{"id":223,"date":"2010-11-13T16:27:37","date_gmt":"2010-11-13T15:27:37","guid":{"rendered":"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/?p=223"},"modified":"2011-01-07T21:03:28","modified_gmt":"2011-01-07T20:03:28","slug":"feuilleton","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/?p=223","title":{"rendered":"FEUILLETON"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: left;\">\n<div id=\"attachment_224\" style=\"width: 310px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><a href=\"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2010\/11\/FEUILLETON.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-224\" class=\"size-medium wp-image-224\" title=\"KONICA MINOLTA DIGITAL CAMERA\" src=\"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2010\/11\/FEUILLETON-300x224.jpg\" alt=\"\" width=\"300\" height=\"224\" srcset=\"http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2010\/11\/FEUILLETON-300x224.jpg 300w, http:\/\/www.jeancharlespichon.com\/wp\/wp-content\/uploads\/2010\/11\/FEUILLETON.jpg 571w\" sizes=\"auto, (max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><\/a><p id=\"caption-attachment-224\" class=\"wp-caption-text\">Illustration Pierre-Jean Debenat<\/p><\/div>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Georgia; color: #222222; font-size: medium;\">En ce pays les nuits sont plus longues que les jours, beaucoup plus longues,  mais les jours furent \u00e9blouissants. L&rsquo;aspect le plus ordinaire du lieu \u00e9tait  celui d&rsquo;un jardin, immense, dont les all\u00e9es ext\u00e9rieures, les grilles peut-\u00eatre,  se cachaient dans une mer cotonneuse. Entre les parterres fleuris, des sentiers  de diff\u00e9rentes largeurs descendaient vers la mer que je n&rsquo;ai jamais vue, mais je  la savais l\u00e0, tout en bas de la pente, bien qu&rsquo;elle p\u00fbt \u00e9galement s&rsquo;\u00e9tendre sur  les c\u00f4t\u00e9s du parc, sinon le surplomber, puisque les all\u00e9es ne se remontaient  pas.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Georgia; color: #222222; font-size: medium;\"> Une foule occupait  les jardins, mais je n&rsquo;avais pas l&rsquo;impression d&rsquo;une foule : au contraire, les  passants \u00e9taient rares, \u00e7a et l\u00e0. Pourtant, ce n&rsquo;\u00e9taient jamais les m\u00eames  promeneurs. Comme je ne les voyais pas remonter, je ne les voyais pas  dispara\u00eetre : d&rsquo;autres les rempla\u00e7aient sans cesse, qui se ressemmblaient. Eux  ne me voyaient pas. La <span style=\"text-decoration: underline;\">plupart<\/span> du temps, veux-je dire, car, parfois, l&rsquo;un  me voyait, je dirai comment. Plut\u00f4t qu&rsquo;ils ne me voyaient, je pense, ils me  ressentaient, et je les ressentais aussi, lorsque la nuit tombait, moins souvent  autrefois, et qu&rsquo;elle ne durait pas des mois et des ann\u00e9es comme il advint plus  tard. Chaque jour le jour revenait et d&rsquo;autres promeneurs descendaient les  all\u00e9es, ou bien les m\u00eames, \u00e0 moins que le sentiment que j&rsquo;en avais alors ne se  r\u00e9p\u00e9t\u00e2t seul, d&rsquo;un jour \u00e0 l&rsquo;autre.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Georgia; color: #222222; font-size: medium;\"> Ai-je quelquefois  joui de ma solitude ? Du moins, je l&rsquo;ai voulu pr\u00e9server tout d&rsquo;abord. Je fuyais  le contact, l&rsquo;approche. Je choisissais les sentiers d\u00e9serts. La peur est venue  quand j&rsquo;ai d\u00fb comprendre qu&rsquo;on me pourchassait. Ce fut un couple, la premi\u00e8re  fois : quelle que f\u00fbt l&rsquo;all\u00e9e que j&rsquo;avais choisie, je l&rsquo;y retrouvais aussit\u00f4t;  je le sentais, puis le voyais, un temps tr\u00e8s court, derri\u00e8re ou, parfois, devant  moi. Dans la nuit retomb\u00e9e (ou dans l&rsquo;absence d&rsquo;images) je savais qu&rsquo;il me  suivait encore, au flair peut-\u00eatre, comme un chien. De nuit comme de jour nous  ne cessions de descendre, mais je bifurquais souvent, sur ma droite, sur ma  gauche; le jardin devenait une sorte de labyrinthe, fleuri ou non, o\u00f9 je ne  pouvais perdre le couple, o\u00f9 il ne voulait pas me perdre, bien que, parfois,  illusoirement, je crusse lui avoir \u00e9chapp\u00e9. Je n&rsquo;\u00e9tais pas heureux, plut\u00f4t  embarrass\u00e9 d&rsquo;une nostalgie \u00e9paisse comme si, en le fuyant, je trahissais mon  destin.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Georgia; color: #222222; font-size: medium;\"> Plus tard, ce fut une  fille, une petite fille, peut-\u00eatre une de mes petites-filles (mais je n&rsquo;y pense  qu&rsquo;\u00e0 pr\u00e9sent). Elle courait, elle, vers moi, de tr\u00e8s loin. Je pressais le pas,  je tournais brusquement dans un sentier obscur, vers le seuil des nuages; je  m&rsquo;accroupissais derri\u00e8re un buis; elle empruntait le sentier et je quittais mon  abri pour courir de nouveau. Je courais mal, lourdement, angoiss\u00e9 par un mal  plus profond que la peur : le repentir, la peine de fuir ainsi l&rsquo;enfant, comme  par une inversion de son amour pour moi, car je ne la fuyais pas sans l&rsquo;aimer  davantage.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Georgia; color: #222222; font-size: medium;\"> Cette nuit-l\u00e0 fut  lente \u00e0 venir, si lente que, ne distinguant plus mon chasseur, il me semblait le  craindre encore ou, pour la premi\u00e8re fois, confondre l&rsquo;angoisse de la poursuite  et celle que provoquait en moi l&rsquo;absence d&rsquo;images.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Georgia; color: #222222; font-size: medium;\"> De fait, cette nuit  soudaine n&rsquo;\u00e9tait pas une fin, comme la fin d&rsquo;un sommeil : si elle l&rsquo;avait \u00e9t\u00e9,  sans doute, elle ne m&rsquo;aurait pas inqui\u00e9t\u00e9 autant. Une solitude y perdurait, qui  n&rsquo;\u00e9tait pas celle du r\u00e9veil, mais comme le sentiment &#8211; encore &#8211; d&rsquo;un long  passage, \u00e0 ne pas finir, parmi les ombres cotonneuses, ou comme si, hors de moi  et des autres, au-dessus, en dessous, quelque part, un tapis-univers se f\u00fbt  d\u00e9roul\u00e9 sans fin, faisant se succ\u00e9der des \u00e9clairs de jardin aux longs  intervalles onscurs. Je m&rsquo;expliquais ainsi qu&rsquo;on ne p\u00fbt que redescendre, dans le  sens du courant, jamais remonter les all\u00e9es fleuries.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Georgia; color: #222222; font-size: medium;\"> Pr\u00e9cis\u00e9ment,  l&rsquo;angoisse naissait de ce mouvement qui emportait toutes choses, les fleurs avec  les gens, vertigineux en ce que, sous le flux immobile, un autre s&rsquo;imaginait,  peut-\u00eatre en sens inverse (\u00e0 moins que je ne l&rsquo;imagine ainsi que maintenant). Si  bien que l&rsquo;autre peine &#8211; celle de la solitude &#8211; n&rsquo;\u00e9tait peut-\u00eatre qu&rsquo;un regret,  une impatience, le souvenir et l&rsquo;attente de l&rsquo;autre r\u00e9alit\u00e9. Mais, en m\u00eame  temps, je savais que tout autre r\u00e9alit\u00e9 n&rsquo;e\u00fbt pas \u00e9t\u00e9 possible, je ne croyais  pas vraiment qu&rsquo;il exist\u00e2t des mondes en dehors du jardin. Partant, la nuit  venue, je ne pouvais qu&rsquo;attendre, sinon le r\u00e9veil illusoire, du moins le retour  de la lumi\u00e8re, des fleurs, des jardins, des passants.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Georgia; color: #222222; font-size: medium;\"> Enfin, le cycle  s&rsquo;achevait; la zone des t\u00e9n\u00e8bres c\u00e9dait \u00e0 la clart\u00e9; la poursuite reprenait, du  m\u00eame promeneur parfois et, parfois, de quelque autre. Tout de suite je le  savais, si le chasseur \u00e9tait le m\u00eame ou non; avant de le voir, sans le voir, je  l&rsquo;avais ressenti semblable ou diff\u00e9rent. J&rsquo;aimais que ce f\u00fbt le m\u00eame : le choc  \u00e9tait moins grand, l&rsquo;inqui\u00e9tude plus diffuse. Il vaut mieux reconna\u00eetre celui  qui vous poursuit, dont on a \u00e9tudi\u00e9 la d\u00e9marche et les ruses. Mais, lorsque  c&rsquo;est le m\u00eame, une autre peur s&rsquo;installe. Car il faut, dans ce cas, que le  poursuivant ait fait, au coeur de la t\u00e9n\u00e8bre, le m\u00eame chemin que moi : ne le  retrouverai-je pas \u00e0 mes c\u00f4t\u00e9s, toujours, dans la suite des temps ?<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Georgia; color: #222222; font-size: medium;\"> Avec la nuit revenait  l&rsquo;attente, le renouvellement. Mais elle ne m&rsquo;\u00e9tait plus un asile, au contraire!  Quelle faute avais-je commise qui exige\u00e2t de l&rsquo;autre un tel acharnement ? Ainsi  j&rsquo;en arrivais, je crois, \u00e0 pr\u00e9f\u00e9rer que ce ne f\u00fbt pas le m\u00eame chasseur, un jour  l&rsquo;autre, malgr\u00e9 l&rsquo;incertitude o\u00f9 j&rsquo;\u00e9tais de ses pas, qui me rendait vuln\u00e9rable \u00e0  son approche, plus inquiet et plus d\u00e9muni.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Georgia; color: #222222; font-size: medium;\"> Comment cela finit ?  Je me le rappelle mal, la nuit revenait de plus en plus vite, elle s&rsquo;\u00e9tendait de  plus en plus longue. Puis, dans la clart\u00e9 m\u00eame, je voyais de moins en moins  clairement les ombres : des bois \u00e9pais, obscurs, croissaient hors des jardins,  qui paraissaient plus proches \u00e0 chaque retour du jour. Mais je l&rsquo;imaginais sans  doute : les autres continuaient d&rsquo;aller de \u00e7a et de l\u00e0, jusque dans la t\u00e9n\u00e8bre;  je les entendais rire et parler de de la lumi\u00e8re et de la mer, en bas. Je les  enviais enfin. Je me serais voulu innocent comme eux, ou qu&rsquo;ils le fussent moins  et qu&rsquo;ils prissent conscience de la nuit. Ce fut pourquoi j&rsquo;allai vers eux,  d&rsquo;abord pour les p\u00e9venir, ou peut-\u00eatre non : ce fut qu&rsquo;on ne me poursuivait  plus. Au milieu m\u00eame de leurs groupes, ils ne s&rsquo;occupaient pas de moi. Je  fr\u00f4lais en vain les couples, les femmes seules qui m&rsquo;effleuraient d&rsquo;un regard  indiff\u00e9rent. Je n&rsquo;\u00e9mettais plus le bon signal, il n&rsquo;\u00e9manait plus de moi la bonne  odeur, l&rsquo;attirante.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Georgia; color: #222222; font-size: medium;\"> Dans les brefs &#8211; trop  brefs &#8211; moments de clart\u00e9, je perdais du temps \u00e0 rechercher celui ou celle qui  eussent pu r\u00e9pondre \u00e0 mon appel; quand je l&rsquo;avais trouv\u00e9, j&rsquo;en perdais encore \u00e0  chercher le moyen de m&rsquo;approcher de lui &#8211; ou d&rsquo;elle &#8211; sans \u00e9veiller sa  suspiscion. Je n&rsquo;utilisais plus les moments de clart\u00e9, je m&rsquo;affolais seulement  seulement de leur bri\u00e8vet\u00e9, qui me laissait \u00e0 peine le temps de lancer ma  chasse.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Georgia; color: #222222; font-size: medium;\"> A mon tour, je  suivais un passant solitaire, n&rsquo;importe qui enfin, je m&rsquo;approchais de lui comme  au hasard des pas. Je marchais \u00e0 sa hauteur et ne le voyais plus. Je ressentais  sa pr\u00e9sence pareille \u00e0 celle du fruit qu&rsquo;on devine \u00e0 l&rsquo;odeur alors qu&rsquo;on a tr\u00e8s  faim. Je me distrayais de sa peur quand il avait compris qu&rsquo;il ne pourrait me  fuir, me retrouvant partout au d\u00e9tour des sentiers. Car, je ne sais comment, il  continuait de me voir dans le jour des jardins. La nuit ne venait que sur moi,  de plus en plus fr\u00e9quente, comme les arbres, dans l&rsquo;ombre, ne croissaient que  pour moi. Ou bien en irait-il de m\u00eame pour toutes les ombres, le temps naissant  ?<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: Georgia; color: #222222; font-size: medium;\"> Mais que tout cela  est loin! Oui, ce petit plaisir m\u00eame, h\u00e2tivement d\u00e9rob\u00e9 \u00e0 la nuit triomphante!  Adieu clart\u00e9, jeunesse, le bref \u00e9clat des fleurs! A pr\u00e9sent je vais dans la nuit  enti\u00e8re. Je ne vois jamais celui que je poursuis; ou, peut-\u00eatre, ce n&rsquo;est plus  un quelconque \u00e9tranger mais notre part commune, seulement le pass\u00e9, seulement  celui que je fus en sa fuite inutile \u00e0 travers les all\u00e9es faites comme des  labyrinthes et qui toutes descendent vers l&rsquo;invisible mer.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em><span style=\"font-family: Georgia; color: #404000; font-size: medium;\">Jean-Charles Pichon  1982<\/span><\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>En ce pays les nuits sont plus longues que les jours, beaucoup plus longues, mais les jours furent \u00e9blouissants. 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