{"id":2698,"date":"2013-04-15T17:11:22","date_gmt":"2013-04-15T15:11:22","guid":{"rendered":"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/?p=2698"},"modified":"2013-04-22T18:37:24","modified_gmt":"2013-04-22T16:37:24","slug":"ceci-est-mon-corps-premier-livre-deuxieme-partie","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/?p=2698","title":{"rendered":"CECI EST MON CORPS &#8211; PREMIER LIVRE &#8211; Deuxi\u00e8me partie"},"content":{"rendered":"<h1 align=\"center\">DEUXIEME PARTIE<\/h1>\n<h1 align=\"center\">________<\/h1>\n<h2 align=\"center\"><b>JEAN-BAPTISTE<\/b><\/h2>\n<h2 align=\"center\"><b>ou<\/b><\/h2>\n<h2 align=\"center\"><b>LA TENTATION DE L\u2019ASCETISME<\/b><\/h2>\n<p align=\"center\"><b>\u00a0<\/b><\/p>\n<h1 align=\"center\">LA CONNAISSANCE<\/h1>\n<h1 align=\"center\">______<\/h1>\n<h2 align=\"center\"><b><i>CHAPITRE V<\/i><\/b><\/h2>\n<h2 align=\"center\"><b><i>\u00a0<\/i><\/b><\/h2>\n<h2 align=\"center\">de soi\u00a0: le d\u00e9chirement<\/h2>\n<h3 align=\"center\"><b>I<\/b><\/h3>\n<h3 align=\"center\"><b>JEAN-BAPTISTE<\/b><\/h3>\n<p align=\"center\"><b>\u00a0<\/b><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Jean avait un v\u00eatement de poils de chameau et, autour de ses reins, une ceinture de cuir. Il se nourrissait de miel sauvage.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Sa voix \u00e9tait lente et brutale comme celle d\u2019un homme qui, depuis des ann\u00e9es, vit dans la solitude\u00a0; \u00e2pre et brutale comme celle d\u2019un homme qui, depuis toujours, refuse pour soi-m\u00eame les plaisirs et les joies. Les p\u00e8lerins qui venaient vers lui, il ne les complimentait pas de vouloir, enfin, faire p\u00e9nitence. Il les insultait en face, avec des mots sonores comme seul peut en trouver celui qui n\u2019a jamais couch\u00e9 dans le lit de l\u2019\u00e9pouse et ne s\u2019est jamais enivr\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Vous ne serez pas jug\u00e9s, s\u2019\u00e9criait-il, sur vos anc\u00eatres, mais sur vos propres fruits. Les temps sont proches o\u00f9 les plus beaux arbres de la for\u00eat seront mis \u00e0 bas parce qu\u2019ils ne portent plus de fruit. Et tout le vieux bois sera jet\u00e9 au feu. Seul ce qui est de vous sera justifi\u00e9 ou puni, et non vos p\u00e8res, ni votre race\u00a0; car, de ces pierres m\u00eames Dieu peut faire na\u00eetre des fils \u00e0 Abraham, s\u2019il le veut.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Paroles dures \u00e0 entendre pour des hommes qui pla\u00e7aient la primaut\u00e9 de leur filiation au-dessus de toute vertu. Ils ne se blessaient pas de ses violences, pourtant, soit qu\u2019ils le crussent simple d\u2019esprit, soit qu\u2019ils aimassent \u00eatre flagell\u00e9s. Il n\u2019\u00e9tait pas de jour qu\u2019on ne v\u00eent lui demander conseil. Au plus pauvre, il r\u00e9pondait\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Que celui qui a deux tuniques en donne une \u00e0 celui qui n\u2019en a point.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">A l\u2019agent du fisc\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0N\u2019exigez rien au-del\u00e0 des ordres que vous avez re\u00e7us.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et, au soldat\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Abstenez-vous de tout pillage. Contentez-vous de votre solde.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais ce qu\u2019on attendait de lui, c\u2019\u00e9taient d\u2019autres menaces, d\u2019autres promesses. Et, pour l\u2019y pousser, on ne craignait pas de l\u2019interroger sur lui-m\u00eame\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Es-tu le Christ, es-tu le Messie que nous attendons\u00a0? Es-tu Elie\u00a0? Es-tu le Proph\u00e8te\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Non,\u00a0\u00bb disait-il, \u00ab\u00a0non, je ne le suis pas.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Qui donc es-tu\u00a0? Que dis-tu de toi-m\u00eame\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il levait son regard noir vers les grandes \u00e9tendues. Il frissonnait et tous les spectateurs voyaient les petites rides de la peur na\u00eetre et se prolonger sur ses bras maigres\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Je suis la voix qui crie dans le d\u00e9sert. Moi, je baptise dans l\u2019eau\u00a0; mais il vient, celui qui est plus puissant que moi. Je ne suis pas digne de d\u00e9nouer le cordon de sa chaussure.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Au milieu du cercle agrandi, il entrait en transes. La passion, enfin, le soulevait. Les bras tendus et son noir visage immobile, il les d\u00e9visageait, l\u2019un apr\u00e8s l\u2019autre, ces commer\u00e7ants avides et ces pr\u00eatres menteurs. Sa voix devenait un hurlement\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Il vous baptisera dans le feu. Il nettoiera sa grange et br\u00fblera tout ce qui ne sera pas froment.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ses regards les transper\u00e7aient mais ne les voyaient pas, eux que sa violence rassurait, car c\u2019\u00e9tait celle-l\u00e0 m\u00eame d\u2019Ez\u00e9chiel et d\u2019Amos. Mais l\u2019un de ceux qu\u2019il ne voyait pas le regardait.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Le voici donc, le tant envi\u00e9\u00a0! que je suis venu poursuivre au milieu du d\u00e9sert. Un petit jeune homme maigre. Oui\u00a0: maigre et petit, et plein de la lourde fatuit\u00e9 de ceux qui ont su se trouver une place, plein de l\u2019absurde aveuglement de ceux qui ne souhaitent qu\u2019\u00eatre vus et non pas voir, \u00eatre admir\u00e9s et non pas conna\u00eetre ni comprendre. Pourtant, je le savais bien qu\u2019il avait mon \u00e2ge\u00a0!\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">J\u00e9sus ne s\u2019avouait pas la pire humiliation, et, par suite, il la ressentait avec une force accrue. Mais il \u00e9tait sinc\u00e8re en se reprochant d\u2019avoir jalous\u00e9 si longtemps, si tenacement, le solitaire. Il d\u00e9couvrait, soudain, l\u2019ab\u00eeme d\u2019inattention et d\u2019\u00e9go\u00efsme que voile, chez le meilleur, toute notori\u00e9t\u00e9\u00a0; il ne r\u00e9sistait pas au d\u00e9go\u00fbt qui le poussait \u00e0 fuir.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le lendemain, de nouveau, il \u00e9tait au bord du fleuve. D\u00e9sirant et redoutant, tout \u00e0 la fois, que son cousin le reconn\u00fbt. Le reconn\u00fbt pour son cousin ou pour Celui Qui Devait Venir\u00a0? C\u2019\u00e9tait toujours la m\u00eame attente d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e du Signe qui le poussait \u00e0 s\u2019approcher du proph\u00e8te, \u00e0 toucher sa peau de b\u00eate, ou \u00e0 fuir, seul et le dos courb\u00e9, dans la r\u00e9verb\u00e9ration terrible des sables.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">De loin, encore, il \u00e9piait les p\u00e8lerins qui descendaient de la Ville vers le fleuve. Coup de canne apr\u00e8s coup de canne ou, du m\u00eame geste ind\u00e9finiment r\u00e9p\u00e9t\u00e9, remontant le petit sac et la gourde sur l\u2019\u00e9paule. Et, de m\u00eame, un peu plus tard, un pied plus haut, plus bas que l\u2019autre, \u00e0 cause de l\u2019in\u00e9galit\u00e9 du sol, vocif\u00e9rant des injures et des pri\u00e8res, ils s\u2019en retournaient \u00e0 leurs vices, \u00e0 leurs affaires, aussi vils qu\u2019\u00e0 l\u2019arriv\u00e9e\u00a0; un peu plus vils en ce qu\u2019ils essayaient de greffer sur leurs personnalit\u00e9s sombres et sordides un peu du reflet de l\u2019Autre \u2014 la voix qui crie dans le d\u00e9sert. Ils n\u2019avaient rien appris que la vertu de l\u2019imitation.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Loin d\u2019eux, J\u00e9sus levait les bras au ciel, verticalement. Non pour prier. Une force, qui avait nom \u00ab\u00a0l\u2019Attente dans le Calme\u00a0\u00bb tombait du ciel sur lui, du bout de ses doigts \u00e0 ses \u00e9paules. \u00ab\u00a0Si j\u2019\u00e9tais pur, je soul\u00e8verais le monde.\u00a0\u00bb Mais l\u2019Autre, l\u00e0-bas, qui gesticulait au milieu du cercle des disciples, comme un scorpion noir \u00e0 l\u2019instant de se tuer, l\u2019Autre n\u2019\u00e9tait pas plus pur que lui. Et sa voix attirait \u00e0 lui tout Isra\u00ebl.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Nous avons beaucoup \u00e0 apprendre l\u2019un de l\u2019autre. Moi de lui l\u2019\u00e9loquence, lui de moi l\u2019\u00e2me ouverte.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Un jour, tout un groupe d\u2019hommes s\u2019approcha du proph\u00e8te. Ils portaient une forme \u00e9tendue. L\u2019un d\u2019eux balbutia quelques mots que J\u00e9sus n\u2019entendit pas. Mais il put deviner que l\u2019homme demandait \u00e0 Jean de gu\u00e9rir son ami.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Jean s\u2019\u00e9carta. Et les hommes qui portaient le corps \u00e9tendu le descendirent dans l\u2019eau. Jean le baptisa. Et ils le remont\u00e8rent. Mais il demeura couch\u00e9 et roide sur le sable o\u00f9, \u00e9puis\u00e9s, ils le d\u00e9pos\u00e8rent. Sa t\u00eate seule bougeait, de droite \u00e0 gauche, de gauche \u00e0 droite. Il ne se plaignait pas. Il n\u2019avait jamais esp\u00e9r\u00e9 gu\u00e9rir.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">J\u00e9sus comprit qu\u2019il n\u2019avait esp\u00e9r\u00e9 gu\u00e9rir. Jean n\u2019avait jamais gu\u00e9ri personne. Ce n\u2019\u00e9tait pas le malade que J\u00e9sus plaignait, mais Jean, et ce fut vers celui-ci qu\u2019il alla.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Jean leva la t\u00eate et le vit. Ou, plut\u00f4t, il vit la grande douceur r\u00e9pandue sur ses traits. Il ne reconnaissait pas J\u00e9sus, mais cette douceur ne lui \u00e9tait pas inconnue\u00a0: elle correspondait \u00e0 quelque chose qu\u2019il avait d\u00fb vaincre dans sa premi\u00e8re jeunesse. En outre, elle r\u00e9pondait \u00e0 son d\u00e9couragement, \u00e0 sa fatigue pr\u00e9sente. J\u00e9sus \u00e9tait bl\u00eame, tant \u00e0 cause de l\u2019effort qu\u2019il avait d\u00fb faire pour sortir du cercle des spectateurs qu\u2019en raison de sa piti\u00e9 pour le magicien malheureux. Mais, en m\u00eame temps, ses yeux brillaient d\u2019un \u00e9clat assur\u00e9, comme ceux d\u2019un homme qui, enfin, a vaincu sa peur.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Jean d\u00e9tourna le regard de ce visage. Alors, il remarqua la robe blanche de J\u00e9sus et \u2014 parce que le blanc \u00e9tait la couleur des Ess\u00e9niens \u2014 il se crut en pr\u00e9sence d\u2019un membre de la secte. Jusqu\u2019alors, toujours, les ermites de la Mer Noire l\u2019avaient tourn\u00e9 en d\u00e9rision.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il n\u2019en savourait que mieux sa victoire.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0C\u2019est moi qui devrais \u00eatre baptis\u00e9 par vous\u00a0\u00bb, dit-il, \u00ab\u00a0et vous venez \u00e0 moi\u00a0!\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La parole retentit profond\u00e9ment en J\u00e9sus. Sa p\u00e2leur s\u2019accrut et, soudain, il eut le pouvoir qu\u2019il n\u2019avait d\u00e9tenu encore, de parler en public.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Laisse faire maintenant, car il convient que nous accomplissions ainsi toute justice.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les mots, il ne les avait ni voulus ni contr\u00f4l\u00e9s. Ils n\u2019exprimaient rien d\u2019autre que son ardente, orgueilleuse certitude int\u00e9rieure. Mais, \u00e0 la rumeur qui les accueillit, il put juger combien leur \u00e9tranget\u00e9 et leur douceur avaient port\u00e9 sur la foule. Puis, il comprit qu\u2019il venait de se mettre \u00e0 la merci de l\u2019Autre, qu\u2019il venait de lui demander le bapt\u00eame.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et, se d\u00e9pouillant de son v\u00eatement, il entra dans l\u2019eau.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2013\/04\/CECI011.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter size-medium wp-image-2705\" alt=\"CECI011\" src=\"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2013\/04\/CECI011-300x197.jpg\" width=\"300\" height=\"197\" srcset=\"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2013\/04\/CECI011-300x197.jpg 300w, http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2013\/04\/CECI011.jpg 794w\" sizes=\"auto, (max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><\/a><\/p>\n<h3 align=\"center\"><b>II<\/b><\/h3>\n<h3 align=\"center\"><b>LE BAPTEME<\/b><\/h3>\n<p align=\"center\"><b>\u00a0<\/b><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il \u00e9tait nu dans l\u2019eau, \u00e0 l\u2019heure de midi. Et les regards des hommes ne l\u2019humiliaient pas, ni le geste au-dessus de lui, protecteur, de Jean. Il avait crois\u00e9 ses bras sur sa poitrine. Une claire chaleur bleue s\u2019\u00e9tendait du ciel sur lui. Il \u00e9tait au creux de la coupole du ciel refl\u00e9t\u00e9, \u00e0 nouveau le centre de l\u2019univers. Et la lumi\u00e8re se s\u00e9parait au-dessus de sa t\u00eate, plus haut que le bras de Jean, comme les deux ailes d\u2019une colombe.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Quel soleil trouait les prunelles de cet envol de flammes blanches\u00a0? Et qui disait\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Celui-ci est mon Fils bien-aim\u00e9, en qui j\u2019ai mis mes complaisances\u00a0\u00bb\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Est-ce que l\u2019\u00e9tranger Gabriel \u00e9tait l\u00e0, perdu dans la foule, qui l\u2019admirait et le reconnaissait sans l\u2019avoir jamais vu\u00a0? Ou bien la voix n\u2019\u00e9tait-elle sortie que de lui\u00a0? Lui seul, sans doute, l\u2019e\u00fbt pu dire. Mais sa joie, qu\u2019il retenait contre lui avec ses bras crois\u00e9s, sa Joie n\u2019\u00e9tait due qu\u2019\u00e0 lui-m\u00eame. Il avait parl\u00e9 et l\u2019on ne s\u2019\u00e9tait pas moqu\u00e9 de lui\u00a0; il s\u2019\u00e9tait d\u00e9v\u00eatu et il n\u2019avait pas honte\u00a0; il \u00e9tait venu \u00e0 Jean, le baptiste, et Jean l\u2019avait avou\u00e9 pour son \u00e9gal \u2014 ou pour son ma\u00eetre\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il sortit de l\u2019eau et s\u2019agenouilla \u00e0 l\u2019\u00e9cart. Les regards d\u2019un grand nombre \u00e9taient sur lui. Il \u00e9tendit les bras, parall\u00e8lement, vers le ciel, il se rechargea de force. Et, tout \u00e0 coup, il se vit\u00a0: \u00e0 genoux et semblant prier. Il \u00e9tait au milieu des choses et des gens, et il se voyait avec la m\u00eame nettet\u00e9 et le m\u00eame d\u00e9tachement que, la seconde d\u2019avant, il avait vu les gens et les choses. Il \u00e9tait l\u2019oiseau-lumi\u00e8re, qui planait les ailes \u00e9tendues.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">De tous les regards pos\u00e9s sur lui, celui de Jean \u00e9tait le plus attentif et le plus intense. Et J\u00e9sus n\u2019avait pas besoin d\u2019entendre ce qu\u2019il disait pour deviner le sens et le rythme des mots\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Voici l\u2019agneau de Dieu. Celui qui \u00f4te les p\u00e9ch\u00e9s du monde. C\u2019est de lui que j\u2019ai dit\u00a0: \u00ab\u00a0Un homme vient apr\u00e8s moi, qui est pass\u00e9 devant moi parce qu\u2019il \u00e9tait avant moi.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ainsi qu\u2019un magicien sous les acclamations, J\u00e9sus baissa la t\u00eate. Sa joie \u00e9tait sur le point de finir. Elle \u00e9tait trop violente pour ne pas finir sur le champ. D\u00e9j\u00e0, une voix perverse lui soufflait que, puisqu\u2019il avait os\u00e9 cr\u00e9er de toutes pi\u00e8ces le Signe, le vrai Signe ne viendrait jamais. Il cessa de se voir. Il fut cet homme pench\u00e9 sur le sol, et qui \u00e9coutait sans entendre. La force qui l\u2019emplissait lui faisait mal.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cependant, il s\u2019est couch\u00e9 dans le sable, le ciel pos\u00e9 sur lui comme un drap. Et voici\u00a0: la Force s\u2019apaise et le lib\u00e8re, sans que cette lib\u00e9ration lui soit un mal. Les rumeurs qui chantent autour de lui, le doux bruit de l\u2019eau contre les berges ou le cri rapide d\u2019un rapace, chantent en lui et le comblent, et font taire par leur pr\u00e9sence le tumulte de sa pens\u00e9e.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il y a des jours derri\u00e8re lui, et des visages qu\u2019il avait cru oubli\u00e9s. Sa m\u00e8re Marie est dans le bruit de l\u2019eau, ses fr\u00e8res planent l\u00e0-haut sur des ailes noires et la Petite Fille \u00e0 la Souris est au c\u0153ur rose d\u2019un nuage. La fum\u00e9e qui monte du Jourdain n\u2019est pas si l\u00e9g\u00e8re que celle du puits\u00a0: elle s\u2019\u00e9tend et s\u2019\u00e9parpille aux quatre coins de l\u2019horizon comme sa propre v\u00e9rit\u00e9. De l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 du Jourdain se dresse le blanc ch\u00e2teau des Mages, venus, disait sa m\u00e8re, pour l\u2019adorer. Plus loin encore retentissent le hurlement d\u2019H\u00e9rode le vieux et les plaintes des massacr\u00e9s. Et des femmes s\u2019\u00e9tirent dans le ciel, qui disent\u00a0: \u00ab\u00a0Voil\u00e0 celui qui s\u2019envole vers le Seigneur.\u00a0\u00bb Et le Seigneur, plus loin toujours, plus haut, a la figure dure et souriante de Gabriel quand il quittait Marie apr\u00e8s l\u2019avoir cr\u00e9\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Tel est son monde, \u00e9trange, en v\u00e9rit\u00e9, et solitaire. Mais, pour la premi\u00e8re fois, et dans les limites de ce monde, il a vaincu les lois de l\u2019effondrement du plaisir\u00a0: toute l\u2019ardeur des voyages converge vers ce point unique, sans lequel il n\u2019e\u00fbt pas \u00e9t\u00e9. De ce point, qui fut lui-m\u00eame, il s\u2019\u00e9l\u00e8ve et grandit, pareil \u00e0 la touffe de cactus. Au bout de sa croissance est la mesure du monde, non plus du sien mais de l\u2019autre, le vrai, qui, alors, se confondra avec le sien. Est-ce qu\u2019enfin c\u2019en est fini de la division contre soi-m\u00eame\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pr\u00e8s de lui passent et repassent les p\u00e8lerins, dont l\u2019un, parfois, l\u2019enjambe. Il va leur parler, tout \u00e0 l\u2019heure, d\u00e8s qu\u2019il voudra\u2026 Mais il attend. Il est bien. Que dit-il, l\u2019Autre, sur la berge\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Repentez-vous, car le Royaume de Dieu est proche.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Oui. Il s\u2019en va se repentir, d\u2019abord. Il n\u2019est plus \u00e0 huit jours, non plus qu\u2019\u00e0 deux mois pr\u00e8s. Maintenant qu\u2019il n\u2019y a plus de signe \u00e0 attendre, maintenant qu\u2019il a compris que tout viendrait de lui, et de lui seul, il lui para\u00eet que l\u2019\u00e9ternit\u00e9 est sienne. Il lui faut la solitude, d\u2019abord, \u00eatre seul avec lui-m\u00eame comme jamais il ne l\u2019a \u00e9t\u00e9. \u00ab\u00a0Demain, je me laverai de ma vie pass\u00e9e, lourde, indigeste \u2014 je me laverai des l\u00e9gendes et de la fausse s\u00e9curit\u00e9 qu\u2019elles entretiennent\u2026\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il s\u2019\u00e9coute vivre avec ravissement. Il \u00e9pouse son corps.<\/p>\n<div id=\"attachment_2706\" style=\"width: 310px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><a href=\"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2013\/04\/CECI013.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-2706\" class=\"size-medium wp-image-2706\" alt=\"Illustration Pierre-Jean Debenat\" src=\"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2013\/04\/CECI013-300x198.jpg\" width=\"300\" height=\"198\" srcset=\"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2013\/04\/CECI013-300x198.jpg 300w, http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2013\/04\/CECI013.jpg 795w\" sizes=\"auto, (max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><\/a><p id=\"caption-attachment-2706\" class=\"wp-caption-text\">Illustration Pierre-Jean Debenat<\/p><\/div>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h3 align=\"center\"><b>III<\/b><\/h3>\n<h3 align=\"center\"><b>LES TENTATIONS<\/b><\/h3>\n<p style=\"text-align: justify;\">La solitude \u00e9tait semblable au bec de grand aigle pos\u00e9 sur un rocher sans faille, immobile comme s&rsquo;il e\u00fbt \u00e9t\u00e9 lui-m\u00eame sculpt\u00e9 dans la pierre. Audacieuse et cruelle, immobile elle aussi, elle ne cessait de le contempler fixement. Avec la fixit\u00e9 de la pierre. Et le d\u00e9sert \u00e9tait tout autour d&rsquo;eux. Mais, sous cette apparente tranquillit\u00e9, des sables grouillaient mille vies, depuis le vairon \u00e9norme jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;infime vermisseau. Et gisaient quelles nappes de liquide pr\u00e9cieux?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Nulle ride sur son front, nul \u00e9clair trouble dans yeux ne manifestait l&rsquo;existence des \u00e9tranges pens\u00e9es et des souvenirs tron\u00e7onn\u00e9s qui rampaient l&rsquo;un vers l&rsquo;autre. Et, durant le temps de cette insatisfaction aveugle qui, du Jourdain \u00e0 l&rsquo;H\u00e9bron, et de l&rsquo;H\u00e9bron \u00e0 J\u00e9rusalem, le promena quarante journ\u00e9es, rien ne la manifesta. Pourtant, il y eut des heures si terribles qu&rsquo;il ne pouvait se les rappeler, plus tard, sans un long frisson, toujours \u00e9tonn\u00e9 d&rsquo;avoir, volontairement, accept\u00e9 cette angoisse.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais, d&rsquo;abord, toute l&rsquo;\u00e9preuve consista \u00e0 demeurer immobile. N&rsquo;\u00eatre que soi. L&rsquo;aigle sur sa roche lui \u00e9tait un exemple; tout au moins les premi\u00e8res heures l&rsquo;oiseau lui fut un exemple. Puis il s&rsquo;envola, et J\u00e9sus fut seul, sans un autre visage et sans une autre face sur quoi poser les yeux. Et le d\u00e9sert \u00e9tait semblable \u00e0 quelque monde an\u00e9anti.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Lui-m\u00eame, il \u00e9tait ce monde. Regardant le d\u00e9sert, d&rsquo;une fa\u00e7on plus \u00e9clatante, plus \u00e9vidente qu&rsquo;au bord du Jourdain, il se reconnaissait. Tout ce qui prend naissance dans la peine et le conflit existe, quelque jour, plus puissamment que ce qui n&rsquo;a d\u00fb faire aucun effort pour na\u00eetre. Et il \u00e9tait \u00e0 l&rsquo;heure, enfin, o\u00f9 sa vie prenait un sens : o\u00f9 il comprenait le doute et l&rsquo;horreur \u2013 et les admettait l&rsquo;un et l&rsquo;autre, l&rsquo;un par l&rsquo;autre pour ce qu&rsquo;ils avaient \u00e9t\u00e9 : l&rsquo;accomplissement d&rsquo;un \u00eatre non semblable.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il \u00e9tait intact. Miracle! Seul, l\u00e0, tel que voulu et retrouvant en lui-m\u00eame toute l&rsquo;innocence des premiers \u00e2ges, l&rsquo;\u00e9veil lucide de l&rsquo;enfant qui sait que, ce qu&rsquo;il d\u00e9sire, il le lui faudra prendre. En m\u00eame temps, \u00e9puis\u00e9. Sans r\u00eave autre que celui de rester longtemps assis sur la roche, le long sable \u00e0 ses pieds. Il n&rsquo;y avait plus rien \u00e0 attendre.<\/p>\n<div style=\"text-align: center;\">\n<dl id=\"attachment_453\">\n<dt><a href=\"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2010\/12\/TENTATION001.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" title=\"TENTATION001\" alt=\"\" src=\"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2010\/12\/TENTATION001.jpg\" width=\"661\" height=\"437\" \/><\/a><\/dt>\n<dd>Illustration Pierre-Jean Debenat<\/dd>\n<\/dl>\n<\/div>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et sit\u00f4t qu&rsquo;il se fut r\u00e9joui, ainsi, de son apaisement, son apaisement, une fois encore, se fissura. Il \u00e9tait seul et mordu du d\u00e9sir de la multitude. Il avait esp\u00e9r\u00e9 des jours d&rsquo;isolement : les premi\u00e8res heures suffisaient \u00e0 le briser. Il se jeta le front contre terre et s&rsquo;endormit.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Lorsqu&rsquo;il s&rsquo;\u00e9veilla, la nuit \u00e9tait venue et les \u00e9toiles brillaient en grand nombre. Mais le sommeil n&rsquo;avait interrompu ni le d\u00e9sir ni la terreur. Les mots qui l&rsquo;avaient rassur\u00e9 : \u00ab\u00a0Il n&rsquo;y a plus rien \u00e0 attendre\u00a0\u00bb le faisaient frissonner, maintenant. Il s&rsquo;\u00e9tait r\u00eav\u00e9 marchant dans la foule. Et tous se d\u00e9tournaient sur son passage. Des l\u00e8vres bougeaient sur son passage. Des l\u00e8vres muettes, et il avait peur d&rsquo;entendre. Encore couch\u00e9, il ramassa du sable et l&rsquo;\u00e9mietta entre ses doigts. Un sable dur, compact, humide. Il lui fallait ne plus penser. Mais il savait, par exp\u00e9rience, que c&rsquo;\u00e9tait l\u00e0 le plus difficile.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Quarante jours. Est-ce qu&rsquo;il comptait par heures, ou par secondes? Des gouttes de silence, une \u00e0 une, tombaient de la vo\u00fbte des cieux. Et chaque larme lui donnait soif. Il parle et tout se tait; le silence est le seul \u00e9cho que puisse susciter ce cri.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0A qui m&rsquo;adresserai-je, maintenant? Vers qui lancerai-je cette pierre d\u00e9sormais perdue hors du chemin pr\u00e9m\u00e9dit\u00e9 de la fronde? N&rsquo;\u00e9tait-ce qu&rsquo;orgueil, cette impatience de fuir les hommes ou bien, vraiment, conscience d&rsquo;un avenir que moi seul puis remplir? Mais si nul Signe n&rsquo;est \u00e0 attendre, s&rsquo;il n&rsquo;y a rien d&rsquo;autre en la gloire du proph\u00e8te que l&rsquo;habilet\u00e9 du mage, si tout espoir se cr\u00e9e, si toute science s&rsquo;apprend, comment saurai-je que je suis l&rsquo;\u00e9lu? Je te d\u00e9couvre immobile en moi-m\u00eame, \u00f4 Foi, et plus semblable au refus de vivre qu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;enthousiasme du proph\u00e8te. Et, toute pareille, cette s\u00e9cheresse : le mur ferm\u00e9 des \u00eatres, sur lequel je n&rsquo;ai pas assez pleur\u00e9. Donc, c&rsquo;\u00e9tait cela que me promettait mon extase \u2013 la nuit. Pire que la nuit : un ab\u00eeme sans lune et sans \u00e9toile, une insoutenable d\u00e9ception. Cela n&rsquo;est pas la voie de la saintet\u00e9, c&rsquo;est le chemin du d\u00e9sespoir. Comment ne les m\u00e9priserais-je pas, les hommes, si, contre moi-m\u00eame, j&rsquo;exerce un tel m\u00e9pris? Oui, ceci me sauverait : les tenir tous dans mes mains. Pouvais-je pr\u00e9voir qu&rsquo;ils deviendraient si petits, vus d&rsquo;une certaine hauteur? Ah! Je n&rsquo;ai plus peur d&rsquo;eux. Je parle \u00e0 Quelqu&rsquo;un de plus terrible et je ne crains pas ses r\u00e9ponses. Nu, je les haranguerai de la plus haute terrasse et ils ploieront au souffle de ma voix, comme des arbres surcharg\u00e9s de feuilles et de vent. Et je les lancerai, plus tard, \u00e0 la conqu\u00eate du monde, moi derri\u00e8re et qu&rsquo;on ne verra pas.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il gravissait le mont. Sous ses pieds, il n&rsquo;y avait rien que du sable. Et ce spectacle aiguisait son tourment :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Voil\u00e0\u00a0\u00bb, dit-il, \u00ab\u00a0tout ce que le monde peut offrir au solitaire : une mer d&rsquo;immobilit\u00e9 et de silence.\u00a0\u00bb (Il voyait en esprit les splendeurs du T\u00e9trarque, il \u00e9coutait le pas des vainqueurs Romains.) \u00ab\u00a0Je p\u00e9n\u00e9trerai dans ces grandioses chambres. J&rsquo;\u00e9tourdirai ces Rois de mille tours, je me ferai entendre d&rsquo;eux. Et mon regard les fera p\u00e2lir et ma puissance les \u00e9tonnera. Et l&rsquo;on b\u00e9nira mon nom \u00e0 l&rsquo;\u00e9gal de ceux d&rsquo;Abraham et d&rsquo;Elie.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il commen\u00e7ait \u00e0 le croire, quand un profond d\u00e9couragement s&#8217;empara de lui, balaya ces vides esp\u00e9rances. Il \u00e9tait assis, les mains aux tempes.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Non, le pourrais-je, je ne le voudrais pas. Ni H\u00e9rode, ni C\u00e9sar ne me font horreur, mais le faux apparat de leur fonction. Je hais l&rsquo;homme riche qui, parce que riche, se persuade qu&rsquo;il est libre. Je d\u00e9faillirais de d\u00e9go\u00fbt d\u00e8s la premi\u00e8re sortie publique, les gardes devant et derri\u00e8re moi, bien moins pour m&rsquo;honorer que pour me d\u00e9fendre. Je ne pourrais supporter le sourire \u00e9parpill\u00e9 des courtisanes, ni ne saurais combler cette profonde amertume avec des plats d&rsquo;argent. Toujours, \u00e0 l&rsquo;homme qu&rsquo;il me faudrait mettre \u00e0 mort, je poserais la question : \u00ab\u00a0Qui aimes-tu?\u00a0\u00bb Et je ne serais jamais las d&rsquo;observer le mouvement harmonieux de ses membres. Il faut bien redescendre parmi les hommes pour les gouverner \u2013 et les voir. Comment pourrais-je me faire servir par eux, alors qu&rsquo;il est \u00e9crit : \u00ab\u00a0Tu adoreras le Seigneur ton Dieu et tu ne serviras que lui seul?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Quand il s&rsquo;en revint de l&rsquo;H\u00e9bron, il pensait \u00e0 ce Dieu. Il chassait, du pied, des petits cailloux ronds comme des pains. Les Proph\u00e8tes \u00e9taient nourris dans le d\u00e9sert. Une douleur si vive, si tenacement pr\u00e9sente, n&rsquo;est plus la Faim, mais une sorte d&rsquo;enfer int\u00e9rieur. Quelqu&rsquo;un, au-dedans de lui, rongeait les chairs et les organes : il sentait les deux griffes implant\u00e9es dans ses c\u00f4tes. Elles le punissaient du moindre mouvement et du moindre pas. Entre les griffes, \u00e9tait un bras de fer, rigide sous le thorax, et qui le ployait tr\u00e8s bas sur le chemin parcouru; il tournait sur lui-m\u00eame, toupie fuyant l&rsquo;inflexible morsure. Le d\u00e9sert tournait en m\u00eame temps que lui : apr\u00e8s des jours, il reconnaissait un petit cactus solitaire, une dune rouge, un amoncellement d&rsquo;os. Et les pains, eux aussi, tournaient. Le mouvement leur pr\u00eatait une odeur savoureuse \u2013 une odeur chaude de pierre br\u00fbl\u00e9e.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Une hallucination le guide vers la plus frugale des nourritures : celle des Ermites de la Mer Noire. Changer en pain ces pierres? Il ne doute pas qu&rsquo;il le puisse. Cela est son m\u00e9tier de faire ce qui est interdit aux autres hommes. D\u00e9j\u00e0, il \u00e9tend la main. Tels, des pigeons se jettent sue le gravier qu&rsquo;on leur pr\u00e9sente entre deux doigts. Et, parfois m\u00eame, ils le d\u00e9vorent.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais il a trop mis\u00e9 sur ses forces physiques. Combien de jours qu&rsquo;il n&rsquo;a pas mang\u00e9? Il chancelle et tombe sur les brioches blondes. Il ressent leur morsure et rit d&rsquo;un rire de d\u00e9ment.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Que cette tentation s&rsquo;\u00e9loigne de moi! Ce n&rsquo;est qu&rsquo;une d\u00e9faillance. Une d\u00e9faillance sans lendemain, indigne.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Debout de nouveau, comptant ses pas, il remonte vers les villes. Il est loin des quarante jours. Mais il peut bien, si t\u00f4t, se mettre en marche. Car combien de soleils \u00e9claireront sa route vacillante? Combien de nuits couvriront son corps tendu, broy\u00e9 par un \u00e9puisement en qui seront le renouveau et le courage d&rsquo;un pas encore, et puis d&rsquo;un pas?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le Temple. Jamais J\u00e9sus ne l&rsquo;avait vu de si pr\u00e8s. Il ne pouvait rien imaginer de plus imposant que sa triple enceinte en haut du rocher escarp\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Lorsqu&rsquo;il y atteignit, le matin du trente-neuvi\u00e8me jour n&rsquo;\u00e9tait pas encore lev\u00e9. Les murs se perdaient dans la nuit. Il les franchit par le portique de l&rsquo;Est, ayant long\u00e9 dangereusement le pr\u00e9cipice jusqu&rsquo;\u00e0 cette porte retir\u00e9e. Du m\u00eame pas incertain, il traversa l&rsquo;immense Parvis des Incroyants, si d\u00e9contenanc\u00e9, si faible que, surpris par quelque pr\u00eatre, il n&rsquo;aurait su r\u00e9pondre, aurait pleur\u00e9 comme un enfant perdu. Sur une marche de l&rsquo;Autel des Holocaustes, il trouva un fragment de pain non sanctifi\u00e9, mais il ne le mangea pas tout de suite. De m\u00eame, il n&rsquo;essaya pas d&rsquo;entrer de front dans le Sanctuaire. Par le Gizrah, il atteignit l&rsquo;Edifice lat\u00e9ral de gauche, y monta, se hissa sur le mur Sacr\u00e9 et, de l\u00e0, sur la couronne des Piliers du Saint des Saints. Il n&rsquo;y avait plus au-dessus de lui que la terrasse de l&rsquo;Edifice S\u00e9par\u00e9 \u00e0 l&rsquo;Occident. Lorsqu&rsquo;il y fut, le soleil \u00e9tait visible de l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9 du Jourdain; et l&rsquo;espace soudain d\u00e9couvert si vaste qu&rsquo;un instant il eut l&rsquo;illusion d&rsquo;avoir toute la terre d&rsquo;Isra\u00ebl sous les yeux.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il ne pouvait plus en jouir.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">A quoi bon? Tout n&rsquo;est qu&rsquo;illusion. Depuis trente-neuf jours, il n&rsquo;a v\u00e9cu que d&rsquo;illusions. Il a connu que, dans le domaine de la pens\u00e9e, tout est possible \u2013 mais dans ce domaine-l\u00e0 seulement. Ainsi, il a b\u00e2ti toute sa vie sur un r\u00eave. Il y a des hommes partout, qui ont tent\u00e9 ce qu&rsquo;il tente et qui ont \u00e9chou\u00e9. Pourquoi devrait-il r\u00e9ussir? Et r\u00e9ussir \u00e0 quoi, ou \u00e9chouer dans quelle entreprise? Il ne saurait m\u00eame pas le dire. Il n&rsquo;a jamais \u00e9t\u00e9 si aveugle, si absent de son r\u00eave. Peut-\u00eatre ne voulait-il que vivre. Ne veut-il que vivre. Dans une chambre fra\u00eeche, sa m\u00e8re le servant. En \u00e9coutant les plaintes b\u00e9nignes d&rsquo;une s\u0153ur mari\u00e9e, d&rsquo;un fr\u00e8re qui, lui aussi, s&rsquo;est cru quelqu&rsquo;un. Mais il ne le peut pas, c&rsquo;est trop tard. Et m\u00eame il le voudrait, ils ne voudraient plus de lui. Sa m\u00e8re, seule. N&rsquo;a-t-il pas, sans tricher, combattu pour que cela p\u00fbt \u00eatre? Ah! Il y a trop de distance d&rsquo;eux \u00e0 lui : sa libert\u00e9 commence o\u00f9 finit le bonheur.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il s&rsquo;est pench\u00e9 au-dessus du court cr\u00e9nelage. Et la Ville est toute l\u00e0, sous lui. Des petits \u00eatres vont et viennent, qui ne l&rsquo;attendent pas, qui ne s&rsquo;attendent pas \u00e0 se trouver \u00e0 travers lui. Les a-t-il regard\u00e9s autrement que jadis avec ses yeux d&rsquo;enfant silencieux et t\u00eatu? Il s&rsquo;agit maintenant de s&rsquo;\u00e9galer \u00e0 eux, d&rsquo;abord. De n&rsquo;\u00eatre pas pris en d\u00e9faut par leur \u00e9trange tableau de valeurs. Ne pas les heurter de front : chercher au scandale des \u00e9tapes. Mais lui laisseront-ils le temps d&rsquo;aller jusqu&rsquo;au bout, d&rsquo;atteindre le fa\u00eete?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ils lui font peur, eux et leurs arri\u00e8re-pens\u00e9es, leurs exigences contradictoires d&rsquo;une sensibilit\u00e9 apparente et d&rsquo;une inconcevable et souterraine cruaut\u00e9. Il voudrait savoir les gestes qu&rsquo;il aura, le pli que prendront ses l\u00e8vres dans le sourire et dans l&rsquo;amertume. Il ne se conna\u00eet plus de visage. Son sourire et son \u00e9lan se heurtent \u00e0 une carapace de chair dont il sait seulement que c&rsquo;est tout ce qu&rsquo;on voit de lui.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il ne regarde plus les hommes, en bas, mais le vide qui s&rsquo;\u00e9croule sur eux. Ne faudrait-il pas se d\u00e9livrer, enfin, de cette enveloppe menteuse? Ce n&rsquo;est pas une question mais un vertige. Si peu de choses, ce corps. A peine un geste y suffirait\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et, tout \u00e0 coup, cette facilit\u00e9 de l&rsquo;irr\u00e9parable le r\u00e9volte. C&rsquo;est le m\u00eame sursaut que devant la Tentation de l&rsquo;Empire et la Tentation du Pain : \u00ab\u00a0Je vaux mieux que cela! Il est impossible que je disparaisse alors que rien n&rsquo;est \u00e9bauch\u00e9. On croit qu&rsquo;il suffit de se jeter d&rsquo;une tour mais, au milieu de la chute, des anges invisibles accourent et vous portent\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Tout danse, de tous c\u00f4t\u00e9s. Il ne sait plus si le crime est de vouloir mourir ou de savoir qu&rsquo;on ne le peut pas. Il est si l\u00e9ger qu&rsquo;il s&rsquo;envolerait dans l&rsquo;air, s&rsquo;en irait, soulev\u00e9 par le vent dans les plis de son manteau, doucement se poser au milieu de la route. Alors, il pourrait parler. Alors, il serait entendu.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Par ce biais, il en revient au royaume du monde, et ce retournement le sauve. Il s&rsquo;arrache \u00e0 ses stupeurs, recule d&rsquo;un pas, l\u00e8ve les yeux au ciel. Le ciel est vert et mauve. Et c&rsquo;est la derni\u00e8re heure.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans sa main moite s&rsquo;\u00e9miette le pain du sacrifice.<\/p>\n<h2 align=\"center\"><b><i>CHAPITRE VI<\/i><\/b><\/h2>\n<h2 align=\"center\"><b><i>\u00a0<\/i><\/b><\/h2>\n<h2 align=\"center\">des autres\u00a0: le m\u00e9pris<\/h2>\n<h3 align=\"center\"><b>IV<\/b><\/h3>\n<h3 align=\"center\"><b>LES MARCHANDS DU TEMPLE<\/b><\/h3>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Depuis un certain nombre d\u2019heures, Nicom\u00e8de contemplait, \u00e0 travers une lunette de son invention dont l\u2019usage \u00e9tait de grossir les objets lointains, cet \u00e9trange escaladeur de murailles. Quand l\u2019obscurit\u00e9 fut trop grande pour lui permettre de poursuivre ses observations, il remisa son instrument dans un \u00e9tui, puis, d\u2019un pas paisible, il sortit de chez lui et se dirigea vers le Temple.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Soudain, dans l\u2019ombre, \u2014 il avait atteint le premier parvis, celui des curieux et des incroyants \u2014 il s\u2019arr\u00eata. Press\u00e9s par le cr\u00e9puscule, des marchands qui, tout le jour, avaient vendu les colombes pour le sacrifice et l\u2019huile sainte, refermaient leurs paniers plein d\u2019invendus, penchaient sur leur \u00e9paule la perche longue o\u00f9 g\u00e9missaient, pattes li\u00e9es, les blancs oiseaux captifs. Certains, qui aux tables trop \u00e9troites pour leur n\u00e9goce, avaient adjoint des tr\u00e9teaux d\u00e9montables, les repliaient en jetant vers leur voisin un regard soup\u00e7onneux.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Un instant, il les observa, aussi agiles et tourment\u00e9s que des voleurs surpris en flagrant d\u00e9lit. Et, silencieusement, il se prit \u00e0 rire\u00a0: sautant de la derni\u00e8re terrasse, le jeune homme maigre que, tout le jour, il avait observ\u00e9, en courant venait vers eux. Sans doute \u00e9tait-il las de se battre contre les vains d\u00e9mons de sa pens\u00e9e\u00a0: il avait grand besoin d\u2019adversaires de chair et d\u2019os et qu\u2019au moins il pourrait meurtrir.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Une corde tra\u00eenait par l\u00e0, qui tout \u00e0 l\u2019heure, devait servir \u00e0 ficeler quelque pr\u00e9cieux colis. Le marchand, occup\u00e9 \u00e0 sa besogne avide, ne s\u2019inqui\u00e9tait pas. Le jeune homme prit la corde et la doubla. Puis il la fit siffler dans l\u2019air. Le marchand la re\u00e7ut en plein visage et vacilla. Moins que le coup, peut-\u00eatre, la voix \u2014 profonde et dure \u2014 le rendait muet\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Chiens qui osez faire commerce de la Foi, vendeur d\u2019\u00e2mes\u00a0!\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Un autre avait eu le temps de baisser la t\u00eate\u00a0; il re\u00e7ut le coup en travers des reins et hurla. Celui-ci \u00e9tait un changeur\u00a0: sur sa table brillait encore un monceau d\u2019or et d\u2019argent. De son fouet improvis\u00e9, le jeune homme l\u2019\u00e9parpilla. Nicom\u00e8de \u00e9coutait, ravi, tomber sur le pav\u00e9 cette pluie musicale.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le geste de l\u2019audacieux ne le surprenait pas. Mais il e\u00fbt aim\u00e9 en d\u00e9celer le secret mobile. \u00ab\u00a0Il a peur et il se dompte\u00a0\u00bb, pensa-t-il. Et aussi\u00a0: \u00ab\u00a0Il a v\u00e9cu trop longtemps loin des hommes. Ils l\u2019\u00e9garent avec leurs couleurs flottantes, leurs \u00e9toffes vives, leurs cris \u00e2cres, leurs odeurs sonores. Il est si faible qu\u2019il lui para\u00eet que les blessures qu\u2019il leur inflige r\u00e9tablissent un \u00e9quilibre d\u00e9truit. Et ces yeux, surtout, le terrifient, petits, enfonc\u00e9s dans l\u2019orbite, lampes du vice dans la t\u00eate de mort.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Ah\u00a0! Qu\u2019avez-vous fait de la maison de Dieu\u00a0!\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Etrangement, Nicom\u00e8de comprit que le mot\u00a0: \u00ab\u00a0Dieu\u00a0\u00bb \u00e9tait l\u00e0 pour un autre\u00a0; que le jeune homme pensait une autre chose, plus pr\u00e9cieuse et plus pr\u00e9sente \u2014 une chose qui \u00e9tait en lui, \u00e0 quoi il tenait plus qu\u2019\u00e0 tout au monde. Enfin, le jeune homme trouva et dit\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Vous avez chang\u00e9 en tripot la maison de mon P\u00e8re\u00a0!\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Parmi l\u2019envol bruissant des oiseaux sacr\u00e9s et les vocif\u00e9rations de celui qui \u00e9tait tomb\u00e9 avec ses jarres d\u2019huile et se relevait, gluant, d\u2019entre leurs d\u00e9bris, Nicom\u00e8de, lui aussi, ne voyait plus que des yeux. Stupides, m\u00e9chants, affol\u00e9s. Des yeux d\u2019hommes\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Que vont-ils lui faire\u00a0\u00bb, pensait-il, amus\u00e9, \u00ab\u00a0lorsqu\u2019ils auront compris qu\u2019il est seul\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pourtant, le Justicier s\u2019obligeait \u00e0 poursuivre sa route, pas \u00e0 pas. Marche apr\u00e8s marche, il descendait le parvis. Il en \u00e9tait \u00e0 la derni\u00e8re quand, enfin, ils se ressaisirent. Hurlants, les bras lev\u00e9s au-dessus de leurs t\u00eates, ils couraient sus au profanateur. Le jeune homme jeta son fouet inutile. Il disparut sous le portique de l\u2019enceinte. Nicom\u00e8de s\u2019y trouvait, qui lui toucha le bras.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0J\u2019habite tout pr\u00e8s.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le jeune homme inclina la t\u00eate et le suivit. Une porte se referma sur eux et son claquement sec mit un point d\u2019orgue aux plaintes d\u00e9croissantes des poursuivants.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Je vous ai compris\u00a0\u00bb, dit Nicom\u00e8de.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">J\u00e9sus le regarda et sut que ce n\u2019\u00e9tait pas vrai. Mais, apr\u00e8s tant de prunelles br\u00fblantes, f\u00e9roces, les siennes \u00e9taient reposantes, bien qu\u2019elles ne fussent pas pures. Le visage rond et rose, les cheveux rares et le soin avec lequel \u00e9tait tendu le manteau indiquaient l\u2019affabilit\u00e9 en m\u00eame temps que la distinction. La bont\u00e9\u00a0? Oui, peut-\u00eatre. Mais d\u00e9daigneuse\u00a0: une bienveillance faite surtout d\u2019observation.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Un jour d\u00e9j\u00e0\u00a0\u00bb, continuait-il \u00ab\u00a0\u2014 il y a longtemps \u2014 j\u2019ai assist\u00e9 \u00e0 une semblable sc\u00e8ne. Le r\u00e9volt\u00e9 \u00e9tait jeune, comme vous. C\u2019\u00e9tait la premi\u00e8re fois qu\u2019il montait \u00e0 J\u00e9rusalem. Comme vous aussi, n\u2019est-ce-pas\u00a0? Je n\u2019ai pu, cette fois-l\u00e0, intervenir \u00e0 temps. Arr\u00eat\u00e9 \u00e0 la sortie du Temple, il est pass\u00e9 en jugement. Sa d\u00e9fense tenait dans une phrase\u00a0: \u00ab\u00a0Ils trafiquaient le Nom du Tr\u00e8s-Haut\u00a0\u00bb. C\u2019est ce qu\u2019aussi vous auriez dit pour la v\u00f4tre\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Ils vivent dans l\u2019erreur et le crime\u00a0\u00bb, dit J\u00e9sus. \u00ab\u00a0Vous avez regard\u00e9 leurs yeux\u00a0? Mais ils disent que le Salut tient au plumage de la colombe ou au sang de l\u2019agneau.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Nicom\u00e8de sourit. Il se fit apporter un breuvage parfum\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Vous n\u2019\u00eates pas comme ce jeune homme dont je parlais. Vous savez voir. Vous avez \u00e9tudi\u00e9 les Textes. Vous avez des id\u00e9es \u00e0 vous, auxquelles vous tenez particuli\u00e8rement.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0J\u2019ai \u00e9tudi\u00e9 le sable du d\u00e9sert. Les seules pens\u00e9es que j\u2019ai me viennent de mon p\u00e8re. Et mon P\u00e8re vous ne le connaissez pas. Car, comment pourriez-vous savoir ce qu\u2019il est, lorsque moi, son fils, je l\u2019ignore\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0J\u2019aime entendre parler les jeunes hommes\u00a0\u00bb, murmura le Sage\u00a0: \u00ab\u00a0leurs paroles les plus simples ont l\u2019accent des choses proph\u00e9tiques. C\u2019est parce que je suis sensible \u00e0 leur charme qu\u2019au Sanh\u00e9drin on ne me prend pas toujours au s\u00e9rieux. Mais de quelle importance est l\u2019avis des pr\u00eatres, n\u2019est-ce pas\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">J\u00e9sus comprit que son h\u00f4te jouait. Non par m\u00e9chancet\u00e9, mais par d\u00e9sir de para\u00eetre plus jeune qu\u2019il n\u2019\u00e9tait, il s\u2019effor\u00e7ait de parler un langage qui n\u2019\u00e9tait pas le sien. Ce qu\u2019il croyait \u00eatre le langage d\u2019un jeune r\u00e9volt\u00e9 assez fou pour fouetter les marchands du Temple. Son sourire interdisait qu\u2019on s\u2019en offens\u00e2t. Cet homme aussi avait sa plaie profonde\u00a0: la peur de la vieillesse et de la mort.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Rien n\u2019a d\u2019importance\u00a0\u00bb, dit J\u00e9sus, \u00ab\u00a0que le respect de la Loi.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Quelle est la loi\u00a0?\u00a0\u00bb r\u00e9partit l\u2019autre, promptement.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Si J\u00e9sus avait r\u00e9fl\u00e9chi \u00e0 cette question, sans doute n\u2019aurait-il su quoi r\u00e9pondre. Mais, en pr\u00e9sence du vieil homme doux et craintif, il ne se souvenait plus de ses longues veill\u00e9es torturantes\u00a0; il ne savait plus rien de ce qu\u2019il avait appris. Aussi la r\u00e9ponse fut-elle, tout de suite, sur ses l\u00e8vres. Et, \u00e0 son tour, il parlait le langage le mieux fait pour \u00eatre compris\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Rena\u00eetre\u00a0\u00bb, dit-il, \u00ab\u00a0c\u2019est la Loi.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Nicom\u00e8de fr\u00e9mit. Il voila son regard et feignit l\u2019incompr\u00e9hension, ne pouvant croire que ce jeune en f\u00fbt d\u00e9j\u00e0 au m\u00eame stade que lui\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Comment rena\u00eetre\u00a0? Comment deux fois passer par le sein de sa m\u00e8re\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Je te parle de l\u2019esprit et non pas de la chair. Je te parle d\u2019un Royaume que tu ne connais pas, peut-\u00eatre, mais que, moi, j\u2019ai entr\u2019aper\u00e7u. Et nul ne voit ce Royaume, s\u2019il ne na\u00eet \u00e0 nouveau.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019incompr\u00e9hension de son auditeur n\u2019\u00e9tait plus feinte. Il lui sourit\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0L\u2019Esprit souffle o\u00f9 il veut et toi, si tu l\u2019entends, tu ne sais ni d\u2019o\u00f9 il vient, ni o\u00f9 il va. Ainsi en est-il de tout homme qui rena\u00eet de l\u2019esprit. Plus facilement tu saisirais le vent dans tes doigts que tu ne retiendrais cet homme.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Nicom\u00e8de, cette fois, se crut devin\u00e9\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Je ne cherche pas \u00e0 te retenir.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais ses regards enveloppaient la jeune barbe blonde et le pli enfantin de la bouche, de mani\u00e8re \u00e0 ne plus les oublier.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Tu es mon Ma\u00eetre dans toutes les Sciences\u00a0\u00bb, disait celui qui ne pouvait se taire, \u00ab\u00a0et, pourtant, tu ne savais pas cela. Mais ceux qui souffrent le pressentent. Ils ont soif d\u2019\u00eatre cette cr\u00e9ature impalpable, dans l\u2019espoir qu\u2019alors la souffrance ne pourra plus rien contre eux. Et c\u2019est moi qui leur montrerai la route. De m\u00eame que Mo\u00efse a \u00e9lev\u00e9 dans le d\u00e9sert le Serpent d\u2019Airain, ainsi sera \u00e9lev\u00e9 le Fils de l\u2019Homme, afin que les hommes croient en lui et qu\u2019ils vivent. Car le Fils est venu pour sauver le monde, non pour le condamner. Mais, sans doute, ils seront condamn\u00e9s ceux qui ne croiront pas. Il faut \u00eatre bien coupable pour ne plus pouvoir d\u00e9celer la lumi\u00e8re. Il faut les yeux de ces marchands, l\u00e0-haut.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il \u00e9tait debout et pr\u00e8s du seuil. Nicom\u00e8de ne fit pas un geste pour le retenir. Cette orgueilleuse certitude le gla\u00e7ait. Pourtant, les yeux du jeune homme \u00e9taient clairs. Mieux\u00a0: presque humbles. Il semblait, tout en parlant, demander pardon d\u2019\u00eatre contraint de dire ces choses. Nicom\u00e8de le jugeait maintenant inexplicable. Inexplicable aussi son long discours. \u00ab\u00a0Je le reverrai\u00a0\u00bb, pensa-t-il\u00a0; \u00ab\u00a0ce genre d\u2019homme, fatalement, doit se retrouver sur mon chemin\u00a0\u00bb. Il lui fit, de la main, un vague signe d\u2019adieu.<\/p>\n<div id=\"attachment_2728\" style=\"width: 310px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><a href=\"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2013\/04\/CECI0131.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-2728\" class=\"size-medium wp-image-2728\" alt=\"Illustration Pierre-Jean Debenat\" src=\"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2013\/04\/CECI0131-300x228.jpg\" width=\"300\" height=\"228\" srcset=\"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2013\/04\/CECI0131-300x228.jpg 300w, http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2013\/04\/CECI0131.jpg 718w\" sizes=\"auto, (max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><\/a><p id=\"caption-attachment-2728\" class=\"wp-caption-text\">Illustration Pierre-Jean Debenat<\/p><\/div>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h3 align=\"center\"><b>V<\/b><\/h3>\n<h3 align=\"center\"><b>LES OUVRIERS DE LA PREMIERE HEURE<\/b><\/h3>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">De J\u00e9rusalem, J\u00e9sus revint tout droit vers le Jourdain. Il avait peine \u00e0 se d\u00e9tacher des lieux o\u00f9 le Pr\u00e9curseur baptisait. Lui-m\u00eame, il l\u2019avait nomm\u00e9 le Pr\u00e9curseur. Et il se r\u00e9p\u00e9tait avec ferveur l\u2019aveu de Jean\u00a0: \u00ab\u00a0Voici l\u2019Agneau. Celui qui vient racheter les p\u00e9ch\u00e9s du monde\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il avait besoin de cette amiti\u00e9. La rudesse de Jean ne le rebutait pas. Elle \u00e9tait comme le compl\u00e9ment de sa propre ouverture aux \u00eatres. Lorsque les deux jeunes gens se revoyaient, ils reposaient leurs regards l\u2019un sur l\u2019autre. \u00ab\u00a0Tu seras plus grand que moi\u00a0\u00bb. Le mot le plus doux que l\u2019ami p\u00fbt dire \u00e0 l\u2019ami. Jean ne le pronon\u00e7ait peut-\u00eatre pas. C\u2019\u00e9tait assez que J\u00e9sus l\u2019entende. Il avait assagi le lion, rev\u00eatu le ch\u00eane de la gr\u00e2ce du lys. Jean ne blasph\u00e9mait plus, ne hurlait plus sa rage, ni son d\u00e9go\u00fbt. Il racontait sans cesse\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Celui qui m\u2019a envoy\u00e9 m\u2019avait dit\u00a0: \u00ab\u00a0Tu verras l\u2019Esprit descendre et se poser sur celui-l\u00e0 qui baptise dans l\u2019esprit\u00a0\u00bb. Et je l\u2019ai vu et je t\u00e9moigne qu\u2019il est enfant de Dieu\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce qu\u2019il lui co\u00fbtait de parler ainsi, personne, ni J\u00e9sus m\u00eame, ne le pressentit jamais. Plus qu\u2019\u00e0 demi \u00e9puis\u00e9 par l\u2019asc\u00e9tisme et par la solitude, il avait connu la douleur, d\u00e8s le lendemain du bapt\u00eame de l\u2019Homme Blanc, d\u2019entendre ses disciples ne plus parler entre eux que de celui qu\u2019ils n\u2019avaient vu qu\u2019une fois. On ne pouvait lutter contre une telle ingratitude. Et surtout pas contre J\u00e9sus\u00a0; car, si ce n\u2019\u00e9tait lui, ce serait quelqu\u2019un d\u2019autre. Myst\u00e9rieusement, l\u2019instant \u00e9tait venu pour lui de dire adieu aux bords du Jourdain, de c\u00e9der sa place. Il voulait bien. Peut-\u00eatre l\u2019attendait-il ailleurs une gloire plus grande, une plus \u00e9clatante cons\u00e9cration. Mieux\u00a0: il aimait celui devant qui il acceptait de s\u2019effacer. Et son retour, bien qu\u2019il signifi\u00e2t que l\u2019heure \u00e9tait venue, avait \u00e9t\u00e9 pour lui une grande joie. M\u00eame, il savait par qui lui serait port\u00e9 le premier. Et, souvent, tout en parlant, il observait Andr\u00e9, le plus jeune de ses disciples. Un jour, enfin, il le vit qui suivait J\u00e9sus, et il d\u00e9tourna les yeux.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Andr\u00e9 \u00e9tait accompagn\u00e9 d\u2019un autre homme. J\u00e9sus leur permit de le suivre quelque temps, puis, il s\u2019arr\u00eata et, sans les regarder, il leur demanda\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Que cherchez-vous\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Ma\u00eetre, o\u00f9 demeurez-vous\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ils s\u2019approchaient peureusement.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Venez et voyez\u00a0\u00bb, leur r\u00e9pondit-il.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il les emmena dans cette grotte souterraine, au sud de la Ville Sainte, dont il faisait sa retraite depuis son retour du d\u00e9sert. Ils mang\u00e8rent les poissons et les dattes qu\u2019Andr\u00e9 avait sur lui. Et il leur parla. Ils s\u2019\u00e9taient retir\u00e9 dans l\u2019ombre, serr\u00e9s l\u2019un contre l\u2019autre, comme s\u2019ils avaient eu peur de se laisser voir\u00a0; de troubler, en se laissant voir, la m\u00e9ditation du Ma\u00eetre. Il ne leur annon\u00e7ait pas, ainsi que Jean, des tourments ineffables. Sa voix \u00e9tait une paix. Et ils \u00e9taient heureux\u00a0: ils se souriaient, dans l\u2019ombre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Au matin, Andr\u00e9 demanda\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Ma\u00eetre, me permettez-vous d\u2019aller chercher mon fr\u00e8re\u00a0? Il est p\u00eacheur comme moi.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Nous irons\u00a0\u00bb, dit J\u00e9sus.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et ils s\u2019achemin\u00e8rent tous les trois vers le petit village o\u00f9, pour complaire \u00e0 son fr\u00e8re, auditeur de Jean, Simon \u00e9tait venu s\u2019\u00e9tablir. Un homme solide, aux \u00e9paules carr\u00e9es, aux regards droits.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Andr\u00e9\u00a0\u00bb, dit-il, \u00ab\u00a0pr\u00e9tend que vous \u00eates le Messie. Est-ce vrai\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Toi, tu es Simon, fils de Jonas,\u00a0\u00bb r\u00e9pondit le Jeune Homme. \u00ab\u00a0Mais je t\u2019appellerai Pierre parce que tu es comme une pierre au milieu du chemin. Et que tu en as l\u2019immobilit\u00e9 massive.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La nuit suivante, ils couch\u00e8rent chez un ami de Simon. Une forme f\u00e9minine les fr\u00f4lait, posant devant eux des plats qu\u2019elle enlevait \u00e0 mesure qu\u2019ils \u00e9taient rassasi\u00e9s. Mais J\u00e9sus ne leva pas les yeux sur elle. Il ne demanda pas quelle \u00e9tait cette femme. Il fallait, pour qu\u2019ils vinssent vers lui, qu\u2019ils abandonnassent tout \u2014 et cela m\u00eame qui les touchait de plus pr\u00e8s.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il les laissa dormir\u00a0; au milieu de la nuit, il se leva. Ces pr\u00e9sences \u00e9trang\u00e8res, trop attendues, le comblaient et l\u2019irritaient tout \u00e0 la fois. Comme une longue plainte, ind\u00e9finiment r\u00e9p\u00e9t\u00e9e \u00e0 l\u2019oreille, et qu\u2019on ne peut faire taire sur le champ. Leur bonne volont\u00e9 n\u2019\u00e9tait pas en cause. Mais il se souvenait de quelle bonne volont\u00e9 sa m\u00e8re s\u2019\u00e9tait tendue vers lui, sans le comprendre, ni partager. Toutes ces paroles qu\u2019il devait dire, par avance, le vidaient. Et les paroles n\u2019ont jamais gagn\u00e9 personne.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ils \u00e9taient venus vers lui. Il n\u2019avait m\u00eame pas eu le m\u00e9rite de les choisir. Il leva la t\u00eate\u00a0: l\u2019aube naissait rose dans le lointain. Et un homme marchait le long du fleuve. Ils \u00e9chang\u00e8rent un regard. J\u00e9sus, par ce premier regard, rejetait la charge d\u2019une nuit d\u2019insomnie, acceptait toutes celles qui \u00e9taient \u00e0 venir. L\u2019homme attendait, plein de confiance. Il lui dit\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Suis-moi.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et l\u2019homme \u2014 il s\u2019appelait Philippe \u2014 le suivit. Et J\u00e9sus, une fois encore, parla. Il disait que le Royaume \u00e9tait proche. Philippe ne demanda pas quel \u00e9tait le Royaume. Il le savait, quand il regardait le Jeune Homme roux. Bien mieux, il appela, pr\u00e8s de la maison de Simon, un bel adolescent aux l\u00e8vres rouges et charnues comme celles d\u2019une femme\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Nathana\u00ebl, nous l\u2019avons trouv\u00e9, Celui qui devait venir, Celui que Jean le baptiste annonce. C\u2019est J\u00e9sus, le fils de Joseph, de Nazareth.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0De Nazareth\u00a0?\u00a0\u00bb dit Nathana\u00ebl. \u00ab\u00a0Que peut-il en sortir de bon\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et J\u00e9sus, en le voyant venir, se voyait venir lui-m\u00eame, tel qu\u2019il avait \u00e9t\u00e9 dix ans plus t\u00f4t, pr\u00e9occup\u00e9 des Textes Saints et de vraie science.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Tu es bien de la race d\u2019Isra\u00ebl. Il n\u2019y a aucune duplicit\u00e9 en toi.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Qu\u2019en savez-vous\u00a0? Et d\u2019o\u00f9 me connaissez-vous\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Peut-on conna\u00eetre plus intimement que soi-m\u00eame\u00a0? Il avait aim\u00e9, d\u00e9j\u00e0, un d\u00e9cor semblable\u00a0: la rue \u00e9troite et les maisons \u00e9paul\u00e9es l\u2019une \u00e0 l\u2019autre, des deux c\u00f4t\u00e9s de la rue. Aim\u00e9 et fui. Un figuier, comme l\u00e0-bas, montait le long d\u2019un mur.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Avant que Philippe t\u2019appel\u00e2t, quand tu \u00e9tais sous le figuier, je t\u2019ai vu.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Ma\u00eetre\u00a0!\u00a0\u00bb s\u2019\u00e9cria l\u2019adolescent, \u00ab\u00a0vous \u00eates le Fils de Dieu, le Roi d\u2019Isra\u00ebl\u00a0!\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Parce que je t\u2019ai dit que je t\u2019avais vu sous le figuier, tu as cru. Oh\u00a0! Nathana\u00ebl, tu verras des choses plus \u00e9tonnantes, le ciel ouvert et les Anges descendant au-dessus du Fils de l\u2019Homme.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Telles \u00e9taient les paroles que, sans cesse, il leur adressait, se taisant aussi subitement qu\u2019il avait parl\u00e9, et les laissant ravis du Rythme et du Nombre des mots. Ce jour-l\u00e0, il ne dit rien de plus jusqu\u2019\u00e0 l\u2019heure de midi. Mais, apr\u00e8s le repas, il les contempla tous et il leur demanda s\u2019ils voulaient remonter avec lui vers le Nord et vers la Galil\u00e9e. C\u2019\u00e9tait la patrie de Simon et d\u2019Andr\u00e9. Nathana\u00ebl et Philippe promirent de les y suivre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Parfois, il s\u2019arr\u00eatait au milieu d\u2019un discours ou rompait le silence pour leur dire\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Je vous aime.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et eux, qui avaient support\u00e9 le silence ou le discours pour entendre ce cri, soudain, ils se sentaient moins pesants que la graine de l\u2019\u00e9rable qui va tr\u00e8s loin, port\u00e9e comme sur des ailes par la double feuille.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Je vous aime parce que vous \u00eates simples.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ils l\u2019\u00e9taient trop pour deviner quelle duplicit\u00e9 contient le mot, quel m\u00e9pris voile la plus sinc\u00e8re admiration. Mais lui s\u2019en effrayait\u00a0: si brutes, si laids, si mal nourris et mal v\u00eatus qu\u2019ils fussent, ils lui donnaient \u00e0 tout instant des le\u00e7ons de propret\u00e9 et de richesse.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Une femme s\u2019approchait de lui, murmurant un souhait banal, quelquefois inintelligible, o\u00f9 seule transper\u00e7ait la salutation\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Ma\u00eetre\u2026\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Tout de suite tourn\u00e9 vers elle, il l\u2019interrogeait, r\u00e9pondait \u00e0 sa plainte\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Je vous aime.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Non, lui-m\u00eame, il ne savait pas encore tout le bien qu\u2019il leur faisait, le trouble et le d\u00e9lire de d\u00e9livrance dont ils lui \u00e9taient redevables \u2014 \u00e0 lui, qui d\u00e9tenait tous les mots du monde et les jetait \u00e0 poign\u00e9es vers ces pauvres errants. Il n\u2019avait pas encore pris l\u2019habitude de ne pas les craindre, de craindre, pr\u00e9cis\u00e9ment, ce dont ils s\u2019enorgueillissaient. Lorsqu\u2019il rencontrait des femmes, autrefois, bien vite il se d\u00e9tournait d\u2019elles. De sorte que, maintenant, il ne s\u2019apercevait pas que c\u2019\u00e9tait elles qui semblaient le fuir. Mais, sous leurs paupi\u00e8res baiss\u00e9es, filtrait vers lui la lueur de curiosit\u00e9 non satisfaite. Elles avaient envers lui la m\u00eame jalousie \u2014 oui, la m\u00eame suspicion, avant qu\u2019il ne parl\u00e2t \u2014 que s\u2019il e\u00fbt \u00e9t\u00e9 femme.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il avait envoy\u00e9 ses disciples acheter des vivres \u00e0 la ville, lorsque, aupr\u00e8s de Sichar, en Samarie, il fit une telle rencontre. C\u2019\u00e9tait \u00e0 peu pr\u00e8s le milieu du jour et, comme il s\u2019appuyait \u00e0 la margelle d\u2019un puits qui se dressait l\u00e0, une femme y vint, portant sa cruche.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Donne-moi \u00e0 boire,\u00a0\u00bb lui demanda-t-il.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Elle s\u2019\u00e9tonnait, parce que ce n\u2019\u00e9tait pas la coutume des juifs de demander quelque chose \u00e0 un Samaritain. Mais cet Isra\u00e9lite poss\u00e9dait quelque charme que n\u2019ont pas ceux de sa race\u00a0; il \u00e9tait \u00e9trangement beau. Elle s\u2019attarda. Comme si la d\u00e9nonciation de l\u2019obstacle e\u00fbt suffi pour l\u2019annuler, il lui parlait de cette autre soif dont elle ne pouvait pas ne pas souffrir. Et, la voyant s\u00e9duite par l\u2019\u00e9ternelle promesse d\u2019une eau in\u00e9puisable, et la jugeant sur son attention m\u00eame\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Va,\u00a0\u00bb dit-il, \u00ab\u00a0appelle ton mari et reviens ici.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Je n\u2019ai pas de mari.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Elle lui souriait des yeux et des l\u00e8vres. Il n\u2019\u00e9tait pas las encore de ces demi-confidences o\u00f9 la rougeur de la joue, une g\u00eane imperceptible du regard compl\u00e8te la phrase \u00e9bauch\u00e9e. Tout au contraire, l\u2019ivresse de d\u00e9couvrir et de conna\u00eetre le tendait vers l\u2019hypocrite, donnait \u00e0 sa voix un accent enfantin de probl\u00e8me r\u00e9solu\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Tu as raison de dire\u00a0: je n\u2019ai point de mari. Tu en as cinq, et celui que tu as maintenant n\u2019est pas \u00e0 toi.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cette victoire n\u2019est jamais d\u00e9cevante. Ils se croient si bien cach\u00e9s, derri\u00e8re leurs visages de pierre ou leurs sourires, si bien prot\u00e9g\u00e9s contre toute indiscr\u00e9tion par la fixit\u00e9 ou la mobilit\u00e9 de leurs regards\u00a0! D\u00e8s la premi\u00e8re clairvoyance, ils s\u2019effondraient.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Je vois que vous \u00eates un proph\u00e8te\u00a0!\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Bien s\u00fbr. Toujours cela finirait ainsi. Par l\u2019aveu et le discours\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Femme, l\u2019heure vient o\u00f9 ce ne sera ni sur cette montagne ni dans le Temple que vous adorerez. Nous avons notre Dieu et vous avez le v\u00f4tre et nous croyons que notre Dieu est le vrai Dieu, et vous croyez de m\u00eame du v\u00f4tre. Mais l\u2019heure est d\u00e9j\u00e0 l\u00e0 o\u00f9 il n\u2019y a plus d\u2019adoration qu\u2019en esprit et en v\u00e9rit\u00e9.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Il y a,\u00a0\u00bb murmura-t-elle, \u00ab\u00a0un homme qui doit venir nous enseigner ces choses. On l\u2019appellera\u00a0: l\u2019Envoy\u00e9.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Je te les enseigne, moi \u2014 qui le suis.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Lorsque les disciples revinrent, il ne voulut accepter aucune nourriture. Il regardait la femme, que ses disciples, eux aussi, observaient, jaloux de la premi\u00e8re qui se m\u00ealait \u00e0 leur groupe. Plus tard, il tourna les yeux vers le Nord. Et, sur la route, jusqu\u2019\u00e0 la maison de Marie, \u00e0 Nazareth, il leur parla des champs bient\u00f4t blanchis par la moisson. Depuis deux jours il savait que Jean-Baptiste \u00e9tait captif d\u2019H\u00e9rode.<\/p>\n<div id=\"attachment_2735\" style=\"width: 310px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><a href=\"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2013\/04\/CECI012.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-2735\" class=\"size-medium wp-image-2735\" alt=\"Illustration Pierre-Jean Debenat\" src=\"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2013\/04\/CECI012-300x204.jpg\" width=\"300\" height=\"204\" srcset=\"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2013\/04\/CECI012-300x204.jpg 300w, http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2013\/04\/CECI012.jpg 795w\" sizes=\"auto, (max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><\/a><p id=\"caption-attachment-2735\" class=\"wp-caption-text\">Illustration Pierre-Jean Debenat<\/p><\/div>\n<p align=\"center\"><b>\u00a0<\/b><\/p>\n<h3 align=\"center\"><b>VI<\/b><\/h3>\n<h3 align=\"center\"><b>CANA<\/b><\/h3>\n<p style=\"text-align: justify;\" align=\"center\"><b>\u00a0<\/b><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ses disciples furent \u00e9pouvant\u00e9s par l\u2019extr\u00eame pauvret\u00e9 qui s\u2019\u00e9talait partout dans la petite maison de Nazareth, et la grande maigreur de la vieille femme qui les y re\u00e7ut. Seul, J\u00e9sus n\u2019en fut pas frapp\u00e9. Il avait re\u00e7u le coup bien des mois plus t\u00f4t, lorsqu\u2019il s\u2019\u00e9tait d\u00e9cid\u00e9 au d\u00e9part et que, lucidement, il avait pr\u00e9vu toutes les cons\u00e9quences de son abandon. Il ne poussa m\u00eame pas la porte de l\u2019atelier d\u00e9sert, plein de poussi\u00e8re et de toiles d\u2019araign\u00e9es. Il ne s\u2019\u00e9tonna pas de ne point voir le dernier-n\u00e9 \u2014 quel \u00e2ge avait-il maintenant\u00a0? \u2014 que Marie avait confi\u00e9 \u00e0 sa fille Anne, pour que lui du moins, il mange\u00e2t \u00e0 sa faim. Ce fut \u00e0 peine s\u2019il l\u2019\u00e9couta lorsqu\u2019elle lui dit qu\u2019elle n\u2019avait pas voulu quitter Nazareth avant qu\u2019il rev\u00eent, et lui parla d\u2019un prochain mariage qui devait se faire \u00e0 Cana, et le supplia de ne plus la quitter, de l\u2019emmener avec lui dans ses voyages.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il voulait pr\u00eacher dans sa ville. Il voulait que le chef de la Synagogue le d\u00e9sign\u00e2t pour lire la Loi et que l\u2019hazan lui rem\u00eet les rouleaux sacr\u00e9s. Il voulait apporter aux siens, d\u2019abord, la parole de consolation. Tout cela se r\u00e9alisa d\u00e8s le lendemain, qui \u00e9tait un jour de sabbat. On lui remit le livre d\u2019Isa\u00efe et, l\u2019ayant d\u00e9roul\u00e9, il trouva ce passage\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0L\u2019Esprit du Seigneur est sur moi, parce qu\u2019il m\u2019a consacr\u00e9 par son onction pour porter la bonne nouvelle aux pauvres, et il m\u2019a envoy\u00e9 gu\u00e9rir ceux qui ont le c\u0153ur bris\u00e9, annoncer aux captifs la d\u00e9livrance, aux aveugles le retour \u00e0 la vue, la libert\u00e9 aux esclaves\u2026\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">On l\u2019\u00e9coutait avec une attention profonde. Sa voix charmait. Soudain, on le vit avec surprise fermer le livre. Il s\u2019\u00e9criait\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Vos oreilles, aujourd\u2019hui, ont entendu l\u2019accomplissement de cet oracle\u00a0!\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">On se regardait sans oser comprendre. Puis, quelqu\u2019un dit\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Mais il se prend pour le Proph\u00e8te\u00a0!\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et quelqu\u2019un, d\u2019une voix plus forte\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0N\u2019est-ce pas l\u00e0 le fils de Joseph, le charpentier\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les rires ne fus\u00e8rent qu\u2019ensuite. Il e\u00fbt voulu ne pas entendre, ne pas voir. Il s\u2019effor\u00e7ait de poursuivre calmement et de leur annoncer le Royaume. Enfin, la col\u00e8re l\u2019emporta\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Je sais. Vous attendez de moi des actions prodigieuses et, d\u2019avance, vous n\u2019y croyez pas, parce que vous me connaissez trop. Vous pensez\u00a0: \u00ab\u00a0M\u00e9decin, gu\u00e9ris-toi toi -m\u00eame\u00a0\u00bb. En v\u00e9rit\u00e9, aucun proph\u00e8te n\u2019est bien re\u00e7u dans sa patrie. Il y avait beaucoup de veuves en Isra\u00ebl aux jours d\u2019Elie, lorsque le ciel fut ferm\u00e9 pendant trois ans et six mois et qu\u2019il y eut une grande famine, mais Elie ne vint pas vers elles. Il alla vers une veuve de Sarepta, au pays de Sidon. Et, de m\u00eame, Elis\u00e9e ne gu\u00e9rit pas un seul des l\u00e9preux d\u2019Isra\u00ebl, mais Naaman, le Syrien.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Alors, ils se lev\u00e8rent tous et le chass\u00e8rent du Temple. Ses disciples fuyaient devant lui, ayant envoy\u00e9 l\u2019un d\u2019eux pr\u00e9venir sa m\u00e8re. Le lendemain, s\u2019\u00e9tant retrouv\u00e9s, ils quitt\u00e8rent Nazareth, porteurs d\u2019un petit bagage. Marie voulait emmener J\u00e9sus \u00e0 Cana, au mariage d\u2019une belle-s\u0153ur d\u2019Anne. Simon proposait la maison de sa belle-m\u00e8re, \u00e0 Capharna\u00fcm.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Lentement, tout d\u2019abord, ces bruits\u00a0: un pi\u00e9tinement, un bavardage prolong\u00e9 \u00e0 mi-voix. La mari\u00e9e rougissait sous ses voiles, \u00e0 chaque fois qu\u2019un mot grossier \u00e9chappait \u00e0 son p\u00e8re. Le rabbin n\u2019\u00e9tait pas le moins rouge, ni le moins claironnant. Les plats \u00e9taient salu\u00e9s par des exclamations reprises en ch\u0153ur. Et les animaux de la basse-cour venaient, jusque sous les pieds des convives, m\u00ealer leurs cris, leurs glapissements, leurs aboiements, \u00e0 leurs obscures plaisanteries.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">J\u00e9sus, donc, \u00e9tait venu l\u00e0 sur la pri\u00e8re de Marie. Une pri\u00e8re passionn\u00e9e\u00a0: l\u2019ayant quitt\u00e9e si longtemps allait-il, d\u00e8s son retour, la laisser partir seule pour cette f\u00eate de famille\u00a0? Son d\u00e9sir de renouer des liens entre ses fils avait, pour une fois, vaincu son mutisme malheureux. Il ne pouvait rien lui refuser quand elle l\u2019implorait de cette fa\u00e7on. Elle le savait et n\u2019abusait pas de son pouvoir. Plus subtilement, elle avait pri\u00e9 Simon et Jacques, deux des disciples, de les accompagner.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">D\u00e8s l\u2019abord, l\u2019assembl\u00e9e lui d\u00e9plut. Pour eux, il \u00e9tait le r\u00eaveur, l\u2019\u00eatre un peu plus qu\u2019\u00e9trange, parti, sans pr\u00e9venir, pendant des mois. Son retour, dans leur esprit, pouvait se nommer\u00a0: d\u00e9faite. Il a quitt\u00e9 son v\u00eatement de voyage, poussi\u00e9reux et tach\u00e9 pour une robe entretenue par les mains maternelles\u00a0; elle n\u2019est plus \u00e0 sa taille, elle le g\u00eane aux \u00e9paules, \u00e0 la poitrine, d\u00e9velopp\u00e9es par le voyage et l\u2019\u00e9preuve. De m\u00eame, les phrases qu\u2019il lui faut dire sont une contrainte. Mais il a salu\u00e9 sa s\u0153ur et ses fr\u00e8res, et ils lui ont r\u00e9pondu. C\u2019en est assez pour que Marie soit heureuse. Vainement, il s\u2019isole des groupes, parle \u00e0 Simon et Jacques qui, eux du moins, l\u2019\u00e9coutent. A tout instant lev\u00e9e, elle r\u00f4de autour d\u2019eux, elle leur fait part des petits potins du repas, des petits ennuis du ma\u00eetre de maison.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Ils n\u2019ont plus de vin.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il sursaute et crie\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Femme, qu\u2019est-ce que cela pour moi \u2014 et pour vous\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Non seulement ils ne l\u2019auront pas reconnu, non seulement ils se seront jou\u00e9 de lui et non seulement il se sera ridiculis\u00e9 par sa d\u00e9daigneuse absence, mais encore on r\u00e9clame de lui des tours de charlatan, de mauvais magicien\u00a0! Il lui faut les distraire\u00a0! Il lui faut leur donner \u00e0 boire \u2014 du vin, comme s\u2019ils n\u2019en avaient pas assez bu\u00a0! Et qui le lui demande\u00a0? Un indiff\u00e9rent, un ennemi, qui choisit ce subterfuge pour rire et se gausser\u00a0? Non. Sa m\u00e8re.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019exc\u00e8s de l\u2019indignation lui rend son calme. Il la regarde mieux, la femme pr\u00e9cocement vieillie, et, soudain, il comprend. Elle n\u2019a rien trouv\u00e9 de mieux au fond de son c\u0153ur, pour le glorifier. Peut-\u00eatre ne l\u2019a-t-elle tant pri\u00e9 de l\u2019accompagner que dans ce but\u00a0: d\u00e9tourner de lui le souvenir de l\u2019\u00e9chec de Nazareth. Peut-\u00eatre entend-elle le r\u00e9compenser de lui avoir caus\u00e9 cette joie \u2014 par cette occasion de se r\u00e9v\u00e9ler lui-m\u00eame. Peut-\u00eatre n\u2019a-t-elle jamais dout\u00e9 de lui. Il y a des larmes dans ses yeux, maintenant, comme il y en a dans les yeux de Marie, \u00e0 cause de\u00a0\u00bb la m\u00e9chante r\u00e9ponse. Plus doucement, il la gronde\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Mon heure n\u2019est pas encore venue.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais elle ne comprend pas. Et comment lui en voudrait-il de ne donner que ce qu\u2019elle a, de l\u2019aider dans la mesure de sa compr\u00e9hension\u00a0? Est-il si s\u00fbr, lui-m\u00eame, de bien se comprendre\u00a0? Si son heure n\u2019est pas encore venue, quand sonnera-t-elle\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Oui, m\u00e8re. Qu\u2019on remplisse d\u2019eau les urnes.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">De grandes urnes de pierre, dont chacune contient de deux \u00e0 trois mesures, sont align\u00e9es contre le mur de la maison. Les urnes ont servi aux ablutions, les autres ont d\u00e9j\u00e0 contenu du vin. Pour donner l\u2019ordre, la m\u00e8re n\u2019a eu qu\u2019un pas \u00e0 faire. J\u00e9sus a l\u2019impression d\u2019un silence insolite. Les conversations particuli\u00e8res se sont tues. Sait-on\u00a0? Si vite\u00a0!<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Puisez et qu\u2019on remplisse les coupes.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C\u2019est \u00e0 qui tendra la sienne, vide ou non\u00a0: ils ne savent plus tr\u00e8s bien leur richesse, ces ivrognes. Ils go\u00fbtent. Que c\u2019est rafra\u00eechissant apr\u00e8s l\u2019\u00e9paisse beuverie\u00a0! Intens\u00e9ment, il les regarde, l\u2019un apr\u00e8s l\u2019autre. Quelqu\u2019un, qui doute, au lieu de boire, renverse sa gourde. Et l\u2019eau est rouge. Mais les autres ne songent m\u00eame pas \u00e0 douter. Le p\u00e8re de la mari\u00e9e a pris \u00e0 part l\u2019\u00e9poux et il lui dit\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Vous\u2026 vous ne faites rien comme personne. D\u2019ordinaire, on donne \u00e0 boire le meilleur vin et on garde le moins bon pour la fin du festin, parce qu\u2019on ne sait plus ce qu\u2019on boit\u2026 Mais vous\u2026 vous avez gard\u00e9 le meilleur\u2026\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ils rient avec de grands \u00e9clats. Ils sont heureux. Ils ne voient pas cette terrible tristesse du sourire de J\u00e9sus. Le Ma\u00eetre se d\u00e9tourne de l\u2019admiration de sa m\u00e8re, de ses disciples. Comment ne pas \u00e9tablir un parall\u00e8le entre le discours de Nazareth, si v\u00e9h\u00e9ment, si sinc\u00e8re, et ceci\u00a0? Il s\u2019est pench\u00e9 vers Jacques\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Viens. C\u2019est fini. Allons-nous-en.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">S\u2019est-il, la nuit qui suivit, endormi paisiblement\u00a0? Ou bien ne put-il dormir, dans l\u2019attente \u2014 la conscience \u2014 du jour \u00e0 venir\u00a0? Ici s\u2019ouvre la faille, ici s\u2019\u00e9coulent les heures myst\u00e9rieuses o\u00f9 la pens\u00e9e se r\u00e9sout en action, o\u00f9, toutes ensembles, apparaissent les feuilles aux branches des arbres fruitiers. Ici se situe le saut \u2014 l\u2019ouverture, que rien ne saurait combler \u2014 entre le retournement obscur des veilles juv\u00e9niles et le geste \u00e9quilibr\u00e9, entre la crainte et le d\u00e9sir du m\u00fbrissement et l\u2019\u00e9treinte accord\u00e9e, entre la d\u00e9chirante volont\u00e9 d\u2019absolu et la pl\u00e9nitude des voix.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et voici ce qu\u2019on ignore\u00a0: accepte-t-il cette m\u00e9tamorphose avec reconnaissance\u00a0? Ou la refuse-t-il\u00a0? L\u2019exp\u00e9rience du pouvoir lui sera-t-elle n\u00e9cessaire pour l\u2019amener au regret des ann\u00e9es d\u00e9sol\u00e9es \u2014 ou n\u2019en a-t-il que faire et conna\u00eet-il, d\u2019avance, la st\u00e9rilit\u00e9 du h\u00e9ros\u00a0? Il veut bien tenter l\u2019\u00e9preuve, cela est certain. Mais la tente-t-il pour vaincre, ou, se connaissant et connaissant l\u2019\u00e9chec, n\u2019est-ce que pour la tenter\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">A la veille des jours de Capharna\u00fcm et de la Vie Publique, vraisemblablement, il sait ce qui lui sera demand\u00e9. Les tout premiers disciples, d\u00e9j\u00e0, ont r\u00e9v\u00e9l\u00e9, par un regard craintif ou un prosternement, ce qu\u2019ils esp\u00e8rent de lui\u00a0: la Justice et la Loi. Deux mots qui le roidissent et le d\u00e9sesp\u00e8rent. Mais il n\u2019est pas d\u00e9fendu de croire qu\u2019intervient ici, pour la premi\u00e8re fois, l\u2019homonyme du Baptiste, son contraire\u00a0: l\u2019adolescent blanc et rose, aux chairs de femme. Gr\u00e2ce \u00e0 lui l\u2019illusion s\u2019\u00e9tablit du Dogme \u00e0 la Tendresse. De ce que personne, jusqu\u2019alors, n\u2019est parvenu \u00e0 s\u2019imposer autrement que par la force et le mensonge, ne serait-il pas l\u00e2che d\u2019induire que nul n\u2019y r\u00e9ussira\u00a0? Les yeux de Jean r\u00e9pondent\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Dieu, personne ne le vit jamais\u00a0: le Fils, qui est dans le sein du P\u00e8re, c\u2019est J\u00e9sus qui l\u2019a fait conna\u00eetre. En lui \u00e9tait la Vie.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Avant que le t\u00e9moignage ait commenc\u00e9, le t\u00e9moignage est fini. L\u2019Amour-Janus, au d\u00e9part, indique les deux voies du Possible \u2014 et certifie quelle est la bonne.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<div id=\"attachment_2742\" style=\"width: 238px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><a href=\"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2013\/04\/CECI014.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-2742\" class=\"size-medium wp-image-2742\" alt=\"Illustration Pierre-Jean Debenat\" src=\"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2013\/04\/CECI014-228x300.jpg\" width=\"228\" height=\"300\" srcset=\"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2013\/04\/CECI014-228x300.jpg 228w, http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2013\/04\/CECI014.jpg 719w\" sizes=\"auto, (max-width: 228px) 100vw, 228px\" \/><\/a><p id=\"caption-attachment-2742\" class=\"wp-caption-text\">Illustration Pierre-Jean Debenat<\/p><\/div>\n<p>Jean-Charles Pichon 1950<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>DEUXIEME PARTIE ________ JEAN-BAPTISTE ou LA TENTATION DE L\u2019ASCETISME \u00a0 LA CONNAISSANCE ______ CHAPITRE V \u00a0 de soi\u00a0: le d\u00e9chirement I JEAN-BAPTISTE \u00a0 Jean avait un v\u00eatement de poils de chameau et, autour de ses reins, une ceinture de cuir. &hellip; <a href=\"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/?p=2698\">Continuer la lecture <span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[28],"tags":[],"class_list":["post-2698","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-ceci-est-mon-corps"],"_links":{"self":[{"href":"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/2698","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=2698"}],"version-history":[{"count":21,"href":"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/2698\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":2743,"href":"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/2698\/revisions\/2743"}],"wp:attachment":[{"href":"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=2698"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=2698"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=2698"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}