{"id":2601,"date":"2013-02-28T18:32:17","date_gmt":"2013-02-28T16:32:17","guid":{"rendered":"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/?p=2601"},"modified":"2013-03-18T17:19:24","modified_gmt":"2013-03-18T15:19:24","slug":"lethique-limposture-et-lengagement","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/?p=2601","title":{"rendered":"L&rsquo;ETHIQUE, L&rsquo;IMPOSTURE ET L&rsquo;ENGAGEMENT"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0<em>A l&rsquo;\u00e2ge de 25 ans, Jean-Charles \u00e9crivit le texte ci-dessous, dans lequel on trouve une grande partie des id\u00e9es qu&rsquo;il ne cessera de d\u00e9velopper au long de son oeuvre. Il fut publi\u00e9 dans la Revue \u00ab\u00a0Pr\u00e9textes\u00a0\u00bb en 1945.<\/em><\/p>\n<div style=\"text-align: center;\">\n<h1 align=\"center\"><\/h1>\n<h1 align=\"center\"><\/h1>\n<h1><b>l\u2019Ethique<\/b><\/h1>\n<h1><b><\/b>Introduction \u00e0 une morale sensuelle mystique et raisonn\u00e9e<\/h1>\n<h1>Pr\u00e9lude<\/h1>\n<h1><\/h1>\n<div id=\"attachment_2607\" style=\"width: 234px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><a href=\"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2013\/02\/MONDE-1.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-2607\" class=\"size-medium wp-image-2607\" alt=\"Illustration Pierre-Jean Debenat\" src=\"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2013\/02\/MONDE-1-224x300.jpg\" width=\"224\" height=\"300\" srcset=\"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2013\/02\/MONDE-1-224x300.jpg 224w, http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2013\/02\/MONDE-1.jpg 668w\" sizes=\"auto, (max-width: 224px) 100vw, 224px\" \/><\/a><p id=\"caption-attachment-2607\" class=\"wp-caption-text\">Illustration Pierre-Jean Debenat<\/p><\/div>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h2 style=\"text-align: center;\"><\/h2>\n<h2 style=\"text-align: center;\"><strong>Aspects du monde<\/strong><\/h2>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En d\u00e9pit des sempiternelles philosophies patiemment \u00e9difi\u00e9es, sinon \u00e9chafaud\u00e9es dans la peine oisive d\u2019un esprit assur\u00e9 d\u00e9j\u00e0 de sa d\u00e9couverte\u00a0; &#8211; en d\u00e9pit de tant d\u2019\u0153uvres dont je passerai en revue les savantes erreurs, &#8211; erreurs parce que savantes\u00a0; &#8211; en d\u00e9pit m\u00eame d\u2019une fa\u00e7on h\u00e9rit\u00e9e de retenir des choses leur aspect r\u00e9gulier, rien ne ressemblera, m\u00eame de loin, \u00e0 la pens\u00e9e kantienne, voire \u00e0 la pens\u00e9e h\u00e9g\u00e9lienne, &#8211; car rien ne m\u2019est plus \u00e9tranger que l\u2019organisation arbitraire de mes plus vives intuitions. \u2013 Je reviendrai, par ailleurs, sur le sens de ces mots.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et, d\u2019abord, d\u00e8s l\u2019instant qu\u2019il entreprend l\u2019accomplissement d\u2019une doctrine, l\u2019homme, &#8211; philosophe ou po\u00e8te, &#8211; ne peut moins faire que de se raconter, se raconter dans le sens, bien entendu, de son \u0153uvre\u00a0.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019erreur la plus commune \u00e0 tous les dogmatismes est, en effet, de se croire, &#8211; non pas seulement universel, ce qui s\u2019admet, &#8211; mais \u00e9ternel. Or, il n\u2019est que trop certain que l\u2019\u0153uvre, et l\u2019esprit de l\u2019\u0153uvre m\u00eame, porte l\u2019empreinte du si\u00e8cle qui l\u2019a formul\u00e9e. Le si\u00e8cle, et non pas l\u2019homme, &#8211; car nous pouvons tenir l\u2019\u00e9thique de Spinoza, le discours de Descartes ou les livres de Bergson pour n\u00e9cessaires \u00e0 ce point que, faute de leurs auteurs, d\u2019autres se fussent lev\u00e9s\u00a0.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Nous e\u00fbmes, nous autres, au lendemain de la Grande Guerre (celle-ci \u00e9tant la guerre mondiale), l\u2019estimable chance de na\u00eetre dans la paix, de grandir et de nous d\u00e9velopper dans l\u2019ultime brasier des vieilles th\u00e9ories, et d\u2019arriver \u00e0 l\u2019\u00e2ge d\u2019homme \u00e0 temps pour assister ensemble qu\u2019\u00e0 l\u2019essor d\u2019une pens\u00e9e libre d\u2019a\u00efeux, \u00e0 l\u2019\u00e9croulement final des formules. De nos a\u00een\u00e9s, si grands et si ardents qu\u2019ils soient, qu\u2019attendre\u00a0? Leur ardeur a pu les jeter dans la fournaise, &#8211; les amener \u00e0 d\u00e9couvrir les lois primaires de destruction, &#8211; les contraindre \u00e0 refuser le parti pris des morales, &#8211; et les faire d\u00e9chirer \u00e0 coup de dents joyeux le principe et le langage. Mais, enfin, quand, debout au pied des murs en ruines, il s\u2019agit de reconstruire, qu\u2019offrent-ils \u00e0 quoi nous puissions r\u00eaver\u00a0? L\u2019existentialisme\u2026 Quant \u00e0 nos fils, &#8211; ou bien ils cro\u00eetront dans un ordre s\u00fbr, dans une carri\u00e8re d\u00e9j\u00e0 tout \u00e9quip\u00e9e, les mat\u00e9riaux sur place et les outils en main, &#8211; ou bien l\u2019incendie s\u2019emparera d\u2019eux et les fera danser, ivres d\u2019un dieu pourpre, sur la pointe des flammes.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Derri\u00e8re et devant nous, pas de secours, pas d\u2019appui. C\u2019est \u00e0 nous qu\u2019il appartient de construire, seuls et vite.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En notre faveur, le d\u00e9labrement, la mort, la faillite, l\u2019agonie des castes et le d\u00e9sert charnel. Plus une pierre n\u2019est \u00e0 chasser, plus un trou n\u2019est \u00e0 creuser, tout est n\u00e9ant, si compl\u00e8tement et si proprement qu\u2019en v\u00e9rit\u00e9, cet aplanissement est un pur miracle.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Contre nous \u2013 notre solitude. Nous allons venir (nous, moi et ceux qui croiront en moi) nous allons venir apr\u00e8s de faux \u00e9gards accord\u00e9s aux jeunesses\u00a0; apr\u00e8s une propagande \u00e9hont\u00e9e de fantoches et de pauvres gamins qui, tous, d\u00e9tenaient, disaient-ils, la sagesse, qui se r\u00eavaient banquiers, acteurs, po\u00e8tes, librettistes, acad\u00e9miciens \u2013 ne voulaient que tirer parti de leur temps inhumain \u2013 et, finalement, ont d\u00e9go\u00fbt\u00e9 de la jeunesse tout homme digne de ce nom.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Contre nous, le rapide besoin de la r\u00e9volution. L\u2019ordre donn\u00e9 d\u2019en haut d\u2019exprimer promptement et dans une langue claire \u2013 la doctrine des jours nouveaux.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Heureux qui dans la nuit annonciatrice d\u2019orages, et dans l\u2019orage lui-m\u00eame, a su garder le calme et le silence\u00a0! Mais heureux plus encore qui, dans ce court espace de seize\u00a0 \u00e0 vingt-quatre ans ( le seul temps o\u00f9 l\u2019homme pense) a pu vivre sans cesser de s\u2019immobiliser dans une attente vierge \u2013 et confronter, \u00e0 tout instant du jour, sa vie et sa pens\u00e9e\u00a0!<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Heureux qui, sans le savoir, sans oser esp\u00e9rer que le destin le promettait \u00e0 ce r\u00f4le insoutenable, a retenu de ses sensations de ses inspirations et de ses \u00e9lans ce qu\u2019il en fallait pour \u00eatre \u2013 \u00e0 l\u2019heure de la naissance pr\u00eat \u00e0 tout enfantement\u00a0!<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Car en v\u00e9rit\u00e9, le reste l\u2019homme peut l\u2019acqu\u00e9rir : la parole et le style et les id\u00e9es elles-m\u00eames. Mais cela seul est l\u2019\u0153uvre d\u2019en haut \u2013 la silencieuse, myst\u00e9rieuse et REELLE progression d\u2019un esprit vers un but qu\u2019il ignore. Et nous irons plus loin : nous sommes ceux qui n\u2019ont jamais cru qu\u2019une heure p\u00fbt leur \u00eatre donn\u00e9e et qui, m\u00eame quand l\u2019heure sonnera, continueront de travailler et de combattre pour un but qu\u2019ils auront d\u00e8s longtemps d\u00e9pass\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Certes, dans notre victoire, nous n\u2019oublierons pas la m\u00e9moire de nos pr\u00e9curseurs. Plus que personne nous aurons le respect de toutes les voix qui se firent entendre, de toutes les mains qui se sont tendues, de tous les pas qui nous ont pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 sur un quelconque chemin.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Car , quelle que soit la t\u00e2che que nous accomplissons \u2013 il nous faut reconna\u00eetre qu\u2019elle va se pr\u00e9senter sous la forme la plus simple et cela gr\u00e2ce \u00e0 ceux qui se sont d\u00e9battus dans les pires outrages. En un si\u00e8cle, que de martyrs\u00a0! Nulle \u00e9poque n\u2019est plus riche en destins prestigieux. Rimbaud dans ses sables d\u2019Ethiopie, Nerval pendu, Tolsto\u00ef mang\u00e9 des loups, Dosto\u00efevsky au bagne, Edgar Po\u00eb humili\u00e9, Baudelaire condamn\u00e9, Rilke prisonnier de sa tour d\u2019ivoire, Lautr\u00e9amont fou \u2013 supplices volontaires, je le veux bien, mais arrach\u00e9s tout de m\u00eame par la faim ou l\u2019alcool, les ris\u00e9es de la foule \u00e0 des cerveaux pensants. Wilde tortur\u00e9 sous le pr\u00e9texte d\u2019un vice et de Foucault tu\u00e9 pour sa foi \u2013 Thomas Mann exil\u00e9 et Jarry moribond, &#8211; et Gorki vagabond et Ren\u00e9 Crevel hant\u00e9 par l\u2019ange du suicide \u2013 tels furent les dieux de notre adolescence et les victimes de la guerre : Fournier, Apollinaire, Peguy.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Oui, dans ces ann\u00e9es m\u00eames o\u00f9 des hommes, &#8211; nos p\u00e8res, &#8211; voyaient en eux des n\u00e9vros\u00e9s, des malfaisants, des fous, nous affirmions par nos fi\u00e8vres magiques que ceux-l\u00e0 seuls avaient compris la vie, qu\u2019eux seuls et non Stuart Mill, Hegel, Spencer ou Schopenhauer \u00e9taient dignes du nom nouveau de philosophe.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Car ils n\u2019apportaient pas seulement la n\u00e9gation des concepts \u00e9trangl\u00e9s. Ils ouvraient sur l\u2019ab\u00eeme des routes suspendues, et telle phrase de Rimbaud, ne serait-ce que celle-ci : \u201c\u2026les rois de la vie, les trois mages, le c\u0153ur, l\u2019\u00e2me,l\u2019esprit \u201d, nous en apprenait beaucoup davantage que le trait\u00e9 des passions. Et telle autre, du m\u00eame :\u201d Vous \u00eates de faux n\u00e8gres, vous, maniaques, f\u00e9roces, avares\u201d, nous \u00e9tait plus terrible que les quatre Evangiles. Derri\u00e8re des mots o\u00f9 certains feignaient de voir de vagues lieux communs et les autres d\u2019insoutenables paradoxes, nous apercevions, nous, le complexe \u00e9tonnant d\u2019un esprit qui se cherche et d\u2019une \u00e2me qui sait. C\u2019est par eux que, bien avant de go\u00fbter aux plaisirs qui occupent les hommes, nous avons appris l\u2019art de m\u00e9priser.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Parmi cela, autour, entre les heures d\u2019extases, imaginez le professeur de province, second p\u00e8re de famille, et trop ceint de dipl\u00f4mes pour s\u2019ouvrir \u00e0 la vie, plein de charmants aper\u00e7us sur toutes les questions, nourri peut-\u00eatre de Freud et de Baudelaire, mais, en fait, survivant disciple de Renan, croyant au progr\u00e8s de la science formelle, \u00e0 la toute puissance du socialisme, pacifiste ou chauvin, mais sans rien voir au del\u00e0.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Alors, prit forme le premier ouvrage. Nous s\u00fbmes \u00e9viter l\u2019\u00e9cueil des grands martyrs : nous ne nous r\u00e9volt\u00e2mes point. Comment cela fut-il possible\u00a0? Je ne sais. Mais, alors que tout en nous r\u00e9p\u00e9tait : \u201cTu n\u2019ob\u00e9iras pas\u201d, nous tend\u00eemes nos forces \u00e0 vouloir ob\u00e9ir, et cela, sans doute, nous sauva du malheur.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il est facile de pr\u00e9tendre, apr\u00e8s coup, que nous ne f\u00fbmes si dociles que parce que nous savions que l\u2019Aurore luirait et que nous la conna\u00eetrions. Facile : trop facile. Au vrai, nous ne le savions pas, nous ne savions rien si ce n\u2019\u00e9tait, peut-\u00eatre, que la r\u00e9volte est vaine et que le signe vient d\u2019en haut.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Toujours est-il que nous \u00e9vit\u00e2mes les cris inutiles, et les veilles mals\u00e9antes et les projets impurs. Nous tent\u00e2mes, comme nous le p\u00fbmes, de nous frayer un chemin dans le monde des idoles. Certains firent de la politique, n\u2019est-ce pas, mes fr\u00e8res\u00a0? et tels autres se rejet\u00e8rent dans l\u2019art, dans les sciences, dans l\u2019amour. Aujourd\u2019hui, mes amis, je regarde en arri\u00e8re, et je vous vois. Bien s\u00fbr, je ne pouvais pas deviner pourquoi tu t\u2019es tu\u00e9, par un soir de grand froid, sur ta motocyclette\u00a0; &#8211; ni toi, plus tard, pourquoi tu t\u2019habillais de ton sourire b\u00eate devant les imb\u00e9ciles\u00a0; &#8211; ni toi, pourquoi tu travaillais, la nuit, dans ton \u00e9pais silence\u00a0; &#8211; pas plus que vous n\u2019avez su pourquoi chaque semaine je hurlais le nom d\u2019un po\u00e8te nouveau et de quoi j\u2019ai r\u00eav\u00e9 dans les cours de Solesmes et pourquoi je me suis engag\u00e9 un mois avant la guerre et pourquoi j\u2019ai tent\u00e9 un peu chaque m\u00e9tier. Mais, nous tous, vous et moi, nous attendions le jour.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Oh\u00a0! nous f\u00fbmes des vivants rapides, &#8211; voyages, argent, amours, &#8211; tout fondait dans nos mains. Mais, bien vite assagis. Combien de nous, \u00e0 vingt ans, ne furent pas mari\u00e9s\u00a0? Combien ne sont pas p\u00e8res de plusieurs enfants\u00a0? Il me semble que notre devise ait \u00e9t\u00e9 :\u201dAssez pour conna\u00eetre, trop peu pour se laisser prendre\u201d. Nous f\u00fbmes bouddhistes, n\u2019est-ce pas mes fr\u00e8res\u00a0? Et f\u00e9tichistes, et protestants, et catholiques, par surcro\u00eet\u00a0? Et soldats, et congressistes de la Paix\u00a0? Et relativistes et absolutistes\u00a0? H\u00e9ros et ren\u00e9gats, bienfaiteurs et bandits, ouvreurs de porti\u00e8res et philat\u00e9listes\u00a0? Et vrais d\u00e9put\u00e9s, et vrais commandants, et vrais jeunes premiers\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais, surtout, \u00f4 plus encore\u00a0! victimes. Je pense \u00e0 vous, soldats, isol\u00e9s de votre race, en lointaine Sil\u00e9sie, pendant pr\u00e8s de cinq ans. Je pense \u00e0 vous, enfants jet\u00e9s de ville en ville, de maquis en maquis et regroup\u00e9s \u00e0 la derni\u00e8re heure. Je pense \u00e0 vous, les d\u00e9port\u00e9s, les prisonniers des camps, les fusill\u00e9s vivants, les tortur\u00e9s hurlants. Je pense \u00e0 vous les esclaves des usines, nuit et jour bombard\u00e9s. Car, par l\u00e0 dessus, nous avons connu, serrant dans nos bras l\u2019enfant endormi, la grande peur des Soirs ardents. Nous avons \u00e9prouv\u00e9 par le d\u00e9luge du feu l\u2019angoisse d\u2019\u00eatre un homme pas encore solidaire que la mort vient saisir. Nous avons cru, tous plus ou moins, mourir, mourir avec le monde qui naissait dans nos cr\u00e2nes, nos bras forts et cr\u00e9dules et notre \u00e2me jaillie en une piti\u00e9 fervente pour la folie des hommes. Et nous avons compris, cette nuit-l\u00e0, que l\u2019Aurore avan\u00e7ait \u00e0 grands pas. Nous avons su que le plus dur \u00e9tait fait, cette attente sans yeux et qu\u2019il nous suffisait de vivre un peu de temps. Alors, nos dipl\u00f4mes, nos titres, notre orgueil d\u2019avoir pouss\u00e9s si vite, champignons ph\u00e9nom\u00e8nes dans la fra\u00eecheur des bois, tout notre pass\u00e9 qui ne f\u00fbt cette attente s\u2019est d\u00e9tach\u00e9 de nous, et nous avons trouv\u00e9 ce puzzle d\u00e9risoire, le matin , \u00e0 nos pieds.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Quel \u00e2ge as-tu\u00a0? Vingt-cinq. Toi\u00a0? Vingt-huit. Et toi\u00a0? Vingt.<\/p>\n<h2 style=\"text-align: center;\"><strong>Panorama des esprits las<\/strong><\/h2>\n<p style=\"text-align: justify;\">Simple ouvrage, si simple\u00a0!<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Aurions-nous pu, toute notre vie, subir les visages assur\u00e9s, les yeux morts d\u00e8s l\u2019enfance de ces hommes sans morale autre que le code et les fascicules fiscaux qui parlaient sans desserrer les l\u00e8vres, si grotesquement loufoques dans leur raison-raison qu\u2019il semblait difficile, qu\u2019il semblait impossible qu\u2019ils n\u2019en fussent pas conscients.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ces hommes qui pr\u00e9tendaient d\u00e9tenir la v\u00e9rit\u00e9, &#8211; dans leur livre de caisse, &#8211; esp\u00e8ces de h\u00e9ros sans l\u00e9gende et d\u2019amants sans amour, persuad\u00e9s de n\u2019avoir v\u00e9cu que pour et par une soci\u00e9t\u00e9\u00a0; usant leurs nerfs aux collections de timbres-poste, aux rapports entass\u00e9s, aux formules arbitraires (La libert\u00e9 de chacun finit o\u00f9 commence celle des autres), tambourins r\u00e9sonnant sous les doigts de quelques initi\u00e9s qui savaient le prix de l\u2019esclavage, joueurs de belote ou de bridge, chasseurs, p\u00eacheurs, incapables au fond, &#8211; l\u2019ont-ils assez prouv\u00e9\u00a0? \u2013 de vivre un seul instant pour vivre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Aurions-nous pu, vraiment, les supporter\u00a0? Pour moi, je n\u2019ignore plus que c\u2019\u00e9tait au dessus de mes forces. Mais la face du Monde a chang\u00e9. Ces m\u00eames nous prom\u00e8nent, soudain, dans les chambres d\u00e9sertes de leur cr\u00e2nes. Leurs idoles gisent \u00e0 terre. Qu\u2019a-t-il fallu pour cela\u00a0? Quelques balles explosives et quelques incendies,\u00a0 &#8211; en place de la vie qu\u2019ils refusaient de voir, la pr\u00e9sence nue de la Mort. Et, maintenant, il va falloir qu\u2019ils paient, en d\u00e9pit de nous, malgr\u00e9 nous, dont ils ne comprennent pas le message sauveur\u00a0; qu\u2019ils paient pour Comte et pour Renan, pour Paul de Kock et pour Willy, pour Thiers et pour Poincar\u00e9, pour Lavedan et pour Hervieu et pour la Tour Eiffel et le premier chemin de fer, &#8211; et pour le French cancan et pour le trait\u00e9 de paix et pour les hausses en Bourse et pour les belles combines qui rel\u00e8vent une affaire, et pour leur existence rat\u00e9e de fonctionnaires et leurs m\u00e9dailles non m\u00e9rit\u00e9es et leurs discours dithyrambiques sur l\u2019Empire fran\u00e7ais, &#8211; quand ce n\u2019\u00e9tait pas sur l\u2019extinction du paup\u00e9risme (\u00f4\u00a0! ces formules\u00a0!), &#8211; car il faudra qu\u2019ils paient pour leurs masques impudents, leurs gestes trop appris, leur insouciance de l\u2019\u00eatre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et le paiement est d\u00e9j\u00e0 commenc\u00e9. Quel\u00a0!\u00a0 A ces hommes \u00e0 qui il manquait souverainement la conscience du drame, (pendant cinquante ans l\u2019adult\u00e8re suffit \u00e0 leur composer un monde tragique) \u00e0 ces hommes sans imagination, la surprise effrayante devait appara\u00eetre comme le dernier mot de l\u2019horreur. La mort m\u00eame n\u2019est plus le pire ch\u00e2timent, car les bombes et les balles tuent vite et sans souffrance. Mais ces retrait\u00e9s qui toute leur vie ont cru qu\u2019une pr\u00e9sence quotidienne dans un quelconque bureau leur permettait d\u2019abolir leur esprit leur \u00e2me et leur corps \u2013 et qui se retrouvent, \u00e0 la veille des vieillesses d\u00e9poss\u00e9d\u00e9s de cela seul \u00e0 quoi ils tenaient : la rente viag\u00e8re\u2026 Mais ces commer\u00e7ants, ces paysans, ces directeurs de banques qui traitaient de monstre du bizarre tout ce qui les d\u00e9gageait de leur comptoir ou de leur ferme et qui n\u2019ont plus ni l\u2019un ni l\u2019autre et, parfois, plus de famille\u2026 Mais ces professeurs qui ne savent plus ou qui n\u2019osent plus (enfin\u00a0!) enseigner leurs petits manuels de litt\u00e9rature sans art, d\u2019histoire sans pens\u00e9e, de science sans dieu\u2026 qui dira, qui chantera leur angoisse plus horrible de n\u2019\u00eatre pas pr\u00e9vue\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Nous ne serions pas ce que nous voulons \u00eatre si nous n\u2019adressions pas \u00e0 ces \u00eatres meurtris un regard de grande piti\u00e9. Mais nous ne pourrons pas faire que cette piti\u00e9 m\u00eame ne soit pas m\u00e9prisante, car ils se sont ray\u00e9s de ceux que nous \u00e9tudions \u2013 la phalange haute des vivants.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Alors\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Alors, nous \u00e9coutons ceux qui naissent \u00e0 peine, nos enfants, &#8211; et nos fr\u00e8res cadets. Nous comprenons leurs plaintes \u00e9gar\u00e9es, leur effarement d\u2019ouvrir les yeux dans un monde qiu ne croit plus \u00e0 ses propres piliers. Et leurs d\u00e9sirs et leurs soupirs et leur effort vers la lumi\u00e8re nous p\u00e9n\u00e8trent d\u2019une joie profonde, car nous ne serons pas pour eux ce que nos p\u00e8res furent pour nous. Nous ne nous isolerons pas de leur chasse patiente. Nous ne leur serviront pas ces sortes d\u2019assiettes anglaises o\u00f9 le bon sens, l\u2019exp\u00e9rience, et les plaisirs permis font un mets s\u00e9duisant \u2013 pour celui qui l\u2019appr\u00eate. Nous n\u2019opposerons plus des gestes mesur\u00e9s \u00e0 leur violente ardeur. Et pour qu\u2019ils comprennent bien que nous ne sommes pas leurs juges nous voulons \u2013 moi, je veux, mon fils, t\u2019apprendre l\u2019effort patient de ma pens\u00e9e.<\/p>\n<h2 style=\"text-align: center;\"><strong>Naissance<\/strong><\/h2>\n<p style=\"text-align: justify;\">A l\u2019origine, je d\u00e9diais \u00e0 l\u2019homme tout pouvoir \u2013 j\u2019\u00e9tablissais ce postulat premier que l\u2019Esprit est le ma\u00eetre. C\u2019\u00e9tait un peu primitif, j\u2019en conviens. Mais il me fallait bien remonter le cours des \u00e2ges.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">J\u2019admettais, par ailleurs, que nous ne savions rien que le progr\u00e8s accompli \u00e9tait inexistant et que nous ne pouvions compter ni sur la preuve des sens, encore moins sur celle des consciences. En cela j\u2019\u00e9tais seulement de mon \u00e9poque \u2013 non de celle de Cl\u00e9ment Vautel, mais de celle de Freud et de Bergson.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cette similitude ne m\u2019importait pas. Mais, tout au contraire, l\u2019antinomie qui se dessinait en moi : nous pouvons tout, nous ne savons rien. Antinomie qui se r\u00e9duisait, bient\u00f4t en celle-ci, plus concise : il faut douter et croire. Qu\u2019une telle position me class\u00e2t d\u00e8s l\u2019abord dans la chambre des fous, je ne m\u2019en souciais pas. Car il ne s\u2019agissait pas, d\u00e9j\u00e0, d\u2019une logique (toutes les logiques \u00e9taient num\u00e9rot\u00e9es, class\u00e9es, hors d\u2019usage) mais d\u2019une vraie fa\u00e7on de vivre la vie.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">A cette antinomie vinrent s\u2019en ajouter d\u2019autres qu\u2019il n\u2019est pas temps de d\u00e9voiler. Mais six mois plus tard, j\u2019\u00e9chouais sur la pierre d\u2019assise : l\u2019Obstacle. Il m\u2019apparut que les hommes avaient pu d\u00e9serter la route droite, la route nette qui monte, et qui monte sans cesse \u2013 parce qu\u2019ils avaient eu l\u2019effroi des obstacles. La v\u00e9rit\u00e9 leur importait moins, la sant\u00e9, le bonheur m\u00eame leur importait moins qu\u2019une certaine fa\u00e7on d\u2019avoir l\u2019esprit tranquille, la chair et l\u2019\u00e2me tranquilles. D\u2019o\u00f9 la terreur des lois qui se contredisent, des exercices non enseign\u00e9s, des passions exaltantes. Ils voulaient bien souffrir (car comment l\u2019\u00e9viter dans la pire paresse\u00a0!) mais refusaient d\u2019\u00eatre autre et dans la crainte qu\u2019on veuille les gu\u00e9rir, refusaient aussi d\u2019avouer leur souffrance.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cela compris, restait \u00e0 entretenir l\u2019obstacle. Je n\u2019y eus pas m\u00e9rite. Pour qui le veut, l\u2019obstacle se pr\u00e9sente de lui-m\u00eame. L\u2019incompr\u00e9hension des vieux patent\u00e9s, la n\u00e9cessit\u00e9 de gagner de l\u2019argent, le souhait d\u2019aimer qui ne vous aime pas \u2013 et en plus, et surtout, l\u2019effort constant \u00e0 ne rien admettre qu\u2019on ne puisse quelque jour rejeter \u2013 cela donne, apr\u00e8s cinq ans seulement de patience, un joli entra\u00eenement \u00e0 la vie p\u00e9rilleuse.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Certaines antinomies, d\u2019ailleurs, furent fulgurantes. C\u2019est ainsi que le proc\u00e8s des morales termin\u00e9, trois \u0153uvres s\u2019\u00e9levaient droites et pures au-dessus des ruines mis\u00e9rables : la Bible, le Banquet et les quatre Evangiles. Trois \u0153uvres irr\u00e9ductibles, h\u00e9las\u00a0! les unes aux autres, j\u2019\u00e9cris h\u00e9las\u00a0! car, alors,je le pensais \u2013 et pourtant rien n\u2019\u00e9tait plus charg\u00e9 de sens que ce triple isolement.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Hant\u00e9 cependant par les principes anciens je perdis du temps, combien de temps\u00a0? Je ne sais, \u00e0 vouloir r\u00e9soudre le probl\u00e8me dans le sens facile d\u2019une synth\u00e8se. C\u2019\u00e9tait \u00e0 renouveler l\u2019erreur de Plotin. Mais je ne le compris pas tout de suite. Mieux : cette synth\u00e8se s\u2019organisait, tant il est vrai qu\u2019on croit sans peine ce qu\u2019on veut croire. Samson revivait en Hercule \u2013 qui lui-m\u00eame survivait en Saint Christophe \u2013 Salomon et Saint Louis \u00e9clairaient Pythagore. Macchab\u00e9e annon\u00e7ait Alcibiade et Saint Dominique, &#8211; o\u00f9 m\u2019entra\u00eenait cette pente trop ais\u00e9e\u00a0? Je n\u2019y voulais pas penser. Je reniais la loi d\u2019obstacle. Paris et ses cercles mystiques, l\u2019accueil des penseurs chim\u00e9riques \u00e0 mes divagations, m\u2019avertirent du danger.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" align=\"left\">J\u2019\u2019ai connu de ces vieux \u00e0 l\u2019\u00e2me toujours chaste<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" align=\"left\">Portant, spectres blafards que le regret d\u00e9vaste,<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" align=\"left\">L\u2019inutile fardeau de leur virginit\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" align=\"left\">Et j\u2019ai trembl\u00e9, sachant que si j\u2019avais \u00e9t\u00e9<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" align=\"left\">Moins d\u00e9sireux de vivre et moins p\u00e9tri de gr\u00e2ce,<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" align=\"left\">Dans cette foule vaine, aussi, j\u2019avais ma place.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais enfin, ma folie prit fin. Je refusai de mentir, pour le pauvre appareil d\u2019une Muse s\u00e9duisante, \u00e0 mon destin chercheur.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Alors vint l\u2019isolement forc\u00e9, la magique solitude. Un an sans livres, et presque sans pens\u00e9e\u00a0; l\u2019\u0153il ouvert sur les choses, sur les oiseaux, les fleurs\u00a0; le bain dans le r\u00e9el, les marches assagies \u2013 l\u2019extase provoqu\u00e9e par des rayons de soleil dans une mare de gasoil \u2013 les mots simples \u2013 l\u2019oubli de soi.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le jour o\u00f9 le go\u00fbt d\u2019une pomme me parvint, primitif et d\u00e9saccoutum\u00e9, le jour o\u00f9 je pus, ensemble, entretenir des pens\u00e9es si contraires que celles-ci &#8211;\u00a0 : je suis immortel mais je suis mortel. Le jour o\u00f9 je tins pour vrai et digne de prolongement tout \u00e9lan de mon \u00e2me, je fus sauv\u00e9 des hommes et de leur vocabulaire \u2013 je m\u2019entretins de Dieu face \u00e0 face avec lui. Et le travail prodigieux commen\u00e7a.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Oui, sur un autre plan et comme d\u2019une montagne jamais escalad\u00e9e. Mais sans perdre jamais la mesure des hommes. Loin d\u2019eux, non pas hors d\u2019eux, et sans renier jamais leur conscience profonde. Contre les Instituts et les Acad\u00e9mies, contre les enseigneurs et les dicteurs de lois \u2013 contre les inciteurs aux paresses l\u00e9gales, mais avec la m\u00e8re qui pleure son enfant, avec l\u2019adolescent qui s\u2019efforce \u00e0 comprendre, avec le malheureux qui g\u00e2che son bonheur, avec l\u2019artiste las qui contemple son \u0153uvre, avec l\u2019homme sinc\u00e8re qui dit : \u201cJe ne sais pas\u201d \u2013 et maintenant, et de plus en plus avec les malades, les h\u00e9sitants, les angoiss\u00e9s\u00a0; avec celui qui cherche une morale, non pas dans la crainte du gendarme de l\u2019enfer ou de son p\u00e8re, mais dans le souci patient de vaincre la douleur, le doute et la tristesse. Et demain, avec ceux qui crieront des ab\u00eemes referm\u00e9s sur leurs t\u00eates : \u201cJe n\u2019ai pas voulu \u00e7a\u201d, avec les infirmes, les paralytiques et les n\u00e9vros\u00e9s, avec les rejet\u00e9s de leur premi\u00e8re croyance, avec les \u00e2mes lasses de ne plus gu\u00e9rir.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je ne demanderai pas l\u2019aide des Docteurs et des Magistrats \u2013 je ne parlerai pas le langage des Ecoles mais une langue que chacun puisse aimer et comprendre. Car je ne pr\u00eache pas pour le d\u00e9sert des sables et des amphith\u00e9\u00e2tres mais pour l\u2019homme qui construit une triple existence dans les ennuis de sa vie quotidienne. Je ne songe pas \u00e0 juger des bons et des m\u00e9chants, mais par del\u00e0 le mal, je r\u00eave d\u2019enseigner \u00e0 chacun son salut.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Car ce qu\u2019il faut d\u2019abord, c\u2019est \u00e9viter de fuir sa m\u00e9moire. Il faut livrer sa chair, la livrer toute enti\u00e8re. Retrouver la formule charnelle du po\u00e8me. Ici commence la r\u00e9alit\u00e9 : dans un corps de jeune homme, et ce que je suis, mon fils, tu le seras dans vingt ans. Faire de sa chair la complice de l\u2019esprit\u00a0; baigner ses yeux dans la conscience du regard, ceindre son c\u0153ur d\u2019une heureuse pr\u00e9sence.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La morale n\u2019est plus une fa\u00e7on de penser : elle est, au sein des rares qui n\u2019ont pas perverti les donn\u00e9es essentielles, une fa\u00e7on de vivre. Elle est devenue, \u00e0 force de connaissances accrues, d\u2019exp\u00e9riences comprises et de joies retenues, une v\u00e9ritable race.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Nous allons vers ce temps o\u00f9 les \u00e9ducateurs seront des chefs non pas sur l\u2019appui de fallacieux dipl\u00f4mes, mais au nom d\u2019un g\u00e9nie v\u00e9ritable, conserv\u00e9, retrouv\u00e9 par une \u00e2me fid\u00e8le.<\/p>\n<h2 style=\"text-align: center;\"><strong>Odes \u00e0 mon fils<\/strong><\/h2>\n<h3>I<\/h3>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mon fils, toi qui liras ces pages, je veux t\u2019enseigner. La morale de nos derniers temps, l\u2019ultime morale des peuples civilis\u00e9s, celle qui pr\u00e9c\u00e9da le refus des dogmes et notre anarchie, cette morale n\u2019\u00e9tait plus viable. Il ne faut pas la regretter. Elle \u00e9tait all\u00e9e dans l\u2019absurdit\u00e9 aussi loin qu\u2019il fallait qu\u2019elle aille pour n\u2019\u00eatre plus qu\u2019une chose morte\u00a0; d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment, elle avait trahi l\u2019essence de l\u2019homme. Elle n\u2019\u00e9tait plus qu\u2019un cat\u00e9chisme pour cadavres. Elle \u00e9tait arriv\u00e9e \u00e0 l\u2019envers d\u2019elle-m\u00eame, sa propre n\u00e9gation. Cr\u00e9\u00e9e pour aiguiller la vertu de l\u2019homme vers ses fins naturelles et pour servir de base aux \u00e9lans de son \u00e2me, elle \u00e9tait parvenue \u00e0 nier cette vertu et ces \u00e9lans. Elle condamnait toutes les puissances nobles au profit d\u2019\u00e9l\u00e9ments de mort. Et quand je t\u2019aurai dit que la passion lui \u00e9tait suspecte, qu\u2019elle bafouait le d\u00e9sint\u00e9ressement, interdisait l\u2019id\u00e9e de sacrifice, qu\u2019elle \u00e9touffait l\u2019Id\u00e9e lumineuse par des raisonnements savants, qu\u2019elle niait la beaut\u00e9 et troquait la justice contre une raison d\u2019Etat qu\u2019elle n\u2019expliquait pas, je ne t\u2019aurai pas avou\u00e9 le plus terrible : car cette morale, mon fils, \u00e9difiait au Besoin un Temple colossal et se scandalisait de nos derniers D\u00e9sirs, et tentait de d\u00e9truire par toutes les violences ce qui restait en nous de ces \u00e9tats divins.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C\u2019est assez, cette \u00e9poque m\u2019a fait rougir de l\u2019homme. C\u2019\u00e9tait le temps o\u00f9 la politique ne r\u00eavait plus que d\u2019assouvir la b\u00eate, o\u00f9 tout \u00e9tait licite qui ne fut de la vie, o\u00f9 tout acte \u00e9tait enterr\u00e9 sous le voile \u00e9pais de l\u2019habitude, emprisonn\u00e9 dans les murailles de la possession. Et plus personne ne pouvait fuir l\u2019enfer si ce n\u2019\u00e9tait, comme le tent\u00e8rent certains, par la n\u00e9gation de leur \u00e2me.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">De ces pionniers \u00e9gar\u00e9s dans la brousse par haine des chemins droits, peu tinrent jusqu\u2019au bout la gageure. La folie, la prison, l\u2019isolement, le suicide en d\u00e9livr\u00e8rent le monde.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Quant \u00e0 leur \u0153uvre, elle ne fut qu\u2019une raillerie, une pirouette de clown.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais leur mani\u00e8re de diminuer l\u2019homme fut si directe et si rapide qu\u2019ils en gardent \u00e0 mes yeux une aur\u00e9ole de gloire.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Sans eux, sans la brutalit\u00e9 qu\u2019ils mirent \u00e0 leur ouvrage, serions-nous maintenant saufs du pire\u00a0? La civilisation et son fronton moral \u00e9tait l\u2019admiration du monde. Eux seuls ne s\u2019y laiss\u00e8rent pas prendre. Les premiers, ils comprirent que l\u2019immense b\u00e2tisse \u00e9tait construite sur pilotis. Plongeurs silencieux, ils atteignirent les profondeurs et, ne d\u00e9couvrant que des rondins pourris que grignotaient des rats, ils eurent piti\u00e9 de ceux qui valsaient dans les salles et regardaient la lune \u00e0 travers les fen\u00eatres. \u00c0 coup de hache, ils s\u2019acharn\u00e8rent. \u00c0 grands coups de cette hache terrible qu\u2019est le Rire, ils condamn\u00e8rent \u00e0 mort danseurs et lunatiques.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">A nous, mon fils, \u00e0 toi, sans doute, l\u2019autre t\u00e2che appartient. Ce n\u2019est pas des deux la plus simple, car la construction doit \u00eatre tr\u00e8s lente, et nous devrons aussi travailler dans le fleuve longtemps, sans doute, pour \u00e9tablir seulement les fondations. Et les survivants, r\u00e9fugi\u00e9s en h\u00e2te sur les rives barbares, avec les rats qui ont fui le naufrage, ne devineront pas notre travail sous-marin avant que les premi\u00e8res pierres ne surgissent de l\u2019onde, &#8211; et leurs cris d\u2019admiration ne s\u2019\u00e9l\u00e8veront que, tard, pour saluer les heureux ma\u00e7ons qui d\u00e9coreront de drapeaux la plus haute terrasse.<\/p>\n<h3>II<br \/>\nPremier essai de paysage mystique<\/h3>\n<p style=\"text-align: justify;\">Un mur au soleil, dans une cour blanche, et cette \u00eele entour\u00e9e de gr\u00e8ves o\u00f9 nous reposions, la fianc\u00e9e et moi, au bord des falaises, parmi les \u0153illets bleus que nous cachait l\u2019herbe dor\u00e9e\u2026 Et cette autre fille aux jambes de statue, H\u00e9l\u00e8ne\u00a0! Enfant tardive, femme pr\u00e9coce, sur une autre plage, vers la mer\u2026 Jours de clart\u00e9 et de r\u00e9demption\u00a0!<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Oui, ces jours-l\u00e0, j\u2019ai m\u00e9rit\u00e9 la vie : une fra\u00eeche ti\u00e9deur, comme un vin de Bourgogne que l\u2019on boit au r\u00e9veil, coulait dans mon sang, parfumait mes l\u00e8vres. Ah\u00a0! que tout besoin \u00e9tait loin de nous quand nous n\u2019avions en nous que cette soif d\u00e9licieuse et la douceur de cette soif.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Or, cet instant est incommunicable. Le vivant seul conna\u00eet la vie. Et la joie est cette chose qu\u2019on n\u2019attend ni ne d\u00e9sire avant de l\u2019avoir connue, puisqu\u2019on ne peut pas, m\u00eame, pressentir qu\u2019elle existe, &#8211; et qu\u2019on n\u2019esp\u00e8re, l\u2019ayant connue, pas plus que revivre un beau r\u00eave.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Soleil de Mars, joyeuse r\u00e9mission des heures creuses, et, dans mon \u00e2me, une \u00e9gale clart\u00e9 quand je revis ces fertiles d\u00e9penses.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Nous situerons ce lieu de la plus haute vertu, mon fils, sous un ciel hivernal, car la l\u00e9g\u00e8ret\u00e9 de l\u2019air et une certaine froidure sont ses marques premi\u00e8res. L\u2019homme aigri s\u2019exprime par symboles. Nous serons, nous autres, \u00e0 semblable distance de la violence et de la fatigue, une excitation agr\u00e9able \u00e9tant le moyen terme des souffrances qui nous pressent.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je devine d\u2019abord une haute muraille perc\u00e9e de fen\u00eatres au bout d\u2019une all\u00e9e tr\u00e8s claire, et les arbres encore d\u00e9pouill\u00e9s sous le soleil de Mars\u00a0; le ciel, toujours, au dessus de nous, comme une cloche de cristal, et, seule verdure, \u00e0 droite, deux buissons de houx.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Nous sommes en ce lieu, mon fils, par la gr\u00e2ce de Dieu. D\u2019un Dieu auquel n\u2019entendent rien les montreurs de lanterne magique, &#8211; parce qu\u2019ils g\u00e2chent les dons qu\u2019ils ont re\u00e7us de lui. Et nous y sommes pour \u00eatre ses images. Ceci n\u2019est pas un r\u00eave.<\/p>\n<h3>III<\/h3>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je n\u2019en finirais pas de te dire mes raisons. Et si cette morale n\u2019est qu\u2019une des expressions de mon d\u00e9sir d\u2019\u00e9vasion, sache que ce d\u00e9sir proc\u00e8de d\u2019une source pure. Mais, je con\u00e7ois qu\u2019un d\u00e9sir de prison puisse \u00eatre aussi parfait dans sa tragique erreur. La fausse voie n\u2019est pas de se r\u00eaver meilleur, mais de d\u00e9pouiller son propre choix de sa virginit\u00e9. Se diminuer en face de Dieu, c\u2019est trahir Dieu. Pourquoi le remords est crime impardonnable.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et pourquoi tant de joies, si contradictoires, sont donn\u00e9es \u00e0 l\u2019homme qui sait les vouloir.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il se d\u00e9couvre \u00e0 moi, dans la paix de mon c\u0153ur et le silence des choses, une origine qui serait finalit\u00e9, une vie l\u00e9g\u00e8re comme l\u2019imperceptible avance du danseur de corde sur le fil tendu. Il se d\u00e9couvre : que dis-je\u00a0? Cette vraie vie est sous ma main. Heureux l\u2019enfant qu\u2019une vigilance tient en garde des p\u00e9ch\u00e9s\u00a0! Heureuse la jeune fille qui nait \u00e0 l\u2019amour, pour qui rien ne compte plus qu\u2019un visage d\u2019homme dur aux yeux droits\u00a0! Heureux celui qui vit au rythme de son Dieu, m\u00eame si ce dieu n\u2019est qu\u2019une idole\u00a0! L\u00e0 r\u00e9side seulement une triomphante et douce libert\u00e9. Et l\u00e0 seulement, &#8211; dans cette bienheureuse ignorance, &#8211; est la joie de la vie, le jardin merveilleux, le Royaume des Anges.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Toute croyance est un jalon qu\u2019on pose. Et nous sommes, mon fils, les petits Poucets de l\u2019\u00e9ternit\u00e9. Emplis au seuil de la vie, emplis ton \u00e2me de cr\u00e9dules espoirs. Tu n\u2019en auras jamais trop \u00e0 perdre si tu veux retrouver ton chemin, et surtout, le chemin du retour.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je n\u2019ai jamais perdu un seul espoir, sans la connaissance que je le retrouverai au lieu du scandale, sans la confiance au signe qu\u2019il me fera dans un instant d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Une musique lointaine d\u2019une maison toute blanche enchante les novices sous le pr\u00e9au plein d\u2019ombre. Ainsi me charme aussi la romance de l\u2019Adieu, des adieux incertains que j\u2019ai dit \u00e0 mes r\u00eaves. Et personne plus que moi n\u2019a v\u00e9cu dans la joie d\u2019\u00eatre dou\u00e9 de m\u00e9moire. Entends que je parle du souvenir, non du Regret, &#8211; son envers diabolique.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pour ces souvenirs l\u00e0, une pri\u00e8re incessante monte de moi vers un Dieu. Et quand m\u00eame je n\u2019aurais d\u2019autres preuves de sa toute existence, je croirais en Lui parce qu\u2019il me souvient des bonheurs pass\u00e9s.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<\/div>\n<p><b><br clear=\"all\" \/> <\/b><\/p>\n<div>\n<h2 style=\"text-align: center;\"><strong>Premi\u00e8re partie<\/strong><br \/>\n<strong> DES ORIGINES ET DE LA NATURE DE LA MORALE<\/strong><\/h2>\n<p style=\"text-align: justify;\">Toutes ces questions s\u2019enchev\u00eatrent dans mon cr\u00e2ne comme les nuages d\u2019un ciel d\u2019\u00e9t\u00e9 aux fils t\u00e9l\u00e9graphiques des routes nationales. Je connais bien l\u2019insurmontable de ma t\u00e2che. Quoi\u00a0? Me poser d\u2019abord en historien et reprendre la morale depuis ses origines\u00a0? Le pourrais-je sans voir et faire voir dans cette histoire m\u00eame une preuve tangible de mon \u00e9thique et ne serais-je pas alors accus\u00e9 justement de pr\u00e9jug\u00e9s et d\u2019id\u00e9es pr\u00e9con\u00e7ues\u00a0? Ou, plut\u00f4t, exposer les \u00e9l\u00e9ments nus de ma m\u00e9thode sans les voiler d\u2019exemples\u00a0? Mais que ne faut-il pas prouver avant d\u2019affirmer\u00a0? N\u2019est-il pas d\u00e9cid\u00e9 qu\u2019il en doit \u00eatre ainsi\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Certes, la vie n\u2019a pas de ces dilemmes. Mais la v\u00e9rit\u00e9 est encore ce qu\u2019on peut le moins dire. Que penserait-on de moi si j\u2019\u00e9crivais : Tel jour, il m\u2019est apparu que la circoncision des juifs n\u2019avait d\u2019autre utilit\u00e9 qu\u2019une hygi\u00e8ne \u00e9l\u00e9mentaire, et, ce m\u00eame jour, j\u2019ai connu que le cycle accidentel s\u2019\u00e9tablissait ainsi : App\u00e9tit, &#8211; Conscience, &#8211; Volont\u00e9, &#8211; App\u00e9tit. Quel lien, me demanderait-on, existe entre ces deux in\u00e9gales d\u00e9couvertes\u00a0? Aucun. Mais c\u2019est ainsi que proc\u00e8de l\u2019esprit. L\u2019homme qui cherche contr\u00f4le \u00e0 toute heure son exp\u00e9rience par sa raison, c\u2019est cela m\u00eame, &#8211; cette patiente interr\u00e9action, &#8211; que nul ouvrage philosophique ne peut rendre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">A ce probl\u00e8me, il y a bien une solution : la r\u00e9daction sous forme d\u2019aphorismes ou de maximes, m\u00e9thode \u00e9galement ch\u00e8re \u00e0 la Rochefoucauld et \u00e0 Nietzsche. Mais, il me d\u00e9plait de jouer \u00e0 l\u2019esth\u00e8te. On croit \u00e9crire les Pens\u00e9es de Pascal, et l\u2019on compose les pens\u00e9es d\u2019un Emballeur. Je n\u2019aime pas \u00e0 m\u2019amuser avec les astres : on risque de se br\u00fbler les doigts.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je pr\u00e9f\u00e8re, &#8211; tout simplement, &#8211; tricher. Tricher avec la plus grande loyaut\u00e9, en pr\u00e9venant que je triche.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Voil\u00e0 : ce sera comme un jeu de soci\u00e9t\u00e9. Je vais feindre d\u2019\u00eatre un homme hors nature en qui les th\u00e9ories naissent tout \u00e9quip\u00e9es, comme on dit que Minerve sortit du cr\u00e2ne de Jupiter. Tout le monde saura que ce n\u2019est pas vrai, mais je demande \u00e0 chacun de faire semblant d\u2019y croire.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h2 style=\"text-align: center;\"><strong>ORIGINES DE LA MORALE<\/strong><\/h2>\n<h4><strong>1. Morale n\u00e9cessaire.<\/strong><\/h4>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pour quiconque r\u00e9fl\u00e9chit sur l\u2019origine possible de la morale, il appara\u00eet si incompr\u00e9hensible que l\u2019homme, volontairement, se soit soumis \u00e0 une loi, qu\u2019on est tent\u00e9 d\u2019attribuer \u00e0 cette loi un caract\u00e8re terrible de n\u00e9cessit\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Elle le poss\u00e9dait, en effet, comme toute condition sine qua non de la vie.<\/p>\n<h4 style=\"text-align: justify;\">2. Morale et dualit\u00e9.<\/h4>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le caract\u00e8re de n\u00e9cessit\u00e9 fatale de la loi, ,universellement reconnu, &#8211; quelle que soit, par ailleurs, la loi \u00e0 laquelle on l\u2019applique, &#8211; ce caract\u00e8re a fait na\u00eetre deux r\u00e9ponses au probl\u00e8me des origines de la morale.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Premi\u00e8re r\u00e9ponse : La loi morale est de r\u00e9v\u00e9lation divine. (Chateaubriand a cru subtiliser cette r\u00e9ponse en exprimant que l\u2019id\u00e9e morale est n\u00e9e de l\u2019id\u00e9e d\u2019une vie future.)<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Deuxi\u00e8me r\u00e9ponse : La morale est l\u2019invention des pr\u00eatres et des docteurs, qui virent dans les lois sanctionn\u00e9es le moyen d\u2019assurer leur prestige.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">1\u00b0 Il est absurde de supposer que l\u2019homme, avant m\u00eame de mourir, ait eu l\u2019id\u00e9e d\u2019une seconde vie. Or, le premier homme dut conna\u00eetre la peur de la souffrance et le soin de l\u2019\u00e9viter. Et ce soin m\u00eame \u00e9tait moral en ce qu\u2019il posait l\u2019interdiction et la r\u00e8gle.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">2\u00b0 Il est trop \u00e9vident que les l\u00e9gislateurs n\u2019eussent jamais exist\u00e9 si le besoin d\u2019une loi ne se fut fait sentir. La question n\u2019est pas de savoir si, au d\u00e9but, l\u2019id\u00e9e morale fut commune \u00e0 tous les hommes ou l\u2019apanage de quelques-uns\u00a0; elle est d\u2019expliquer comment une id\u00e9e aussi \u00e9trange que celle de l\u2019ob\u00e9issance \u00e0 une discipline a pu se faire jour parmi les hommes.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<table width=\"100%\" border=\"1\" cellspacing=\"0\" cellpadding=\"0\">\n<tbody>\n<tr>\n<td valign=\"top\" width=\"33%\">\n<p align=\"center\"><b>\u00a0<\/b><\/p>\n<p align=\"center\"><b>\u00a0<\/b><\/p>\n<p align=\"center\"><b>\u00a0<\/b><\/p>\n<p align=\"center\"><b>\u00a0<\/b><\/p>\n<h1>Morale et au-del\u00e0<\/h1>\n<p align=\"center\"><b>\u00a0<\/b><\/p>\n<\/td>\n<td valign=\"top\" width=\"66%\">L\u2019homme n\u2019est pas devenu moral parce qu\u2019il se croyait immortel.Il n\u2019est pas devenu moral par suite de la ruse d\u2019un l\u00e9gislateur. Mais il s\u2019est donn\u00e9 des l\u00e9gislateurs parce qu\u2019il ressentait le besoin d\u2019une loi. Et le sentiment d\u2019une \u00e9ternit\u00e9 lui est venu de la conscience en lui d\u2019une dualit\u00e9.Il a fallu, pour qu\u2019il imagine que quelque chose de lui put lui survivre, qu\u2019il sentit en lui deux parties, dont l\u2019une lui par\u00fbt plus durable que l\u2019autre (ainsi des enfants qui trouvent deux brins de paille s\u2019amusent \u00e0 les comparer). Et cette dualit\u00e9, elle-m\u00eame, n\u2019a pu na\u00eetre, comme toutes les dualit\u00e9s, que d\u2019une opposition, c\u2019est \u00e0 dire d\u2019un combat, combat qui n\u2019est autre que l\u2019expression violente d\u2019une contrainte morale impos\u00e9e par l\u2019homme \u00e0 lui-m\u00eame. L\u2019homme s\u2019est cru immortel pare qu\u2019il \u00e9tait moral.<\/td>\n<\/tr>\n<\/tbody>\n<\/table>\n<h4><strong>3. L\u2019homme primitif.<\/strong><\/h4>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je voudrais qu\u2019on comprenne bien ceci : l\u2019erreur la plus commune de qui se penche sur l\u2019origine de l\u2019homme est de tenter de r\u00e9soudre intellectuellement le probl\u00e8me.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Certes, l\u2019explication th\u00e9ologique : \u201cL\u2019homme a ressenti le besoin d\u2019une loi parce que Dieu l\u2019avait cr\u00e9\u00e9 ainsi\u201d ne me satisfait pas et ne m\u2019explique rien. Mais, je la pr\u00e9f\u00e8re aux th\u00e9ories de certains philosophes (\u00e0 ce point embrouill\u00e9es que bien peu d\u2019hommes modernes peuvent les comprendre) que leurs auteurs nous pr\u00e9sentent comme la gen\u00e8se exacte de la pens\u00e9e morale dans le cerveau d\u2019un n\u00e8gre de l\u2019Afrique centrale ou, mieux, dans le cr\u00e2ne d\u2019un de nos premiers p\u00e8res.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Quelle que soit la l\u00e9gende admise des commencements du monde, l\u2019homme primitif appara\u00eet toujours \u00e0 travers papyrus, pierres grav\u00e9es, etc\u2026, ce que nous le voyons dans les terres africaines ou les \u00eeles oc\u00e9anes : un \u00eatre uniquement physique. Il ne vit que de sensations, et ses sens sont le seul rapport qui existe de lui au monde.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il s\u2019ensuit que le probl\u00e8me de la dualit\u00e9 (et de la morale) est insoluble si la sensation primitive est une, car il n\u2019est pas possible d\u2019imaginer qu\u2019un rapport simple donne naissance \u00e0 l\u2019id\u00e9e de combat. Au contraire, le probl\u00e8me est r\u00e9solu si la sensation est double.<\/p>\n<h4 style=\"text-align: justify;\"><strong>4. Vivre, c\u2019est assimiler.<\/strong><\/h4>\n<p style=\"text-align: justify;\">Toutes les actions physiques de l\u2019homme ne tendent qu\u2019\u00e0 l\u2019assimilation : assimilation de la nourriture, du silence (par le sommeil), des couleurs, des sons\u00a0; ce monde physique est essentiellement celui du Je-Lui plut\u00f4t que celui du \u201cJe ou Lui\u201d. Car, l\u2019\u00eatre qui n\u2019assimile pas ne d\u00e9truit pas tout rapport : on voit des yeux ferm\u00e9s, on touche des mains immobiles. Celui qui ne prend pas est pris, &#8211; celui qui n\u2019assimile pas est assimil\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cette loi fondamentale, l\u2019homme la d\u00e9couvre par le spectacle des choses : l\u2019herbe courb\u00e9e par le vent, l\u2019insecte poursuivi par l\u2019oiseau, la nuit victorieuse du jour et vaincue par lui.<\/p>\n<h4 style=\"text-align: justify;\"><strong>5. La sensation passive.<\/strong><\/h4>\n<p style=\"text-align: justify;\">Surtout, cette loi, il la d\u00e9couvre en lui-m\u00eame.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Condillac imaginait que, \u00e0 l\u2019origine, toute sensation \u00e9tait plaisante ou neutre. Mais il n\u2019y a pas d\u2019exemple qu\u2019une sensation passive soit un plaisir. Et, \u00e0 l\u2019origine, toute sensation dut \u00eatre passive puisqu\u2019elle \u00e9tait inattendue.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce que j\u2019entends par sensation passive\u00a0? l\u2019\u00e9tranger, l\u2019ind\u00e9sirable, le surprenant : ce qui vient des choses et non pas de nous.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je cueille une fleur : sensation active, &#8211; plaisir.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La fleur me pique : sensation passive, &#8211; douleur.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Toute la dualit\u00e9 et ce qui en r\u00e9sulte na\u00eet de ces deux actes, dont l\u2019un est agi par moi et l\u2019autre subi. Cette dualit\u00e9 nous semble peut-\u00eatre, \u00e0 nous, hommes du vingti\u00e8me si\u00e8cle, enrichis d\u2019un esprit et d\u2019une \u00e2me, d\u2019une importance tr\u00e8s relative. Il n\u2019en allait pas ainsi du premier homme : \u00e0 peine ouvre-t-il les yeux, il lui faut agir ou subir, \u00eatre le but ou le d\u00e9part de l\u2019acte.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les philosophes admettent aujourd\u2019hui que l\u2019univers lui est d\u2019abord apparu sous la forme d\u2019un chaos de lumi\u00e8res et de plans duquel l\u2019homme primitif, de m\u00eame que l\u2019enfant de nos jours, son image, ne recevait qu\u2019une impression confuse, et que je nomme la sensation passive.<\/p>\n<table border=\"0\" cellspacing=\"0\" cellpadding=\"0\">\n<tbody>\n<tr>\n<td valign=\"top\" width=\"194\">\n<p align=\"center\"><b>\u00a0<\/b><\/p>\n<p align=\"center\"><b>\u00a0<\/b><\/p>\n<p align=\"center\"><b>\u00a0<\/b><\/p>\n<p align=\"center\"><b>\u00a0<\/b><\/p>\n<p align=\"center\"><b>L\u2019enfant<\/b><\/p>\n<p align=\"center\"><b>\u00a0<\/b><\/p>\n<\/td>\n<td valign=\"top\" width=\"420\">L\u2019enfant peut nous fournir un excellent exemple : ses petites mains toujours en qu\u00eate, ses yeux cillant, sa bouche h\u00e9sitante, le moindre de ses gestes indique la peur de l\u2019inconnu. L\u2019enfant na\u00eet avec la peur en lui. La peur de quoi\u00a0? de tout ce qui peut venir.<\/td>\n<\/tr>\n<\/tbody>\n<\/table>\n<p style=\"text-align: justify;\">C\u2019est pourquoi l\u2019enfant se rapproche avec pr\u00e9dilection de sa m\u00e8re, univers connu, familier. Dans le chaos des images effrayantes, le visage de la m\u00e8re repr\u00e9sente l\u2019\u00e9l\u00e9ment rassurant : l\u2019image que sa pr\u00e9sence a isol\u00e9 des autres. Et le premier rire de l\u2019enfant, &#8211; son premier plaisir, &#8211; \u00e9clate toujours dans l\u2019instant o\u00f9 le visage de la m\u00e8re est pench\u00e9 sur le sien. Exp\u00e9rience pr\u00e9cieuse\u00a0; l\u2019instant du premier rire est aussi celui de la premi\u00e8re sensation active de l\u2019enfant.<\/p>\n<h4><strong>6. La sensation active.<\/strong><\/h4>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019homme primitif a connu les m\u00eames effrois et le m\u00eame labeur que nous r\u00e9v\u00e8lent les larmes et le rire du nouveau-n\u00e9. Il a fallu qu\u2019il apprenne \u00e0 regarder avant de voir, apprenne avant d\u2019entendre \u00e0 \u00e9couter. Il lui a fallu respirer avant de sentir, toucher avant de prendre. Rien n\u2019existait pour lui que des pr\u00e9sences : ce qui s\u2019impose par la lumi\u00e8re, le son ou le contact, &#8211; c\u2019est \u00e0 dire le mouvement.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019univers, pour un tel \u00eatre, \u00e9pouse deux aspects : ce qui \u00e9tait l\u00e0 et n\u2019y est pas, &#8211; ce qui n\u2019y \u00e9tait pas et qui s\u2019y trouve : un oiseau dispara\u00eet dans le ciel, la nuit vient. Il ne comprend pas que la dualit\u00e9 qu\u2019il se cr\u00e9e est fausse ou que, du moins, elle recouvre une autre, toute diff\u00e9rente : le renouvellement et le changement.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il marche : plaisir. Quelque chose vient : fatigue ou pierre sur le chemin : douleur. Qu\u2019irait-il chercher au-del\u00e0\u00a0? Puisque tout inattendu le frappe, l\u2019important pour lui est de tout attendre. Puisque tout impr\u00e9vu le blesse, l\u2019important est de tout pr\u00e9voir.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">D\u2019o\u00f9 la valeur, chez les primitifs, du pr\u00e9sage.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">D\u2019o\u00f9 aussi la valeur, pour eux, de la grimace.<\/p>\n<table border=\"0\" cellspacing=\"0\" cellpadding=\"0\">\n<tbody>\n<tr>\n<td valign=\"top\" width=\"194\">\n<p align=\"center\"><b>\u00a0<\/b><\/p>\n<p align=\"center\"><b>\u00a0<\/b><\/p>\n<p align=\"center\"><b>\u00a0<\/b><\/p>\n<p align=\"center\"><b>La grimace<\/b><\/p>\n<p align=\"center\"><b>\u00a0<\/b><\/p>\n<\/td>\n<td valign=\"top\" width=\"420\">L\u2019enfant peut nous \u00eatre encore, sur ce point, d\u2019une observation f\u00e9conde : la grimace de l\u2019enfant m\u2019est longtemps apparue comme un \u00e9trange myst\u00e8re, quel d\u00e9mon pousse mon fils \u00e0 distendre ses l\u00e8vres, \u00e0 cligner des yeux, \u00e0 tendre son front\u00a0? Les totems et les masques d\u2019horreur nous sont une preuve de ce que, pour les primitifs, la grimace ne pr\u00e9sentait pas une valeur moindre. Et, pour eux comme pour mon fils, cette valeur est grande, en effet : la grimace est l\u2019acte par lequel l\u2019homme physique prend conscience de sa libert\u00e9.<\/td>\n<\/tr>\n<\/tbody>\n<\/table>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h4><strong>7. Celui qui se donne prend.<\/strong><\/h4>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je voudrais placer toute cette \u00e9tude sous le signe de cette antinomie apparemment insoutenable : celui qui se donne prend et gagne. Celui qui refuse est pris et perd.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019homme devint moral parce que, vivre, c\u2019est choisir entre la sensation subie et la sensation agissante. Il fallait, dit le bon sens populaire, d\u00e9vorer ou \u00eatre d\u00e9vor\u00e9. ce qui s\u2019\u00e9nonce : il faut donner ou recevoir.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La n\u00e9cessit\u00e9 du don, sur le plan physique, ne fut pas le r\u00e9sultat d\u2019une consid\u00e9ration altruiste, mais une n\u00e9cessit\u00e9 vitale. Regarder, c\u2019est donner ses yeux. \u00e9couter, c\u2019est donner ses oreilles. Celui qui se ferme, qui refuse d\u2019agir est pris dans le tourbillon des forces agissantes. Dans un univers d\u2019action, la passivit\u00e9, c\u2019est la mort. L\u2019homme, dans sa faiblesse premi\u00e8re, ne peut prendre qu\u2019en se donnant tout entier. Car la douleur est le seul don des choses \u00e0 l\u2019homme. Et le don de l\u2019homme \u00e0 l\u2019univers, c\u2019est le geste de celui qui prend.<\/p>\n<h4><strong>8. Morale et libert\u00e9.<\/strong><\/h4>\n<p style=\"text-align: justify;\">Peu \u00e0 peu, l\u2019accoutumance et l\u2019attention aidant, l\u2019homme s\u00e9para les couleurs et les formes, per\u00e7ut distinctement des sons et des odeurs. Il sut l\u2019art du toucher et ses raffinements : la caresse et la meurtrissure.<\/p>\n<table border=\"0\" cellspacing=\"0\" cellpadding=\"0\">\n<tbody>\n<tr>\n<td valign=\"top\" width=\"194\">\n<p align=\"center\"><b>\u00a0<\/b><\/p>\n<p align=\"center\"><b>\u00a0<\/b><\/p>\n<p align=\"center\"><b>\u00a0<\/b><\/p>\n<h2>La cruaut\u00e9<\/h2>\n<p><b>\u00a0<\/b><\/td>\n<td valign=\"top\" width=\"420\">La cruaut\u00e9 de l\u2019homme primitif ou de l\u2019enfant a la m\u00eame origine que la grimace. l\u2019une et l\u2019autre, d\u2019ailleurs, sont inconnues des b\u00eates. L\u2019animal le plus sauvage tue pour se nourrir ou pour se d\u00e9fendre. L\u2019homme physique et l\u2019enfant sauvage font souffrir pour le plaisir de faire souffrir, par recherche gratuite de sensations actives.<\/td>\n<\/tr>\n<\/tbody>\n<\/table>\n<p style=\"text-align: justify;\">En somme, la densit\u00e9 de certaines sensations les isola des autres. Mais cette densit\u00e9 provenait de l\u2019homme et non pas des choses : elle \u00e9tait la part active de la sensation. elle \u00e9tait la \u201clibert\u00e9\u201d de l\u2019homme.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et ce fut pour sauvegarder et pour agrandir cette part de libert\u00e9 que l\u2019homme devint moral, c\u2019est \u00e0 dire qu\u2019il s\u2019obligea \u00e0 ne pas se laisser diriger par le monde ext\u00e9rieur, qu\u2019il pr\u00e9f\u00e9ra se soumettre \u00e0 soi (\u00e0 la part savante de soi) plut\u00f4t qu\u2019aux choses.<\/p>\n<h4><strong>9. Le p\u00e9ch\u00e9 originel.<\/strong><\/h4>\n<p style=\"text-align: justify;\">Si nous quittons le domaine de raisonnement pour p\u00e9n\u00e9trer dans celui de l\u2019hypoth\u00e8se, la question la plus irritante qui se pose est celle du p\u00e9ch\u00e9 originel. Si la Bible \u00e9tait l\u2019unique document qui fit mention de cet \u00e9v\u00e9nement, nous pourrions peut-\u00eatre le n\u00e9gliger. Mais toutes les religions et toutes les l\u00e9gendes parlent de cet \u00e9trange crime de l\u2019homme (et Prom\u00e9th\u00e9e d\u00e9robant le feu divin est bien ce m\u00eame Adam qui ambitionne le fruit de l\u2019arbre de science). Surtout, les cons\u00e9quences de cette r\u00e9volte sont encore visibles de nos jours. Le probl\u00e8me du p\u00e9ch\u00e9 originel est, en effet, tout semblable \u00e0 cet autre : que s\u2019est-il pass\u00e9 dans la nuit des temps qui a isol\u00e9 l\u2019homme de l\u2019univers\u00a0? Ou, sous une forme plus philosophique, pourquoi l\u2019homme, seul de tous les animaux, s\u2019est-il voulu libre\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il est trop \u00e9vident que si notre raisonnement explique la naissance d\u2019une dualit\u00e9 en l\u2019homme (et par suite de l\u2019id\u00e9e morale), il n\u2019explique pas pourquoi les animaux, bien que, pour eux comme pour nous, la sensation f\u00fbt double, n\u2019ont pas acc\u00e9d\u00e9 aux m\u00eames id\u00e9es de morale, de libert\u00e9, d\u2019au-del\u00e0.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">R\u00e9soudre le probl\u00e8me du p\u00e9ch\u00e9 originel reviendrait \u00e0 r\u00e9soudre cette question : \u201cPourquoi l\u2019homme, seul de tous les animaux, est-il cruel\u00a0? Pourquoi est-il grimacier\u00a0? Pourquoi, &#8211; troisi\u00e8me expression primaire de son d\u00e9sir de libert\u00e9, &#8211; pourquoi est-il dou\u00e9 de parole\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cette question est d\u2019une importance extraordinaire : y r\u00e9pondre serait marquer la limite qui s\u00e9pare l\u2019homme de l\u2019animal et, tout ensemble, marquer le d\u00e9part de l\u2019id\u00e9e de progr\u00e8s, \u00e9tablir la cause premi\u00e8re de cette course haletante vers son triomphe ou vers sa chute que l\u2019humanit\u00e9 m\u00e8ne depuis le d\u00e9but des temps.<\/p>\n<h4><strong>10. La libert\u00e9 et la souffrance.<\/strong><\/h4>\n<p style=\"text-align: justify;\">La question peut encore \u00eatre pos\u00e9e ainsi :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u201cD\u2019o\u00f9 est venu \u00e0 l\u2019homme le d\u00e9sir de libert\u00e9\u00a0?\u201d<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les \u00eatres vivants ne sont pas libres. Une graine tombe contre un mur et meurt. Trois pas plus loin, elle serait devenue un arbre. Et cet arbre lui-m\u00eame pousserait selon la r\u00e8gle naturelle dans le seul espace qui lui serait r\u00e9serv\u00e9. Un jeune loup court dans la for\u00eat : s\u2019il a faim, il cherche \u00e0 manger. S\u2019il trouve une proie, il la tue et la mange. S\u2019il n\u2019en trouve pas, il meurt. Et lui aussi ob\u00e9it \u00e0 sa loi : il ne montera pas sur une louve enceinte. Pourquoi\u00a0? La r\u00e9ponse est trop \u00e9vidente : parce que son acte ne la procr\u00e9erait pas.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La part active du v\u00e9g\u00e9tal est presque nulle : si ce n\u2019est de tendre vers la lumi\u00e8re. La part active de l\u2019animal est plus grande. Plus grande aussi l\u2019intensit\u00e9 de ses douleurs et ses plaisirs. Mais plaisirs et douleurs le frappent tour \u00e0 tour sans que jamais il ne tente d\u2019accro\u00eetre les plaisirs et de vaincre les douleurs aux d\u00e9pens de la loi. Tout \u00eatre vivant appara\u00eet comme esclave de la loi de sa race, &#8211; tout \u00eatre, sauf l\u2019homme. Et son histoire n\u2019est que la recherche desesp\u00e9r\u00e9e de cette loi perdue, au regard de laquelle, si elle est retrouv\u00e9e, toutes les morales et tous les dogmes appara\u00eetront comme de tr\u00e8s pauvres palliatifs.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Comment l\u2019homme a-t-il perdu cette loi\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pourquoi tente-t-il de la retrouver\u00a0?<\/p>\n<table border=\"0\" cellspacing=\"0\" cellpadding=\"0\">\n<tbody>\n<tr>\n<td valign=\"top\" width=\"194\">\n<p align=\"center\"><b>\u00a0<\/b><\/p>\n<p align=\"center\"><b>\u00a0<\/b><\/p>\n<p align=\"center\"><b>\u00a0<\/b><\/p>\n<p align=\"center\"><b>\u00a0<\/b><\/p>\n<p align=\"center\"><b>\u00a0<\/b><\/p>\n<h2>La perte de l\u2019Eden<\/h2>\n<p align=\"center\"><b>\u00a0<\/b><\/p>\n<\/td>\n<td valign=\"top\" width=\"383\"><\/td>\n<\/tr>\n<\/tbody>\n<\/table>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il l\u2019a perdue en s\u2019effor\u00e7ant vers la libert\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les recherches scientifiques semblent prouver que l\u2019homme primitif \u00e9tait, de beaucoup, l\u2019\u00eatre le plus faible de la cr\u00e9ation :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Sans moyen de d\u00e9fense, &#8211; ni fourrure ni \u00e9cailles. \u2013 N\u2019ayant pour fuir ni les ailes de l\u2019oiseau, ni les pattes agiles du chevreuil, ni les nageoires du poisson.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Sans moyen d\u2019attaque : ni dents ac\u00e9r\u00e9es ni griffes redoutables.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les singes de l\u2019Afrique, suffisamment arm\u00e9s \u00e9tant donn\u00e9 leur grande taille, nous donnent un exemple d\u2019effort vers la libert\u00e9, &#8211; analogue, bien que moindre, \u00e0 celui de l\u2019homme, &#8211; avec leur langage inarticul\u00e9 et les branches qu\u2019ils d\u00e9robent aux arbres pour s\u2019en faire des massues.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ainsi, la r\u00e9ponse la plus simple \u00e0 la question pos\u00e9e semblerait \u00eatre : \u201cl\u2019homme est, de tous les \u00eatres, celui dont le d\u00e9sir de libert\u00e9 a \u00e9t\u00e9 le plus vif parce qu\u2019il \u00e9tait, de tous, le plus sensible et le moins d\u00e9fendu\u201d.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h2 style=\"text-align: center;\"><strong>NATURE DE LA MORALE<\/strong><\/h2>\n<h4><strong>11. Le D\u00e9sir et le Besoin<\/strong><\/h4>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il r\u00e9sulte de tout ceci que les notions de morale et de libert\u00e9 co\u00efncident. Qu\u2019elle s\u2019exprime sous forme d\u2019acte (vie physique), de libre arbitre (vie intellectuelle), de mouvement (vie spirituelle), la libert\u00e9 n\u2019est pas autre chose que le d\u00e9sir de soumettre pour n\u2019\u00eatre pas soumis. Elle n\u2019est m\u00eame que le D\u00e9sir, &#8211; car le d\u00e9sir, sous toutes ses formes, n\u2019est qu\u2019un souci de libert\u00e9. En quoi, il s\u2019oppose au Besoin, qui est obligation, esclavage, n\u00e9cessit\u00e9. L\u2019animal n\u2019a que des besoins. L\u2019homme seul poss\u00e8de des d\u00e9sirs. C\u2019est la raison pour quoi il est moral.<\/p>\n<h4><strong>12. Premiers aper\u00e7us sur l\u2019histoire morale de l\u2019Humanit\u00e9.<\/strong><\/h4>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019\u00e9tude de la vie v\u00e9g\u00e9tative et animale nous enseigne que la libert\u00e9 et la douleur sont dans un rapport constant. L\u2019activit\u00e9 et la souffrance naissent ensemble, les pierres ne souffrent pas. Mais les fleurs, les plantes et les arbres sont dou\u00e9s de la facult\u00e9 de souffrir. Et bien plus encore les \u00eatres mobiles comme les animaux.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019\u00e9tude m\u00e9dicale de l\u2019homme nous fortifie dans cette certitude : l\u2019\u00eatre le plus libre, le plus instruit, le plus d\u00e9gag\u00e9 de toute loi, celui-l\u00e0 peut souffrir mille fois plus que les autres. Celui qui est arriv\u00e9 au stade du D\u00e9sir peut \u00eatre frapp\u00e9 par n\u2019importe quoi, \u00e0 toute heure du jour : car tout peut lui \u00eatre pr\u00e9texte \u00e0 d\u00e9sir.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il \u00e9tait donc naturel que certains hommes tentent de r\u00e9agir contre le d\u00e9sir de libert\u00e9 de l\u2019homme. C\u2019est la r\u00e9ponse \u00e0 la question que je posais : Pourquoi l\u2019homme tente-t-il de retrouver sa loi\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il le tente parce qu\u2019il est las de trop souffrir.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cette mise au point \u00e9tait n\u00e9cessaire pour expliquer la redoutable antinomie que pose l\u2019histoire morale de l\u2019humanit\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En effet, pour quiconque a compris la v\u00e9rit\u00e9 de la double identit\u00e9 : morale = libert\u00e9 = d\u00e9sir, il peut sembler \u00e9tonnant et p\u00e9nible que les doctrines humaines aient err\u00e9 si longtemps dans un m\u00e9andre de doctrines et de lois.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019explication en est que, tandis que certains moralistes \u00e9non\u00e7aient parfaitement l\u2019axiome du progr\u00e8s moral : morale = d\u00e9sir, d\u2019autres moralistes se tournaient, au contraire, vers l\u2019ancienne loi perdue, \u00e9non\u00e7aient cet axiome : morale = ob\u00e9issance = besoin.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Depuis des milliers d\u2019ann\u00e9es, ces deux esp\u00e8ces d\u2019hommes existent en m\u00eame temps, enseignent en m\u00eame temps sur les places publiques. Et il se produisait ceci, qu\u2019on\u00a0 peut ne pas comprendre : les pr\u00eatres de la loi paraissaient toujours triompher des autres, soit en les tuant, soit en les torturant, soit en leur \u00f4tant le droit de parole, mais, en fait, ce furent ces autres : les pr\u00eatres du d\u00e9sir, qui l\u2019emport\u00e8rent toujours, m\u00eame au del\u00e0 de la mort, et contraignirent les hommes au progr\u00e8s. S\u2019il n\u2019en \u00e9tait pas ainsi, il n\u2019y aurait eu des pr\u00eatres de la loi. Une loi suffisait, d\u00e8s l\u2019instant qu\u2019elle \u00e9tait ob\u00e9ie. Mais l\u2019humanit\u00e9 a connu cent mille lois et s\u2019en cherche une, une fois encore.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je voudrais que l\u2019on m\u2019entende : un homme dit : \u201d Ceci est la loi. Peu importe qu\u2019elle soit mauvaise ou bonne. Une loi n\u2019est jamais mauvaise : c\u2019est la loi. Ob\u00e9issez, et je vous sauve de la douleur.\u201d On lui ob\u00e9it. Alors, un autre homme se l\u00e8ve et dit : \u201cCette loi est mauvaise. Elle est mauvaise parce qu\u2019elle est loi, c\u2019est \u00e0 dire inactuelle, arbitraire, immobilisante. L\u2019homme ne peut se sauver qu\u2019en allant au-del\u00e0. Et voici, moi, ce que j\u2019enseigne.\u201d Le premier homme tue le second et, le jour venu, il meurt. Alors, d\u2019autres se l\u00e8vent, \u00e9rigent l\u2019enseignement-d\u00e9sir du proph\u00e8te en une nouvelle loi, et le cycle se reproduit. C\u2019est ainsi que le Christ, tu\u00e9 par les Juifs, triomphe de leur doctrine, et c\u2019est ainsi que son enseignement-d\u00e9sir, repris par saint Paul, devient une nouvelle loi. Ce fut ainsi, avant lui, que Socrate, vainqueur dans la mort, r\u00e9duisit \u00e0 n\u00e9ant les lois des Philosophes, et que Platon, s\u2019emparant de son enseignement-d\u00e9sir, en fit une doctrine.<\/p>\n<h4><strong>13. Chercheurs et L\u00e9gislateurs.<\/strong><\/h4>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce double courant est trop manifeste et trop continu pour qu\u2019il ne rec\u00e8le pas un important secret.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et, certes, il peut sembler \u00e9trange que ce secret soit encore \u00e0 d\u00e9couvrir. La raison en est que l\u2019\u00e9tude objective de l\u2019histoire des morales est demeur\u00e9e, de toutes les \u00e9tudes historiques, la plus st\u00e9rile et la plus imparfaite.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le moins partial des philosophes, des historiens, d\u00e8s qu\u2019il s\u2019attaque au probl\u00e8me de la morale, soit qu\u2019il en d\u00e9fende une, soit qu\u2019il les rejette toutes, devient un sectaire. Dans l\u2019un et l\u2019autre cas, seul guide sa recherche le souci de faire une lumi\u00e8re \u00e9clatante sur telle question particuli\u00e8re dont d\u00e9pend son propre bonheur. Il traite des autres questions, bien s\u00fbr. Mais il n\u2019\u00e9tudie \u00e0 fond que l\u2019objet de son effroi. Plus que toutes les sciences et toutes les philosophies, \u00e9tude dans laquelle se fondent toutes les autres, la morale est ce qui tient au sang, au ventre, aux membres de l\u2019homme autant que sa vie.<\/p>\n<table border=\"0\" cellspacing=\"0\" cellpadding=\"0\">\n<tbody>\n<tr>\n<td valign=\"top\" width=\"194\"><b>\u00a0<\/b><\/td>\n<\/tr>\n<\/tbody>\n<\/table>\n<h2><\/h2>\n<p><b>\u00a0<\/b><\/p>\n<p><b>\u00a0<\/b><\/p>\n<h2><\/h2>\n<h2><\/h2>\n<h2><\/h2>\n<h2><\/h2>\n<h2><\/h2>\n<h2 style=\"text-align: center;\"><strong>La morale et la peur<\/strong><\/h2>\n<p><b>\u00a0<\/b><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le guerrier, que la mort du feu dont il avait la garde condamnait \u00e0 la sienne propre, n\u2019avait d\u2019attention et de soin que pour ne pas le laisser \u00e9teindre. Mais quand la flamme lui fut devenue famili\u00e8re et facile, il en a cherch\u00e9 le pourquoi.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Aujourd\u2019hui, o\u00f9 nos philosophes feignent de s\u2019interroger sur l\u2019utilit\u00e9 de la morale, il \u00e9tait bon de rappeler ceci : toutes les philosophies, et partant toutes les sciences qui en d\u00e9coulent, sont filles de cette m\u00e8re.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Soit un fait donn\u00e9 : la chair d\u2019un homme se couvre de pustules horribles, sa peau se fendille et tombe en lambeaux, il d\u00e9gage une f\u00e9tide odeur. Devant ce fait, deux attitudes sont possibles : ou songer aux cons\u00e9quences du mal, contagion, \u00e9pid\u00e9mie, destruction de la tribu, ou chercher les causes du mal et tenter de le gu\u00e9rir. La premi\u00e8re attitude conduit \u00e0 une mesure de morale sociale (l\u00e9gislation)\u00a0 : isoler le malade, interdire au peuple tout contact avec lui. La seconde conduit \u00e0 une d\u00e9couverte de morale scientifique : les baumes de Nostradamus contre le chol\u00e9ra.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Soit un autre fait : un homme tue. Le l\u00e9gislateur moral envisage les cons\u00e9quences de l\u2019acte : s\u2019il ne punit le meurtrier, tous les hommes peuvent s\u2019entretuer, et il d\u00e9couvre la n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019un ch\u00e2timent public : la peine de mort. Le moraliste chercheur se tourne vers les causes de l\u2019acte : qui a conduit le coupable au crime\u00a0? Et il d\u00e9couvre la mis\u00e8re, la faim, la haine, la prison, une faille dans l\u2019\u00e9difice social.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ces deux exemples que je pourrais multiplier, indiquent parfaitement comment il se peut que la morale soit, \u00e0 la fois, une barri\u00e8re au progr\u00e8s sous sa forme l\u00e9gale et le facteur essentiel du progr\u00e8s sous sa forme savante. Et l\u2019on comprend que ces deux attitudes soient aujourd\u2019hui, apr\u00e8s je ne sais combien de milliers d\u2019ann\u00e9es, les cons\u00e9quences fatales des deux attitudes primitives de l\u2019homme : l\u2019homme-d\u00e9sir et l\u2019homme-loi.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h4><strong>14. La Morale et la Science.<\/strong><\/h4>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il y a donc une sorte de morale au d\u00e9part de chaque science. La m\u00e9taphysique, \u00e0 l\u2019origine recherche de ce qui pla\u00eet aux Dieux, lorsque les dieux ne furent plus redout\u00e9s, devint l\u2019\u00e9tude des sources de la vie. Et, d\u00e8s lors, se s\u00e9parant de la morale l\u00e9gislative, elle s\u2019int\u00e9ressa aux courses des astres, \u00e0 l\u2019observation du ciel et, de l\u2019astrologie \u00e0 l\u2019astronomie, guida l\u2019homme vers la physique. Elle s\u2019int\u00e9ressa aux organes vivants et de la magie \u00e0 la m\u00e9decine introduisit aux \u00e9l\u00e9ments de chimie.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La logique, effort vers la clart\u00e9 de l\u2019esprit, lorsque l\u2019homme crut voir clair, s\u2019achemina vers l\u2019\u00e9tude de toutes choses et, par les Math\u00e9matiques, ouvrit la route aux sciences m\u00e9caniques.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Nous verrons de m\u00eame la psychologie chr\u00e9tienne se d\u00e9tourner de sa finalit\u00e9 pour parvenir, avec Freud, \u00e0 la psychanalyse et \u00e0 la psychiatrie.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Enfin, nous assistons, depuis quelques ann\u00e9es, \u00e0 un revirement plus surprenant encore : la sociologie, base des Morales l\u00e9gislatives, suit le chemin de ses a\u00een\u00e9es. \u00c0 mesure que le l\u00e9gislateur sentit s\u2019assurer son pouvoir, \u00e0 mesure que la crainte de Dieu, l\u2019\u00e9mulation, le sentiment gr\u00e9gaire groupaient les races plus \u00e9troitement autour d\u2019une gerbe d\u2019id\u00e9es, le ch\u00e2timent devint moins n\u00e9cessaire. La mort fut un recours tr\u00e8s rare. La prison, puis l\u2019amende adoucirent la rigueur des juges. La sociologie ne sera plus, demain, que la science des statistiques.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Est-ce que cela signifie que la morale est appel\u00e9e \u00e0 dispara\u00eetre, vaincue par la science\u00a0? Devons-nous le souhaiter\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les deux questions ne demandent qu\u2019une r\u00e9ponse : Non. La morale, telle que les faiseurs de lois l\u2019ont comprise jusqu\u2019\u00e0 ce jour, repose sur l\u2019\u00e9tude des cons\u00e9quences. Et, par l\u00e0, elle s\u2019oppose \u00e0 la science, qui est la recherche des causes. Nous avons vu que, le ch\u00e2timent diminuant, la morale perdait de sa n\u00e9cessit\u00e9. \u00c0 l\u2019inverse, le danger s\u2019estompant, l\u2019homme tend \u00e0 la libert\u00e9, c\u2019est-\u00e0-dire \u00e0 rejeter toutes barri\u00e8res.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce qui veut dire : la science, en \u00e9loignant de l\u2019homme la peur abolit peu \u00e0 peu les morales formelles (morale = ob\u00e9issance = besoin), mais, dans le m\u00eame instant qu\u2019elle diminue le p\u00e9ril par ses d\u00e9couvertes, elle donne \u00e0 l\u2019homme un d\u00e9sir plus grand de libert\u00e9 et facilite ainsi l\u2019av\u00e8nement de la morale-d\u00e9sir. Ses cons\u00e9quences de l\u2019acte, cessant d\u2019\u00eatre vitales, perdent tout int\u00e9r\u00eat. Et l\u2019attention de l\u2019homme se tourne naturellement vers l\u2019explication de l\u2019acte, assur\u00e9 qu\u2019il est que cette explication lui sera une excuse.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Un exemple\u00a0? Il y en a mille, mais je n\u2019en veux qu\u2019un : \u00e0 toute p\u00e9riode de guerre, de troubles ou d\u2019\u00e9pid\u00e9mies correspond chez le peuple vaincu, frapp\u00e9 ou malheureux une vague de superstition et de mysticisme.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">A l\u2019inverse, plus la vie d\u2019une nation devient ais\u00e9e, faite de bien \u00eatre et sans danger, plus s\u2019accentue la recherche des causes, plus se ramifie la science. Le savant, l\u2019homme qui cherche n\u2019est jamais sous la morsure du mal qu\u2019il \u00e9tudie. Y tombe-t-il\u00a0? Il cesse aussit\u00f4t d\u2019expliquer pour pr\u00e9voir. Il devient moraliste.<\/p>\n<p align=\"center\"><i>La science est un divertissement d\u2019homme heureux.<\/i><\/p>\n<h2 style=\"text-align: center;\"><strong>CONCLUSION<\/strong><\/h2>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019homme ambitieux et r\u00e9volt\u00e9 qui, au lendemain de terribles orages et \u00e0 la veille de jours ind\u00e9couverts, a fait ce r\u00eave de construire une \u00e9thique nouvelle o\u00f9 l\u2019homme se puisse conna\u00eetre tout entier se doit de tenir compte de l\u2019exp\u00e9rience formidable accumul\u00e9e par les erreurs et les vertiges des races, des nations et des individus.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il doit comprendre qu\u2019il lui faut \u00e9viter de faire de la morale dont il r\u00eave, aussi bien une loi formelle et p\u00e9nale qu\u2019une science indiff\u00e9rente \u00e0 ses propres cons\u00e9quences. Certes, le l\u00e9gislateur qui doit vaincre le mal en tuant le criminel commet une faute redoutable. Mais l\u2019inventeur de la dynamite n\u2019est pas moins dangereux. Alors que le premier ne s\u2019est pas efforc\u00e9 d\u2019expliquer l\u2019acte de celui qu\u2019il tue, le second ne s\u2019est pas assez inqui\u00e9t\u00e9 des r\u00e9sultats de son invention. L\u2019un, en s\u2019immobilisant dans la s\u00e8che formule du code, l\u2019autre, en se laissant berner par sa chim\u00e8re \u00e9troite du progr\u00e8s, ont manqu\u00e9 aux premiers devoirs du vrai moraliste, c\u2019est \u00e0 dire du cr\u00e9ateur soucieux de son humanit\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Au l\u00e9gislateur, je suis en droit de dire : \u201cGu\u00e9rir la soci\u00e9t\u00e9 avant de gu\u00e9rir l\u2019homme est une utopie de fou. Quand l\u2019homme sera, dans son ensemble, devenu cet animal moral qu\u2019ont r\u00eav\u00e9 d\u2019\u00eatre quelques-uns, alors les rapports de la vie commune s\u2019ordonneront naturellement les uns aux autres. Mais construire ces rapports entre des hommes en proie encore \u00e0 la souffrance et leur donner force de loi, ce n\u2019est pas combattre le mal, c\u2019est le codifier. C\u2019est admettre l\u2019erreur, l\u2019angoisse et la douleur comme des compl\u00e9ments \u00e9ternels de l\u2019humanit\u00e9\u00a0; c\u2019est, au sens le plus atroce des mots, d\u00e9sesp\u00e9rer de l\u2019homme. Et je peux dire au savant : \u201cS\u2019enfermer dans la recherche des causes, s\u2019attacher au jeu exaltant de faire sourdre des forces nouvelles sans en avoir calcul\u00e9 la port\u00e9e, entourer l\u2019homme de machines parfaites dans leur loi de destruction sans avoir dou\u00e9 l\u2019homme d\u2019une perfection pour le moins \u00e9gale, pr\u00e9tendre gu\u00e9rir le mal de t\u00eate ou la tuberculose\u2026 avant d\u2019avoir gu\u00e9ri la cause profonde du mal et sans qu\u2019on puisse savoir, &#8211; telle est notre ignorance, &#8211; si les rem\u00e8des invent\u00e9s ne seront pas les causes d\u2019autres calamit\u00e9s, ce n\u2019est pas faire preuve de progr\u00e8s, mais c\u2019est enfermer l\u2019homme dans un cercle infernal qui va se resserrant.\u201d<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il n\u2019est pas question de supprimer ni l\u2019\u00e9tude des causes ni l\u2019\u00e9tude des cons\u00e9quences, mais de les acclimater.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019homme n\u2019est plus le demi sauvage en proie \u00e0 la douleur et qu\u00eateur de plaisir.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019homme ne vit plus sur un seul plan : celui de la pr\u00e9sence. Des milliers de morales, de codifications, de recherches et d\u2019\u00e9tudes que l\u2019histoire charrie jusqu\u2019\u00e0 nous, l\u2019homme peut se faire, enfin\u00a0! un exact aper\u00e7u de ce qu\u2019il fut et de ce qu\u2019il pr\u00e9tendit \u00eatre. Or, la classification de ces morales reste \u00e0 faire, si difficile \u00e0 croire que cela soit, &#8211; reste \u00e0 faire d\u2019un point de vue objectif. La seule classification que nous en ayons (la somme th\u00e9ologique) est l\u2019\u0153uvre de la derni\u00e8re d\u2019entre elles, la morale spirituelle : il est douteux, \u00e0 supposer qu\u2019elle ait su analyser celles qui l\u2019avaient pr\u00e9c\u00e9d\u00e9e, qu\u2019elle ait tent\u00e9 ce n\u00e9cessaire examen sur elle-m\u00eame. Quant \u00e0 ceux, comme Nietzsche, qui ont voulu combler cette lacune, ils sont tomb\u00e9s dans une erreur toute semblable en ceci qu\u2019ils se posaient en d\u00e9fenseurs d\u2019une pr\u00e9c\u00e9dente morale physique ou intellectuelle et que, par suite, un aspect de la question leur a toujours \u00e9chapp\u00e9. Lorsque nous conna\u00eetrons les ambitions des hommes, nous saurons mieux ce que nous sommes devenus et ce \u00e0 quoi nous pouvons pr\u00e9tendre.<\/p>\n<\/div>\n<p><b><br clear=\"all\" \/> <\/b><\/p>\n<div>\n<h2 style=\"text-align: center;\"><strong>Deuxi\u00e8me partie<\/strong><br \/>\n<strong> LA BIBLE ET LE MALENTENDU PHYSIQUE<\/strong><\/h2>\n<h2 style=\"text-align: center;\"><strong>I<\/strong><br \/>\n<strong> LA MORALE NATURELLE<\/strong><\/h2>\n<h4><strong>15. La vie du corps<\/strong><\/h4>\n<p style=\"text-align: justify;\">Durant des milliers d\u2019ann\u00e9es, les Egyptiens, les Chald\u00e9ens, les H\u00e9breux (tous des s\u00e9mites) ont combattu le mal physique par des lois qui tendaient \u00e0 limiter ce mal, \u00e0 le r\u00e9duire. Ils avaient devant leurs yeux l\u2019univers vrai et leur propre mis\u00e8re en eux. Ils devaient se d\u00e9fendre avec leur corps seul, comme ils ne souffraient que dans leur chair seule.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ces souffrances, nous ne pouvons qu\u2019\u00e0 peine les imaginer. Les ressentir nous est impossible. Cette acuit\u00e9 merveilleuse des sensations ne peut nous \u00eatre r\u00e9v\u00e9l\u00e9e que par la triple \u00e9tude de l\u2019enfant, de l\u2019homme sauvage et des livres anciens.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">A \u2013 L\u2019enfant vit dans le monde des sens, \u00e0 l\u2019exclusion des autres, ce pour quoi il nous est, souvent, difficilement saisissable. Sa psychologie (il serait plus exact d\u2019\u00e9crire : sa physiologie, mais je me ferais mal comprendre) se d\u00e9voile dans un sursaut, un geste, un cri \u2013 toujours un r\u00e9flexe.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Des enfants dansaient en rond. Quelque chose vient que nos sens d\u2019homme ne per\u00e7oivent pas : un changement de temp\u00e9rature, une qualit\u00e9 de couleur du ciel, et la danse se fait plus molle, plus alanguie, les mains se d\u00e9sunissent, les enfants se regardent et rient.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les peines du petit enfant ne sont que physiques. Mais ce sont des peines si violentes qu\u2019elles nous semblent aller jusqu\u2019au d\u00e9sespoir (ce que nous nommons d\u00e9sespoir par ignorance de ce degr\u00e9 de douleur physique). L\u2019enfant crie pendant des heures\u00a0; les langes enlev\u00e9s, que d\u00e9couvre-t-on\u00a0? Une piqure d\u2019\u00e9pingle.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">B \u2013 Les larmes et le rire ne sont chez le n\u00e8gre ni moins violents ni moins r\u00e9p\u00e9t\u00e9s. Un bibelot qui brille, un son harmonieux, une odeur vive l\u2019enchante \u00e0 l\u2019exc\u00e8s. Sa gourmandise est proverbiale, de m\u00eame que son go\u00fbt pour le bruit, les bijoux, les parures. Mais un coup de fouet lui arrache des hurlements.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Encore nous faut-il bien admettre que ces exemples sont tr\u00e8s insuffisants. L\u2019enfant du XXe si\u00e8cle est l\u2019h\u00e9ritier de plusieurs milliers d\u2019ann\u00e9es d\u2019histoire\u00a0; \u00e0 peine s\u2019il parle et comprend la parole, notre langage ressuscite en lui le double h\u00e9ritage intellectuel et spirituel \u2013 ce n\u2019est jamais l\u2019\u00eatre physique \u00e0 l\u2019\u00e9tat pur, sauf peut-\u00eatre dans ses premiers mois, alors que son \u00e9tude est p\u00e9nible et st\u00e9rile. Quant au noir de certaines contr\u00e9es d\u2019Afrique et d\u2019Oc\u00e9anie, il ne repr\u00e9sente pas seulement le type de l\u2019in\u00e9volu\u00e9 mais aussi le type de l\u2019in\u00e9voluable.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans un cas comme dans l\u2019autre, nous ne pouvons conna\u00eetre que des vell\u00e9it\u00e9s de civilisation physique, dont la perfection nous demeure tout \u00e0 fait \u00e9trang\u00e8re\u00a0; elle nous para\u00eetrait sans doute impossible \u00e0 r\u00e9aliser, si nous n\u2019avions les t\u00e9moignages \u00e9crits des papyrus \u00e9gyptiens et de la Bible.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La Bible est un t\u00e9moignage douteux en ceci qu\u2019elle ne date gu\u00e8re que de quelques si\u00e8cles avant J\u00e9sus-Christ et que la tradition orale a seule transmis pendant plusieurs milliers d\u2019ann\u00e9es les premiers faits de l\u2019histoire juive.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les papyrus composent un t\u00e9moignage tronqu\u00e9, expressions parfois inintelligibles, ouvertures \u00e9tonnantes sur un monde disparu.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ici et l\u00e0 cependant, des r\u00e9cits d\u2019\u00e9v\u00e9nement surnagent dont la sinc\u00e9rit\u00e9 ne peut \u00eatre mise en doute, \u00e0 cause m\u00eame de cette curiosit\u00e9 dont ils marquent nos esprits et nos \u00e2mes et qui survit \u00e0 leur lecture. Ainsi les lentilles de Jacob et d\u2019Esa\u00fc\u00a0; ainsi ces troublantes maladies des Egyptiens : celui qui ne peut supporter certaines douleurs, celui que la lumi\u00e8re du ciel torture.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le plaisir et la douleur rev\u00eatent pour de pareils \u00eatres une importance vitale . De m\u00eame que, d\u2019apr\u00e8s de r\u00e9centes d\u00e9couvertes de la science, les nerfs de l\u2019homme ne peuvent supporter certains sons, ainsi la mort devait suivre certaines visions, certaines odeurs. Les premi\u00e8res pages de la Bible nous apportent le parfum d\u2019un univers charnel o\u00f9 le moindre regard de l\u2019homme engageait sa vie.<\/p>\n<h4><strong>16. Les lois physiques<\/strong><\/h4>\n<p style=\"text-align: justify;\">A \u2013 L\u2019hygi\u00e8ne : la vertu de l\u2019eau.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Des lois dont l\u2019\u00e9tranget\u00e9 nous frappe n\u2019avaient d\u2019autre raison d\u2019\u00eatre que de tendre \u00e0 une plus grande hygi\u00e8ne. Ainsi les pr\u00e9ceptes d\u2019Abraham sur la Circoncision \u00f4taient du corps de l\u2019homme le replis de chair le moins pur parce que le plus facile \u00e0 souiller.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019abondance de ces lois sur la puret\u00e9 physique suffirait \u00e0 prouver l\u2019ordonnancement sensuel de la morale. Et, surtout, cette vertu salvatrice et r\u00e9demptrice de l\u2019eau (dont la croyance se poursuivit jusqu\u2019aux bords du Jourdain, \u00e0 la veille de l\u2019av\u00e8nement du Christ, quand Jean baptisait dans l\u2019eau du fleuve)<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u201cPurifie-toi dans l\u2019eau du Gange\u201d (Inde)<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u201cLave ton corps deux fois le jour et deux fois la nuit\u201d (Egypte)<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u201cLave ton corps apr\u00e8s l\u2019impuret\u00e9\u201d (La Bible)<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">B \u2013 La m\u00e9decine \u00e9l\u00e9mentaire : les plantes.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les animaux, porc, b\u0153uf, etc\u2026, \u00e9taient, alors comme aujourd\u2019hui, porteurs de germes dangereux pour l\u2019homme (nous disons aujourd\u2019hui : microbes), d\u2019o\u00f9 interdiction de manger la chair de certains animaux, interdiction commune \u00e0 toutes les religions physiques, \u00e9gyptiennes, brahmanes, juives\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les r\u00e9gimes v\u00e9g\u00e9tariens \u00e9taient conseill\u00e9s et parfois ordonn\u00e9s, dans le m\u00eame temps que leur caract\u00e8re sacr\u00e9 d\u00e9fendait les bovins ou les porcins de l\u2019app\u00e9tit des hommes.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Enfin, des plantes \u00e9taient retenues comme particuli\u00e8rement gu\u00e9risseuses. La m\u00e9decine primitive soignait par les herbes.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ainsi en arrive-t-on aux formules rigoureuses. Tout sera ordonn\u00e9, les heures de sommeil et les mets du repas, et les jours o\u00f9 l\u2019homme peut coucher avec sa femme. Ainsi arrive-t-on aux portes de cette autre forme de la morale naturelle : la morale sociale.<\/p>\n<h4><strong>17. Essai de psychologie \u00e9l\u00e9mentaire<\/strong><\/h4>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais d\u2019abord, \u00e9voquons le myst\u00e8re des jeux. La d\u00e9finition du rythme physique peut s\u2019\u00e9noncer ainsi : un rapport constant entre l\u2019homme et son \u0153uvre. Il n\u2019exprime rien d\u2019autre que le souci de l\u2019homme de reproduire dans sa vie la marche naturelle des ph\u00e9nom\u00e8nes qui l\u2018entourent : retour r\u00e9gulier des saisons, \u00e9volution des astres. Mais en m\u00eame temps qu\u2019il est un essai d\u2019imitation de la nature, il est aussi le rem\u00e8de apport\u00e9 par l\u2019homme \u00e0 la perte de l\u2019instinct.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<table border=\"0\" cellspacing=\"0\" cellpadding=\"0\">\n<tbody>\n<tr>\n<td valign=\"top\" width=\"194\">\n<h2><\/h2>\n<h2><\/h2>\n<h2><\/h2>\n<h2><\/h2>\n<h2><\/h2>\n<h2>Le rythme<\/h2>\n<\/td>\n<td valign=\"top\" width=\"383\">Voyez un n\u00e8gre \u00e9craser du millet, abattre un arbre. La r\u00e9p\u00e9tition monotone du geste qui meut le pilon ou la hache est un garant de l\u2019utilit\u00e9 du geste. Le rythme assure ici une \u00e9conomie de forces, que nulle violence d\u2019\u00e9lan ne semble pouvoir \u00e9galer. Et c\u2019est ainsi que la musique, dans le tam-tam primitif, est moins un accompagnement qu\u2019un \u201ct\u00e9moin de l\u2019accoutumance\u201d et, partant, de l\u2019efficacit\u00e9 de l\u2019effort.L\u2019enfant ob\u00e9it au m\u00eame besoin. Qui n\u2019a vu un b\u00e9b\u00e9 de quelques mois, s\u2019efforcer \u00e0 faire entrer une ficelle dans un cercle de bois\u00a0? Cette occupation le tiendra des heures. Mais s\u2019il r\u00e9ussit dans sa recherche et s\u2019il peut reproduire son acte, il s\u2019y adonnera pendant des journ\u00e9es. Imaginez alors une succession de sons qui puisse exprimer son effort et bercez-le de cette musique : la jouissance empreinte sur les traits de l\u2019enfant vous r\u00e9compensera de votre attention.<\/td>\n<\/tr>\n<\/tbody>\n<\/table>\n<p style=\"text-align: justify;\">La m\u00eame loi d\u2019adaptation \u00e0 laquelle se rattache l\u2019\u00e9tude du rythme explique le ph\u00e9nom\u00e8ne du d\u00e9guisement.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<table border=\"0\" cellspacing=\"0\" cellpadding=\"0\">\n<tbody>\n<tr>\n<td valign=\"top\" width=\"194\">\n<h2><\/h2>\n<h2><\/h2>\n<h2><\/h2>\n<h2>Le d\u00e9guisement<\/h2>\n<h2><\/h2>\n<\/td>\n<td valign=\"top\" width=\"383\">Le plaisir d\u2019\u00eatre autre, si fort chez l\u2019enfant et l\u2019homme physique, est d\u2019abord, en effet, le plaisir de s\u2019identifier \u00e0\u2026, et, donc de s\u2019adapter. Les oripeaux dont se couvre le Caffre dans ses danses guerri\u00e8res ou ceux que rev\u00eat l\u2019enfant dans ses jeux de jardin ne sont pas, pour le Caffre et l\u2019enfant, de simples masques mais les authentiques attributs d\u2019une personnalit\u00e9 autre. Le gosse de huit ans coiff\u00e9 de plumes \u201cest\u201d un peau-rouge, le m\u00eame gosse coiff\u00e9 d\u2019un k\u00e9pi \u201cest\u201d un g\u00e9n\u00e9ral. On peut invoquer l\u2019imagination mais l\u2019imagination, n\u2019est, comme nous verrons, qu\u2019une \u201captitude sympathique\u201d, c\u2019est-\u00e0-dire, en fait, la facult\u00e9 la plus physique de l\u2019esprit.<\/td>\n<\/tr>\n<\/tbody>\n<\/table>\n<h4><strong>18. L\u2019Art et le langage<\/strong><\/h4>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le rythme et le d\u00e9guisement furent \u00e0 l\u2019origine de l\u2019art. Tout art, quel qu\u2019il soit, n\u2019est qu\u2019un d\u00e9guisement harmonieux : et l\u2019homme de l\u2019\u00e2ge de pierre qui dessine un bison sur les murs des cavernes est ce bison en m\u00eame temps qu\u2019il lui est sup\u00e9rieur par son pouvoir de le styliser.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Eschyle, dans son \u201cProm\u00e9th\u00e9e encha\u00een\u00e9\u201d porte au nombre des bienfaits dont le monde est. redevable \u00e0 son h\u00e9ros, la cr\u00e9ation de la m\u00e9moire. Je ne pense pas qu\u2019il faille voir dans ce texte une m\u00e9taphore. Le souvenir n\u2019est que la puissance de reproduire et d\u2019imiter. Toute image est un h\u00e9ritage \u2013 et celui qui trace sur la pierre ou dans les mots la ressemblance de son \u00e9poque l\u00e8gue cette \u00e9poque \u00e0 ses descendants.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ainsi l\u2019art n\u2019est pas seulement d\u00e9guisement et rythme mais t\u00e9moignage. Toute \u0153uvre est une pr\u00e9sence imp\u00e9rissable : la premi\u00e8re \u2013 et non moins importante \u2013 victoire de l\u2019homme sur le temps.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">A l\u2019origine de l\u2019art fut le langage, prise de possession na\u00efve du pass\u00e9. Qu\u2019il soit une loi, une formule magique, une pri\u00e8re, le Verbe est, d\u2019abord, un recueil de sons pr\u00e9cieux parce que, dans telles occasions, ils ont manifest\u00e9 de leur pouvoir. Ces vieilles traditions, maintenues jusqu\u2019\u00e0 nous dans les campagnes recul\u00e9es (par les rebouteux) de prononcer des phrases pour \u201cconjurer\u201d le mal \u2013 colique ou verrue \u2013 s\u2019apparentent directement au moulin \u00e0 pri\u00e8res de l\u2019Inde ou aux psaumes chant\u00e9s autour des jeux de guerre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le langage, en effet, de m\u00eame que la pri\u00e8re grav\u00e9e, est ce qui conserve sa forme. C\u2019est la chose identique \u00e0 soi-m\u00eame, l\u2019\u00e9l\u00e9ment de stabilit\u00e9 auquel toujours on peut faire appel dans les p\u00e9rip\u00e9ties d\u2019un monde mouvant.<\/p>\n<h4><strong>19. La mort<\/strong><\/h4>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cette conception de la vie entra\u00eene une conception de la mort.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans les tombeaux, les Egyptiens d\u00e9posaient des aliments : l\u00e9gumes, poissons, raisins, et des v\u00eatements de rechange. Le mort ne go\u00fbte pas \u00e0 ces mets\u00a0? ne touche pas \u00e0 ces \u00e9toffes\u00a0? Mais le double des mets nourrit, le double des robes v\u00eat le double du mort. Et ce double n\u2019a de vie qu\u2019autant que vit le corps, ce pour quoi les Egyptiens pouss\u00e8rent si loin la science des embaumements : l\u2019art, moyen de l\u2019immortalit\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La m\u00eame croyance explique les coutumes d\u2019antropophagie. En mangeant la chair de l\u2019ennemi, ce sont les vertus de l\u2019ennemi que l\u2019on s\u2019int\u00e8gre (entendez vertu dans son sens physique : la force). M\u00eame croyance, enfin, dans l\u2019appr\u00eat des t\u00eates des anc\u00eatres suspendues aux cases. Tant que ces t\u00eates seront pr\u00e9sentes, leurs vertus agiront sur ceux qui ont pris soin d\u2019elles.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les religions physiques, en un mot, croient que la mort r\u00e9side dans l\u2019abandon du corps par quelque souffle p\u00e9rissable. Si quelque chose, pensent-elles, est immortel en l\u2019homme, comment ne serait-ce pas cette force bondissante qui fait de lui un chef, un guerrier, un grand pr\u00eatre\u00a0? cette rapidit\u00e9 de son sang, cette duret\u00e9 de ses muscles\u00a0? cette acuit\u00e9 merveilleuse de ses sens\u00a0?<\/p>\n<h2 style=\"text-align: center;\"><strong>II<\/strong><br \/>\n<strong> LE DEUXIEME ASPECT DE LA MORALE PHYSIQUE<\/strong><\/h2>\n<h4><strong>20. Le choix social, Mo\u00efse<\/strong><\/h4>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mo\u00efse sur le mont Sina\u00ef ouvre une p\u00e9riode nouvelle dans l\u2019histoire des morales.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il serait faux de le montrer recevant sa morale du ciel, la cr\u00e9ant ab nihilo . Toute la morale individuelle existe avant qu\u2019il ne soit n\u00e9. Les \u00e9l\u00e9ments que je viens d\u2019\u00e9voquer ont d\u00e9j\u00e0 jou\u00e9 leurs r\u00f4les dans l\u2019\u00e9volution de l\u2019humanit\u00e9, le d\u00e9guisement, le rythme et le langage, les fondements de l\u2019hygi\u00e8ne, la m\u00e9decine v\u00e9g\u00e9tale ont tent\u00e9 de discipliner l\u2019homme dans le sens de l\u2019adaptation\u00a0; et l\u2019obligation de la circoncision, d\u2019une importance si grande dans le code h\u00e9bra\u00efque, date d\u2019Abraham.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais jusqu\u2019\u00e0 \u00a8Mo\u00efse, les l\u00e9gislateurs sont aussi des hommes, ils ont le sens de la tribu, non de la soci\u00e9t\u00e9. No\u00eb, le danger pass\u00e9, s\u2019enivre. Et Joseph ne songe qu\u2019\u00e0 sauver ses fr\u00e8res.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cependant, Mo\u00efse a connu les cit\u00e9s \u00e9gyptiennes. Il a souffert de l\u2019esclavage social. Il s\u2019est senti promis au salut de sa race pour avoir vu qu\u2019une race, comme un homme, peut mourir.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et ce salut n\u00e9cessite, certes, l\u2019entretien des lois anciennes. Il faut songer d\u2019abord, \u00e0 l\u2019homme. Mo\u00efse m\u00e9decin ne le c\u00e8de en rien \u00e0 ses pr\u00e9curseurs : sup\u00e9riorit\u00e9 des herbes sur les viandes, l\u2019eau rem\u00e8de contre l\u2019impuret\u00e9 (corruption du sang), l\u2019interdiction d\u2019approcher une femme durant ses r\u00e8gles, de toucher un homme qui saigne.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ces lois, Mo\u00efse les compl\u00e8te par d\u2019autres qui, bien que physiologiques, laissent d\u00e9j\u00e0 pr\u00e9voir le plan social :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211; l\u2019interdiction de la bestialit\u00e9 et de la fornication. Que l\u2019homme ne s\u2019abaisse pas au rang de l\u2019animal, de peur de corrompre la race\u00a0;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211; l\u2019interdiction de l\u2019adult\u00e8re :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">a) il est impur,<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">b) il d\u00e9sorganise la famille, donc la race.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais, enfin, sauver la race ne suffit pas : il faut l\u2019organiser. Plus se prolonge le s\u00e9jour sur le Mont, mieux se pr\u00e9cise la pens\u00e9e profonde de Mo\u00efse : la nature va c\u00e9der le pas \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9. Jusque-l\u00e0, les hommes n\u2019avaient tent\u00e9 que de s\u2019adapter aux lois naturelles. Mo\u00efse exige d\u2019eux une nouvelle adaptation : au code qu\u2019il enseigne. En place de la fatalit\u00e9 des choses, il impose la fatalit\u00e9 des lois. L\u2019homme change de monde, p\u00e9n\u00e8tre dans l\u2019univers cr\u00e9\u00e9 de la main de l\u2019homme.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et voici les premi\u00e8res lois sociales, imit\u00e9es des lois naturelles : la d\u00e9fense de la personne humaine par l\u2019interdiction de tuer, la d\u00e9fense de la propri\u00e9t\u00e9 par l\u2019interdiction du vol. Les biens, les serviteurs, la femme, les animaux vont \u00eatre prot\u00e9g\u00e9s au m\u00eame titre que la vie humaine. Et notre code civil n\u2019est que l\u2019application pr\u00e9cis\u00e9e dans le temps des pr\u00e9ceptes du Sina\u00ef.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cette organisation dictatoriale est l\u2019expression intellectuelle de la puret\u00e9 : la justice. Justice injuste sur le plan naturel, mais n\u00e9cessaire \u00e0 l\u2019ordre social.<\/p>\n<h4 style=\"text-align: justify;\"><strong>21. P\u00e9nalit\u00e9 et jeux.<\/strong><\/h4>\n<p style=\"text-align: justify;\">Sauver la race, l\u2019organiser. Et, pour atteindre ce but, la discipliner par les ch\u00e2timents et les c\u00e9r\u00e9monies.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les ch\u00e2timents, depuis le d\u00e9but des temps, \u00e9taient physiques.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u201cFrappe le faussaire de verges\u201d (Zoroastre)<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mo\u00efse ne s\u2019\u00e9l\u00e8ve pas contre cette tradition : \u201cIl faut punir le criminel dans sa chair\u201d. La peine corporelle appara\u00eet, en effet, n\u00e9cessaire dans un univers de pr\u00e9sence o\u00f9 l\u2019homme ne raisonne encore que par plaisir et douleur. Mais l\u2019identification de l\u2019homme et de ses biens mat\u00e9riels permet de le frapper non seulement dans sa chair, mais aussi dans ses biens. Mo\u00efse institue l\u2019amende. Seul celui qui ne pourra payer, qui ne poss\u00e8de que son corps subira charnellement sa peine. Ainsi est sauvegard\u00e9e cette justice sociale qui semble \u00e0 l\u2019homme nu la pire des injustices.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Punir, amuser. Les sacrifices qui ram\u00e8nent les actions d\u2019un peuple \u00e0 cette maille premi\u00e8re de la cha\u00eene : le pr\u00eatre, n\u00e9cessitent un cadre digne d\u2019eux. Mo\u00efse est cr\u00e9ateur de l\u2019id\u00e9e de culte dans le sens le plus majestueux et le plus spectaculaire du mot. M\u00e9decin, l\u00e9gislateur, Mo\u00efse n\u2019oublie pas que, d\u2019abord, il est guide, chef, envoy\u00e9 d\u2019en haut. Toutes les ressources du d\u00e9guisement, du rythme et du langage, il les emploie \u00e0 l\u2019\u00e9tablissement d\u2019un monde prodigieux : la c\u00e9r\u00e9monie. Tout ce qui \u00e9meut et r\u00e9jouit, les parfums, les \u00e9toffes de couleur, la musique, le mouvement des processions, il l\u2019offre en gerbe, avec une minutie extr\u00e8me, \u00e0 son peuple de grands enfants. Tout est pr\u00e9vu, le nombre des officiants et leur disposition, les piliers et les figures du tabernacle, l\u2019horaire des \u00e9v\u00e8nements. C\u2019est le triomphe incontest\u00e9 du Rythme. Enfin, s\u2019il faut, les pr\u00eatres frapperont l\u2019esprit du peuple par des actes plus grands que nature : les miracles physiques.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Nietzsche (critique du mensonge sacr\u00e9) \u00e9crit \u00e0 ce sujet :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u201cIls peuvent prescrire une foule de choses parfaitement raisonnables (il eut mieux valu d\u2019\u00e9crire : \u201c\u00e9prouv\u00e9es\u201d) \u00e0 cela pr\u00e8s qu\u2019ils doivent indiquer comme la source de leur sagesse non l\u2019empirisme, mais une r\u00e9v\u00e9lation.\u201d<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Nous savons aujourd\u2019hui que l\u2019interpr\u00e9tation donn\u00e9e par Joseph du r\u00eave sur les vaches maigres et les vaches grasses est explicable par les astres. Bien des miracles de Mo\u00efse nous demeurent encore myst\u00e9rieux : les plaies d\u2019Egypte, le passage de la Mer Rouge, la manne et la pluie de cailles, l\u2019eau du rocher, le serpent d\u2019Airain.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Nous en savons assez pour deviner, derri\u00e8re ces actes prestigieux, une connaissance profonde, subtile et accomplie des choses de la nature.<\/p>\n<h4><strong>22. Le pass\u00e9 et l\u2019avenir.<\/strong><\/h4>\n<p style=\"text-align: justify;\">Morale de pr\u00e9sence, certes, mais d\u2019o\u00f9 l\u2019avenir et le pass\u00e9 ne sont pas exclus. Il existe une pr\u00e9sence de l\u2019avenir (le pressentiment) et une pr\u00e9sence du pass\u00e9 (la tradition). Et les moralistes h\u00e9bra\u00efques, comme avant eux les Egyptiens, les brahmanes, les f\u00e9tichistes, firent de l\u2019un et de l\u2019autre le plus grand emploi.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le culte parvint d\u2019ailleurs rapidement \u00e0 les concilier. L\u2019\u00e9tude des r\u00eaves et les augures, de m\u00eame que l\u2019accoutumance aux rites devaient donner aux pr\u00eatres une \u00e9trange puissance. Ils devinrent les seuls d\u00e9tenteurs du temps, le peuple n\u2019ayant d\u2019autre obligation que de jouir de l\u2019heure pr\u00e9sente et, pour le reste, d\u2019ob\u00e9ir.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je pense que les pr\u00eatres n\u2019\u00e9taient pas infaillibles et qu\u2019ils se trompaient quelquefois. Mais je pense aussi que ce n\u2019\u00e9tait pas trop cher acheter sa tranquillit\u00e9 que de fermer les yeux sur ces erreurs. Il suffisait que les pasteurs proph\u00e9tisent vrai trois fois sur cinq pour qu\u2019il apparaisse dangereux de douter. Un peu d\u2019exp\u00e9rience permet de pr\u00e9voir l\u2019issue de certains drames, et, au surplus, quand l\u2019\u00e9v\u00e8nement s\u2019est produit, il n\u2019est pas difficile d\u2019en trouver le pr\u00e9sage dans n\u2019importe quelle parole.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<table border=\"0\" cellspacing=\"0\" cellpadding=\"0\">\n<tbody>\n<tr>\n<td valign=\"top\" width=\"194\"><b>\u00a0<\/b><b>\u00a0<\/b><b>\u00a0<\/b><b>\u00a0<\/b><b>L\u2019esclavage<\/b><b>\u00a0<\/b><\/td>\n<td valign=\"top\" width=\"383\">Partout o\u00f9 s\u2019ordonne une morale sociale sur les traditions de la morale physique, prend forme la conception de l\u2019ob\u00e9issance absolue.La Chine, la Palestine, les bords du Nil ont connu cette supr\u00e9matie de l\u2019homme sur l\u2019homme qui porte le nom d\u2019esclavage.Le ma\u00eetre a sur l\u2019esclave droit de vie et de mort. Et dans les lois de Mo\u00efse m\u00eame la vie de l\u2019esclave n\u2019est pas pris\u00e9e si haut que celle du ma\u00eetre puisque, dans le cas d\u2019un accident caus\u00e9 par un animal domestique l\u2019amende due par le propri\u00e9taire de l\u2019animal n\u2019est pas la m\u00eame selon que la victime est serviteur ou parent de la personne vis\u00e9e.<\/td>\n<\/tr>\n<\/tbody>\n<\/table>\n<h4><strong>23. La famille et le droit d\u2019esclavage.<\/strong><\/h4>\n<p style=\"text-align: justify;\">J\u2019ai cit\u00e9 cet exemple \u00e0 dessein parce qu\u2019il ouvre des aper\u00e7us sur l\u2019origine de l\u2019esclavage, et, pour tout dire, qu\u2019il offre de cette institution une explication autre que celles qu\u2019on en donne parfois.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pour certains, en effet, elle est n\u00e9e de la guerre entre races, entre peuples, entre tribus, le vainqueur ayant droit de prendre au vaincu, au choix, sa vie ou sa libert\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais si l\u2019esclavage n\u2019est qu\u2019une cons\u00e9quence de la guerre, quelle devient l\u2019origine de celle-ci\u00a0? Les Latins attaquant les Sabines ne d\u00e9sirent que des femmes, et le Pharaon \u00e0 la poursuite des H\u00e9breux n\u2019est entra\u00een\u00e9 que par le souci de ne pas perdre ses esclaves.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ainsi donc, il semble bien que la premi\u00e8re guerre ait \u00e9t\u00e9 caus\u00e9e par un naturel besoin de main d\u2019\u0153uvre (qu\u2019on donne \u00e0 ce mot le sens de chair \u00e0 plaisir ou de chair \u00e0 travail, il n\u2019importe) plut\u00f4t que l\u2019esclavage institu\u00e9 par la premi\u00e8re victoire.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019esclavage est la cons\u00e9quence directe de l\u2019id\u00e9e de famille.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais, pour que cette assertion soit compr\u00e9hensible, c\u2019est toute la m\u00e9taphysique primitive qu\u2019il me faut rapidement \u00e9tudier.<\/p>\n<h4><strong>24. Les Dieux<\/strong><\/h4>\n<p style=\"text-align: justify;\">La peinture pr\u00e9c\u00e9demment tent\u00e9e de l\u2019homme primitif ne serait pas compl\u00e8te sans l\u2019\u00e9vocation de ses dieux. Cette \u00e9vocation sera simple et bouleversante : ils n\u2019existaient pas. \u00c0 l\u2019origine des croyances, Dieu est le chaos.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">De ceci t\u00e9moignent :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">A. Les textes sacr\u00e9s\u00a0; le plus ancien manuscrit de la Chine : \u201cLe Livre du N\u00e9ant\u201d. Les premi\u00e8res Traditions Brahmanes (Dieu fils du n\u00e9ant) et Egyptiennes (le chaos originel). On sait, de m\u00eame, que les Perses adoraient le cercle entier du ciel.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">B. Les races primitives vivantes. C\u2019est ainsi que, de nos jours, les Caffres croient que tout s\u2019est fait de soi-m\u00eame : montagnes, oc\u00e9ans, arbres et fleurs.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il n\u2019y a rien l\u00e0 qui doive nous \u00e9tonner, le n\u00e9ant premier n\u2019est-il pas l\u2019expression totale et pure de la divinit\u00e9 physique\u00a0? Mieux :il eut suffit de la foi de l\u2019homme pour concr\u00e9tiser la loi ext\u00e9rieure (sensation active ou passive). Car cette loi s\u2019exprime aussi bien par l\u2019ab\u00eeme que par le tronc de l\u2019arbre dont sera faite l\u2019idole.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais la foi de l\u2019homme en son propre corps l\u2019amenait naturellement \u00e0 donner une forme,- un corps, &#8211; \u00e0 sa divinit\u00e9 : ainsi naquirent les repr\u00e9sentations de la divinit\u00e9 : animal, montagne, fleuve, \u00e9l\u00e9ment, soleil.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Encore ces repr\u00e9sentations demeuraient-elles charnelles et ne pouvaient donner naissance \u00e0 nulle obligation autre que celle cr\u00e9\u00e9e par la loi primaire d\u2019adaptation.<\/p>\n<h4><strong>25. Le Mensonge Sacr\u00e9.<\/strong><\/h4>\n<p style=\"text-align: justify;\">Alors, apparurent les pr\u00eatres. C\u2019est, il me semble, une \u00e9vidence aujourd\u2019hui que tous les chefs, juges, rois, conducteurs de peuples assirent leur puissance sur une filiation divine. L\u2019\u00e9cole dite d\u2019\u201dex\u00e9g\u00e8se scientifique\u201d du si\u00e8cle dernier accuse ces premiers pr\u00eatres d\u2019avoir volontairement tromp\u00e9 le peuple, d\u2019avoir institu\u00e9 des divinit\u00e9s auxquelles eux-m\u00eames, pr\u00eatres, ne croyaient pas. Je pense que cette explication ne tient pas compte des facult\u00e9s de l\u2019\u00eatre physique : rythme, d\u00e9guisement, cr\u00e9ation d\u2019art. La seule facult\u00e9 intellectuelle (\u00a0?) de l\u2019\u00eatre physique, c\u2019est l\u2019Imagination. Ici encore l\u2019observation de l\u2019enfant et du sauvage atteste que je ne me trompe pas : l\u2019\u00eatre physique ne raisonne pas, n\u2019analyse pas, ne compare pas : il imagine, c\u2019est \u00e0 dire : il cr\u00e9e. Physiquement, le mot : \u201cMensonge\u201d n\u2019a aucun sens. Le menteur est seulement celui qui se cr\u00e9e une nouvelle adaptation. Surtout, la vie est si multiple, si diverse, si d\u00e9concertante que le mensonge n\u2019est que l\u2019affabulation d\u2019une v\u00e9rit\u00e9 possible. On ne peut mentir lorsque tout existe.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ceci compris, l\u2019accusation de mauvaise foi dispara\u00eet. Il reste que des hommes imaginatifs, exalt\u00e9s par des victoires physiques, ayant conquis l\u2019estime de leur peuple par des actes si parfaits qu\u2019ils le frappaient de stupeur, ont donn\u00e9 \u00e0 leur propre puissance une existence r\u00e9elle : Dieu.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et de ceci t\u00e9moignent les castes privil\u00e9gi\u00e9es, toutes de filiation divine.\u00a0 En Chine l\u2019Empereur, au Japon, les Samoura\u00efs, en Egypte, les Pharaons, dans l\u2019Inde, les Brahmanes et, parmi le peuple h\u00e9breu, les Rois. Fils du Ciel, Fils du Soleil, Fils d\u2019Osiris, Proph\u00e8tes de Dieu, Elus de Dieu, ces hommes s\u2019identifient avec leur cr\u00e9ation, artistes sup\u00e9rieurs, cr\u00e9ateurs inconscients dup\u00e9s par leur propre chef d\u2019\u0153uvre.<\/p>\n<h4><strong>26. Sa cr\u00e9ation et l\u2019adaptation. Le droit d\u2019a\u00eenesse.<\/strong><\/h4>\n<p>Celui qui cr\u00e9e est l\u2019\u00eatre libre par excellence.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<table border=\"0\" cellspacing=\"0\" cellpadding=\"0\">\n<tbody>\n<tr>\n<td valign=\"top\" width=\"194\">\n<h2><\/h2>\n<h2><\/h2>\n<p><b>\u00a0<\/b><\/p>\n<h2>Mettre au monde<\/h2>\n<\/td>\n<td valign=\"top\" width=\"383\">Je tiens d\u2019une femme cette attestation, d\u2019une femme m\u00e8re de plusieurs enfants :\u201c Le temps de souffrance de la mise au monde de mon premier fils a \u00e9t\u00e9 de huit heures. Le temps de souffrance de la mise au monde de mon deuxi\u00e8me enfant a \u00e9t\u00e9 de trois heures. Et cependant, j\u2019ai plus souffert pour celui-ci que pour celui-l\u00e0.\u201d Elle r\u00e9fl\u00e9chit quelques minutes et eut ce mot : \u201cC\u2019est sans doute parce que, la premi\u00e8re fois, je ne savais pas ce que c\u2019\u00e9tait.\u201d<\/td>\n<\/tr>\n<\/tbody>\n<\/table>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je concevais tr\u00e8s bien ce qu\u2019elle voulait dire. Et rien ne pouvait mieux illustrer ma th\u00e9orie de la sensation active. Les deux points les plus hauts de cette sensation sont, en effet, pour l\u2019homme, la jouissance sexuelle et, pour la femme, la mise au monde.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je sais que cette affirmation va soulever des temp\u00eates. Les femmes tortur\u00e9es pendant leur accouchement ne me pardonneront pas de l\u2019avoir \u00e9mise et plaideront leur exp\u00e9rience contre la non mienne. Mais l\u2019homme ni la femme moderne ne savent ce qu\u2019est la vie physique. Le t\u00e9moignage de cette m\u00e8re me suffit : la mise au monde de l\u2019a\u00een\u00e9 est une jouissance prodigieuse, car toutes les sensations passives cr\u00e9atrices de douleur (\u00e9cart\u00e8lement des chairs, etc\u2026) sont, durant un instant, balay\u00e9es par l\u2019Autre sensation, jamais \u00e9prouv\u00e9e, d\u2019\u00eatre l\u2019origine de la sensation. Dans les naissances qui suivent, cette derni\u00e8re sensation diminu\u00e9e, annul\u00e9e par l\u2019accoutumance, les sensations passives domineront et nulle autre mise au monde ne sera plus le prodige que fut la premi\u00e8re.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cette digression \u00e9tait n\u00e9cessaire pour \u00e9tablir le lien qui unit la morale sensuelle et la notion de famille, lien purement sensuel lui-m\u00eame puisque tress\u00e9 du plaisir des sens et de cette exaltation que cause la souffrance \u00e0 celui qui l\u2019agit.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019a\u00een\u00e9 de la famille, d\u00e8s l\u2019\u00e2ge le plus lointain des temps, connut des faveurs toutes particuli\u00e8res parce qu\u2019il \u00e9tait l\u2019incarnation vivante du miracle de la cr\u00e9ation.<\/p>\n<h4><strong>27. Pr\u00e9servation de la race.<\/strong><\/h4>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il appara\u00eet pourquoi je fais d\u00e9pendre l\u2019esclavage de la r\u00e9alit\u00e9 de la famille. Les races \u00e9lues de Dieu (de qui le p\u00e8re, le grand-p\u00e8re, l\u2019a\u00efeul fut cr\u00e9ateur de ce Dieu) furent l\u2019objet d\u2019une bienveillance extr\u00eame de la part des pr\u00eatres, rois, juges, qui en sortaient. Ainsi s\u2019\u00e9tablirent des privil\u00e8ges qu\u2019il fallut, d\u00e8s le premier instant, songer \u00e0 maintenir.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Epargner des travaux p\u00e9nibles et souvent p\u00e9rilleux dut \u00eatre le premier soin de cette vigilance. Ainsi naquit la n\u00e9cessit\u00e9 l\u00e9gale d\u2019avoir des esclaves.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">J\u2019imagine assez bien que, au d\u00e9but, cette n\u00e9cessit\u00e9 ne fut que spasmodique. L\u2019\u0153uvre faite, on tuait l\u2019ouvrier. Mais, bient\u00f4t, les besoins se firent plus grands. Le cr\u00e9ateur du Dieu p\u00fbt \u00eatre dupe de sa cr\u00e9ation. Son fils ne le fut pas, mais l\u2019ambition qu\u2019exalte une enfance ouat\u00e9e, l\u2019orgueil de sa situation ma\u00eetresse eut t\u00f4t fait de l\u2019inciter \u00e0 profiter de cette situation et de cette duperie. Il fallut \u00e0 lui et aux siens une demeure plus spacieuse, des \u0153uvres d\u2019art, des musiciens, des jardiniers, des femmes et, bien s\u00fbr, des soldats pour d\u00e9fendre ces biens. L\u2019esclave devint un habitant de la tente ou du palais, un membre inf\u00e9rieur de la famille, dont la mort n\u2019allait pas sans repr\u00e9senter une perte pour le ma\u00eetre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La grande muraille de Chine, les pyramides d\u2019Egypte, les jardins de Babylone, les temples d\u2019Isra\u00ebl et, d\u2019une mani\u00e8re g\u00e9n\u00e9rale, toutes les \u0153uvres grandioses par lesquelles les Rois esp\u00e9r\u00e8rent s\u2019immortaliser furent d\u2019immenses charniers humains.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019homme qui mourut \u00e9cras\u00e9 par une pierre g\u00e9ante apr\u00e8s avoir, durant dix ans, us\u00e9 son squelette d\u00e9charn\u00e9 dans les sables br\u00fblants sous les charges trop lourdes, cet homme ne savait pas le sens de son travail ni si m\u00eame il avait un sens. Mais de le savoir ne l\u2019eut pas consol\u00e9, car l\u2019\u0153uvre qu\u2019il b\u00e2tissait n\u2019\u00e9tait pas faite pour lui non plus que sur ses plans.<\/p>\n<h4><strong>28. Comment cela fut-il possible\u00a0?<\/strong><\/h4>\n<p style=\"text-align: justify;\">Une question redoutable se pose : comment les esclaves accept\u00e8rent-ils d\u2019\u00eatre des esclaves\u00a0? Ils avaient pour eux le nombre l\u00e9gion. Et le nombre dans cet univers est l\u2019unique force. Dix hommes arm\u00e9s de b\u00e2tons triomphent d\u2019un guerrier arm\u00e9 d\u2019une lance. Et ils n\u2019\u00e9taient pas dix contre un, mais des milliers pour un. Question terrible, ai-je dit, car elle recouvre cette autre : \u201cComment les hommes accept\u00e8rent-ils le passage de la morale naturelle \u00e0 la morale sociale\u00a0? Comment, quand Mo\u00efse descendit du mont Sina\u00ef, les tables de la loi \u00e0 la main et fit p\u00e9rir, nous apprend la bible, les adorateurs du veau d\u2019or, comment se laiss\u00e8rent-ils massacrer\u00a0? comment renonc\u00e8rent-ils \u00e0 l\u2019inoffensive idole au profit d\u2019un Dieu dont ils ne savaient rien si ce n\u2019est qu\u2019il apportait le ch\u00e2timent et la mort\u00a0?\u201d<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">A cette question, il est deux r\u00e9ponses, emprunt\u00e9es toutes deux aux morales naturelles :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">1) L\u2019homme \u00e9tait las de souffrir.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">2) L\u2019homme naturel aime d\u2019avoir peur.<\/p>\n<h4 style=\"text-align: justify;\"><strong>29. L\u2019\u00e9chec de la morale naturelle.<\/strong><\/h4>\n<p style=\"text-align: justify;\">Keyserling rapporte que, voyageant dans l\u2019Inde septentrionale, il y vit une femme qui pr\u00e9tendait avoir accouch\u00e9 d\u2019un Dieu. Toutes les femmes la crurent sur l\u2019heure, en vertu, ajoute Keyserling, de ce raisonnement : \u201cMoi, je n\u2019ai jamais pr\u00e9tendu avoir enfant\u00e9 un Dieu\u00a0; pourquoi Lakchmi le dirait-elle si ce n\u2019\u00e9tait pas vrai\u00a0?\u201d<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019explication de Keyserling est bonne, \u00e0 cela pr\u00e8s que le mot \u201craisonnement\u201d ne convient pas, rien n\u2019\u00e9tant plus irrationnel que cette croyance de l\u2019\u00eatre physique au miracle.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Analysant, quelques pages plus loin, le rayonnement du chef, Keyserling \u00e9puise toutes les raisons possibles de ce rayonnement (y compris celle, fort pertinente, de l\u2019imitation) et n\u2019omet que la plus essentielle, \u00e0 savoir que l\u2019homme croit facilement tout mensonge parce que la v\u00e9rit\u00e9 le d\u00e9\u00e7oit.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et, sans aller plus loin, o\u00f9 trouverait-on ailleurs l\u2019explication de la faveur dont jouissent les romans, les po\u00e8mes, les pi\u00e8ces de th\u00e9\u00e2tre\u00a0? L\u2019homme enferm\u00e9 dans sa vision du monde sans espoir de s\u2019en d\u00e9livrer accueille avec transport toute nouvelle mani\u00e8re de voir, parce qu\u2019il esp\u00e8re en l\u2019inattendu.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et cet espoir constant de l\u2019homme-d\u00e9sir en l\u2019inconnu est le climat seul qui permit, au cours des \u00e2ges, aux hommes-loi de s\u2019imposer.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">J\u2019ai remarqu\u00e9, et cette remarque chacun l\u2019a pu faire comme moi, que la cr\u00e9dulit\u00e9 est en rapport direct avec le degr\u00e9 de souffrance pr\u00e9sente. Nul n\u2019attend avec plus de confiance les chances de fortune les plus invraisemblables que l\u2019homme qui ne poss\u00e8de rien. Et n\u2019importe quel charlatan de foire aura audience pr\u00e8s d\u2019un malade qui souffre.<\/p>\n<h4><strong>30. Le plaisir et la peur.<\/strong><\/h4>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cela est, si je puis dire, l\u2019explication d\u2019ambiance. Il en est une autre, apparemment \u00e9trange, qui tient \u00e0 la nature m\u00eame de l\u2019homme.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Quand nous parlons du Plaisir, il est rare que ce mot pr\u00e9sente pour nous le sens qu\u2019il pr\u00e9sentait pour l\u2019homme primitif. J\u2019inclinerai \u00e0 croire qu\u2019il ne le pr\u00e9sente jamais. En effet, l\u2019esprit de l\u2019homme moderne joue un r\u00f4le extr\u00eamement important dans toute sa vie charnelle. Les concepts esth\u00e9tiques de la Gr\u00e8ce et le sentiment du devenir spirituel nous ont g\u00e2t\u00e9 la sensation brute. Il nous est inconcevable qu\u2019on puisse pr\u00e9f\u00e9rer l\u2019odeur du crottin \u00e0 celles des roses. Nous nommons plaisir une certaine conformit\u00e9 de la sensation et de nos repr\u00e9sentations du mieux intellectuel.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais si nous admettons que le plaisir naturel n\u2019est que l\u2019expression \u00e9motive d\u2019une sensation active, nous comprendrons qu\u2019il en allait tout autrement pour l\u2019homme charnel. En effet, la vivacit\u00e9 et la densit\u00e9 de la sensation \u00e9taient, alors, les seules causes r\u00e9elles du plaisir. Les couleurs violentes, les parfums forts, qui s\u2019isolent d\u2019eux-m\u00eames des perceptions globales et s\u2019imposent ais\u00e9ment \u00e0 la m\u00e9moire physique (accoutumance), facilitaient \u00e0 l\u2019homme la sensation active, ne fut-ce que par les r\u00e9miniscences sensuelles, les r\u00eaves \u00e0 l\u2019\u00e9tat de veille, etc\u2026 L\u2019homme recr\u00e9ait sans l\u2019aide du monde ext\u00e9rieur ces sensations dont la richesse l\u2019avait frapp\u00e9.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<table border=\"0\" cellspacing=\"0\" cellpadding=\"0\">\n<tbody>\n<tr>\n<td valign=\"top\" width=\"194\"><b>\u00a0<\/b><b>\u00a0<\/b><b>\u00a0<\/b><b>La peur chez l\u2019enfant<\/b><\/td>\n<td valign=\"top\" width=\"383\">Je prends souvent mes exemples dans le monde de l\u2019enfance. C\u2019est parce que, encore une fois, l\u2019enfant est le seul sujet d\u2019exp\u00e9rience purement sensuel.Il est un fait, que l\u2019enfant aime avoir peur. Jouez avec un b\u00e9b\u00e9 de deux ans, prenez-le dans vos bras, feignez de le jeter au loin : l\u2019enfant criera. Mais reposez-le doucement sur le sol, il r\u00e9clamera : \u201cencore\u00a0!\u201d et si vous renouvelez la menace un certain nombre de fois, ce sera, bien vite, chez l\u2019enfant, mille cris de plaisir, un vertige de joie.<\/td>\n<\/tr>\n<\/tbody>\n<\/table>\n<p style=\"text-align: justify;\">Qu\u2019y a-t-il au fond de cette all\u00e9gresse\u00a0? Certes, avant tout, l\u2019attrait de ce qui est nouveau. Mais r\u00e9pondre ainsi serait d\u00e9placer le probl\u00e8me sans le r\u00e9soudre, car tout nouveau est, pour le primitif, une menace possible. Il aime l\u2019inattendu parce qu\u2019il aime avoir peur. Et, ainsi, expliquer son go\u00fbt de l\u2019\u00e9pouvante par l\u2019attrait du nouveau reviendrait \u00e0 ne rien expliquer.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et je crois ce probl\u00e8me insoluble si l\u2019on n\u2019admet que la peur n\u2019est pas un sentiment ni un jugement, mais une simple sensation. Cependant, \u00e0 la diff\u00e9rence des sensations auditives, gustatives, visuelles, etc\u2026, il s\u2019agit d\u2019une sensation \u201cint\u00e9rieure\u201d provoqu\u00e9e par (et intimement li\u00e9e \u00e0) des sensations auditives, visuelles, etc\u2026 De sorte que la peur (il n\u2019est question ici que de la peur physique, nullement d\u00e9pendante de jugements) serait la sensation active par excellence, puisque cr\u00e9\u00e9e dans et par l\u2019homme lui-m\u00eame (<a title=\"\" href=\"#_ftn1\">[1]<\/a>).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Seul, cet attrait de l\u2019inconnu, joint \u00e0 la faillite de la morale naturelle, peut expliquer que des milliers d\u2019hommes aient accept\u00e9 (et acceptent encore) la tutelle tyrannique de quelques-uns.<\/p>\n<h2 style=\"text-align: center;\"><strong>III<\/strong><br \/>\n<strong> LES REALISATIONS DE LA MORALE HEBRAIQUE<\/strong><\/h2>\n<h4><strong>31. Les vertus.<\/strong><\/h4>\n<p style=\"text-align: justify;\">A) Sur le plan physique.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La plus grande vertu physique, celle qui contient toutes les autres, est la Force : perfection de l\u2019acte.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Elle n\u2019est faite que de la stricte ob\u00e9issance \u00e0 la loi ext\u00e9rieure, quelle que soit cette loi (pour Samson, le secret de sa force est dans la chevelure), mais, en r\u00e9alit\u00e9, de l\u2019ob\u00e9issance \u00e0 la loi d\u2019adaptation.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce qui condamne Samson, ce n\u2019est pas la perte de ses longs cheveux, mais l\u2019esclavage o\u00f9 le tient une femme : Dahlila. L\u2019homme qui veille \u00e0 la force de son corps ne doit pas s\u2019abandonner aux \u00e9treintes passionn\u00e9es. Dura lex, sed lex. L\u2019homme fort c\u2019est d\u2019abord l\u2019homme libre d\u2019attaches (la loi n\u2019\u00e9tant pas consid\u00e9r\u00e9e comme une attache, mais, au contraire, comme le chemin de sa libert\u00e9). (<a title=\"\" href=\"#_ftn2\">[2]<\/a>)<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">On voit ici la vertu d\u2019Ethique qui recouvre la Force : la Puret\u00e9. Mais, alors que la Puret\u00e9 s\u2019attache \u00e0 l\u2019\u00e9tat physique, la Force tend aux actes. Elle comporte deux aspects : le libre jeu de la conscience, la perfection de l\u2019aptitude. L\u2019homme fort est celui qui sait et qui peut.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce dont la m\u00e9taphysique juive a fait cette formule : La force s\u2019obtient par la Justice (connaissance de la faute), la Puissance (moyen de rachat).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">B) Sur le plan intellectuel : la Justice, application intellectuelle des lois naturelles.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">1) Dans le cadre naturel, elle est l\u2019expression de la plus haute conscience : la pierre tombe parce qu\u2019elle atteint le bord du gouffre\u00a0; le trop de nourriture cause l\u2019indigestion, l\u2019exc\u00e8s sensuel, la fatigue. Telle est la justice \u00e9l\u00e9mentaire. Cela est juste parce que cela est. L\u2019homme juste est celui qui conna\u00eet la loi.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">2) Dans le cadre social, elle est aussi l\u2019expression de la plus haute conscience, non plus d\u2019une fatalit\u00e9 naturelle, mais de la fatalit\u00e9 institu\u00e9e par l\u2019homme m\u00eame dans les lois constitu\u00e9es. \u201cTu voles, et ma loi te d\u00e9fend de voler. Je te punis.\u201d<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019enfant partag\u00e9 entre les deux m\u00e8res et le jugement de Salomon montre bien le c\u00f4t\u00e9 brutal de cette justice. \u00c0 noter aussi le probl\u00e8me physique par lequel Daniel confond les vieillards calomniateurs : \u201cQuel \u00e9tait l\u2019arbre\u00a0?\u201d<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C) Sur le plan spirituel : la Puissance, application spirituelle des lois naturelles. Toutes les grandes l\u00e9gendes h\u00e9bra\u00efques en sont l\u2019\u00e9cho.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Puissance du corps sur les \u00e9l\u00e9ments (passage de la mer Rouge), sur les astres (Josu\u00e9 arr\u00eatant le soleil), sur la mati\u00e8re (l\u2019eau du rocher, le serpent d\u2019Airain)\u00a0;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Puissance du corps humain sur les animaux (Daniel dans la fosse aux lions)\u00a0;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Puissance de l\u2019homme sur l\u2019homme (Judith et Holopherne, Les Macchab\u00e9es).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">J\u2019\u00e9cris : puissance du corps, en d\u00e9pit des controverses que cette expression ne peut manquer de soulever aupr\u00e8s des spiritualistes. Ce n\u2019est pas moi qui parle ici, mais Mo\u00efse lui-m\u00eame, pour qui l\u2019\u00e2me est une facult\u00e9 physique : le sang. Une \u00e2me puissante, pour les anciens, c\u2019est un sang riche. Et je ne crains pas de rattacher \u00e0 cette croyance des expressions paysannes, telles que le \u201cIl se fait du mauvais sang\u201d, employ\u00e9 pour des malades frapp\u00e9s, de toute \u00e9vidence, moins dans leur corps que dans leur \u00e2me.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cette interpr\u00e9tation explique que la Puissance, vertu spirituelle, n\u2019a rien \u00e0 voir avec le courage ni avec l\u2019amour. Elle ne se donne pas, elle ne sait pas : elle est question de sang, en effet.<\/p>\n<h4><strong>32. L\u2019art biblique<\/strong><\/h4>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019art biblique d\u00e9coule de la morale.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Nous avons vu qu\u2019elle \u00e9tait dogmatique, c\u2019est \u00e0 dire qu\u2019elle croyait d\u00e9pendre (ou d\u00e9pendrait effectivement) d\u2019une v\u00e9rit\u00e9 objective\u00a0; qu\u2019elle \u00e9tait sensuelle et tendait \u00e0 une perfection de la jouissance\u00a0; qu\u2019elle \u00e9tait statique (corollaire du dogme) et, pour tout dire, une morale de pr\u00e9sence.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">DOGMATIQUE, elle comprend l\u2019art comme un enseignement. Ses grands livres (la Bible, le Coran) sont, avant tout, des recueils de conseils pratiques et de lois.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">SENSUELLE, elle comprend l\u2019art comme une jouissance sensuelle. D\u2019o\u00f9 l\u2019importance pr\u00e9pond\u00e9rante de la danse, de la musique, de la fabrication des parfums. Le cantique des cantiques, le style du Coran, la sensualit\u00e9 des po\u00e8mes orientaux seraient, s\u2019il \u00e9tait besoin, de nouvelles preuves du caract\u00e8re rythmique de cet art. Et, de m\u00eame, les m\u00e9lop\u00e9es des peuplades sauvages.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">STATIQUE, elle comprend l\u2019art comme une \u00e9ternisation de la pr\u00e9sence. La momification \u00e9tait un art. L\u2019importance et la qualit\u00e9 des \u00e9difices et des constructions que nous ont l\u00e9gu\u00e9s non seulement Th\u00e8bes et J\u00e9rusalem, mais les civilisations des Incas et de l\u2019Inde sont un gage parlant de cet art statique. Et aussi les comparaisons min\u00e9rales qui abondent dans les \u0153uvres anciennes : \u201cla tour de son col\u201d, \u201cl\u2019assise de sa splendeur\u201d, etc\u2026<\/p>\n<h4><strong>33. La science.<\/strong><\/h4>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans la science, les Anciens voyaient une connaissance directe (obtenue par les sens) du monde. Son but \u00e9tait alors d\u2019assurer l\u2019existence de l\u2019homme dans les meilleures conditions de plaisir. C\u2019\u00e9tait un essai d\u2019adaptation aux n\u00e9cessit\u00e9s imm\u00e9diates.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Elle ne d\u00e9passait pas le cadre des deux besoins les plus essentiels de l\u2019homme : gu\u00e9rir, se prot\u00e9ger.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019\u00e9tude des herbes, la science des aliments r\u00e9pondaient au premier besoin. La construction des navires et des villes, la fabrication des armes r\u00e9pondaient au second.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Certes, ces pr\u00e9curseurs ne cherchaient pas dans le seul but de la recherche, en quoi l\u2019esprit de la science moderne leur fut tout \u00e0 fait \u00e9tranger. Nul n\u2019ignore, cependant, que c\u2019est la science de la navigation qui a donn\u00e9 aux Ph\u00e9niciens les premiers \u00e9l\u00e9ments de cosmographie.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pour ces primaires, tout \u00e9tait myst\u00e8re. Mais le myst\u00e8re est une ambiance tr\u00e8s riche, o\u00f9 tous les gestes sont permis. Le moindre pas d\u00e9couvre un monde. On croit ne s\u2019informer que d\u2019un nouveau parfum, et l\u2019on met \u00e0 jour une loi vitale. On croit p\u00eacher un poisson dans la mer, et l\u2019on trouve le rem\u00e8de qui gu\u00e9rit les yeux malades de son p\u00e8re.<\/p>\n<h4><strong>34. La d\u00e9cadence.<\/strong><\/h4>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il est trop \u00e9vident que la morale sociale, cr\u00e9ation de l\u2019homme, \u00e9tait plus simple et plus claire que la morale naturelle. Il n\u2019est donc pas surprenant que le Culte et le Dogme formel prirent de plus en plus d\u2019importance aux d\u00e9pens de la morale proprement dite.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Aux Juges succ\u00e8dent les Rois, aux Rois, les Pharisiens. \u00c0 la Bible, recueil de conseils sensuels, succ\u00e8de le Talmud, recueil de prescriptions rituelles. L\u2019existence de l\u2019homme se subordonne \u00e0 une suite ininterrompue de pr\u00e9ceptes. \u00c0 telle heure, accomplir tel geste\u00a0; \u00e0 telle autre, telle purification. Les fresques, les gravures, les marbres donnent l\u2019immortalit\u00e9, et l\u2019homme se trouve pris dans une cha\u00eene d\u2019anc\u00eatres (l\u2019\u00e9chelle de Jacob \u00e0 rebours), de laquelle il ne peut sortir.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les Philosophes en Gr\u00e8ce, le Christ en Palestine, par des chemins diff\u00e9rents, tenteront d\u2019arracher l\u2019homme \u00e0 l\u2019emprise familiale. Mais, apr\u00e8s les \u00e9clairs br\u00fblants des uns et de l\u2019autre, les Universit\u00e9s et le Catholicisme retourneront \u00e0 la morale sociale, dogmatique et formelle.<\/p>\n<h4><strong>35. Les imitateurs.<\/strong><\/h4>\n<p style=\"text-align: justify;\">Compl\u00e8tement en dehors des courants intellectuels et spirituels, des hommes, de la Bible jusqu\u2019\u00e0 nous, tent\u00e8rent de reformer des religions physiques.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019un des plus grands d\u2019entre eux fut Mahomet. Les lois qu\u2019il \u00e9dicta ne diff\u00e8rent pas tellement de celles de Mo\u00efse. Il s\u2019apparente \u00e0 la morale physique :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211; par son respect de la sensation, que nous prouve l\u2019importance des parfums et du rythme dans la vie musulmane, l\u2019institution de la polygamie ;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211; par son humeur guerri\u00e8re et le droit donn\u00e9 \u00e0 l\u2019homme de disposer de l\u2019homme (esclavage des eunuques) ;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211; par les gestes rituels de son culte et les formules consacr\u00e9es. Ainsi que l\u2019affirmation de la filiation divine : \u201cAllah est Dieu et Mahomet est son proph\u00e8te\u201d ;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211; par l\u2019acceptation de la fatalit\u00e9 qui marque la morale du sceau statique ;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211; par l\u2019immortalit\u00e9 physique qu\u2019il promet aux croyants. Les belles femmes nues et les tendres musiques sous les ombrages d\u2019une oasis paradisiaque.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais le dogme de la v\u00e9rit\u00e9 objective possession d\u2019un homme, d\u2019un parti ou d\u2019une race, connut son plus long destin sous son expression sociale. Apr\u00e8s les grandes autocraties et les puissants Empires, il est curieux de retrouver dans l\u2019Hitl\u00e9risme la forme la plus achev\u00e9e et la plus r\u00e9cente de cette morale :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211; exaltation de la force physique et de la sant\u00e9 ;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211; formes savantes et rigoureuses du culte\u00a0; spectacles inhumains donn\u00e9s au peuple\u00a0; manifestations \u00e9normes ;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211;\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 importance dans les ch\u00e2timents de la torture corporelle ; esprit de conqu\u00eates guerri\u00e8res ; restauration de l\u2019esclavage.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<table border=\"0\" cellspacing=\"0\" cellpadding=\"0\">\n<tbody>\n<tr>\n<td valign=\"top\" width=\"194\">\n<p align=\"center\"><b>\u00a0<\/b><\/p>\n<p align=\"center\"><b>\u00a0<\/b><\/p>\n<p align=\"center\"><b>La zone<\/b><\/p>\n<\/td>\n<td valign=\"top\" width=\"420\">Et qu\u2019est le dernier abri de la morale physique sinon le monde des entremetteurs et des souteneurs\u00a0? Go\u00fbt des bagarres, ma\u00eetrise violente de l\u2019homme sur la femme, pr\u00e9dilection pour les couleurs vives et les parfums violents, jouissances exacerb\u00e9es mais non intellectuelles (se souvenir du mot de Baudelaire : \u201cSeul, l\u2019homme de la rue sait foutre\u201d), enfin justice exp\u00e9ditive et brutale, souverainement injuste pour qui ne sait pas la loi :que nul n\u2019est sens\u00e9 d\u2019ignorer.<\/td>\n<\/tr>\n<\/tbody>\n<\/table>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans un cas comme dans l\u2019autre la d\u00e9cadence est trop \u00e9vidente pour \u00eatre discut\u00e9e.<\/p>\n<h2 style=\"text-align: center;\"><strong>IV<\/strong><br \/>\n<strong> L\u2019ECHEC<\/strong><\/h2>\n<h4><strong>36. La douleur n\u2019est pas vaincue.<\/strong><\/h4>\n<p style=\"text-align: justify;\">C\u2019est ainsi que la morale se r\u00e9sout en \u00e9chec. Les hommes inventent des villes et des navires et gu\u00e9rissent la l\u00e8pre. Mais le myst\u00e8re qui les presse n\u2019est pas entam\u00e9 et la douleur les guette au moindre de leurs pas. Les maladies se sont multipli\u00e9es, la dur\u00e9e de la vie a diminu\u00e9, les sensations se sont \u00e9mouss\u00e9es. Et malgr\u00e9 tous les soins que les hommes ont pris contre, ils n\u2019ont vaincu ni la souffrance, ni la mort.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il suffirait, pour s\u2019en convaincre, d\u2019opposer \u00e0 l\u2019H\u00e9breu conqu\u00e9rant et guerrier le Juif malingre et d\u00e9bile d\u2019aujourd\u2019hui, \u00e0 l\u2019Inca de l\u2019Ere du Soleil l\u2019Indien de nos jours. La bataille physique est perdue. Qu\u2019en est-il advenu de la bataille sociale\u00a0? Nous l\u2019avons vu : le Monde de la zone.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et pourtant si la morale physique ne r\u00e9ussit pas sur le plan physique o\u00f9 peut-elle pr\u00e9tendre r\u00e9ussir\u00a0?<\/p>\n<h4><strong>37. L\u2019orgueil et la col\u00e8re.<\/strong><\/h4>\n<p style=\"text-align: justify;\">A) Sur le plan intellectuel, la morale est irrationnelle.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans son dogme, elle est une n\u00e9gation de l\u2019Esprit : d\u00e9fendu de chercher \u00e0 comprendre \u2013 la Loi est la Loi \u2013 d\u00e9fendu d\u2019user d\u2019arguties et de tenter de r\u00e9sister \u00e0 l\u2019ordre. Le dernier repr\u00e9sentant des Grands Pr\u00eatres est l\u2019adjudant de la caserne : Vous me ferez quatre jours \u2013 Mais\u2026- Vous m\u2019en ferez huit \u2013 Mais\u2026- Vous m\u2019en ferez seize. Et ainsi de suite, jusqu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9ternit\u00e9. La B\u00eatise n\u2019a pas de limite.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le mal intellectuel, pour elle, est l\u2019injustice, c\u2019est-\u00e0-dire ce qui est contraire \u00e0 la Loi. Le mal intellectuel c\u2019est la r\u00e9volte qu\u2019on ne peut ch\u00e2tier trop durement puisqu\u2019elle va contre l\u2019ordre \u00e9tabli.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Toute compr\u00e9hension (conjecture intelligente) est mauvaise en soi, puisqu\u2019il suffit de conna\u00eetre (conscience).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Stupidit\u00e9 des Lois de Mo\u00efse. Est-ce que l\u2019esclave n\u2019est pas un homme comme son ma\u00eetre\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Stupidit\u00e9 du jugement de Salomon. L\u2019enfant mort ne serait plus \u00e0 personne \u2013 du jugement de Daniel : est-ce qu\u2019un des vieillards ne pourrait pas mal se souvenir.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais aussi ces juges n\u2019ont mis\u00e9 que sur la r\u00e9action physique (r\u00e9flexe) de la m\u00e8re, du vieillard. Et cela \u00e9tait juste comme \u00e9tait juste, socialement, la Loi de Mo\u00efse sur les accidents des serviteurs.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Nul ne r\u00e9clame que le juge soit intelligent, c\u2019est-\u00e0-dire soit capable d\u2019\u00eatre celui qu\u2019il juge \u2013 mais seulement qu\u2019il sache appliquer la Loi.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">B) Sur le plan spirituel, la morale est \u00e9go\u00efste.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans la nature, l\u2019homme combat pour sa vie et pour sa vie seulement. Dans la Soci\u00e9t\u00e9, il combat pour sa libert\u00e9, sa qui\u00e9tude. Dans l\u2019un et l\u2019autre monde r\u00e9sonne le \u201cVae Victis\u201d de \u201cMalheur aux Vaincus\u201d. Et rien n\u2019est plus contraire aux lois d\u2019Amour.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En v\u00e9rit\u00e9, la morale physique porte la marque des lois barbares. Il manque \u00e0 l\u2019homme moderne pour pouvoir l\u2019appliquer avec chance de succ\u00e8s \u2013 l\u2019\u00e9tonnante puret\u00e9 d\u2019un d\u00e9but du monde.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La Justice devient un moyen de gouvernement. Elle convient pour juger des faits, non des hommes. Encore la v\u00e9rit\u00e9 dont elle est l\u2019instrument de recherche demeure li\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00e9tat physique du juge. Une condamnation \u00e0 mort peut \u00eatre la cons\u00e9quence d\u2019une mauvaise digestion.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C\u2019est le triomphe intellectuel de la col\u00e8re : \u201cJe ch\u00e2tie parce qu\u2019on m\u2019a bless\u00e9\u201d, ou, pire \u201cparce que je suis bless\u00e9\u201d.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La Puissance, tout comme la Justice, est devenue moins une r\u00e8gle morale qu\u2019un moyen de gouvernement. Spirituellement, elle n\u2019est qu\u2019une immorale permission \u00e0 s\u2019enorgueillir. Puissant, celui qui poss\u00e8de un fusil en face de celui qui n\u2019en poss\u00e8de pas\u00a0; qui dispose d\u2019un commandement en face d\u2019un simple troupier. L\u2019\u00e2me est \u00e9trang\u00e8re \u00e0 ce genre de choses, tout comme l\u2019Esprit est \u00e9tranger \u00e0 la Justice.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C\u2019est le triomphe spirituel de l\u2019orgueil : \u201cJe domine et m\u00e9prise parce que je suis le plus fort\u201d. Que devient alors la Force\u00a0? Non plus du tout un synonyme de sant\u00e9 et de pl\u00e9nitude de vie sensitive, c\u2019est-\u00e0-dire de puret\u00e9, mais l\u2019affirmation de sa pr\u00e9sence corporelle sous forme de brimades et de sup\u00e9riorit\u00e9 musculaire. L\u2019homme qui en fouette un autre \u00e0 tour de bras peut se croire, le temps de la correction, plus vertueux que cet autre. Mais sur le plan moral, qu\u2019est-ce que cela signifie\u00a0? Donner la douleur n\u2019est pas un moyen de la vaincre en soi.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et telle est bien, pourtant, la seule r\u00e9ussite de la morale physique : devenir capable d\u2019\u00e9tablir en autrui la douleur et le plaisir. Ils avaient l\u2019ambition de vaincre la douleur, ils n\u2019ont su que d\u00e9couvrir de nouvelles m\u00e9thodes pour la faire na\u00eetre.<\/p>\n<h4><strong>38. L\u2019introduction de la m\u00e9taphysique.<\/strong><\/h4>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00c0 l\u2019origine de toute grande morale nous retrouverons un symbole identique en qui s\u2019exprimera le dilemme \u00e9ternel \u2013 le combat sans cesse renouvel\u00e9 entre l\u2019homme-d\u00e9sir et l\u2019homme-loi.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00c0 l\u2019origine de la Bible, le symbole se nomme \u201cAbel et Ca\u00efn\u201d.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Celui en qui s\u2019identifiait la force, vainement, fut meurtrier. La post\u00e9rit\u00e9 d\u2019Abel l\u2019emporte. (<a title=\"\" href=\"#_ftn3\">[3]<\/a>)<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La Force que l\u2019homme savait \u00eatre l\u2019\u0153uvre de son propre corps, un Dieu en fut le d\u00e9positaire et le dispensateur. Bient\u00f4t, au lieu de se nourrir d\u2019aliments riches et de cultiver sa chair, il suffit d\u2019offrir au Tr\u00e8s-Haut des agnelets fra\u00eechement tu\u00e9s.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et cette introduction de la m\u00e9taphysique dans la morale fut le coup dont la morale ne s\u2019est pas relev\u00e9e.<\/p>\n<h2 style=\"text-align: center;\"><strong>CONCLUSION<\/strong><\/h2>\n<p style=\"text-align: justify;\">Aujourd\u2019hui, dans un jardin clair derri\u00e8re de hauts murs, un enfant rit et danse son plaisir. Et sur le chemin qui longe les murs, un gendarme passe et mange sa moustache \u00e0 cause de ce rire qu\u2019il ne voit pas.<\/p>\n<p>Il n\u2019y a rien de plus \u00e0 dire sur la caresse des couleurs et des odeurs et sur la rigueur de la Loi.<\/p>\n<p>Rien de plus qu\u2019un souvenir\u2026<\/p>\n<p align=\"center\"><b><i>\u00a0<\/i><\/b><\/p>\n<\/div>\n<p><b><br clear=\"all\" \/> <\/b><\/p>\n<div>\n<h1 style=\"text-align: center;\"><strong>LA VISION MAJEURE<\/strong><br \/>\n<strong> Le H\u00e9ros<\/strong><\/h1>\n<p style=\"text-align: justify;\"><i>Samoura\u00ef Fil d\u2019Or, Siegfried des bords du Rhin, Rhuys de la ville d\u2019Ys et Toi que chante Ossian, et Sa\u00fcl, David et Samson, mais non pas Roland, Tristan, Rom\u00e9o,<\/i><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><i>Le grand Achille, le brave Hector et Coriolan, le vieil Emir des Assassins et l\u2019illustre Imam Housse\u00efn, mais non Bayard et Duguesclin,<\/i><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><i>Tel le h\u00e9ros s\u2019\u00e9l\u00e8ve au-dessus des l\u00e9gendes.<\/i><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><i>C\u0153ur ferme et yeux per\u00e7ants, la bouche d\u2019une jeune fille et le front dans le ciel, assailli \u00e0 chaque heure par le chant des oiseaux et le vertige des fleurs et la duret\u00e9 du sol, \u00f4\u00a0! Celui qu\u2019engage, pas apr\u00e8s pas, plus avant, toujours plus avant, la beaut\u00e9 de la vie\u00a0!<\/i><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><i>Ma chair est pleine d\u2019une \u00e9trange rumeur comme si les arbres me parlaient le langage de mes a\u00efeux.<\/i><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><i>Mon fils et ma fille, ma femme et ma s\u0153ur, mon p\u00e8re immobile comme l\u2019ombre des morts sur le tr\u00e9pied de fer. Tous, autour de moi, les bras \u00e9tendus, doucement oscillent, oscillent vers moi pour m\u2019implorer de conserver ma force.<\/i><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><i>Qu\u2019on m\u2019apporte des chevreaux entiers, des langues de flamands et les poissons bleus aux \u00e9cailles d\u2019argent, qui ont go\u00fbt de fruit. Qu\u2019on emplisse mon verre de l\u2019eau de la vie, qui br\u00fble et nourrit. Et qu\u2019on appr\u00eate mes jambi\u00e8res d\u2019or, mon casque brillant et mon \u00e9p\u00e9e lourde et serr\u00e9e dans son \u00e9tui comme le pied de l\u2019arbre dans la terre.<\/i><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><i>Que les tambours r\u00e9sonnent sous la mesure agile des doigts de mes guerriers, et que les fl\u00fbtes \u00e9gr\u00e8nent sur la splendeur des mets les sons en qui revit l\u2019haleine de la mer.<\/i><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><i>La plaine large, incurv\u00e9e comme un ventre, porte le poids de dix mille cavaliers. J\u2019avancerai seul entre leurs rangs ouverts, vers l\u2019ennemi seul qui s\u2019en viendra vers moi. Et commencera le jeu qui fait mourir.<\/i><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><i>Cette nuit, dans trois chambres successives, sur les trois lits d\u2019apparat, m\u2019attendront les corps parfum\u00e9s de trois jeunes vierges, et l\u2019\u0153uvre de vie se continuera.<\/i><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><i>Ou bien, sur un dais haut et tenu par dix hommes, en avant, toujours seul, de la foule hurlante v\u00eatue de robes rouges, j\u2019irai, droit et glac\u00e9 dans l\u2019attente supr\u00eame, pour une larme saignante sur mon c\u0153ur d\u00e9voil\u00e9, dormir parmi les chants \u00e9tranges des bonnes herbes que nourrissent les morts.<\/i><\/p>\n<p><i>\u00a0<\/i><\/p>\n<\/div>\n<p><b><br clear=\"all\" \/> <\/b><\/p>\n<div>\n<h1 style=\"text-align: center;\"><strong>Troisi\u00e8me partie<\/strong><br \/>\n<strong> LA GRECE<\/strong><br \/>\n<strong> Berceau de l\u2019Intellectualisme<\/strong><\/h1>\n<h4><strong>(39) 36. Les origines.<\/strong><\/h4>\n<p style=\"text-align: justify;\">Nous ne savons rien des origines grecques. Hom\u00e8re \u00e9volue d\u00e9j\u00e0 dans un monde physiquement affadi (descriptions des richesses d\u2019Achille au d\u00e9but de l\u2019Illiade). Mais, que nous importe les P\u00e9lages, les Colonies Egyptiennes de Cenops et de Dana\u00fcs\u00a0? Il est bien \u00e9vident que le d\u00e9but de l\u2019histoire grecque doit se perdre dans la morale physique, comme l\u2019origine de toute les races. Nous avons, par ailleurs, relev\u00e9 dans Hom\u00e8re les derniers vestiges de cette morale : primaut\u00e9 de la Force, justice brutale, dieux humains toujours sanguinaires, vie essentiellement sensuelle.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Aussi bien, ce qui compte pour cette \u00e9tude, n&rsquo;est-ce pas les lointains de la race grecque, mais la naissance de la morale intellectuelle : la Gr\u00e8ce des philosophes \u00e0 travers le courant hell\u00e9nique. Et cette Gr\u00e8ce-l\u00e0, n\u2019est-elle pas, tout enti\u00e8re, une d\u00e9cadence\u00a0?<\/p>\n<h4><strong>(40) 37. La conscience du pass\u00e9.<\/strong><\/h4>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ici se place une hypoth\u00e8se philosophique :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le conflit entre l\u2019homme et le monde, sur le plan du je-lui, s\u2019ach\u00e8ve, nous l\u2019avons vu, par un \u00e9chec. Et, peu \u00e0 peu, l\u2019homme se persuade de ce que le coupable n\u2019est pas lui, mais le monde. Trop de forces l\u2019entourent contre lesquelles le corps est impuissant. La sensation, m\u00eame \u00e0 son plus haut degr\u00e9 de force, n\u2019emp\u00eache pas les raz de mar\u00e9es, les tremblements de terre, la souffrance et la mort par les \u00e9pid\u00e9mies.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mieux : plus la sensation approche de son point de perfection, plus le monde devient dangereux et cruel. Car cette perfection n\u2019est pas seulement d\u2019attente, mais d\u2019accoutumance : et plus le corps s\u2019accoutume \u00e0 certaines sensations actives, plus nombreuses apparaissent les sensations passives\u00a0; l\u2019univers est devant l\u2019\u00eatre physique comme un in\u00e9puisable r\u00e9servoir d\u2019inconnus.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les hommes-lois d\u00e9sesp\u00e8rent de l\u2019homme et l\u2019immobilisent dans sa souffrance par des doctrines apparemment irr\u00e9futables. Les hommes-d\u00e9sirs ont \u00e0 combattre \u00e0 la fois la souffrance n\u00e9e de leur libert\u00e9 et l\u2019hostilit\u00e9 des lois. L\u2019homme tourne en vain dans le cercle de ses cinq sens. Et t\u00f4t ou tard, la mort tombe sur lui.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Alors, plus grande appara\u00eet la faiblesse du corps, plus d\u2019importance prend cette facult\u00e9 de l\u2019\u00eatre jusque l\u00e0 d\u00e9daign\u00e9e : la conscience\u00a0; on d\u00e9couvre qu\u2019elle ne vit pas dans le pr\u00e9sent comme le corps. Elle ne vit, \u00e0 proprement parler, que de souvenirs. Elle seule cr\u00e9e l\u2019exp\u00e9rience, cette arme myst\u00e9rieuse. On s\u2019aper\u00e7oit de ce que l\u2019inattendu surtout est \u00e0 redouter. Les choses qui se renouvellent, on sait comment s\u2019en d\u00e9fendre. Et les sculptures et les monuments ont une dur\u00e9e plus longue que le corps vivant. L\u2019homme qui perd pied dans le pr\u00e9sent triomphe dans le temps : la continuit\u00e9 le sauve de la pr\u00e9sence.<\/p>\n<h4><strong>(41) 38. L\u2019Art, fondement de la morale intellectuelle<\/strong><\/h4>\n<p style=\"text-align: justify;\">En v\u00e9rit\u00e9, j\u2019imagine ainsi cette grande transformation : Prom\u00e9th\u00e9e a vraiment exist\u00e9. Il fut ces hommes qui d\u00e9couvrirent que les Lois, &#8211; toutes les lois, &#8211; peuvent \u00eatre interpr\u00e9t\u00e9es dans le sens du d\u00e9sir.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il fut ces hommes qui d\u00e9couvrirent que les livres dits \u201cde r\u00e9v\u00e9lation\u201d, les manuscrits sacr\u00e9s, \u00e9taient aussi des \u0153uvres d\u2019art et des symboles. Il fut ces hommes qui vulgaris\u00e8rent les messages \u201cdivins\u201d, les cr\u00e9ateurs de la Mythologie<\/p>\n<h4><strong>(42) 39. La Mythologie.<\/strong><\/h4>\n<p style=\"text-align: justify;\">En effet, si le seul rem\u00e8de \u00e0 l\u2019inf\u00e9riorit\u00e9 pr\u00e9sente de l\u2019homme est le Temps, il faut amener le monde \u00e0 se renouveler. Par cons\u00e9quent, le simplifier, le pr\u00e9ciser, le poss\u00e9der une fois pour toutes. Il ne faut plus \u00eatre \u00e0 la merci de l\u2019ignorance, cette ignorance qui n\u2019est que de la vie imm\u00e9diate. il ne faut plus subir les images du monde, mais, puisque les cr\u00e9ations durent plus que l\u2019homme, cr\u00e9er.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">On arracha aux pr\u00eatres leurs papyrus secrets, on descendit le ciel sur l\u2019Olympe, on habilla les Dieux de robes l\u00e9g\u00e8res, on donna \u00e0 toutes les mis\u00e8res de la vie, par avance, une illustration, \u00e0 tous les gestes de la vie une sorte de divinit\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le grand H\u00e9siode ne fut pas, sans doute, l\u2019auteur de ce bienfait : les noms des Dieux existaient avant lui, comme avant m\u00eame Hom\u00e8re. Mais il fut un de ceux qui enferm\u00e8rent le Temps dans de belles l\u00e9gendes et qui donn\u00e8rent ces l\u00e9gendes aux peuples, non pas comme Mo\u00efse descendant du Ciel, mais comme un ami parmi ses amis. Il est, avec Hom\u00e8re, un des cr\u00e9ateurs de l\u2019Homme Nouveau.<\/p>\n<h4><strong>(43) 40. L\u2019homme nouveau.<\/strong><\/h4>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans cette poursuite de l\u2019Autre Lumi\u00e8re, trois phases :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">1) Conna\u00eetre, c\u2019est hi\u00e9rarchiser et m\u00eame, au besoin, d\u00e9truire les images qui se refusent \u00e0 la hi\u00e9rarchie.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">2) C\u2019est donc s\u00e9lectionner, se poser en arbitre du monde, opposer sa propre exp\u00e9rience aux repr\u00e9sentations et aux \u00e9volutions.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">3) Mais, pour que l\u2019esprit atteigne \u00e0 une autorit\u00e9 suffisante, il lui faut se d\u00e9border lui-m\u00eame et se perdre en Dieu.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ainsi, aux trois phases de la morale physique :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211; d\u00e9couverte de la sensation active,<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211; primaut\u00e9 du corps,<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211; cr\u00e9ation de l\u2019univers social,<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">vont r\u00e9pondre, sur un autre plan, trois phases identiques :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211; d\u00e9couverte de l\u2019entendement actif,<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211; primaut\u00e9 de l\u2019esprit,<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211; cr\u00e9ation de l\u2019univers logique.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ces trois phases recouvrent elles-m\u00eames l\u2019\u00e9ternel combat : homme-loi homme-d\u00e9sir, dont, au d\u00e9but de la L\u00e9gende, le duel Apollon-Marsyas est le second symbole.<\/p>\n<h2 style=\"text-align: center;\"><strong>LES TROIS ASPECTS DE LA MORALE INTELLECTUELLE<\/strong><\/h2>\n<h4><strong>(44) 41. Conna\u00eetre, c\u2019est hi\u00e9rarchiser.<\/strong><\/h4>\n<p style=\"text-align: justify;\">La Mythologie est un po\u00e8me qui c\u00e9l\u00e8bre la victoire de l\u2019ordre sur le chaos (Zeus et les Titans, Apollon et le monstre). Que l\u2019homme cr\u00e9e un ordre, et l\u2019homme sera Dieu.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">D\u00e8s ce premier aphorisme, il appara\u00eet combien la nouvelle morale sera diff\u00e9rente de l\u2019ancienne. On peut dire, dans un certain sens, qu\u2019elle en est \u00e0 l\u2019oppos\u00e9. C\u2019est que l\u2019adaptation \u00e0 la pr\u00e9sence r\u00e9clame imp\u00e9rieusement l\u2019Ignorance : nul \u00eatre n\u2019est aussi adaptable que l\u2019enfant.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<table border=\"0\" cellspacing=\"0\" cellpadding=\"0\">\n<tbody>\n<tr>\n<td valign=\"top\" width=\"194\">\n<h2><\/h2>\n<h2><\/h2>\n<h2><\/h2>\n<h2><\/h2>\n<h2>L\u2019adolescent<\/h2>\n<\/td>\n<td valign=\"top\" width=\"383\">Ce n\u2019est pas par hasard que j\u2019oppose l\u2019enfance \u00e0 l\u2019adolescence. Il n\u2019est pas dans mon dessein, par un trop facile arbitraire, de confondre les \u00e2ges de l\u2019humanit\u00e9 et ceux de l\u2019homme, bien que cet arbitraire soit extr\u00eamement tentant. Mais rien ne me semble mieux repr\u00e9senter l\u2019\u00e9volution qui se manifesta, soudain, dans la morale, que celle qui a eu lieu chez le pub\u00e8re de quinze ans.Le d\u00e9sir de conna\u00eetre ne va jamais chez lui sans le d\u00e9sir d\u2019\u00eatre le ma\u00eetre de la connaissance. Cette bouche soudain ferm\u00e9e et ces yeux secs de l\u2019\u00e2ge ingrat, cette impression irritante pour l\u2019\u00e2ge m\u00fbr de secret \u00e0 garder que donne l\u2019adolescent ne sont, en fait, que les apparences d\u2019un changement de plan, de la volont\u00e9 neuve d\u2019arbitrer soi-m\u00eame ses conjectures.<\/td>\n<\/tr>\n<\/tbody>\n<\/table>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce dont il est question, d\u2019abord, c\u2019est de cr\u00e9er le monde \u00e0 son image, c\u2019est-\u00e0-dire de l\u2019appr\u00e9hender dans un sens conforme \u00e0 l\u2019humanit\u00e9. Et cette recherche d\u2019un cadre fut l\u2019unique pr\u00e9occupation des premi\u00e8res Ecoles Ioniennes du VIe au Ve si\u00e8cle avant J\u00e9sus-Christ. Il nous est facile, aujourd\u2019hui, de sourire des na\u00efves organisations d\u2019H\u00e9raclite, d\u2019Anaxim\u00e8de, de Thal\u00e8s de Milet. Nous ne croyons plus pouvoir ramener la vie \u00e0 l\u2019\u00e9tude d\u2019un El\u00e9ment (et encore notre illusion est-elle dissip\u00e9e\u00a0? Et nos arri\u00e8res-petits-enfants ne jugeront-ils pas nos d\u00e9fenseurs du quanta, nos dissociateurs d\u2019atomes comme nous jugeons celui pour qui le Feu \u00e9tait l\u2019essence de la vie\u00a0?). Mais ces hasardeux chercheurs pr\u00e9c\u00e8dent de peu D\u00e9mocrite et la stylisation de l\u2019univers autour de l\u2019atome. Ne rions pas du crochet preneur de ce dernier, il exprimait, tout aussi bien que le pr\u00e9cepte A = A, l\u2019effort pers\u00e9v\u00e9rant des Hommes Nouveaux vers l\u2019humanisation de l\u2019univers. Encore un pas, et ce seront Euclide et Pythagore : la constitution du cadre r\u00eav\u00e9 de la pens\u00e9e humaine, l\u2019\u00e9tonnante cr\u00e9ation (de rien) du monde le plus rigide et le plus souple, le mieux ferm\u00e9 et le mieux ouvert : les Math\u00e9matiques.<\/p>\n<h4 style=\"text-align: justify;\"><strong>(45) 42. Arbitrage du monde.<\/strong><\/h4>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais, dans l\u2019instant que la loi de s\u00e9lection obtient ses plus purs disciples, elle r\u00e9alise aussi ses plus dures disciplines : l\u2019esprit se heurte partout \u00e0 des axiomes. L\u2019antinomie, ce fl\u00e9au de l\u2019esprit, na\u00eet des lois intellectuelles comme \u00e9taient n\u00e9es des lois d\u2019Abraham de nouvelles souffrances. La douleur prend un autre nom : l\u2019erreur.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Or, cette extr\u00eame s\u00e9lection va r\u00e9veiller un petit homme laid, mari\u00e9 \u00e0 une femme acari\u00e2tre. Les plaisirs physiques n\u2019offrent pour lui, \u00e0 n\u2019en pas douter, qu\u2019un agr\u00e9ment m\u00e9diocre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Socrate devine sans peine le \u201cdeus ex machina\u201d de l\u2019affaire. Il n\u2019est pas dupe des cr\u00e9ations de l\u2019entendement. Mais cet entendement, capable de reconstruire le monde, l\u2019enchante. Pas d\u2019esprit moins m\u00e9taphysique que le sien. Comme Joseph s\u2019inqui\u00e9tait de sauver sa famille, Socrate parle pour un petit groupe d\u2019amis, et ne parle pas sous les auspices d\u2019un dieu. Dieu est en lui : c\u2019est son da\u00efmon.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Nous voyons tr\u00e8s bien comment il raisonne :\u00a0 \u201dOn affirme ceci, on affirme cela. Moi aussi, je peux affirmer n\u2019importe quoi et le prouver. C\u2019est pourquoi les syst\u00e8mes ne m\u2019int\u00e9ressent pas. Mon arbitraire me permet d\u2019un seul mot de les d\u00e9truire. Mais ce qui est merveilleux, c\u2019est ce moyen mis en moi de d\u00e9truire et de construire librement.\u201d<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Socrate d\u00e9couvre l\u2019Esprit, et cette d\u00e9couverte, le transportant de bonheur, lui arrache le cri : \u201cConnais-toi\u201d.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u201cConnais-toi\u201d veut dire : \u201cTon probl\u00e8me, c\u2019est ta vie. Organise-toi selon une morale qui te soit propre. Tout est illusion qui n\u2019est pas le monde du \u201cje-moi\u201d. La morale est de se conna\u00eetre, car le bonheur, c\u2019est la vertu.\u201d<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Socrate cr\u00e9a le libre-arbitre en imaginant l\u2019outil de l\u2019esprit : la dialectique. Il le paya de sa vie.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u201cDepuis longtemps, on cherchait un pr\u00e9texte pour le faire p\u00e9rir. On le trouva dans son impi\u00e9t\u00e9. Et lui, en derni\u00e8re ironie, fit promettre qu\u2019on sacrifierait un coq \u00e0 Esculape.\u201d<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il donnait ainsi l\u2019exemple de la plus grande vertu intellectuelle : la Sagesse.<\/p>\n<table border=\"0\" cellspacing=\"0\" cellpadding=\"0\">\n<tbody>\n<tr>\n<td valign=\"top\" width=\"194\">\n<p align=\"center\"><b>\u00a0<\/b><\/p>\n<p align=\"center\"><b>\u00a0<\/b><\/p>\n<p align=\"center\"><b>\u00a0<\/b><\/p>\n<p align=\"center\"><b>L\u2019esprit de contradiction<\/b><\/p>\n<\/td>\n<td valign=\"top\" width=\"383\">Qui n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 irrit\u00e9, voire scandalis\u00e9 (apr\u00e8s l\u2019avoir \u00e9t\u00e9 lui-m\u00eame jadis) de ce jeune homme qui ne songe qu\u2019\u00e0 contredire\u00a0? Tout homme digne de ce nom a connu cette seconde phase de l\u2019adolescence o\u00f9 l\u2019on r\u00e9pond par la raillerie et l\u2019insolence \u00e0 l\u2019\u00e9nonc\u00e9 de toute \u201cv\u00e9rit\u00e9\u201d \u00e9tablie, et surtout de celle-l\u00e0 que jamais personne n\u2019a mise en doute.<\/td>\n<\/tr>\n<\/tbody>\n<\/table>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ainsi s\u2019aiguise l\u2019instrument de la raison, arme \u00e0 double tranchant, qui frappe aussi bien l\u2019envers que l\u2019endroit, celui qui la manie et celui qui s\u2019en d\u00e9fend.<\/p>\n<h4><strong>(46) 43. L\u2019univers logique. Les id\u00e9es.<\/strong><\/h4>\n<p style=\"text-align: justify;\">De m\u00eame que Mo\u00efse avait utilis\u00e9 le pass\u00e9 de sa race et l\u2019enseignement de X milliers d\u2019ann\u00e9es de vie physique, de m\u00eame, Platon utilisa toutes les doctrines grecques, toutes les croyances. De m\u00eame que Mo\u00efse, par le D\u00e9calogue, avait introduit la m\u00e9taphysique dans la vie morale de son peuple, de m\u00eame, Platon introduisit la m\u00e9taphysique dans la vie intellectuelle par le syst\u00e8me des Id\u00e9es-m\u00e8res, triomphe de la continuit\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Penser, construire n\u2019est rien. Il faut croire en ce qu\u2019on construit. Socrate (malgr\u00e9 son axiome d\u2019identit\u00e9 : vertu = bonheur) fut peut-\u00eatre un homme tr\u00e8s malheureux. Platon apporte le bonheur aux hommes par la seule formule : les Id\u00e9es qui te hantent sont les images de celles qui sont dans le sein de Dieu.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Platon est, avec quelques autres, le type achev\u00e9 de l\u2019homme-loi. Ces hommes sont poss\u00e9d\u00e9s soit par un immense orgueil, soit par une grande piti\u00e9 de la race humaine, probablement les deux \u00e0 la fois. Ils sont tourment\u00e9s par l\u2019absurde besoin de cr\u00e9er une doctrine telle que plus personne ne s\u2019en puisse \u00e9chapper. Alors que l\u2019homme-d\u00e9sir se voue \u00e0 la recherche de la seule libert\u00e9 et s\u2019offre, s\u2019il le faut, en victime expiatoire, sans se laisser arr\u00eater par aucune des souffrances qui le poignent, l\u2019homme-loi est toujours pr\u00eat \u00e0 arr\u00eater les frais, \u00e0 proclamer le \u201cRien ne va plus\u201d, le \u201cTout a \u00e9t\u00e9 dit\u201d, \u00e0 quoi l\u2019on reconna\u00eet l\u2019Organisateur.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Vue de cet aspect, l\u2019\u0153uvre de Platon est une r\u00e9ussite, \u00e9gale aux plus grandes. C\u2019est, en somme, toujours le m\u00eame proc\u00e9d\u00e9 d\u2019ext\u00e9riorisation. Les moralistes de la vie physique construisaient des idoles mat\u00e9rielles. Ils adoraient des animaux, des fleuves, des astres, jusqu\u2019au jour o\u00f9 l\u2019un d\u2019eux recueillit ces croyances dans le nom : Jehovah : l\u2019\u00eatre des Dieux. Platon invente une divinit\u00e9 d\u2019une toute autre allure : Aei o Theos Gemetrie\u00a0; Dieu est G\u00e9om\u00e9trie. C\u2019est le Dieu-Raison qui dit \u00e0 l\u2019homme : crois en moi puisque tu penses.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dieu \u00e9tant esprit, l\u2019\u00e2me ne peut moins faire que d\u2019\u00eatre esprit aussi. Pour Mo\u00efse, l\u2019\u00e2me \u00e9tait le sang. Pour Platon, elle ne fut qu\u2019une facult\u00e9 de l\u2019entendement, qui, lui-m\u00eame, est trois : science, entendement pur, opinion.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le don physique, le charnel \u201cils se connurent\u201d de la Bible \u00e9chappe tout \u00e0 fait \u00e0 ce nouveau monde. L\u2019amour ne s\u2019accomplit plus dans l\u2019union charnelle des \u00eatres, mais dans leur union intellectuelle. Aimer, c\u2019est comprendre, c\u2019est saisir dans son int\u00e9gralit\u00e9 et sa totalit\u00e9 l\u2019Id\u00e9e de la chose ou de la personne aim\u00e9e.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cons\u00e9quence ultime de la doctrine : c\u2019est \u00e0 l\u2019esprit de l\u2019homme qu\u2019est promise l\u2019immortalit\u00e9. Dans l\u2019au-del\u00e0 ne l\u2019attendent plus les femmes nues, les musiques et les parfums, mais des entretiens s\u00e9rieux et graves sous les arbres sans odeur des avenues \u00e9lys\u00e9ennes.<\/p>\n<h2 style=\"text-align: center;\"><strong>LES REALISATIONS DE LA MORALE<\/strong><\/h2>\n<h4><strong>(47) 44. Sur le plan intellectuel : la sagesse<\/strong><\/h4>\n<p style=\"text-align: justify;\">La premi\u00e8re vertu de la morale intellectuelle est la Sagesse, c\u2019est-\u00e0-dire la connaissance de ce qu\u2019il faut savoir pour vivre en paix avec soi-m\u00eame. Le Sage, comme l\u2019a tr\u00e8s bien not\u00e9 Maeterlinck, exclue le drame par sa seule pr\u00e9sence. Les ennemis de la Sagesse sont la Col\u00e8re et l\u2019Envie. La Col\u00e8re parce qu\u2019elle \u00e9gare l\u2019homme dans la conscience de l\u2019instant, l\u2019Envie parce qu\u2019elle d\u00e9truit cette conscience. Se plaire en ce qu\u2019on fait et ne pas souhaiter d\u2019\u00eatre autre que ce qu\u2019on est, telles sont les formes secondaires de la Sagesse. Quant \u00e0 son essence, elle est la science pure, aussi \u00e9loign\u00e9e des illusions de l\u2019envie que des superstitions de la col\u00e8re.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cette vertu recouvre ce que Bergson nommait l\u2019intuition, mais que Platon avait appel\u00e9 de ce nom bien avant lui. Et l\u2019intuition est toujours provoqu\u00e9e par le choc de deux v\u00e9rit\u00e9s contraires. Devant une affirmation, le Sage sourit (ironie socratique). Devant deux affirmations contraires, il se retrait en esprit, et la v\u00e9rit\u00e9 na\u00eet de leur opposition..<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cette connaissance sup\u00e9rieure est le Bien. \u201cL\u2019homme, dit Socrate, p\u00eache par ignorance\u201d. Le Sage ne peut commettre le Mal, parce qu\u2019il sait.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La Sagesse s\u2019obtient par la Temp\u00e9rance (connaissance de la faute), le Courage (moyen de rachat).<\/p>\n<h4><strong>(48) 45. Sur le plan physique : la temp\u00e9rance.<\/strong><\/h4>\n<p style=\"text-align: justify;\">Socrate, lui-m\u00eame, avait donn\u00e9 l\u2019exemple de cette mod\u00e9ration. Habill\u00e9 toujours pauvrement, se nourrissant avec frugalit\u00e9, il errait dans les rues d\u2019Ath\u00e8nes et s\u2019arr\u00eatait parler aux hommes du peuple.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Epicure (341\u2013270) s\u2019int\u00e9ressa particuli\u00e8rement \u00e0 cette vertu secondaire, qui tendait moins \u00e0 \u201csatisfaire le corps\u201d qu\u2019\u00e0 laisser en paix l\u2019esprit. La morale est d\u2019une simplicit\u00e9 toute arbitraire : \u201cNe cherche pas des jouissances telles qu\u2019elles fassent ensuite na\u00eetre une plus grande douleur\u201d.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La Temp\u00e9rance est une application physique des lois intellectuelles. \u00c0 la base : une discipline raisonn\u00e9e. Dans sa finalit\u00e9 : le souci que le corps ne soit pas une g\u00eane pour l\u2019esprit.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il s\u2019ensuit que la Force n\u2019est plus une vertu. Les maladies, les difformit\u00e9s, les laideurs ne sont plus des preuves que Dieu s\u2019est d\u00e9tourn\u00e9 de l\u2019homme. Esope, Socrate, sont rois s\u2019ils cr\u00e9ent leur univers. Voil\u00e0 le monde divis\u00e9 en petites cases o\u00f9 jouent les chiffres merveilleux. La nature demeure\u00a0? D\u2019accord. Mais elle devient cette ombre personnelle : la destin\u00e9e. Et, l\u2019esprit aidant, on vivra contre elle, malgr\u00e9 elle, sans souffrir.<\/p>\n<h4><strong>(49) 46. Sur le plan spirituel : le courage.<\/strong><\/h4>\n<p style=\"text-align: justify;\">D\u2019ailleurs, l\u2019action n\u2019est pas interdite \u00e0 l\u2019homme qui pense. Certes, ce ne sera pas celle de Samson s\u2019ensevelissant sous les portiques du Temple. Mais ce peut \u00eatre Socrate buvant la cig\u00fce. \u00c0 la Force, les Grecs substituent la Temp\u00e9rance\u00a0; \u00e0 la Puissance, ils pr\u00e9f\u00e8rent le Courage.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et le Courage, tout comme la Temp\u00e9rance, proc\u00e8de d\u2019une doctrine : le Sto\u00efcisme. Elle tient dans cette formule : \u201cL\u2019homme ne doit rien craindre des choses de ce monde. Car il est, de par son esprit, au-dessus des choses\u201d.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le Courage est si pris\u00e9 qu\u2019il fait pardonner le vol (\u00e9pisode de l\u2019Enfant au Renard). Il est, exactement, l\u2019intelligence de l\u2019\u0153uvre : je sais ce qu\u2019il faut faire, et je le ferai pour la seule raison que je le sais\u00a0; car, si je ne le faisais pas, c\u2019est que ma chair serait plus forte que mon esprit.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Par ailleurs, le sentiment qui dicte le courage n\u2019importe pas. Alcibiade est courageux par ambition\u00a0; L\u00e9onidas l\u2019est par amour de la patrie\u00a0; Socrate, par sagesse\u00a0; l\u2019Enfant au Renard, par peur.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Car, au d\u00e9but de la morale, il est admis qu\u2019on peut \u00eatre courageux par peur, d\u2019\u00eatre mal jug\u00e9, sous-estim\u00e9, honni. Il est interdit seulement de reculer devant la souffrance physique. Mais Z\u00e9non et ses disciples all\u00e8rent plus loin, jusqu\u2019au m\u00e9pris des ambitions et des richesses, dans cette zone o\u00f9 le courage est h\u00e9ro\u00efsme et dess\u00e8chement.<\/p>\n<h4><strong>(50) 47. Les r\u00e9alisations artistiques : la beaut\u00e9 objective.<\/strong><\/h4>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pour les primitifs, l\u2019art, nous l\u2019avons vu, \u00e9tait dogmatique, sensuel, statique. Pour les Grecs, au contraire, il fut symbolique, raisonnable, \u00e9volutif.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">A. LA POESIE ET LE SYMBOLE \u2013 Le premier but de cet art est de synth\u00e9tiser. Rien de plus \u00e9tranger aux po\u00e8tes grecs que ces histoires islamiques ou bibliques o\u00f9 la moindre action du personnage \u00e9tait d\u00e9crite, o\u00f9 tout \u00e9tait subordonn\u00e9 \u00e0 une imitation exacte de la vie. Les po\u00e8mes n\u2019existent plus que par leur sens cach\u00e9, \u00e9sot\u00e9rique. Plus d\u2019\u00e9garement de la pens\u00e9e en bonds frivoles. La Beaut\u00e9 n\u2019est pas pour les sens, mais pour l\u2019esprit.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le vers grec oppos\u00e9 au verset h\u00e9breux montre le triomphe de Nombre (concept intellectuel) sur le Rythme.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">B. LA PEINTURE ET LA SCULPTURE \u2013 Mais, dans les arts plastiques, \u00e9clate surtout cette distinction. Les fresques \u00e9gyptiennes ou assyriennes, de m\u00eame que les dessins primitifs des cavernes donnent du monde une image pr\u00e9sente, dans le chaos, la diversit\u00e9 de l\u2019instant. Les arbitraires concepts du chiffre d\u2019or, de la perspective, du model\u00e9, etc\u2026, arrachent l\u2019art au domaine de la repr\u00e9sentation sensorielle. Tout s\u2019ordonne, se clarifie, se compartimente. La nature a tort devant l\u2019artiste. Mille corps de femme seront peut-\u00eatre n\u00e9cessaires \u00e0 constituer une apparence de la Beaut\u00e9 dont a r\u00eav\u00e9 le sculpteur. Mais l\u2019\u0153uvre faite sera la V\u00e9nus de Milo.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C. LA DANSE ET LA MUSIQUE \u2013 Enfin, en place des danses sacr\u00e9es qu\u2019animait un sentiment naturel (la crainte, le plaisir, le d\u00e9sir sexuel) et parfois m\u00eame une simple sensation (l\u2019ivresse du vin ou des parfums) prend naissance le jeu sc\u00e9nique, o\u00f9 l\u2019acteur, quelle que soit sa sensation pr\u00e9sente, se doit d\u2019ob\u00e9ir aux donn\u00e9es de l\u2019auteur.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Euripide, Sophocle, Eschyle, Aristophane, remplacent les lourdes odeurs ou la femme d\u00e9nud\u00e9e autour de qui l\u2019on danse. L\u2019Art n\u2019est plus, sous toutes ses formes, que l\u2019expression de la pens\u00e9e.<\/p>\n<h4><strong>(51) 48. Les r\u00e9alisations scientifiques.<\/strong><\/h4>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pour les primitifs, l\u2019objet de la science \u00e9tait d\u2019aider \u00e0 l\u2019adaptation aux lois de la vie. Pour les Grecs, elle fut de faciliter l\u2019organisation intellectuelle par la s\u00e9lection des ph\u00e9nom\u00e8nes.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le premier effort tendit \u00e0 ordonner le monde. Sous la diversit\u00e9 des faits (Il neige et le soleil appara\u00eet\u00a0; il y a des \u00e9toiles dans le ciel et la cerise est rouge\u00a0; du feu tombe sur la terre, il fait du vent et la porte de la maison se ferme), d\u00e9couvrir leurs rapports r\u00e9els, tel fut le premier souci.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Peu importait que la solution trouv\u00e9e fut vraie ou fausse : les trouvailles cosmographiques de Platon furent d\u00e9menties par celles d\u2019Aristote, celles-ci par Copernic, etc\u2026 L\u2019important \u00e9tait de poss\u00e9der le monde, de le recr\u00e9er sur les manuscrits \u00e0 l\u2019aide des inventions humaines : la r\u00e8gle et le compas.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019invention des mots correspond \u00e0 celle des instruments : la cause et la cons\u00e9quence, le possible et l\u2019impossible, le relatif et l\u2019absolu, la substance et l\u2019accident, l\u2019\u00eatre et le non-\u00eatre, l\u2019erreur et la v\u00e9rit\u00e9 classifient, \u00e9tiquettent, immobilisent la pens\u00e9e dans des cadres si soigneusement, scientifiquement, harmonieusement b\u00e2tis qu\u2019elle ne peut songer \u00e0 s\u2019en \u00e9chapper.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Alors, Pythagore, Euclide, Archim\u00e8de, commen\u00e7aient leur \u0153uvre d\u2019ouvriers patients, dont le but lointain \u00e9tait de faire de l\u2019homme le ma\u00eetre du monde, non pas dans un illusoire pr\u00e9sent, mais dans la connaissance accrue de l\u2019exp\u00e9rience, non pas dans son corps mortel, mais dans son immortel esprit.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h2 style=\"text-align: center;\"><strong>LA DECADENCE<\/strong><\/h2>\n<h4><strong>(52) 49. La douleur n\u2019est pas vaincue.<\/strong><\/h4>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais, enfin, il n\u2019est que trop clair que la Morale, malgr\u00e9 ses r\u00e9alisations, se solde, une fois encore, par un \u00e9chec.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">De porter le monde en soi sous forme de th\u00e9or\u00e8mes n\u2019a pas lib\u00e9r\u00e9 l\u2019homme, ni ne l\u2019a sauv\u00e9 de la d\u00e9faite physique. Qu\u2019il la nie comme les sto\u00efciens ou qu\u2019il tente, avec Epicure, de la temp\u00e9rer, elle existe et le m\u00e8ne \u00e0 sa fin in\u00e9luctable : la mort.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Non seulement la morale intellectuelle n\u2019a pas r\u00e9solu le probl\u00e8me, mais elle l\u2019a compliqu\u00e9 en ne tenant aucun compte de la loi primaire d\u2019adaptation.<\/p>\n<h4><strong>(53) 50. Le doute et la notion de malheur.<\/strong><\/h4>\n<p style=\"text-align: justify;\">Fait plus grave : cr\u00e9\u00e9e par et pour l\u2019esprit seul, elle a \u00e9chou\u00e9 en tant que morale de l\u2019esprit, c\u2019est-\u00e0-dire sur son propre plan. Sa post\u00e9rit\u00e9 est tr\u00e8s lamentable : sophistes des premiers si\u00e8cles, h\u00e9r\u00e9siarques au sein des Eglises, Sorbonnards du Moyen Age\u00a0; sur son tronc fleurissent mille pousses v\u00e9n\u00e9neuses.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En persuadant les hommes de la libert\u00e9 arbitraire de l\u2019esprit et en faisant de l\u2019Entendement la facult\u00e9 supr\u00eame, elle les a conduits, d\u2019abord en petit nombre, puis en nombre infini, \u00e0 construire en soi des images diff\u00e9rentes du monde. La r\u00e9alit\u00e9 objective s\u2019est effondr\u00e9e, de sorte que, sans r\u00e9ussir dans son premier dessein, elle a condamn\u00e9 l\u2019homme \u00e0 une nouvelle souffrance, pire que la douleur, que toutes les douleurs : le doute. Elle a donn\u00e9 \u00e0 chacun le droit et le moyen de comparer sa route \u00e0 d\u2019autres routes, sa croyance \u00e0 d\u2019autres croyances. Elle l\u2019a conduit \u00e0 se construire des retraites mal d\u00e9fendues parce que arbitraires, que le moindre vent de la vraie vie peut mettre \u00e0 bas. Et ce sont ces ruines qui portent le nom de Malheur.<\/p>\n<h4><strong>(54) 51. La luxure et l\u2019avarice.<\/strong><\/h4>\n<p style=\"text-align: justify;\">Sur le plan d\u2019une Morale g\u00e9n\u00e9rale de l\u2019\u00eatre, l\u2019\u00e9thique intellectuelle s\u2019est rendue coupable de deux grandes erreurs :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">A. Elle s\u2019est r\u00e9v\u00e9l\u00e9e impure. L\u2019ivresse, l\u2019abus de mets, d\u2019une mani\u00e8re g\u00e9n\u00e9rale, la gourmandise est le vice physique qu\u2019elle admet en tant que vice. Mais la contrainte physique dans le sens qui convient \u00e0 l\u2019esprit : certaines amours contre nature, certaines drogues qui avivent l\u2019entendement et, d\u2019un mot, la luxure, \u00e9tait non seulement tol\u00e9r\u00e9e, mais recommand\u00e9e par elle pour assurer le repos de l\u2019esprit (<a title=\"\" href=\"#_ftn4\">[4]<\/a>). Ces accoutumances pouvaient ne pas convenir \u00e0 l\u2019\u00e9tat naturel du corps. Et les Grecs en furent ch\u00e2ti\u00e9s par une d\u00e9cadence extr\u00eamement rapide. Il suffit, pour s\u2019en assurer, de comparer la dur\u00e9e de l\u2019histoire guerri\u00e8re des Egyptiens, plusieurs milliers d\u2019ann\u00e9es, aux quelques si\u00e8cles de l\u2019histoire grecque.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">B. D\u2019autre part, son \u00e9go\u00efsme n\u2019est pas moindre que celui de la morale physique. le courage polit un miroir o\u00f9 l\u2019homme se contemple et se trouve beau\u00a0; et la plus grande satisfaction qu\u2019il tire de ce spectacle est de pouvoir, \u00e0 tout instant, s\u2019en approuver et s\u2019en complimenter. L\u2019intellectuel s\u00e8che son \u00e2me aussi bien que le sensuel.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et les grandes lois sociales de la Gr\u00e8ce portent la marque d\u2019un \u00e9go\u00efsme qu\u2019elles glorifient :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8212; acceptation de l\u2019esclavage,<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8212; autorisation du suicide (Loi de Solon),<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8212; institution du r\u00e9gime politique de l\u2019aristocratie (<a title=\"\" href=\"#_ftn5\">[5]<\/a>)<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>ANNEXE<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><i>Il y a de cela quelques mois, je m\u2019entretenais de mon Ethique avec un ami dont j\u2019appr\u00e9cie l\u2019intelligence et le bon sens critique. Soudain il s\u2019interrompit :<\/i><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><i>&#8212; Cette \u00e2me dont tu parles, dit-il, est-elle spatiale ou non\u00a0?<\/i><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><i>Je ne m\u2019\u00e9tais, je l\u2019avoue, jamais pos\u00e9 une si grave question.<\/i><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><i>&#8212; Elle est spatiale, dis-je<\/i><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><i>&#8212; Impossible\u00a0! se r\u00e9cria t-il.<\/i><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><i>&#8211;Admettons donc qu\u2019elle ne le soit pas.<\/i><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><i>Trois secondes plus tard :<\/i><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><i>&#8211;Quoi donc\u00a0? Tu viens de parler des \u201cmouvements de l\u2019\u00e2me\u201d\u00a0?<\/i><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><i>&#8212; Parfaitement, dis-je, j\u2019en ai parl\u00e9.<\/i><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><i>Aussit\u00f4t, il triompha :<\/i><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><i>&#8211;Comment des mouvements seraient-ils concevables hors de l\u2019espace\u00a0?<\/i><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Certes, ce genre de sophisme est facile \u00e0 d\u00e9membrer. Le n\u0153ud de la subtilit\u00e9 m\u2019apparaissait assez clairement. D\u2019une part, on cr\u00e9e des cat\u00e9gories o\u00f9 l\u2019on enferme les mots abstraits\u00a0; ensuite, on d\u00e9fend de forcer les cloisons. Mais, je ne r\u00e9pondis rien, simplement pein\u00e9 que mon ami ne con\u00e7oive pas m\u00eame le ridicule de semblables distinctions.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Un autre exemple m\u2019est \u00e9voqu\u00e9 par celui-ci : deux phrases lues dans le <i>Nouvel Univers<\/i>, de Jules Sagret, livre s\u00e9rieux.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Voici la premi\u00e8re :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><i>Pour bien des gens, attribuer un ph\u00e9nom\u00e8ne \u00e0 l\u2019action d\u2019un fluide, c\u2019est d\u00e9j\u00e0 une explication\u2026, avec des fluides, on peut tout expliquer : il suffit de leur attribuer le pouvoir de produire ce qui se produit en fait. Pourquoi l\u2019opium fait-il dormir\u00a0? Parce qu\u2019il y a en lui une vertu dormitive.<\/i><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Jusque l\u00e0, rien de plus sens\u00e9. Et, maintenant, savourez l\u2019autre phrase qui, dans le livre, suit imm\u00e9diatement celle que je viens de citer :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><i>Aussi l\u2019\u00e9nerg\u00e9tique n\u2019eut-elle aucune peine \u00e0 r\u00e9duire \u00e0 l\u2019\u00e9tat de fant\u00f4mes les fluides \u00e9lectriques et magn\u00e9tiques comme elle avait fait du calorique. Les formes d\u2019activit\u00e9 de la mati\u00e8re\u2026se ramenaient donc toutes \u00e0 une m\u00eame grandeur : l\u2019Energie.<\/i><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Adorable n\u2019est-ce pas\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et telle est bien la derni\u00e8re retraite de la logique : le nominalisme.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le descendant de Platon, le dernier h\u00e9ritier d\u2019Aristote et de Descartes est un jeune homme de vingt-huit ans, le cheveu rare et le nez chauss\u00e9 de b\u00e9sicles, qui, le c\u0153ur dess\u00e9ch\u00e9 par ses vaines recherches, \u00e9crit, entre deux masturbations, un trait\u00e9 sur les progr\u00e8s inestimables de l\u2019esprit humain qui, des \u00e9l\u00e9ments aux fluides, en passant par la phlogistique, en est arriv\u00e9 \u00e0 l\u2019Energie\u2026, en attendant le fligousta.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<\/div>\n<p><b><br clear=\"all\" \/> <\/b><\/p>\n<div>\n<h1 style=\"text-align: center;\"><strong>LA VISION MAJEURE<\/strong><br \/>\n<strong> LE SAGE<\/strong><\/h1>\n<p align=\"center\"><b>\u00a0<\/b><\/p>\n<p><b>Vainement, vers ma chambre ouverte sur la nuit<\/b><\/p>\n<p><b>S\u2019\u00e9l\u00e8ve une clameur de b\u00eates en d\u00e9mence \u00a0;<\/b><\/p>\n<p><b>Pour ouvrir dans la paix l\u2019irr\u00e9elle cadence<\/b><\/p>\n<p><b>Un peu d\u2019eau pour la soif, une image suffit.<\/b><\/p>\n<p><b>\u00a0<\/b><\/p>\n<p><b>En sa place meilleure un courage \u00e9tablit,<\/b><\/p>\n<p><b>Palpitante du rire muet de l\u2019Essence<\/b><\/p>\n<p><b>Comme d\u2019autres des jeux esclave du silence,<\/b><\/p>\n<p><b>Ma pens\u00e9e en un cercle o\u00f9 se love l\u2019esprit.<\/b><\/p>\n<p><b>\u00a0<\/b><\/p>\n<p><b>De lutter pour les morts la volont\u00e9 se lasse<\/b><\/p>\n<p><b>J\u2019accorde ce qu\u2019il veut \u00e0 celui qui menace,<\/b><\/p>\n<p><b>Les autels et les dieux, les noms et les pays.<\/b><\/p>\n<p><b>\u00a0<\/b><\/p>\n<p><b>A travers le fouillis vert des m\u00e9tamorphoses<\/b><\/p>\n<p><b>J\u2019ai d\u00e9couvert ce soir le sens cach\u00e9 des choses :<\/b><\/p>\n<p><b>Nul ne peut me ravir l\u2019univers o\u00f9 je vis.<\/b><\/p>\n<\/div>\n<p><b><br clear=\"all\" \/> <\/b><\/p>\n<div>\n<h1 style=\"text-align: center;\"><strong>Quatri\u00e8me partie<\/strong><br \/>\n<strong> LE CHRIST<\/strong><br \/>\n<strong> Source de la Morale spirituelle<\/strong><\/h1>\n<h4><strong>(55) 52. Fatigue de l\u2019esprit et du corps.<\/strong><\/h4>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019homme, cependant, ne renonce pas son destin. Apr\u00e8s avoir constat\u00e9 que son corps, qu\u2019il croyait immortel et tout-puissant, \u00e9tait, au contraire, vincible et mortel\u00a0; apr\u00e8s avoir connu que l\u2019esprit n\u2019\u00e9tait pas le dieu sans erreur dont il s\u2019\u00e9tait form\u00e9 la figure, il d\u00e9couvre en soi un troisi\u00e8me plan qui, apparemment, \u00e9chappe \u00e0 toute d\u00e9faite : la passion.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il lui para\u00eet que la connaissance est un froid arbitraire, d\u2019o\u00f9 rien de vivant ne peut \u00eatre obtenu si ce n\u2019est dans l\u2019effort m\u00eame de la connaissance. Il lui para\u00eet que l\u2019acte est sans dur\u00e9e.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le geste fait, le probl\u00e8me r\u00e9solu n\u2019ont plus aucune valeur. Et c\u2019est le geste \u00e0 faire, le probl\u00e8me \u00e0 r\u00e9soudre qui mobilisent la facult\u00e9 essentielle de l\u2019homme (facult\u00e9 d\u2019essence) : l\u2019\u00e2me.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il ne faut pas se heurter au monde dans un vain combat, il ne faut pas immobiliser la vie en soi sous forme de concepts. Il faut \u00eatre un \u00e9lan. Il faut \u00eatre soi-m\u00eame et le monde et la vie. Ou, plut\u00f4t, il n\u2019est pas plus question d\u2019\u00eatre que de conna\u00eetre : il faut rena\u00eetre \u00e0 tout instant en quelque chose. Il faut aimer.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C\u2019est la d\u00e9couverte d\u2019un univers : le plan du je-tu.<\/p>\n<h4><strong>(56) 53. Hypoth\u00e8se philosophique.<\/strong><\/h4>\n<p style=\"text-align: justify;\">1\u00b0) L\u2019homme, s\u00e9par\u00e9 du monde par le mal physique, tente de retrouver le lien et ne peut. L\u2019homme se regarde dans le miroir et se trouve laid.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">2\u00b0) Il se cr\u00e9e un univers en rapport avec son mal (o\u00f9 le mal ne soit plus un mal). Il se cr\u00e9e un miroir d\u00e9formant qui le reforme, mais ne peut faire qu\u2019il ne se voie dans d\u2019autres miroirs qui ne sont pas faits pour lui.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">3\u00b0) L\u2019homme brise tous les miroirs.<\/p>\n<h4><strong>(57) 54. Histoire du d\u00e9sir spirituel.<\/strong><\/h4>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00c0 l\u2019origine de la morale physique, nous avons trouv\u00e9 des hommes-d\u00e9sirs qu\u2019affolaient les couleurs, les parfums et les bruits. \u00c0 l\u2019origine de la morale intellectuelle, nous avons trouv\u00e9 des hommes-d\u00e9sirs ravis par la connaissance.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">De m\u00eame, bien avant la venue du Christ, des hommes-d\u00e9sirs avaient-ils eu conscience de la troisi\u00e8me dimension. Les chercheurs de plantes gu\u00e9risseuses s\u2019\u00e9taient mu\u00e9s en cyniques proph\u00e8tes qui, une corde enserrant leurs reins, logeaient dans des tonneaux et enseignaient que le rire est la seule r\u00e9ponse \u00e0 faire aux insens\u00e9s.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">D\u2019autres, les nuits de Bacchanales et d\u2019Eleusis, suivaient, dans le cort\u00e8ge des ombres hurlantes, les flambeaux myst\u00e9rieux. Et les symboles jaillis dans les ti\u00e9deurs des grottes faisaient battre leur c\u0153ur et g\u00e9mir leur esprit.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce fut l\u2019\u00e9poque o\u00f9 les Esseniens se construisaient en Jud\u00e9e, sur les bords de la mer Morte, d\u2019humbles lieux de retraite.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais la morale spirituelle prend ses racines plus loin dans le temps :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La l\u00e9gende des M\u00e8des nous enseigne qu\u2019un prince, Zarathoustra, v\u00e9cut dans sa jeunesse en lutte avec les d\u00e9mons. \u00c0 trente ans, il fut ravi en extase devant Dieu, qui lui donna le LIVRE : le <i>Zeud\u2013Avesta<\/i>. Par la suite, ce prince devint le l\u00e9gislateur Zoroastre, dont l\u2019enseignement fut d\u2019une morale physique. Mais Zoroastre peut \u00eatre consid\u00e9r\u00e9 comme un des premiers mystiques, un des premiers qui tira son action de la m\u00e9ditation.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et de ces mystiques l\u2019Orient est d\u2019une richesse surprenante : aucun d\u2019entre eux ne parvint si haut dans l\u2019initiation que le Saint Ciaka\u2013Mouni, le Bouddha.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Sa l\u00e9gende raconte que, jeune prince, il eut l\u2019occasion de rencontrer sur son chemin la Souffrance, la Vieillesse et la Mort. Cette triple rencontre, brusque et inattendue, le d\u00e9gouta du monde. Il quitta de nuit sa femme, son palais et ses biens et tomba en m\u00e9ditation au pied d\u2019un palmier. L\u2019enseignement n\u00e9 de son silence fut celui-ci :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pour vaincre la souffrance, il n\u2019est que de vivre sans lien avec le monde. Le Bien supr\u00eame est la libert\u00e9 de l\u2019\u00e2me dans la Puret\u00e9 : on atteint \u00e0 la puret\u00e9 par huit \u00e9chelons qui vont de la puret\u00e9 de la parole \u00e0 la puret\u00e9 de la pens\u00e9e. \u00c0 cette ascension une vie ne saurait suffire. Il faut donc admettre la m\u00e9tempsychose, l\u2019\u00e2me captive de vies successives jusqu\u2019au salut \u00e9ternel.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il est \u00e0 remarquer que cette Puret\u00e9 est \u00e0 l\u2019oppos\u00e9 de la Force, (dans le sens o\u00f9 les moralistes sensuels entendaient cette vertu). Elle n\u2019est plus adaptation mais inadaptation volontaire. Il s\u2019agit de passer dans le monde avec la volont\u00e9 passionnelle d\u2019en sortir. Je suis parce que je ne suis pas, tel est le mot supr\u00eame de la morale Bouddhiste.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Or cette \u00e9vasion de la vie est la n\u00e9gation de l\u2019\u00eatre en tant qu\u2019\u00eatre. L\u2019univers l\u2019absorbe et le force \u00e0 se nier except\u00e9 dans cette n\u00e9gation m\u00eame. Son refus de vivre est l\u2019unique affirmation de sa vie. La souffrance est alors d\u2019\u00eatre soi et le souverain bien devient le N\u00e9ant ou Nirvana.<\/p>\n<h4><strong>(58) 55. Le Christ et la loi d\u2019Amour.<\/strong><\/h4>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ces hommes-d\u00e9sirs ne furent pas d\u2019absolus novateurs. Ils demeurent soit des chefs et des l\u00e9gislateurs comme Zoroastre, soit des logiciens poss\u00e9d\u00e9s du besoin de coordination comme le Bouddha lui-m\u00eame. Il fallait que naqu\u00eet un homme aussi \u00e9loign\u00e9 des sp\u00e9culations de l\u2019esprit que de l\u2019attirance physique. Il fallait d\u00e9truire les lois anciennes d\u2019Adaptation et de S\u00e9lection et les remplacer par une loi nouvelle. Il fallait un Socrate spirituel : ce fut le Christ.<\/p>\n<table border=\"0\" cellspacing=\"0\" cellpadding=\"0\">\n<tbody>\n<tr>\n<td valign=\"top\" width=\"194\">\n<p align=\"center\"><b>\u00a0<\/b><\/p>\n<p align=\"center\"><b>\u00a0<\/b><\/p>\n<p align=\"center\"><b>Les \u00c9vangiles<\/b><\/p>\n<\/td>\n<td valign=\"top\" width=\"383\">C\u2019est au sortir de l\u2019adolescence que l\u2019\u00e9tonnant message rev\u00eat son sens le plus tangible. Le jeune homme qui, d\u00e9j\u00e0, s\u2019est heurt\u00e9 au monde d\u00e9cevant de la connaissance, au monde cruel de \u201cVae Victis\u201d ne se trompe pas sur le scandale inattendu de ces paraboles et de ces miracles. Et dans la r\u00e9v\u00e9lation qui le poss\u00e8de soudain n\u2019intervient ni sa raison ni ses six sens. Il ne combat, ni ne raisonne, il se sait pris.<\/td>\n<\/tr>\n<\/tbody>\n<\/table>\n<h4><strong>(59) 56. L\u2019enseignement des paraboles : Aimez.<\/strong><\/h4>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019homme en proie \u00e0 la souffrance et au doute ne peut se sauver que par l\u2019oubli de soi (doctrine orientale) mais le meilleur moyen de s\u2019oublier est de se donner. N\u2019\u00eatre plus pour mieux \u00eatre, telle est la ma\u00eetresse clef des \u00c9vangiles. La morale du Christ est devenir.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019homme ne peut aimer qu\u2019en fonction de ce qu\u2019il donne : &#8211; Que dois-je faire\u00a0? demande le jeune homme riche \u2013 Abandonne tes biens et suis moi\u00a0; plus tu donneras plus ton amour sera profond et grand. Mais le jeune homme h\u00e9sita. Peut-\u00eatre \u00e9tait-il de ceux qui croient que nous aimons en fonction de ce qu\u2019on nous donne. Et J\u00e9sus s\u2019en alla, tout triste.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00c0 celui qui aime, rien n\u2019est impossible. Il touchera les serpents en toute impunit\u00e9, gu\u00e9rira les malades, ressuscitera les morts. Tous les miracles du Christ portent la marque de la puissance de l\u2019amour. Il prend piti\u00e9 de ceux qu\u2019il va gu\u00e9rir. Et cette Piti\u00e9 est le moyen de la gu\u00e9rison.<\/p>\n<h4><strong>(60) 57. Le miracle gratuit. Esp\u00e9rez.<\/strong><\/h4>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le miracle est, essentiellement, \u00e9change : Tu esp\u00e8res en moi. Je t\u2019aime. Par l\u2019esp\u00e9rance ton corps est mien. Par mon amour mon \u00e2me est tienne. Il s\u2019agit, \u00e0 la lettre, d\u2019une interp\u00e9n\u00e9tration.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et c\u2019est le sens \u2013 enfin \u2013 de la destruction de tous les miroirs : je me vois dans les yeux de mon fr\u00e8re.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">D\u2019o\u00f9 la loi seconde du miracle : s\u2019unir. \u201cJe donnerai mes pouvoirs, dit J\u00e9sus, \u00e0 ceux qui se r\u00e9unissent en mon nom\u201d. Deux hommes qui ne sont qu\u2019un soul\u00e8veront le monde.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00c0 l\u2019organisation de l\u2019univers ext\u00e9rieur, se substitue sa destruction. Les gestes n\u2019ont de valeur que par leurs prolongements. <i>Il suffit \u00e0 l\u2019\u00e2me d\u2019esp\u00e9rer pour que le corps soit gu\u00e9ri<\/i>. Le monde tout entier n\u2019est que tentative et \u00e9volution. Rien n\u2019est impossible \u00e0 l\u2019homme qui s\u2019oublie dans ce qu\u2019il entreprend\u00a0; il peut marcher sur les flots.<\/p>\n<h4><strong>(61) 58. Le sacrifice : Croyez en moi.<\/strong><\/h4>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais l\u2019amour ne demande pas un simple oubli de soi. Il veut le sacrifice, qui, tout autant qu\u2019un don de l\u2019\u00e2me, est un acquiescement de l\u2019esprit. Les id\u00e9es ne valent que par leur acheminements. Le calvaire ne prendra sa signification que plusieurs si\u00e8cles apr\u00e8s l\u2019agonie. J\u00e9sus n\u2019apporte pas des messages imm\u00e9diats : comme Socrate, comme Jacob, comme tous les hommes-d\u00e9sirs il ouvre un chemin et le paie de sa vie.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><i>Il suffit \u00e0 l\u2019\u00e2me de croire pour que l\u2019esprit comprenne.<\/i><\/p>\n<h4><strong>(62) 59. Le complexe de Saint-Paul. Les essais de synth\u00e8se.<\/strong><\/h4>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cela aurait pu \u00eatre la d\u00e9faite irr\u00e9missible des hommes-lois. Et cela l\u2019aurait \u00e9t\u00e9 si un centurion Romain, pers\u00e9cuteur des disciples du Christ, n\u2019avait, un soir, sur le chemin de Damas, re\u00e7u cette illumination : Saul, Saul, pourquoi me pers\u00e9cutes-tu\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La sobri\u00e9t\u00e9 volontaire de mon expos\u00e9 historique ne m\u2019a pas permis de situer l\u2019Empire Romain dans le chass\u00e9-crois\u00e9 des morales. C\u2019est que les Romains ne furent pas des cr\u00e9ateurs. Leur m\u00e9taphysique et leur philosophie devaient tout \u00e0 la Gr\u00e8ce, leurs lois sociales s\u2019apparentaient aux r\u00e8gles h\u00e9bra\u00efques. Tous les traits de la morale physique comme tous ceux de la morale intellectuelle se retrouvent dans leurs croyances. Leurs vertus jusqu\u2019\u00e0 la d\u00e9cadence sont : la force temp\u00e9r\u00e9e, la justice sage, la puissance courageuse. Soldat mais l\u00e9gislateur, po\u00e8te mais philosophe, conqu\u00e9rant mais citoyen, ce peuple-loi devait \u00eatre tout naturellement pour le christianisme le pire ennemi. Et des Romains, le Centurion \u00e9tait le moins ouvert \u00e0 la doctrine \u00e9vang\u00e9lique.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019\u00e9vang\u00e9liste de Paul est Saint-Luc : le plus politique des quatre. Il s\u2019agit, \u00e9crit le p\u00e8re Didon lui-m\u00eame, d\u2019inspirer confiance aux pa\u00efens. Quiconque lit les \u00c9pitres de Paul, imm\u00e9diatement apr\u00e8s l\u2019\u00c9vangile de Saint-Jean, ne peut pas ne pas \u00eatre frapp\u00e9 par la diff\u00e9rence de ton des deux ouvrages. Paul r\u00e9\u00e9crit la Bible dans le sens messianique, traite longuement du probl\u00e8me juif, s\u2019attaque \u00e0 l\u2019\u00c9glise de Corinthe, enfin commence d\u2019\u00e9tablir les lois de la communaut\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Platon et Mo\u00efse revivent dans Saint-Paul\u00a0; du premier il poss\u00e8de le don de construction logique, du second le don de construction sociale.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">J\u2019imagine assez l\u2019\u00e9pouvante premi\u00e8re du soldat devant les actes et les paroles du Christ. Cette vie de sacrifice qui ne laisse aucune place aux formes ext\u00e9rieures du Culte non plus qu\u2019au d\u00e9veloppement syllogistique d\u00e9route son esprit. Heureusement pour lui, J\u00e9sus, ayant \u00e0 choisir entre Jean qui le comprenait et Pierre qui ne le comprenait pas, choisit ce dernier comme base de son \u00c9glise (cette \u00e9glise construite sur un homme comment serait-elle un \u00e9difice de pierre\u00a0?) Pierre et Paul sont faits pour s\u2019entendre. Apr\u00e8s leur passage il ne restera plus du message spirituel que ce qu\u2019il en peut entrer (et qu\u2019est-ce\u00a0?) dans une doctrine habilement ordonn\u00e9e.<\/p>\n<h4><strong>(63) 60. L\u2019\u00c9glise.<\/strong><\/h4>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pierre avait reni\u00e9 J\u00e9sus trois fois. Paul est guid\u00e9 par la terreur que l\u2019\u00c9vangile ne soit pas compris des Gentils. La mort du Christ n\u2019a aucun sens : il lui en donne un\u00a0; certains actes, certaines paroles du Ma\u00eetre seraient pris en mauvais sens : il les expurge. J\u00e9sus n\u2019avait pr\u00e9vu nulle dictature humaine, Paul y pourvoira. L\u2019Eglise qui s\u2019\u00e9difie sur le sang des martyrs aura ses <i>Sacrements<\/i>, son <i>Canon liturgique<\/i>. Plus tard, elle admettra le ch\u00e2timent corporel et des sanctions nouvelles : <i>l\u2019ex-communication<\/i>.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et Dieu, une troisi\u00e8me fois, se transforme.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il n\u2019est qu\u2019accessoirement la Force et la Sagesse\u00a0; essentiellement, il est Amour. Il ne dit plus \u00e0 l\u2019homme : \u201cCrois en moi parce que tu vis et que ton existence ne peut venir que de moi\u201d. Il ne dit plus : \u201cCrois en moi puisque tu penses\u201d \u2013 mais : \u201cCrois en moi parce que tu m\u2019aimes\u201d.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Parall\u00e8lement, l\u2019au-del\u00e0 rev\u00eat un autre sens. Une seule chose est immortelle : l\u2019\u00e2me. Plus de parfums et d\u2019oasis, plus de conversations dans les Champs-Elys\u00e9es. L\u2019immortalit\u00e9 se r\u00e9soud en pr\u00e9sence (le Paradis) ou en absence (l\u2019Enfer) de Dieu. Et dans l\u2019au-del\u00e0, l\u2019\u00e2me conserve sa vie particuli\u00e8re : le Devenir. D\u2019o\u00f9 la n\u00e9cessit\u00e9 chr\u00e9tienne du purgatoire.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cette belle construction r\u00e9siste aux orages des h\u00e9r\u00e9sies, \u00e0 la rivalit\u00e9 de constructions diff\u00e9rentes, telles que celles de Luther et de Calvin. Elle se perfectionne d\u2019\u00e2ge en \u00e2ge, se clarifie dans le sens dogmatique, gr\u00e0ce aux r\u00e8gles monastiques des saints, aux conciles fr\u00e9quents. Elle trouve sa pierre de fa\u00eete dans l\u2019infaillibilit\u00e9 du Pape.<\/p>\n<h4><strong>(64) 61. La morale spirituelle.<\/strong><\/h4>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cependant, des hommes-d\u00e9sirs, sans souci de Saint-Paul ni de son Eglise tentent vers le Royaume de Dieu la joie promise. Les mystiques s\u2019appliquent fid\u00e8lement \u00e0 la destruction de la chair (j\u00eaune, flagellations, martyres), \u00e0 la n\u00e9gation de l\u2019esprit (Savonarole br\u00fblant les livres et objets d\u2019art en place de Florence). (<a title=\"\" href=\"#_ftn6\">[6]<\/a>)<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Tolsto\u00ef est la derni\u00e8re et l\u2019une des plus hautes personnifications de la loi morale spirituelle.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h2 style=\"text-align: center;\"><strong>LES REALISATIONS DE LA MORALE<\/strong><\/h2>\n<h4><strong>(65) 62. Les vertus.<\/strong><\/h4>\n<p style=\"text-align: justify;\">Comme pour les primitifs, la Force, la Justice et la Puissance, comme pour Platon, la Sagesse, la Temp\u00e9rance et le Courage, les vertus chr\u00e9tiennes sont des dons de Dieu. L\u2019\u00e9quilibre et l\u2019intuition prennent sur ce troisi\u00e8me plan un troisi\u00e8me nom : la Gr\u00e2ce ; la Fatalit\u00e9 et la Destin\u00e9e, ce nom : \u201cla Providence\u201d.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><i>L\u2019Amour<\/i> est la vertu centrale. Les vertus secondaires sont la Foi (connaissance de la faute), l\u2019Esp\u00e9rance (moyen de rachat).<\/p>\n<p><strong>(66) 63. Les r\u00e9alisations artistiques.<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il n\u2019est pas question ici de refaire le \u201cG\u00e9nie du Christianisme\u201d. Mais ce que ce beau livre n\u2019a pas assez montr\u00e9, c\u2019est la hardiesse de toutes les \u0153uvres d\u2019art chr\u00e9tiennes. Par la primaut\u00e9 qu\u2019il accorde \u00e0 l\u2019\u00e2me, le christianisme a renouvel\u00e9 toutes les esth\u00e9tiques : c\u2019est le triomphe d\u00e9finitif de la beaut\u00e9 subjective sur la beaut\u00e9 objective.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><i>Les constructions<\/i> \u2013 Hardiesse, d\u2019abord, dans les constructions. Audace de l\u2019art gothique et de ces vo\u00fbtes \u00e9normes maintenues en l\u2019air, par quel miracle d\u2019architecture\u00a0? Miracle aussi des vitraux et de leur vie lumineuse : la mati\u00e8re poss\u00e9d\u00e9e d\u2019une \u00e2me.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><i>La musique. Le th\u00e9\u00e2tre<\/i> \u2013 La m\u00eame passion anime les musiciens, les auteurs dramatiques. Ils osent d\u00e9crire toutes les maladies de l\u2019\u00e2me, ils en inventent s\u2019il le faut. Mais de cette complexit\u00e9 na\u00eet une richesse extr\u00eame. Et combien les drames m\u00eames d\u2019Eschyle nous apparaissent glac\u00e9s \u00e0 c\u00f4t\u00e9 des Myst\u00e8res, de Ph\u00e8dre et d\u2019Athalie, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 \u2013 pourquoi pas\u00a0? \u2013 de nos com\u00e9dies psychologiques modernes. L\u2019erreur de Ch\u00e2teaubriant a \u00e9t\u00e9 de se contraindre \u00e0 l\u2019\u00e9tude seule des \u00e9crivains chr\u00e9tiens. Il n\u2019a pas voulu admettre (et pourtant, de ce fait, il \u00e9tait lui-m\u00eame un exemple) que croyants et non-croyants vivent depuis deux mille ans, consciemment ou non, dans une ambiance spirituelle.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><i>La peinture et la sculpture<\/i> \u2013 Art, pour tout dire, plus myst\u00e9rieux. Les sculptures grecques dans leur nudit\u00e9 n\u2019avaient que cette chose \u00e0 nous apprendre : leur beaut\u00e9. La lumi\u00e8re et l\u2019ombre, les plis des \u00e9toffes, le mouvement pudique du bras, l\u2019incertitude de l\u2019\u00e9lan, autant d\u2019\u00e9l\u00e9ments de recherche dramatique, de beaut\u00e9s mouvantes.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><i>Les lettres et la po\u00e9sie<\/i> \u2013 Tout l\u2019art chr\u00e9tien se pr\u00e9sente d\u2019abord comme une \u00e9nigme. Tout homme devient \u0152dipe. Mais le Sphinx qui l\u2019interroge est au dedans de lui. Et quoiqu\u2019il dise et quoiqu\u2019il chante, ses paroles ne peuvent que recouvrir l\u2019angoisse d\u2019une r\u00e9ponse vainement cherch\u00e9e. L\u2019homme n\u2019\u00e9crit plus pour faire de la beaut\u00e9 mais pour se d\u00e9livrer d\u2019un secret qui l\u2019\u00e9touffe et qu\u2019il ne conna\u00eet pas. De Villon aux Surr\u00e9alistes, de Tristan et Yseult \u00e0 Madame Bovary, de Shakespeare \u00e0 Anouilh, la litt\u00e9rature de l\u2019Occident est un effort \u00e0 n\u2019\u00e9couter que l\u2019\u00e2me.<\/p>\n<h4 style=\"text-align: justify;\"><strong>(67) 64. Les r\u00e9alisations scientifiques : le sacrifice et la science<\/strong><\/h4>\n<p style=\"text-align: justify;\">De m\u00eame, la science n\u00e9e de la pens\u00e9e chr\u00e9tienne porte la marque d\u2019une sup\u00e9riorit\u00e9 de la v\u00e9rit\u00e9 subjective sur la v\u00e9rit\u00e9 objective. Dans la science, les chr\u00e9tiens voient un moyen d\u2019accomplissement. Ils cr\u00e9ent pour cr\u00e9er.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les h\u00e9breux eussent rejet\u00e9 cette conception comme nuisible \u00e0 l\u2019individu. Et qui peut prouver, en effet, qu\u2019elle donne \u00e0 l\u2019homme contemporain plus de plaisir que n\u2019en connaissait l\u2019Egyptien du Ve si\u00e8cle avant J.C.\u00a0? Effets des gaz, des bombardements, de la vitesse, de la lumi\u00e8re \u00e9lectrique \u2013 pour ne parler que des effets connus\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les Grecs l\u2019eussent rejet\u00e9e comme indigne de l\u2019esprit. Et cette attitude eut t\u00e9moign\u00e9 de bon sens, puisque nos d\u00e9couvertes nous contraignent peu \u00e0 peu \u00e0 nier toute loi, \u00e0 fortiori les brillantes classifications grecques. On ne pouvait voir clair dans le monde qu\u2019\u00e0 la condition de ne pas y regarder de trop pr\u00e8s. (<a title=\"\" href=\"#_ftn7\">[7]<\/a>)<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ainsi cette science \u00e0 la poursuite de laquelle les hommes se vouent appara\u00eet au moraliste sensuel comme au moraliste intellectuel la plus tragique des erreurs, puisqu\u2019elle nous \u00e9loigne \u00e9galement et du plaisir et du savoir.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Que nous reste-il\u00a0? La joie de la cr\u00e9ation. Pour nous la vie redevient p\u00e9rilleuse et secr\u00e8te. Nous sommes en marche et ni le sacrifice de notre bien-\u00eatre, ni celui de notre raison ne semble devoir nous arr\u00eater. Nous avons d\u00e9couvert la terre, la vapeur, l\u2019\u00e9lectricit\u00e9, le radium, &#8211; aujourd\u2019hui, nous pouvons d\u00e9sagr\u00e9ger l\u2019atome. Nous avons pris le probl\u00e8me par l\u2019autre bout, et pour comprendre la mati\u00e8re nous ferons sauter le monde. L\u2019homme se confond avec l\u2019univers.<\/p>\n<h4><strong>(68) 65. Explication de ce progr\u00e8s. La th\u00e9orie de la souffrance.<\/strong><\/h4>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019homme qui craint la souffrance ne peut \u00eatre cr\u00e9ateur. Toute cr\u00e9ation suppose une renaissance. Et toute renaissance est \u0153uvre de douleur.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Douleur physique, car il n\u2019est pas question d\u2019\u00e9tablir une hygi\u00e8ne \u00e0 l\u2019instant de la d\u00e9couverte. Le feu de la passion emporte dans son \u00e9lan les mis\u00e8res de la chair mais il use le corps\u00a0; et, lorsqu\u2019il est \u00e9teint, les mis\u00e8res n\u00e9glig\u00e9es deviennent plus cruellement sensibles.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Souffrance intellectuelle, car toute \u0153uvre prend naissance dans le doute. L\u2019inventeur est pareil \u00e0 quelqu\u2019un qui gravit une roche et qui avance pied \u00e0 pied sans savoir si sa main ne va plus rencontrer l\u2019anfractuosit\u00e9 providentielle.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les morales pr\u00e9c\u00e9dentes \u00e9taient trop \u00e9go\u00efstes, trop pr\u00e9occup\u00e9es du plaisir et du bonheur de l\u2019homme pour autoriser d\u2019audacieuses recherches dont on ne sait pas, alors m\u00eame qu\u2019on les tente, jusqu\u2019o\u00f9 elles peuvent conduire et l\u2019esprit et le corps (<a title=\"\" href=\"#_ftn8\">[8]<\/a>).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il fallait, pour que fut possible cette recherche ardente, une morale qui fit de la souffrance un moyen de salut.<\/p>\n<h4><strong>(69) 66. N\u00e9gation du temps et de l\u2019espace.<\/strong><\/h4>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les sensuels sont esclaves de l\u2019espace, les intellectuels du temps. L\u2019\u00e2me ignore l\u2019un et l\u2019autre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Spirituellement, l\u2019univers devient une esp\u00e8ce de chaos sans dur\u00e9e sur lequel l\u2019\u00e2me a tout pouvoir. La Anciens avaient trop le respect des choses ext\u00e9rieures (jusqu\u2019\u00e0 les diviniser) et les Grecs trop la volont\u00e9 d\u2019un ordre pour ainsi p\u00e9trir au gr\u00e9 de l\u2019amour la mati\u00e8re et les \u00e9l\u00e9ments.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La certitude que tout \u00e9tait possible dans le monde r\u00e9el transforma certains hommes en creusets \u00e0 passion. On voulut d\u00e9couvrir les mers, les terres et le ciel. On voulut fabriquer de l\u2019or. On voulut, dans tous les domaines, aller jusqu\u2019au bout de l\u2019imaginable, approfondir les secrets des consciences, gu\u00e9rir les moribonds, et vaincre la dur\u00e9e.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Sur l\u2019assurance que la Foi l\u00e8ve les montagnes, on voulut tout r\u00e9inventer, l\u2019art de la guerre et la politique, les aptitudes du corps et le langage. La sagesse temp\u00e9r\u00e9e des Jeux Olympiques grecs devint la furie des records sportifs qui laissent \u00e0 trente ans le champion ext\u00e9nu\u00e9. Et les petites batailles pour le sort d\u2019une province devinrent des guerres mondiales.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h2 style=\"text-align: center;\"><strong>L\u2019ECHEC<\/strong><\/h2>\n<h4><strong>(70) 67. La douleur n\u2019est pas vaincue.<\/strong><\/h4>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et voil\u00e0 que le temps arrive o\u00f9 cet effort aussi se solde par un \u00e9chec.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pas plus que les morales pr\u00e9c\u00e9dentes, celle-ci n\u2019est venue \u00e0 bout de la souffrance physique. Elle a du, par lassitude, l\u2019admettre comme moyen de rachat. Mais, en fait, elle l\u2019a rendue plus in\u00e9vitable encore.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><i>La morale est impure<\/i>. Ce dont t\u00e9moignent :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans l\u2019Evangile : les \u00e9tonnantes paroles du Christ : \u201cCe qui souille l\u2019homme ce n\u2019est pas l\u2019aliment mais la parole seule\u201d. Le crucifix.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans le christianisme : les asc\u00e8ses, les lois monastiques \u00e9dict\u00e9es \u00e0 l\u2019encontre de la plus \u00e9l\u00e9mentaire hygi\u00e8ne.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans le catholicisme : la confession, compar\u00e9e \u00e0 la purification par l\u2019eau des Anciens.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans la vie moderne : l\u2019interdiction des soins corporels excessifs et la terreur de la nudit\u00e9, dans les pensionnats religieux, l\u2019\u00e9limination des probl\u00e8mes sexuels dans les livres \u201cbien pensants\u201d, etc.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cette indiff\u00e9rence \u00e0 l\u2019\u00e9gard de la chair, cette volont\u00e9 d\u2019inadaptation, jointes \u00e0 l\u2019esp\u00e9rance entretenue de toutes les joies dans le ciel, m\u00e8ne, aussi s\u00fbrement que la temp\u00e9rance grecque, au plus impur des vices physiques.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cet \u00e9lan de l\u2019\u00e2me \u00e0 quoi tend toute la morale, dans les instants de \u201cperte de vitesse\u201d se satisfait charnellement sous la forme du p\u00each\u00e9 dit \u201cmignon\u201d : la gourmandise. L\u2019attrait que la table exerce sur certains pr\u00e9lats, sur le pr\u00eatre de campagne\u2026<\/p>\n<h4><strong>(71) 68. L\u2019esprit est atrophi\u00e9.<\/strong><\/h4>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pas plus que la morale intellectuelle celle-ci n\u2019est venue \u00e0 bout de la mis\u00e8re humaine. Mais par la foi en une \u201cr\u00e9compense\u201d divine, elle a d\u00e9velopp\u00e9 dans l\u2019esprit une intelligence incertaine, un besoin vague \u201cd\u2019autre chose\u201d qui n\u2019est que de l\u2019envie.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><i>La morale est illogique (irrationnelle)<\/i>, ce dont t\u00e9moignent :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans l\u2019Evangile : l\u2019Enfant prodigue, l\u2019ouvrier de la douzi\u00e8me heure, l\u2019agneau perdu, etc\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Chez les mystiques : Savonarole, Saint-J\u00e9r\u00f4me et sa crainte des livres impies, etc\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans l\u2019Eglise catholique : les myst\u00e8res. La mise \u00e0 l\u2019index de toutes les \u0153uvres contraires au dogme, etc\u2026<\/p>\n<h4><strong>(72) 69. Le d\u00e9sespoir.<\/strong><\/h4>\n<p style=\"text-align: justify;\">Enfin et surtout, en pla\u00e7ant l\u2019homme sur le plan du devenir, cette morale lui interdit \u00e0 la fois la jouissance de l\u2019instant et la satisfaction de sa propre continuit\u00e9. L\u2019homme n\u2019est plus que par son mouvement. Dans les heures o\u00f9 le corps et l\u2019esprit, par fatigue, ne peuvent plus suivre l\u2019\u00e2me, la morale laisse l\u2019homme en proie \u00e0 une souffrance pire que le doute et la douleur : le d\u00e9sespoir.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je prononce et j\u2019\u00e9cris \u00e0 dessein ce mot parce que, depuis quelques ann\u00e9es, les moralistes chr\u00e9tiens pr\u00e9tendent opposer leur morale \u00e0 l\u2019effrayante incoh\u00e9rence des \u0153uvres modernes. Ils dressent J\u00e9sus contre Sartre et Camus. Ils disent : \u201cvoil\u00e0 ce qui attend les incroyants. Il faut croire ou d\u00e9sesp\u00e9rer\u201d. Mais ce qu\u2019ils taisent c\u2019est que personne jamais n\u2019a entendu dire que Socrate ou Mo\u00efse fut mort de d\u00e9sespoir. Le d\u00e9sespoir est une souffrance absolument inconcevable pour quiconque n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 baign\u00e9 par le courant spirituel. Et c\u2019est une des gloires de Rimbaud d\u2019avoir os\u00e9 \u00e9crire : \u201cPr\u00eatres, professeurs, ma\u00eetres, vous vous trompez en me livrant \u00e0 la justice. Je n\u2019ai jamais \u00e9t\u00e9 de ce peuple-ci\u00a0; je n\u2019ai jamais \u00e9t\u00e9 chr\u00e9tien\u00a0; je suis de la race qui chantait dans les supplices\u2026\u201d. Sa gloire et son tourment, car il \u00e9tait chr\u00e9tien et n\u2019\u00e9tait pas de la race de ceux qui ne vivent que pour la vie, n\u2019\u00e9tait pas une brute.<\/p>\n<h4><strong>(73) 70. Introduction de la m\u00e9taphysique.<\/strong><\/h4>\n<p style=\"text-align: justify;\">Quelqu\u2019un a-t-il parfois r\u00eav\u00e9 de cette hypoth\u00e8se : que le Christ, au lieu de donner les clefs \u00e0 Pierre, les ait donn\u00e9es \u00e0 Jean qui ne vivait que d\u2019amour\u00a0?(<a title=\"\" href=\"#_ftn9\">[9]<\/a>). Mais il fallait, encore une fois \u2013 la derni\u00e8re &#8211; que l\u2019homme-loi l\u2019emporte sur l\u2019homme-d\u00e9sir. Il fallait, une fois encore, que l\u2019invention d\u2019un dieu fauss\u00e2t le probl\u00e8me humain.<\/p>\n<h4><strong>(74) 71. Aboutissement de la morale : le bigot.<\/strong><\/h4>\n<p style=\"text-align: justify;\">D\u00e9g\u00e9n\u00e9rescence qui a pu faire dire \u00e0 Nietzsche : \u201cReligion d\u2019esclaves\u201d, jugement combien erron\u00e9 lorsqu\u2019on consid\u00e8re les r\u00e9alisations de la morale, cette d\u00e9couverte de la passion\u00a0! Mais combien vrai lorsqu\u2019on \u00e9tudie le chr\u00e9tien moyen de nos jours. Il ne lui manque que l\u2019essentiel de sa morale : le sacrifice. La loi d\u2019amour exige le don. En refusant le don, l\u2019homme a d\u00e9natur\u00e9 les vertus spirituelles.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019esp\u00e9rance n\u2019est plus qu\u2019une prostration stupide dans l\u2019attente du miracle. Devant moi, une m\u00e8re s\u2019\u00e9criait sur le cadavre de sa fille : \u201cMon Dieu pourtant j\u2019ai tellement pri\u00e9\u00a0!\u201d. Cette pauvre femme ne savait pas que l\u2019esp\u00e9rance doit \u00eatre action. Des miracles, nous en voyons chaque jour : dans l\u2019activit\u00e9 du laboratoire, dans la lutte de l\u2019\u00eatre contre sa maladie, dans l\u2019ascension des hauts sommets. Mais pour ressusciter un mort, quel don de soi prestigieux, quelle offrande de passion doit \u00eatre n\u00e9cessaire dont cette m\u00e8re n\u2019avait ni l\u2019aptitude, ni la volont\u00e9\u00a0!<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La Foi qui donnait \u00e0 Thomas d\u2019Aquin une philosophie, guidait Pasteur dans ses recherches, amenait les martyrs \u00e0 vaincre sans tuer, qu\u2019est-elle devenue\u00a0? Une phrase dans un livre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le bigot \u2013 c\u2019est ce vieillard \u00e0 demi-sourd et plus qu\u2019au quart aveugle qui dit \u201cMon Dieu\u00a0! Mon Dieu\u00a0!\u201d toute la journ\u00e9e et cultive en lui une \u00e2me inutile, ou plut\u00f4t, car il n\u2019a plus d\u2019\u00e2me, le creux de son c\u0153ur o\u00f9 il la situe \u2013 o\u00f9 elle fut avant de s\u2019\u00eatre liqu\u00e9fi\u00e9e dans toutes ces larmes qui, pour tout et pour rien, humidifient ses yeux.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h2 style=\"text-align: center;\"><strong>CONCLUSION<\/strong><\/h2>\n<p>Tournons la page. \u201cMonsieur Prudhomme est n\u00e9 avec la Christ\u201d. (<a title=\"\" href=\"#_ftn10\">[10]<\/a>)<\/p>\n<\/div>\n<p><b><br clear=\"all\" \/> <\/b><\/p>\n<div>\n<h1 style=\"text-align: center;\"><strong>Cinqui\u00e8me partie<\/strong><br \/>\n<strong> LES FONDATIONS<\/strong><\/h1>\n<h2 style=\"text-align: center;\"><strong>I<\/strong><br \/>\n<strong> INTERPRETATION DE L\u2019ECHEC DES MORALES<\/strong><\/h2>\n<h4><strong>(75) 72. Faute des hommes-loi.<\/strong><\/h4>\n<p style=\"text-align: justify;\">Si maintenant j\u2019\u00e9tudie, avec le recul n\u00e9cessaire, les \u00e9checs des trois grandes morales, il m\u2019appara\u00eet qu\u2019ils sont si semblables dans leurs cons\u00e9quences que je suis en droit de leur donner une m\u00eame cause.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cette cause, des hommes la cherchent depuis plusieurs si\u00e8cles, des \u00eatres que leur caract\u00e8re \u201cdionysiaque\u201d amenait \u00e0 se m\u00e9fier des lois. Il \u00e9tait naturel qu\u2019ils imputassent l\u2019\u00e9chec des grandes morales humaines \u00e0 l\u2019introduction en elles de r\u00e8gles dogmatiques.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Telle fut l\u2019origine du mouvement d\u2019analyse subjective qui, parti de la Renaissance, se prolonge jusqu\u2019\u00e0 nous et s\u2019oppose en tous ses termes \u00e0 la m\u00e9thode ancienne de synth\u00e8se objective.<\/p>\n<h4><strong>(76) 73. Primaut\u00e9 de l\u2019homme-chercheur.<\/strong><\/h4>\n<p style=\"text-align: justify;\">Parmi ces hommes qui furent l\u00e9gion, trois paraissent avoir jou\u00e9 les r\u00f4les de chefs de file et m\u00e9riter, \u00e0 cet \u00e9gard, une \u00e9tude particuli\u00e8re :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">DESCARTES cr\u00e9e le subjectivisme intellectuel et bat en br\u00e8che le \u201cmonde des id\u00e9es\u201d de Platon.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Jean-Jacques ROUSSEAU cr\u00e9e le subjectivisme sensuel et bat en br\u00e8che le monde social dont l\u2019anc\u00eatre fut Mo\u00efse.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">LUTHER cr\u00e9e le subjectivisme spirituel et bat en br\u00e8che le monde th\u00e9ologal.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Qu\u2019ont apport\u00e9 ces hommes \u00e0 la lib\u00e9ration de l\u2019homme\u00a0?<\/p>\n<h4><strong>(77) 74. Descartes : l\u2019analyse subjective intellectuelle.<\/strong><\/h4>\n<p style=\"text-align: justify;\">Descartes avait pr\u00e9conis\u00e9, pour vaincre les difficult\u00e9s logiques, \u201cde les diviser en autant de parties qu\u2019il serait n\u00e9cessaire pour les r\u00e9soudre\u201d.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Jamais conseil ne fut mieux suivi. Nous avons vu les sciences se pr\u00e9ciser\u00a0; de la m\u00e9decine, na\u00eetre la chirurgie, l\u2019esth\u00e9tique, l\u2019\u00e9tude des maladies\u00a0; de cette derni\u00e8re, la psychiatrie, la neurologie, les sp\u00e9cialisations de l\u2019\u0153il, du c\u0153ur, des poumons. De la physique sont sorties l\u2019optique, l\u2019acoustique, la dynamique, l\u2019\u00e9lectricit\u00e9, etc. Et chacune de ces \u00e9tudes croit repr\u00e9senter le monde. Pour le biologiste, le probl\u00e8me est tissu organique\u00a0; pour le math\u00e9maticien, il est nombre\u00a0; pour le physicien, il est \u00e9nergie\u00a0; pour le psychologue, sentiment. Mais cela n\u2019\u00e9tait rien encore : dans chaque science, des centaines de chercheurs r\u00e9ordonnent chacun le monde. Pour ce biologiste, la vie est aquatique\u00a0; pour cet autre, a\u00e9rienne. Pour ce psychologue, toute connaissance vient de l\u2019exp\u00e9rience et pour cet autre, de la raison. Tour \u00e0 tour, l\u2019univers est r\u00e9solu dans le sens : d\u2019un aspect trompeur de la r\u00e9alit\u00e9, de l\u2019expression d\u2019une r\u00e8gle int\u00e9rieure, d\u2019un \u00e9lan vital, d\u2019une repr\u00e9sentation. O\u00f9 deux mots se heurtent, une th\u00e9orie na\u00eet.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les parties ne manquent pas : nous demandons un tout.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Descartes \u00e9tait parti du doute. \u00c0 la fin de son \u00e8re, c\u2019est au doute que nous sommes revenus. le dogmatisme de Platon ou l\u2019aveu d\u2019impuissance d\u2019Einstein\u00a0? Je refuse de choisir.<\/p>\n<h4><strong>(78) 75. Rousseau : l\u2019analyse subjective sensuelle.<\/strong><\/h4>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le plus sinc\u00e8re, Jean-Jacques, fut de tous ceux qui crurent servir la morale, l\u2019homme qui l\u2019a le plus desservie. Le plus innocemment fautif. Chantant la passion sans r\u00e8gle et la seule conscience int\u00e9rieure, il a cr\u00e9\u00e9 l\u2019esprit de r\u00e9volte et l\u2019\u00e9gotisme satisfait. Sans donner les moyens de se construire une conscience, il a donn\u00e9 la r\u00e8gle de n\u2019\u00e9couter qu\u2019elle.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Sa \u201cNouvelle H\u00e9lo\u00efse\u201d est la grande responsable du mouvement romantique fran\u00e7ais o\u00f9 l\u2019homme n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 si loin de se conna\u00eetre. Tandis que les foules, arm\u00e9es de son \u201cContrat Social\u201d et lasses d\u2019une morale sans justice, pr\u00e9tendaient instituer une justice sans vertu.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Quant \u00e0 sa th\u00e9orie de \u201cl\u2019homme naturel\u201d, qu\u2019en dire\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u201cV\u00e9rit\u00e9 en de\u00e7a des Pyr\u00e9n\u00e9es, erreur au del\u00e0\u201d. Montaigne, bien avant Pascal, s\u2019\u00e9tait diverti \u00e0 \u00e9tablir le catalogue des coutumes. Le catalogue, depuis, a tripl\u00e9 de volume. les habitants de la Terre de Feu et de l\u2019Extr\u00eame Nord n\u2019ont-ils pas aussi leur t\u00e9moignage \u00e0 apporter\u00a0? Et les polyandres de Gobi\u00a0? Et les faciles jeunes filles de Tahiti\u00a0? Et les cruels papous\u00a0? Et les tendres autochtones de Sicile\u00a0? Est-il une faute, un crime, &#8211; y compris celui de manger la t\u00eate de son p\u00e8re, &#8211; qui ne soit glorifi\u00e9 en quelque point du globe\u00a0? Ici, le voleur est port\u00e9 en triomphe et l\u00e0 jet\u00e9 aux fers. Ici, une femme vivante suivra sur le b\u00fbcher le corps de son \u00e9poux et l\u00e0 une femme changera, dans le cours de sa vie, jusqu\u2019\u00e0 vingt-cinq fois de mari l\u00e9gal.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">O\u00f9 est dans tout cela la \u201cmorale naturelle\u201d, la \u201cvoix de la conscience\u201d\u00a0? En quoi le d\u00e9vot qui croit obtenir son salut en je\u00fbnant le vendredi est-il moins <i>naturel<\/i> que le n\u00e8gre d\u2019Afrique qui pr\u00e9tend l\u2019obtenir en jouant aux osselets avec le squelette de son ennemi tu\u00e9\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les suicides et les morts violentes dont les \u0153uvres de Jean-Jacques ont \u00e9t\u00e9 responsables r\u00e9pondent \u00e0 cette question.<\/p>\n<h4><strong>(79) 76. Luther : l\u2019analyse subjective spirituelle.<\/strong><\/h4>\n<p style=\"text-align: justify;\">J\u2019ai assist\u00e9, il y a quelques ann\u00e9es, au pr\u00eache d\u2019un adepte d\u2019une secte protestante\u00a0; je ne sais plus laquelle. Cela se passait dans l\u2019arri\u00e8re-salle d\u2019un caf\u00e9. \u00c9taient venues l\u00e0, surtout, des vieilles femmes, \u00e9pileptiques, mang\u00e9es de tics, que l\u2019adepte devait gu\u00e9rir, apr\u00e8s son pr\u00eache, par l\u2019imposition des mains. Nous chant\u00e2mes des cantiques et l\u00fbmes l\u2019\u00c9vangile. Il n\u2019y eut pas de gu\u00e9rison. Une femme me dit qu\u2019elle en avait vu, \u00e0 d\u2019autres s\u00e9ances. Il est possible qu\u2019il y en ait eu : partout o\u00f9 l\u2019homme croit, il y a miracle. L\u00e0 n\u2019est pas la question, mais que je sortis de ce lieu d\u00e9courag\u00e9. Il me semblait que j\u2019y avais vu ce qu\u2019il peut y avoir de plus affreux en ce monde : une foule de d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9s jet\u00e9s de doctrine en doctrine, revenus aux superstitions les plus humiliantes de l\u2019\u00e2ge du bronze, de ces hommes qui raillent la croyance en l\u2019Immacul\u00e9e Conception et tremblent de devoir passer sous une \u00e9chelle.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Telles ont \u00e9t\u00e9 les cons\u00e9quences lointaines des premi\u00e8res h\u00e9r\u00e9sies. Tels sont les \u00eatres que Luther a le droit de reconna\u00eetre pour les siens.<\/p>\n<h4><strong>(80) 77. L\u2019argument de la dur\u00e9e.<\/strong><\/h4>\n<p style=\"text-align: justify;\">Qu\u2019\u00e9crire d\u2019autre sur ces recherches ardentes, sinon que leur peu de dur\u00e9e t\u00e9moigne contre elles. Descartes est encore vivant qu\u2019on discute son argumentation sur la pens\u00e9e des b\u00eates. Lors de l\u2019affaire des Princes, Luther se d\u00e9ment lui-m\u00eame. Le XVIIIe si\u00e8cle avec Fontenelle et Bayle, Buffon et Montesquieu, Diderot et Condillac, semble conna\u00eetre le dernier point de l\u2019enchev\u00eatrement. Mais le XIXe le d\u00e9passe : sur G\u0153the inachev\u00e9, Kant pose son postulat\u00a0; Nietzsche d\u00e9truit Schopenhauer qu\u2019il adorait. La France entend, au m\u00eame instant, les voix contraires de Bab\u0153uf et de Chateaubriand, de Maistre et de Musset, de Lacordaire et de Fourrier, de Renan et de Hello. Tandis que, de Darwin aux Victoriens, les philosophes anglais se taillent des univers o\u00f9, tour \u00e0 tour, l\u2019homme est singe et roi.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il y a quelques ann\u00e9es, on pouvait voir Alain se contredire d\u2019un ouvrage \u00e0 l\u2019autre. Les livres de philosophie \u00e9taient devenus si nombreux et si vains que nul ne les lisait, hormis des \u00e9tudiants hagards. Ceux qui font m\u00e9tier de penser ne s\u2019entendaient plus sur rien si ce n\u2019\u00e9tait la n\u00e9gation de la morale.<\/p>\n<h4><strong>(81) 78. L\u2019amoralisme.<\/strong><\/h4>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cette attitude, assur\u00e9ment, se comprenait. Sur l\u2019\u00e9bauche d\u2019une morale universelle, les hommes-chercheurs, comme les hommes-loi, se cassaient les dents. Et ces deux seules m\u00e9thodes \u00e9tant connues : le subjectivisme analytique et l\u2019objectivisme synth\u00e9tique, on ne voyait rien au del\u00e0.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il apparaissait ainsi que la cause trouv\u00e9e aux \u00e9checs des trois grandes morales n\u2019\u00e9tait que secondaire et qu\u2019il existait une cause <i>organique<\/i> dont le myst\u00e8re demeurait entier.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Autrement dit, il \u00e9tait possible que le Mont Sina\u00ef fut responsable de la faillite de la morale physique, mais il apparaissait aussi que cette morale se fut effondr\u00e9e sans Mo\u00efse ni Mahomet parce qu\u2019elle n\u2019\u00e9tait qu\u2019une morale sensuelle. Il \u00e9tait possible que le Lyc\u00e9e fut responsable de la faillite de la morale intellectuelle, mais il apparaissait aussi que cette morale se fut effondr\u00e9e sans Platon ni Aristote parce qu\u2019elle n\u2019\u00e9tait qu\u2019une morale rationnelle. Il \u00e9tait possible que les Conciles fussent responsables de la faillite de la morale spirituelle, mais il apparaissait aussi que cette morale se fut effondr\u00e9e sans Saint Paul ni Augustin parce qu\u2019elle n\u2019\u00e9tait qu\u2019une morale mystique.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Une telle position nous introduisait \u00e0 l\u2019amoralisme.<\/p>\n<h4><strong>(82) 79. Etat pr\u00e9sent de la morale.<\/strong><\/h4>\n<p style=\"text-align: justify;\">Aussit\u00f4t, on proclame le probl\u00e8me r\u00e9solu, et chacun se jette sur ce nouvel os. Il n\u2019\u00e9tait \u00e0 cette solution qu\u2019une br\u00e8che : c\u2019est que l\u2019amoralisme n\u2019existe pas. L\u2019homme n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 moins libre qu\u2019aujourd\u2019hui. De la tutelle de l\u2019Isra\u00eblite, du Grec et du chr\u00e9tien \u00e0 l\u2019esclavage de l\u2019homme moderne, il n\u2019y a d\u2019autre diff\u00e9rence qu\u2019entre celui qui n\u2019ob\u00e9it qu\u2019\u00e0 une morale et celui qui ob\u00e9it \u00e0 toutes.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019amoralisme, ou ce qu\u2019on a appel\u00e9 de ce nom, n\u2019est, au vrai, qu\u2019une confrontation de morales. Soit qu\u2019il s\u2019agisse d\u2019un conflit permanent entre la morale rationnelle et la morale mystique, comme dans le Faust de G\u0153the\u00a0; soit qu\u2019il s\u2019agisse, comme dans les \u0153uvres de Nietzsche, de ce m\u00eame conflit retourn\u00e9\u00a0; soit qu\u2019il s\u2019agisse, enfin, comme dans \u201cL\u2019Immoraliste\u201d, \u201cLes Caves du Vatican\u201d, \u201cLes Nourritures Terrestres\u201d, \u201cLa Porte \u00c9troite\u201d, du conflit habilement nuanc\u00e9 entre une morale mystique et une morale sensuelle, cette fameuse destruction est tr\u00e8s loin de d\u00e9truire.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je ne sous-estime pas la n\u00e9cessit\u00e9 o\u00f9 nous \u00e9tions de lire de tels ouvrages. Cette confrontation a plus servi la cause de l\u2019humanit\u00e9 que dix mille ans de moralisme formel. Mais enfin, quel que soit le m\u00e9rite qu\u2019on reconnaisse \u00e0 ces d\u00e9couvreurs courageux, il faut dire qu\u2019il n\u2019est pas celui dont ils se paraient, tout au contraire\u00a0; et que nulle th\u00e8se, si dogmatique fut-elle, n\u2019avait offert \u00e0 l\u2019homme des images plus cruelles de sa d\u00e9pendance morale. Loin de prouver que l\u2019homme p\u00fbt vivre sans \u00e9thique, ils ont d\u00e9montr\u00e9 clairement qu\u2019une r\u00e8gle lui est n\u00e9cessaire, et que son malheur est n\u00e9 de la pression sur lui de trop de r\u00e8gles contradictoires.<\/p>\n<h4><strong>(83) 80. La cause organique.<\/strong><\/h4>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ces travaux et ces \u0153uvres ont eu, au moins, une cons\u00e9quence : la d\u00e9monstration de la cause organique \u00e0 quoi \u00e9tait d\u00fb l\u2019\u00e9chec des morales. Cette cause est que, dans leurs applications, sinon dans leur dogme, toutes les morales \u00e9difi\u00e9es ne situaient l\u2019homme que sur un plan. D\u00e9couverte d\u2019une port\u00e9e incalculable, puisqu\u2019elle conduit \u00e0 poser le probl\u00e8me de La Trinit\u00e9 de l\u00a0\u00bb\u00catre Humain<\/p>\n<h4><strong>(84) 81. Au fond de l\u2019Inconnu pour trouver le nouveau\u2026<\/strong><\/h4>\n<p style=\"text-align: justify;\">Certes, il est \u00e9vident que, dans l\u2019\u00e9tat actuel des connaissances, le h\u00e9ros, le sage et le saint ne peuvent coexister dans le m\u00eame individu. Mais le rapprochement de ces trois sommets et le sentiment qu\u2019au regard de cette Trinit\u00e9, le h\u00e9ros, le sage ou le saint para\u00eetrait inachev\u00e9, pour tout dire : inhumain, sont d\u00e9j\u00e0 d\u2019immenses conqu\u00eates.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Que, pour r\u00e9aliser une telle perfection, soit n\u00e9cessaire la transformation, le renversement des principes, des dogmes, des croyances, des habitudes de vivre et de penser\u00a0; et qu\u2019il y faille une soudaine \u00e9volution, non seulement de la philosophie, mais des sciences appliqu\u00e9es, des conditions de vie, de l\u2019\u00e9conomie politique et de la conception g\u00e9n\u00e9rale de l\u2019homme, nul plus que moi n\u2019en est persuad\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Reste \u00e0 savoir si le moment n\u2019est pas venu, en effet. Et si ce que d\u2019aucuns appellent l\u2019impasse des recherches humaines ne constitue pas la route in\u00e9dite qui, par les voies du ciel, des murailles et des fleuves, nous introduit \u00e0 la<\/p>\n<p align=\"center\">Quatri\u00e8me dimension.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h2 style=\"text-align: center;\"><strong>II<\/strong><br \/>\n<strong> UN \u00c9L\u00c9MENT NOUVEAU : LE TEMPS<\/strong><\/h2>\n<p style=\"text-align: justify;\"><i>Ignorer, c\u2019est ne conna\u00eetre que l\u2019apparence. Dans ce sens, j\u2019ai le droit d\u2019\u00e9crire que les moralistes ont toujours ignor\u00e9 le Temps.<\/i><\/p>\n<p><i>\u00a0<\/i><\/p>\n<h4><strong>(85) 82. Les vieilles cat\u00e9gories : Pass\u00e9, Pr\u00e9sent, Avenir.<\/strong><\/h4>\n<p style=\"text-align: justify;\">Celui qui juge de l\u2019ext\u00e9rieur des choses m\u00e9conna\u00eet les choses. Celui qui dit : \u201cLe soleil se l\u00e8ve, monte, descend, se couche\u201d et ne voit rien au del\u00e0 ignore ce dont il parle. Ainsi, celui qui dit : \u201cLe Pass\u00e9, le Pr\u00e9sent, l\u2019Avenir\u201d ignore le Temps ou ne le conna\u00eet que dans la mesure, tr\u00e8s exactement, o\u00f9 conna\u00eet le soleil celui pour qui l\u2019astre est un cercle jaune ou rouge qui se rapproche et s\u2019\u00e9loigne de la terre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Expliquez \u00e0 cet homme que le soleil n\u2019est pas un cercle, qu\u2019il n\u2019est ni jaune ni rouge et que, s\u2019il n\u2019est pas immobile, son mouvement n\u2019est pas celui qu\u2019il imagine, il criera au mensonge, au paradoxe, \u00e0 la fantaisie. Il dira que vous niez le soleil. Pourtant le soleil existe, mais sous une autre forme et d\u2019apr\u00e8s d\u2019autres lois. mieux : ce n\u2019est que son apparence vaincue qu\u2019il rev\u00eat, vraiment, une existence. Et ce qui semblait le prouver \u00e9tait pr\u00e9cis\u00e9ment ce qui le d\u00e9truisait (car n\u2019est-ce pas d\u00e9truire un \u00eatre que le restreindre \u00e0 son image\u00a0?).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C\u2019est ainsi que le pr\u00e9sent, le pass\u00e9 et l\u2019avenir sont des illusions n\u00e9es de la troisi\u00e8me dimension. Et c\u2019est ainsi que ces illusions, jusqu\u2019\u00e0 nos jours, ont entretenu notre ignorance du Temps.<\/p>\n<h4><strong>(86) 83. Le Renouvellement et le Changement.<\/strong><\/h4>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pour l\u2019homme physique, le temps poss\u00e8de deux aspects : \u201cCe qui \u00e9tait l\u00e0 et s\u2019y trouve encore\u201d, \u201cCe qui n\u2019\u00e9tait pas l\u00e0 et y appara\u00eet\u201d. Il ne conna\u00eet le pass\u00e9 que par le renouvellement : \u201cJ\u2019ai d\u00e9j\u00e0 fait tel geste, respir\u00e9 telle fleur\u201d. Il ne conna\u00eet l\u2019avenir que par le changement : \u201cJe n\u2019ai pas\u2026, etc\u2026\u201d. Quant au pr\u00e9sent, il l\u2019ignore puisqu\u2019il y vit sans cesse. Ou plut\u00f4t, le pr\u00e9sent lui-m\u00eame n\u2019emprunte que l\u2019un ou l\u2019autre des deux aspects.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">S\u2019il conna\u00eet le pass\u00e9, ce n\u2019est que dans la pr\u00e9sence par la tradition. Et c\u2019est dans la pr\u00e9sence qu\u2019il conna\u00eet l\u2019avenir par le pressentiment. Cela vient de ce qu\u2019il ne sait que deux existences : lui \u2013 et l\u2019autre\u00a0; et l\u2019Autre est toujours <i>celui qui est l\u00e0<\/i>.<\/p>\n<h4 style=\"text-align: justify;\"><strong>(87) 84. La Repr\u00e9sentation et l\u2019Evolution.<\/strong><\/h4>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le monde intellectuel est diff\u00e9rent. Pour l\u2019esprit, le temps est essentiellement ce qui se continue\u00a0; c\u2019est \u00e0 dire, puisque le pr\u00e9sent est discontinuit\u00e9 et l\u2019avenir inconnu, ce qui est du pass\u00e9. Mais, parce que le pass\u00e9 est le monde de l\u2019esprit, l\u2019esprit ignore le pass\u00e9 en tant que tel. Et celui-ci ne lui appara\u00eet jamais que sous la forme d\u2019une repr\u00e9sentation (percevoir, c\u2019est se souvenir) ou d\u2019un travail de construction, n\u00e9cessairement \u00e9volutif.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Par la repr\u00e9sentation, l\u2019esprit prend conscience du pr\u00e9sent\u00a0; par l\u2019\u00e9volution, il comprend l\u2019avenir. Il ne peut \u00eatre question, ici, bien s\u00fbr, que de <i>son<\/i> propre pass\u00e9 et de son propre avenir, puisque l\u2019esprit ne conna\u00eet que deux existences : lui en tant que sujet et lui en tant qu\u2019objet, et que l\u2019un et l\u2019autre ne sont pensables que si, d\u00e9j\u00e0, ils <i>sont<\/i> dans le plan de la continuit\u00e9.<\/p>\n<h4 style=\"text-align: justify;\"><strong>(88) 85. La Situation et la Projection.<\/strong><\/h4>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pour l\u2019\u00e2me, enfin, le Temps c\u2019est ce qui devient et donc, puisque le pass\u00e9 est r\u00e9volu et le pr\u00e9sent statique, l\u2019avenir.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019\u00e2me, vivant dans l\u2019avenir, ne conna\u00eet de lui que deux aspects : ce qui le porte en germe et ce qui l\u2019a pr\u00e9vu. La situation et la projection apportent \u00e0 l\u2019\u00e2me le t\u00e9moignage constant et sans cesse nouveau de ce qui sera. La situation lui donne la valeur actuelle de ses aptitudes, la projection, la valeur arbitraire de son vouloir.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais l\u2019un et l\u2019autre sont des vecteurs. Et, comme tels, leurs existences demeurent li\u00e9es \u00e0 leurs \u00e9lans. Je veux dire qu\u2019un vecteur sans but ne s\u2019imagine pas. Et d\u00e8s qu\u2019il y a \u00e9lan, il cesse d\u2019y avoir lui ou moi. Il y a toi vers qui je vais. C\u2019est ainsi que l\u2019\u00e2me ne conna\u00eet que deux \u00eatres : le point de d\u00e9part et le point d\u2019arriv\u00e9e.<\/p>\n<h4><strong>(89) 86. Essai d\u2019humanisation du Temps.<\/strong><\/h4>\n<p><b>La Pr\u00e9sence. La Continuit\u00e9. Le Devenir.<\/b><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019\u00eatre n\u2019existe que par des contraires qui coexistent en m\u00eame temps que lui. Les \u00eatres simples n\u2019ont pas d\u2019autre existence : ce ne sont que des cr\u00e9ations de l\u2019esprit.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le Temps <i>est<\/i> parce qu\u2019il n\u2019est pas simple.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La Pr\u00e9sence n\u2019est qu\u2019une discontinuit\u00e9 qui devient : le devenir la discontinue et la continuit\u00e9 l\u2019immobilise.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La Continuit\u00e9 n\u2019est qu\u2019une pr\u00e9sence qui devient : le devenir \u201cl<i>\u2019absente<\/i>\u201d et la pr\u00e9sence l\u2019immobilise.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le Devenir n\u2019est qu\u2019une pr\u00e9sence qui se continue : la pr\u00e9sence le discontinue et la continuit\u00e9 l\u2019absente.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019image classique du fleuve illustre cette complexit\u00e9. Le temps est un fleuve dont la continuit\u00e9 est le lit, le devenir le cours, une vague la pr\u00e9sence. Il reste bien entendu que ceci n\u2019est qu\u2019une image. Mais assez riche en ce sens que le cours du fleuve et ses remous ont cr\u00e9\u00e9 son lit, que le remous na\u00eet de la contrainte du cours par les berges, et que ce cours lui-m\u00eame sera form\u00e9 par les vagues et bord\u00e9 par les rives. (<a title=\"\" href=\"#_ftn11\">[11]<\/a>)<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cette simultan\u00e9it\u00e9 et cette d\u00e9pendance entre eux des trois \u00e9l\u00e9ments du Temps font non seulement son existence r\u00e9elle, mais encore, indubitablement, l\u2019existence de tout ce qui est . La pierre, la fleur, l\u2019animal, l\u2019homme n\u2019ont d\u2019existence que <i>temporellement<\/i>, et les \u00e9checs r\u00e9p\u00e9t\u00e9s des morales, quelles que soient les causes secondaires qu\u2019on puisse donner, n\u2019ont d\u2019autre origine que la cr\u00e9ation de mondes actuels, arbitraires ou dynamiques o\u00f9 le temps n\u2019a pas place.<\/p>\n<h4><strong>(90) 87. Illustration : le Temps Cr\u00e9ateur.<\/strong><\/h4>\n<p style=\"text-align: justify;\">La premi\u00e8re preuve de l\u2019existence est la complexit\u00e9, la seconde est la cr\u00e9ation. De sorte que toute existence appara\u00eet comme une complexit\u00e9 active. Et les deux termes sont si \u00e9troitement li\u00e9s que, dans le monde intellectuel o\u00f9 les \u00eatres simples apparaissent sous forme de fictions, les fictions ne portent un germe cr\u00e9ateur que dans leur dualit\u00e9 (ou antinomie). Loi \u00e9nonc\u00e9e tout au d\u00e9but de cet ouvrage sous l\u2019appellation de <i>loi d\u2019obstacle<\/i>.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Apr\u00e8s avoir prouv\u00e9 l\u2019existence r\u00e9elle du Temps par sa complexit\u00e9, il me faut donc la prouver \u00e0 nouveau par sa valeur cr\u00e9atrice.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les exemples connus : le m\u00e9tier \u00e0 cartons perfor\u00e9s invent\u00e9 en quelques ann\u00e9es par Basile Bouchon, Falcon, Vaucanson et Jacquard\u00a0; Romas et Franklin d\u00e9couvrant presque le m\u00eame jour le cerf-volant \u00e9lectrique\u00a0; Newton et Leibnitz trouvant simultan\u00e9ment le calcul infinit\u00e9simal, etc\u2026, ont, depuis longtemps, illustr\u00e9 la formule populaire : \u201cIl y a quelque chose dans l\u2019air\u201d. Il semble de plus en plus certain que les id\u00e9es de Rousseau, de Voltaire, d\u2019Alembert , de Diderot furent, malgr\u00e9 leurs contradictions ou \u00e0 cause de ces contradictions m\u00eame, la cr\u00e9ation du temps 1730-1760. Nous avons eu l\u2019esprit 1830, l\u2019esprit 1900. Inutile d\u2019insister, tout exemple que je pourrais donner serait moins probant que celui qui se d\u00e9veloppe sous nos yeux.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ne voyons-nous pas, au m\u00eame instant :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" align=\"center\"><i>l\u2019existentialisme<\/i><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">des philosophes, ayant rejet\u00e9 toutes les vieilles doctrines, se solidariser dans cette attitude de A. Camus : \u201cL\u2019absurdit\u00e9 est une passion, la plus d\u00e9chirante de toutes\u201d et chercher, avec Sartre, \u201cune dualit\u00e9 enti\u00e8rement fictive entre le moi d\u2019une part et des structures parasitaires d\u2019autre part\u201d (Gabriel Marcel)\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" align=\"center\"><i>le surr\u00e9alisme<\/i><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">des \u00e9crivains conduire le roman dans un univers comportemental et des po\u00e8tes dans un monde surr\u00e9aliste, dans le but avou\u00e9 de partir d\u2019un r\u00e9el morcel\u00e9 \u00e0 l\u2019extr\u00eame, par cons\u00e9quent absurde, pour donner de la vie une illustration plus proche de la v\u00e9rit\u00e9\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" align=\"center\"><i>la physique nucl\u00e9aire<\/i><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">des savants reconna\u00eetre, avec Louis de Broglie, que l\u2019id\u00e9e de \u201ccompl\u00e9mentarit\u00e9\u201d introduite par M. Bohr dans la physique nucl\u00e9aire pour expliquer la double nature corpusculaire et ondulatoire des atomes conduit \u00e0 penser \u201cqu\u2019une m\u00eame r\u00e9alit\u00e9 peut se pr\u00e9senter \u00e0 nous sous deux aspects qui, au premier abord, paraissent inconciliables, mais n\u2019entrent jamais en conflit direct. Quand, en effet, l\u2019un de ces aspects s\u2019affirme, l\u2019autre s\u2019estompe dans la mesure exactement suffisante pour qu\u2019une contradiction soit toujours \u00e9vit\u00e9e\u201d, ce qui est la destruction m\u00eame du premier principe sur lequel est construit notre univers actuel : A.=.A, et fait p\u00e9n\u00e9trer la science, comme les lettres et la philosophie, dans le champ de l\u2019absurde\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" align=\"center\"><i>le Marxisme<\/i><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">des politiciens se d\u00e9vouer \u00e0 une doctrine qui allie contradictoirement des mesures r\u00e9volutionnaires et des th\u00e9ories utopiques, introduisant cette m\u00eame absurdit\u00e9 dans le domaine politique\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ne comprend-on pas, enfin, que ces positions recouvrent :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">1\u00b0) l\u2019angoisse d\u2019un temps o\u00f9 ne sont plus applicables des m\u00e9thodes p\u00e9rim\u00e9es et le d\u00e9sespoir de vivre sans m\u00e9thode\u00a0;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">2\u00b0) le d\u00e9sir d\u2019\u00e9carter des murs, de changer de sph\u00e8re\u00a0; l\u2019attente du prodige\u00a0;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">3\u00b0) la d\u00e9couverte acc\u00e9l\u00e9r\u00e9e de secrets \u00e9tranges et l\u2019invraisemblance de cette d\u00e9couverte\u00a0;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">4\u00b0) le souci de ne plus travailler pour \u201cl\u2019\u00e9lite\u201d, mais pour tout homme qui vive.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et, surtout, animant ces diff\u00e9rentes tendances, la th\u00e9orie encore inconsciente de coexistence des contraires.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et ne semble-t-il pas vraiment que le <i>Temps est venu\u00a0<\/i>?<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h2 style=\"text-align: center;\"><strong>III<\/strong><br \/>\n<strong> LA METHODE DES SURCAUSES<\/strong><\/h2>\n<p style=\"text-align: justify;\"><i>\u201cTout est la vie \u2013 la vie dans la vie \u2013 la plus petite dans la plus grande et toutes dans l\u2019esprit de Dieu\u201d.<\/i>&#8211; Edgar Allan Poe<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><i>\u201c<\/i><i>Les philosophes n\u2019ont fait jusqu\u2019ici qu\u2019interpr\u00e9ter le monde de diff\u00e9rentes mani\u00e8res. Il s\u2019agit maintenant de le transformer\u201d.<\/i> \u2013 Karl Marx.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><i>\u201cPourrons-nous conna\u00eetre la r\u00e9alit\u00e9 physique d\u2019une fa\u00e7on objective, c\u2019est-\u00e0-dire ind\u00e9pendante des moyens employ\u00e9s pour la conna\u00eetre\u00a0?\u2026A cette question, la r\u00e9ponse donn\u00e9e par la Physique actuelle est n\u00e9gative\u201d<\/i> \u2013 Louis de Broglie<\/p>\n<h4><strong>(91) 88. L\u2019esprit du si\u00e8cle.<\/strong><\/h4>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cette confrontation des tendances modernes de la po\u00e9sie, de la science, de la politique et de la philosophie nous annonce, tout autant qu\u2019\u00e0 un carrefour, quatre poteaux qui indiqueraient que les quatre routes m\u00e8nent \u00e0 Rome, d\u2019une part, que l\u2019avenir est en germe dans tous les esprits et qu\u2019il serait vain de songer y \u00e9chapper\u00a0; d\u2019autre part, que, pour comprendre cet avenir et accomplir le chemin promis pour y atteindre, toutes les m\u00e9thodes connues sont inefficaces.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">R\u00e8gne de l\u2019absurde, dira-t-on avec m\u00e9pris : c\u2019est l\u2019attitude de l\u2019homme-loi, le \u201crien ne va plus\u201d, l\u2019opposition farouche des hors-si\u00e8cle. Ce qui est absurde dans un monde \u00e0 trois dimensions ne l\u2019est plus d\u00e8s que trouv\u00e9e la quatri\u00e8me. L\u2019absurdit\u00e9 qui donne les joyaux Val\u00e9riens, permet la d\u00e9sint\u00e9gration de l\u2019atome, fait \u00e9voluer l\u2019Europe vers un r\u00e9gime o\u00f9 d\u00e9mocratie, aristocratie et autocratie existeront simultan\u00e9ment, une telle absurdit\u00e9 vaut bien qu\u2019on s\u2019y arr\u00eate, non seulement parce qu\u2019il serait vain de s\u2019y d\u00e9rober, mais parce qu\u2019il appara\u00eet que d\u2019elle seule d\u00e9pend la lib\u00e9ration de l\u2019homme.<\/p>\n<h4><strong>(92) 89. Les exemples illustres.<\/strong><\/h4>\n<p style=\"text-align: justify;\">D\u2019ailleurs, nous n\u2019inventons rien.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Certes, l\u2019\u00e9chec de la science 1900 et celui de la morale conventionnelle nous autorisent \u00e0 nous d\u00e9fier de leurs m\u00e9thodes. Des principes qui conduisent aux b\u00fbchers de Florence et \u00e0 l\u2019Inquisition espagnole, \u00e0 la roue de la place de Gr\u00e8ve et la guillotine n\u2019aideront jamais au progr\u00e8s de l\u2019humanit\u00e9. Pas davantage, une m\u00e9thode qui conduit aux super V3.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et, cependant, n\u2019est-il pas \u00e9trange que, malgr\u00e9 ces terribles erreurs, l\u2019humanit\u00e9 soit en progr\u00e8s constant\u00a0? La Morale que nous \u00e9voquions par le massacre des Albigeois, n\u2019oublions pas que nous lui devons Socrate et J\u00e9sus. Et cette Science que nous accusons, avec justice, de millions de morts, c\u2019est \u00e0 elle cependant que nous devons, entre autres choses, le vaccin et l\u2019\u00e9lectricit\u00e9, le phonographe et l\u2019infrarouge, le radium et l\u2019a\u00e9roplane.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il n\u2019y a pas l\u00e0 contradiction. Les m\u00e9thodes de recherche des causes et de souci des cons\u00e9quences, prises isol\u00e9ment, sont mauvaises et doivent \u00eatre rejet\u00e9es. Ce n\u2019est ni \u00e0 l\u2019une ni \u00e0 l\u2019autre que nous devons Socrate et la dialectique, Edison et l\u2019\u00e9lectricit\u00e9. Ce n\u2019est \u00e0 aucune des deux que nous devons les r\u00e9sultats immenses du Progr\u00e8s.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je pr\u00e9tends que ces hommes, si peu nombreux qu\u2019on les compterait sur ses doigts : \u201cEuclide, Pythagore, Archim\u00e8de, Paracelse, L\u00e9onard de Vinci, Newton, Pascal, Volta, Pasteur, Amp\u00e8re, Edison, Curie\u2026\u201d et ces autres, moins nombreux encore : \u201cConfucius, Socrate, J\u00e9sus\u2026\u201d ont appliqu\u00e9, chacun dans son domaine, une m\u00e9thode que personne, pas m\u00eame eux, n\u2019a song\u00e9 \u00e0 codifier. Cette m\u00e9thode consiste dans <i>l\u2019explication de l\u2019acte par ses<\/i> <i>cons\u00e9quences<\/i>, ce qui est aussi loin de la justification de l\u2019acte par ses cons\u00e9quences que de son explication par ses causes.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Edison d\u00e9couvre le secret de la lampe \u00e9lectrique en cherchant un filament (fibre de bambou) tel que sa carbonisation soit assez lente pour autoriser la lumi\u00e8re. Celui-l\u00e0 et pas un autre. Le Tungst\u00e8ne qui remplace cette fibre fut obtenu d\u2019apr\u00e8s la m\u00eame m\u00e9thode, par un progr\u00e8s de la technique <b>dans le sens de la r\u00e9alisation recherch\u00e9e<\/b>. (<a title=\"\" href=\"#_ftn12\">[12]<\/a>)<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Or cette technique que j\u2019oppose \u00e0 la morale dogmatique et \u00e0 la science causale, nous la trouverions non seulement \u00e0 la base des grandes inventions de ce si\u00e8cle (la d\u00e9couverte par Louis Lumi\u00e8re du dispositif qui, permettant d\u2019appliquer la persistance de l\u2019image dans la r\u00e9tine, autorise le cin\u00e9matographe) mais aussi \u00e0 la base des grandes d\u00e9couvertes morales.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le Christ cherchant le rem\u00e8de aux maux spirituels des hommes refond l\u2019univers par la d\u00e9couverte (ou l\u2019invention) de l\u2019amour. Mais l\u2019amour est une clef de cire qui s\u2019adapte \u00e0 toutes les serrures.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je nomme M\u00e9thode des Surcauses cette m\u00e9thode de synth\u00e8se subjective et je m\u2019en explique.<\/p>\n<h4><strong>(93) 90. M\u00e9thode synth\u00e9tique.<\/strong><\/h4>\n<p style=\"text-align: justify;\">La premi\u00e8re n\u00e9cessit\u00e9 de la synth\u00e8se est qu\u2019elle seule tend les \u00e9nergies vers un but pr\u00e9cis\u00e9\u00a0; la seconde est qu\u2019elle seule hi\u00e9rarchise les conjectures mentales autour d\u2019id\u00e9es ma\u00eetresses\u00a0; la troisi\u00e8me est qu\u2019elle seule pr\u00e9sente l\u2019int\u00e9r\u00eat pratique parce que seule elle est constructive.<\/p>\n<h4><strong>(94) 91. M\u00e9thode subjective.<\/strong><\/h4>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cependant le philosophe ne peut construire utilement qu\u2019en ne d\u00e9bordant pas le cadre de ses exp\u00e9riences. La v\u00e9rification imm\u00e9diate de ses th\u00e9ories, lui seul est en mesure de la faire sur lui-m\u00eame. Il faut qu\u2019il apprenne \u00e0 sourire des formules\u00a0; qu\u2019il les contredise l\u2019une par l\u2019autre, jusqu\u2019\u00e0 ce point o\u00f9 l\u2019antinomie, flagrante, appara\u00eet et devient absurde\u00a0; qu\u2019il laisse dormir, alors, l\u2019inexplicable en lui sans choisir d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment un seul des deux termes aux d\u00e9pens de l\u2019autre. L\u2019intuition jaillira quand il s\u2019y attend le moins, \u00e9clairant les deux termes, faisant sourdre de leur choc la flamme qui sera <i>sa<\/i> v\u00e9rit\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Enfin, il faut que nul ne dise : \u201ccette cure m\u2019a sauv\u00e9. Elle te sauvera\u201d, mais qu\u2019il dise : \u201cVoil\u00e0 quel \u00e9tait mon mal et voil\u00e0 comment je m\u2019en suis gu\u00e9ri. Et maintenant, quel est le tien\u00a0?\u201d. Le Christ ne parlait pas \u00e0 la femme adult\u00e8re comme au sage Nicom\u00e8de. Et Gide \u00e9crivait ce mot que nous devons m\u00e9diter : \u201cQue mon livre t\u2019enseigne \u00e0 t\u2019int\u00e9resser plus \u00e0 toi qu\u2019\u00e0 lui-m\u00eame.\u201d<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le moraliste que nous souhaitons, c\u2019est le \u201cmoraliste ind\u00e9licat\u201d qui n\u2019applique pas pour lui les r\u00e8gles qu\u2019il enseigne. Mais seule la connaissance approfondie d\u2019un \u00eatre peut autoriser cet oubli de soi. Et c\u2019est ainsi que nous pouvons retrouver \u00e0 la base des techniques \u2013 l\u2019indispensable amour. Alors seulement une th\u00e9orie \u2013 toute th\u00e9orie \u2013 prendra un sens humain.<\/p>\n<h4><strong>(95) 92. Servir.<\/strong><\/h4>\n<p style=\"text-align: justify;\"><i>Telle fut la m\u00e9thode du bon rebouteux, la m\u00e9thode de Socrate, la m\u00e9thode de saint Fran\u00e7ois de Salle et de saint Fran\u00e7ois Xavier.<\/i><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><i>Telle est la m\u00e9thode que j\u2019ai souhait\u00e9 employer. Plus mon \u00e9thique sera formelle comme une g\u00e9om\u00e9trie et proche de moi comme un po\u00e8me, moins je serai \u00e9loign\u00e9 de mon dessein qui fut de la rendre intelligible, ais\u00e9e \u00e0 concevoir et simple \u00e0 pratiquer.<\/i><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h2 style=\"text-align: center;\"><strong>IV<\/strong><br \/>\n<strong> CHAPITRE DES DEFINITIONS<\/strong><\/h2>\n<h4><strong>(96) 93. D\u00e9fense pr\u00e9liminaire.<\/strong><\/h4>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019Ethique dont je tente de jeter les bases repose :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">1\u00b0 Sur l\u2019exclusion de toute m\u00e9taphysique, mon \u00e9tude n\u2019\u00e9tant pas Dieu mais l\u2019homme.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">2\u00b0 Sur la m\u00e9thode d\u2019investigation des Surcauses (je fabrique tel rem\u00e8de \u201cparce qu\u2019il\u201d gu\u00e9rit), ayant revendiqu\u00e9 le droit pour le philosophe d\u2019utiliser les moyens employ\u00e9s par le physicien, le m\u00e9decin, l\u2019ing\u00e9nieur.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">3\u00b0 Sur le concept de la Trinit\u00e9 Humaine, induit :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">A \u2013 De l\u2019\u00e9tude des trois grandes morales et de la constatation qu\u2019elle ont \u00e9tudi\u00e9 chacune un aspect diff\u00e9rent de l\u2019homme.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">B \u2013 De la conscience journali\u00e8re de vivre sur trois plans, dont l\u2019un est une r\u00e9alit\u00e9 de pr\u00e9sence, le second une notion de continuit\u00e9, le troisi\u00e8me un \u00e9lan de devenir.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">4\u00b0 Sur l\u2019\u00e9tude de cette Trinit\u00e9 \u00e0 la fois dans ses \u00e9l\u00e9ments et dans les cycles qui concourent \u00e0 l\u2019interr\u00e9action entre les \u00e9l\u00e9ments\u00a0; cycles que j\u2019imagine au nombre de deux, sur l\u2019\u00e9vidence o\u00f9 je suis que toute vie est renouvellement ensemble que changement, \u00e9volution en m\u00eame temps que repr\u00e9sentation, projection mais situation.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h3><strong>ICI COMMENCE LE CHAPITRE DES DEFINITIONS (<a title=\"\" href=\"#_ftn13\">[13]<\/a>)<\/strong><\/h3>\n<h4><strong>(97) 94. Les lieux.<\/strong><\/h4>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ils sont :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">la pr\u00e9sence ou monde du je-lui, dont la dualit\u00e9 apparente est changement et renouvellement.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">la continuit\u00e9 ou monde du je-moi, dont la dualit\u00e9 apparente est repr\u00e9sentation et \u00e9volution.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">le devenir ou monde du je-tu, dont la dualit\u00e9 apparente est situation et projection.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><b>Images : <\/b><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">1\u00b0 J\u2019ai devant les yeux un mur tapiss\u00e9 de vert : renouvellement. Un rayon de soleil vient y faire courir une tache d\u2019or : changement. Mais cette t\u00e2che et cette tapisserie ont ceci de commun qu\u2019elles ne cessent pas d\u2019\u00eatre si je ne les regarde. Mon bras en interceptant le rayon ne d\u00e9truit pas le rayon mais l\u2019absente de mon regard. Je puis, en fermant les yeux, sans d\u00e9truire r\u00e9ellement la tapisserie, l\u2019abolir de mon lieu de pr\u00e9sence : monde du je-lui.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">2\u00b0 Cette tapisserie et cette tache habitent mon esprit sous forme de repr\u00e9sentations, en m\u00eame temps que mon esprit se livre sur elles \u00e0 l\u2019op\u00e9ration \u00e9volutive que je d\u00e9cris (jugement, imagination, synth\u00e8se). Mais cette repr\u00e9sentation et cette \u00e9volution ont ceci de commun qu\u2019elles n\u2019ont pas besoin du monde ext\u00e9rieur pour subsister. Les yeux ferm\u00e9s, je me repr\u00e9sente la tapisserie avec sa tache et dans vingt ans je pourrai les retrouver en moi\u00a0; ainsi de ma pens\u00e9e \u00e9volutive. Personne qui ne reconnaisse que j\u2019ai chang\u00e9 de monde et que je me trouve maintenant sur le plan du je-moi : lieu de continuit\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">3\u00b0 Pendant que je raisonne ainsi, un ami entre que je n\u2019ai pas vu depuis trois ans. Imaginez le trouble passionnel qui me saisit : \u201cQu\u2019est-il devenu\u00a0? Comme il a maigri\u00a0! Quelle heureuse surprise\u00a0!\u201d Mais en m\u00eame temps : \u201cEt cette pens\u00e9e proche de son \u00e9closion\u00a0? Ce rythme harmonieux qu\u2019une distraction peut me d\u00e9rober\u00a0?\u201d Alors, tendresses, questions \u00e0 la fois ardentes et contraintes : \u201cQu\u2019il me reste longtemps\u00a0! Qu\u2019il s\u2019en aille bien vite\u00a0!\u201d Situation, ce conflit entre la surprise de l\u2019amiti\u00e9 et la pression de l\u2019\u0153uvre. Projections, des souhaits si contradictoires. Mais situation et projection ont ceci de commun qu\u2019elles ont besoin pour \u00eatre : de moi et de l\u2019objet de mon amiti\u00e9, de moi et de l\u2019\u0153uvre. Personne qui ne sente que dans ce dilemme l\u2019esprit ni le corps n\u2019ont place directement et que je ne suis plus qu\u2019une \u00e2me embarrass\u00e9e. Je viens de p\u00e9n\u00e9trer dans le monde du je-tu : lieu de devenir.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><b>Je nomme :<\/b><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pr\u00e9sence, le lieu de la vie sensuelle.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Continuit\u00e9, le lieu de la vie intellectuelle.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Devenir, le lieu de la vie passionnelle.<\/p>\n<h4 style=\"text-align: justify;\">(98) 95. Condition et lib\u00e9ration.<\/h4>\n<p style=\"text-align: justify;\">En chaque lieu, la dualit\u00e9 pr\u00e9c\u00e9demment \u00e9tablie constitue une double condition. Chaque lieu tend \u00e0 s\u2019accomplir dans le sens d\u2019une double lib\u00e9ration.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><b>Images :<\/b><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">1\u00b0 Dans mon exemple de la tapisserie, renouvellement et changement sont exactement dos\u00e9s pour permettre la lib\u00e9ration par l\u2019acte (ici, conscience). Il n\u2019en aurait pas \u00e9t\u00e9 de m\u00eame si j\u2019avais \u00e9voqu\u00e9 un changement trop violent tel qu\u2019un grand froid ou une br\u00fblure.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">2\u00b0 De m\u00eame, mon second exemple \u00e9tait un exemple de lib\u00e9ration d\u2019un lieu de continuit\u00e9, par arbitraire (ici, volont\u00e9 de l\u2019\u0153uvre). Il n\u2019en aurait pas \u00e9t\u00e9 de m\u00eame si j\u2019avais \u00e9voqu\u00e9 une repr\u00e9sentation contraire \u00e0 l\u2019\u00e9volution de ma pens\u00e9e, telle que deux faits antinomiques.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">3\u00b0 Dans mon troisi\u00e8me exemple, au contraire, la situation et la projection s\u2019offrent comme des conditions dans un lieu de devenir. Je m\u2019en lib\u00e9rerai en \u00e9quilibrant mes aptitudes (l\u2019\u00e9lan d\u2019amiti\u00e9) et ma volont\u00e9 (l\u2019\u0153uvre) dans le sens de l\u2019une quelconque des deux passions, \u00e0 condition de n\u2019\u00eatre plus \u201cje\u201d, mais l\u2019\u0153uvre ou l\u2019ami.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C\u2019est ainsi que :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La Pr\u00e9sence est <i>passive ou agissante<\/i>.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La Continuit\u00e9 <i>d\u00e9pendante ou libre<\/i>.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le Devenir <i>dirig\u00e9 ou spontan\u00e9<\/i>.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><b>Je nomme :<\/b><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Etat la Pr\u00e9sence passive.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Conjecture la Continuit\u00e9 d\u00e9pendante.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Impulsion le Devenir dirig\u00e9<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Telles sont les trois dualit\u00e9s conditionnelles de l\u2019homme.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les Etats correspondent aux apparences temporelles du Renouvellement et du Changement. Ils sont l\u2019Accoutumance et l\u2019App\u00e9tit (ou Attention).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les Conjectures correspondent aux apparences temporelles de la Repr\u00e9sentation et de l\u2019Evolution. Elles sont la Conscience et l\u2019Intelligence.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les Impulsions correspondent aux apparences temporelles de la Situation et de la Projection. Elles sont l\u2019Aptitude et la Volont\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><b>Je nomme<\/b> :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Acte la Pr\u00e9sence agissante.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Arbitraire la Continuit\u00e9 libre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mouvement le Devenir spontan\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Telles sont les trois dualit\u00e9s lib\u00e9ratrices de l\u2019homme.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les Actes correspondent aux apparences temporelles de la Repr\u00e9sentation (lieu du je-moi) et de la Situation (lieu du je-tu) et, par cons\u00e9quent, sont lib\u00e9rateurs du lieu de Pr\u00e9sence. Ils sont la Conscience et l\u2019Aptitude.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les Arbitraires correspondent aux apparences temporelles du Renouvellement (lieu du je-lui) et de la Projection (lieu du je-tu) et, par cons\u00e9quent, sont lib\u00e9rateurs du lieu de Continuit\u00e9. Ils sont l\u2019Accoutumance et la Volont\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les Mouvements correspondent aux apparences temporelles du Changement (lieu du je-lui) et de l\u2019Evolution (lieu du je-moi) et, par cons\u00e9quent, sont lib\u00e9rateurs du lieu de Devenir. Ils sont l\u2019App\u00e9tit et l\u2019Intelligence.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><b>Ce qui m\u2019autorise \u00e0 d\u00e9finir :<\/b><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Accoutumance : l\u2019\u00e9tat d\u2019arbitraire.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">App\u00e9tit : l\u2019\u00e9tat dynamique.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Conscience : la conjecture actuelle.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Intelligence : la conjecture dynamique.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Volont\u00e9 : l\u2019impulsion arbitraire.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Aptitude : l\u2019impulsion actuelle.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">et \u00e0 \u00e9mettre <b>l\u2019axiome I<\/b> : \u201cToute lib\u00e9ration d\u2019un lieu est condition d\u2019un autre.\u201d<\/p>\n<h4 style=\"text-align: justify;\"><strong>(99) 96. Cycle essentiel et cycle accidentel.<\/strong><\/h4>\n<p style=\"text-align: justify;\">Un tel axiome exige, pour se concevoir, l\u2019existence constante d\u2019une double interr\u00e9action entre les trois lieux\u00a0; interr\u00e9actions auxquelles leur constance donne les apparences de deux cycles. Tout se passe, en effet, comme si :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">1\u00b0) D\u2019une part, le changement, la repr\u00e9sentation et la projection \u00e9taient dans un rapport constant de modifications accidentelles.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">2\u00b0) D\u2019autre part, le renouvellement, la situation et l\u2019\u00e9volution \u00e9taient dans le rapport constant de structures essentielles.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><b>Ce pourquoi je nomme :<\/b><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cycle essentiel, le cycle : accoutumance, aptitude, intelligence.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cycle accidentel, le cycle : app\u00e9tit, conscience, volont\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cette combinaison de deux cycles, de trois spires chacun, se rencontrant en trois lieux diff\u00e9rents, de fa\u00e7on qu\u2019en chaque lieu, deux spires donnent naissance \u00e0 deux autres, est \u00e9videmment impossible \u00e0 repr\u00e9senter par une figure g\u00e9om\u00e9trique dans un univers euclidien. La coupe que je dessine ici ne pr\u00e9tend donc pas \u00e0 la repr\u00e9sentation exacte des trois lieux humains (dans la r\u00e9alit\u00e9, les conditions \u201cIntelligence\u201d et \u201cVolont\u00e9\u201d n\u2019ont pas, en absolu, une valeur plus grande que les autres) et ne permet que de comprendre l\u2019interr\u00e9action des conditions lib\u00e9ratrices.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Quant \u00e0 la figure exacte que je souhaite, il me faudrait, avant de la r\u00e9aliser, savoir comment repr\u00e9senter dans un univers \u00e0 trois dimensions : 1) Que les trois spires d\u2019un m\u00eame cycle sont, en absolu, d\u2019\u00e9gales longueurs, et que le cycle, cependant affecte la forme d\u2019un huit (ou d\u2019un cercle ou d\u2019une ellipse). 2) Que les deux cycles sont d\u2019\u00e9gales longueurs et de forme identique et cependant se coupent en trois points.<\/p>\n<h4><strong>(100) 97. Le bien et le mal.<\/strong><\/h4>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ceci explique la diversit\u00e9 tr\u00e8s grande des morales et donne un sens nouveau \u00e0 ces vieux mots : le Mal et le Bien que se renvoient les sectaires des morales oppos\u00e9es.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Nous avons vu, en effet, au cours de cette \u00e9tude, les moralistes physiques, admettre, sinon glorifier, l\u2019orgueil et la col\u00e8re, alors que les intellectuels consid\u00e8rent la col\u00e8re comme l\u2019un des obstacles \u00e0 la sagesse et les mystiques l\u2019orgueil comme une des causes de l\u2019\u00e9go\u00efsme.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Nous avons vu les moralistes intellectuels accro\u00eetre par leurs vertus intellectuelles, la luxure et l\u2019avarice, alors que la luxure est un obstacle \u00e0 la puret\u00e9 et l\u2019avarice la seconde cause de l\u2019\u00e9go\u00efsme.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Nous avons vu les moralistes spirituels vivre et faire vivre leurs disciples dans une insatisfaction de l\u2019heure qui m\u00e8ne tout droit \u00e0 l\u2019impuret\u00e9 de la gourmandise, \u00e0 l\u2019insanit\u00e9 d\u2019une envie rentr\u00e9e, que Taine qualifiait de \u201cd\u00e9lire chronique de la pers\u00e9cution\u201d.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais nous l\u2019avons dit \u00e9galement, ces Morales se tournaient vers les cons\u00e9quences et non vers les causes. Il ne peut donc nous \u00e9tonner que ces divergences proviennent de conceptions diff\u00e9rentes de la lib\u00e9ration humaine.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pour le sensuel, cette Lib\u00e9ration ne peut \u00eatre que jouissance\u00a0; pour l\u2019intellectuel, science\u00a0; pour le spirituel, amour. Or, nous savons que celui qui vit dans la pr\u00e9sence et pour la seule pl\u00e9nitude des sens, ne sera jamais un sage ni un saint. De m\u00eame que l\u2019ap\u00f4tre sous-estimera son corps et son esprit. De m\u00eame encore que le Sage laisse dess\u00e9cher son \u00e2me et s\u2019atrophier sa chair.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Telles ont \u00e9t\u00e9, au cours des \u00e2ges, les cons\u00e9quences les meilleures de ce terrible dilemme invent\u00e9 par l\u2019homme : le bien et le mal.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En r\u00e9alit\u00e9, ces mots n\u2019ont de sens que dans l\u2019un quelconque des trois lieux et ne recouvrent une valeur r\u00e9elle que s\u2019ils signifient : \u00e9quilibre et d\u00e9s\u00e9quilibre (\u00e9galit\u00e9 ou in\u00e9galit\u00e9). Le mal n\u2019est plus qu\u2019un manque, ou un exc\u00e8s.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">D\u2019o\u00f9 <b>l\u2019axiome II<\/b> : \u201cLa lib\u00e9ration d\u2019un lieu ne s\u2019accomplit que par l\u2019\u00e9quilibre de ses conditions.\u201d<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cet \u00e9quilibre est <i>Assimilation<\/i>, si les conditions sont statiques, <i>Hi\u00e9rarchie<\/i> si les conditions sont conjecturales, <i>Sympathie<\/i> si les conditions sont impulsives.<\/p>\n<h4><strong>(101) 98. L\u2019Accomplissement.<\/strong><\/h4>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il appara\u00eet que chacun des trois lieux ob\u00e9it \u00e0 une loi qui lui est propre, chacune de ces lois n\u2019\u00e9tant qu\u2019une des expressions de ce troisi\u00e8me <b>axiome<\/b> :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><b>III<\/b> &#8211; De la conception \u00e0 la lib\u00e9ration les trois \u00e9tapes sont d\u2019acceptation, d\u2019\u00e9quilibre et de parit\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">A) Dans le lieu de Pr\u00e9sence :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je nomme Adaptation l\u2019acceptation de la dualit\u00e9 changement-renouvellement, Assimilation son \u00e9quilibre, Concordance la parit\u00e9 du je-lui.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><i>L\u2019Inadaptation<\/i> m\u00e8ne \u00e0 l\u2019inassimilation, donc \u00e0 la douleur<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">B) Dans le lieu de Continuit\u00e9 :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je nomme S\u00e9lection l\u2019acceptation de la dualit\u00e9 repr\u00e9sentation-\u00e9volution, Hi\u00e9rarchie son \u00e9quilibre, Organisation la parit\u00e9 je-moi.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La <i>Trivialit\u00e9<\/i> m\u00e8ne \u00e0 l\u2019\u00e9parpillement, donc au malheur.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C) Dans le lieu Devenir :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je nomme Soumission l\u2019acceptation de la dualit\u00e9 situation-projection, Sympathie son \u00e9quilibre, Alt\u00e9rit\u00e9 la parit\u00e9 je-tu.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><i>L\u2019Insoumission<\/i> m\u00e8ne \u00e0 l\u2019apathie, donc au d\u00e9sespoir.<\/p>\n<h4><strong>(102) 99. Les Lois.<\/strong><\/h4>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les lois sont :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">1\u00b0) Loi de Pr\u00e9sence : <i>J\u2019assimile ce \u00e0 quoi je m\u2019adapte<\/i>.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">2\u00b0) Loi de Continuit\u00e9 : <i>Je hi\u00e9rarchise en moi ce que je s\u00e9lectionne<\/i>.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">3\u00b0) Loi de Devenir : <i>J\u2019aime en fonction de ce que je donne<\/i>.<\/p>\n<h4><strong>(103) 100. Le Besoin.<\/strong><\/h4>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le Mal est, d\u00e8s lors, ce qui s\u2019oppose \u00e0 l\u2019accomplissement, c\u2019est-\u00e0-dire \u00e0 la m\u00e9tamorphose de la condition en lib\u00e9ration.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Celui qui s\u2019abandonne \u00e0 ses accoutumances ou \u00e0 ses app\u00e9tits, sans chercher \u00e0 les adapter les unes aux autres\u00a0;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Celui qui s\u2019abandonne \u00e0 sa conscience ou \u00e0 son intelligence, sans chercher \u00e0 les s\u00e9lectionner l\u2019une par l\u2019autre\u00a0;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Celui qui s\u2019abandonne \u00e0 ses aptitudes ou \u00e0 ses volont\u00e9s, sans chercher \u00e0 les soumettre les unes aux autres\u00a0;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Est responsable de sa douleur, de son malheur et de son d\u00e9sespoir.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je nomme cette paresse : le Besoin.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les besoins sont :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La gourmandise, la luxure, la col\u00e8re, l\u2019envie, l\u2019orgueil, l\u2019avarice\u00a0; ceux qui s\u2019y abandonnent sont :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Des inaccoutum\u00e9s ou instables, des inapp\u00e9tants, des inintelligents, des inconscients ,des abouliques, des impuissants.<\/p>\n<h4><strong>(104) 101. La Sensation.<\/strong><\/h4>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je nomme Sensation l\u2019\u00e9tat actuel.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les conditions statiques sont l\u2019accoutumance et l\u2019app\u00e9tit.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">1) Le d\u00e9s\u00e9quilibre des \u00e9tats donne naissance \u00e0 la douleur par inassimilation.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">A) Si le d\u00e9s\u00e9quilibre se pr\u00e9sente sous la forme :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" align=\"center\">Accoutumance &gt; App\u00e9tit<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il y a douleur par inapp\u00e9tance.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><b>Exemple : la vingti\u00e8me cigarette\u00a0; l\u2019acte sexuel renouvel\u00e9 trop fr\u00e9quemment par habitude\u00a0; le \u201cfourmillement\u201d dans les mains, les jambes\u00a0; les habitudes dites \u201cmauvaises\u201d d\u2019\u00eatre assis, couch\u00e9, et, d\u2019une mani\u00e8re g\u00e9n\u00e9rale, tout besoin d\u2019une m\u00eame chose physique.<\/b><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je nomme Luxure l\u2019inadaptation des \u00e9tats par exc\u00e8s d\u2019accoutumance.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">B) Si le d\u00e9s\u00e9quilibre se pr\u00e9sente sous la forme :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" align=\"center\">App\u00e9tit (ou attention) &gt; Accoutumance<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il y a douleur par inaccoutumance.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><b>Exemple : la faim, la soif, le froid vif, la br\u00fblure, la blessure, l\u2019abus des mets, des boissons, des parfums \u00e0 l\u2019instant o\u00f9 cet abus se fait sentir\u2026 Et d\u2019une mani\u00e8re g\u00e9n\u00e9rale, tout besoin d\u2019une autre chose physique.<\/b><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je nomme Gourmandise l\u2019inadaptation des \u00e9tats\u00a0 par exc\u00e8s d\u2019app\u00e9tit.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">2) L\u2019\u00e9quilibre des \u00e9tats donne naissance \u00e0 la sensation d\u2019assimilation ou <i>plaisir<\/i>.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cette sensation s\u2019accomplit en concordance, qui est la forme actuelle de la lib\u00e9ration.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les deux concordances possibles sont :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">A) La lib\u00e9ration du lieu de pr\u00e9sence en lieu de continuit\u00e9 par la <i>conscience<\/i>.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">B) La lib\u00e9ration du lieu de pr\u00e9sence en lieu de devenir par <i>l\u2019aptitude<\/i>.<\/p>\n<h4><strong>(105) 102. L\u2019Entendement.<\/strong><\/h4>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je nomme Entendement la conjecture arbitraire.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les conditions conjecturales sont la conscience et l\u2019intelligence.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">1) Le d\u00e9s\u00e9quilibre des conjectures donne naissance \u00e0 la notion de malheur par \u00e9parpillement.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">A) Si le d\u00e9s\u00e9quilibre se pr\u00e9sente sous la forme :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" align=\"center\">Conscience &gt; Intelligence<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" align=\"right\">Il y a malheur par inintelligence.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><b>Exemple : On m\u2019oppose des arguments inattendus, contraires \u00e0 mes principes<\/b>\u2026 (<a title=\"\" href=\"#_ftn14\">[14]<\/a>)<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je nomme Col\u00e8re la trivialit\u00e9 des conjectures par exc\u00e8s de conscience.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">B) Si le d\u00e9s\u00e9quilibre se pr\u00e9sente sous la forme :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" align=\"center\">Intelligence &gt; Conscience<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" align=\"right\">Il y a malheur par inconscience.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Exemple : Le chim\u00e9rique, le \u201cspleen\u201d Baudelairien, le trop connu\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je nomme Envie la trivialit\u00e9 des conjectures par exc\u00e8s d\u2019intelligence.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">2) L\u2019\u00e9quilibre des conjectures donne naissance \u00e0 l\u2019entendement hi\u00e9rarchis\u00e9 ou <i>Bonheur<\/i>.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cet entendement s\u2019accomplit en organisation qui est la forme arbitraire de la lib\u00e9ration.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les deux organisations possibles sont :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">A) La lib\u00e9ration du lieu de continuit\u00e9 en lieu de pr\u00e9sence par <i>l\u2019accoutumance<\/i>.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">B) La lib\u00e9ration du lieu de continuit\u00e9 en lieu de devenir par la <i>volont\u00e9<\/i>.<\/p>\n<h4 style=\"text-align: justify;\"><strong>(106) 103. La Passion.<\/strong><\/h4>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je nomme Passion l\u2019impulsion dynamique.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les conditions impulsives sont l\u2019aptitude et la volont\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">1)Le d\u00e9s\u00e9quilibre des impulsions donne naissance au d\u00e9sespoir par apathie.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">A) Si le d\u00e9s\u00e9quilibre se pr\u00e9sente sous la forme :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" align=\"center\">Aptitude &gt; Volont\u00e9<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" align=\"right\">Il y a d\u00e9sespoir par aboulie.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><b>Exemple\u00a0: Je dois faire cela et n\u2019en ai pas le courage. Je pourrais rompre et reste encha\u00een\u00e9 \u2013 ou, au contraire, je pourrais m\u2019attacher tel \u00eatre et ne fais pas la d\u00e9marche qu\u2019il faudrait faire\u2026<\/b><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je nomme Orgueil l\u2019insoumission des impulsions par exc\u00e8s d\u2019aptitude.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">B) Si le d\u00e9s\u00e9quilibre se pr\u00e9sente sous la forme :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" align=\"center\">Volont\u00e9 &gt; Aptitude<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" align=\"right\">Il y a d\u00e9sespoir par impuissance.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><b>Exemple : Je veux gu\u00e9rir un \u00eatre cher qui va mourir\u00a0; je veux \u00eatre libre et je suis en prison. Je veux \u00eatre riche et je suis pauvre, en bonne sant\u00e9 et je suis malade\u2026(<\/b><a title=\"\" href=\"#_ftn15\"><b><b>[15]<\/b><\/b><\/a><b>)<\/b><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je nomme Avarice l\u2019insoumission des impulsions par exc\u00e8s de volont\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">2) L\u2019\u00e9quilibre des impulsions donne naissance \u00e0 la passion sympathique ou joie.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cette passion s\u2019accomplit en Alt\u00e9rit\u00e9 qui est la forme dynamique de la lib\u00e9ration.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les deux alt\u00e9rit\u00e9s possibles sont :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">A) La lib\u00e9ration du lieu de devenir en lieu de pr\u00e9sence par <i>l\u2019App\u00e9tit<\/i>.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">B) La lib\u00e9ration du lieu de devenir en lieu de continuit\u00e9 par <i>l\u2019Intelligence<\/i>.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h4><strong>(107) 104. Le D\u00e9sir.<\/strong><\/h4>\n<p style=\"text-align: justify;\">Des deux axiomes :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">I \u2013 Toute lib\u00e9ration d\u2019un lieu est condition d\u2019un autre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">II \u2013 La lib\u00e9ration d\u2019un lieu ne s\u2019accomplit que par l\u2019\u00e9quilibre de ses conditions.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je puis construire le premier th\u00e9or\u00e8me de la Nouvelle Ethique :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u201cL\u2019\u00e9quilibre des conditions d\u2019un lieu est li\u00e9 aux lib\u00e9rations des deux autres lieux qui provoquent ces conditions\u201d.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ou, plus simplement : <b>Th\u00e9or\u00e8me I :<\/b><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><b>\u201cLa lib\u00e9ration d\u2019un lieu est li\u00e9e aux directions donn\u00e9es aux lib\u00e9rations des deux autres lieux.\u201d<\/b><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je nomme D\u00e9sir cette direction des lib\u00e9rations, qui s\u2019exprime par une tentative vers l\u2019\u00e9quilibre, \u00e0 partir de l\u2019adaptation, de la s\u00e9lection ou de la soumission.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les d\u00e9sirs sont :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" align=\"center\"><i>D\u00e9sirs d\u2019Adaptation<\/i><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019Harmonie : Lib\u00e9ration du lieu de continuit\u00e9 dirig\u00e9e arbitrairement vers le lieu de pr\u00e9sence pour \u00e9quilibrer l\u2019exc\u00e8s d\u2019app\u00e9tit (ou Gourmandise). Adaptation arbitraire des app\u00e9tits par l\u2019accoutumance. Vertu intellectuelle primant le renouvellement sur la projection.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019Attente : Lib\u00e9ration du lieu de devenir dirig\u00e9e dynamiquement vers le lieu de pr\u00e9sence pour \u00e9quilibrer l\u2019exc\u00e8s d\u2019accoutumance (ou Luxure). adaptation dynamique des accoutumances par l\u2019app\u00e9tit (ou Attention). Vertu spirituelle, primant le changement sur l\u2019\u00e9volution.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" align=\"center\"><i>D\u00e9sirs de S\u00e9lection<\/i><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La Juste Conscience : Lib\u00e9ration du lieu de pr\u00e9sence dirig\u00e9e actuellement vers le lieu de continuit\u00e9 pour \u00e9quilibrer l\u2019exc\u00e8s d\u2019intelligence (ou Envie). S\u00e9lection actuelle de l\u2019intelligence par la conscience. Vertu sensuelle primant la repr\u00e9sentation sur la situation.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La Croyance : Lib\u00e9ration du lieu de devenir dirig\u00e9e dynamiquement vers le lieu de continuit\u00e9 pour \u00e9quilibrer l\u2019exc\u00e8s de conscience (ou Col\u00e8re). S\u00e9lection dynamique de la conscience par l\u2019intelligence. Vertu spirituelle primant l\u2019\u00e9volution sur le changement.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" align=\"center\"><i>D\u00e9sirs de Soumission<\/i><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La Puissance : Lib\u00e9ration du lieu de pr\u00e9sence dirig\u00e9e actuellement vers le lieu de devenir pour \u00e9quilibrer l\u2019exc\u00e8s de volont\u00e9 (ou Avarice), soumission actuelle des volont\u00e9s par l\u2019aptitude. Vertu sensuelle primant la situation sur la repr\u00e9sentation.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le Courage : Lib\u00e9ration du lieu de continuit\u00e9 dirig\u00e9e, arbitrairement, vers le lieu de devenir pour \u00e9quilibrer l\u2019exc\u00e8s d\u2019aptitude (ou Orgueil). Soumission arbitraire de l\u2019aptitude par la volont\u00e9. Vertu intellectuelle primant la projection sue le renouvellement.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais la double interr\u00e9action (ou cycles) qui autorise ce th\u00e9or\u00e8me, va nous permettre de le pr\u00e9ciser.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Sachant que la situation, l\u2019\u00e9volution et le renouvellement d\u2019une part, la repr\u00e9sentation, la projection et le changement d\u2019autre part, sont entre eux dans un rapport constant, je peux \u00e9crire que primer la situation sur la repr\u00e9sentation, revient \u00e0 primer l\u2019\u00e9volution sur le changement, et encore \u00e0 primer le renouvellement sur la projection. C\u2019est-\u00e0-dire, par exemple, que l\u2019exc\u00e8s de volont\u00e9 peut \u00eatre neutralis\u00e9, aussi bien par une lib\u00e9ration du lieu de pr\u00e9sence en aptitude que par une lib\u00e9ration du lieu de continuit\u00e9 en accoutumance. Mais il ne peut \u00eatre neutralis\u00e9 par l\u2019intelligence qui est lib\u00e9ration du lieu de devenir, cette lib\u00e9ration n\u2019\u00e9tant pas r\u00e9alisable tant que l\u2019exc\u00e8s de volont\u00e9 ne sera pas\u00a0 neutralis\u00e9. Ce qui formule le second th\u00e9or\u00e8me :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><b>Th\u00e9or\u00e8me II :<\/b><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><b>Tout besoin peut \u00eatre neutralis\u00e9 par deux lib\u00e9rations d\u2019un m\u00eame cycle, la troisi\u00e8me lib\u00e9ration de ce cycle \u00e9tant celle du lieu m\u00eame o\u00f9 s\u2019exerce le besoin.<\/b><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">et permet de classer les d\u00e9sirs et les besoins en deux cat\u00e9gories :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">A) Les besoins essentiels : la luxure, l\u2019envie, l\u2019orgueil, auxquels s\u2019opposent les d\u00e9sirs accidentels : l\u2019attente, la juste conscience, le courage.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">B) Les besoins accidentels : la gourmandise, la col\u00e8re, l\u2019avarice, auxquels s\u2019opposent les d\u00e9sirs essentiels : l\u2019harmonie, la croyance, la puissance.<\/p>\n<h4><strong>(108) 105. Applications.<\/strong><\/h4>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les applications de ces r\u00e8gles \u00e9l\u00e9mentaires sont trop nombreuses et trop vari\u00e9es pour \u00eatre m\u00eame sugg\u00e9r\u00e9es ici. Elles sont aussi nombreuses que les cas d\u2019\u00e9galit\u00e9s et d\u2019in\u00e9galit\u00e9s qui peuvent exister entre A, A\u2019, A\u201d, B, B\u2019, B\u201d.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce nombre nous est donn\u00e9 par la formule math\u00e9matique :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">(1x2x3x\u2026xn) + (1x2x\u2026x(n-1)) + (1x2x\u2026x(n-2)) + (1x2x\u2026x(n-n))<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">soit, pour les six conditions humaines : 873 combinaisons, dont 720 cas d\u2019in\u00e9galit\u00e9s \u00a0; 150 cas d\u2019\u00e9galit\u00e9s et d\u2019in\u00e9galit\u00e9s\u00a0; 1 cas d\u2019\u00e9galit\u00e9. Cette formule permet de comprendre, sans l\u2019intervention du Diable, \u201cqu\u2019il y ait beaucoup d\u2019appel\u00e9s et peu d\u2019\u00e9lus\u201d, \u201cqu\u2019il soit plus difficile de faire le bien que le mal\u201d et toutes autres expressions morales dont s\u2019est berc\u00e9e nagu\u00e8re la paresse des hommes. (<a title=\"\" href=\"#_ftn16\">[16]<\/a>)<\/p>\n<h4><strong>(109) 106. Affectivit\u00e9 et accomplissement.<\/strong><\/h4>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il me reste \u00e0 parler d\u2019un tr\u00e8s ancien myst\u00e8re, l\u2019un des plus irritants : la n\u00e9cessit\u00e9 de la souffrance.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Comme nous avons vu pour le Temps, pour le Bien et le Mal, que ces illusions recouvraient des r\u00e9alit\u00e9s, ainsi le dogme de la \u201cn\u00e9cessit\u00e9 de la souffrance\u201d correspond \u00e0 une r\u00e9alit\u00e9 que les l\u00e9gislateurs n\u2019ont pas su d\u00e9couvrir.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Si en effet l\u2019affectivit\u00e9 et l\u2019accomplissement sont li\u00e9s, ce n\u2019est nullement dans le sens : souffrance moyen de rachat.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Qu\u2019il y ait accomplissement ou non il y aura souffrance, car la souffrance n\u2019est proprement caus\u00e9e que par un changement de lieu, donc par une lib\u00e9ration.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La volont\u00e9, bonheur arbitraire sera d\u00e9sespoir dans le lieu de devenir, si elle n\u2019y est dans un rapport de soumission avec l\u2019aptitude.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019accoutumance, bonheur arbitraire sera d\u00e9plaisir dans le lieu de pr\u00e9sence, si elle n\u2019y est dans un rapport d\u2019adaptation avec l\u2019app\u00e9tit.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La conscience, plaisir actuel sera malheur dans le lieu de continuit\u00e9 si elle n\u2019y est dans un rapport de s\u00e9lection avec l\u2019intelligence.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019aptitude, plaisir actuel sera angoisse dans le lieu de devenir si elle n\u2019y est dans un rapport de soumission avec la volont\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019app\u00e9tit, joie dynamique sera douleur dans le lieu de pr\u00e9sence s\u2019il n\u2019y est dans un rapport d\u2019adaptation avec l\u2019accoutumance.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019intelligence, joie dynamique sera doute dans le lieu de continuit\u00e9 si elle n\u2019y est dans un rapport de s\u00e9lection avec la conscience.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il appara\u00eet donc que celui qui ne tenterait aucune lib\u00e9ration ne devrait pas souffrir. Mais ceci n\u2019est que th\u00e9orique, en r\u00e9alit\u00e9 nulle vie uniquement conditionnelle n\u2019est concevable puisque une condition d\u2019un lieu est <i>toujours<\/i> lib\u00e9ration d\u2019un autre. Il se produirait donc (et c\u2019est ce qui se produit effectivement) que l\u2019homme serait lib\u00e9r\u00e9, <i>malgr\u00e9 lui<\/i>, \u00e0 tout instant de sa vie. Il n\u2019est pas question de choisir entre \u00eatre lib\u00e9r\u00e9 ou ne l\u2019\u00eatre pas, mais de choisir entre les lib\u00e9rations possibles. Et c\u2019est ce choix, non l\u2019autre, que je nomme Vertu.<\/p>\n<h4><strong>(110) 107. Les Vertus : la loi de Gratuit\u00e9.<\/strong><\/h4>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il appara\u00eet, en effet, que le double jeu des cycles dans les trois lieux se pr\u00e9sente comme un cercle vicieux. L\u2019homme ne se lib\u00e8re d\u2019un lieu que pour tomber dans d\u2019autres conditions. Il n\u2019\u00e9chappe au d\u00e9sespoir que pour conna\u00eetre la douleur ou le malheur et sa vie s\u2019\u00e9coule dans ce combat perdu d\u2019avance. Si telle \u00e9tait la r\u00e9alit\u00e9, elle aboutirait au pessimisme justifi\u00e9 de Sartre : elle prouverait l\u2019absurdit\u00e9 de la vie.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Or, nous savons que des hommes \u00e9chappent \u00e0 ce conflit. Sans rappeler de plus hauts exemples, nous connaissons tous des savants, des artistes, des p\u00e8res et des m\u00e8res de famille qui se sont lib\u00e9r\u00e9s de ce tragique dilemme. Certains d\u2019entre eux sont mahom\u00e9tans, d\u2019autres chr\u00e9tiens, d\u2019autres encore mat\u00e9rialistes et nous ressentons comme une \u00e9vidence que leur confession m\u00e9taphysique n\u2019intervient qu\u2019indirectement dans leur \u00e9quilibre (m\u00eame lorsqu\u2019ils se feraient tuer pour prouver le contraire). Il nous faut donc admettre qu\u2019il existe un moyen de s\u2019arracher au cercle. Reste \u00e0 savoir si ce moyen lui-m\u00eame ne peut pas faire l\u2019objet d\u2019une loi th\u00e9orique.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Nous avons vu que les conditions en elles-m\u00eames, ne font pas na\u00eetre la souffrance : la douleur, le malheur et le d\u00e9sespoir ne sont provoqu\u00e9s que par leur d\u00e9s\u00e9quilibre, c\u2019est-\u00e0-dire l\u2019exc\u00e8s de l\u2019une ou l\u2019autre des conditions. Supprimez l\u2019exc\u00e8s : vous supprimerez le d\u00e9s\u00e9quilibre. La Nature nous offre mille exemples d\u2019une prodigalit\u00e9 sur laquelle les biologistes ne cessent de m\u00e9diter (<a title=\"\" href=\"#_ftn17\">[17]<\/a>). Cette loi de gratuit\u00e9 que nous d\u00e9couvre l\u2019\u00e9tude des b\u00eates et des plantes, pourquoi ne serait-elle pas aussi une loi humaine\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La lib\u00e9ration d\u2019un lieu serait ainsi, non double, mais triple : lib\u00e9rations cycliques, au nombre de deux et lib\u00e9ration hors cycle o\u00f9 s\u2019\u00e9puiserait l\u2019exc\u00e8s m\u00eame de la lib\u00e9ration. Nous aurions alors, contrebalan\u00e7ant la <i>loi conditionnelle d\u2019obstacle<\/i>, une loi de lib\u00e9ration, dite de Gratuit\u00e9 qui s\u2019\u00e9noncerait ainsi :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><i>L\u2019\u00e9quilibre des conditions d\u2019un lieu peut s\u2019obtenir par une parfaite gratuit\u00e9 dans les lib\u00e9rations des deux autres lieux<\/i>.<\/p>\n<h4><strong>(111) 108. La Puret\u00e9 , l\u2019Evidence et le Sacrifice.<\/strong><\/h4>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans le lieu de pr\u00e9sence, trois lib\u00e9rations :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019Acte conjectural ou Conscience\u00a0; l\u2019Acte impulsif ou Aptitude\u00a0; l\u2019Acte gratuit.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans le lieu de continuit\u00e9, trois lib\u00e9rations :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019Arbitraire statique ou Accoutumance\u00a0; l\u2019Arbitraire impulsif ou Volont\u00e9\u00a0; l\u2019Arbitraire gratuit.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans le lieu de devenir, trois lib\u00e9rations :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">le Mouvement statique ou App\u00e9tit\u00a0; le Mouvement conjectural ou Intelligence\u00a0; le Mouvement gratuit.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><b>Je nomme <\/b><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Puret\u00e9, l\u2019acte gratuit.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Evidence, l\u2019arbitraire gratuit<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Sacrifice, le mouvement gratuit.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ils se r\u00e9alisent tous les trois en \u0153uvres :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">l\u2019\u0153uvre sensuelle ou <i>Beaut\u00e9<\/i> : concordance absolue du je-lui ;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">l\u2019\u0153uvre rationnelle ou <i>V\u00e9rit\u00e9<\/i> : organisation absolue du je-moi ;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">l\u2019\u0153uvre mystique ou <i>Bien<\/i> : alt\u00e9rit\u00e9 absolue du je-tu.<\/p>\n<\/div>\n<p><b><br clear=\"all\" \/> <\/b><\/p>\n<div>\n<h1 style=\"text-align: center;\"><strong>CONCLUSION GENERALE<\/strong><br \/>\n<strong> \u00c0 L\u2019INTRODUCTION<\/strong><\/h1>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ici s\u2019arr\u00eate l\u2019effort ordonn\u00e9 de ma pens\u00e9e. Des jalons sont pos\u00e9s qui peuvent, il est vrai, ne guider qu\u2019un petit nombre d\u2019ardents. Mais c\u2019est volontairement que je ne ferme pas les portes. Si j\u2019allais plus avant dans mon initiation, ce ne serait plus le si\u00e8cle qui parlerait ici, mais mon esprit de philosophe. Et le temps des philosophes est r\u00e9volu. Je n\u2019ai voulu que marquer cette \u00e9poque o\u00f9 nous sommes. Si j\u2019avais pu aller moins avant, je l\u2019eus fait, car le peu que j\u2019ai dit repr\u00e9sente, je le sais, une th\u00e9orie et cela seul \u00e9loignera de moi des hommes qui fussenr venus \u00e0 moi si j\u2019avais eu le pouvoir de parler moins clairement. Mais je n\u2019avais pas ce pouvoir. Et tout a pris naissance en moi, malgr\u00e9 moi-m\u00eame, au hasard des lectures, des rencontres et des rues, par mes yeux, mes oreilles, mes mains et mon amour et par l\u2019esprit aussi qui compose secr\u00e8tement en une \u0153uvre arbitraire le langage des yeux, des mains et de l\u2019amour. Il n\u2019y a dans ce livre aucune volont\u00e9, si ce n\u2019est celle de parler en homme pour des hommes. Aucun autre souci que de prendre t\u00e9moignage de l\u2019\u00eatre le plus entier. \u00c9crire avec plaisir pour son plaisir, avec bonheur pour mon bonheur, ,avec joie pour ta joie.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il y aura d\u2019autres t\u00e9moignages. Il ne faut pas que l\u2019artiste construise pour lui seul, que le philosophe pense pour lui seul. Je vois d\u2019immenses laboratoires de la pens\u00e9e o\u00f9, pench\u00e9s sur des livres, o\u00f9, pench\u00e9s sur eux-m\u00eames, les m\u00e9diateurs, comme les savants de nos jours, travailleront tous ensemble, non plus pour satisfaire un insatiable orgueil, mais pour servir, chacun selon sa mesure, la recherche de la v\u00e9rit\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Car ce qui manque aux penseurs d\u2019aujourd\u2019hui ce n\u2019est pas une id\u00e9e mais le temps qu\u2019il faut pour la v\u00e9rifier. Aucun d\u2019eux n\u2019a eu toutes les maladies, subi toutes les souffrances\u00a0; aucun d\u2019eux n\u2019a lu tous les livres, ni n\u2019a v\u00e9cu toutes les vies dans sa vie. T\u00f4t ou tard, il butte sur cet \u00e9v\u00e9nement qu\u2019il n\u2019a pas connu. et, d\u00e8s lors, son savoir est vain. il lui faut o\u00f9 s\u2019arr\u00eater sur cette lisi\u00e8re ou courir le risque de l\u2019erreur. Toutes les th\u00e9ories p\u00eachent par ce manque. Et cela durera jusqu\u2019au jour o\u00f9, vaincue l\u2019ambition personnelle, les penseurs travailleront, sur un sch\u00e9ma donn\u00e9 dans une nudit\u00e9 toute \u00e9l\u00e9mentaire, avec d\u00e9sint\u00e9ressement.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Alors, mais alors seulement, sera r\u00e9alis\u00e9, gr\u00e2ce \u00e0 la technique, ce que ne peut accomplir un g\u00e9nie isol\u00e9 : la lib\u00e9ration totale de l\u2019homme.<\/p>\n<\/div>\n<p><b><br clear=\"all\" \/> <\/b><\/p>\n<h1 style=\"text-align: center;\"><strong>LES IMAGES MORALES<\/strong><\/h1>\n<h2 style=\"text-align: center;\"><strong>LA VAGUE<\/strong><\/h2>\n<p style=\"text-align: center;\">D\u00e9licate et creus\u00e9e en sillons parall\u00e8les,<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">La mouette au vol lent compose avec ses ailes<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">Une danse identique au jeu de mon essor\u00a0;<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">Ce qui n\u2019est pas s\u2019agite en ce qui est encor<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">Telle sur ma dentelle une larme d\u2019\u00e9cume<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">Tremble de s\u2019\u00e9garer au frisson qu\u2019elle assume<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">Quand, \u00e9troite la rive ou le courant trop fort,<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">Tendant \u00e0 d\u00e9lirer mon impatient effort<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">Je me r\u00eave lev\u00e9e en un glacis de marbre<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">Sur le barrage \u00e9troit d\u2019une racine d\u2019arbre.<\/p>\n<h2 style=\"text-align: center;\"><strong>LE PLAISIR<\/strong><\/h2>\n<p align=\"center\">Tout s\u2019est tu qui n\u2019est pas la chanson de la mer<\/p>\n<p align=\"center\">Ou le cri d\u2019un oiseau dans la torpeur de l\u2019air,<\/p>\n<p align=\"center\">Tout s\u2019est tu qui n\u2019est pas l\u2019\u00e9cho de la pr\u00e9sence<\/p>\n<p align=\"center\">Sur le c\u00e2ble tendu d\u2019un plaisir \u00e9ph\u00e9m\u00e8re.<\/p>\n<p align=\"center\">De hauts sommets p\u00e9trissent d\u2019infini<\/p>\n<p align=\"center\">La paix de mon silence.<\/p>\n<p align=\"center\">Des rayons blancs \u00e9clairent le parvis<\/p>\n<p align=\"center\">\u00c0 la place que j\u2019ai choisie.<\/p>\n<p align=\"center\">Ma poitrine s\u2019emplit d\u2019un air charg\u00e9 de sel.<\/p>\n<p align=\"center\">C\u2019est le soir. Des jardins grand ouverts sous le ciel<\/p>\n<p align=\"center\">Monte un rose parfum de jeunes agonies.<\/p>\n<p align=\"center\">Mes gestes ont gagn\u00e9 leur allure \u00e9ternelle.<\/p>\n<p align=\"center\">Oisifs, mes doigts s\u2019entra\u00eenent au savoir<\/p>\n<p align=\"center\">D\u2019un marbre d\u2019harmonie.<\/p>\n<p align=\"center\">Que manque-t-il \u00e0 mon d\u00e9sir ce soir,<\/p>\n<p align=\"center\">Sinon le go\u00fbt des grappes noires\u00a0?<\/p>\n<p align=\"center\">Que manque-t-il \u00e0 mon d\u00e9sir \u2013 pur, oh\u00a0! si pur\u00a0! \u2013<\/p>\n<p align=\"center\">Sinon le go\u00fbt de ces grappes de raisin m\u00fbr<\/p>\n<p align=\"center\">Qu\u2019une treille balance \u00e0 niveau d\u2019un visage<\/p>\n<p align=\"center\">Qui retarde \u00e0 loisir l\u2019instant de la capture\u00a0?<\/p>\n<h2 style=\"text-align: center;\"><strong>LE LIT DU FLEUVE<\/strong><\/h2>\n<p style=\"text-align: center;\">Des si\u00e8cles ont form\u00e9 ma trace et mon destin\u00a0;<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">Dans le mouvant miroir dont j\u2019avive le tain<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">Mon immobilit\u00e9 me pr\u00e9cise \u00e0 moi-m\u00eame<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">Qui d\u2019un ouvrage s\u00fbr et patient suis l\u2019embl\u00e8me<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">Oui, le courant d\u00e9robe un calme o\u00f9 je me plais.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">Mais aux vagues du ciel s\u2019inscrivent mes reflets.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">Vers la place o\u00f9 le vert des feuilles teint mon sable<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">D\u2019une tremblante vie \u00e0 moi-m\u00eame semblable,<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">Tous gestes en avant ne sont que des retours<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">O\u00f9 m\u2019entra\u00eene la force aveugle de mon cours.<\/p>\n<h2 style=\"text-align: center;\"><strong>LE BONHEUR<\/strong><\/h2>\n<p style=\"text-align: center;\">Cette ombre sur le mur \u00e9voque une f\u00e9erie\u00a0;<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">Et je pense qu\u2019ailleurs il neige ou pleut \u00e0 flot.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">Mais la lampe illumine la tapisserie<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">D\u2019un cercle dur comme une volont\u00e9 ch\u00e9rie<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">Et ma pens\u00e9e est dans la tourmente un \u00eelot.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">Demain sera ce qu\u2019hier a fait aujourd\u2019hui.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">Par le bien et le mal ma raison balanc\u00e9e<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">Imagine un c\u00e9nacle au milieu de la nuit<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">Imagine une forme \u00e9gale \u00e0 ma pens\u00e9e<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">Egale \u00e0 la clart\u00e9 que la lampe abaiss\u00e9e<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">Prom\u00e8ne sur le mur nu comme un cri du vent,<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">Cha\u00eene o\u00f9 chaque maillon s\u2019inscrit dans le suivant<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">Faisant sourdre de place en place une lumi\u00e8re<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">Comme des mains d\u2019enfant sur un cadran solaire.<\/p>\n<h2 style=\"text-align: center;\"><strong>LE COURANT<\/strong><\/h2>\n<p style=\"text-align: center;\"><i>Effeuill\u00e9e au rebord extr\u00eame de la cime<\/i><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><i>La poudre d\u2019eau dissout sa fi\u00e8vre en ton ab\u00eeme<\/i><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><i>O\u00a0! Mer dont je ne sais si j\u2019irai jusqu\u2019\u00e0 toi.<\/i><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><i>Ce lit nourrit de forme exacte notre \u00e9moi<\/i><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><i>Et la vague ignorante et lasse d\u00e8s que prise<\/i><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><i>Lib\u00e8re ton futur de l\u2019heure qu\u2019elle brise.<\/i><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><i>Mon chemin ne s\u2019arr\u00eate \u00e0 nul pont suspendu :<\/i><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><i>Quelle attente saurait faire\u00a0 moins \u00e9perdu<\/i><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><i>Ce rythme inassouvi de caresse et d\u2019Empire<\/i><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><i>O\u00f9 m\u2019accomplit l\u2019appel oc\u00e9an qui m\u2019aspire\u00a0?<\/i><\/p>\n<h2 style=\"text-align: center;\"><strong>LA JOIE<\/strong><\/h2>\n<p style=\"text-align: center;\">La cadence des pas annonce le pr\u00e9sage :<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">Mille d\u00e9mons ont fui.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">Sur l\u2019ombre de la plaine et le vent de la nuit,<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">Mon allure, la tienne, aimante, pour message\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">Ah\u00a0! je voudrais mourir pour rena\u00eetre avec toi\u00a0!<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">Mais trop d\u2019\u00e2me nous presse,<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">Laisse enfin, laisse, laisse<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">L\u2019appareil des tendresses.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">Nous n\u2019avons plus besoin que de nous seuls pour loi,<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">Que de nous seuls pour vivre.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">Le monde est prostern\u00e9 sous la sandale ail\u00e9e<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">Que notre d\u00e9sir place au lieu de la vertu.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">Encor, encor, veux-tu, de nous deux seuls, de nous deux ivres,<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">Aller plus loin toujours, au bout du monde aller\u00a0?<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<div><br clear=\"all\" \/><\/p>\n<hr align=\"left\" size=\"1\" width=\"33%\" \/>\n<div>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a title=\"\" href=\"#_ftnref1\">[1]<\/a>\u00a0 On m\u2019opposera certainement que, dans une \u00e9tude des origines de la morale, j\u2019ai parl\u00e9 de la peur de l\u2019inconnu comme d\u2019un contraire \u00e0 la sensation active. C\u2019est bien dans le but de vaincre cette antinomie que j\u2019ai cherch\u00e9 des rapports possibles entre la peur et le plaisir.<\/p>\n<\/div>\n<div style=\"text-align: justify;\">\n<p><a title=\"\" href=\"#_ftnref2\">[2]<\/a>\u00a0 Nous venons de rencontrer une premi\u00e8re antinomie\u00a0 : la peur obstacle au plaisir et la peur-plaisir. Et, d\u00e9j\u00e0, en voici une autre\u00a0: la loi obstacle \u00e0 la libert\u00e9 et la loi chemin de la libert\u00e9. Ce genre d\u2019antinomie sera toujours r\u00e9solu par une simple confrontation des morales, comme, en fait, toutes les antinomies, quelles qu\u2019elles soient\u00a0:<\/p>\n<p>La loi, pour qui s\u2019y plie, est le terrain favorable \u00e0 toutes les libert\u00e9s. Elle ne devient une contrainte que pour celui qui s\u2019y refuse.<\/p>\n<\/div>\n<div style=\"text-align: justify;\">\n<p><a title=\"\" href=\"#_ftnref3\">[3]<\/a> Sa\u00fcl fit p\u00e9rir les sorciers. Et l\u2019\u00e9mir Almohade Yacoub les philosophes. Bien des si\u00e8cles plus tard les jeunesses Nazies br\u00fblaient sur les places publiques les livres contraires \u00e0 la doctrine de Rosenberg.<\/p>\n<\/div>\n<div style=\"text-align: justify;\">\n<p><a title=\"\" href=\"#_ftnref4\">[4]<\/a>\u00a0 Faut-il citer \u00e0 l\u2019appui de cette th\u00e9orie Lesbos et les amiti\u00e9s spartiates\u00a0? Les mots \u00ab\u00a0l\u2019amour grec\u00a0\u00bb ne sont-ils pas entr\u00e9s dans le langage courant\u00a0?<\/p>\n<\/div>\n<div style=\"text-align: justify;\">\n<p><a title=\"\" href=\"#_ftnref5\">[5]<\/a>\u00a0 Aristocratie\u00a0: l\u2019esclave sous le harnais de la meule, tandis que les roues \u00e0 aubes ne servent qu\u2019\u00e0 faire sauter sur un th\u00e9\u00e2tre des poup\u00e9es de bois . (Pierre Devaux)<\/p>\n<\/div>\n<div style=\"text-align: justify;\">\n<p><a title=\"\" href=\"#_ftnref6\">[6]<\/a> On ne saurait insister assez<br \/>\nsur le fait que l\u2019Eglise, maintes fois menac\u00e9e, s\u2019est toujours relev\u00e9e gr\u00e2ce \u00e0 des organisations spontan\u00e9es (Georges Sorel), o\u00f9 les mystiques, &#8211; Saint Jean de la Croix, Saint Fran\u00e7ois d\u2019Assise, &#8211; ont jou\u00e9 le plus grand r\u00f4le. Ainsi peut-on dire non seulement que les morales-lois furent provoqu\u00e9es par des hommes-d\u00e9sirs, mais encore qu\u2019elles furent entretenues par eux.<\/p>\n<\/div>\n<div style=\"text-align: justify;\">\n<p><a title=\"\" href=\"#_ftnref7\">[7]<\/a>\u00a0 La coordination de nos connaissances sur les atomes n\u2019a pu se faire qu\u2019au d\u00e9triment de la clart\u00e9 de nos repr\u00e9sentations. (Louis de Broglie)<\/p>\n<\/div>\n<div style=\"text-align: justify;\">\n<p><a title=\"\" href=\"#_ftnref8\">[8]<\/a> Je pense parfois avec nostalgie \u00e0 cette l\u00e9gende selon laquelle les Romains auraient d\u00e9couvert le secret de l\u2019Imprimerie. \u00c9pouvant\u00e9s par les cons\u00e9quences qu\u2019ils en pr\u00e9voyaient, ils l\u2019oubli\u00e8rent bien vite.<\/p>\n<\/div>\n<div style=\"text-align: justify;\">\n<p><a title=\"\" href=\"#_ftnref9\">[9]<\/a>\u00a0 Nous savons, \u00e0 tout le moins, que les Albigeois n\u2019eussent pas \u00e9t\u00e9 extermin\u00e9s.<\/p>\n<\/div>\n<div style=\"text-align: justify;\">\n<p><a title=\"\" href=\"#_ftnref10\">[10]<\/a>\u00a0 Rimbaud\u00a0: <i>L\u2019Impossible.<\/i><\/p>\n<\/div>\n<div style=\"text-align: justify;\">\n<p><a title=\"\" href=\"#_ftnref11\">[11]<\/a>\u00a0 Lire en annexe , les <i>Images Morales.<\/i><\/p>\n<\/div>\n<div style=\"text-align: justify;\">\n<p><a title=\"\" href=\"#_ftnref12\">[12]<\/a>\u00a0 Pascal cr\u00e9ant la brouette, L\u00e9onard inventant le chiffre d\u2019or\u00a0, Euclide construisant ses axiomes, Nostradamus triomphant de la peste cherchaient , un instrument, un nombre, une formule, un onguent tels qu\u2019ils puissent permettre de porter ais\u00e9ment des fardeaux, de reconna\u00eetre la beaut\u00e9 d\u2019une \u0153uvre, de soutenir l\u2019\u00e9difice os\u00e9 des th\u00e9or\u00e8mes, de gu\u00e9rir la peste de Toulouse.<\/p>\n<\/div>\n<div style=\"text-align: justify;\">\n<p><a title=\"\" href=\"#_ftnref13\">[13]<\/a> Il va sans dire que les mots que j\u2019emploierai n\u2019ont pas et ne peuvent avoir d\u2019autre sens que ceux que je leur donne par d\u00e9finition, quel que soit le sens que leur pr\u00eate par ailleurs l\u2019acception populaire, grammaticale ou autre. C\u2019est ainsi qu\u2019il ne faudrait pas confondre le mot\u00a0: d\u00e9sir tel que je l\u2019ai employ\u00e9 moi-m\u00eame (avec son sens populaire) dans l\u2019expression\u00a0; homme-d\u00e9sir, avec le mot\u00a0: d\u00e9sir tel que je l\u2019emploierai maintenant.<\/p>\n<\/div>\n<div style=\"text-align: justify;\">\n<p><a title=\"\" href=\"#_ftnref14\">[14]<\/a> Ce qui rend difficile la classification de tels exemples, c\u2019est qu\u2019un m\u00eame \u00e9v\u00e9nement retentit diff\u00e9remment sur des hommes diff\u00e9rents. Par exemple\u00a0: ma femme me trompe\u00a0; si je suis surtout un intellectuel il peut y avoir malheur par inintelligence (col\u00e8re)\u00a0; si je suis surtout un passionn\u00e9, il peut y avoir d\u00e9sespoir par impuissance \u00e0 reconqu\u00e9rir ma femme (avarice). Encore remarque-t-on que les deux possibilit\u00e9s d\u00e9pendent du m\u00eame cycle, ici le cycle accidentel.<\/p>\n<\/div>\n<div style=\"text-align: justify;\">\n<p><a title=\"\" href=\"#_ftnref15\">[15]<\/a>\u00a0 M\u00eame remarque que plus haut\u00a0: l\u2019exc\u00e8s d\u2019intelligence aura les m\u00eames cons\u00e9quences que l\u2019exc\u00e8s de volont\u00e9. L\u2019homme captif qui se veut libre est celui chez qui l\u2019intelligence (\u00e9volution) prime la conscience (repr\u00e9sentation), etc.<\/p>\n<\/div>\n<div style=\"text-align: justify;\">\n<p><a title=\"\" href=\"#_ftnref16\">[16]<\/a>\u00a0 Le calcul des probabilit\u00e9s ne laisse aucun doute sur la rigueur math\u00e9matique de la pr\u00e9pond\u00e9rance du \u00ab\u00a0mal\u00a0\u00bb. L\u2019exemple le plus simple le montrera. Soit A et B. Nous avons deux cas d\u2019in\u00e9galit\u00e9 A &lt; B et B &lt; A contre un seul cas d\u2019\u00e9galit\u00e9\u00a0: A = B.<\/p>\n<\/div>\n<div>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a title=\"\" href=\"#_ftnref17\">[17]<\/a>\u00a0 Lire les oeuvres de Goethe, de Maeterlinck, de Fabre et de Jean Rostand.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">_________________________________________________________________<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Les r\u00e9flexions philosophiques de Jean-Charles Pichon ne furent pas d\u00e9connect\u00e9es de l&rsquo;actualit\u00e9. Un de ses grands ennemis fut<strong> l&rsquo;imposture<\/strong>, qu&rsquo;il ne cessa jamais de d\u00e9noncer, comme en t\u00e9moigne cet extrait de sa seconde autobiographie, \u00ab\u00a0Un homme en creux\u00a0\u00bb, publi\u00e9e chez Stock en 1973.<\/em><\/p>\n<h1 align=\"center\"><b>UN HOMME EN CREUX<\/b><\/h1>\n<h1 align=\"center\"><b>(Extrait)<\/b><\/h1>\n<p align=\"center\"><b>\u00a0<\/b><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La seule trouvaille en mon \u00e9tude \u00e9tait ce que je n\u2019y distinguais pas\u00a0: une d\u00e9finition nouvelle de l\u2019Imposture. Car il est vrai que le comportement social du plus grand nombre se d\u00e9finit toujours comme un choix de la plus grande probabilit\u00e9\u00a0: la permanence, l\u2019identit\u00e9, la figuration d\u2019un monde continu \u2014 ou ce que j\u2019appelais d\u2019autre part la construction de la forteresse. Autour du ranch est la pampa, autour du bastion la for\u00eat\u00a0; mais l\u2019homme se fie seulement \u00e0 ce qui perdure (ou lui semble perdurer)\u00a0: les vieilles habitudes de pens\u00e9e, les religions d\u00e9su\u00e8tes, les doctrines enseign\u00e9es, contre l\u2019inattendu, l\u2019informe, le hasard. Or, l\u2019Imposture n\u2019est autre que l\u2019utilisation par le joueur, le technicien, de cette pr\u00e9f\u00e9rence-l\u00e0, dont il ne peut \u00eatre dupe.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Si j\u2019examine quelques-unes des r\u00e9ussites dont je connais l\u2019origine, le processus, le d\u00e9roulement et la victoire finale, je vois qu\u2019elles se fondent toujours sur le besoin collectif de se rassurer. Il faut que le best-seller soit l\u2019\u0153uvre du talent, l\u2019exploit l\u2019action de quelque h\u00e9ros, la justice exerc\u00e9e par des hommes int\u00e8gres, etc. Car il faut que les murs du fortin ou du ranch demeurent peints aux couleurs de la Beaut\u00e9, du Bien, de la V\u00e9rit\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais les \u00ab\u00a0chefs-d\u2019\u0153uvre\u00a0\u00bb que j\u2019ai vu surgir en ces vingt ans, de <b>Vip\u00e8re au poing<\/b> au <b>Repos du guerrier<\/b> (pour ne point aller jusqu\u2019\u00e0 <b>Papillon<\/b>) sont l\u2019\u0153uvre de cent hasards, non pas de quelque g\u00e9nie. J\u2019avais suivi jour apr\u00e8s, au temps des Coquillards, l\u2019\u00e9laboration de <b>Vip\u00e8re au poing<\/b> et de sa l\u00e9gende. Quant au livre, Bazin (Jean Herv\u00e9 alors) nous en apportait les feuillets tout chauds pour que nous les corrigions et les refassions parfois. Massat, plus que moi, y travailla. Mais j\u2019y ai travaill\u00e9 aussi\u00a0: on peut bien \u00eatre le ma\u00eetre de Bazin lorsqu\u2019on a \u00e9t\u00e9 le mod\u00e8le de Camus. Quant \u00e0 la l\u00e9gende, il se trouve que j\u2019accompagnai Herv\u00e9 aux \u00e9ditions Grasset, mon \u00e9diteur, le jour qu\u2019il remit \u00e0 Jean Blanzat (son roman accept\u00e9 d\u00e9j\u00e0) le chapitre de la visite de l\u2019oncle acad\u00e9micien et proposa qu\u2019on signe le livre Jean Herv\u00e9-Bazin, avant de laisser tomber le pr\u00e9nom et le tiret. Pour notre information, il ne parla que d\u2019hommage \u00e0 l\u2019\u00e9crivain c\u00e9l\u00e8bre dont l\u2019\u0153uvre avait nourri ses jeunes ann\u00e9es. Tout s\u2019\u00e9tait fait ainsi, par touches successives, au hasard de l\u2019improvisation.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Plus tard, lorsque Julliard lan\u00e7a \u00ab\u00a0la plus jeune romanci\u00e8re de France\u00a0\u00bb, j\u2019ai su \u2014 et je n\u2019\u00e9tais le seul \u2014 quelle femme de lettres, presque inconnue encore quoique d\u2019un s\u00e9rieux m\u00e9tier, avait \u00ab\u00a0revu\u00a0\u00bb <b>Bonjour tristesse<\/b> et quel lecteur de chez Julliard le roman suivant. Et je sais, pour en avoir re\u00e7u la confidence de l\u2019auteur m\u00eame, quelle gal\u00e9jade \u00e9tait <b>Le repos du guerrier<\/b>, \u00e9crit en quinze jours par vengeance du refus d\u2019un ouvrage magistral, d\u2019une autre force et que Christiane, maintenant, a sans doute oubli\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">On dira que l\u2019\u0153uvre litt\u00e9raire se pr\u00eate \u00e0 ces jeux, et je ne cache pas les miens. Mais voici mieux. Quand l\u2019affaire Bombard \u00e9clata, je n\u2019avais aucune raison de mettre en doute l\u2019exploit du naufrag\u00e9 volontaire. Puis, un dimanche (je crois) que j\u2019\u00e9tais de garde au <b>Parisien<\/b>, Le Toumelin demanda un r\u00e9dacteur et je le re\u00e7us. Il affirmait que Bombard roman\u00e7ait son r\u00e9cit et \u00ab\u00a0qu\u2019il n\u2019\u00e9tait m\u00eame pas capable de se diriger en mer\u00a0\u00bb. Les expressions techniques m\u2019\u00e9chappent aujourd\u2019hui, mais Le Toumelin m\u2019avait convaincu et, le lendemain, j\u2019obtins de Claude Bellanger qu\u2019il m\u2019envoy\u00e2t en reportage sur les traces de l\u2019aventurier.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je commen\u00e7ai mon enqu\u00eate \u00e0 Boulogne-sur-Mer o\u00f9 tous, m\u00e9decins et p\u00eacheurs, consid\u00e9raient Bombard comme \u00ab\u00a0le plus grand farceur de tous les temps\u00a0\u00bb. Je n\u2019en donnerai que ce t\u00e9moignage\u00a0: \u00e0 l\u2019h\u00f4pital Saint-Louis, le \u00ab\u00a0docteur\u00a0\u00bb \u00e9tait parvenu \u00e0 servir deux ann\u00e9es en qualit\u00e9 d\u2019interne, bien qu\u2019il ne f\u00fbt qu\u2019en troisi\u00e8me ann\u00e9e de m\u00e9decine et n\u2019e\u00fbt donc pas le droit de pr\u00e9tendre \u00e0 ce poste. Il avait cependant r\u00e9ussi \u00e0 faire patienter deux ans le directeur de l\u2019h\u00f4pital avant que la m\u00e8che ne f\u00fbt \u00e9vent\u00e9e. Il n\u2019avait d\u2019ailleurs pas poursuivi ses \u00e9tudes et, en 1953, le \u00ab\u00a0docteur\u00a0\u00bb \u00e9tait encore un \u00e9tudiant de quatri\u00e8me ann\u00e9e.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Apprenant qu\u2019il signait son livre \u00e0 Lille, j\u2019y montai et rencontrai le Naufrag\u00e9 dans une librairie de la ville. Cent lecteurs faisaient la queue \u00e0 la porte de la boutique, mais Bombard les abandonna quand je lui eus dit quelques mots. Dans un caf\u00e9 proche, je lui rappelai quelques-unes de ses farces d\u2019\u00e9tudiant (il y en avait bien d\u2019autres), d\u00e9mantelai la pr\u00e9face de son livre (son r\u00e9cit abusif de certain naufrage, entre autres, qui e\u00fbt assis sa vocation) et lui servis enfin la d\u00e9monstration technique de Le Toumelin. Il hurla que je n\u2019avais pas le droit de le ridiculiser et que, si la presse l\u2019ennuyait trop, il se ferait naturaliser Anglais sur-le-champ. Je poursuivis mon enqu\u00eate.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Plus tard, \u00e0 Monaco et Monte-Carlo, dans la biblioth\u00e8que du mus\u00e9e oc\u00e9anographique, je retrouvai le livre que Bombard avait utilis\u00e9 abondamment, dans sa pr\u00e9tendue \u00e9tude du plancton, puis je rencontrai Palmer, le compagnon de Bombard dans son premier voyage, d\u2019un bord \u00e0 l\u2019autre de la M\u00e9diterran\u00e9e, et j\u2019obtins du Panam\u00e9en, apr\u00e8s quelques verres de vin blanc, un r\u00e9cit de cette odyss\u00e9e bien diff\u00e9rent de l\u2019histoire publi\u00e9e.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pour n\u2019en donner que cet exemple, comme je disais \u00e0 Palmer\u00a0: \u00ab\u00a0Tout de m\u00eame, vous avez d\u00fb conna\u00eetre la faim\u00a0?\u00a0\u00bb, il me r\u00e9pondit\u00a0:\u00a0\u00ab\u00a0Jamais. \u2014 Vous p\u00eachiez \u2014 Non. \u2014 Alors\u00a0? \u2014 Le caisson de conserves. \u2014 Mais il \u00e9tait scell\u00e9\u00a0! \u2014 Nous avons fait naufrage (au large des Bal\u00e9ares). \u2014 Oui. \u2014 On a r\u00e9cup\u00e9r\u00e9 tout le mat\u00e9riel. \u2014 Je sais. \u2014 Mais pas le caisson de conserves.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il me rapporta bien d\u2019autres anecdotes, non moins savoureuses que celle-l\u00e0. Si bien que je m\u2019attachai \u00e0 l\u2019inqui\u00e9ter et le \u00ab\u00a0mettre en boule\u00a0\u00bb en lui parlant des sommes fabuleuses que Bombard tirait de son ouvrage, de ses conf\u00e9rences et m\u00eame d\u2019un film qu\u2019il projetait de faire tourner sur les lieux de son exploit. Fou de rage, enfin, et ivre, Palmer jura qu\u2019il \u00e9crirait son propre r\u00e9cit de la travers\u00e9e m\u00e9diterran\u00e9enne. Je n\u2019en demandais pas plus, je revins \u00e0 Paris.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019enqu\u00eate se poursuivit \u00e0 La Rochelle, o\u00f9 s\u00e9journait la tr\u00e8s c\u00e9l\u00e8bre aventuri\u00e8re Conchita, puis \u00e0 Tanger, un peu plus tard, quand je fus libre. Une sorte de d\u00e9mon me poussait\u00a0: il me fallait savoir. Le probl\u00e8me \u00e9tait simple, d\u2019ailleurs, mais je ne le compris pas tout de suite. Je m\u2019attardais \u00e0 v\u00e9rifier de menus d\u00e9tails\u00a0: par exemple, \u00e9tait-il exact que Bombard, \u00e0 son d\u00e9part d\u2019Afrique, e\u00fbt refus\u00e9 de prendre un poste \u00e9metteur sur son <b>H\u00e9r\u00e9tique\u00a0<\/b>? Ce l\u2019\u00e9tait. Pourquoi ce refus\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Bizarrement, le \u00ab\u00a0docteur\u00a0\u00bb Bombard lui-m\u00eame m\u2019avait tout r\u00e9v\u00e9l\u00e9, \u00e0 Lille, si grande \u00e9tait sa crainte que l\u2019\u00e9nigme f\u00fbt r\u00e9solue. \u00ab\u00a0Je sais, m\u2019avait-il dit, on dira que le <b>Maheva<\/b> a quitt\u00e9 Tanger et Casablanca, et m\u00eame Las Palmas, en m\u00eame temps que moi et qu\u2019il aurait pu me prendre \u00e0 bord. Mais le <b>Maheva<\/b> n\u2019est pas arriv\u00e9 aux Bermudes en m\u00eame temps que moi\u00a0: il allait vers le nord. Ainsi, tout tombe \u00e0 l\u2019eau.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il me fallut trois mois pour comprendre que le probl\u00e8me \u00e9tait de d\u00e9couvrir un autre navire dont la route e\u00fbt crois\u00e9 celle du <b>Maheva<\/b> et qui serait arriv\u00e9 au large de la Barbade en m\u00eame temps que <b>l\u2019H\u00e9r\u00e9tique<\/b>. Quand je l\u2019eus d\u00e9couvert, je sus que je tenais la solution, car le capitaine de ce yacht, le <b>Nymph Errant<\/b>, \u00e9tait l\u2019ami de l\u2019\u00e9diteur de Bombard, de Carbuccia, qui, \u00e9trangement, avait sign\u00e9 le contrat pour le r\u00e9cit du voyage avant que celui-ci n\u2019e\u00fbt \u00e9t\u00e9 entrepris.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Depuis le d\u00e9but de mon enqu\u00eate, \u00e0 cause de cette \u00e9tranget\u00e9, de Carbuccia m\u2019int\u00e9ressait. Lors du reportage dans le Midi, j\u2019avais r\u00f4d\u00e9 autour de sa villa et, m\u00eame, je m\u2019\u00e9tais mis \u00e0 l\u2019eau, bien que je ne fusse pas un excellent nageur, pour v\u00e9rifier, dans le ton des romans noirs, si, de son port priv\u00e9, quelque yacht n\u2019aurait pu ravitailler Bombard en mer. Palmer rit bien de cette hypoth\u00e8se, plus tard\u00a0: la r\u00e9alit\u00e9 est plus simple. Mais le <b>Nymph Errant<\/b> offrait une piste s\u00e9rieuse. Il me fallut quinze jours pour apprendre que Conchita poss\u00e9dait une photo qui montrait<b> l\u2019H\u00e9r\u00e9tique<\/b> transbord\u00e9 d\u2019un bateau \u00e0 l\u2019autre au beau milieu de l\u2019Atlantique, et, sans attendre de l\u2019avoir vue, gonfl\u00e9 de l\u2019orgueil idiot de la solution trouv\u00e9e, je remis tout le dossier \u00e0 Claude Bellanger, certain de ses \u00e9loges. Il ne m\u2019en fit aucun.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Derri\u00e8re le Naufrag\u00e9 volontaire, \u00e0 l\u2019\u00e9poque, il y avait non seulement <b>les Editions de Paris<\/b> (et un politicien tr\u00e8s influent), mais la firme hollandaise qui fabriquait le canot, la marine nationale, dont certains membres sup\u00e9rieurs avaient flair\u00e9 la bonne affaire, <b>France-Soir<\/b>, qui publiait le livre de Bombard en feuilleton, je ne sais quoi encore\u00a0: tout le monde suivait. O\u00f9 la peur ne r\u00e9gnait, l\u2019int\u00e9r\u00eat \u00e9tait roi. Palmer, ayant achev\u00e9 son livre, le proposait au <b>Parisien<\/b>, comme il me l\u2019avait promis. Il demandait un million, que le journal lui refusa\u00a0; les <b>Editions de Paris<\/b> le lui donn\u00e8rent, \u00e0 condition que l\u2019ouvrage ne par\u00fbt jamais. Quant \u00e0 la photo, pour laquelle on demandait le million de francs aussi, je l\u2019eus enfin entre les mains, mais je n\u2019en pouvais rien faire.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">J\u2019avais tort de m\u2019ent\u00eater. En septembre, Bellanger prit sur lui de m\u2019en convaincre. Il me dit que j\u2019\u00e9tais un tr\u00e8s grand romancier mais un journaliste d\u00e9testable. Il me fallait quitter mon emploi. Ou je le faisais de mon plein gr\u00e9, en touchant une indemnit\u00e9 qui m\u2019\u00e9tait due et avec l\u2019assurance d\u2019\u00eatre employ\u00e9 tr\u00e8s vite par des journaux amis, ou bien on trouverait <b>la<\/b> faute professionnelle qui m\u2019exclurait des cadres.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je n\u2019avais pas \u00e9crit de roman depuis mai 1952\u00a0; je voulais ma libert\u00e9, en effet, pour \u00e9crire. J\u2019acceptai la formule de la d\u00e9mission. L\u2019indemnit\u00e9 me donnait un trimestre d\u2019existence. Je n\u2019en employai que la moiti\u00e9 \u00e0 composer <b>les Cl\u00e9s et la prison<\/b>, o\u00f9 je contais certains de mes souvenirs de reporter et pr\u00e9disais la mort myst\u00e9rieuse de ma femme. Avant la fin de novembre, je repris la route. Mais j\u2019abandonnai le r\u00eave de r\u00e9v\u00e9ler Bombard et je ne le regrette pas.<a title=\"\" href=\"#_ftn1\">[1]<\/a><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Une premi\u00e8re fois, d\u00e9j\u00e0, je n\u2019avais pas trahi. Quand, pressenti par un Bazin d\u2019Alsace, un journaliste \u00e9tait venu me voir pour que je confirme le premier nom de mon vieil ami, j\u2019avais refus\u00e9. Ce n\u2019\u00e9tait pas que Jean Herv\u00e9 avait \u00e9t\u00e9 mon compagnon\u00a0; mais il \u00e9crivait de bons livres. Puis, il devenait, lui-m\u00eame, un \u00ab\u00a0prince\u00a0\u00bb, dont je savais les g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9s (envers Massat, envers Cathelin). Que m\u2019importait le jeu qui avait permis cela\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">De m\u00eame, quand, au lendemain de la catastrophe d\u2019Ethel, o\u00f9 l\u2019on avait trop cru en la stabilit\u00e9 de <b>l\u2019H\u00e9r\u00e9tique<\/b>, un journaliste de <b>Match<\/b> vint me demander les \u00e9l\u00e9ments de mon enqu\u00eate sur Bombard, je refusai de les lui donner ou de les lui vendre. Car, d\u00e9j\u00e0, l\u2019homme n\u2019\u00e9tait plus ce qu\u2019il avait \u00e9t\u00e9. Le d\u00e9sespoir le lavait, dont t\u00e9moigne un suicide avort\u00e9 de justesse. Depuis des ann\u00e9es, \u00e0 la t\u00e9l\u00e9vision, \u00e0 la radio, j\u2019entends et je vois un homme sinc\u00e8re, lucide et brave, r\u00e9v\u00e9lateur de bien des ombres et l\u00e9gendes, sinon de celle-l\u00e0, qu\u2019il ne veut pas \u00e9claircir. S\u2019il le faisait, \u00e0 quoi ne pourrait-il pr\u00e9tendre\u00a0? Mais sa c\u00e9l\u00e9brit\u00e9 lui permet le courage, ce qui n\u2019est pas rien\u00a0: \u00e9couterait-on aussi attentivement le sage, sans cette part d\u2019ombre que se r\u00e9serve le h\u00e9ros\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Passe pour Bazin, Sagan, Rochefort, Bombard \u2014 Charri\u00e8re\u00a0! Ils n\u2019ont fait de tort \u00e0 personne (je suis convaincu que la catastrophe d\u2019Ethel aurait eu lieu de m\u00eame, que les voyages de Bombard fussent r\u00e9els ou non). Y ont cru ceux qui voulaient bien y croire. Mais une grande erreur judiciaire\u00a0? Ne faut-il pas intervenir alors\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">J\u2019en ai connu plusieurs\u00a0: l\u2019affaire Marguerite Marty, le capitaine Blanc de Carcassonne, Marie Besnard, Paule Guillou. La premi\u00e8re s\u2019est bien termin\u00e9e\u00a0: par un acquittement du jury\u00a0; les autres ont \u00e9t\u00e9 dramatiques. J\u2019ai vu donner des conclusions pr\u00e9cises par des experts qui n\u2019avaient pas examin\u00e9 l\u2019organe (les intestins ou le foie) de la pr\u00e9tendue victime, des juges d\u2019instruction haineux ou int\u00e9ress\u00e9s, car le juge n\u2019en est pas moins homme, des pr\u00e9sidents de cour d\u2019assises incapables de comprendre ce qu\u2019ils lisaient et voyaient, pour cause de vieillesse, des enqu\u00eateurs nomm\u00e9s pour \u00e9touffer l\u2019affaire. J\u2019ai tout vu\u00a0; mais rien d\u2019aussi parfait, dans le genre ignoble, que l\u2019affaire Dominici.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Elle avait \u00e9clat\u00e9 en ao\u00fbt 1952, alors que je n\u2019\u00e9tais pas reporter. Mais, pendant toute l\u2019ann\u00e9e suivante, j\u2019en avais re\u00e7u des \u00e9chos. Puis, il y eut ce court voyage dans le Nord, o\u00f9 j\u2019en appris bien plus que je n\u2019aurais d\u00fb en savoir. En novembre 1953, libre de tout engagement et mon dernier roman achev\u00e9, je repris l\u2019enqu\u00eate \u00e0 mon compte et me rendis moi-m\u00eame \u00e0 Lurs. L\u2019enqu\u00eate dura seize Jours. Quand je revins, j\u2019avais r\u00e9solu l\u2019affaire. Je le dis au directeur de <b>Carrefour<\/b>, Amaury, qui me crut. Je le croyais \u00e9galement et j\u2019en demeure persuad\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">On sait le drame. Drummond, sa femme et sa fille Lisbeth avaient \u00e9t\u00e9 assassin\u00e9s sur la Grande-Terre, \u00e0 un kilom\u00e8tre de Lurs, par un ou des inconnus. La Grande-Terre appartenait \u00e0 la famille Dominici. A l\u2019\u00e9poque dont je parle, on accusait Gustave Dominici, l\u2019un des fils, parce qu\u2019il reconnaissait avoir, le lendemain du crime, vers cinq heures du matin, trouv\u00e9 la petite Elisabeth encore vivante sur le sentier qui menait au pont. On s\u2019\u00e9tonnait beaucoup que les Drummond eussent choisi pour camper cet endroit, entre une voie ferr\u00e9e et la route parcourue de jour comme de nuit, dans un pays sauvage, plein de retraits et d\u2019asiles. On n\u2019y comprenait rien, apr\u00e8s un an. Mais, dans la version officielle, l\u2019Anglais \u00e9tait une sorte de savant et de h\u00e9ros, ancien haut fonctionnaire du gouvernement britannique, charg\u00e9 de la branche \u00ab\u00a0parachutages\u00a0\u00bb en 1944. Nul ne mettait en doute son int\u00e9grit\u00e9. Or, j\u2019avais appris dans le Nord que ce saint vivait du chant.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">De coll\u00e8gues plus vieux que moi dans le m\u00e9tier, comme le grand reporter Salardenne, et par mes propres recherches au cours de mon ann\u00e9e de reportages, j\u2019avais pu v\u00e9rifier que l\u2019Anglais, en effet, passait toutes ses vacances, avec sa femme et sa fille, dans des r\u00e9gions (Hollande, Alsace) o\u00f9 de fortes sommes d\u2019argent furent parachut\u00e9es aux Centres de R\u00e9sistance, entre les mois d\u2019avril et de juillet 1944. Puis, il avait toujours tr\u00e8s peu d\u2019argent sur lui et, apr\u00e8s le triple meurtre m\u00eame, on n\u2019avait retrouv\u00e9 d\u2019autre argent \u2014 dans les affaires d\u2019Elisabeth \u2014 qu\u2019un billet de cinq mille francs, bien que l\u2019hypoth\u00e8se du vol n\u2019ait pas \u00e9t\u00e9 retenue. Conclusion hasard\u00e9e\u00a0: Drummond comptait trouver sur place les subsides n\u00e9cessaires \u00e0 son s\u00e9jour en France. Elle me semblait confirm\u00e9e par la visite \u00e9clair de Scotland Yard, le lendemain du crime, \u00e0 la police de Marseille. Consigne\u00a0: bouche cousue.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">A Digne j\u2019appris, comme pr\u00e9vu, que plusieurs millions parachut\u00e9s en juin 1944 n\u2019avaient jamais \u00e9t\u00e9 retrouv\u00e9s, que plusieurs notabilit\u00e9s avaient effectivement achet\u00e9 de nombreux terrains \u00e0 la Lib\u00e9ration et que certains de ces enrichis, en compagnie de Clovis, un fils Dominici rejet\u00e9 par sa famille, avaient largement festoy\u00e9 le lundi m\u00eame du meurtre. A conna\u00eetre ce gens, car je les visitai tous, je ne doutai plus de leur r\u00e9action si un ma\u00eetre chanteur \u00e9tait venu les trouver, huit ans apr\u00e8s le parachutage, pr\u00e9tendument requis par son gouvernement pour recouvrer l\u2019argent dilapid\u00e9 ou d\u00e9couvrir ce qu\u2019il \u00e9tait devenu.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mon enqu\u00eate me donna cinq certitudes. 1\u00b0) Le campement des Anglais ne s\u2019\u00e9tait pas dress\u00e9 sur la Grande-Terre, mais \u00e0 un kilom\u00e8tre de l\u00e0, sur un petit pont qui s\u00e9parait le mont de Lurs du mont de Gonagobie\u00a0: des t\u00e9moignages de chauffeurs de camion, tout au long de la nuit, confirmaient ce point, ainsi que le demi-t\u00e9moignage du sup\u00e9rieur de Gonagobie, un brave abb\u00e9 terroris\u00e9 par l\u2019ampleur de la trag\u00e9die, mais li\u00e9, disait-il, par le secret de la confession. 2\u00b0) L\u2019Anglais avait eu rendez-vous, \u00e0 Digne, apr\u00e8s une \u00ab\u00a0corrida-bidon\u00a0\u00bb qu\u2019il dut quitter avant la fin, avec un messager charg\u00e9 de lui donner rendez-vous, pr\u00e9cis\u00e9ment, dans ce monast\u00e8re, mais qui, l\u2019attendant sur le chemin de Gonagobie, l\u2019avait d\u00e9tourn\u00e9 de sa route pour l\u2019amener \u00e0 la maison o\u00f9 les meurtriers continuaient de boire. 3\u00b0) Ceux-ci \u00e9taient au nombre de sept (ou de six, je n\u2019\u00e9tais pas s\u00fbr du septi\u00e8me), enivr\u00e9s \u00e0 la f\u00eate pour se donner du courage. Ils avaient, par accident peut-\u00eatre, bless\u00e9 Drummond \u00e0 la main avant de le tuer avec le m\u00eame fusil\u00a0; mais l\u2019Anglais n\u2019\u00e9tait mort qu\u2019une demi-heure plus tard, en m\u00eame temps que sa femme, assassin\u00e9e deux kilom\u00e8tres plus loin (sur le pont de Gonagobie). 4\u00b0) La fillette, gard\u00e9e en vie d\u2019abord, n\u2019avait \u00e9t\u00e9 assomm\u00e9e que plus tard et transport\u00e9e moribonde jusqu\u2019au bas de la Grande-Terre, o\u00f9 le campement des Anglais \u00e9tait r\u00e9install\u00e9 tout au long de la nuit, selon un rythme que racontaient les passages des camions. 5\u00b0) La police paraissait avoir re\u00e7u quelque ordre de n\u00e9gliger tous les indices r\u00e9v\u00e9lateurs\u00a0: le silence du chien la veille au soir, le nombre des douilles retrouv\u00e9es (qui ne correspondait pas au nombre des coups tir\u00e9s), le sang de lapin r\u00e9pandu, le d\u00e9placement des corps, les contradictions sans nombre touchant la pr\u00e9sence des Anglais sur la Grande-Terre la veille au soir, etc.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Malheureusement pour la police, Gustave Dominici (inqui\u00e9t\u00e9 par un \u00e9boulement) \u00e9tait vraiment sorti de sa ferme tr\u00e8s t\u00f4t le matin, alors que la mise en sc\u00e8ne s\u2019achevait. Il avait ainsi appris toute l\u2019histoire et mena\u00e7ait de dire la v\u00e9rit\u00e9 s\u2019il venait \u00e0 passer en assises. Du coup, le \u00ab\u00a0t\u00e9moin noir\u00a0\u00bb qui l\u2019avait reconnu, disait-il, sur la route, au milieu de la nuit, n\u2019\u00e9tait plus s\u00fbr de son t\u00e9moignage et le tribunal correctionnel r\u00e9glait provisoirement l\u2019affaire en condamnant Gustave \u00e0 deux mois de prison pour \u00ab\u00a0d\u00e9faut d\u2019assistance \u00e0 personne en danger\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En ce mois de novembre 1953 o\u00f9 se situe mon enqu\u00eate, on arrachait au vieux Dominici, Gaston, de bien \u00e9tranges aveux, contredits par les faits<a title=\"\" href=\"#_ftn2\">[2]<\/a>\u00a0; un an plus tard, on le condamnera \u00e0 mort. Avec lui on ne risque rien\u00a0: il ignore tout. Au proc\u00e8s, le pr\u00e9sident fera scandale en ne laissant m\u00eame pas Gustave r\u00e9pondre au cri de son p\u00e8re\u00a0: \u00ab\u00a0Tu sais que je suis innocent\u00a0! Dis ce que tu sais\u00a0!\u00a0\u00bb Mais, d\u00e9pass\u00e9 sans doute par l\u2019\u00e9norme imposture, le pr\u00e9sident s\u2019oubliera jusqu\u2019\u00e0 faire remarquer au \u00ab\u00a0t\u00e9moin noir\u00a0\u00bb qu\u2019il ne peut pas avoir pris pour ce vieillard de petite taille, le grand et fort Gustave. A quoi le t\u00e9moin, sans se troubler, r\u00e9pondra, en plein tribunal, qu\u2019il sert la police depuis trop longtemps pour craindre quelque repr\u00e9saille et que, d\u2019ailleurs, il porte la L\u00e9gion d\u2019Honneur. Quant aux douilles insuffisantes, au chien silencieux, au rendez-vous de Digne, aux t\u00e9moignages chauffeurs, au p\u00e8re b\u00e9n\u00e9dictin, aux millions disparus et au sang de lapin, etc., il est bien \u00e9vident que personne n\u2019en parlera (ni m\u00eame de l\u2019affolement des femmes Dominici, d\u00e9couvrant un campement et trois cadavres, l\u00e0 o\u00f9 la veille au soir il n\u2019y avait rien eu).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Jean Giono publiera seulement son beau livre, o\u00f9 il d\u00e9montrera que les vingt mots de fran\u00e7ais des paysans de la Durance ne leur permettent pas de se d\u00e9fendre devant un tribunal (ce qui est vrai) et l\u2019on n\u2019osera pas, tout de m\u00eame, ex\u00e9cuter le vieux Dominici, coupable au regard de la loi de trois assassinats, dont celui d\u2019une petite fille. La peine de mort sera commu\u00e9e en prison \u00e0 vie et le g\u00e9n\u00e9ral de Gaulle graciera le vieil homme. Il s\u2019en reviendra mourir chez lui, dans cette m\u00eame ferme qui, vingt ans plus tard, devenue un restaurant fameux attire, me dit-on, les touristes. Mais le gouvernement de la V<sup>e<\/sup> R\u00e9publique ne remettra pas en question l\u2019un des grands crimes de la IV<sup>e<\/sup>, car les R\u00e9publiques changent \u2014 et les Empires \u2014 mais les impostures deviennent de l\u2019Histoire.<\/p>\n<div id=\"attachment_2616\" style=\"width: 310px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><a href=\"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2013\/02\/Photo-028.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-2616\" class=\"size-medium wp-image-2616\" alt=\"Illustration Pierre-Jean Debenat\" src=\"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2013\/02\/Photo-028-300x225.jpg\" width=\"300\" height=\"225\" srcset=\"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2013\/02\/Photo-028-300x225.jpg 300w, http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2013\/02\/Photo-028.jpg 748w\" sizes=\"auto, (max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><\/a><p id=\"caption-attachment-2616\" class=\"wp-caption-text\">Illustration Pierre-Jean Debenat<\/p><\/div>\n<div style=\"text-align: justify;\"><\/div>\n<hr align=\"left\" size=\"1\" width=\"33%\" \/>\n<div>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a title=\"\" href=\"#_ftnref1\">[1]<\/a> Mon dernier travail de 1953 est une \u00e9tude chiffr\u00e9e sur les diff\u00e9rences de vitesses du canot de Bombard. En M\u00e9diterran\u00e9e, de Monaco au \u00ab\u00a0naufrage\u00a0\u00bb des Minorques\u00a0: quelque 220 milles en 17 jours (du 25 mai au 11 juin), soit 12 milles par jour. De la rencontre de l\u2019Arakaka (49\u00b050) le 10 d\u00e9cembre \u00e0 l\u2019arriv\u00e9e au large de la Barbade (58\u00b020) le 22 d\u00e9cembre, 550 milles en 12 jours\u00a0: 45 milles par jour. Un yacht parcourt ses 100 milles quotidiens\u00a0; mais, depuis son d\u00e9part de las Palmas le 6 novembre jusqu\u2019\u00e0 son arriv\u00e9e \u00e0 la Barbade fin d\u00e9cembre, en m\u00eame temps que Bombard, le <i>Nymph Errant<\/i> avait effectu\u00e9 un voyage beaucoup plus long, touchant deux fois \u00e0 la Barbade et descendant jusqu\u2019\u00e0 Antigua entre-temps.<\/p>\n<\/div>\n<div>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a title=\"\" href=\"#_ftnref2\">[2]<\/a> Pour ne citer que ces deux contradictions\u00a0: c\u2019est en voyant lady Drummond se d\u00e9shabiller que le vieux bonhomme aurait perdu la t\u00eate. Or, le cadavre de lady Drummond a \u00e9t\u00e9 d\u00e9couvert <i>v\u00eatu<\/i>. Puis, comment concilier le crime d\u2019un sadique voyeur avec l\u2019assassinat de la petite Elisabeth, trois ou quatre heures plus tard\u00a0? Mais ce sont <i>tous<\/i> les indices retenus et <i>tous<\/i> les t\u00e9moignages admis qui pr\u00e9sentent ce caract\u00e8re d\u2019invraisemblance.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Jean-Charles Pichon<\/p>\n<p>________________________________________________________________<\/p>\n<p><em>Il se posa longtemps la question de <strong>l&rsquo;engagement<\/strong> et de ses limites. Voici un texte publi\u00e9 en 1947, dans le N\u00b0 46 des \u00ab\u00a0Cahiers de Paris\u00a0\u00bb, qui avait pour th\u00e8me <strong>la libert\u00e9<\/strong>.<\/em><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h1 align=\"center\"><b><i>Pour servir \u00e0 une Apologie<\/i><\/b><\/h1>\n<h1 align=\"center\"><b><i>de l\u2019Engagement<\/i><\/b><\/h1>\n<p align=\"center\"><b><i>\u00a0<\/i><\/b><\/p>\n<h2 align=\"center\">I<\/h2>\n<p style=\"text-align: justify;\">Qu\u2019importe qu\u2019un homme, pendant toute sa vie, l\u00e9gitime son inaction et ses doutes par le mot\u00a0: libert\u00e9, alors que la continuit\u00e9 de l\u2019histoire suffira \u00e0 ramener de telles pr\u00e9tentions \u00e0 leur juste valeur, \u00e0 d\u00e9voiler sous \u00ab\u00a0l\u2019objectivit\u00e9\u00a0\u00bb la paresse, sous la \u00ab\u00a0clairvoyance\u00a0\u00bb la l\u00e2chet\u00e9\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Aucune erreur, aucun crime, n\u2019est jug\u00e9 si s\u00e9v\u00e8rement par l\u2019histoire que l\u2019erreur et le crime de ne pas prendre parti. Un Auguste, un C\u00e9sar, voire un Caligula ou un Saint-Dominique ont leurs d\u00e9tracteurs mais leurs partisans. Un Richelieu, un Talleyrand sont admir\u00e9s et d\u00e9fendus pour le moins autant qu\u2019ils sont honnis. Mais celui qui <i>vit en dehors de son temps<\/i>, qui refuse de choisir, l\u2019histoire ne le condamne ni ne l\u2019absout, parce qu\u2019elle ne le conna\u00eet pas, que pour elle, il n\u2019a pas eu d\u2019existence.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je m\u2019arr\u00eate \u00e0 cette objection qu\u2019on ne peut manquer de me faire que, apr\u00e8s tout, l\u2019opinion de l\u2019histoire n\u2019importe en aucune fa\u00e7on, que l\u2019homme libre l\u2019est pour lui d\u2019abord et non pas pour les \u00ab\u00a0mercenaires\u00a0\u00bb de l\u2019avenir. Certes, et je l\u2019entends bien ainsi. Mais veut-on me dire, alors, par quelle comparaison, quel bar\u00e8me ou quelles cons\u00e9quences le fait de la libert\u00e9 peut \u00eatre d\u00e9termin\u00e9 et ses applications d\u00e9duites\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Si tout homme est libre qui se <i>croit<\/i> libre, nul ne l\u2019est plus vraiment que le Fou qui n\u2019imagine m\u00eame pas d\u2019autre libert\u00e9 que la sienne. Et si l\u2019on me dit que, tout au contraire, l\u2019homme libre est celui qui conna\u00eet et juge toutes les conditions qui lui sont faites, dans tous les sens, (ce qui est mon sentiment), nous bien oblig\u00e9s d\u2019admettre que, dans la mesure o\u00f9 cet homme est \u00ab\u00a0normal\u00a0\u00bb, dou\u00e9 de raison et de sens critique, il doit \u00eatre amen\u00e9, t\u00f4t ou tard, \u00e0 comparer ces diverses conditions, c\u2019est-\u00e0-dire \u00a0\u2014 enfin \u2014 \u00e0 en <i>choisir<\/i> l\u2019une plut\u00f4t que l\u2019autre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Si l\u2019on m\u2019objecte que, effectivement, telle devrait \u00eatre l\u2019attitude de l\u2019homme parfait mais qu\u2019un tel \u00eatre n\u2019existe pas et que, dans la majorit\u00e9 des cas, l\u2019esprit plac\u00e9 entre diverses conditions possibles sera retenu de choisir entre elles, c&rsquo;est-\u00e0-dire corrompu dans son sens critique, par telle h\u00e9r\u00e9dit\u00e9, tel besoin plus ou moins inavouable, tels int\u00e9r\u00eats tout puissants, je serai de l\u2019avis de mon objecteur mais lui demanderai de me consentir, en \u00e9change, qu\u2019un tel esprit est tout sauf libre, qu\u2019il l\u2019est en tout cas bien moins que celui que ni l\u2019h\u00e9r\u00e9dit\u00e9, ni les besoins, ni les int\u00e9r\u00eats n\u2019ont retenu de choisir.<\/p>\n<h2 style=\"text-align: center;\" align=\"center\">II<\/h2>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il appara\u00eet que, contrairement aux dires de certains psychologues, la libert\u00e9 n\u2019est \u00e0 aucun degr\u00e9 une affaire de pens\u00e9e \u2014 pour la raison tr\u00e8s simple qu\u2019il n\u2019y a pire esclave que l\u2019esclave de son imagination, (je n\u2019en veux pour preuve que l\u2019imagination excessivement fertile des fous \u2014 et, dans une certaine mesure, des malades), mais qu\u2019\u00e0 l\u2019inverse l\u2019esclavage social, physique ou moral, ne s\u2019explique et ne se justifie (par rapport \u00e0 soi-m\u00eame) que par cette \u00ab\u00a0\u00e9vasion du r\u00e9el\u00a0\u00bb qu\u2019est la pens\u00e9e.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Si une d\u00e9monstration n\u2019a pas besoin d\u2019\u00eatre longuement expos\u00e9e, c\u2019est bien celle-l\u00e0. Puisque, aujourd\u2019hui m\u00eame, la psychanalyse n\u2019a rien trouv\u00e9 de mieux, pour lib\u00e9rer l\u2019infirme moral de son complexe, que de chasser ce complexe de sa pens\u00e9e la plus inconsciente et de le traduire en acte. De m\u00eame que l\u2019obs\u00e9d\u00e9 sexuel, s\u2019il pouvait \u00ab\u00a0penser en actes\u00a0\u00bb, sur le plan du r\u00e9el, de son obsession il serait d\u00e9livr\u00e9, de m\u00eame s\u2019ils pouvaient \u00ab\u00a0ext\u00e9rioriser\u00a0\u00bb leurs imaginations, bon nombre de nos th\u00e9oriciens de la gratuit\u00e9 seraient d\u00e9livr\u00e9s de leur esclavage.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019homme qui \u00ab\u00a0pense\u00a0\u00bb sa libert\u00e9 sans l\u2019agir est comparable \u00e0 la borne du chemin. Ou, du moins, il lui serait comparable s\u2019il ne se trouvait pas, toujours, d\u2019autres hommes pour ext\u00e9rioriser, en ses lieu et place, une pens\u00e9e improductive et la faire servir \u00e0 leurs fins propres. Je me souviens, en \u00e9crivant ces lignes, d\u2019un des derniers articles du regrett\u00e9 L.-P. Fargue, dans lequel ce \u00ab\u00a0th\u00e9oricien de la gratuit\u00e9\u00a0\u00bb d\u00e9fendait pour le po\u00e8te le droit de penser et d\u2019\u00e9crire ce qui lui passait par la t\u00eate, sans se soucier des applications politiques ou sociales qui pouvaient en \u00eatre tir\u00e9es. La r\u00e9ponse lui parvenait d\u00e8s la semaine suivante, sous la forme d\u2019un article qui d\u00e9veloppait le sien aux fins politiques que l\u2019on devine.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La libert\u00e9 n\u2019est pas une affaire de pens\u00e9e. Et dire qu\u2019elle est affaire d\u2019action serait une proposition \u00e0 peine suffisante. La v\u00e9rit\u00e9 est qu\u2019elle est affaire de cr\u00e9ation. Rien d\u2019autre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Affaire de cr\u00e9ation parce que la libert\u00e9 ne peut s\u2019atteindre hors de l\u2019efficace. Mais ce concept d\u2019efficacit\u00e9 recouvre celui de \u00ab\u00a0Bien et de Mal\u00a0\u00bb dans la mesure o\u00f9 tout \u00eatre pr\u00e9cis\u00e9ment n\u2019envisage l\u2019efficace qu\u2019en opposition \u00e0 son contraire et ne peut choisir sans exclure.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C\u2019est par le biais de la Responsabilit\u00e9 ainsi, que le probl\u00e8me de la libert\u00e9 rejoint celui de la <i>Puissance<\/i> puisque l\u2019homme n\u2019est libre par rapport \u00e0 l\u2019Objet que lorsqu\u2019il a consenti \u00e0 agir sur lui dans le sens d\u2019une d\u00e9cision volontaire. Qui dit\u00a0: libert\u00e9, alors, dit\u00a0: ma\u00eetrise et, parce que nulle ma\u00eetrise n\u2019est si compl\u00e8te que celle du cr\u00e9ateur sur ses cr\u00e9atures, en dernier ressort\u00a0: cr\u00e9ation.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il serait temps que nos moralistes comprennent que la libert\u00e9 n\u2019est pas une r\u00e9alit\u00e9 psychologique mais morale\u00a0; qu\u2019elle implique le choix et non son refus\u00a0; et qu\u2019elle suppose pr\u00e9alablement, dans quelque domaine que ce soit, un \u00ab\u00a0imp\u00e9ratif cat\u00e9gorique\u00a0\u00bb faute de quoi, jeu de l\u2019esprit, elle ne pr\u00e9sente pas plus d\u2019int\u00e9r\u00eat qu\u2019une hache sans fil, un miroir sans tain, une roue sans essieu.<\/p>\n<h2 style=\"text-align: center;\" align=\"center\">III<\/h2>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il me fallait \u00e9tablir solidement ce point pour d\u00e9montrer la vanit\u00e9 de ceux qui pr\u00e9tendent fuir la responsabilit\u00e9 dans le verbe. La solution de l\u2019esth\u00e8te n\u2019en est pas une\u00a0: s\u2019il refuse de se croire responsable par ses \u00e9crits des crimes du monde, il en est au carrefour de Sartre ou de Malraux.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019inconv\u00e9nient du tain, de l\u2019essieu ou du fil est que toute forme d\u2019action ali\u00e8ne la libert\u00e9, soit en la mutilant, soit en la transformant, soit en la reproduisant (cette derni\u00e8re ali\u00e9nation n\u2019\u00e9tant pas la moins redoutable). Se conna\u00eetre responsable, c\u2019est rompre \u2014 puisque toute responsabilit\u00e9, comme toute libert\u00e9, ne se d\u00e9finit que par ses limites. Seul sens dans lequel peut s\u2019entendre sans d\u00e9go\u00fbt l\u2019axiome vulgaire\u00a0: la libert\u00e9 de chacun finit o\u00f9 celle des autres commence.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cela est si vrai que, d\u00e8s que l\u2019homme se met \u00e0 r\u00eaver d\u2019une libert\u00e9 universelle \u2014 entendez\u00a0: sans limite \u2014 il tombe dans le d\u00e9membrement et l\u2019absurde\u00a0; le sentiment de responsabilit\u00e9 se transformant, dans cette r\u00e9alit\u00e9 fluide, en sentiment de culpabilit\u00e9, comme les feuilles du saule, dans l\u2019eau, se voient \u00e0 l\u2019envers.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Imaginer se devoir \u00e0 tous c\u2019est ne plus se devoir \u00e0 personne, c\u2019est s\u2019interdire toute action particuli\u00e8re, si lib\u00e9ratrice qu\u2019elle semble pouvoir \u00eatre, parce qu\u2019elle sera, dans une proportion \u00e9gale, destructrice de libert\u00e9. Si donc personne n\u2019est coupable (ne m\u00e9rite d\u2019\u00eatre rejet\u00e9 hors de la libert\u00e9), comme il faut \u00e0 toute force une <i>victime<\/i> pour justifier le chaos \u2014 d\u2019autant plus chaotique que je tends \u00e0 l\u2019universel \u2014 le coupable sera moi et coupable envers tous\u00a0: envers l\u2019ennemi d\u2019\u00eatre oblig\u00e9 de le combattre, envers l\u2019ami d\u2019\u00eatre oblig\u00e9 de le trahir.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">A n\u2019avoir pas voulu choisir que gagnerai-je\u00a0? Sinon de multiplier par deux mes chances d\u2019erreur\u00a0; ou, plut\u00f4t, l\u00e0 o\u00f9 il n\u2019y avait pas d\u2019erreur possible, d\u2019en avoir mis partout\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cela est clair. On m\u2019objectera cependant\u00a0: \u00ab\u00a0il n\u2019y a pas lieu de poser la question sous cet angle. L\u2019homme de Kafka ne pr\u00e9tend pas au gain. Il voit que le monde est mal fait et souffre de la fissure qu\u2019il y constate. Sa clairvoyance seule est en cause.\u00a0\u00bb Examinons.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Il a d\u00e9couvert qu\u2019il n\u2019existe en soi que depuis qu\u2019il s\u2019est d\u00e9tach\u00e9 de sa m\u00e8re\u00a0? Que son \u00e9ducation n\u2019a \u00e9t\u00e9 que d\u2019habitudes d\u00e9sapprises\u00a0? Que, s\u2019il choisit un amour, il lui faudra en sacrifier cent\u00a0? Qu\u2019enfin, quelque acte qu\u2019il accomplisse, il exclut en le faisant l\u2019acte auquel il a renonc\u00e9\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Pr\u00e9cis\u00e9ment. C\u2019est l\u00e0 ce qui le d\u00e9sesp\u00e8re. Car il voudrait comprendre pourquoi il en est ainsi.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u2014 Pourquoi il n\u2019est pas, en m\u00eame temps, sa m\u00e8re et lui\u00a0? Pourquoi il n\u2019est pas un mauvais gar\u00e7on ensemble qu\u2019un honn\u00eate homme\u00a0? Pourquoi sa fianc\u00e9e, si elle est blonde, n\u2019est pas brune\u00a0? Pourquoi s\u2019il dit \u00ab\u00a0oui\u00a0\u00bb, il ne dit pas \u00ab\u00a0non\u00a0\u00bb\u00a0? Apparemment, parce qu\u2019il est <i>diff\u00e9renci\u00e9<\/i>. Mais, s\u2019il ne l\u2019\u00e9tait pas, <i>il ne serait pas<\/i> et ne pourrait se poser de telles questions.<\/p>\n<h2 style=\"text-align: center;\" align=\"center\">IV<\/h2>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais je n\u2019ai pas la pr\u00e9tention d\u2019en venir si promptement \u00e0 bout. L\u2019illusion de la culpabilit\u00e9 est de tous les temps, parce qu\u2019elle est celle du Nombre\u00a0: les pauvres h\u00e8res qui travaillaient \u00e0 la construction des Pyramides n\u2019auraient pas accept\u00e9 de laisser leurs os dans le d\u00e9sert, si des Pr\u00eatres n\u2019avaient su l\u2019entretenir en eux. Le danger de la m\u00e9taphysique est le m\u00eame que celui de l\u2019universalit\u00e9\u00a0: la perte d\u2019une conscience libre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Parall\u00e8lement \u00e0 ce courant g\u00e9n\u00e9rateur de <i>mauvaise conscience<\/i> s\u2019\u00e9tablit n\u00e9cessairement un courant contraire, \u00ab\u00a0r\u00e9cup\u00e9rateur d\u2019\u00e9nergie\u00a0\u00bb, o\u00f9 la mauvaise conscience elle-m\u00eame aura son r\u00f4le (passif, donc d\u2019autant mieux utilisable)\u00a0: actuellement, la solution fasciste.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Entre ces deux positions, celle de se charger de \u00ab\u00a0tous les p\u00e9ch\u00e9s\u00a0du monde\u00a0\u00bb, et celle de se pr\u00e9tendre de la race sans p\u00e9ch\u00e9, le \u00ab\u00a0vieux r\u00e9publicain\u00a0\u00bb \u2014 derni\u00e8re m\u00e9tamorphose de l\u2019humaniste \u2014 va de l\u2019une \u00e0 l\u2019autre d\u2019un mouvement incessant. Il se scandalise\u00a0: non seulement le fanatique est de mauvaise foi mais encore il a toujours raison\u00a0! Il ne comprend pas qu\u2019il n\u2019a raison que parce qu\u2019il est de mauvaise foi et que le fait d\u2019avoir ouvert le monde en deux \u2014 de s\u2019\u00eatre donn\u00e9 une probabilit\u00e9 de croyance de moiti\u00e9, la plus grande possible \u2014 est le secret de sa force. Ou plut\u00f4t, il comprend vaguement que cet imaginaire \u00ab\u00a0Nous\u00a0\u00bb recr\u00e9e la responsabilit\u00e9 par le truchement du \u00ab\u00a0solidaire\u00a0\u00bb. Il sait que cette limite donn\u00e9e \u00e0 l\u2019imaginaire est d\u2019une telle n\u00e9cessit\u00e9 que pas un fondateur, pas un parti, pas une philosophie n\u2019y a jusqu\u2019ici pass\u00e9 outre\u00a0; que le \u00ab\u00a0Nous\u00a0\u00bb exige le \u00ab\u00a0Non-Nous\u00a0\u00bb comme l\u2019\u00eatre la non-substance. Mais aussi cette \u00e9vidence est le mal constant de l\u2019homme \u00ab\u00a0de bonne volont\u00e9\u00a0\u00bb. Son purgatoire et son calvaire. Il lui semble qu\u2019en vieillissant les doctrines perdent leurs ongles et leurs dents et il s\u2019attache aux principes moribonds sans voir que cet assagissement est le signe de leur d\u00e9cr\u00e9pitude.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">De m\u00eame que le cadavre se dissout en poussi\u00e8re, de m\u00eame, en effet, les vieilles lois. Seule d\u00e9finition valable de l\u2019existence\u00a0: diff\u00e9renciation. L\u2019\u00e9tude de la libert\u00e9, ramen\u00e9e \u00e0 celles de la responsabilit\u00e9, puis de la solidarit\u00e9, se r\u00e9sout enfin en l\u2019\u00e9tude des limites de l\u2019efficace.<\/p>\n<p>Jean-Charles Pichon (Vers 1950)<\/p>\n<div id=\"attachment_2617\" style=\"width: 858px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><a href=\"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2013\/02\/homme-en-creux.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-2617\" class=\"size-full wp-image-2617\" alt=\"Illustration Pierre-Jean Debenat\" src=\"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2013\/02\/homme-en-creux.jpg\" width=\"848\" height=\"636\" srcset=\"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2013\/02\/homme-en-creux.jpg 848w, http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2013\/02\/homme-en-creux-300x224.jpg 300w\" sizes=\"auto, (max-width: 848px) 100vw, 848px\" \/><\/a><p id=\"caption-attachment-2617\" class=\"wp-caption-text\">Illustration Pierre-Jean Debenat<\/p><\/div>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00a0A l&rsquo;\u00e2ge de 25 ans, Jean-Charles \u00e9crivit le texte ci-dessous, dans lequel on trouve une grande partie des id\u00e9es qu&rsquo;il ne cessera de d\u00e9velopper au long de son oeuvre. Il fut publi\u00e9 dans la Revue \u00ab\u00a0Pr\u00e9textes\u00a0\u00bb en 1945. l\u2019Ethique Introduction &hellip; <a href=\"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/?p=2601\">Continuer la lecture <span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[30],"tags":[],"class_list":["post-2601","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-documents"],"_links":{"self":[{"href":"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/2601","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=2601"}],"version-history":[{"count":17,"href":"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/2601\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":2627,"href":"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/2601\/revisions\/2627"}],"wp:attachment":[{"href":"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=2601"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=2601"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=2601"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}