivit son chemin en haussant les \u00e9paules. J\u00e9sus \u00e9tait immobile en face d\u2019elle.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Ma\u00eetre\u00a0\u00bb, dit Judas, \u00ab\u00a0ce n\u2019est rien, ne voyez-vous pas\u00a0: une femme de mauvaise vie et, au surplus, une amie de nos oppresseurs.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il ne pouvait se d\u00e9tacher de ce visage\u00a0: mince, presque triangulaire, \u00e9cras\u00e9 sous la chevelure noire et conservant, gr\u00e2ce aux deux yeux obscurs et grands, malgr\u00e9 une nuit de d\u00e9bauche et sa fatigue, un air d\u2019innocence qui appelait. Il s\u2019\u00e9loigna cependant et entra chez son h\u00f4te.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et voici que, le repas \u00e0 peine commenc\u00e9, cette femme, \u00e0 son tour, entra dans la maison du Pharisien. Elle portait un vase d\u2019alb\u00e2tre rempli de parfum. Et, se tenant derri\u00e8re lui, prostern\u00e9e et pleurant, elle commen\u00e7a de lui essuyer les pieds avec ses cheveux, de les embrasser et de les oindre de parfum. \u00ab\u00a0Votre Ma\u00eetre\u00a0\u00bb, demandait Simon, \u00ab\u00a0ne sait-il pas que cette femme est une p\u00e9cheresse, lui qui voit si bien dans les c\u0153urs\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">J\u00e9sus n\u2019\u00e9coutait pas\u00a0: il caressait la chevelure de la courtisane et il s\u2019\u00e9tonnait de ce qu\u2019elle f\u00fbt si promptement revenue vers lui. Cette posture humili\u00e9e lui rappelait quelque chose\u00a0: une autre femme, sa m\u00e8re, lorsqu\u2019\u00e0 genoux ainsi, sur le sol de leur petite maison de Nazareth, elle cherchait une pi\u00e8ce d\u2019argent tomb\u00e9e sous la table ou le lit.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Simon\u00a0\u00bb, dit-il, \u00ab\u00a0un cr\u00e9ancier avait deux d\u00e9biteurs\u00a0; l\u2019un devait cinq deniers, l\u2019autre cinquante. Comme ils ne pouvaient, ni l\u2019un ni l\u2019autre, le payer, il leur fit gr\u00e2ce \u00e0 tous deux. Lequel l\u2019aime davantage\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Celui\u00a0\u00bb, r\u00e9pondit l\u2019autre, \u00ab\u00a0\u00e0 qui fut remise la plus grosse somme.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il ne devinait pas. J\u00e9sus sourit\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Vois-tu cette femme\u00a0? Je suis entr\u00e9 chez toi et tu n\u2019as pas vers\u00e9 d\u2019eau sur mes pieds\u00a0; mais elle les a mouill\u00e9s de ses larmes. Tu ne m\u2019as pas donn\u00e9 de baisers, mais vois comme elle m\u2019embrasse. Tu n\u2019as pas oint ma t\u00eate d\u2019huile, mais elle me couvre de parfum.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Puis il se leva et sortit derri\u00e8re elle, \u00e0 la stup\u00e9faction de tous. Appuy\u00e9e contre le mur, elle tremblait de tout son corps.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Qui es-tu\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0J\u2019ai une maison et une famille, ailleurs. En un bourg de Jud\u00e9e.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0C\u2019est l\u00e0 que tu es n\u00e9e\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Non, je suis n\u00e9e \u00e0 Magdala.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Elle disait son \u00e2ge\u00a0: vingt ans, son nom\u00a0: Marie. Elle disait le d\u00e9sir de libert\u00e9 et de richesse, et de vie facile, qui l\u2019avait amen\u00e9e en Galil\u00e9e. Ce qu\u2019elle taisait\u00a0: sa d\u00e9faite, son insatisfaction, ses yeux l\u2019exprimaient pour elle. La Samaritaine, ainsi, avait attendu de lui la joie. Et tant d\u2019autres\u00a0! Pourquoi, toujours, s\u2019y \u00e9tait-il refus\u00e9\u00a0? Il se sentait, devant cette grande douleur muette, plus d\u00e9sarm\u00e9 qu\u2019un enfant. Et lui, qui ne demandait jamais \u00e0 ceux qu\u2019il choisissait quelles \u00e9taient leurs attaches, il le lui demanda\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Qui te retient \u00e0 Na\u00efm\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Personne, J\u00e9sus, rien.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Et moi non plus\u00a0\u00bb, dit-il, \u00ab\u00a0rien ne fera que je te repousse.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Puis, il la caressa du regard, une fois encore.<\/p>\n<div id=\"attachment_2747\" style=\"width: 237px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><a href=\"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2013\/04\/CECI0121.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-2747\" class=\"size-medium wp-image-2747\" alt=\"Illustration Pierre-Jean Debenat \" src=\"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2013\/04\/CECI0121-227x300.jpg\" width=\"227\" height=\"300\" srcset=\"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2013\/04\/CECI0121-227x300.jpg 227w, http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2013\/04\/CECI0121.jpg 478w\" sizes=\"auto, (max-width: 227px) 100vw, 227px\" \/><\/a><p id=\"caption-attachment-2747\" class=\"wp-caption-text\">Illustration Pierre-Jean Debenat<\/p><\/div>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h3 align=\"center\"><b>IX<\/b><\/h3>\n<h3 align=\"center\"><b>LE MIRACLE IMPOSSIBLE<\/b><\/h3>\n<p align=\"center\"><b>\u00a0<\/b><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019intelligence n\u2019\u00e9tait plus de mise ici. Ni le courage. Au contraire, plus ils avaient peur, plus ils \u00e9taient pr\u00eats au rachat.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">On le vit bien \u00e0 Gerasa. Au cours du voyage en barque sur le lac, d\u00e9j\u00e0, les tourbillons d\u2019un vent furieux s\u2019\u00e9taient apais\u00e9s \u00e0 sa voix. De la poupe, o\u00f9 il \u00e9tait couch\u00e9 sur des coussins, il avait dit \u00e0 la temp\u00eate, sans se lever\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Calme-toi\u00a0!\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et, plus heureux que Xerx\u00e8s, il avait vu le flot lui ob\u00e9ir. Mais, \u00e0 peine d\u00e9barqu\u00e9s au pays des G\u00e9ras\u00e9niens, ils virent accourir vers eux une temp\u00eate\u00a0: un homme b\u00e2ti en force et qui, pendant longtemps, s\u2019\u00e9tait jet\u00e9 sur les vierges rencontr\u00e9es en chemin, pour les violer. On avait tent\u00e9 de l\u2019encha\u00eener dans des s\u00e9pulcres. Mais, toujours, il rompait les cha\u00eenes et les liens. Puis il fuyait parmi les tombes et les roches de la montagne, hurlant partout son d\u00e9sir forcen\u00e9. Cette fois encore, ce fut vainement qu\u2019on tenta de l\u2019arr\u00eater et de l\u2019impressionner par la pr\u00e9sence d\u2019un Proph\u00e8te. Il courut vers le Ma\u00eetre et il criait\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Qu\u2019as-tu \u00e0 faire avec moi, J\u00e9sus\u00a0! Fils de Dieu\u00a0! Qu\u2019ai-je \u00e0 voir avec Dieu\u00a0?&#8230;\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et il s\u2019abandonnait aux pires blasph\u00e8mes, de sorte que ceux qui \u00e9taient l\u00e0 se sentirent glac\u00e9s d\u2019\u00e9pouvante. J\u00e9sus ne cherchait que les yeux de la brute. Enfin, son regard les rencontra\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Quel est ton nom\u00a0?\u00a0\u00bb demanda-t-il.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le colosse haletait sous l\u2019emprise des yeux clairs. Mais il n\u2019\u00e9tait plus ma\u00eetre de se d\u00e9rober, ni de se taire. Il n\u2019\u00e9tait plus ma\u00eetre de ses mots.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Nous sommes nombreux.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La voix de J\u00e9sus sembla faire \u00e9cho \u00e0 la sienne\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Sors de cet homme.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Des gardiens de pourceaux s\u2019\u00e9taient arr\u00eat\u00e9s, qui contemplaient avec \u00e9tonnement la sc\u00e8ne. Et l\u2019impur se mit \u00e0 implorer, de cette voix \u00e9trange qui semblait jaillir des entrailles, et qui n\u2019\u00e9tait pas \u00e0 lui.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Laisse-nous aller dans toutes ces b\u00eates. Ne nous laisse pas sans demeure.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Au m\u00eame instant, comme saisis de panique par la violence de ses cris, les pourceaux commenc\u00e8rent \u00e0 d\u00e9valer la pente qui tombait \u00e0 la mer. Aveugles, grognant le groin en terre, ils se poussaient, se bousculaient, roulaient par masses compactes dans les eaux tumultueuses qui se refermaient sur lui. Le forcen\u00e9 s\u2019\u00e9tait tu et les gardiens enfuis.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Lorsque, avertis par eux de ce qui s\u2019\u00e9tait pass\u00e9, des gens vinrent au devant de J\u00e9sus et de ses disciples, ils virent l\u2019homme tranquille, les bras au corps, et discourant paisiblement. Au bas de la montagne, parfois encore, une vague soulevait une \u00e9chine rose. Tremblants mais r\u00e9solus, ils demand\u00e8rent au Ma\u00eetre de remonter dans sa barque et de quitter au plus vite leur pays. Un instant avait consomm\u00e9 leur ruine.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Jusqu\u2019aux derniers jours qu\u2019il v\u00e9cut en Galil\u00e9e, toutes ses solitudes s\u2019accompagn\u00e8rent de la tentation du miracle. Presque toujours, il y c\u00e9dait. Non sans honte, ni sans demander \u00e0 celui qu\u2019il avait gu\u00e9ri de ne pas \u00e9bruiter la chose. Sans doute n\u2019\u00e9tait-ce que la cons\u00e9quence de ses anciens m\u00e9pris\u00a0: il ne pouvait plus \u00eatre dupe de l\u2019homme. Celui qu\u2019on ne tient pas au collet par l\u2019avarice ou par la peur, l\u2019orgueil, la cr\u00e9dulit\u00e9 en rendent ma\u00eetre. Le seul effort exig\u00e9 \u00e9tait d\u2019avoir conscience des circonstances offertes\u00a0; et l\u2019impatience d\u2019\u00eatre autre les faisait tous pareils aux ivrognes de Cana.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">D\u00e8s l\u2019instant qu\u2019ils venaient vers lui, ils acceptaient de croire \u00e0 la possibilit\u00e9 de la gu\u00e9rison\u00a0; d\u00e9j\u00e0, ils \u00e9taient gu\u00e9ris. Tous ces \u00eatres contract\u00e9s dans l\u2019attente de la douleur \u00e0 venir, jambe pesante, yeux morts, une parole habile les d\u00e9livrait. Et, d\u2019un seul coup, leur esprit basculait du versant de la peur au versant de l\u2019espoir. Ils esp\u00e9raient de voir, si la peur avait \u00e9t\u00e9 de nuit \u2014 ou de parler si, jusqu\u2019alors, la peur avait \u00e9t\u00e9 de silence. Celui qui, depuis des mois, n\u2019osait se lever, dans la crainte de n\u2019\u00eatre plus soutenu par ses jambes, avec l\u2019appui de ce regard et de cette main, se tenait debout et rayonnait.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pitoyable\u00a0! C\u2019\u00e9tait \u00e0 cela qu\u2019ils s\u2019attachaient. Non pas \u00e0 la recherche du bonheur, non pas \u00e0 la compr\u00e9hension des lois\u00a0; mais \u00e0 ce bouleversement soudain, cette lib\u00e9ration rien que charnelle. Bien loin de chercher \u00e0 conna\u00eetre les lois, ils n\u2019\u00e9taient avides que de les d\u00e9truire. Ils n\u2019imaginaient Dieu, leur Dieu, que sous les traits d\u2019un charlatan.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais de quel droit les e\u00fbt-il condamn\u00e9s\u00a0? Certes, il savait de quelle pauvre valeur \u00e9taient tous ses pouvoirs, aupr\u00e8s de son propre accomplissement. Sa main ne portait aucun signe de gloire\u00a0; mais ceux de l\u2019\u00e9quilibre et de la raison. Pourtant, \u00e0 d\u2019autres heures, d\u00e9chir\u00e9 de solitude, il n\u2019avait de r\u00e9confort qu\u2019en ce pouvoir m\u00eame. Et, vraiment, en ces heures, la technique du gu\u00e9risseur faisait partie, profond\u00e9ment, de lui\u00a0: elle lui semblait l\u2019armature solide dans les limites de laquelle il lui \u00e9tait permis de s\u2019abandonner \u00e0 n\u2019importe quelle \u00e9volution.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il fallait bien, alors, que le jour v\u00eent de choisir entre l\u2019admiration du peuple et l\u2019estime de quelques-uns. Le dilemme qu\u2019autrefois avait pos\u00e9 la famille, les amis l\u2019exposaient \u00e0 leur tour. Serait-il devenu le pr\u00e9f\u00e9r\u00e9, ce jeune Nathana\u00ebl \u00e0 la bouche si fra\u00eeche\u00a0? Peut-\u00eatre l\u2019\u00e9tait-il d\u00e9j\u00e0. Il poss\u00e9dait toute l\u2019innocence n\u00e9cessaire pour nommer \u00ab\u00a0imposture\u00a0\u00bb le plus utile des dons.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Ma\u00eetre, disait-il, pourquoi faites-vous ces choses\u00a0? Pouvez-vous croire qu\u2019elles servent la vraie gloire\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Non, J\u00e9sus ne le croyait pas, et il ne voulait pas mentir, f\u00fbt-ce pour se garder un ami. Bienheureux ceux \u00e0 qui paraissent suffisantes les seules vertus de l\u2019int\u00e9grit\u00e9 personnelle\u00a0! L\u2019Adieu a \u00e9t\u00e9 long entre le Ma\u00eetre et le disciple. Dans la minute qu\u2019il dura, soixante fois un mot pouvait tout sauver. Pas m\u00eame\u00a0: la pression d\u2019un doigt, pendant la derni\u00e8re \u00e9treinte. Ah\u00a0! Personne jamais n\u2019est tout \u00e0 fait perdu\u00a0! Plus tard, quand le magicien ne sera plus et que son enseignement lui survivra, nul doute que Nathana\u00ebl s\u2019en revienne parmi la foule des pers\u00e9cut\u00e9s \u2014 des supplici\u00e9s en son nom. Et il dira\u00a0: \u00ab\u00a0J\u2019\u00e9tais des cinq premiers \u00e9lus.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce fut domin\u00e9 par cette pens\u00e9e qu\u2019un jour, et de nouveau, J\u00e9sus laissa se pr\u00e9ciser en lui le d\u00e9sir de retourner \u00e0 Nazareth \u2014 la tentation d\u2019imposer aux amis d\u2019enfance, aux camarades d\u2019\u00e9cole, l\u2019irr\u00e9futable preuve de sa puissance.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il partit une nuit, seul, n\u2019ayant pu se r\u00e9soudre \u00e0 se faire accompagner de ses disciples. De Tib\u00e9riade \u00e0 Nazareth la route n\u2019est pas si longue. Lorsqu\u2019il quitta les bords du lac, pourtant, il se sentait ma\u00eetre de lui\u00a0: sa vie \u00e9tait en lui, enti\u00e8re, pareille \u00e0 un fil imbrisable de son enfance \u00e0 ce jour. Et, de son enfance \u00e0 ce jour, un seul souvenir habitait sa pens\u00e9e, recueillait en soi tout le reste\u00a0: son vieux d\u00e9sir de les voir, les vieux et les jeunes, les hommes et les femmes de Nazareth, prostern\u00e9s \u00e0 ses pieds et le glorifiant \u2014 glorifiant son vrai p\u00e8re \u00e0 travers lui. Dans cette ville-l\u00e0, pas ailleurs.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Elle lui apparut enfin, si blanche, si repos\u00e9e, entre ses collines ondoyantes\u00a0! Et, de nouveau, c\u2019\u00e9tait un jour de Sabbat. Il ne s\u2019arr\u00eata ni au puits, ni \u00e0 l\u2019entr\u00e9e du bourg\u00a0; ni \u00e0 la ruelle \u00e9troite qu\u2019il avait, enfant, tant de fois parcourue. Il marcha droit sur la double porte ouverte\u00a0; et, lorsqu\u2019il entra, toutes les t\u00eates se tourn\u00e8rent vers lui. On finissait la pri\u00e8re. Il parla.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il parla tr\u00e8s longtemps. Il avait peur, \u00e0 chaque mot, du suivant. Mais il ne pouvait, non plus, se taire. Parfois, craignant de ne pouvoir poursuivre, il s\u2019aidait d\u2019une parabole, d\u2019un sermon d\u00e9j\u00e0 \u00e9prouv\u00e9. Sur le point de s\u2019arr\u00eater, il pensait \u00e0 cette chose belle qu\u2019il avait tue. Et cela encore devait \u00eatre dit\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Jusqu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9c\u0153urement.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Quand il sortit de la Synagogue, une vieille lui demanda de la gu\u00e9rir, et il lui imposa les mains. Mais elle n\u2019\u00e9tait pas vraiment malade. Personne, \u00e0 Nazareth, ne la croyait malade. Alors, il se fit conduire vers un vieillard contraint de garder le lit depuis des mois.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Autour de lui, derri\u00e8re, ses amis d\u2019enfance attendaient. Une des \u00e9preuves les plus faciles qu\u2019il p\u00fbt esp\u00e9rer\u00a0: le regard du vieux gardait toute sa vigueur. Il n\u2019y avait qu\u2019\u00e0 lui prendre les mains, lui communiquer d\u2019un serrement de main la confiance et l\u2019assise. Mais ce savoir n\u2019\u00e9tait plus que st\u00e9rile en lui\u00a0: il n\u2019habitait ni sa poitrine, ni ses mains.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0L\u00e8ve-toi et marche\u00a0!\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Comme ils ricanent, les trop connus\u00a0! Le vieux le regarde narquoisement. Il ne veut pas gu\u00e9rir\u00a0: rien que se moquer. Ils ne veulent que se moquer, tous \u2014 et non pas \u00eatre conquis. Mais par quoi le seraient-ils\u00a0? Par ce jeune homme mince, aux \u00e9paules tombantes, dont les doigts tremblent, dont ils connaissaient la famille, et dont le regard fuit leurs prunelles superficielles\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le vieux dit\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Tu vois bien que je ne puis pas me lever.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et, en effet, il le voit. Mais c\u2019\u00e9tait d\u2019une autre chose qu\u2019il s\u2019agissait. Il ne se r\u00e9volte pas. Il pressentait cet \u00e9chec. Il le savait. Il l\u2019a voulu, contre le temps et toutes ses lois. Il est juste qu\u2019il paie.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ils ne le chassent pas. Ils attendent qu\u2019il parte. Est-ce qu\u2019il aura compris\u00a0? Est-ce qu\u2019il osera revenir vers eux, chez eux, faire la preuve de son imposture\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Non. Cette fois, c\u2019est d\u00e9finitivement qu\u2019il va quitter la ville de l\u2019enfance. Il fuit lentement, d\u2019abord. Puis d\u2019un pas plus rapide, comme s\u2019il s\u2019imaginait \u00eatre poursuivi. Il accepterait d\u2019\u00eatre foul\u00e9 aux pieds. Mais ils s\u2019\u00e9cartent et rient. Seul, il gravit la colline, regardant sous ses pieds le vide, avec la tentation fugitive de s\u2019y jeter. Un pas encore, et il se sera cr\u00e9\u00e9 la l\u00e9gende consolante qu\u2019il fallait que l\u2019humiliation arrive.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce m\u00eame jour, une femme trop belle ou trop lascive r\u00e9clamait \u00e0 H\u00e9rode la t\u00eate de Jean-Baptiste, et l\u2019obtenait, sur un plat d\u2019argent.<\/p>\n<div id=\"attachment_2750\" style=\"width: 310px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><a href=\"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2013\/04\/CECI015.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-2750\" class=\"size-medium wp-image-2750\" alt=\"Illustration Pierre-Jean Debenat\" src=\"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2013\/04\/CECI015-300x164.jpg\" width=\"300\" height=\"164\" srcset=\"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2013\/04\/CECI015-300x164.jpg 300w, http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2013\/04\/CECI015.jpg 931w\" sizes=\"auto, (max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><\/a><p id=\"caption-attachment-2750\" class=\"wp-caption-text\">Illustration Pierre-Jean Debenat<\/p><\/div>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h2 align=\"center\"><b><i>CHAPITRE VIII<\/i><\/b><\/h2>\n<p align=\"center\"><b><i>\u00a0<\/i><\/b><\/p>\n<h2 align=\"center\">de soi\u00a0: la joie<\/h2>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h3 align=\"center\"><b>X<\/b><\/h3>\n<h3 align=\"center\"><b>LA MARCHE SUR LES EAUX<\/b><\/h3>\n<p align=\"center\"><b>\u00a0<\/b><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les disciples l\u2019admiraient d\u2019oser r\u00e9pondre avec tant de fermet\u00e9 aux docteurs de la Loi. Il les plaignait de l\u2019admirer pour si peu. Le plus dur n\u2019\u00e9tait pas le combat\u00a0; c\u2019\u00e9tait cette foule qui l\u2019oppressait, ces mains tendues, ces manteaux jet\u00e9s sous ses pas \u2014 pour l\u2019apitoyer ou, qui sait, pour le faire tr\u00e9bucher, peut-\u00eatre\u00a0? Tous des malades.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La mort de Jean-Baptiste, les premiers jours, lui \u00e9tait apparue comme une lib\u00e9ration. Mais, d\u00e9j\u00e0, pour certains \u2014 entre autres pour ces princes stupides de la famille d\u2019H\u00e9rode \u2014 il \u00e9tait le proph\u00e8te ressuscit\u00e9\u00a0: leur imagination n\u2019allait pas au-del\u00e0 de l\u2019effort de renouveler le pass\u00e9, ind\u00e9finiment. Pour lui-m\u00eame, l\u2019avenir, qu\u2019\u00e9tait-ce, sinon son pass\u00e9 r\u00e9ussi\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il e\u00fbt fallu, cette foule, la prendre contre soi\u00a0: leur embrasser les mains ou le visage, et les bercer. Il e\u00fbt fallu avoir, pour les contenir tous, l\u2019ampleur du ciel. Le ciel n\u2019avait pas peur de la multitude. Sur tous, il r\u00e9pandait une m\u00eame lumi\u00e8re bleue et vive qui rendait l\u2019ombre, ensuite, si douce. Mais, justement, c\u2019\u00e9tait de la douceur de l\u2019ombre que J\u00e9sus \u00e9tait jaloux. Il r\u00eavait beaucoup moins de les contenir \u2014 vieille ambition des Rois \u2014 que de les p\u00e9n\u00e9trer.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C\u2019\u00e9tait l\u2019instant o\u00f9 quelqu\u2019un, de ses pr\u00e9f\u00e9r\u00e9s, lui demandait ce qu\u2019ils allaient manger le soir. Crainte d\u2019avoir faim\u00a0? Non, pas m\u00eame\u00a0: habitude. A tout moment, entre eux et son d\u00e9sir, il rencontrait cette carapace recuite cent fois par les jours. Cependant, des ailes noires tournaient au dessus d\u2019eux avec des croassements et, l\u00e0-bas, au bout de la route descendante qui sortait de la ville, ils voyaient, m\u00eal\u00e9s aux rangs de bl\u00e9 de la seconde r\u00e9colte, de hautes fleurs blanches piqu\u00e9es dans les champs comme une broderie sur une toile. Qu\u2019ils \u00e9taient donc durs et ferm\u00e9s\u00a0!<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Pourquoi t\u2019occupes-tu, Jacques, de l\u2019heure qui n\u2019est pas encore l\u00e0\u00a0? Vois les corbeaux et vois les lys. Ils ne travaillent ni ne filent. Pourtant, ils vivent et ne manquent de rien. Que crains-tu donc\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Judas hochait la t\u00eate. Il disait \u00e0 Simon\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Le Ma\u00eetre est insens\u00e9.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et Simon ne disait rien. Et son silence blessait J\u00e9sus bien davantage que la raillerie. Alors, il caressait les cheveux d\u2019une femme qui se prosternait sur son chemin. Et il gardait sur la nuque de cette femme, sachant que le contact la soulagerait, quel que f\u00fbt le mal dont elle souffr\u00eet. Et il avait piti\u00e9, toujours piti\u00e9 de ceux qui pensent \u00e0 manger le soir, non \u00e0 gu\u00e9rir.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Au bout du chemin ou du lac, au pied de la colline, la multitude. Partout o\u00f9 s\u2019\u00e9levait une roche, la foule \u00e9tait l\u00e0. Pourquoi venaient-ils vers lui\u00a0? S\u2019il ne se posait la question, elle hantait les siens.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Pourquoi viennent-ils\u00a0?\u00a0\u00bb se demandait Judas. Et Simon se le demandait, et Jean. Celui6l\u00e0 \u00e9tait le seul, sans doute, \u00e0 r\u00e9pondre\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Parce qu\u2019ils l\u2019aiment.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et, ce disant, il identifiait son r\u00eave \u00e0 celui de la foule. De m\u00eame que Judas, pensant\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Ils ont besoin d\u2019un lib\u00e9rateur et d\u2019un chef.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Simon attendait.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais, parmi tous ces doutes et toutes ces questions, quoi qu\u2019il ait dit, quoi qu\u2019il ait fait, la pr\u00e9occupation de la nourriture avait continu\u00e9 de se d\u00e9velopper en eux. Au milieu de son discours, un des ap\u00f4tres se penchait vers lui\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Ils ont faim, Ma\u00eetre.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cela voulait dire, aussi bien\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Donne-nous \u00e0 manger.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il se taisait. Il regardait le peuple couch\u00e9 dans l\u2019herbe, assis tout au long de la pente adoucie. Les vivres \u00e9taient tenus jalousement par la main referm\u00e9e, ou cach\u00e9s sous la robe et le manteau. Parfois, secr\u00e8tement, quelqu\u2019un portait un morceau de pain \u00e0 sa bouche.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le m\u00eame qui avait parl\u00e9 s\u2019inqui\u00e9tait encore\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Le soir tombe. Il faut renvoyer le peuple, afin que, se r\u00e9pandant dans les villages d\u2019alentour, ils y trouvent l\u2019abri et la nourriture, car nous sommes ici dans un lieu d\u00e9sert.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Donnez-leur, vous-m\u00eames, \u00e0 manger.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais il fallait toujours expliquer longuement les choses.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Faites-les asseoir par groupes de cinquante.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pendant que la foule ob\u00e9issait, un petit gar\u00e7on se leva et donna aux ap\u00f4tres tout ce qu\u2019il avait apport\u00e9\u00a0: cinq poissons et deux pains. Et J\u00e9sus les rompit, et il demanda qu\u2019ils fussent distribu\u00e9s. Ainsi, le c\u0153ur tressaille sous l\u2019\u00e9mulation de l\u2019exemple. Les plus riches donnent \u00e0 ceux qui sont pauvres. Un instant, dans l\u2019\u00e9ternit\u00e9 des jours habituels, quelques hommes et quelques femmes r\u00e9unis ressentent que ce qu\u2019ils poss\u00e8dent n\u2019est rien. La parole n\u2019y e\u00fbt pas suffi\u00a0; le geste, en un autre temps, aurait \u00e9t\u00e9 d\u00e9risoire. Mais la parole et le geste ont boulevers\u00e9 les consciences, mis en haut ce qui \u00e9tait en bas, rendu \u00e0 ce qui n\u2019est qu\u2019humain son incomparable attrait.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">On ramassa des corbeilles de miettes, pour les donner \u00e0 ceux qui \u00e9taient pauvres ailleurs.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Celui-l\u00e0\u00a0\u00bb, dit Judas \u00ab\u00a0est vraiment un chef.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le dernier, J\u00e9sus descendit. La foule s\u2019\u00e9coulait dans le lointain. Par groupes de dix ou de vingt, ils retournaient \u00e0 Capharna\u00fcm par le chemin le plus long, en contournant le lac. Ils ne seraient pas chez eux avant le milieu de la nuit. Et J\u00e9sus \u00e9tait heureux de cette promenade nocturne qui allait leur permettre de m\u00e9diter l\u2019exemple, s\u2019ils l\u2019avaient seulement retenu. Lui, il descendait tr\u00e8s lentement. Et, entre le peuple et lui, il voyait ses disciples qui, surpris de sa lenteur, s\u2019\u00e9taient arr\u00eat\u00e9s pour l\u2019attendre. Bient\u00f4t, Pierre n\u2019y tint plus et, remontant vers lui, il l\u2019interpella\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Ma\u00eetre, venez avec nous, dans ma barque.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">J\u00e9sus le chassa du geste\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Ne vous inqui\u00e9tez pas de moi.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il s\u2019assit sur une pierre blanche et il se retourna vers le sommet\u00a0; derri\u00e8re lui, le soleil achevait de mourir. A ses pieds, le cr\u00e9puscule couvrait toutes choses. Les oliviers du lac \u00e9taient bleus, et le lac lui-m\u00eame tranquille comme une ardoise transparente sur quoi les petites vagues eussent inscrit des chiffres myst\u00e9rieux. Tout \u00e9tait merveilleusement calme, jusqu\u2019aux toits d\u2019or de Capharna\u00fcm, de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de l\u2019eau. A quoi bon parler de la faim \u00e0 qui n\u2019a jamais eu faim, de l\u2019amour \u00e0 qui n\u2019a connu l\u2019amour, du Royaume \u00e0 qui n\u2019est jamais entr\u00e9 dans le Royaume\u00a0? Les mots ne sont que des aide-m\u00e9moire. Mais \u00e0 quoi sert une m\u00e9moire \u00e0 ceux qui n\u2019ont pas de souvenirs\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Non\u00a0! Ce qu\u2019ils voulaient, ce n\u2019\u00e9tait pas des paroles, mais des choses qui frappent d\u2019\u00e9tonnement. Comme des enfants qui veulent des bonbons et \u00e0 qui l\u2019on explique qu\u2019il ne faut pas trop en manger mais qui continuent d\u2019en vouloir. Des choses prodigieuses. Comme des gens qui s\u2019\u00e9merveillent d\u2019une fum\u00e9e et ne pensent pas au tas de bois sous la cendre, qui s\u2019\u00e9merveillent d\u2019un reflet sur l\u2019eau et ne pensent pas aux lieues sous-marines sans lueur. Qu\u2019il \u00e9tait difficile de leur apprendre \u00e0 vivre profond\u00e9ment\u00a0!<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il se leva, il \u00e9tait las. Mais, en descendant la pente, il fut d\u00e9livr\u00e9 de sa fatigue. Les petits cailloux sous ses pieds n\u2019entravaient pas sa marche\u00a0: ils semblaient, en roulant, le faire rouler sur eux et le porter. Il fut si rapidement au bas de la colline que la barque qui emportait Pierre n\u2019\u00e9tait pas \u00e9loign\u00e9e de plus de vingt pas. Mais le cr\u00e9puscule \u00e9tait partout maintenant, de sorte qu\u2019il ne distinguait que vaguement \u00a0les rameurs. Une forme \u2014 Simon, peut-\u00eatre \u2014 debout \u00e0 l\u2019arri\u00e8re, \u00e9tait tourn\u00e9e vers lui. Il continuait de marcher vers cette pr\u00e9sence fraternelle. Et, soudain, il ne sentit plus la terre sous ses pieds mais le sable humide et les premi\u00e8res vaguelettes qui se glissaient sous eux comme des lames de bois mouvantes. Il allait de plus en plus vite, sautant d\u2019une vague \u00e0 l\u2019autre, vite et pourtant sans h\u00e2te, sans penser que cela \u00e9tait d\u00e9fendu. Il se rappelait l\u2019enfant J\u00e9sus jouant ainsi dans le fleuve, jadis, prenant soin \u00e0 ne toucher le fond que du bout des pieds\u00a0: c\u2019\u00e9tait au bord du Jourdain, en un endroit o\u00f9 l\u2019eau n\u2019avait pas de profondeur. Mais le temps des pr\u00e9cautions s\u2019abolissait. Et l\u2019enfant, autrefois, \u00e9tait moins agile que lui, maintenant. Deux doigts de sa robe n\u2019\u00e9taient pas mouill\u00e9s, quand il vit qu\u2019il \u00e9tait tout pr\u00e8s de la barque et, m\u00eame, qu\u2019il l\u2019avait un peu d\u00e9pass\u00e9e. Jacques, Jean et Pierre s\u2019\u00e9taient dress\u00e9s, \u00e9merveill\u00e9s et terrifi\u00e9s par le prodige. Et il pensa, seulement alors, qu\u2019il leur avait donn\u00e9 ce qu\u2019ils attendaient de lui.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Ma\u00eetre\u00a0\u00bb, criait Pierre, \u00ab\u00a0faites que j\u2019aille avec vous\u00a0!\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Viens\u00a0\u00bb, dit-il.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et Simon descendit de la barque, mais il avait si peur qu\u2019il s\u2019enfon\u00e7a tout de suite en criant, ployant les genoux et le corps, ainsi qu\u2019un homme qui se noie par crainte de se noyer. J\u00e9sus lui prit la main. Les deux autres, du bateau, tendaient vers eux des bras \u00e9perdus. J\u00e9sus laissa Pierre y monter le premier, puis il l\u2019y suivit. Il y avait une grande paix dans son c\u0153ur, \u00e0 cause de leur foi.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Longtemps, il h\u00e9sita avant de leur dire la chose en cette synagogue de Capharna\u00fcm, plus semblable \u00e0 un temple grec qu\u2019\u00e0 un sanctuaire du Tr\u00e8s-Haut. C\u2019\u00e9tait le lendemain du jour de la Multiplication des Pains et de la Marche sur les Eaux. Respectueuse, la foule attendait. Au milieu de son silence, il percevait les chuchotements\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Comment \u00e9tait-il dans la barque, sans y \u00eatre mont\u00e9\u00a0? Il nous a rassasi\u00e9s avec deux pains et un poisson. Il est venu nous d\u00e9livrer du mal.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Son regard accrocha deux Pharisiens debout pr\u00e8s de lui et, dans leurs yeux, il n\u2019y avait aucune haine, mais une troublante curiosit\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Je suis venu\u00a0\u00bb, commen\u00e7a-t-il, \u00ab\u00a0vous apporter le pain de vie.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il attendit un peu de temps encore. Il voyait bien qu\u2019ils n\u2019\u00e9taient pas pr\u00eats \u00e0 l\u2019entendrez, qu\u2019ils n\u2019esp\u00e9raient pas de lui un Evangile qui f\u00fbt \u00e0 la mesure de leur imperfection, qu\u2019ils voulaient des l\u00e9gendes et des fables. Mais il ne pouvait attendre. Et sans doute ne retrouverait-il jamais une si fervente attention.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Vous adorez Mo\u00efse parce que Mo\u00efse a donn\u00e9 \u00e0 vos p\u00e8res la manne dans le d\u00e9sert. Mais la manne ne venait pas de Mo\u00efse. Elle venait du ciel. Et, maintenant, je ne vous dirai pas que je vous ai apport\u00e9 le pain du ciel, parce que ce n\u2019est pas vrai et que je ne d\u00e9tiens pas ce pain. Ce que je vous apporte, c\u2019est moi-m\u00eame. Et ma chair, qui est la chair du fils de l\u2019homme, est une nourriture, et mon sang est un breuvage. Je me suis donn\u00e9 \u00e0 vous tout entier, chair et sang. Je vous ai fait le don de ma personne.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Que dit-il\u00a0?\u00a0\u00bb murmuraient les voix. \u00ab\u00a0Qu\u2019il nous donne sa chair \u00e0 manger\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Je vous donne tout ce qui en moi n\u2019est ni la Loi, ni l\u2019Habitude. Mon \u00e9lan le plus charnel, je vous le donne. Et nul, s\u2019il ne mange de ce pain d\u2019homme, s\u2019il ne boit de ce sang, n\u2019aura la Vie.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il y eut des rires. Quelques-uns s\u2019en all\u00e8rent. J\u00e9sus les voyait sortir et son c\u0153ur se crispait d\u2019angoisse. L\u2019un des Pharisiens se pencha vers Judas et dit\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Votre Ma\u00eetre, avertissez-le\u00a0: il est ind\u00e9cent.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Puis il se drapa dans son manteau et se fit un passage \u00e0 travers le peuple.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Qu\u2019ils entendent\u00a0\u00bb, criait J\u00e9sus, \u00ab\u00a0ceux qui ont des oreilles pour entendre\u00a0! Vous mangerez mon corps et vous boirez mon sang, car c\u2019est seulement ainsi que je revivrai en vous.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Puis il ferma les yeux. Il l\u2019avait dit\u00a0!<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Lorsqu\u2019enfin il les rouvrit, il n\u2019y avait plus dans la synagogue que ses douze ap\u00f4tres. Il descendit au milieu d\u2019eux, et il leur demanda\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Et vous, pourquoi ne vous en allez-vous pas\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ils y avaient pens\u00e9. Puisqu\u2019ils ne l\u2019avaient pas fait, ils ne le feraient sans doute jamais plus.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0O\u00f9 irions-nous, Ma\u00eetre\u00a0?\u00a0\u00bb r\u00e9pondit Simon.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Et qui parle comme vous\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Marie, de Magdala, pleurait dans l\u2019ombre. Elle avait compris. Elle seule.<\/p>\n<div id=\"attachment_2756\" style=\"width: 310px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><a href=\"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2013\/04\/035a.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-2756\" class=\"size-medium wp-image-2756\" alt=\"Illustration Pierre-Jean Debenat\" src=\"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2013\/04\/035a-300x225.jpg\" width=\"300\" height=\"225\" srcset=\"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2013\/04\/035a-300x225.jpg 300w, http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2013\/04\/035a.jpg 809w\" sizes=\"auto, (max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><\/a><p id=\"caption-attachment-2756\" class=\"wp-caption-text\">Illustration Pierre-Jean Debenat<\/p><\/div>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h3 align=\"center\"><b>XI<\/b><\/h3>\n<h3 align=\"center\"><b>DE TYR A SIDON<\/b><\/h3>\n<p align=\"center\"><b>\u00a0<\/b><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et, de nouveau, J\u00e9sus eut besoin d\u2019\u00eatre solitaire. Comme \u00e0 chaque fois qu\u2019il avait beaucoup parl\u00e9, il eut besoin de reformer en lui des paroles claires, parce que l\u2019homme n\u2019est pas un moulin \u00e0 pri\u00e8res et qu\u2019il lui faut, avant de s\u2019abandonner aux mots, mettre sa chair et son \u00e2me en accord. Il avait, aussi, un grand d\u00e9sir de voir la mer. Non pas l\u2019eau bleue et calme, tout de suite born\u00e9e, d\u2019un lac \u2014 mais l\u2019immense \u00e9tendue, sans limite pour l\u2019\u0153il et sans une tache si loin porte le regard, le ciel sur la terre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">De m\u00eame qu\u2019il avait envoy\u00e9 ses compagnons, il partit seul. Le lever du soleil le trouva entre les collines qui, du nord du lac \u00e0 la mer, forment un chemin presque rectiligne, Cad\u00e8s loin derri\u00e8re lui. Trente kilom\u00e8tres au plus\u00a0: cinq heures de marche. Pour midi, il \u00e9tait aux portes de Tyr. Mais il n\u2019y entra pas. Il affectionnait de chaque ville, ses faubourgs. Et, l\u00e0 encore, ce fut par les ruelles sales, comme \u00e9cras\u00e9es sous la masse proche des Palais, qu\u2019il atteignit le port.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La ville insulaire, b\u00e2tie par les Ph\u00e9niciens qui avaient \u00e9chapp\u00e9 \u00e0 la captivit\u00e9 de Babylone, \u00e9troite et haute, s\u2019\u00e9levait au bout de sa longue digue brillante comme des lances et des boucliers de sentinelles impavides. Mais J\u00e9sus ne voyait pas \u2014 ne voulait pas voir cette magnificence\u00a0; non plus qu\u2019apr\u00e8s tant d\u2019occupants Assyriens ou Grecs, la pr\u00e9sence importune des \u00e9ternels soldats gu\u00eatr\u00e9s d\u2019argent. Avidement, presque agenouill\u00e9 (le m\u00f4le bariol\u00e9 tombait \u00e0 pic dans la mer), il regardait les eaux ouvertes et referm\u00e9es sur un petit rocher noir au dessous de lui. Et les eaux exer\u00e7aient sur lui leur fascination habituelle.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Voiles basses, lentement, une longue gal\u00e8re concave vint rencontrer la pierre. Une rame sauta de l\u2019eau sur la digue \u00e0 quelques pouces de lui. Une voix courrouc\u00e9e l\u2019avertit trop tard. Des hommes pesants, dont la joie avait quelque chose d\u2019offensant pour la paix des eaux, le bouscul\u00e8rent et rirent de le voir perdre l\u2019\u00e9quilibre. Relev\u00e9, il s\u2019\u00e9loigna. La ville m\u00e9pris\u00e9e se reformait autour de lui, l\u2019emprisonnant \u00e0 la fois de ses murs et de la f\u00e9brilit\u00e9 des jeunes hommes, de l\u2019avide perplexit\u00e9 des femmes, de la rumeur encombrante des marchands. La ville tendait vers lui des bras aux muscles innombrables, pour l\u2019arr\u00eater. Et les clameurs des hommes aux fouets qui, dans le port, surveillaient un d\u00e9chargement de sacs longtemps le poursuivirent dans les quartiers silencieux du faubourg.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">D\u00e8s la premi\u00e8re ruelle, il fut chez lui. (Car ce n\u2019\u00e9tait point par devoir, mais par une exigence secr\u00e8te qu\u2019il recherchait la compagnie des pauvres gens.) Les odeurs du poisson fum\u00e9 et de l\u2019huile d\u2019alo\u00e8s s\u2019y m\u00ealaient, \u00e9c\u0153urantes, tenaces comme celle de la sueur de femme. Un gar\u00e7on brun surgit, qui l\u2019appela par son nom\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0C\u2019est J\u00e9sus, le gu\u00e9risseur, le r\u00e9dempteur, le sauveur d\u2019hommes\u00a0!\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Sur les seuils apparurent des visages amaigris, dont les yeux, avides d\u2019espoir, le suivaient.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0J\u00e9sus, le sauveur d\u2019hommes\u00a0!\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Apr\u00e8s le supplice de l\u2019indiff\u00e9rence, celui de la ferveur\u00a0! Mais, au moins, celui-l\u00e0 il pouvait le supporter. Il marchait, la t\u00eate droite, attentif \u00e0 cette force dont un cri de croyance, toujours, l\u2019emplissait \u2014 qui coulait de sa poitrine comme du flacon pench\u00e9 le vin fort.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il n\u2019y avait rien d\u2019autre \u00e0 faire que de laisser l\u2019\u00e9nergie limpide s\u2019\u00e9couler du flacon pench\u00e9. De la poitrine \u00e0 l\u2019\u00e9paule. De l\u2019\u00e9paule aux bouts des doigts. Il \u00e9tendait le bras, pr\u00eat \u00e0 le poser, les yeux ferm\u00e9s, sur le premier ou la premi\u00e8re qui l\u2019implorerait de gu\u00e9rir. Soudain, il s\u2019arr\u00eata. Se jetant au devant de lui, si vite qu\u2019il ne vit d\u2019elle que cette forme agenouill\u00e9e, une femme lui criait\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Si c\u2019est toi J\u00e9sus, sauve ma fille\u00a0!\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il recula d\u2019un pas. Quelque chose, dans les gestes \u00e9gar\u00e9s de la Ph\u00e9nicienne et dans sa voix criarde, suscitait le d\u00e9go\u00fbt plus que la piti\u00e9. Enorme, des m\u00e8ches grises barrant ses joues, la bouche horrible, elle avait une des chevilles de l\u2019homme dans ses mains et, trop lourde pour se mouvoir, elle semblait s\u2019\u00eatre li\u00e9e \u00e0 lui pour l\u2019\u00e9ternit\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Ma fille est folle, J\u00e9sus\u00a0; elle danse toute la nuit sur place et me frappe, moi, sa maman, quand j\u2019approche d\u2019elle. Elle crie des mots que je n\u2019ai jamais dits, non, que je n\u2019ai jamais os\u00e9 dire. Elle est poss\u00e9d\u00e9e du d\u00e9mon, qu\u2019ils disent. Mais je sais bien, moi, qu\u2019il n\u2019y a pas de d\u00e9mon. Gu\u00e9ris-la.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce n\u2019\u00e9tait pas la premi\u00e8re fois qu\u2019il retrouvait les paroles essentielles chez ceux-l\u00e0, pr\u00e9cis\u00e9ment, \u00e0 qui elles ne pouvaient servir\u00a0: il n\u2019y a pas de d\u00e9mon. Chez les esclaves de toutes les races, les hors-la-loi de l\u2019humanit\u00e9. Son d\u00e9go\u00fbt \u00e9tait sans limite.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Laisse d\u2019abord les enfants se rassasier\u00a0\u00bb, dit-il. \u00ab\u00a0Il n\u2019est pas bon de prendre le pain aux enfants pour le jeter aux petits chiens.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Disant cela, il \u00e9tait las, parce qu\u2019il n\u2019aurait pas voulu l\u2019humilier. Mais il ne pouvait rien pour elle. Il esp\u00e9rait aussi, un peu, qu\u2019elle ne comprendrait pas. Mais n\u2019\u00e9tait-ce pas, toujours, ces \u00eatres-l\u00e0 qui le comprenaient le mieux\u00a0? La femme dressa son visage hirsute et ses yeux contenaient chacun une larme qui ne coulerait pas.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Oui, Ma\u00eetre, oui Ma\u00eetre\u00a0! Mais les petits chiens mangent sous la table les miettes des enfants.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et, \u00e0 son tour, il sentit ses yeux pleins de larmes. Elle voulait bien \u00eatre abaiss\u00e9e au rang des b\u00eates, pourvu que sa fille gu\u00e9r\u00eet. Elle aussi \u00e9tait digne d\u2019\u00eatre exauc\u00e9e, elle surtout. Alors qu\u2019il pensait cela, il sut que la force l\u2019avait quitt\u00e9. C\u2019\u00e9tait parce que la force l\u2019avait quitt\u00e9 que la femme avait pu dire cette parole. Il se pencha et l\u2019aida, montagne de chair, \u00e0 se relever.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Allez. A cause de ce que vous avez dit, votre fille n\u2019est plus folle.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il l\u2019imaginait, cette jeune fille qu\u2019il ne conna\u00eetrait jamais, enfin d\u00e9tendue, assoupie sur sa couche. Peut-\u00eatre allait-elle sourire \u00e0 sa m\u00e8re en se r\u00e9veillant.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La qu\u00eate de son p\u00e8re le menait vers le Nord, tout au long de cette mer Ph\u00e9nicienne sur laquelle n\u2019avait pas r\u00e9sonn\u00e9 encore l\u2019avertissement\u00a0:\u00a0\u00ab\u00a0Le Dieu Pan est mort\u00a0!\u00a0\u00bb Aux portes de Byblos, un torrent d\u00e9versait son \u00e9blouissante cataracte. En cette \u00e9poque de l\u2019ann\u00e9e, le sang de l\u2019immortel Adonis teintait de rouge les eaux du fleuve. Sur les terrasses naturelles du mont, des mains pieuses avaient pr\u00e9par\u00e9 les jardins de l\u2019Agneau Grec. En un fouillis l\u00e9ger s\u2019\u00e9levaient les herbes \u00e9ph\u00e9m\u00e8res (le fenouil, l\u2019orge, le bl\u00e9 et la laitue), plant\u00e9es sans racines dans des vases de terre pour symboliser la courte destin\u00e9e de l\u2019amant de V\u00e9nus. En son honneur, des jeunes filles, v\u00eatues de blanc et les seins nus, dansaient des rondes.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Perdu parmi une assistance nombreuse, J\u00e9sus vit cela. Mieux que tout autre, il \u00e9tait sensible \u00e0 la particuli\u00e8re beaut\u00e9 de l\u2019adolescent couch\u00e9 au milieu des fleurs. Non qu\u2019il adm\u00eet cette glorieuse exhibition de joie\u00a0: il concevait mal que l\u2019amour p\u00fbt \u00eatre \u00e0 ce point d\u00e9nu\u00e9 de myst\u00e8re. Trop heureux, ces gens d\u2019une autre race et d\u2019une autre religion n\u2019\u00e9taient pas dignes de p\u00e9n\u00e9trer la destin\u00e9e tragique de l\u2019homme.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pourtant, lorsque, \u00e0 la fin des danses, les jeunes filles jet\u00e8rent des fleurs et des pr\u00e9sents dans le gouffre d\u2019Adonis pour perp\u00e9tuer le souvenir de la mort du Dieu et que, s\u2019\u00e9tant pench\u00e9 lui-m\u00eame, il vit les \u00e9cumeuses chutes sanglantes charrier les fleurs et les fruits, il pressentit de quelle \u00e9trange beaut\u00e9 se pare un mythe solaire et quel drame plus \u00e9trange encore peut engendrer la Joie qui avoue son nom. En cet instant, il remarqua, juste devant lui, un homme dont l\u2019attention et le maintien avaient quelque chose de royal. Seuls ses cheveux, blancs comme l\u2019aile de la tourterelle, accusaient son \u00e2ge. Les muscles qui saillaient sous le manteau court, la bouche friande et les yeux clairs prolongeaient jusqu\u2019en sa premi\u00e8re vieillesse tout le charme de l\u2019adolescence. Il sentit sur sa nuque le regard de J\u00e9sus et se retourna vers lui\u00a0: son nez droit n\u2019\u00e9tait pas d\u2019un Juif. Il le regardait avec bienveillance, pr\u00eat \u00e0 r\u00e9pondre si J\u00e9sus, le premier, lui adressait la parole. Pourtant, J\u00e9sus demeura silencieux. Et, presque tout de suite, il s\u2019\u00e9loigna, se perdit dans la foule. Il ne voulait pas savoir. Il venait de penser que son p\u00e8re pouvait \u00eatre n\u2019importe qui, quelqu\u2019un de plus ridicule et de plus born\u00e9 que Joseph. L\u2019hypoth\u00e8se qu\u2019il f\u00fbt cet homme \u00e9tait plus belle que toutes les v\u00e9rit\u00e9s. Surtout, il venait de d\u00e9couvrir qu\u2019insensiblement il s\u2019\u00e9tait \u00e9vad\u00e9 du br\u00fblant souci de son enfance. Son p\u00e8re \u00e0 lui, maintenant, \u00e9tait au ciel. C\u2019\u00e9tait sa force qui l\u2019emplissait.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">A cause de cela, et \u00e0 cause des robes des jeunes filles, il s\u00e9journa peu en ces lieux. Lorsqu\u2019il les eut quitt\u00e9s, comme il s\u2019en revenait vers les siens, son \u00e9tonnement fit place \u00e0 une paix plus grande et plus pure que toutes celles qu\u2019il avait conquises jusqu\u2019alors. Une paix imm\u00e9rit\u00e9e. Et qui, en m\u00eame temps, \u00e9tait faite comme un besoin de remercier, de demander pour l\u2019avenir aide et protection. Plus curieusement encore, ce besoin ne l\u2019humiliait pas, mais l\u2019exaltait comme l\u2019aurait pu faire son propre d\u00e9doublement. Et les mots naissaient tout arm\u00e9s de lui\u00a0:\u00a0\u00ab\u00a0P\u00e8re, qui \u00eates aux cieux, que votre nom soit glorifi\u00e9, que votre Royaume arrive, que votre volont\u00e9 soit faite sur la terre comme au ciel. Donnez-moi aujourd\u2019hui mon pain de chaque jour, pardonnez-moi mes offenses, comme je les pardonne \u00e0 ceux qui m\u2019ont offens\u00e9 et d\u00e9livrez-moi du mal. Mais, surtout, ne me laissez pas retomber en tentation. Qu\u2019il en soit ainsi\u00a0!\u00a0\u00bb Non, l\u2019asc\u00e9tisme n\u2019\u00e9tait pas le seul moyen d\u2019atteindre au Royaume. Mais, au plus profond de ses symboles, nulle race, pour y atteindre, n\u2019avait trouv\u00e9 une autre voie que celle du sacrifice.<\/p>\n<div id=\"attachment_2762\" style=\"width: 235px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><a href=\"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2013\/05\/CECI-019.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-2762\" class=\"size-medium wp-image-2762\" alt=\"Illustration Pierre-Jean Debenat\" src=\"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2013\/05\/CECI-019-225x300.jpg\" width=\"225\" height=\"300\" srcset=\"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2013\/05\/CECI-019-225x300.jpg 225w, http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2013\/05\/CECI-019.jpg 595w\" sizes=\"auto, (max-width: 225px) 100vw, 225px\" \/><\/a><p id=\"caption-attachment-2762\" class=\"wp-caption-text\">Illustration Pierre-Jean Debenat<\/p><\/div>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h3 align=\"center\"><b>XII<\/b><\/h3>\n<h3 align=\"center\"><b>LE TRANSFIGURE<\/b><\/h3>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il lui avait fallu ce voyage et cette \u00e9vidence pour se d\u00e9cider au plus terrible aveu. De m\u00eame, il \u00e9tait n\u00e9cessaire, avant qu\u2019il p\u00fbt atteindre au sommet du scandale, qu\u2019il les entrain\u00e2t \u2014 eux, les douze \u2014 au plus loin vers le Nord, afin que le chef f\u00fbt \u00e0 sa place. Et, en effet, ce fut aux portes de C\u00e9sar\u00e9e-de-Philippe, demeure des Rois, qu\u2019il leur posa la question longuement retenue\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Et vous, que dites-vous que je suis\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Par ces mots, il renouait, sans transition, avec le scandale de la Synagogue de Capharna\u00fcm. Mais c\u2019\u00e9tait pour l\u2019agrandir, l\u2019approfondir et le rendre, \u00e0 ses propres yeux, impardonnable. Ils \u00e9taient loin de le pr\u00e9voir. Ils m\u00e9ditaient sur la question, cherchaient honn\u00eatement \u00e0 y r\u00e9pondre. La foule disait qu\u2019il \u00e9tait tel ou tel proph\u00e8te ressuscit\u00e9\u00a0; pour eux, il n\u2019\u00e9tait que lui-m\u00eame. Simon-Pierre trouva le mot\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Vous \u00eates Celui qui devait venir.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et il regardait le Ma\u00eetre pour recevoir de lui un sourire en r\u00e9compense, parce qu\u2019il prouvait, par ce mot, que, malgr\u00e9 tout, il n\u2019avait jamais dout\u00e9. Mais le Ma\u00eetre \u00e9tait triste, de cette mortelle tristesse qui le poignait \u00e0 chaque fois qu\u2019il se retrouvait au milieu d\u2019eux.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Celui d\u2019entre vous qui aura honte de moi, mon p\u00e8re, qui est dans le ciel, \u00e0 son tour, aura honte de lui et ne le recevra pas.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Pourquoi parle-t-il de honte\u00a0?\u00a0\u00bb pensa Simon, et il eut froid. Les ap\u00f4tres, g\u00ean\u00e9s, d\u00e9tournaient la t\u00eate, comme si le Ma\u00eetre e\u00fbt \u00e9t\u00e9 pris devant eux d\u2019un vomissement ou se f\u00fbt complu en une exposition impure.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Pourquoi aurions-nous honte\u00a0?\u00a0\u00bb demanda Judas. Et son regard insultait.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Je ne tiendrai pas longtemps cette gageure\u00a0!\u00a0\u00bb Telle est l\u2019angoisse permanente. \u00ab\u00a0Je leur ai dit tout ce que j\u2019avais \u00e0 leur dire, sauf l\u2019essentiel \u2014 et cela, je n\u2019aurai pas le courage de le d\u00e9voiler, ou bien je ne le pourrai pas. Le ch\u00e2timent sera terrible\u00a0!\u00a0\u00bb Il e\u00fbt voulu leur dire\u00a0: \u00ab\u00a0Je vous ai fait le don de ma personne\u00a0\u00bb. Mais la phrase, d\u00e9j\u00e0, avait \u00e9t\u00e9 dite. Et son dessein, maintenant, \u00e9tait plus haut. Ce n\u2019\u00e9tait pas \u00e0 cette poign\u00e9e d\u2019hommes qu\u2019il s\u2019\u00e9tait donn\u00e9, mais \u00e0 l\u2019homme. Il e\u00fbt voulu leur dire\u00a0: \u00ab\u00a0Amour\u00a0\u00bb, et qu\u2019ils comprissent. Mais il le leur avait dit cent fois, et la parabole du Bon Berger, et celle de la Drachme Perdue, et ils n\u2019avaient pas compris. Le regard de Judas \u00e9tait dur. \u00ab\u00a0Pour celui-l\u00e0, surtout, je serai le scandale. Car celui-l\u00e0, surtout, ne comprendra jamais la n\u00e9cessit\u00e9 de la honte.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Des hommes\u00a0\u00bb, dit-il, \u00ab\u00a0se serviront de mes paroles contre moi. Et ils croiront me servir.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Comment cela serait-il possible\u00a0?\u00a0\u00bb demanda quelqu\u2019un.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Comment est-il possible qu\u2019au nom de la Vie des hommes soient tu\u00e9s et d\u2019autres emprisonn\u00e9s parce qu\u2019ils ont voulu \u00eatre libres\u00a0? Ils donnent aux choses les noms qu\u2019ils veulent, des noms qui ne sont pas les leurs, auxquels elles ne peuvent ob\u00e9ir. Mais ils proclament qu\u2019elles les trahissent lorsqu\u2019ils n\u2019en sont pas ob\u00e9is\u00a0!\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et, comme il parlait ainsi, il sut ce qui l\u2019attendait, ce dont il avait eu peur, sans pouvoir d\u00e9finir la crainte, depuis son adolescence. Il se rappela. A douze ans, il avait, sur une route, crois\u00e9 trois hommes que d\u2019autres hommes menaient devant eux \u00e0 coups de fouets. Il les avait suivis, de loin. Il avait vu dresser les bois sur le Thabor, \u00e0 l\u2019ombre de la citadelle romaine, et les prisonniers, d\u00e9v\u00eatus, accroch\u00e9s par les mains \u00e0 ces tristes colonnes.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Ils me mettront en croix\u00a0\u00bb, dit-il.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et un grand apaisement se fit en lui. Il n\u2019y avait rien en dessous de cela.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">A C\u00e9sar\u00e9e-de-Philippe m\u00eame commen\u00e7ait la pente de l\u2019Hermon. Sur cinq milles, la montagne dressait son ar\u00eate fine, aig\u00fce, si haute en sommet que, par les beaux matins sans brume, jadis, J\u00e9sus l\u2019apercevait de Nazareth. Sur la gauche des voyageurs, le Fleuve, aminci et, par endroits, torrentiel, s\u2019\u00e9levait \u00e9trangement, pareil \u00e0 l\u2019\u00e9charpe d\u2019Isis. Moins \u00e9lev\u00e9 que l\u2019Olympe, le premier-n\u00e9 des monts d\u2019Isra\u00ebl \u00e9tait aussi imposant dans le cr\u00e9puscule que la montagne des Dieux grecs\u00a0: pr\u00e8s de trois mille m\u00e8tres, six heures de marche. D\u2019un village \u00e9gar\u00e9 dans les roches, une lueur jaune et vacillante refl\u00e9tait l\u2019\u00e9clat exact de l\u2019Etoile Polaire\u00a0! Comme ils montaient, la torpeur de l\u2019apr\u00e8s-midi c\u00e9da \u00e0 la fra\u00eecheur d\u2019une nuit sans nuage\u00a0; et, parce que, d\u00e9livr\u00e9s de la br\u00fblure solaire, leurs yeux s\u2019ouvraient tout grands, il leur semblait que la nuit \u00e9tait plus transparente et plus claire que le jour. Ils voyaient loin devant eux. Et les b\u00eates, cach\u00e9es jusqu\u2019alors sous les pierres, scolopendres, serpents, rayaient devant eux le chemin d\u2019ombres violettes, \u00e9troites et rapides comme des mouvements sur un visage qui veut sourire et n\u2019ose.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce m\u00eame violet, mais en des bandes plus larges et plus durables, s\u2019installait dans le ciel, nimbant le cr\u00e2ne chauve du mont d\u2019une aur\u00e9ole majestueuse. Les deux fr\u00e8res, ni Simon, ne demandaient au Ma\u00eetre pourquoi il les avait amen\u00e9s en ce lieu. Peut-\u00eatre ne sentaient-ils que le poids de ses absences renouvel\u00e9es, \u00e9taient-ils heureux, simplement, de se retrouver avec lui. Jacques et Simon marchaient devant, moins sensibles que Jean \u00e0 la douceur du soir, ou bien ayant, plus que lui, gard\u00e9 la m\u00e9moire des \u00e9tranges paroles de C\u00e9sar\u00e9e. Mais, souvent, ils devaient s\u2019arr\u00eater pour attendre leurs compagnons. Ils voyaient Jean poser sa main fine, sa main de femme, sur le bras du Ma\u00eetre \u2014 et ils l\u2019entendaient dire\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Regarde, regarde. Est-ce beau\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et J\u00e9sus regardait, souriant au plaisir du jeune homme plus qu\u2019\u00e0 la beaut\u00e9 de l\u2019arbre ou du torrent. Lui seul savait qu\u2019il montait vers la joie, vers la plus personnelle des gloires. Depuis des jours et des jours, tous, ils l\u2019imploraient de faire son choix parmi eux, de cr\u00e9er des ordres et des intendances. Et voil\u00e0\u00a0: son choix avait \u00e9t\u00e9 fait, non sans peine parce qu\u2019il avait d\u00fb en proscrire Judas. Mais Simon \u00e9tait l\u00e0, le fort \u2014 et Jean, l\u2019aimant. Jacques aussi, peut-\u00eatre seulement parce qu\u2019il \u00e9tait le fr\u00e8re de Jean, peut-\u00eatre pour que le plus simple des hommes assist\u00e2t au couronnement du nouvel Agneau. Il allait oublier, le temps d\u2019une nuit, la d\u00e9figuration et la m\u00e9prise\u00a0; oublier la d\u00e9sertion de ceux-l\u00e0 qui avaient \u00e9t\u00e9 avec lui au d\u00e9but\u00a0: Andr\u00e9, Nathana\u00ebl, et dont il ne prononcerait jamais plus les noms. Il paraissait ignorer la fatigue\u00a0: ce fut Jacques qui proposa de prendre un peu de repos. Et, soudain, ils furent si las, tous, sit\u00f4t assis, que leurs paupi\u00e8res se baissaient malgr\u00e9 eux et qu\u2019ils cherchaient, de la main, un appui sur le sol.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">J\u00e9sus r\u00eave qu\u2019il va commettre une mauvaise action. Il faudrait avoir la courage de s\u2019imposer \u00e0 eux par la vertu. Et, par l\u2019amour, de les p\u00e9n\u00e9trer, de les lier \u00e0 jamais \u00e0 soi. Mais il n\u2019est si s\u00fbr, pr\u00e9cis\u00e9ment, de la n\u00e9cessit\u00e9 de se les attacher jusqu\u2019\u00e0 la mort. Le chemin emprunt\u00e9 n\u2019exige que d\u2019\u00eatre seul. La premi\u00e8re faute serait de ne pas l\u2019accepter, de ne plus pouvoir tenir sans un regard d\u2019encouragement, d\u2019admiration, de sympathie. Toutes les autres devront suivre, et celle-l\u00e0, qu\u2019il pr\u00e9m\u00e9dite, de faire servir son art \u00e0 les s\u00e9duire\u00a0: non pas Judas, le clairvoyant, non pas Thomas, l\u2019incr\u00e9dule \u2014 mais ces trois que l\u2019amour, le respect et la foi rendent, d\u2019avance, s\u00e9duits par toutes les feintes et s\u2019il le faut, plus tard, pr\u00eats \u00e0 tous les pardons. Il a, voil\u00e0 six jours, prononc\u00e9 les paroles qui \u00e9loignent\u00a0; et, depuis six jours, il a eu le temps d\u2019en souffrir. Comment pourrait-il durer encore si, \u00e0 ces trois du moins, il ne faisait pas entendre les paroles qui retiennent\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le r\u00eave \u00e9tait tomb\u00e9 sur eux avant le sommeil. Endormis, ils poursuivaient le songe qu\u2019ils vivaient depuis que J\u00e9sus \u00e9tait revenu parmi eux. Et le r\u00eave de Pierre \u00e9tait celui-ci\u00a0: deux hommes, tr\u00e8s vieux et tr\u00e8s grands, marchaient des deux c\u00f4t\u00e9s de lui. Et leur pas \u00e9tait si mesur\u00e9, bien que rapide, qu\u2019il n\u2019avait aucun effort \u00e0 faire pour se maintenir \u00e0 leur hauteur et qu\u2019il \u00e9tait comme port\u00e9 par eux. Et il savait que ces deux hommes se nommaient Elie et Mo\u00efse. Mais ces noms redout\u00e9s ne l\u2019\u00e9pouvantaient pas. Il avait plus de choses \u00e0 leur apprendre qu\u2019il n\u2019en avait \u00e0 recevoir d\u2019eux.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Fut-ce \u00e0 ce moment qu\u2019il ouvrit les yeux\u00a0? Jean \u00e9tait \u00e9veill\u00e9\u00a0; appuy\u00e9 sur ses avant-bras, il contemplait un point, droit devant lui. Il semblait contempler Simon. Simon tourna la t\u00eate et, d\u2019abord, il fut aveugl\u00e9. La lune \u00e9tait au ras du mont, si proche qu\u2019on e\u00fbt dit que, descendue du ciel, elle cherchait \u00e0 se poser sur ce m\u00eame tertre o\u00f9 ils r\u00eavaient encore. Elle r\u00e9pandait une lumi\u00e8re \u00e9gale sur tout, les arbres et les roches \u2014 une lumi\u00e8re crue, d\u2019une terrifiante puret\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0O\u00a0! Ma\u00eetre, qu\u2019il fait bon ici\u00a0!\u00a0\u00bb dit l\u2019ap\u00f4tre. \u00ab\u00a0Il faut dresser les tentes. Une pour Mo\u00efse, une pour Elie, une pour vous.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ils n\u2019avaient point de tentes. Mais, au-del\u00e0 des pr\u00e9sences, le r\u00eave s\u2019\u00e9tait cristallis\u00e9, r\u00e9alis\u00e9 dans cette lumi\u00e8re blanche qui semblait \u00e9maner de J\u00e9sus, debout devant la lune. C\u2019\u00e9tait lui Elie, et Mo\u00efse. Oui, les grands proph\u00e8tes avaient parl\u00e9 comme lui, march\u00e9 comme lui sans souci du lendemain ni du repas du soir. Et, comme les siens, leurs discours n\u2019avaient \u00e9t\u00e9 intelligibles qu\u2019apr\u00e8s une longue absence, suivie d\u2019une pr\u00e9sence fraternelle.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il disait qu\u2019il ressusciterait d\u2019entre les morts. Ne le savaient-ils pas, d\u00e9j\u00e0\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Nous sommes bien ici, Seigneur.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La clart\u00e9 de la lune les saoulait de bien-\u00eatre. Une voix, aussi lointaine et p\u00e9n\u00e9trante que celle qui \u00e9tait sortie du poss\u00e9d\u00e9 de G\u00e9rasa, mais douce et lente, pronon\u00e7ait des mots\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Celui-ci est mon fils bien-aim\u00e9, e, qui j\u2019ai mis mes complaisances. Ecoutez-le.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Qu\u2019il \u00e9tait jeune, le Ma\u00eetre, et souriant, et terrifiant, lui aussi, d\u2019une inaccessible puret\u00e9\u00a0! L\u2019espace de cet \u00e9clair, la croix et la r\u00e9surrection ont pris un sens \u2014 un sens unique comme si, dans le royaume du Possible, les deux mots, depuis toujours, avaient \u00e9t\u00e9 cr\u00e9\u00e9s pour cet accouplement supr\u00eame. Et c\u2019\u00e9tait cette jonction que d\u2019aucuns nommaient\u00a0: folie.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais, pour cette nuit-l\u00e0, Simon n\u2019alla pas plus loin dans la V\u00e9rit\u00e9. Le ciel s\u2019\u00e9tait obscurci, ou le r\u00eave dissip\u00e9. Les yeux de l\u2019homme-lumi\u00e8re ne le tenaient plus sous leur emprise. L\u2019expression \u00ab\u00a0bien-aim\u00e9\u00a0\u00bb hantait seule sa m\u00e9moire. Et, tandis qu\u2019ils redescendaient de la montagne, il se demandait la signification de\u00a0: \u00ab\u00a0ressuscit\u00e9 des morts\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Ma\u00eetre, dit Jean, nous avons vu un homme qui chassait les d\u00e9mons en votre nom, et nous l\u2019en avons emp\u00each\u00e9, parce qu\u2019il n\u2019est pas des n\u00f4tres.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C\u2019\u00e9tait quelques jours plus tard, sur la route.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Pourquoi l\u2019en avoir emp\u00each\u00e9\u00a0?\u00a0\u00bb demanda J\u00e9sus. \u00ab\u00a0Celui qui n\u2019est pas contre nous est avec nous.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il leur avait, toute la nuit, expliqu\u00e9 que la \u00ab\u00a0comparaison\u00a0\u00bb n\u2019est d\u2019aucune valeur pour qui veut sauver l\u2019homme et, partant, d\u2019abord le comprendre\u00a0; qu\u2019il n\u2019y a pas les grands et les petits, mais celui qui p\u00e9n\u00e8tre dans le Royaume, et celui qui n\u2019y p\u00e9n\u00e8tre pas. Et voil\u00e0 qu\u2019ils allaient jalouser tous ceux qui comprendraient son message\u00a0!<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans la nuit, une petite forme apparut, qui venait vers eux. Un enfant qui rentrait chez lui, sans doute, d\u2019un village voisin. J\u00e9sus l\u2019arr\u00eata au passage, puis il demanda qu\u2019on approch\u00e2t une torche de son visage\u00a0; les yeux noirs et brillants trou\u00e8rent le cercle jaune.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Voil\u00e0 la v\u00e9rit\u00e9\u00a0\u00bb, dit-il, \u00ab\u00a0voil\u00e0 ce qu\u2019il faut pr\u00e9server. Si ton \u0153il, Jean, est un objet de scandale pour toi, arrache-le. Car il vaut mieux atteindre \u00e0 la paix de son \u00e2me, \u00e9tant borgne, que se consumer avec ses deux yeux. Celui qui serait pour cet enfant une occasion de chute, mieux vaudrait qu\u2019on le jet\u00e2t dans la mer. Car malheur \u00e0 celui par qui le scandale arrive\u00a0!\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019enfant, qu\u2019il tenait toujours, voulait s\u2019\u00e9chapper.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Je te scandalise moi-m\u00eame, petit\u00a0?\u00a0\u00bb demanda-t-il. Et il le l\u00e2cha.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Eteignez les torches\u00a0\u00bb, dit-il encore.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il se remit en marche, Jean pr\u00e8s de lui. L\u2019enfant \u00e9tait loin lorsqu\u2019il murmura, las, en s\u2019appuyant sur le bras de l\u2019ami\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Mais il faut que le scandale arrive. Car tout homme doit \u00eatre sal\u00e9 par le feu comme tout aliment par le sel. Et si le sel s\u2019affadit, avec quoi lui donnera-t-on de la saveur\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il ne voyait d\u00e9j\u00e0 plus le paysage de Galil\u00e9e qui s\u2019\u00e9claircissait sous ses yeux. Il avait la nostalgie du Sud, du d\u00e9sert et des Pierres Rouges. Mais ce n\u2019\u00e9tait plus Jean-Baptiste qui l\u2019y appelait. Jean-Baptiste \u00e9tait mort. Et la Joie avait surv\u00e9cu \u00e0 la tentation de l\u2019asc\u00e9tisme. Ce qu\u2019il fallait, maintenant, c\u2019\u00e9tait la promulguer, l\u2019\u00e9tendre. Le combat ne se pr\u00e9sentait plus \u00e0 lui sous l\u2019aspect d\u2019un tunnel \u00e9troit et sombre, mais sous l\u2019image d\u2019une flamme tremblante sur un visage d\u2019enfant. Il allait gagner de droite et de gauche \u2014 comme le feu. Et ses coups ne consumeraient que lui-m\u00eame.<\/p>\n<div id=\"attachment_2760\" style=\"width: 234px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><a href=\"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2013\/05\/P102039ceci018.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-2760\" class=\"size-medium wp-image-2760\" alt=\"Illustration Pierre-Jean Debenat\" src=\"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2013\/05\/P102039ceci018-224x300.jpg\" width=\"224\" height=\"300\" srcset=\"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2013\/05\/P102039ceci018-224x300.jpg 224w, http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2013\/05\/P102039ceci018.jpg 660w\" sizes=\"auto, (max-width: 224px) 100vw, 224px\" \/><\/a><p id=\"caption-attachment-2760\" class=\"wp-caption-text\">Illustration Pierre-Jean Debenat<\/p><\/div>\n<p align=\"center\"><b>\u00a0<\/b><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>DEUXIEME LIVRE LA VIE PUBLIQUE \u00ab\u00a0d\u2019apr\u00e8s Matthieu\u00a0\u00bb \u00ab\u00a0Etant \u00e9tonn\u00e9, il r\u00e8gnera\u2026\u00a0\u00bb \u00a0 CHAPITRE VII \u00a0 des autres\u00a0: le miracle VII LES PARENTS \u00ab\u00a0Ils vous demandent, Ma\u00eetre.\u00a0\u00bb Il tourna son visage vers le messager. 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